1829 (continued 2)
Reading edition
M. DE LABOURDONNAYE.
Je suis au pouvoir, je n’en descendrai pas.
M. D’HAUSSEZ.
L’opinion publique est comme le dieu qui abattit Saül....
M. DE MONTBEL.
Toujours la manie de citer la mythologie!
UN HUISSIER (entrant).
Quelqu’un demande M. de Chabrol.
(Le ministre des finances sort.)
M. DE MONTBEL.
Que peut-on lui vouloir?
M. DE LABOURDONNAYE.
Ce diable de Chabrol, il manigance quelque chose contre nous, j’en suis sûr; il va peut-être au château pour désigner nos successeurs.
M. DE MONTBEL.
Il en est bien capable; c’est le comité directeur incarné.
(M. de Chabrol rentre.)
M. DE CHABROL.
Ce n’est pas moi qu’on demandait: c’est M. le ministre de la marine.
M. D’HAUSSEZ.
Savez-vous ce qu’on me veut?
M. DE CHABROL.
Il s’agit d’un paquet arrivant de Bordeaux.
M. DE LABOURDONNAYE.
Sans doute quelques nouvelles relatives à la future élection du successeur de Ravez.
M. D’HAUSSEZ.
Non, non; je sais ce que c’est. Ce sont des ortolans que j’ai fait venir pour les offrir au Roi.
M. DE CHABROL.
Les ortolans sont un manger fort agréable.
M. COURVOISIER.
Oui, quand on n’est pas ministre et qu’on a l’esprit tranquille.
M. DE MONTBEL.
Je les aime assez rôtis.
M. D’HAUSSEZ.
Je les préfère à la provençale.
M. DE LABOURDONNAYE.
On ne peut les manger qu’en purée.
M. D’HAUSSEZ.
Oh! voilà qui est bien absolu.
M. DE POLIGNAC.
On m’a dit que c’était Sa Majesté Louis XVIII qui avait inventé la purée d’ortolans.
M. DE CHABROL.
Cela se pourrait bien, car j’en ai mangé chez le comte d’Escars. C’est une excellente chose, ma foi.
M. DE MONTBEL.
Il faut conseiller au Roi de se les faire servir bardés, rôtis et arrosés de madère.
M. DE CHABROL.
M. le ministre de l’instruction publique a parfaitement raison; le madère fait très-bien sur l’ortolan.
M. DE LABOURDONNAYE.
Eh non, morbleu! Il faut que le Roi mange les ortolans en purée; je le soutiens.
M. D’HAUSSEZ.
Moi, je conseillerais à Sa Majesté de s’en fier à son maître-d’hôtel, qui doit être un homme de talent. D’ailleurs, vous ne voudriez pas, Messieurs, usurper la prérogative royale.
M. DE LABOURDONNAYE.
Je vois, Monsieur, que c’est pour n’être, sur aucun sujet, de mon opinion que vous ouvrez cet avis.
M. DE POLIGNAC.
Mon Dieu, monsieur de Labourdonnaye, que vous êtes entier dans vos idées!
M. DE LABOURDONNAYE.
On s’applique à me contrarier; mais je ferai voir que je suis résolu. Le Roi mangera ses ortolans en purée.
M. COURVOISIER.
C’est insupportable.
M. DE CHABROL.
Nous monterons à cheval!
M. D’HAUSSEZ.
Pour le parti des ortolans en purée?
M. DE POLIGNAC.
Que dirait-on dans le monde, si on apprenait que le conseil des ministres de France renouvelle la scène bouffonne du sénat de Domitien pour l’affaire du turbot?
M. DE CHABROL.
C’est vrai, Messieurs; si quelque journal allait s’emparer de cet incident?
M. DE MONTBEL.
Et pourquoi y a-t-il encore des journaux? C’est la faute de messieurs les modérés du conseil.
M. DE LABOURDONNAYE.
Si on m’avait cru, la liberté de la presse aurait été suspendue.
M. DE BOURMONT.
Je m’y suis toujours opposé, et je crois avoir très-bien fait.
M. COURVOISIER.
La Charte...
M. DE LABOURDONNAYE.
Oui, avec la Charte on fait de belles choses!
M. DE CHABROL.
Pour nous mettre d’accord, si nous mettions aux voix la sauce à faire aux ortolans?
M. D’HAUSSEZ.
Si nous reprenions plutôt la discussion qui nous occupait quand on a annoncé le paquet de Bordeaux?
M. DE POLIGNAC.
Il est trop tard maintenant; il vaut mieux nous ajourner à mercredi.
M. DE CHABROL.
A mercredi, soit; mais si d’ici là les événements deviennent impérieux, nous monterons à cheval, n’est-ce pas?
M. D’HAUSSEZ (à part).
Ou en fiacre, pour retourner chacun chez nous.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. M. ROY.—M. DE SAINT-CRICQ.—M. DE CAUX.—M. HYDE DE NEUVILLE.
M. le comte Roy ressemble à un bon bourgeois de province, de ceux qui sont restés fidèles aux costumes des anciens jours. Son Excellence porte ordinairement une culotte qui se boutonne à la hauteur du nombril et d’où pend, attachée à sa montre, une breloque resplendissante d’or. Son embonpoint est tel qu’il convient au ministre des finances d’un roi puissant et d’un pays qui paye un milliard d’impôts. M. Roy est resté fidèle à la poudre à poudrer de l’ancien régime, et si Son Excellence ne porte pas des ailes de pigeon, c’est qu’elle n’a pas assez de cheveux sur les tempes. Sa taille n’est ni grande, ni petite; ses traits sont moins lourds que ceux de M. de Portalis, et sa démarche un peu plus légère que celle de M. de Caux. Comme orateur, M. Roy peut prétendre à une médiocrité du second ou du troisième ordre. Son débit est monotone, sa prononciation sèche, son geste froid et inanimé; il parle à la tribune comme la statue au Festin de Pierre.
