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L'âme enchantée II

ROMAIN ROLLAND (continued 5)

Reading edition

Annette la laissa s'éloigner, en la suivant des yeux. Elle la comprenait: oui, on n'a pas le droit de faire don de sa pitié à qui ne vous la demande pas...

Quelques jours après, entrant chez un laitier, elle vit Ruth qui faisait des emplettes. Elle lui tendit la main. Cette fois, Ruth la prit, mais d'un air glacé. Elle faisait effort cependant pour paraître moins maussade; elle dit quelques paroles banales; et Annette, contente de cette pauvre avance, y repartit. Les deux femmes s'entretinrent du prix de ce qu'elles achetaient. Annette s'étonna, sans le montrer, que Ruth dépensât plus qu'elle en œufs frais et lait cacheté. Ruth mettait de l'ostentation à payer devant elle. En sortant, Annette dit:

—Comme c'est cher, de vivre!

Et elle s'excusait presque des œufs qu'elle avait pris, disant:

—C'est pour mon petit.

Et Ruth se rengorgeant:

—Moi, c'est pour mon mari.

Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda:

—Est-ce qu'il est souffrant?

—Non, mais il est très délicat.

Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette, avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions, attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche—la révision d'un travail d'étrangère—qui lui était commandée et dont elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette, impatientée, dit:

—C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite...

Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette, rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle.

Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre, elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter, congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie, quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour elle qu'un fardeau de plus.—Mais ceci, elle ne le dit point: Annette le sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir déjà une partie de la vérité, au cours des; questions discrètes qu'elle posa à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun métier: il était un «intellectuel», os «artiste», un «écrivain». Et elle ne parvint pas très bien à savoir ce qu'il écrivait. Des vers?... En fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de goût qu'une petite bourgeoise de province. Mais la poésie lui en imposait.

Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus souvent,—trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée! Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette, assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât point légère.

À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents, et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»—Il arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui geignait: Ruth giflait son mari.

Annette ne doutait plus que la meilleure partie de l'argent de Ruth ne passât aux flâneries et absinthes de José. Il jouait aux courses. Ruth ne se plaignait jamais: elle s'acharnait à économiser assez pour qu'il pût éditer un volume de ses poèmes. Mais il n'était pas pressé de les écrire. Et quand, un jour, elle fit son compte, elle découvrit qu'il avait dérobé les trois quarts de l'argent: il s'était volé lui-même!

Ce jour-là, toute fierté brisée, elle avoua à Annette sa misère. Elle n'en eût point parlé, s'il ne s'était agi que d'elle. Mais depuis des années, elle s'épuisait pour lui—(elle dit: «pour sa gloire»!)—Et c'est lui qui la détruit!...

Une confidence en amène une autre. Annette finit par savoir presque tout des souffrances de Ruth. Sa santé était détruite; Ruth, chaque jour, plus faible, savait moins renfermer ses pensées. Et, la mort approchant, ses yeux se dessillaient; elle discernait l'inanité de cet homme et son manque d'affection. José n'était presque plus jamais à la maison. Il s'esquivait, trouvant désagréable la société d'une femme malade et chagrine.

Quand vinrent ses derniers jours, Ruth n'avait plus d'illusion. Elle affirma pourtant, avec un orgueil sincère, qu'elle ne regrettait rien, qu'elle recommencerait...

—Cela m'a tuée. Mais j'ai vécu de cela.

Elle ne croyait à rien, elle n'attendait rien, ni dans ce monde, ni dans l'autre...

Annette était seule auprès d'elle, à son lit d'agonie. Une congestion cérébrale l'avait terrassée...

José, qui avait fui les approches de la mort, montra sa face peureuse, quelques instants après. Il eut une brève émotion. Après avoir larmoyé, son premier mot fut:

—Mais, nom de Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir?

Annette dit:

—Vous en trouverez une autre pour vous nourrir...

Il lui jeta un regard haineux.

