ROMAIN ROLLAND (continued 6)
Reading edition
—Je vous défends de parler de lui! Je vous défends!... Il est à moi.
Annette, haussant les épaules, dit:
—Il n'est ni à vous, ni à moi. Il est à lui.
Avec emportement, Noémi répéta:
—Il est à moi!
Et elle revendiqua ses droits.
Annette dit durement:
—En amour, il n'y a pas de droits.
Noémi, de nouveau, cria:
—Je l'ai, et je le tiens.
Annette répliqua:
—Il m'a. Vous ne tenez rien.
Les deux femmes se fixaient avec inimitié. Annette, cuirassée d'égoïsme et de dureté. Noémi, brûlante de souffleter Annette. Elle la haïssait toute, de la tête aux pieds. Elle fut près d'insulter sa laideur, de la flageller des mots les plus cruels, des mots irrémédiables. C'eût été une jouissance... Mais elle s'arrêta net: elle y eût trop perdu!...
Et se baissant vivement pour ramasser son sac tombé à ses pieds, elle en arracha le revolver et elle le dirigea... contre qui?... Elle ne savait pas encore... Contre elle-même!... C'était d'abord une feinte; mais Annette s'étant précipitée pour lui saisir le bras, elle se prit à son jeu. Les deux femmes luttaient, Noémi tombée à genoux, Annette courbée sur elle. Il n'était pas facile de maintenir la petite désespérée. Elle voulait vraiment se tuer, à présent... Quoique si l'arme eût effleuré la poitrine d'Annette, avec quelle volupté elle eût tiré!... Mais Annette fit dévier le poignet, le coup partit, logeant la balle dans le mur. Et Noémi ne sut jamais qui des deux elle avait visée...
Elle avait lâché l'arme, et elle ne luttait plus. La réaction nerveuse était venue. Elle s'abandonnait maintenant, sanglotante et prostrée, aux pieds d'Annette; elle eut une crise de nerfs. L'intuitive Annette avait eu le soupçon, au début, que Noémi jouait la comédie... jusqu'à un certain point—(mais sait-on jamais jusqu'à quel point?)—Et elle s'irritait sourdement de ce chantage au suicide... Mais le moyen de douter de la souffrance de cette pauvre petite chose effondrée! Elle s'efforça de rester dure, se détourna, ne put, elle eut honte de ses soupçons, et, le cœur plein de pitié, elle s'agenouilla auprès de Noémi, lui soutenant la tête, tâchant de la consoler, disant maternellement:
—Ma petite... Allons! allons!...
Elle la prit dans ses robustes bras, et elle la souleva. Elle sentait ce jeune corps, secoué par les sanglots, qui se livrait sans défense, et elle pensait:
—Est-ce possible que ce soit moi qui cause cette souffrance?
Une autre voix lui disait:
—N'achèterais-tu pas ton amour, au prix de toutes les souffrances?
—Des miennes, oui.
—Des tiennes et des autres. Pourquoi les autres seraient-elles privilégiées?
Elle regarda Noémi, qu'elle portait à demi évanouie... Si peu lourde!... Un oiseau!... Il lui sembla que c'était sa fille; et sans le vouloir, elle la serra dans ses bras. Noémi rouvrit les yeux, et Annette pensa:
—Si elle était à ma place, est-ce qu'elle m'épargnerait?
Mais Noémi tournait vers elle un regard brisé. Annette l'étendit sur sa chaise longue; et, debout près d'elle, lui posant sur la tête sa main—(Noémi frémit du contact odieux, mais elle ne le montra pas)—elle lui demanda, comme à un enfant qui pleure:
—Vous l'aimez donc bien?
—Je n'aime que lui!
—Moi aussi, je l'aime.
Noémi ressauta de jalousie:
—Oui, fît-elle âprement, mais moi, je suis jeune. Vous, vous êtes... (elle s'arrêta)... vous avez eu votre vie, vous pouvez vous passer de lui.
Annette se répétait avec amertume le mot qu'elle n'avait pas dit:
—C'est parce que je serai bientôt vieille que cette dernière heure de jeunesse, cette lumière suprême, j'y tiens, je ne la lâcherai point... Ah! si, comme toi, j'avais devant moi le trésor de la jeunesse!...
Elle ajouta tristement:
—Je le gâcherais sans doute, une seconde fois.
Mais Noémi, qui avait vu le regard d'Annette s'assombrir, s'inquiétait d'avoir compromis les faibles avantages qu'elle venait de gagner, et elle dit hâtivement:
—Je sais bien qu'il vous aime, que vous êtes belle...
(Annette pensait: «Menteuse!»)
...que vous m'êtes supérieure en tant de choses qu'il aime. Et je ne puis même pas vous en vouloir, parce que, malgré tout, je vous aime...
(«Menteuse! Menteuse!» répétait Annette.)
—...La partie n'est pas égale. Ce n'est pas juste! Non... Je ne suis qu'une pauvre femme qui pleure. Je ne suis rien. Je le sais... Mais je l'aime, je l'aime, je ne peux pas me passer de lui. Que voulez-vous que je devienne, si vous me l'enlevez! Pourquoi m'a-t-il aimée alors, si c'est pour m'abandonner? Je ne peux pas! Il est toute ma vie, tout le reste ne m'est rien...
Le ton ne mentait pas ici, et Annette, de nouveau, eut pitié. Elle était insensible aux droits que Noémi invoquait sur son mari: elle ne croyait pas aux droits d'un être sur un autre, à ces contrats de propriété mutuelle qu'on signe pour la vie. Mais elle souffrait des jeux de la cruelle nature qui, lorsqu'elle sépare deux cœurs qui se sont aimés, n'arrache jamais l'amour des deux cœurs à la fois, mais a soin que l'un des deux cesse d'aimer avant l'autre, afin que le plus aimant soit toujours sacrifié. Et il lui était odieux de servir aux plans de la grande tortureuse.—«La vie est aux plus forts. Oui. L'amour n'hésite point. Pour atteindre son but, il foule aux pieds le reste. Malheur aux faibles!... Pourquoi donc est-ce que moi, je ne puis pas le dire? Je le voudrais, mais les mots me restent dans la gorge. Je ne puis pas. Cela me répugne... Est-ce que je n'aime plus assez? Je suis vieille, comme elle dit. Je suis du côté des faibles... Non! Non! Non! Duperie!... De quel droit vient-elle se mettre entre le bonheur et moi? Je ne lui céderai pas mon morceau de bonheur!... Ses larmes, que me font ses larmes?... Je marcherai sur elle!...
Mais, comme elle regardait méchamment Noémi étendue, Noémi qui la guettait au travers de ses pleurs lui prit la main, le bras, qui pendaient près du dossier de la chaise, les colla contre sa joue, et supplia:
—Laissez-le-moi!
Annette chercha à se dégager. Noémi tenait bien. Soulevée sur la chaise, elle remontait des deux mains le long du bras d'Annette, la forçant à s'incliner et à la regarder:
—Laissez-le-moi!
Annette s'arracha aux doigts qui l'agrippaient, et se rebella:
—Non! Non!... Je ne veux pas. Il a besoin de moi.
Noémi, amèrement, dit:
—Il n'a besoin de rien, que de lui. Il n'aime que lui. Il trouve son plaisir en vous, comme il l'a trouvé en moi. Il vous laissera comme moi. Il ne s'attache à rien.
Et elle le jugea durement, profondément. Annette était frappée de son intelligence. Cette petite créature qu'on eût dite frivole, inattentive, avec quelle acuité de rancune et de souffrance elle avait lu en lui! Certaines remarques terribles ne répondaient que trop aux appréhensions que ses propres expériences avaient éveillées chez Annette. Elle dit:
—Et pourtant, vous l'aimez!
—Je l'aime. Il n'a pas besoin de moi. C'est moi qui ai besoin de lui... Ah! croyez-vous que je ne souffre pas d'avoir besoin de lui, de lui qui n'a pas besoin de moi, de lui qui me méprise, de lui que je méprise?... Je le méprise, je le méprise! Mais je ne puis me passer de lui... Pourquoi l'ai-je connu? C'est moi qui l'ai voulu. Je l'ai voulu, je l'ai pris... Et c'est moi qui suis prise... Si je pouvais, si je pouvais ne l'avoir jamais connu!... Ah! je ne le voudrais pas!... La force me manque. Je suis trop prise. Il me tient par les entrailles. Je le hais. Je hais l'amour. Pourquoi, pourquoi aime-t-on?
Elle se tut, épuisée, avec des yeux traqués, qui vacillaient, cherchant à droite, à gauche, une issue pour échapper. Elles haïssaient le front, les deux femmes, asservies sous le joug de la force sauvage.
Et Noémi reprit son refrain, d'un ton morne et pressant:
—Laissez-le-moi!
Annette sentait une volonté tenace et gluante de pieuvre, qui se collait à ses membres avec des bras garnis de ventouses. Elle s'y arracha encore, et cria:
—Je ne veux pas!
Noémi eut, dans les yeux, une lueur de colère, et ses doigts se crispèrent. Puis, elle dit, d'une voix douce et plaintive:
—Aimez-le! Qu'il vous aime! Mais ne me l'enlevez pas! Gardons-le, vous et moi!
Annette fit un geste de répulsion.
La rage de Noémi rebondit:
—Croyez-vous que cela ne me dégoûte pas? Vous me répugnez! Je vous déteste. Mais je ne veux pas le perdre...
Annette s'écarta de Noémi et dit:
—Je ne vous déteste pas. Vous souffrez, et je souffre. Mais c'est une lâcheté de partager, en amour! Une lâcheté d'amour, Et je veux bien être victime. Je veux bien être bourreau. Je ne veux pas être lâche. Pour sauver ce que j'aime, je n'en cède pas la moitié. Je donne tout. Je veux tout. Ou bien je ne veux rien.
Noémi, serrant les dents, criait au fond du cœur:
—Rien!
(Même en offrant le partage, elle comptait reprendre tout.)
Mais d'un élan, se levant de sa chaise, elle courut vers Annette, debout, et glissant à ses genoux, elle lui enlaça les jambes:
—Pardon!... Est-ce que je sais, est-ce que je sais ce que je demande? Est-ce que je sais ce que je veux?...
Mais je suis malheureuse, je ne puis pas le supporter... Qu'est-ce que je puis faire? Dites-le-moi! Aidez-moi!
—Vous aider! Moi? dit Annette.
—Vous. À qui puis-je m'adresser, pour avoir un secours?... Je suis seule. Seule avec cet homme qui, même quand il aime, on ne l'intéresse pas, on ne peut pas se confier... Et avant lui, une mère qui n'était occupée que d'elle, de ses plaisirs... Personne pour me conseiller... Je n'ai pas une amie... Lorsque je vous ai vue, j'ai pensé que vous le seriez. Et vous avez été la pire de mes ennemies... Pourquoi me faites-vous du mal?