M. Roy a l’honneur d’être pair de France; il possède une immense fortune et il n’a point d’enfants. Quant à ses opinions politiques, telles qu’on peut les connaître par les actes de sa vie publique, nous sommes fort embarrassés pour les définir, puisque M. le comte n’a jamais fait partie que des ministères à bascule. Nous pensons, toutefois, que Son Excellence incline plus volontiers vers les idées aristocratiques. Ses manières ne sont pas tout à fait exemptes de morgue, et l’on assure que le trait distinctif du caractère de Son Excellence est l’opiniâtreté. Malheureusement, M. Roy n’est pas un homme fort éclairé; son génie, profondément fiscal, est resté étranger aux progrès des sciences économiques, et les Anglais ont beaucoup ri de certaines doctrines financières qui ne tendaient à rien moins qu’à étouffer parmi nous le crédit public dans sa source et l’industrie dans ses développements. Aux yeux de M. Roy, la production n’est qu’une matière imposable, la richesse publique un élément de contributions, et, sous plus d’un rapport, Son Excellence est d’accord avec l’illustre économiste, M. Syrieys de Mayrinhac, qui, le premier, a proclamé que la France produisait trop.
M. de Saint-Cricq est le plus maigre de tous nos ministres. Ses doctrines ne sont pas plus arrêtées que celles de M. Roy; nous l’avons vu successivement défendre les douanes, la liberté du commerce, les ministères passés, le ministère présent, et il y a lieu de croire qu’il défendrait aussi tous les ministères futurs. C’est, du reste, un homme inoffensif, fort doux, de mœurs simples, d’une figure agréable et prévenante. Sa sobriété serait étonnante pour un ministre, s’il était vrai, comme on nous l’a assuré, que Son Excellence déjeune très-souvent avec un œuf frais ou une tasse de chocolat. On sait que la création du ministère du commerce, dont il est titulaire, excita dans le temps une foule de réclamations: Son Excellence a voulu se faire pardonner la jouissance de cette sinécure par quelques mesures utiles, au nombre desquelles l’institution d’une commission d’enquête doit occuper le premier rang. Au reste, il convient de reconnaître que, dans le ministère actuel, M. de Saint-Cricq s’est prononcé plus d’une fois en faveur des résolutions les plus favorables au système constitutionnel.
M. de Caux est un gros homme de bureau portant une grosse tête sur de larges épaules; il monte à la tribune et il en descend; il siége au conseil de Sa Majesté; il loge dans la rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, et il touche cent vingt mille francs d’appointements. M. de Caux est l’homme du monde, d’ailleurs, qui sait le mieux ce qu’un cheval mange d’avoine et ce qu’il entre de cuir dans une selle; le seul ministre de la guerre qui ait triomphé des punaises qui infectent les casernes françaises depuis Jules César. C’est un grand mérite à nos yeux, et qui vaut mieux assurément pour la gloire de M. de Caux que le fameux coup de collier pour celle de M. de Clermont-Tonnerre.
M. Hyde de Neuville est un ministre plus célèbre. Son dévouement à la légitimité date de l’explosion de la machine infernale, et sa réputation parlementaire, de la Chambre de 1815. Depuis lors, M. de Neuville a été ambassadeur de France aux Etats-Unis; il a pu apprécier les avantages d’un gouvernement libre, simple dans ses rouages, économique et impartial, et nous ne doutons pas que cette circonstance ne lui ait fait prendre en dégoût ces fanatiques de Coblentz qui avaient trouvé le moyen de rendre le malheur même ridicule et méprisable. En revenant des Etats-Unis, M. Hyde de Neuville fut envoyé à Lisbonne; il y était lorsque le malheureux Jean VI vint chercher un refuge à bord de la flotte anglaise, pendant que don Miguel faisait assassiner le marquis de Loulé. Là, Son Excellence a pu juger de près la rage apostolique; elle a pu comparer le régime de la liberté et celui de la servitude. Ces contrastes ont produit sur son esprit une impression profonde, et c’est parce qu’il s’en est expliqué franchement avec le dernier ministère, qu’il a été rappelé de Lisbonne.
M. Hyde de Neuville est un homme plein de feu et d’imagination. Nous croyons que, malgré les emportements qui ont signalé ses débuts dans la carrière politique, son âme a toujours été accessible à la pitié et à tous les sentiments généreux que le pouvoir étouffe trop souvent chez ceux qui le possèdent. Ses instructions aux chefs de notre escadre dans les mers du Levant ont été pleines de bienveillance pour les Grecs; les règlements qu’il a introduits dans l’administration de la marine ont obtenu l’approbation générale. Enfin, M. Hyde de Neuville est un converti de l’ancien régime comme M. de Chateaubriand, son ami intime. Son Excellence a la tête couverte d’une forêt de cheveux gris; sa figure est joviale, ses formes arrondies, sa taille un peu épaisse, son organe un peu sourd. Son influence oratoire consiste surtout dans sa vivacité; il parle toujours avec chaleur, beaucoup moins, toutefois, depuis qu’il est ministre que lorsqu’il était député. La Quotidienne lui reprochait, il y a quelque temps, de ne pas savoir le latin; grand malheur, en vérité, pour un ministre de la marine, de ne pouvoir traduire couramment le Dies iræ ou les sept psaumes de la pénitence!
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. M. LE GÉNÉRAL LAFAYETTE.
Voici un nom célèbre et vénéré dans les deux mondes, un nom qui fait honneur à la France et qui rappelle les plus nobles souvenirs de gloire et d’indépendance. La Chambre des députés doit être fière de compter parmi ses membres un homme d’un aussi beau caractère que M. le général La Fayette, et c’est pour nous une bonne fortune que d’avoir à parler de lui.