Mais il laissa Annette payer les frais de l'enterrement.

Annette, au chevet de la morte, pensait:

—Voilà!... Elle fut une force d'orgueil, de volonté, d'ascétique dévouement... À quoi a-t-elle servi? Quel gâchage! Ce don de soi à un chien!... La pauvre Ruth était dure... Elle ne l'était pas assez. Il faut se durcir encore...

Réaction contre les duperies du cœur,—mon cœur maudit, qui n'est là que pour me leurrer!... Ma tête et mes sens veulent et savent. Mon cœur est un aveugle À moi, de le mener!... Réaction contre l'amour, et contre le sacrifice, et contre la bonté...

Il y a dans la vie de chacun, comme dans la vie sociale, des modes de sentiment, qui se succèdent sans se ressembler. Et même, leur première loi est de ne pas se ressembler. Pendant qu'une mode règne, chacun y participe avec un sérieux entier, n'ayant plus que dédain pour le ridicule des modes périmées, et convaincu que sa mode est, sera toujours la meilleure... Annette passait alors par une mode de dureté...

Mais quel que soit l'habit, l'être humain reste le même. Il ne peut se passer des autres. Le plus fier a besoin de sa part d'affection; et plus les circonstances l'obligent à se renfermer, plus sa pensée traîtresse conspire à le livrer.

Annette se sentait bien forte. Forte de son expérience et de son intelligence, ferme, pratique, désabusée. Elle était sûre maintenant de vivre à sa volonté, certes, en travaillant; mais le travail aussi était sa volonté. Elle ne craignait point d'en manquer. Elle n'avait besoin du secours de personne. Et elle ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire.

Elle se trouvait aux prises, depuis peu, avec une nouvelle espèce de concurrents: les hommes. Elle donnait des leçons aux garçons, pour la préparation aux lycées et aux examens. Elle réussissait; mais avec le succès croissait l'animosité de ceux à qui elle était préférée. Ils se considéraient comme frustrés. Il n'était plus question de galanterie! Les moins dénués d'égard n'étaient pas les hommes mariés; leurs femmes les excitaient. On calomniait Annette: que n'insinuait-on pas sur les moyens qui lui valaient d'enlever les meilleures places?—Annette, son sourire dur et attrayant aux lèvres, allait droit son chemin, méprisant l'opinion.

Au fond, pourtant, se marquait—invisible—l'usure de ces longues années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie avait passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action, sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle était si bien faite pour en jouir!...

À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant!

Trop tard?...

TROISIÈME PARTIE

Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique: l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon, la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête:

—Qu'est-ce que je voulais dire?...

Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides. Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets, idéalistes, altruistes,—œuvres d'assistance sociale, ou systèmes nouveaux d'éducation—étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce, aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan, tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.

Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi autrefois pour Annette une de ces attractions paradoxales, que ressentent pour les natures dangereuses les natures sans danger. Il est vrai que ces phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En fait, elle avait peu approché Annette, au lycée, où elles étaient dans des classes différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au passage et pour avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite Solange avait conçu pour son aînée une fascination intimidée. Annette ne s'en était pas doutée. Solange l'avait parfaitement oubliée, depuis. Elle s'était mariée, et elle était heureuse. Pour qu'elle ne le fût pas, il eût fallu que son mari fût un monstre,—ou un homme passionné. Victor Mouton-Chevallier n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! Sculpteur de son métier, l'inspiration ne le tourmentait pas, car il avait des rentes et une riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais il n'éprouvait aucun besoin pressant de traduire dans son art autre chose, ni autrement que ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou cet autre de ses illustres confrères de tous les temps. Et comme il ignorait l'ambition, comme il était dénué de sentiments mesquins, (peut-être aussi des autres), il goûtait une satisfaction sans mélange à se retrouver si bien, si complètement exprimé—(du moins, il s'en flattait)—par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il participait à celles-ci,—de loin; et sa figure réjouie s'obligeait à des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme pianoter sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de la famille).—Solange avait pleinement répondu à ses besoins domestiques. Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur douce, égale, complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque pas dehors quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui rend la vie tellement plus commode!—enfin, d'un mot qui dit tout: la sécurité,—leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de fortune et de cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des préoccupations matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils introduisissent dans leur home, le souci.

Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des éléments de trouble que portait en elle cette Frau Sorge, ils eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais. Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main. Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.—Ils déposèrent Annette dans le jardin des Villard.

Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, le vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais bonne—sans profondeur, aussi sans pruderie—elle ne la jugeait point mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec son penchant à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique de son aimable nature, elle pensait que sans doute Annette avait été une victime, ou bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir comme elle avait fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et elle s'indigna contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était informée, elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour elle une admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements périodiques, qui ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour aucun autre sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses enthousiasmes, trouva dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir, sur la noblesse de cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur la sienne. (Est-il rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté morale que de nous émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux époux, il y eut, à l'égard d'Annette, surenchère de nobles intentions. On ne pouvait laisser seule, dénuée de sympathies, cette pauvre femme, victime de l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier allèrent trouver Annette, au haut de ses cinq étages. Ils la surprirent en train de faire son ménage. Ils ne l'en trouvèrent que plus touchante; et sa froideur leur parut d'une admirable dignité. Ils ne la quittèrent point qu'ils n'eussent emporté la promesse qu'Annette avec son gamin viendraient dîner, un soir prochain, en toute intimité.

Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière... Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait besoin d'âpres souffles de vie...

Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui procurer...

Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là, rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui rebattait les oreilles, le docteur Villard—un chirurgien à la mode, d'une illustration tapageuse,—et sa brillante jeune femme. Elle était soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction. D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte! L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.

L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise. Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce.

Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.

Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante. Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute, la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»...

Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des larmes.

—Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne valent pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant que de les mettre en bouteille.

Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme.

—Eh bien, et vous, vous ne protestez pas? demanda-t-il à Annette. Vous approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur?

—J'ai assez des miennes, dit-elle, je n'ai pas besoin de celles des autres.

—Vous vivez sur votre fonds?

—Si vous avez un moyen de m'en débarrasser?

—Soyez dure!

—J'apprends! répondit-elle.

Il lui jeta un bref regard de côté.

Les autres continuaient de s'épancher.

—Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra l'apprendre!

(Il lui montrait, du coin de l'œil, Marc, dont le visage mobile trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie madame Villard, assise à côté de lui).

—Je crains, dit Annette, qu'il n'ait déjà que trop de dispositions.

—Tant mieux!

—Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage?

—Qu'il marche dessus!

—Vous en parlez à votre aise!

—Vous n'avez qu'à vous écarter.

—Ce serait contre nature.

—Mais non, ce qui est contre nature, c'est de trop aimer.

—Son enfant?

—Qui que ce soit, et surtout son enfant.

—Il a besoin de moi.

—Regardez-le! Est-ce qu'il pense à vous? Il vous renierait, pour une miette mangée dans la main de ma femme.

Les doigts d'Annette sur la nappe se crispèrent... Ah! comme elle le haïssait!... Il avait vu ses doigts...

—Je ne l'ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle.

—Vous ne l'avez point fait, répondit-il. C'est la nature qui l'a fait. Elle s'est servie de vous, et vous rejette après.

—Je ne me laisse pas rejeter.

—Bataille, alors?

—Bataille!

Il la regarda en face.

—Vous serez battue, dit-il.

—Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat.

Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie.

Philippe était un violent. La violence était une part de son génie. Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout entière,—Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit, elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui, elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité. C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée. Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en ses profondeurs.—Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre.

Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point: entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à rapprocher Annette et Mme Villard: «elles étaient faites l'une pour l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir qu'ils ne s'étaient pas trompés.

Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue et dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable, fragile, oui, comme un osier qui plie et—bing!—qui cingle, faite à chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu dire ce que coûte d'énergie ce délicat vernis).—Quant à l'intelligence, elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque; mais elle ne l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari, qu'elle possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un mariage de passion, de la tête et des sens,—volupté, vanité.—La décision de Noémi avait de beaucoup devancé le choix de Philippe, et même son attention. Cet homme qui, à l'exemple d'illustres confrères parisiens, menait avec une égale fougue son écrasante activité professionnelle et une vie mondaine sans arrêt, avait trouvé le temps de «faire», comme on dit, de nombreuses passions. Sa réputation victorieuse n'avait pas été pour peu dans le fol amour et le désir décidé que conçut Noémi de le prendre, mais pour elle seule, et de le garder. Philippe ne se souciait pas de l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien faites, bien portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire qu'une femme n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais qu'à cela ne tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son miroir, l'esprit comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa jeune chair, et de son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment.

Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper. C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive, toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides, aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,—sans qu'en la voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins terrible qu'une dent cassée!...)—Il fallait jouer serré. Philippe n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change), qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait: «Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût, tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé, saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît... Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite, d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!—Et naturellement, c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant chambré, reprend sa liberté.

Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière—(la bonne entremetteuse y trouve son avantage)—Noémi, pour une fois, vit sans défiance une femme. Et cette femme fut Annette.

Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée. D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune, sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages. Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était «l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au portrait.—Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un pré,—Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette, très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui... (N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix tranchante, qui se savait écoutée....

Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de sa nature refoulée,—qu'elle voulait refouler,—le mauvais et le fort: le dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences de la volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et violent, la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette faune de l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. Mais c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre elle:—lui et elle.

Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père, imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections, une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu, toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu pour lui de ces imprécations.

Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à lutter avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable, qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait: il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,—(dans cette race, l'Espagne a laissé de son sang)—une passion d'énergie sans limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit à rien et agit comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle n'aimait que son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien de ce qu'aux autres elle taisait: elle le traitait en associé. Ambitieuse pour lui seul: elle se sacrifiait, et il devait se sacrifier—à qui? À sa revanche (Sa? Oui, la sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est la même!) Pas de tendresse, point de gâteries, ni surtout de plaignotteries!... «Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand il revenait de classe,—(Dieu sait par quels efforts de travail et de diplomatie elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au lycée du chef-lieu!)—quand il revenait battu et humilié par les petits bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des pères, elle lui disait:

—Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds.

Elle disait:

—Compte sur toi! Ne compte sur personne!

Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie, jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de papier:

—«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!»

Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants, qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins, pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements... (Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine, prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)—Il alla jusqu'à prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre. Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était due. Il se sentait du génie.

Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra. C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec rage,—cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une chance,—au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué, mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot!

Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de ces crises de «pathétisme» périodique, où tout son horizon était bloqué par un unique objet. Si l'on en voulait profiter, il ne fallait point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se noyait s'empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras avec, et il eût pris le reste, s'il ne s'était aperçu que Solange, dans ses emballements, ne concevait pas l'idée de rapports amoureux. Elle aimait à s'exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa tranquillité. Philippe n'avait jamais vu encore une femme s'intéresser à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la contrarier dans l'image qu'elle s'en faisait. Au fond, elle ne tenait pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n'était pas «sa vraie nature»; et elle ne gardait comme vraie que ce qui lui ressemblait. Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un peu de mépris et un peu de respect. Il n'aimait pas les sots; et il estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était; mais une bonté qui fait le bien dont elle parle n'était pas pour lui un spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales, l'essentiel est qu'elles vaillent. La bonté de Solange n'était pas fictive. Dès qu'elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle le pensionna, jusqu'à ce qu'il fût sorti des années d'examens, elle lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus: elle usa de ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres influents de la Faculté, ou—(car cet homme avisé n'était pas sans avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé)—pour faire que son intérêt ne demeurât point confiné intus et in cute, mais se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec un roi des huiles américain, désireux de s'immortaliser par procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d'abord il fonda, au delà de l'Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un Palace-hôpital du pharaon.