Annette, bouleversée:
—Ma pauvre enfant, ce n'est pas ma faute! Je ne le voulais pas...
Noémi se jeta sur ce mot de pitié:
—Votre enfant, vous avez dit... Oui! Soyez pour moi une mère, une sœur aînée! Ne me faites pas de mal! Conseillez-moi! Dites-moi ce qu'il faut que je fasse! Je ne veux pas le perdre... Dites-moi, dites-moi... Je ferai tout ce que vous me direz...
Elle ne mentait qu'à moitié. Elle était si habituée à feindre ce qu'elle sentait qu'elle sentait ce qu'elle feignait. Et son amour, sa douleur, le besoin qu'elle avait d'Annette, l'espoir de la toucher, en tout cas étaient réels. Jusqu'à cette confiance qu'elle lui témoignait: sa dernière carte au jeu! Elle la jouait avec une passion désespérée. Et tout en se confiant, elle ne perdait pas de vue le trouble, que le visage d'Annette ne pouvait déguiser. Annette faiblissait. L'abandon de Noémi la désarmait. Elle ne trouvait plus la force de répondre. Pourtant, elle ne s'y trompait pas. Le ton doucereux de certaines inflexions l'éclairait sur la fausseté de son adversaire. Elle la laissait parler. Elle lisait au fond. Elle pensait: «Que vais-je faire? Me sacrifier? Quelle duperie! Je ne veux pas. Je ne l'aime pas, cette femme. Elle ment, elle me hait. Mais elle souffre...» Et elle caressait la tête de l'ennemie agenouillée, qui continuait de gémir et de la guetter, qui suivait sa volonté vacillante, comme un gibier, avec un frémissement de peur et de joie aiguë, haletante,—sanglante,—et qui, le moment venu, appuyant sur sa bouche ces mains qu'elle aurait bien mordues, inlassable, redit:
—Laissez-le-moi!
Annette, fronçant les sourcils, voulut la repousser. Elle vit dans ces yeux la ruse et la douleur, le mensonge et l'amour, une attente éperdue... Elle sourit avec lassitude, pitié, dégoût d'elle—d'elles deux—de tout—et détournant la tête, dans un instant de faiblesse, elle dit:
—Gardez-le!
Elle ne l'avait pas dit qu'elle voulait le reprendre.
Mais Noémi, relevée d'un bond, embrassait Annette, avec des protestations éperdues... (Jamais elle ne l'avait tant haïe! Elle la tenait enfin... La tenait-elle?...) Annette disait déjà:
—Non! Non!...
Noémi faisait semblant de ne pas entendre. Elle l'appelait sa chérie, et sa meilleure amie, elle lui vouait une reconnaissance, un amour éternels. Elle riait et elle pleurait. Mais elle ne perdait pas son temps en vaines effusions. Elle voulait savoir ce qu'Annette ferait pour écarter Philippe. Annette se révoltait:
—Je n'ai rien dit!
—Vous avez dit, vous avez dit, vous me l'avez promis!...
—Une parole échappée...
—Une parole? Votre parole!
—Vous me l'avez arrachée, par surprise...
—Non, vous n'en avez qu'une, vous ne pouvez la reprendre. Vous avez dit: «Gardez-le!» Vous l'avez dit, Annette. Dites que vous l'avez dit! Vous ne pouvez pas le nier...
—Laissez-moi! Laissez-moi! fit Annette, épuisée. Ne me tourmentez pas! Je ne peux pas, je ne peux pas...
Elle s'assit, brisée; et Noémi, debout près d'elle, continuait de la harceler. Les rôles étaient changés. Annette se refusait à renoncer: son amour était enraciné. Noémi ne s'en souciait guère: Annette pouvait bien garder son amour, pourvu qu'elle ne gardât point Philippe! Elle voulait qu'Annette rompît. Tout de suite, sans attendre. Et des moyens de rompre, elle en pouvait suggérer, elle en avait plein la tête. Elle la pressait, flattait, suppliait, violentait, embrassait, elle l'étourdissait du flot de ses paroles, elle faisait appel à son cœur magnanime, elle priait, adjurait, exigeait, elle dictait les réponses...
Annette, rigide et glacée, ne disait plus un mot. Elle ne cherchait même pas à arrêter ce torrent. Lèvres serrées, yeux mornes... Enfin, Noémi se tut, devant cette immobilité. Elle lui prit les mains, froides, moites. Elle dit:
—Répondez! Répondez!
Annette, sans la regarder, murmura:
—Laissez-moi!... (si bas que Noémi le lut sur ses lèvres, plus qu'elle ne l'entendit). Elle reprit:
—Vous voulez que je parte?
Annette fit signe que oui.
—Je m'en vais. Mais vous avez promis?
Annette répéta, lassée:
—Laissez-moi, laissez-moi... J'ai besoin d'être seule...
Noémi, prestement, rétablit sa coiffure devant le miroir, et, se dirigeant vers la porte, elle dit:
—Adieu... Vous avez promis...
Annette fit un dernier geste de protestation:
—Non! Je n'ai rien promis...
Noémi sentit la colère la reprendre... Après tant d'efforts!... Mais son instinct lui dit qu'il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop tendre la corde... Tout de même, le coup était porté!
Elle se retira.
Elle avait reconnu la faiblesse de l'ennemie. Elle la piétinerait.
Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi l'avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle eût mieux réagi, si l'assaut ne l'eût surprise déjà rongée par la double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une alliée dans son adversaire.
La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d'Annette. Comme femme, elle ne l'aimait guère. Comme rivale, elle ne l'aimait point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement injuste, elle niait maintenant son charme, que d'abord elle avait goûté; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et qu'elle soit Noémi ou une autre, peu importe! Elle est une chair qui souffre, que moi, je fais souffrir... Et une étrange pitié minait le cœur d'Annette.
Cette disposition s'était développée, dans les dernières années, au spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d'Odette et de Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse. Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l'était. On ne pourrait plus vivre, si l'on devait s'arrêter aux souffrances du monde! Chaque bonheur se repaît de la souffrance d'un autre être. La vie ronge la vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le sang de tous.
—Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps, ce sang lui faisait chaud et joie. Tant qu'elle fut jeune, elle ne songeait pas aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit: «Il faut être dure», c'est qu'elle commençait à faiblir. Elle le sentait maintenant: elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences. Elle vieillissait. Le mal qu'elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt elle l'eût fait sans un instant de doute... «Mon bonheur est mon droit. Malheur à qui le touche!...» Elle n'avait pas besoin de chercher des prétextes.—Maintenant, pour arracher sa part de bonheur à la vie, il lui fallait trouver d'autres raisons que son bonheur. Elle ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force d'évincer sans scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse au pain: ce pain était celui de son fils; elle était soutenue par l'instinct animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses petits et qui les nourrirait de la chair du prochain. Mais l'autre instinct animal, l'amour de soi,—prendre et garder pour soi,—s'épuisait, il ne s'affirmait plus que par saccades. La maternité même, en usurpant sa place, l'avait partiellement détruit.
Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d'aucun secours. Tant s'en faut! Il lui était une inquiétude et un remords de plus. Annette ne pouvait se mentir: sa passion ne tenait pas compte de son fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes contre ceux qu'elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était heureuse qu'il voulût être seul à l'aimer... Mais aujourd'hui, elle défendait son bien, contre qui?... Contre son bien! Passion contre passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune dérober le secret de l'autre. Y avait-elle réussi? Marc détestait «l'autre». Pourtant, il ne savait rien—(elle en était sûre);—mais sans savoir, son flair ne l'avait-il pas averti? Elle avait honte de se cacher, et davantage elle avait honte qu'il pût soupçonner... Non, il ne soupçonnait rien, c'était pour d'autres motifs qu'il haïssait Philippe...
Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l'honneur de se soucier de lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché, deux ou trois mioches de plus; ni sentimentalement ni financièrement, cela ne comptait pour lui; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux, peu dégourdi; il l'eût sans doute rudement mis au pas; mais il n'avait point de motif de s'attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait une façon de parler du petit,—de parler au petit,—une brutale bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la vie, il n'avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et fière, et de ses pudeurs offensées. À l'enfant, devant la mère, il donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils médicaux, qui faisaient rougir l'enfant et la mère. La mère, plus que l'enfant. La théorie de Philippe était qu'il ne faut rien cacher à l'enfant. C'était celle aussi d'Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il y a la manière! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié, amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents. Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée terrible pour elle, amante et mère passionnée!
Aucun appui à attendre d'aucun, pour se déterminer. Elle devait décider seule, égoïstement. Eh bien, n'avait-elle pas le droit de penser aussi à soi?—Le droit ne suffit pas, si l'on ne tient pas assez à son droit. Y tenait-elle?... Oui, par instants, comme une lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui allaient s'engouffrer... Le bonheur?... Pas question de bonheur dans l'union avec un homme de l'espèce de Philippe! Mais de moins et de plus, d'incomparablement plus pour une femme comme Annette: une vie pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s'endort sur sa sécurité, mais de grands vents, d'orages, d'action, de combats—avec le monde—avec lui—vie de fatigues et de peines—mais à deux,—mais la vie,—la vie digne d'être vécue et de mourir à la fin, harassée et heureuse de quitter les jours durs et féconds, et de les avoir eus... C'était beau! Mais il fallait avoir la force... Elle l'avait, assez pour porter jusqu'au bout, tête droite, le fardeau bien posé. Mais pour le poser? Elle avait besoin d'être aidée, et même un peu forcée. Que Philippe lui posât le fardeau sur la tête, et qu'il le lui imposât! Qu'il lui dît: «Porte-le! Pour moi! Tu m'es nécessaire...» Ce mot lui aurait fait franchir tous les remords... Nécessaire, l'était-elle à Philippe? Il le lui avait dit, aux premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il ne le redisait plus. Et Annette eût voulu l'entendre encore, encore, pour se convaincre. Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler seul, à lutter seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil; il se serait cru humilié, s'il s'était fait aider. Alors, elle se disait: «À quoi suis-je bonne?» Le bienfait de l'amour n'est pas seulement de nous donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous. Qu'il nous soit charitable!—C'était un sentiment dont Philippe faisait peu d'usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses pareils, ne se souciait pas des maladies de l'âme. Il ne songeait guère aux doutes qui rongeaient la femme, dont le corps était couché à ses côtés. Il n'aurait pas dû lui laisser le temps de s'interroger. En finir, l'épouser! Annette lui soufflait, tout bas: «Partons ensemble! Que je ne puisse plus me reprendre!»