La carrière de l’honorable député a commencé de bonne heure. A vingt ans, il s’arrachait des bras de sa jeune épouse pour voler au secours de l’indépendance américaine, seul, en dépit de l’opposition de la cour, sur un vaisseau frété à ses frais, apportant aux insurgés l’espérance et des armes. Le gouvernement anglais, qui l’attendait en chemin, lui réservait, dit-on, de cruelles épreuves; il eut le bonheur d’y échapper, et témoigna plus tard, dans les cachots d’Olmutz, qu’il aurait su les braver. Il servit d’abord comme simple volontaire, revint en France chercher de nouveaux secours, les ramena et obtint l’honneur d’un commandement dans l’armée américaine. L’histoire a déjà dit par quels faits d’armes il se signala dans cette campagne mémorable et mérita l’amitié de Washington. Il y avait sacrifié, de plus, la majeure partie de sa fortune, précieuse avance qui devait être acquittée, après un demi-siècle, par les bénédictions de dix millions d’hommes libres!
Quand la révolution française éclata, le général La Fayette en fut l’un des plus honorables défenseurs. La France lui doit l’introduction du dogme sacré des droits de l’homme, qui triomphe aujourd’hui dans nos lois et qu’il avait rapporté d’Amérique. On le vit toujours opposé aux excès populaires autant qu’aux intrigues de cour. Le lendemain du 6 octobre, il arrachait les gardes du corps à la fureur du peuple, dans les avenues de Versailles; après le 20 juin, il protestait contre les outrages prodigués à la famille royale. Jamais son épée n’est sortie du fourreau que pour la défense des opprimés; jamais sa voix ne s’est élevée qu’en faveur des intérêts de l’humanité. A Olmutz, où sa fille le suivit, la sérénité de son âme ne s’est pas un instant démentie; et l’on dit que, sous les verrous autrichiens, il partageait son temps entre les soins qu’il donnait à cette fille chérie et la lecture de l’Encyclopédie, seul ouvrage que ses geôliers aient consenti à lui permettre, après bien des refus. Les agaceries de Bonaparte l’ont trouvé inflexible; la Restauration l’a revu calme et paisible, comme elle l’avait laissé.
Depuis lors, appelé à la représentation nationale dans des circonstances difficiles, l’honorable député s’est montré constamment digne de lui-même. S’il allait en parlementaire au camp des ennemis, après l’invasion de 1815, c’était pour stipuler en faveur des libertés nationales; si, depuis, il est monté à la tribune, toujours il y a défendu les droits du peuple avec franchise, mesure et fermeté; éloquent à force de simplicité, et surtout à cause du poids que ses antécédents et son caractère donnent à ses paroles. Il vivait retiré, pendant la belle saison, dans sa maison de campagne, à Lagrange, dont il administre encore aujourd’hui les fermes avec un ordre et une intelligence admirables, présidant aux moindres détails, améliorant ses terres, perfectionnant ses troupeaux et réglant sa dépense avec une modestie qui n’exclut jamais la libéralité. Une foule d’étrangers de distinction sont venus le visiter dans son château, dont il a fait disparaître tout ce qui rappelait des souvenirs de féodalité. L’illustre Foy a planté le lierre qui en couvre une des tours principales, dans laquelle plus d’un proscrit a trouvé asile aux jours de la persécution. C’est là qu’au sein d’une famille très-nombreuse, M. de La Fayette rappelle avec un charme inexprimable ce que l’histoire et la poésie nous racontent des anciens patriarches. Tels Franklin et Washington, ses illustres amis, finissaient leurs jours glorieux à l’ombre de leur vigne et de leur figuier.
Mais de nouvelles sensations, de plus ineffables jouissances attendaient M. de La Fayette et devaient le mettre, en quelque sorte, lui vivant, en présence de la postérité. Ce peuple qu’il avait affranchi venait de grandir: le volontaire avait laissé aux Etats-Unis trois millions d’hommes; il allait en revoir dix millions qui lui tendaient les bras. Washington et Franklin n’étaient plus; lui seul restait de ces nobles débris; l’Amérique voulait le voir; les pères voulaient le montrer à leurs enfants. Une frégate aux couleurs de l’indépendance vint le chercher sur nos rivages, et, tandis que, sur la rive opposée, un monde entier lui préparait des fêtes et des embrassements, quelques misérables commissaires de police étouffaient sur les bords de la Seine-Inférieure les derniers adieux du peuple français. Enfin, il a revu la terre de ses premiers exploits; il a été salué du titre honorable et gracieux d’hôte de la nation. Ces remparts, pour lesquels il a combattu, retentissent de mille cris d’allégresse; les vaisseaux sont pavoisés comme aux plus beaux jours de fête; et, pendant que les magistrats du peuple libre saluent avec respect M. de La Fayette, les jeunes filles sèment des fleurs sur ses pas et le couronnent citoyen des deux mondes!
Qui nous dira ce qu’a dû éprouver ce voyageur illustre, en s’asseyant, après plus de quarante ans, sous un dais rayonnant des trophées de l’indépendance américaine! et lorsqu’il a revu ces déserts devenus méconnaissables à force de villes, de villages et de fermes joyeuses! Ici, un invalide d’York-Town lui rappelait quelques faits d’armes; ailleurs, un chapelier refusait de son fils le prix d’un chapeau, en lui disant: «Votre père l’a payé du prix de son sang, il y a quarante ans.» Plus loin, une députation de sauvages accouraient au-devant de lui, promettant de se convertir à la civilisation d’un peuple fidèle à la mémoire du cœur. De toutes parts enfin des hommages sincères, ardents, spontanés, accueillaient le vieil ami de Washington. Pour moi, chétif, j’en serais mort de joie. M. de La Fayette, modeste et simple dans la bonne fortune comme il avait été inébranlable dans la mauvaise, répondait avec une grâce parfaite à tous les compliments, en français dans la Louisiane, en anglais dans les autres États.
A une autre époque, par une faveur sans exemple dans les annales diplomatiques, le congrès avait décidé que les ministres plénipotentiaires de la république auprès des puissances communiqueraient à l’honorable général, lorsqu’il le désirerait, tout ce qui serait relatif à la situation des affaires publiques des Etats-Unis. Enfin, il n’est aucun témoignage de gratitude et de respect dont il n’ait été comblé. Au milieu de tous ces triomphes, M. le général La Fayette s’est toujours montré aussi modeste, aussi calme que par le passé. Jamais il n’a manqué de se rendre à son poste de député, toujours exact aux séances, en costume, et attentif à la discussion. Les étrangers qui sont admis aux tribunes de la Chambre demandent tout d’abord où siége M. de La Fayette, qui se fait reconnaître à sa haute stature et à sa démarche inégale, suite d’un accident qui faillit lui coûter la vie. La bonté de son caractère est extrême; nul n’accueille la jeunesse avec plus de bienveillance et, l’on peut dire, d’amitié. Voilà nos hommes, en un mot, voilà les citoyens que le parti national peut montrer avec un égal orgueil à ses amis et à ses ennemis!