Au reste, il arriva, au cours des années d'épreuves, que Solange oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas que les riches puissent comprendre qu'il faille toujours penser à l'argent. L'argent, c'est une préoccupation de pauvres. Solange envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C'était parfois le seul aliment qu'il eût pris de la journée. Solange faisait alors de grands yeux étonnés:

—Quoi donc?... Ah! cher ami, que je suis donc étourdie!... Dès que je serai rentrée...

Elle promettait, oubliait encore un jour ou deux, et envoyait enfin, s'excusant le plus gentiment du monde. Philippe, enragé d'attente et d'humiliation, se jurait que la prochaine fois il crèverait plutôt que de redemander. Mais crever, c'est bon pour ceux qui n'ont pas besoin de vivre! Et lui, il avait besoin... Il redemanderait, autant de fois qu'il faudrait... Solange ne lui en voulait point. Si elle oubliait souvent,—(«Elle avait tant à penser!»...)—quand on le lui rappelait, elle avait toujours le même plaisir à donner...

Quels singuliers rapports que ceux de cet homme, jeune, ardent, affamé de tous les biens de la terre, avec cette femme, à peine plus âgée que lui, élégante, jolie, douce, bonne à manger, qui se voyaient seul à seule, souvent, pendant des années, sans que rien d'équivoque s'insinuât dans leur amitié! La tranquille Solange conseillait maternellement Philippe sur la toilette, sur les petits problèmes du monde et de la vie pratique. L'orgueil de Philippe n'avait point honte de recevoir, de demander conseil, et même de se confier, de conter ses ambitions et ses déceptions. Il le pouvait sans crainte. Solange n'entendait rien, rien de mal, rien de réel. Qu'importe! Elle écoutait, et elle disait, après, avec son bon sourire:

—Vous voulez m'effrayer. Mais je ne vous crois pas.

Car elle ne croyait que ce qui n'était pas vrai.

Et cet homme, impitoyable pour toutes les médiocrités, ne fit qu'une exception dans la vie: pour Solange. Il s'abstenait de la juger.

Précédé d'une réputation, à l'américaine, tapageuse, mais solide et basée sur des réalités indiscutables, il était revenu à Paris, depuis sept à huit ans. L'appui de son cornac, remorquant à la suite des dollars insolents les protections officielles, lui avait frayé passage, en dépit des triples barrières entassées par la routine, la jalousie, et par les justes droits de ceux qui depuis longtemps attendaient leur tour d'entrer. Justes ou non, il leur passa sur le ventre, à tous. Philippe n'eût point souffert des honneurs ou des avantages qui ne fussent pas mérités; mais, les sachant mérités, il ne s'embarrassait point des moyens pour les décrocher. Il méprisait trop les hommes pour ne pas leur emprunter, quand c'était nécessaire, leurs méprisables armes, afin de les enfoncer. Il ne négligea point une réclame de presse, qui perçait les oreilles, à la façon des cuivres accompagnant jadis, sur les tréteaux de villages, les arracheurs de dents. Il fut l'homme des exhibitions mondaines, des avant-premières, des vernissages, des galas officiels. Il se prêta aux interviews sensationnelles. Lui-même il écrivit—(on n'est jamais mieux servi que par soi)—et, par un ou deux exemples, il montra aux contradicteurs qu'il maniait la plume aussi bien que le bistouri. Avis aux amateurs!... Point d'équivoque! Sa façon de tendre la main voulait dire: «Alliance, ou guerre?» Il ne laissait aucun moyen d'échapper par la neutralité.

En même temps, un travail acharné, nul ménagement pour soi, pas plus que pour les autres, l'indifférence aux risques, des résultats éclatants, impossibles à nier, qui lui faisaient de ses internes, dans l'hôpital qu'il dirigeait, d'enthousiastes partisans; des communications téméraires à l'Académie, qui soulevaient l'incrédulité exaspérée des esprits bien assis, n'aimant pas à être bousculés; des joutes homériques, d'où il sortait presque toujours avec le mot décisif, toujours avec le dernier.