Mais Philippe, maintenant, n'était plus pressé. Il était passionné, oui, mais par bien d'autres passions, et qui lui importaient davantage; ses idées, ses combats, la polémique qui l'absorbait, au moment où Annette eût voulu qu'il ne pensât qu'à elle. Il n'entendait pas provoquer un scandale conjugal et s'embarrasser d'une affaire de divorce retentissant, avant d'être sorti du feu de la bataille actuelle. Il était décidé à tenir ses engagements. Mais plus tard! Qu'Annette patientât! Il patientait bien, lui! Il jouissait d'elle. Il se serait accommodé de prolonger la situation. Il se flattait d'imposer à Noémi la même longanimité. Il se flattait beaucoup! Il ne voulait pas voir ce qu'une pareille attente avait d'intolérable pour les deux femmes...
—Naturellement! pensait Annette. Un homme—un homme digne que nous l'aimions,—ne nous aimera jamais autant que ses idées, sa science, son art, sa politique. Naïf égoïsme, qui se croit désintéressé, parce qu'il s'incarne en des idées! L'égoïsme du cerveau, plus meurtrier que celui du cœur. Que de cœurs il a brisés!...
Elle ne s'en étonnait pas, elle connaissait la vie; mais elle en souffrait. Elle l'eût pourtant accepté, s'il ne s'était agi que de souffrir, et peut-être même avec cette volupté secrète du sacrifice, qui est familière aux femmes, et qui volontiers leur semble une rançon de l'amour. Mais non pas au point de sacrifier le respect de soi et l'honneur de son fils dans une situation humiliante. Que Philippe ne le sentît pas, lui était pénible. Certes, il n'était point délicat. Elle savait ce qu'il pensait de la femme et de l'amour. Il devait penser ainsi: ainsi, l'avaient façonné son éducation et ses rudes expériences; et c'était ainsi qu'elle l'avait aimé. Mais elle se flattait de l'espoir qu'elle le modifierait. Or, elle s'apercevait que, de jour en jour, elle perdait de son pouvoir sur lui.
Et le pire: sur elle-même. Annette se sentait envahie par le démon sensuel, de jour en jour moins maîtresse de sa volonté, plus asservie. Le duel de la passion ne conserve sa noblesse qu'aussi longtemps qu'il y a égalité entre les combattants; dès qu'il y a un vaincu, l'autre abuse, et le vaincu s'avilit. Annette était à la minute poignante qui précède et décide la défaite: elle le savait, ses forces ne la soutiendraient plus longtemps. Philippe le savait aussi. Et son attitude le montrait. Il avait beau tenir autant à Annette (peut-être plus), il avait moins d'égards, il usait brutalement de ce qui lui appartenait, il la traitait en province conquise. Toutes ses journées prises par sa vie de travail ordonnée et tumultueuse, et ses nuits par Noémi (car il voulait ménager l'apparence), il ne voyait Annette que pour des rencontres brèves et brûlantes, des étreintes. Aucune intimité de cœur. Il affectait de dire, cyniquement, qu'elle avait la meilleure part.
Elle voulut s'arracher à cet avilissement, dont ses sens étaient complices. Mais ils devenaient, chaque jour, plus impérieux. Et une fois qu'elle voulut se soustraire à leur tyrannie, ils lui infligèrent un démenti, dont la violence la terrassa. Une femme de cette vigueur ardente, dont la rude discipline a tenu enfermées, dix ans, ses passions, et qui leur ouvre la cage, à l'heure la plus embrasée de l'orageux été, risque d'être anéantie.
Annette ne pouvait se sauver qu'en imposant à Philippe le respect pour l'épouse qu'elle voulait être,—l'associée «rei humanæ alque diuinæ»,—l'égale. Elle demanda à Philippe, elle le supplia, angoissée, de renoncer à elle, jusqu'au temps où ils pourraient au grand jour s'aimer et s'épouser. Philippe refusa: il ne voulait pas plus être gêné dans ses passions que dans sa politique; il ne voulait ni se passer d'Annette, ni l'épouser à une heure qui n'était pas la sienne. Il affecta de voir dans l'effort d'Annette pour se reprendre une tactique assez dégradante pour l'attacher à elle. Il savait pourtant le don qu'elle faisait de soi, sans arrière-pensée! Elle fut souffletée de ce soupçon outrageant, et de nouveau elle se livra, avec un désespoir de passion et de dégoût. Mais lui, ne voulait rien voir; il revenait, exigeant ses droits égoïstes d'amant, sans penser que chacune de ces victoires charnelles laisse dans l'autre, même consentante, une flétrissure.
Annette se vit dégradée. Elle ne se donnait plus, elle se prostituait à l'amour. Si elle ne se jetait hors de la pente où son corps possédé roulait, elle était perdue...
Une après-midi, elle fuit. Elle alla chez Sylvie, et la pria de prendre chez elle, quelques jours, son enfant; elle prétexta la nécessité d'une absence. Sylvie ne demanda aucune explication; un regard lui suffit. Cette femme, d'une curiosité souvent indiscrète, et par tant de côtés si incompréhensifs des pensées de sa sœur, avait l'instinct de l'amour et de ses jeux tragiques. Pas plus qu'elle n'avait confié, aux heures de l'ancienne intimité avec Annette, les secrets de sa vie passionnelle,—(elle ne parlait que de l'amusement),—elle n'attendait qu'Annette lui confiât les siens. Elle savait que toute femme a droit à ses heures de silence, ses grandes heures. Et nul ne peut l'y aider. Il faut seule se sauver, ou périr seule. Elle offrit à sa sœur l'abri d'une petite maison qu'elle avait aux environs, près de Jouy-en-Josas. Annette, touchée, l'embrassa, accepta.
Dans le logis rustique, à la lisière des bois, quinze jours elle s'enferma. Elle n'avait même pas dit à Marc où elle allait. Sa retraite n'était connue que de Sylvie.
À peine eut-elle quitté Paris, le cercle ensorcelé, qu'elle vit et qu'elle jugea son égarement des dernières semaines: elle en fut terrifiée. Elle, cette insensée, cette misérable esclave ivre de sa servitude! Passion, meurtre de l'âme!... L'étreinte se desserrait. Elle respirait, ce soir, elle revoyait les prés, les bois, le calme de la terre. Depuis deux mois, un voile opaque, rouge, lui cachait le monde vivant. Même les plus proches,—son fils,—étaient devenus lointains... En arrivant dans la maison des champs, le voile se déchira, aux rayons du soleil couchant; elle entendit les cloches, les oiseaux, les voix des paysans: elle pleura de soulagement... Mais, au milieu de la nuit,—(elle dormait, brisée)—elle se réveilla subitement. Une angoisse l'étreignait. Elle sentait à sa gorge les anneaux du serpent.
Elle passa des jours dans une alternative d'humiliantes tortures, d'aveugles poussées, et de soudaine, d'aiguë, d'absolue clairvoyance, perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel d'insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d'un rien pour qu'elle retombât. Elle prolongea l'absence.
Ce n'était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu'elle avait eu tant de peine à rassembler passait à d'autres mains. Sylvie transmettait à sa sœur les lettres et les informations, mais elle n'y ajoutait rien que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de conseiller: Annette était seule juge.
Annette savait bien qu'elle devait rentrer; mais elle retardait toujours... Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa pensée de retourner vers Philippe: que faisait-il? ne la cherchait-il point?... De lui, rien n'était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et elle les appelait. Elle l'écartait de son esprit, elle s'en croyait dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit.
Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle errait, désœuvrée et hantée; elle vit, entre les branches, au loin, sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa: «C'est lui!...» Elle se rejeta en arrière. L'auto fila le long du mur, au bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le grondement, l'entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin bifurquait, et l'auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles, se risquant à regarder, vit de dos l'homme indécis, qui se tournait, explorant l'horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit: elle courut se jeter derrière une haie de buis, et s'affaissa par terre, ses ongles grattant le sol; elle baissait la tête, un flot de sang aux joues, pensant: «Il va me reprendre!» Et elle voulait dire: «Non!» Et son sang criait: «Oui!» Elle sentait sous ses doigts s'écraser les mottes sèches, et, la figure enfouie dans l'odeur amère du buis au soleil, elle tâchait d'arrêter le bruissement du sang dans ses oreilles, pour écouter les pas de l'autre côté du mur. Elle entendit l'auto qui repartait. Elle courut à l'angle du jardin, sur la route; et elle cria:
—Philippe!...
La voiture, au tournant, disparut...
Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu'elle voulait, ce qu'elle allait faire?—Sylvie la regarda avec pitié, dit:
—Ça ne va pas mieux... et ne l'interrogea point. Annette, reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit:
—Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus! Ça passera. Tout passe. Le mal, le bien, et nous... Pour le peu que ça vaut!...
Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n'était pas seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle. Retourner à Philippe, s'avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une âpre jouissance. Mais ce qui l'épouvantait, c'était une défaite plus profonde, plus intime, qui n'avait d'autre témoin qu'elle-même. Elle portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle ne l'avait ignoré, quoiqu'il lui plût, par orgueil, et peut-être par prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté, qu'une vie précédente—(le père?)—avait creusé... Tout ce qui faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. Mors animae... Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à l'âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût.
Ramenée à Paris vers Philippe, comme sur les bas-reliefs assyriens un captif, la corde au cou, elle ne vit pas Philippe à Paris: elle le fuit.
Philippe, aussi possédé d'Annette qu'Annette l'était de lui, était venu heurter à sa porte, en son absence. Il s'indigna de ce départ subit. Il n'admettait point qu'elle lui échappât. Il voulut son adresse. Il eut celle de Sylvie, et il alla chez elle. Dès le premier regard, la guerre fut déclarée. Sylvie avait compris. Armée de méfiance rancunière, elle jugea Philippe, avec ses yeux à elle, et non pas ceux d'Annette: l'homme dangereux comme ennemi, plus dangereux comme amant, l'homme qui broie ce qu'il aime. Elle connaissait l'espèce, et ne la pratiquait point. Aux questions impérieuses de Philippe, s'informant où était Annette, elle répondit froidement qu'elle n'en savait rien, en ayant soin qu'il vît qu'elle n'en ignorait rien. Philippe fit effort pour dissimuler son irritation. Il essaya d'enjôler. Sylvie resta de bois. Il partit, enragé.
Il ne s'acharna point à battre les buissons, et jamais n'eut l'idée de ramasser en auto la poussière des routes de Jouy-en-Josas. Il ne chercha point Annette. Il n'entendait pas sacrifier ses journées à une poursuite vaine. Il était sûr qu'Annette reviendrait. Mais qu'elle lui manquât, qu'elle se permît de le troubler, en un moment pareil, il ne le pardonnait pas. Et son ressentiment, non moins qu'un furieux besoin de diversion, le rejeta vers sa femme. Rapprochement provisoire et assez humiliant pour la remplaçante! Car c'était faute de mieux; et il attendait l'autre.