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. M. DE CORMENIN.—M. DE PUYMAURIN.
M. le vicomte de Cormenin est entré de bonne heure dans la carrière des affaires. A vingt ans, il était auditeur au conseil d’État; à vingt-cinq ans, maître des requêtes, et il achevait à peine sa quarantième année lorsqu’il fut appelé à la Chambre des députés par le suffrage des électeurs du Loiret. L’honorable candidat n’était connu alors que par ses excellents écrits sur la jurisprudence administrative et par la franchise avec laquelle il avait signalé les vices principaux de l’organisation du conseil même dont il faisait partie. M. de Peyronnet avait voulu le destituer; et déjà, à une autre époque, les épurateurs de 1815 l’avaient éliminé du conseil d’État. Cette dernière circonstance, probablement inconnue des électeurs du Loiret, fait trop d’honneur au caractère de M. de Cormenin pour que nous ne nous empressions pas de la citer.
Lorsqu’après le retour de Bonaparte en 1815, les alliés marchèrent sur la France, M. de Cormenin, auditeur au conseil d’État, endossa l’habit de garde national et se dirigea, simple volontaire, sur la ville de Lille, où il fut enfermé pendant toute la durée du siége, dont il partagea les dangers. On le vit à plusieurs reprises sur les remparts, payer de sa personne et se conduire en homme de cœur. A son retour, il fut renvoyé du conseil d’État, et il n’y reparut plus tard que par la protection de plusieurs membres distingués de sa famille. M. de Cormenin, soldat courageux, fut aussi dans sa jeunesse un poète facile et gracieux. On connaît de lui plusieurs odes et un petit poème héroïque sur la Pologne, dans lequel nous avons remarqué les strophes suivantes:
Malheur au citoyen esclave volontaire! Il se cache dans l’ombre, il marche solitaire, Il est l’horreur des morts, l’opprobre des vivants Nul ami ne soutient sa vieillesse affaiblie: Il expire, on l’oublie, Et ses os rejetés sont le jouet des vents. Mais celui qui combat, qui meurt pour sa patrie, Ne craint pas de laisser sa mémoire flétrie Si le fer ennemi respecte sa valeur: Sa mère est triomphante, et la vierge attendrie; A son Dieu qu’elle prie, Pour époux, en secret, demande le vainqueur.
Mais c’est surtout à la tribune politique que M. de Cormenin a déployé un véritable talent et un genre de courage malheureusement trop rare de nos jours. La France n’a pas oublié avec quelle énergie cet honorable député a signalé les abus du cumul et marqué au front les dilapidateurs de la fortune publique. Son dernier discours sur la dotation de la pairie a excité au banc des ministres une rumeur qui témoigne suffisamment de la justesse et de la profondeur du coup porté à l’amour-propre des cumulards ministériels. On sait à quel puéril écart de colère M. de Martignac n’a pas rougi de descendre ce jour-là, faute de raisons à opposer au courage de l’orateur; et ce jour, en effet, est devenu le plus beau de la carrière politique de M. le vicomte de Cormenin. Le voilà rangé désormais au nombre des plus intrépides champions des libertés publiques, et, quoique l’un des plus jeunes membres de la Chambre, il en est déjà un des plus distingués. Que serait-ce donc si tous les jeunes talents de la France nouvelle pouvaient prendre place avec lui sur ces bancs où siégent tant de médiocrités surannées.
M. de Cormenin n’a point encore improvisé de discours, soit défiance de lui-même, soit qu’il craigne de paraître ambitieux en se montrant souvent à la tribune. Nous croyons devoir l’inviter à vaincre cette fâcheuse répugnance. Quand on a le malheur d’entendre chaque jour, comme nous, de pitoyables orateurs, tels que MM. Laboulaye, de Conny, Formont, Sainte-Marie, Mayrinhac et tant d’autres ejusdem farinæ divaguer à outrance sur toutes les questions et souiller la tribune d’une foule de pasquinades indignes de la gravité de la Chambre, on peut déplorer l’excès de modestie qui retient sur leurs bancs des députés d’un vrai talent et d’un caractère aussi honorable que M. de Cormenin. Son organe est, d’ailleurs sonore et flexible, sa figure calme et sévère, son attitude convenable et réservée, sa taille haute et bien prise; rien ne lui manquerait qu’un peu plus de chaleur et de hardiesse, pour devenir orateur dans toute la force du terme, et nous sommes sûr qu’il le deviendra.
Avec moins de moyens, assurément, M. Marcassus de Puymaurin, fabricant de pastel, est bien devenu directeur de la Monnaie de Paris; et quel homme, en Europe, ne connaît aujourd’hui le célèbre M. Marcassus de Puymaurin? Avez-vous vu quelquefois au pied de la tribune un gros homme portant une grosse tête sur de grosses épaules, et dans cette tête beaucoup de cervelle? C’est l’honorable M. Marcassus de Puymaurin. Avez-vous remarqué un député très-boiteux, raisonnablement sourd et tant soit peu bègue, dont l’habit vert et le gilet sont presque toujours déboutonnés, et qui pose sa main sur ses oreilles en forme de cornet acoustique, quand M. de Conny improvise? C’est encore M. de Puymaurin. Enfin, vous souvenez-vous d’avoir entendu une description charmante des sangsues, de leurs mœurs et de leurs amours; une superbe philippique contre les bouchers qui donnent trop de réjouissance et un éloge des vétérinaires qui en savent plus que les médecins? Toutes ces pièces d’éloquence sont dues à l’honorable, à l’introuvable, à l’impayable M. de Puymaurin, ancien fabricant de pastel et directeur de la Monnaie des médailles.