Mais Noémi savait n'être point fière, quand son avantage le réclamait. Elle ne perdit pas son temps. L'épreuve, lui avait révélé ses erreurs passées. Elle avait reconnu que, pour tenir un homme, il ne suffit pas de le prendre à par l'amour, il faut flatter son orgueil et ses manies d'esprit. Philippe fut étonné de l'intérêt qu'elle témoigna pour sa campagne actuelle, et même qu'elle eût pris la peine de s'en instruire. Il en soupçonna les motifs. Mais que l'intérêt de Noémi fût réel ou non, il y trouvait son plaisir. Il découvrit agréablement l'intelligence de Noémi. Elle ne la cachait plus. C'était par là qu'Annette l'avait évincée. Elle se servit des armes, et elle les perfectionna. Elle ne se mêla point, comme Annette, de juger le fond du débat. Elle en laissait le soin à son époux et maître. Elle bornait son rôle à lui suggérer la tactique la plus adroite pour qu'il eût la victoire. Philippe admira son ingéniosité.
La violence de la polémique alors était extrême. Noémi, surmontant la répugnance et l'ennui que lui causaient ces disputes d'hommes, comprit qu'elle devait résolument se jeter dans la lice. Elle se mit, dans les salons, à soutenir, avec une spirituelle effronterie, les thèses audacieuses que son mari avait lancées. Sa grâce, son humour, sa passion qui riait, un esprit de gavroche et un sérieux ardent, scandalisaient un peu, mais amusaient beaucoup. Elle gagna à sa cause un certain nombre de jeunes femmes, ravies de s'affirmer libres des préjugés sociaux. L'adroite Noémi n'avait garde de rompre avec les préjugés. Tout en leur décochant d'irrespectueuses nasardes, elle se ménageait des indulgences dans le camp de la morale et des honnêtes gens. Elle professait gravement que le droit des pauvres à n'avoir point d'enfants avait sa contre-partie dans le devoir des riches d'en approvisionner l'État et la Société. Il fallait, pour le dire, ne pas manquer d'aplomb: car, de remplir ce devoir, en sept ans de mariage, elle n'avait pas trouvé le temps.—Mais elle fut héroïque: elle le trouva, maintenant.
Philippe ne tarda pas à apprendre qu'Annette était rentrée. Il essaya de la joindre chez elle, aux heures où il la savait seule. Mais Annette se méfiait. Il trouva porte fermée. En dépit de sa rancune et des diversions, sa passion n'était pas amortie. La résistance d'Annette l'exaspéra. Il n'était pas homme à se laisser éconduire...
Annette l'aperçut, à quelques pas, dans la rue. Elle pâlit, mais elle ne l'évita point. Ils allèrent l'un à l'autre. Il décida:
—Vous rentrez. Je vais avec vous.
—Non, dit-elle.
Elle entra avec lui dans un square exigu, adossé à une église; un arbre poussiéreux les masquait à peine au flot des passants dans la rue. Ils devaient se contraindre. Il dit avec âpreté:
—Vous avez peur de moi.
—Non, dit-elle. De moi.
Philippe brûlait de passion et de ressentiment. Mais quand son dur regard rencontra celui d'Annette qui ne l'évitait pas, il y lut une souffrance fermement contenue; sa colère fondit; et ce fut d'une voix radoucie qu'il demanda:
—Pourquoi avez-vous fui?
—Parce que vous me tuez.
—Ne savez-vous point ce que c'est qu'aimer?
—Je le sais; et c'est pourquoi je fuis. J'ai peur de vous haïr.
—Eh! haïssez-moi, s'il vous plaît! Haïr, c'est encore aimer.
—Pas pour moi, dit-elle. Je ne peux pas le supporter.
—Vous n'êtes pas si faible que vous ne puissiez porter et le bien et le mal de l'amour tout entier.
—Je ne suis pas si faible, Philippe. Je veux l'amour tout entier. Corps et âme. Je ne veux pas de la moitié.
—L'âme est une foutaise, dit-il.
—À quoi avez-vous donc voué votre énergie? À quoi vous sacrifiez-vous, depuis que vous êtes né, sinon à votre Idée?
Il haussa les épaules, et dit:
—Duperie!
—Elle vous fait vivre. Moi aussi, j'ai la mienne. Ne la faites pas mourir!
—Qu'est-ce que vous voulez?
—Je veux que jusqu'au jour où nous aurons décidé d'unir ou non nos vies, nous évitions de nous voir.
—Pourquoi?
—Parce que je ne veux plus, je ne veux plus me cacher, je ne veux plus de partage, je ne veux plus, je ne veux plus...
Mais elle ne dit pas la plus secrète raison:
—(«Si j'acceptais encore, il ne me resterait plus bientôt même la volonté de vouloir autrement; je ne m'appartiendrais plus; je serais un jouet qu'on brise, après l'avoir sali.»)
Lui, qui était incapable de comprendre cette révolte de l'instinct contre l'asservissement à ses désirs mortels, il ne voulait toujours voir là qu'une méfiance et une ruse de femme, afin de le dominer. S'il ne le dit point, il ne le cacha point. Quand elle le lut en lui, Annette impétueusement fit le mouvement de partir. Philippe, frémissant d'impatience et de l'effort qu'il faisait pour ne point la trahir aux regards des passants, saisit le bras d'Annette, et le serrant, il dit d'une voix qui tâchait d'assourdir ses accents emportés:
—Et moi, je ne veux pas, je ne veux pas renoncer, je veux te voir...Tais-toi! ne réponds pas. On ne peut parler ici... Je viendrai, ce soir, chez toi.
Elle dit:
—Non! Non!
Il répéta:
—Je viendrai. Je ne puis me passer de toi. Ni toi de moi.
Elle se révolta:
—Je le puis.
—Tu mens.
Ils luttaient, sans gestes, à voix basse et violente, à coups d'âme. Leurs regards se mesuraient. Celui de Philippe plia. Il implora:
—Annette!...
Mais elle gardait aux joues la brûlure du brutal démenti et la honte de penser qu'en effet, elle mentait. Elle se raidit, se dégagea de la main qui la tenait, et partit.
Le soir, Philippe vint. Tout le reste du jour s'était passé pour elle dans la terreur de cet instant et qu'elle n'eût pas la force de tenir sa porte fermée. Car elle ne voulait plus se retrouver en face de cette passion sans pitié. Elle s'était convaincue de l'impossibilité de vivre avec cette torche attachée à son sein. Il fallait l'arracher, tandis qu'elle avait encore un reste d'énergie. En restait-il assez? Elle l'aimait. Elle aimait la brûlure qui la consumait. Demain, elle eût aimé la honte et les outrages. Elle rougissait de se l'avouer: jusque dans sa révolte contre lui, ce matin, il y avait un fond de volupté...
Elle reconnut ses pas qui montaient l'escalier. Elle l'entendit sonner et ne bougea pas de sa chaise. Il sonna de nouveau, frappa. Annette, les bras pendants et le buste en arrière, se répétait:
—Non, non...
Même si elle eût voulu se lever pour ouvrir, le souffle lui eût manqué...
Elle n'entendit plus rien. Est-ce qu'il était parti?... Elle fut debout, avant de l'avoir résolu. Elle se glissa vers la porte, chancelante, à pas assourdis. Une planche du parquet craqua. Annette s'arrêta. Quelques secondes passèrent: rien ne remua. Mais elle avait perçu, derrière la porte, la présence de Philippe qui guettait. Et Philippe savait qu'Annette écoutait, de l'autre côté... Lourd silence. Ils s'épient... La voix de Philippe, collé contre la porte, dit:
—Annette, vous êtes là. Ouvrez!
Annette, appuyée au mur, sent son cœur défaillir. Elle ne répond pas.
—Je sais que vous êtes là. N'essayez pas de vous cacher!.... Annette! ouvrez! Il faut que je vous parle!...
Il étouffait sa voix, pour ne pas être entendu de l'escalier; mais un flot de passions mêlées montait en lui: il était près de secouer la porte.
—Il faut que je vous voie... Que vous le vouliez ou non, j'entrerai....
Silence.
—Annette, je vous ai blessée, ce matin. Pardonnez!... Je vous veux. Que voulez-vous de moi? Dites-le-moi, je le ferai...
Silence. Silence.
Philippe serrait les poings. Il l'aurait étranglée.
Il gronde, la bouche contre la porte:
—Vous êtes à moi. Vous n'avez plus le droit de vous reprendre.
Il dit:
—Pensez-y bien! Si vous n'ouvrez, c'est fini pour jamais.
Il dit:
—Annette, mon Annette!
Il dit, il s'emporte:
—Lâche! Tu crains de me voir. Tu n'es forte que derrière une porte fermée.
Une voix derrière la porte dit:
—Pourquoi me torturez-vous?
Philippe, saisi, se tait.
La voix, lasse, reprend:
—Ami, vous me déchirez.
Philippe est ému; mais son orgueil blessé ne veut pas le montrer. Il dit:
—Que demandez-vous?
Elle répond:
—Pitié.
Le ton de la voix le touche; mais il ne comprend pas.
—Qu'en avez-vous besoin?
Elle dit:
—Laissez-moi!
Sa colère rejaillit:
—Vous me chassez? fait-il.
—J'implore de vous le repos.... Le repos!... Laissez-moi seule, pendant quelques semaines!
—Ainsi, vous ne m'aimez plus?
—Je défends mon amour.
—Contre quoi? contre qui?
—Contre vous.
—Folie!... Tu m'ouvriras.
—Non!
—Je le veux. Je te veux.
—Je ne suis pas ta proie.
Droite et fière, elle se tenait, frémissante; et son regard le défiait, au travers de la porte. Quoiqu'il ne pût la voir, ce regard l'atteignit. Il lui cria:
—Adieu!
Elle l'entendit partir, et son sang se glaça. Il ne pardonnerait pas.
Il ne pardonna point. Philippe ne revint plus.
Annette se répétait:
—Il le fallait, il le fallait....
Mais elle n'acceptait pas. Elle eût voulu revoir encore une fois Philippe, lui faire comprendre doucement—(pourquoi s'était-elle emportée?)—qu'elle ne se retirait pas de lui, qu'elle défendait jalousement son amour, leur amour et leur fierté commune, qu'avec une inconscience brutale il saccageait. Elle voulait qu'il leur fût donné à tous deux de se recueillir, de se ressaisir au milieu du torrent de passion qui les roulait avec sa boue et son écume, de juger, de décider en claire liberté. Et s'il devait la choisir, qu'il respectât en elle sa femme et lui....
Mais Philippe ne pardonnait point qu'une femme qu'il aimait opposât une barrière à sa volonté. D'une autre classe sociale, il l'eût violentée. Tenu en cage dans la sienne, contraint de ménager ce monde qu'il voulait dominer, sa passion offensée se mua en une négation irritée de sa passion: à défaut de la femme, détruire le sentiment qu'il avait pour elle! C'était aussi l'atteindre—il le savait—au cœur. Car son instinct lui disait qu'Annette, malgré tout, l'aimait....