Combien de fois, dans le bon temps des Chambres de Cazes et Villèle, l’illustre biographe des sangsues a-t-il bégayé des mots charmants, des naïvetés plaisantes et d’énergiques péroraisons en faveur du budget! Avec quelle chaleur il battait monnaie sur les épaules des contribuables! Quels grands coups de balancier il frappait, lorsque Son Excellence Sidy-Mahmoud, avide de connaître le gouvernement représentatif, venait lui en demander des nouvelles à l’hôtel du quai Conti! Ces beaux jours, hélas! ne sont plus. Une misérable salle à manger met la Chambre en rumeur; un député de rien, un simple avocat, fait rendre gorge à un garde des sceaux, et M. Bourdeau va coucher demain dans la chaste alcôve de M. de Peyronnet à l’hôtel de la Chancellerie: sic vos non vobis, nidificatis, aves!
LE MOUTON ENRAGÉ[16].
FIGARO.—Ah! mon Dieu, Basile, quelle figure longue!... un myriamètre distance légale... et pâle... comme le Journal des Débats.
BASILE.—Oh! c’est qu’il y a de quoi faire changer de couleur, même ceux qui n’en ont jamais eu.
—Est-ce qu’il serait question de quelque changement dans?...
—Un changement!... Oui... Tiens, lis.
—Quoi?
—Tu ne vois pas?
—Non, je ne vois pas.
—Tu ne vois pas, là, dans la Gazette, le Mouton enragé?...
—Eh bien... j’ai vu pendant six mois le Bœuf enragé sur l’affiche des Funambules, et personne n’a réclamé... Après?...
—Après?... Mais, lis donc, «Robin, que je te noue ce ruban bleu... On va te tondre, Robin mouton, tu es enragé... pourtant, c’est du sang de mouton qui coule dans tes veines.» Eh bien, tu ne frémis pas?
—Pas le moins du monde.
—Tu ne comprends donc pas!
—Je comprends qu’il s’agit d’un mouton... Et comme la pastorale est usée, je ne vois pas...
—Il s’agit bien de la pastorale!... Il s’agit de la révolution... Le sang de mouton, c’est le sang de Henri IV et de Louis XIV.
—Ah! pauvre Gazette! gare M. Menjaud de Dammartin.
—Mais, tu n’y es pas... c’est l’Album.
—Ah! c’est l’Album qui dit que le sang de mouton est le sang de Henri IV et de Louis XIV!
—Mais non! l’Album parle de sang de mouton, et la Gazette prouve comme quoi il s’agit du sang de Henri IV et de Louis XIV. En conséquence, elle dit: «Français, on menace vos princes... réveillez-vous!»
—Ce sera peut-être assez difficile, s’ils ont lu la Gazette. Mais, écoute, Basile, il me semble que tout ce sang-là n’a pas le sens commun... Comment croire qu’on s’amuse à fabriquer des allusions à l’instar du Nain jaune, quand la censure ne vous meurtrit pas le poignet de son gantelet de plomb? Comment s’exposerait-on de gaîté de cœur à d’énormes amendes quand on est vulnérable d’un cautionnement de soixante mille francs? Comment affronterait-on la police correctionnelle quand on a deux de ses rédacteurs à Sainte-Pélagie? Ne serait-ce pas jouer à y faire mettre tout le personnel du journal, y compris les abonnés et M. le procureur du roi lui-même, pour s’être laissé devancer par la Gazette? Mais j’admets et personne n’admettra, personne ne peut admettre, j’admets l’allusion... Maintenant, dis-moi, Basile, combien l’Album a-t-il d’abonnés?
—Deux cents.
—Et la Gazette?
—Six mille.
—Six mille! alors la Gazette aurait offensé le sang d’Henri IV et de Louis XIV cinq mille huit cents fois plus que l’Album. Si les rédacteurs de l’Album étaient envoyés à la Force, ceux de la Gazette devraient être au moins expédiés pour Toulon. D’ailleurs la Quotidienne ne vient-elle pas d’être condamnée à 50 francs d’amende pour avoir attenté à la dignité du Constitutionnel en copiant le susdit Album? Ici le cas n’est-il pas le même, et la Gazette n’a-t-elle pas, comme la Quotidienne, cité avec complaisance, souligné avec soin tout ce qui pouvait prêter au scandale?
On dit que le numéro de la Gazette qui contenait l’article sur l’Album a été saisi, hier soir, à la requête de M. le procureur du roi.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. M. DE MONTBEL.—M. DE PINA.—M. DE LABOURDONNAYE.
M. de Montbel, maire de Toulouse, est entré à la Chambre des députés sous les auspices de son compatriote, M. de Villèle, pendant la longue domination des Trois-Cents. C’est un homme d’une taille au-dessous de la moyenne, d’une corpulence assez remarquable, et dont les traits lourds et communs n’ont rien de cette vivacité qui caractérise les riverains de la Garonne. Il siége au côté droit, non loin de MM. de Pina et de Labourdonnaye. C’est lui qui prend ordinairement la parole toutes les fois qu’il s’agit de défendre le personnel de l’ancien ministère, ou plutôt de M. de Villèle; car M. Syrieys de Mayrinhac s’est chargé de la défense de M. de Corbière, et personne, que je sache, n’a voulu de celle de M. de Peyronnet. M. de Montbel n’est pas d’ailleurs un homme sans talent et, de tous les meneurs du côté droit, c’est peut-être lui qui connaît le mieux le faible de la Chambre des députés. Son langage ne manque ni de mesure, ni d’adresse, ni parfois d’éloquence; et si ce n’était que la Chambre a cessé d’être dupe des paroles, il ferait illusion aux libéraux par la manière dont il sait intéresser leur générosité.
L’organe de cet honorable membre est extrêmement désagréable, et ceux qui l’entendent pour la première fois croient toujours qu’il est enroué. Cependant on l’écoute avec curiosité, parce qu’on apprend par lui la pensée véritable du parti villéliste, et que ses adversaires ne sont pas sans estime pour sa personne. Ce royaliste prononcé, cet orateur, si ardent à la tribune, passe pour un homme de mœurs douces et bienveillantes; on cite même plusieurs traits fort honorables de sa vie privée. Pour moi, si j’en puis bien juger par simple conjecture, je crois que M. de Montbel ne nous ferait pas tous pendre s’il était le plus fort; mais je ne serais pas aussi rassuré de la part de ses respectables amis, depuis les fusillades de la rue Saint-Denis.
Et, par exemple, si M. de Pina devenait jamais ministre, je prendrais sur-le-champ ma canne et mon chapeau pour me sauver je ne sais où, mais le plus loin possible de ce saint personnage. Je n’en connais pas un de plus violent, ni de plus rancunier dans toute l’assemblée; et sa figure habituellement ouverte et riante me rappelle toujours, je ne sais pas pourquoi, celle de Frédérick dans le rôle de Méphistophélès. M. de Pina conserve encore, au sein de la Chambre de 1829, les opinions et les doctrines qui dominaient aux conférences de Pilnitz; il est campé sur les bords du Rhin, et il attend que M. de Brunswick ait mis à la raison les Parisiens révoltés. Nul n’assaisonne de fiel mieux que lui une harangue contre des pétitionnaires; nul ne parle avec plus d’amertume de la liberté de la presse, de l’égalité devant la loi et de toutes conquêtes de la révolution sur l’ancien régime. Il partage avec M. de Lépine et M. de Conny tout l’honneur des homélies parlementaires qui ont rendu ces deux députés si célèbres, et je n’ai jamais lu de description du jugement dernier plus curieuse que ses tirades sur la dissolution des sociétés. Les balistes et le manioc de M. de Sallabéry peuvent seuls leur être comparés.
Nous avons eu dernièrement une occasion remarquable d’observer le caractère énergique de M. de Pina. C’était le jour où, reprenant toute sa dignité, la Chambre des députés se leva comme un seul homme contre la suppression de l’amendement relatif à la salle à manger de M. de Peyronnet. Depuis la chute du ministère déplorable, le côté droit n’avait pas encore éprouvé d’échec aussi désastreux. La consternation était peinte sur tous les visages religieux et monarchiques, et l’on eût dit que la Bastille venait d’être prise une seconde fois. M. de Pina, seul, debout à son banc, les bras croisés, ainsi que Marius sur les ruines de Carthage, bravait de ses regards l’hilarité du côté gauche; en vain les huissiers criaient de toutes parts: «Asseyez-vous, Messieurs; M. le président vous prie de vous asseoir.» L’inflexible Pina demeurait immobile. Enfin, saisi d’indignation, il s’écrie: «De quel droit veut-on me faire asseoir?» et proteste du moins, par cette véhémente apostrophe, contre le triomphe de la révolution.
L’honorable M. de Labourdonnaye est un homme plus grave. La première fois que j’ai eu l’honneur de le voir, je m’attendais à trouver dans sa physionomie quelques traits en harmonie avec sa réputation parlementaire, des yeux vifs et perçants, un front découvert et hardi, une tenue imposante et digne, tout au moins, d’un vieux chef de parti. Loin de là, M. le comte de Labourdonnaye n’offre à l’observateur qu’une physionomie sans expression, un visage maussade, un air ennuyé; sa voix sourde et monotone résonne tristement dans l’enceinte de la Chambre sans y trouver d’écho, et vient mourir dans la tribune des journalistes où le rédacteur de la Quotidienne lui fait de temps en temps la charité d’une colonne. Il m’est impossible de comprendre comment cet honorable député a pu exercer de l’influence sur une assemblée délibérante, autrement qu’en me rappelant ce proverbe: Dans le royaume des aveugles, les borgnes font la loi.
Mais quand je remets dans mon esprit les saturnales de la session de 1823, l’expulsion de Manuel et toutes les batailles gagnées par le côté droit de ce temps sur l’honneur et les libertés de la France, je m’explique plus aisément la gloire parlementaire de M. de Labourdonnaye. Le système des catégories doit à son éloquence de nombreuses victimes, et c’est lui qui disait un jour aux députés du côté gauche: «La France ne veut plus de vous!» Aujourd’hui que la France a fait connaître ses vœux, nous avons rarement le plaisir d’entendre M. le comte de Labourdonnaye, et même il est probable qu’au prochain renouvellement des Chambres, nous en serons entièrement privés; aussi l’honorable membre commence-t-il à nous accoutumer à son silence; sa voix, jadis si redoutable, est devenue muette et ne rend plus d’oracles; son front, chargé de rides, se couvre tous les jours de nouveaux soucis, et le temps n’est pas loin où cette renommée si brillante expirera dans l’oubli.
Pour moi, j’aime à voir disparaître sans bruit ces coryphées de la Chambre introuvable et déplorable, qui instituèrent les cours prévôtales, qui rédigeaient les notes secrètes, qui se sont adjugées un milliard, qui ont fait la loi du sacrilége, exploité l’assassinat du duc de Berri et ordonné les coups de collier du mois de novembre. Ainsi s’évanouiront devant la raison publique et la génération nouvelle tous ces vieillards atrabilaires, tristes représentants des haines du passé; ainsi ont disparu les Dudon, les Donadieu, les Saint-Chamans, et passeront comme eux les Grénédan, les Sallabéry, et tant d’autres médiocrités, qui se consument lentement du supplice de leur impuissance et meurent, comme les héros du Dante, sans même emporter l’espérance.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. M. LE GÉNÉRAL LAMARQUE.—M. LE GÉNÉRAL GÉRARD.—M. LE GÉNÉRAL DEMARSAY.—M. LE GÉNÉRAL HIGONET.—M. LE GÉNÉRAL TIBURCE SÉBASTIANI.—M. LE GÉNÉRAL MATHIEU DUMAS.