Après trois mois de brûlante solitude, de colloques avec elle amers et tourmentés, de renoncement et d'espoir, de fierté, de bassesses, de reproches intérieurs, après trois mois d'attente incurable et stérile, Annette apprit, un jour, par Solange, ravie, le bonheur qui comblait les vœux du ménage Villard: Noémi était enceinte.
Annette aurait voulu se réfugier auprès de son enfant, cacher sa tête douloureuse sous l'aile de l'amour qui ne trompe pas, dit-on—celui du fils pour la mère. Hélas! il trompe comme les autres. Annette ne pouvait attendre de Marc aucun signe de tendresse, ni même d'intérêt. Jamais le jeune garçon n'avait paru plus froid, plus sec, plus indifférent. Des tourments qui ravageaient sa mère, il ne remarquait rien. Certes, elle s'efforçait de les lui dissimuler. Mais elle les dissimulait si mal! Il aurait pu les lire dans ses yeux que creusait l'insomnie, sur son visage blêmi, sur ses mains amaigries, sur tout son corps miné par la passion cruelle. Il ne lisait rien. Il ne la regardait même pas. Il n'était occupé que de lui. Et ce qui se passait en lui, il le gardait pour lui. On ne le voyait qu'aux heures des repas, où il ne disait pas un mot; les efforts que faisait Annette pour causer le rendaient plus obstiné à son mutisme. C'est à peine si elle obtenait de lui qu'au début et à la fin de la journée, il dît bonjour, bonsoir: car il avait décidé que c'étaient des simagrées; et il n'y consentait—(pas tous les jours!)—que pour avoir la paix. Il présentait hâtivement aux lèvres de sa mère un front ennuyé, et quand il ne sortait pas pour son lycée ou pour ses affaires personnelles,—(il n'était pas facile de lui en faire rendre compte)—il s'enfermait dans son cabinet de travail, un cabinet de débarras, grand comme une armoire, coincé entre la salle à manger et sa chambre à coucher; et là, il ne faisait pas bon aller le troubler. À table ou au foyer, il avait l'air d'un étranger. Annette se disait amèrement:
—Si je mourais, il ne pleurerait même pas.
Et elle songeait au rêve qu'elle avait conçu jadis du cher petit compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d'elle, sans parler, devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu'il manquait de tendresse! Pourquoi était-il si dur? On eût dit, par moments, qu'il lui en; voulait. De quoi? De trop l'aimer?
—«Oui, c'est ma maladie, aimer trop! On ne doit pas trop aimer. Les gens n'en ont pas besoin. Cela les gêne... Mon fils ne m'aime pas! Il brûle de me quitter... Mon fils, si peu mon fils! Il ne sent rien de ce que je sens! Il ne sent rien!....»
En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé d'amour et de poésie. Il s'était follement épris de Noémi. C'était un de ces amours d'enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce qu'il veut de la femme: est-ce la voir, la sentir, la toucher, la goûter? Et certes, il ne se doute point de ce qu'est la possession; c'est lui qui est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la petite main que Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout de son nez, ce nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle fleur du poignet, le mystère enivrant du souef corps féminin. Elle était tout entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il mourait du désir d'y imprimer—très doucement—ses dents, et de la terreur d'y céder. Et une fois, (ô honte!) il y céda... Qu'allait-il se passer? Rouge et tremblant, il attendait les pires infortunes: l'humiliation publique, des paroles indignées, et qu'on le chassât outrageusement. Mais elle rit aux éclats; elle l'appela:
—Petit chien! elle lui donna une tape sur l'oreille, et lui frotta le nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure, disant:
—Demande pardon!.. Vilain!
Et, depuis ce moment, elle s'avisa de jouer avec le jeune animal. Elle ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à agacer le petit amoureux. Cela n'avait, pour elle, pas la moindre importance. Elle n'en imaginait aucunement le sérieux pour l'enfant. Mais lui—(Qu'il était donc, malgré les apparences, le fils authentique d'Annette!)—il le prit au tragique.
Dès la première fois, qu'il l'avait vue, elle avait été pour lui le Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux regards qui s'éveillent d'un enfant innocent. Autant que de ce qui est, la fascinante image est faite de ce qui n'est pas, autant que de ce qu'il voit, de ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne sait pas, de ce qu'il craint et désire, de ce qu'il veut et ne veut pas, de l'effrayant attrait qui tend le corps adolescent à l'appel extatique et brutal de la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul, exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et d'espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer.
Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et où la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de lui un mot, un seul mot de tendresse, s'était attiré une réponse blessante,—ce jour précisément, le petit adolescent avait sa plus émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il vivait dans une griserie. Noémi, qu'il continuait de voir, à l'insu de sa mère, et qui se servait de lui, comme d'un petit espion qui la renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de l'ennemi,—Noémi, qu'il avait surprise une fois dans son salon, tout en causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond de son mouchoir, s'était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles avec son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la bouche aimée. Et depuis, il l'emportait sur sa langue qu'il suçait, il en était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours ouverte, à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour rejoindre l'autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout, en cette matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la porte brutalement, il avait décidé de «sécher» le lycée, pour aller se promener: elle fleurissait dans le verger de nuages du beau ciel de juillet, dans les petits plis folâtres de l'eau d'une fontaine, dans le sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait l'esprit.
Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d'été. Mais si distrait qu'il fût et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx, reconnaître là-bas, sur l'autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à la rencontrer. Non qu'il craignît d'être pincé par elle en école buissonnière: elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand il avait un secret, avec elle—(ce n'était pas comme avec sa mère!)—il n'était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire...
Elle ne l'avait point vu. Il respira, soulagé. Il pourrait savourer son amour, toute la matinée. Sa démarche flâneuse, que l'amour n'empêchait pas de s'arrêter aux devantures pour regarder une cravate, une badine, un journal illustré, le menait, sans qu'il le sût, directement au but,—comme ces pigeons de Paris, qui vont, chaque matin, par-dessus les amas de maisons poussiéreuses, chercher les grands jardins et les vieux arbres frais. L'enfant les cherchait aussi. Il lui fallait leur ombre et leur roucoulement.
Il dévala tout droit de la Montagne Sainte-Geneviève, et se trouva, au sortir des antiques rues populeuses, dans les espaces clairs du calme Jardin des Plantes, avant de s'être aperçu que c'était là qu'il voulait aller.
Peu de monde, à cette heure. Quelques promeneurs clairsemés. Paris bourdonnant au loin, comme un frelon. La vibration bleue d'un beau matin d'été. L'enfant chercha un banc caché au pied d'un groupe d'arbres; et il ferma les yeux sur son trésor. Ses longues mains fiévreuses d'adolescent, pressées contre sa poitrine, semblaient vouloir abriter son cœur des regards indiscrets. Qu'y cachait-il de si précieux qu'à peine osait-il y songer?—Une parole de Noémi, dont il avait fait un monde, et qu'elle avait dite sans y penser....Ce dernier jour qu'il l'avait vue, prenant à peine garde à la présence du gamin, elle lui jetait au hasard un sourire, tandis que son attention était absorbée par les grands événements—(Philippe reconquis, l'humiliation d'Annette, victoire définitive!....«Mais on ne sait jamais! rien n'est définitif. Contentons-nous d'aujourd'hui!...»)—Elle soupira, de fatigue, d'énervement et de plaisir. Marc lui demanda pourquoi. Distraite par le regard alarmé et naïf de l'enfant, elle dit, pour l'intriguer:
—C'est un secret... en soupirant de plus belle. Il demanda:
—Quel secret?
Une pensée malicieuse passant par sa cervelle, Noémi répliqua:
—Je ne puis pas le dire. À toi de deviner!
Palpitant d'émotion, il dit:
—Je ne sais pas. Dites-le-moi!
Elle battait des paupières sur des yeux langoureux:
—Non, non, non...
Rougissant, balbutiant, il avait peur de savoir. Pour faire durer le jeu, elle prit un air mystérieux et dit:
—Tu le veux?...
Dans son émotion, il était près de crier:
—Non!
—Eh bien.. Non, pas aujourd'hui!... Je te le dirai, une autre fois.
—Quand?
—Bientôt.
—Bientôt quand?
—Bientôt... La semaine prochaine, quand tu viendras dîner.
La semaine était passée. C'était ce soir, pensait Marc, qu'il devait la revoir. Il ne vivait plus que dans l'attente de cet instant. Il l'avait bien vécu, par avance, vingt fois! Il n'osait jamais aller jusqu'au terme de l'histoire. C'était trop angoissant.... Mais de rester en chemin, était d'une telle douceur! Sur le banc du jardin, il succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau d'arbres, le sable d'une allée au soleil grésillait sous le pas d'une petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine, très loin, hululait lentement la sirène d'un remorqueur. Et sans le voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle, qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l'enfant, retenant son souffle, les suivit du regard jusqu'au détour de l'allée, et lorsqu'ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans tout ce qui l'entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur brûlant qui les embrassait tous.
Il rentra, auréolé de cette minute d'extase. Elle dépassait infiniment l'image féminine qui l'avait provoquée: l'ombre de Noémi se fondait dans un bain d'or; et pour la voir encore, il fallait le vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait: il trichait, affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense qu'il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui le portaient comme des ailes, tandis qu'il remontait quatre à quatre l'escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère—(il s'était mis de trois quarts d'heure en retard pour le déjeuner)—que l'auréole s'éteignit; et il rentra sous le nuage maussade du silence.
Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de peines, qu'elle ne pouvait partager. Son fils, en face d'elle, assis à table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il avait appétit et hâte d'avoir, fini, pour se replonger dans sa fantasmagorie. Annette pensait:
—Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit.
Elle n'avait même plus le courage de protester. Elle était abandonnée. Vers la fin du repas, il s'aperçut qu'il n'avait point parlé; il eut un vague remords; mais s'il disait un mot, il craignait qu'elle ne commençât à l'interroger. Il enfonça sa serviette mal pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit... il allait sortir, quand une brusque impulsion... Il demanda—(il en était sûr, puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire confirmer ce qu'il savait):
—C'est ce soir que nous dînons chez les Villard?
Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder, dit:
—Il n'y a pas de dîner.
Sur le pas de la porte, Marc s'arrêta, saisi:
—Comment! On me l'a dit!...
—Qui te l'a dit?
L'enfant, embarrassé, ne répondit pas: sa mère ignorait ses visites chez Noémi. Il se hâta de détourner la demande par une autre demande:
—Mais pour quel jour, alors? interrogeait-il, déçu.
Annette haussa les épaules. Il n'était plus question de dîner chez les Villard! Noémi avait dit, par jeu: «la semaine prochaine», comme elle eût dit: «l'an quarante!»...