La Chambre des députés, comme on le voit par ce titre, qui ne les comprend pas tous, est fort riche en généraux. Est-ce un bien? est-ce un mal? Je l’ignore; mais c’est un fait statistique assez remarquable et dont, à tout prendre, la France aura peut-être un jour à s’applaudir. Les généraux français ont rapporté de la guerre un sentiment exalté de l’honneur national; divisés sur les questions de liberté, ils s’entendraient certainement sur la question d’indépendance, derrière laquelle nos franchises civiles auront toujours le temps de se bien constituer. C’est d’ailleurs une justice à rendre à nos députés militaires, de reconnaître que la plupart d’entre eux, abdiquant les habitudes un peu despotiques de leur état, se sont montrés les défenseurs constants des libertés publiques.
Au premier rang de ces honorables se placent quelques-uns de ceux dont les noms décorent le titre de cet article. Le général Lamarque est connu depuis longues années par sa bravoure téméraire, par les proscriptions qu’il a subies, et par ses connaissances distinguées dans son art et dans les autres sciences. Il écrit et parle d’un style pittoresque, tout en images, et qui rappelle à quelques égards la manière brillante et pathétique du général Foy; son élocution est toutefois moins correcte, mais plus incisive et satirique, comme on a pu le voir dans son discours sur la question des Suisses, auxquels il a porté le dernier coup. Il improvise rarement, quoique sa facilité soit très-grande; mais il récite ordinairement ses discours de mémoire, et leur effet en est plus assuré. L’honorable général est d’une taille moyenne, sa tête est légèrement enfoncée dans les épaules, qui sont un peu voûtées, et ses cheveux paraissent d’un blond douteux aux rayons du soleil. En somme, il n’est pas beau, mais on dit qu’il est fort aimable et qu’il n’a pas fait en pays ennemi toutes ses conquêtes.
M. le général Gérard possède quelque chose de cette simplicité antique, si justement admirée dans Hoche et dans Desaix. La modestie et la douceur caractérisent sa physionomie, naturellement ouverte, affable et distinguée. Il parle rarement, mais toujours à propos, avec force et mesure, et de manière à mériter les suffrages même de ses adversaires. Sa vie militaire, pleine de gloire, n’est pas de notre ressort; mais elle a jeté beaucoup d’éclat sur sa carrière parlementaire et donne aujourd’hui à l’honorable général une influence positive dans les délibérations de l’Assemblée. Il siége au côté gauche, entre M. Etienne et M. Laffitte.
M. le général Demarsay porte habituellement une longue redingote bleue et un chapeau à larges bords qui le font reconnaître sur-le-champ, non moins que sa taille élancée, au milieu de ses collègues. C’est un brave militaire, d’un tempérament sec et bilieux, presque toujours en colère et montant à la tribune comme à la brèche, armé de toutes pièces et la pointe en avant. Je ne connais pas dans toute la Chambre d’interrupteur plus intrépide et plus infatigable, et il ne se passe pas de séance qu’il n’ait eu deux ou trois querelles avec le président. Il n’a pas la patience d’attendre son tour de parler, et trop souvent il exhale son humeur en apostrophes véhémentes, au lieu de réunir ses arguments en faisceau pour leur donner quelque importance. C’est un capitaine de tirailleurs qui dépense beaucoup de munitions et ne fait pas grand mal à l’ennemi. Son principal défaut est une obstination sans bornes: que la Chambre l’écoute ou soit distraite, s’il est à la tribune, il n’en descendra qu’après avoir tout dit et parlera dix fois dans la même séance. Au reste, M. le général Demarsay est un citoyen intègre, et s’il manque souvent de mesure, du moins n’a-t-il jamais manqué de conscience et de patriotisme.
Aux deux extrémités des deux centres siégent deux autres généraux plus jeunes: le premier, touchant au côté gauche, M. Tiburce Sébastiani; le second, plus près de la droite, M. Higonet. Tous deux sont arrivés récemment de l’armée de Morée, où ils commandaient une division. M. le général Higonet, bien qu’il siége près des rangs où les libertés nationales comptent fort peu d’amis, use de son crédit d’une manière juste et impartiale en faveur des habitants de son département. M. le général Tiburce Sébastiani, moins fier et moins superbe que son frère, a aussi beaucoup moins de talent; mais sa modestie invite à l’indulgence, et il paraît si jeune qu’on lui donnerait à peine trente ans. Toutefois, la campagne de Morée a bien plus appelé l’attention publique sur ces deux honorables membres que leurs travaux parlementaires.
M. le général Mathieu Dumas, l’un des plus anciens officiers de l’armée française, est assis au côté gauche, près de MM. les généraux Clausel et Lamarque. Tout le monde connaît son Histoire des campagnes de la révolution et le talent avec lequel il sut organiser, en moins de six semaines, pendant les Cent-jours, cette armée héroïque qui alla mourir à Waterloo. M. le général Mathieu Dumas a fait en personne la plupart des guerres dont il a écrit l’histoire, et il possède une foule de connaissances positives qui rendent sa présence à la Chambre infiniment utile. On a dit qu’il faillit un moment devenir infidèle à la cause constitutionnelle; mais rien ne nous a été démontré à cet égard, et nous croyons qu’aujourd’hui cet honorable général est trop âgé pour changer de religion. Sa gloire est d’ailleurs intimement liée à celle de la révolution française, et ce n’est pas au retour de Fleurus ou d’Arcole qu’on peut songer à devenir le compère des hommes de Coblentz. M. le général Mathieu Dumas est extrêmement vieux; sa tête est couverte de cheveux blancs, et sa place facile à reconnaître dans la Chambre, où il porte habituellement un garde-vue de taffetas vert.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. M. THÉNARD.—M. KÉRATRY.—M. ÉTIENNE.