Marc lâcha le bouton de la porte, et revint, anxieux. Annette le regarda, lut sa déception, et dit:
—Je ne sais pas.
—Comment! Tu ne sais pas?
Annette dit:
—Les Villard sont partis.
Marc cria:
—Non!
Elle ne sembla pas l'entendre. Marc mit une main impatiente sur les bras de sa mère étendus sur la table, et supplia:
—Ce n'est pas vrai?
Annette, se réveillant de sa torpeur, se leva et commença de desservir.
—Mais où? Mais où? criait Marc, atterré.
—Je ne sais pas, dit Annette.
Elle enleva les couverts, et sortit.
Marc resta, hagard, devant son rêve écroulé. Il ne comprenait pas... Ce départ soudain, sans prévenir... Impossible!... Il fit un mouvement pour suivre sa mère et pour lui arracher une explication... Mais non!.. Il s'arrêta... Non, ce n'était pas vrai! Il comprenait maintenant... Annette s'était aperçue de son amour. Elle voulait les séparer. Elle mentait, elle mentait! Noémi n'était point partie... Et il haït sa mère.
Il se glissa hors de l'appartement, il dégringola l'escalier, il alla, il courut, le cœur battant, chez les Villard. Il voulait s'assurer qu'ils n'étaient pas partis.—Et en effet, ils étaient là. Le valet dit que Monsieur venait de sortir; Madame était fatiguée, elle ne recevait pas. Marc fit demander pourtant qu'on voulût bien lui accorder une minute d'entretien. Le domestique revint: «Madame regrettait, mais c'était impossible.» L'enfant insista fiévreusement: «Il fallait qu'il la vît, seulement un moment, il avait à lui dire des choses tout à fait importantes...» En attendant, il disait des choses incohérentes, d'une voix qui muait, bredouillante et étranglée, avec des gestes maladroits, rougissant, près de pleurer. L'œil curieux er railleur du valet impassible lui faisait perdre le fil de ses idées. On le poussait vers la porte; il se rebiffa sottement, criant qu'il défendait qu'on le touchât: le domestique lui dit de filer, et que s'il ne se taisait pas, on téléphonerait au concierge de le faire descendre... La porte se referma sur son dos. Honteux et furieux, il restait sur le seuil, ne pouvant se décider à partir. Et comme, machinalement, il s'appuyait sur le vantail, il sentit que la porte était mal fermée et cédait. Il poussa le battant et rentra. Il voulait à tout prix parvenir jusqu'à Noémi. Le vestibule était vide. Il savait où était la chambre, il s'insinua dans le couloir. Il entendit à l'intérieur la voix de Noémi. Elle disait au valet:
—Zut et zut! Il m'embête!... Vous avez bien fait de le moucher, ce serin!...
Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait des dents, il était égaré. Sur une marche de l'escalier il s'assit, suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu'on le vît pleurer. Ses larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était désespéré... Mourir, il voulait mourir! La vie n'était plus possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout mentait!... Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il songea à s'y jeter. Mais un autre malheureux l'avait déjà devancé. Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de personnes—hommes, femmes, enfants,—penchés sur le parapet, regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient? Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L'énorme majorité, l'attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon nombre, peut-être, un retour sur soi-même: voir comment on souffre («comment je pourrais souffrir»), voir comment on meurt («comment je mourrai».)—Marc ne distingua que la curiosité basse; et elle lui fit horreur. Se tuer: oui, mais pas dehors! Il était comme Annette: il avait sa pudeur d'orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans sa nudité par leurs sales regards.—Il serra les dents, et rentra vite, plus vite, décidé à se tuer.
Il avait, au cours des fouilles qu'en l'absence de sa mère il avait minutieusement faites dans tout l'appartement, trouvé un revolver. C'était celui de Noémi, qu'Annette avait ramassé, après le départ de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se l'était approprié, et il l'avait caché. Sa résolution fut prise. Et comme chez l'enfant, quand l'acte est sous sa main, il suit de près la pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans l'appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa chambre, il arma le revolver, ainsi qu'il avait vu faire à un camarade de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux voisins attentifs. Maintenant, l'arme était prête. Marc s'apprêta à tirer... Où se mettrait-il? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout, devant son miroir... Mais ensuite, pour tomber?... Ici, plutôt, assis, accoudé devant sa table, et le miroir en face... Il décrocha le miroir, le posa sur la table, l'étaya d'un dictionnaire... Ainsi. Il se voyait bien. Il prit le revolver et l'appuya... Où? Sur la tempe, on dit que c'est le meilleur... Cela ferait-il bien mal?... Il n'avait pas une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs occupaient tout... Ses yeux, dans le miroir, l'émurent... Pauvre Marc!... Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de disparaître, ce qu'il avait souffert du monde, et comme il le méprisait... Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper l'admiration... Il chercha une grande feuille de papier écolier, la plia de travers—(il était pressé)—et, de son écriture mal assurée d'enfant qui s'appliquait, il écrivit:
«Je ne peux plus vivre, parce qu'elle m'a trahi. Tout le monde est mauvais. Je n'aime plus rien, alors j'aime mieux mourir. Toutes les femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je la méprise. Je demande, quand on m'enterre, qu'on mette sur moi ce papier: «Je meurs pour Noémi.»
À ce nom chéri, il pleura; il appuyait son mouchoir sur sa bouche, pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes, et pensa gravement:
—Je ne dois pas la compromettre.
Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes désespérées, malgré lui, s'envolaient en fusée. Arrivé à la phrase:
—«Elles ne savent pas aimer,» il continua:
«Moi j'ai su, et je meurs.»
Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase; elle le consola presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient; et, généreusement, il termina:
—«Je vous pardonne à tous.»
Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini; il serait délivré; et il voyait d'avance le bel effet produit!
Mais comme il s'appliquait à repasser la plume sur le paraphe puéril, où l'encre avait manqué, la porte du petit cabinet s'ouvrit brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras l'arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le dictionnaire, et crut que Marc était en train de s'admirer. Elle ne fît pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d'une voix basse, comme épuisée, qu'elle avait oublié d'acheter du lait pour le dîner et que Marc serait bien gentil s'il voulait lui épargner la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le chercher. Lui, qui n'avait qu'une pensée: qu'elle ne vît pas ce que ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger; il répondit avec brusquerie qu'il n'avait pas le temps: il était occupé.—Annette, avec un sourire triste, referma la porte et sortit.
Il l'entendit descendre lentement l'escalier—(elle avait l'air brisée).—Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur l'expression du visage et du ton fatigués... Il jeta rapidement le revolver dans un tiroir, enfouit sous un amas de livres les «Adieux à la vie», et se précipita hors de l'appartement. Il bouscula sa mère dans l'escalier, et lui cria d'un ton bourru qu'il allait faire la course. Annette remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que l'enfant était moins mauvais qu'il ne paraissait; mais elle souffrait de sa rudesse, de ses aspérités. Dieu! qu'il était peu tendre!... Tant mieux pour lui! Pauvre petit, il souffrira moins de la vie...
Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de suicide. Il n'eut aucun plaisir à retrouver sur sa table, imparfaitement caché, le fameux «Testament». Il se hâta de le faire disparaître tout à fait au fond d'un carton. Il écartait l'oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle c'eût été à l'égard de sa mère, dont la santé l'inquiétait.—Mais il traduisit maladroitement son souci; il ne sut pas lui demander, et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre déplacé, il ne voulut pas montrer sa réelle émotion; il eut l'air de s'acquitter, maussade, d'un devoir de politesse. Et elle, aussi fière que lui, ne voulut pas le troubler et détourna l'entretien. Alors, ils retombèrent tous deux dans leur mutisme. Déchargé d'inquiétude, Marc se crut le droit maintenant d'en vouloir à sa mère, puisqu'il lui avait fait le sacrifice de son suicide... Il savait bien qu'il n'en avait plus la moindre envie; mais il avait besoin de se venger de ce qu'il avait souffert. Quand on ne peut sur les autres, on se venge sur sa mère: elle est toujours là, sous votre main; et elle ne réplique pas.
Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc, à qui sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité contre celle d'Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la porte annoncer—(il reconnut sa façon de sonner)—tante Sylvie. Elle venait, pour l'emmener à un spectacle d'Isadora: car elle s'était brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir, auquel il se jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son visage,—(et d'abord sur son visage)—la fatale empreinte de l'épreuve qu'il avait traversée, il ne put déguiser sa joie de s'échapper. Il courut s'habiller, laissant la porte ouverte, pour ne rien perdre des gais propos de la tante, qui, à peine arrivée, entamait une histoire frivole. Et Annette qui se forçait à sourire, quand elle était navrée, pensait:
—Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un an, sur le corps de son enfant? Est-ce qu'elle a oublié?
Et elle n'enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui, de l'autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n'attestait pas un moindre don d'oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d'une absence de cœur, ignorait qu'elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel. Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander assez à son visage pour qu'il ne marquât point une dure désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d'une parole de blâme. Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé de partir qu'il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une fois sorti. Retournerait-il? Tant pis pour elle! Il bouda. Il était soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout cette tristesse, l'atmosphère déprimante qu'il sentait dans la maison, et la trace gênante de ses troubles de la journée... Cette immense journée!... Tout un monde!... En quelques heures, plusieurs vies, le faite de la joie et le fond du désespoir... Sous cette charge d'émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent cela ne pesait pas plus qu'un oiseau sur la branche. L'oiseau s'envole, la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de la journée passée! Il n'en reste qu'un rêve. Pour jouir des peines et des joies nouvelles, il se hâte de l'effacer.
Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette, qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle; et, écoutant son rire qui s'éloignait dans l'escalier, elle était frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu'il la haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens... Elle lui était à charge. Oui, c'était évident. Il aspirait à en être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux... Plus heureux!... Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort... (Absurde? Qui peut savoir? Dans son for intérieur, dans le délire d'un moment, quel enfant n'a souhaité la mort de sa mère?...) L'effroi de cette intuition, frappant Annette, à l'heure où elle ne tenait plus que d'une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel.
Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée, l'irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il ne lui restait plus de force pour soutenir l'assaut de l'ennemi intérieur. Et l'ennemi s'était rué, comme un flot.
Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir! Ma souffrance ne regarde que moi. Que je l'aie tout entière! Saigne, saigne, mon cœur! Que je te poignarde, en t'obligeant à revoir tout ce que tu as perdu! Philippe... Il était là, devant elle... L'évocation était si forte qu'elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait... Lui, tout ce qu'elle aimait en lui, l'attrait de ce qui ressemble et de ce qui s'oppose, l'union antagonique, brûlant du double feu de l'amour et du combat. Étreinte et lutte: c'est le même. Et cette étreinte illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d'amour ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec désespoir.—Alors, ce furent les affres que connaît toute vie féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d'aimer a été refusée,—vers ce tournant de l'âge où, quand meurt un amour, elle pense que meurt l'amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l'amour perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge; elle ne lui laissait pas une minute de répit; chassée, elle retournait. Annette essayait en vain d'occuper son esprit, elle prenait un ouvrage, le jetait, se levait, s'asseyait; la tête sur la table, elle se tordait les mains. L'idée fixe l'affolait. Elle était à ce point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison, vit passer dans le délire une poussée sauvage, l'affreux désir de descendre dans la rue, et, dans la rage d'avilir, de détruire son corps et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d'horreur; et cette horreur fit que l'idée infâme ne voulut plus la lâcher. Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu'elle ne serait plus maîtresse de sa hantise...
Elle s'était levée et allait vers la porte; mais avant de l'atteindre, elle devait passer près de la fenêtre ouverte: elle décida, quand elle serait là, de se jeter dehors!... L'étrange instinct de pureté, qui voulait sauver son âme de la souillure! Cette âme illusoire! Sa raison n'était point dupe de la morale ordinaire. Mais l'instinct était plus fort; et il voyait plus juste... Toute à sa double obsession,—la porte et la fenêtre,—elle ne regardait pas près d'elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre, violemment, contre l'angle aigu du buffet. La douleur fut si vive qu'elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur l'endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle et ivre, le dieu-tigre... Puis, la réaction vint. Affaissée sur un siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur; les battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans l'abîme, elle n'avait qu'une pensée:
—Plus vite! Plus vite!...
Elle s'évanouit.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux,—(Quand était-ce? Quelques secondes?... Un gouffre...)—elle avait la tête renversée en arrière, comme sur un billot, le cou posé sur l'appui de la fenêtre; le corps était resté enclavé dans l'angle étroit du mur. Et en rouvrant les yeux, elle vit, au-dessus des toits sombres dans la nuit de juillet, les étoiles... L'une la transperçait de son divin regard...
Un silence inouï, immense comme une plaine... Les voitures cependant roulaient en bas, dans la rue; des verres dans le buffet vibraient... Elle n'entendait pas... Suspendue entre ciel et terre... «Un vol sans bruit...»... «Elle n'achevait pas de se réveiller...»
Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu'elle avait laissé—l'horrible lassitude, le tourment, le piège d'aimer: amour, maternité, l'égoïsme acharné,—celui de la nature, qui se soucie bien de mes peines! qui me guette, au réveil, pour me broyer le cœur... Ne plus me réveiller!...
Elle se réveilla pourtant.—Et elle vit que l'ennemi n'était plus là. Le désespoir n'était plus... N'était plus?... Si, il était encore. Mais n'était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle l'entendait bruire... Ô magie!... Une musique terrible, qui ouvrait des espaces inconnus.... Paralysée, Annette écoutait chanter—comme si, dans la chambre, une invisible main les eût évoqués—les sanglots, le Fatum d'un Prélude de Chopin. Son cœur était inondé d'une joie jamais goûtée. Rien de commun que le nom, entre la pauvre joie de la vie quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n'est que parce qu'elle la nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur... Annette, les yeux fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un silence d'attente. Et soudain, prit son vol de l'âme déchirée un cri de délivrance, sauvage, à tire d'aile... Diamant sur le verre, son sillage rayait la voûte de la nuit... Annette aux flancs brisés, sur le dur oreiller, au seuil de la nuit de douleur, accouchait d'une âme nouvelle...
Le cri silencieux s'éloigna en tournant, disparut dans l'abîme de la pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps.—Enfin, elle se releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l'âme était délivrée.
Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un tourbillon de passion sans mesure, d'un rythme cahotant et heurté, d'une seule masse, elle versa le fleuve de douleur...
Tu es venu, ta main me prend,—je baise ta main. Avec amour, avec effroi,—je baise ta main. Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien. Mes genoux tremblent, viens! détruis!—Je baise ta main. Tu mords le fruit et tu le jettes: mords mon cœur tien! Bénie la plaie que font tes dents!—Je baise ta main. Tu me veux toute: quand tu as tout, tu n'en fais rien, Tu ne laisses que des ruines.—Je baise ta main. Ta main qui me caresse, va me tuer demain. J'attends, en la baisant, le coup mortel de ta main. Tue-moi! Frappe! Quand tu me fais mal, tu me fais bien, Tu me délivres, destructeur.—Je baise ta main. Chacun des coups qui m'ensanglante rompt un lien, Tu arraches chair et chaîne.—Je baise ta main. Tu brises la prison de mon corps, mon assassin, Et par la brèche fuit ma vie.—Je baise ta main. Je suis la terre blessée où lèvera le grain De la douleur que tu semas.—Je baise ta main. Sème la douleur sainte! Que mûrisse en mon sein Toute la douleur du monde!—Je baise ta main. Je baise ta main...
Tempête, lames marines brisées contre le rocher, âme chargée d'embruns et de lueurs électriques, en poussière écumante de passions et de pleurs projetée vers le ciel...
Et sur le dernier cri des sauvages oiseaux, l'âme retomba d'un coup. Et Annette, épuisée, se jetant sur son lit, s'endormit.
Quand revint le matin, des peines de la veille ne restait qu'une neige qui fondait au soleil...
Cosi la neve al sol si disigilla...
et la douceur endolorie du corps qui a lutté et sait qu'il a vaincu.
Elle se sentait repue, repue de sa douleur. La douleur est comme la passion. Pour s'en délivrer, il faut l'assouvir, toute. Mais peu en ont l'audace. Ils entretiennent sa faim, chien hargneux, des miettes de leur tablé. Seuls vainquent la douleur ceux qui osent embrasser l'excès de la douleur, lui dire:
—Je te prends. Tu enfanteras par moi.
Cette puissante étreinte de l'âme créatrice, qui est brutale et féconde comme la possession...
Annette retrouva sur la table ce qu'elle avait écrit. Elle le déchira. Ces paroles déréglées lui étaient devenues insupportables, comme les sentiments qu'elles exprimaient. Elle ne voulait pas troubler le bien-être qui la baignait. Elle avait une impression d'allégement, comme d'un lien desserré, d'un maillon de la chaîne qui vient de se briser... Et d'un éclair, elle eut la vision de cette chaîne de servitudes, dont l'âme se déleste lentement, une à une, à travers la série des existences, des siennes, de celles des autres (C'est la même)... Et elle se demanda:
—Pourquoi, pourquoi cet attachement éternel, cet arrachement éternel? Vers quelle libération me pousse la marche sanglante du désir?...
Ce ne fut qu'un instant. Pourquoi s'inquiéter de ce qui viendra? Il passera, ainsi que ce qui est venu. Nous savons bien que, quoi qui survienne, nous percerons au-delà. Comme dit l'adage populaire, le vieux mot héroïque de prière et de défi: «Que Dieu ne nous jette pas seulement sur les épaules autant d'épreuves que nous en pouvons porter!...»
Elle avait porté la sienne, celle d'un jour. Au jour le jour!... Elle était soulagée, de corps et de cœur...
To strive, to seek, not to find, and not to yield...
«C'est bien. C'est bien... Je n'ai pas perdu ma journée... La suite à demain!...»
Elle se levait. Elle était nue. Et, par-dessus les toits, le soleil matinal, le grand soleil d'août baignait son corps et la chambre... Elle était heureuse... Oui, quand même!
Tout ce qui l'entourait était le même qu'hier: la terre et le ciel, le passé et l'avenir. Mais tout ce qui accablait, hier,—aujourd'hui, rayonnait.
Marc était rentré très tard, dans la nuit. Maintenant qu'il avait pris du plaisir sans sa mère, il éprouvait un remords de l'avoir laissée seule et de l'avoir fait veiller. Car il savait qu'Annette ne se couchait pas avant qu'il fût rentré; et il s'attendait à un accueil glacé. Quoiqu'il fût dans son tort,—précisément pour cela—il apprêtait, en montant, une attitude de défi. Un sourire insolent sur les lèvres, pas sûr de lui, au fond, il ramassa la clef sous le paillasson, et ouvrit. Rien ne remua. Accrochant son manteau dans le vestibule, il attendit. Silence. Sur la pointe des pieds, il se glissa dans sa chambre, et se coucha sans bruit. Il était allégé. À demain les affaires sérieuses! Mais il n'était pas encore tout à fait déshabillé qu'une anxiété le traversa. Cette immobilité n'était pas naturelle... Il avait, comme sa mère, l'imagination vive, et prompte à s'inquiéter... Que s'était-il passé?... Il était à mille lieues de se douter des mortelles tempêtes qui avaient, cette nuit, fait rage dans la chambre à côté. Mais sa mère lui était inexplicable, inquiétante; il ne savait jamais ce qu'elle pensait... Pris d'alarme, en chemise et pieds nus, il alla coller son oreille contre la porte d'Annette. Il se rassura. Elle était là. Elle dormait, d'un souffle fort et heurté. Il entr'ouvrit la porte, craignant qu'elle ne fût malade, il s'approcha du lit. À la lueur de la rue, il la vit étendue sur le dos et prostrée, les cheveux sur les joues, cette figure tragique qui, dans les nuits de jadis, intriguait sa compagne Sylvie; une respiration rude, violente, oppressée, soulevait la poitrine et retombait, brisée. Marc fut pris de peur et de pitié pour ce qu'il devinait en ce corps de fatigues et de peines. Penché sur l'oreiller, à voix basse et tremblante, il murmura:
—Maman...
Comme si, dans le lointain du sommeil, elle eût perçu l'appel, elle fit un effort pour se dégager, et gémit. L'enfant s'éloigna, effrayé. Elle retomba dans son immobilité. Marc alla se coucher. L'insouciance de son âge, l'épuisement de la journée, eurent raison de son trouble. Il dormit jusqu'au jour, d'un seul trait.
En se levant, lui revinrent les images et les craintes de la veille. Il s'étonnait de n'avoir pas encore vu sa mère: d'ordinaire, (il s'en irritait), elle entrait dans sa chambre, le matin, pour lui dire bonjour et l'embrasser dans son lit. Elle n'entra pas, ce matin. Mais, dans la chambre voisine, il l'entendait aller et venir. Il ouvrit la porte. Agenouillée sur le parquet, elle essuyait les meubles, et ne se retourna pas. Marc lui dit bonjour: elle leva sur lui ses yeux qui sourirent, dit:
—Bonjour, mon petit, et reprit son travail, sans s'occuper de lui. Il s'attendait à ce qu'elle le questionnât sur sa soirée; il détestait ces questions; mais qu'elle ne lui en fît pas, il fut vexé. Elle allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de s'habiller: c'était l'heure de ses cours; elle se préparait à sortir. Il la vit dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les traits encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière!... et la bouche qui riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure attristée; et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre: cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d'homme en était agacée...
Mais Annette avait la sienne. «Le cœur a ses raisons...», qu'une raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient penser, Annette ne s'inquiétait plus. Elle savait maintenant qu'il ne faut pas demander aux autres de vous comprendre. S'ils vous aiment, c'est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent!... «Qu'ils soient comme il leur plaît! Quels qu'ils soient, je les aime. Je ne puis me passer d'aimer. Et si eux, ne m'aiment point, j'ai dans mon cœur assez d'amour et pour moi et pour eux...»
Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont ils étaient une goutte, à l'éternel Amour. Elle laissa retomber ses bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et, détachant les syllabes, elle lui dit gaiement:
—Vous dansiez, j'en suis fort aise! Eh bien, chantez, maintenant!
Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux, l'embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle partit, en disant:
—Au revoir, mon grillon!
Dans l'antichambre, il l'entendit siffler une insouciante chanson: (un talent qu'il lui enviait, en le méprisant: car elle sifflait beaucoup mieux que lui...)
Il était indigné! Cette indécente gaieté, après les soucis de la veille!... Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes... «la donna mobile...»
Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier attira son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de petit rapace... Il tomba en arrêt... Ces mots... L'écriture de sa mère... Il les ramassa. Fiévreusement, il lut... d'abord par morceaux au hasard, un à un... Ces mots de flamme!... D'être taillés en pièces, interrompus au milieu de leur élan, l'émotion suggérée était plus fascinante... Puis, il les rassembla, il fouilla la corbeille; jusqu'aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret surpris. Quand tout fut rétabli et qu'il put embrasser le poème dans son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien; mais la sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources ignorées de passion et de douleur, l'exaltait, le terrassait. Se pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine de sa mère?... Non, non, cela ne se pouvait pas! Il ne le voulait pas. Il se disait qu'elle avait copié dans un livre... Mais où?... Il ne pouvait le lui demander... Et si pourtant ce n'était pas dans un livre?... Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds, de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien... Mais il ne le pouvait pas...
Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l'enfant, qui avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine, l'enfant ne lui dit rien; et même, assis à sa table, il évita de se lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu'elle entra. Plus brûlant son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fît dissimuler son trouble sous un masque d'insensibilité... Si, d'ailleurs, ces paroles tragiques n'étaient point d'Annette! Le doute lui revenait devant le visage tranquille de sa mère... Mais tout de même, l'autre doute, bouleversant, persistait... Si pourtant c'était elle?... Cette femme, ma mère?... À table, en face de lui... Il n'osait pas la regarder... Mais quand, le dos tourné, elle allait dans la pièce, cherchant, portant un plat, il l'inspectait avidement, d'un œil inquisiteur, qui demandait:
—Qui es-tu?
Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée, inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie nouvelle.
Dans l'après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc regardait sa mère s'éloigner. Il était partagé entre des sentiments contraires: il l'admirait, irrité... La femme lui échappait! La femme: toute femme. À des moments, si proche! À d'autres, si lointaine! Une race étrangère... Rien n'y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui s'y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Ilia dédaigne, il la méprise, il la déteste,—et il en a besoin, et il languit après! Il lui en veut, de cette obsession. Il l'aurait bien mordue,—cette nuque de trottin qui passait,—comme il avait mordu le poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre: jusqu'au sang!)—À ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il s'arrêta, tout pâle, et cracha de dégoût.
Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs, allait vers l'action virile, l'action sans amour, sans femmes, le sport, les jeux héroïques. Mais il était débile: l'injuste sort, sa maladie d'enfance, l'avaient mis, en face de sa génération, dans un état d'infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la société de ces femmes—(les deux sœurs)—l'avaient empoisonné de ce venin d'amour, communiqué par sa mère, par sa tante, par le grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire couler, ce sang, s'ouvrir les veines! Ah! comme il les jalousait, ces jeunes hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de lumière!
Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne pensait qu'à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l'autre combat que livrait auprès de lui sa mère...
Elle marchait. L'été sur la ville épanchait ses flots splendides. Le regard bleu du ciel baignait les cimes des maisons... Il eût fait bon être loin des villes, dans les champs!... Il n'y fallait pas compter. Annette n'avait pas les moyens de quitter Paris. Marc irait sans doute passer avec sa tante quelques semaines sur une plage de Normandie; Annette n'irait point: sa fierté ne voulait pas être à la charge de sa sœur; et, d'ailleurs, elle gardait, du temps où elle les avait vus avec son père, l'aversion de ces champs de foire où s'entassent les ennuis et les flirts des curieux désœuvrés. Elle resterait seule. Elle n'en souffrirait pas. Elle portait en elle et la mer et le ciel, et les couchers de soleil derrière les coteaux, et les brouillards laiteux, et les champs étendus sous le linceul de lune, et la sereine mort des nuits. Dans l'après-midi d'août, respirant l'air ardent, le vacarme des rues, parmi les flots humains, Annette traversait Paris de son pas alerte et sûr, l'allègre pas d'autrefois, bien rythmé,—voyant tout au passage, et cependant très loin... Au milieu de la chaussée poussiéreuse, ébranlée par les roues des lourds autobus, elle errait en pensée sous les dômes des bois, dans ce pays de Bourgogne où elle avait passé les jours de son enfance heureuse; et ses narines buvaient l'odeur des mousses et des écorces. Sur les feuilles écroulées de l'automne, elle marchait; entre les branches dépouillées le vent de pluie passait, en lui frôlant la joue de son aile mouillée; un chant d'oiseau coulait, magique, dans le silence; le vent de pluie passait... Et dans ces bois aussi passait la jeune Annette et son amant pleurant, et la haie d'aubépine, et les abeilles autour de la maison abandonnée... Joies et peines... Si loin!... Elle souriait à sa jeune image, neuve encore à souffrir... «Attends, ma pauvre Annette! tu n'en es qu'au début...»
—Ne regrettes-tu rien?
—Rien.
—Ni ce que tu as fait, ni ce que tu n'as pas fait?
—Rien. Esprit trompeur! Tu guettais mes regrets? Tu en seras pour tes peines! Je prends tout, tout ce que j'ai eu, et tout ce que je n'ai pas eu, tout mon lot, sage et fou. Tout fut vrai, sage et fou. On se trompe, c'est la vie... Mais ce n'est jamais se tromper tout à fait que d'aimer... Malgré l'âge qui vient, je garde un cœur sans rides... et, quoi qu'il ait souffert, heureux d'avoir aimé...
Et sa pensée reconnaissante adressa un sourire à ceux qu'elle avait aimés.
Il y avait dans ce sourire, avec beaucoup de tendresse, pas mal d'ironie française. Annette voyait, curieusement, en même temps que l'émouvant, le ridicule de tous ces tourments, des siens, de ceux des autres... cette pitoyable fièvre de désir et d'attente! Qu'est-ce qu'elle attendait?... Fini d'aimer, pour moi!—À vous! À votre tour!...
Elle aperçut les autres, son fils aux mains brûlantes, frémissant de saisir l'incertain avenir; Philippe insatisfait du médiocre aliment qu'offrait la société à sa faim dévorante; Sylvie qui s'étourdit et guette l'événement qui vienne remplir le vide béant au cœur; ce peuple de petites gens qui bâillent l'ennui de leur vie; et cette jeunesse inquiète, qui erre et qui attend... Qu'est-ce qu'elle attend? Vers quoi ces mains tendues?
Déchargée de soi-même, elle contemple l'ensemble de ces porte-fardeaux, elle voit le troupeau, cette foule des rues, qui court, qui se précipite, chacun ignorant les autres, chacun comme poussé par les chiens du berger,—sous l'apparent désordre le rythme souverain—tous croyant se diriger, tous dirigés... Vers où? Où est-ce qu'il les mène, le pasteur invisible? Le bon pasteur? Non! Au delà de la bonté...
Elle donna ses leçons, ainsi qu'à l'ordinaire, patiente et attentive, écoutant gentiment, expliquant clairement, sans se tromper. Le rêve, tout en parlant, continuait de l'envelopper. À qui en a pris l'habitude, il est aisé de vivre les deux vies à la fois, celle d'au ras du sol avec les autres hommes, et celle des profondeurs dans le songe que baigne le soleil intérieur. On n'en néglige aucune. On les lit toutes deux d'un regard, comme une partition qu'embrasse l'œil du musicien. La vie est symphonie: chaque moment de vie chante à plusieurs parties. La réverbération de cette chaude harmonie rosait le visage d'Annette. Ses élèves, ce jour-là, s'étonnaient de son air de jeunesse, et conçurent pour elle un de ces attraits si forts, que les adolescentes éprouvent pour leurs aînées, pour les Annonciatrices, et qu'elles n'osent leur avouer. Annette ne sut rien du sillage d'amour que laissa, ce jour-là, son passage dans le cœur de ceux qu'elle approcha.
Elle revint, vers le soir, dans le même état aérien, sans poids, l'âme allégée... Elle n'aurait su l'expliquer. Puissante énigme d'une femme, qu'enveloppe son rayonnement, sa joie sans raison apparente, et même contre raison! Tout ce qui l'environne, tout le monde extérieur ne lui est, à ces moments, qu'un thème à libres inventions où se joue la fantaisie passionnée de son rêve.
Dans les rues, elle croisait des attroupements soucieux. Des vendeurs de journaux couraient, criant des nouvelles que les passants commentaient. Elle n'y prenait point garde. D'un tramway qu'elle croisa, quelqu'un lui cria quelque chose; elle le reconnut, après: c'était le mari de Sylvie. Sans avoir entendu, elle lui répondit, d'un signe de main, gaiement... Comme ils s'agitaient tous!... De nouveau, elle eut l'intuition brève du courant vertigineux qui s'engouffre, comme la matière stellaire s'écoule et fuit, par une fente de la voûte, vers l'abîme qui l'aspire... Quel abîme?...
Elle remonta à son appartement. Sur le seuil l'attendaient Marc, les yeux brillants; et, derrière lui, Sylvie, très excitée. Ils étaient pressés de lui apprendre la nouvelle... Quoi donc? Tous deux parlaient à la fois; chacun voulait être le premier...
—Mais qu'est-ce que vous chantez? demanda-t-elle, en riant.
Elle distingua un mot:
—La guerre...
—La guerre? Quelle guerre?
Mais elle ne s'étonna point... L'abîme...
—C'était donc toi? Il y a longtemps que je sentais ton souffle qui nous suce...
Ils continuaient de crier. Pour leur faire plaisir, elle s'éveilla—à peine—de son état de somnambule...
—La guerre? Eh bien, soit! La guerre, la paix, tout est la vie, tout est son jeu... J'y vais du jeu!...
Elle était belle joueuse, l'âme enchantée!
—Je défie Dieu!