Avez-vous vu quelquefois à la Sorbonne M. le baron Thénard, professeur de chimie et doyen de la Faculté des sciences, expliquant à ses élèves la décomposition de l’hydrogène sulfuré par le chlore, apostropher en termes rudes son préparateur Baruel et renverser avec colère les éprouvettes et les tubes, quand une expérience vient à manquer par sa faute? L’avez-vous vu, armé de l’allumette magique, transformer avec satisfaction de l’oxyde de carbone en gaz acide carbonique? Tel vous l’avez admiré dans son fauteuil académique, tel vous le retrouverez à la tribune de la Chambre des députés, lorsqu’il se chargera d’un rapport sur la refonte des monnaies ou bien de la défense du commerce des salpêtres. Chez lui, le professeur ne disparaît jamais devant le député, et ses meilleurs discours ressemblent toujours à des leçons. L’honorable membre est doué d’une facilité d’élocution intarissable, et il en abuse trop souvent, comme ces compositeurs de musique qui développent dans tous les tons un motif agréable jusqu’à ce qu’ils l’aient rendu assoupissant.
Ce n’est pas que M. le baron Thénard manque de sens et de connaissances réelles; au contraire, il en possède beaucoup, et ses idées politiques sont généralement raisonnables; mais, comme il est fort entêté, prolixe et criard, le bien qu’il pourrait faire rencontre souvent des opposants parmi ceux qu’il a trop ennuyés pour vouloir les convaincre. C’est un des hommes les plus dangereux que je connaisse pour les habits neufs et pour les jabots de mousseline: on cite plusieurs exemples de personnes auxquelles, dans la chaleur de son argumentation, il aurait arraché tous les boutons de leur habit et la moitié de leur chemise. En conséquence, il importe de se tenir à une distance respectueuse de ses ongles redoutables, toutes les fois qu’on discute avec lui quelques questions capables de l’échauffer.
L’honorable député de l’Yonne est encore, dans toute la force de l’âge, un véritable adolescent dans une Chambre qui ne compte guère que des vieillards. Sa tête est couverte d’une forêt de cheveux noirs et crépus, sa figure large et plate, son regard vif et jovial. Il siége au centre du centre gauche et vote quelquefois avec le centre droit; ce qui s’explique aisément par la simple énumération des titres dont il est décoré. Comment se pourrait-il qu’un député qui est baron, doyen de Faculté, professeur à la Sorbonne et au Collége de France, officier de la Légion d’honneur, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine, n’eût pas quelque penchant pour le cumul, si vivement attaqué néanmoins par un vicomte, M. de Cormenin!
M. Kératry, député du Finistère, s’est acquis une réputation de courage, de patriotisme et d’intégrité au-dessus de toute atteinte. Sa vie entière, vouée à l’étude de la philosophie et de l’histoire, n’a été qu’une laborieuse introduction aux fonctions qu’il remplit aujourd’hui avec tant de distinction. Cet honorable député écrit et parle avec beaucoup de facilité. Peut-être aurait-on le droit d’exiger plus de correction et de goût dans son style; mais ces défauts ont disparu toutes les fois qu’il a été appelé à défendre la cause de la liberté ou celle de l’humanité. On sait avec quelle énergie et quelle dignité M. Kératry, traduit devant les tribunaux pour un article inséré par lui au Courrier français, sut faire respecter ses droits et dévoiler les turpitudes du dernier ministère. Son procès n’a pas été inutile au succès de la cause nationale, et il est très probable que ses juges, en l’acquittant, ont voulu rendre hommage à sa vertu, non moins qu’obéir au cri de leur conscience.
L’honorable membre est d’une taille extrêmement petite. Sa mise est très-négligée. Il parle assez rarement, ce qui est déjà une preuve de goût, et il s’attache de préférence à traiter les questions de liberté civile et religieuse, qui conviennent davantage à la nature de son talent. M. Kératry a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels ses Inductions morales et philosophiques et le roman intitulé le Dernier des Beaumanoir tiennent un rang distingué et annoncent une grande imagination.
Tout le monde connaît les antécédents littéraires et politiques de M. Etienne, académicien de l’Empire et chassé de l’Académie par ordonnance royale. Il a revu le pays où l’on dort, grâce au droit d’élection ou plutôt de réélection exercé en sa faveur par ses confrères. De proscrit, il est devenu député, et il s’est invité à jouer aux cartes dans le même palais où la stupide vengeance d’un ministre conseillait au roi de lui ravir un titre jusqu’alors inviolable. M. Etienne a passé par toutes les épreuves avec une insouciance philosophique et joyeuse, consolé par ses succès littéraires et trouvant, dans les recettes de Joconde et de quelques autres pièces charmantes, des compensations aux rigueurs ministérielles. C’est un homme de mœurs douces, d’un caractère faible et léger, mais véritablement inoffensif et même obligeant. Sa taille est grande et son embonpoint date d’avant la Restauration.
Les discours de l’honorable député de la Meuse se font remarquer, comme ses autres productions, par l’éclat des antithèses, par un heureux choix d’expressions et par un vernis de politesse qui cache trop souvent la légèreté du fond. Plusieurs de ses sentences sont restées à la tribune comme au théâtre, et nul orateur n’a peut-être mieux défini la dernière loi départementale, si incongrument retirée, que celui qui en a dit: politesse des mots et injure des choses! M. Etienne est très-assidu aux séances de la Chambre, et l’on devine aisément combien sa position doit lui procurer d’occasions d’être utile au journal qu’il dirige. Il siége au troisième banc du côté gauche, près de M. Laffitte et du général Gérard.
L’honorable orateur n’est point un homme instruit dans la véritable acception de ce terme; il ne manque pas de tact et dissimule ce qu’il ignore avec assez d’adresse pour faire illusion sur ce qu’il sait. C’est précisément l’absence de ce tact qui précipite la tribune, comme des papillons à la chandelle, une foule de députés ignorants et présomptueux, et donne naissance à des milliers de discours déplorables qui allongent les sessions sans aucun bien pour la chose publique. On ne saurait croire combien il y a dans l’Assemblée de médiocrités qui pérorent et de gens de mérite qui gardent le silence, utiles seulement dans les comités, où ils donnent d’excellents avis, tandis que les bavards ambitieux ne songent qu’au journal du lendemain et à l’effet que leurs métaphores produiront dans les départements. Il y aurait là un excellent sujet de comédie, et je crois que M. Etienne s’en occupe. La représentation aura lieu aux élections prochaines.