Il épouvantait les timidités. Point d'égards aux individus, quand l'intérêt de la science ou de l'humanité lui semblait en jeu! Il eût voulu expérimenter sur les criminels, supprimer les monstres, châtrer les anormaux, faire des essais héroïques sur la chair vivante. Il haïssait la sentimentalité. Il ne s'apitoyait pas sur ses patients, et il ne leur permettait pas les apitoiements. Leurs geignements ne l'intéressaient pas. Mais où il pouvait sauver, il sauvait,—rudement; il tranchait dans le vif, pour guérir le vivant. Dur de cœur, mais les mains douces. Ils le craignaient, et ils le recherchaient. Il rançonnait les riches et ne demandait rien aux pauvres.

Il vivait largement, ayant pris le goût du luxe,—que d'ailleurs il eût pu, sans regrets, d'un jour à l'autre, rejeter entièrement;—mais cette vie, puisqu'on l'a, autant la prendre toute! Sa femme faisait partie de son luxe. Il jouissait de l'une et de l'autre, et il ne leur demandait pas ce qu'ils ne pouvaient donner. Il ne demandait pas à Noémi de partager sa pensée, et il ne le lui offrait pas. Noémi n'y tenait point: si elle avait le reste, elle gardait, jugeait-elle, la bonne part. Lui, avait décidé qu'en tout cas c'était la seule qu'on dût aux femmes. Une femme qui pense est un meuble encombrant.

Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette?

Par ce qui lui ressemblait.

Par ce qui lui ressemblait dans l'Annette de ce temps, et que lui seul pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit:

—Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race.

De sa race? Il ne semblait guère, à en juger par les faits: Annette était tombée de la sphère sociale, où Philippe s'était hissé, à la force du poignet; et il se rencontraient, à un échelon de passage.—Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied; ils se sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde, tous deux comme d'une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette mêlée millénaire où, semble-t-il, l'humanité s'achemine au triomphe final de la médiocrité?... Mais il y a des ressauts; et parfois, l'ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s'adjuger Annette.

Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant, elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne s'endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image: dès qu'elle s'engourdissait, l'image se présentait à l'entrée. Pour l'oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières: elles ne l'intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l'invasion menaçante, à un allié qu'elle craignait habituellement d'évoquer, car il risquait de remuer trop de troubles passés: Julien, et le monde de pensées qu'autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent glacés. Elle s'obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans ses bras qu'une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de les brûler. Elle s'agitait, tournant et retournant l'oreiller. Il fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un cachet, et tomba dans l'oubli. Mais quand, après trois ou quatre heures, elle se réveilla, le souci était là; et il lui sembla que, même pendant le sommeil, il ne l'avait pas quittée.

Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait, ainsi que d'habitude. La machine, bien montée, continue d'elle-même. Mais l'âme était inquiète.

Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s'éclaira... De l'autre côté de la rue, Philippe Villard passait... Elle rentra, baignée de joie.

Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer!... Ainsi, encore une fois, elle était prise au piège! L'amour? L'amour pour un homme qui serait pour elle encore une cause d'inutiles souffrances, un homme qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle savait dangereux, sans bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une autre, un homme qu'elle n'aimait pas, puisqu'elle en aimait un autre! Un autre? Oui, Julien, elle l'aimait toujours. Eh bien, si elle l'aimait, est-ce qu'elle pouvait aimer un autre?—Elle l'aimait... Mais comment, mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois? Se donner tout entier, à chacun, sans partage! Car lorsqu'il se donnait, le cœur d'Annette se donnait tout... Elle avait le sentiment de se prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que livrer son cœur à deux amours à la fois. N'était-elle pas sincère, loyale avec elle-même?—Justement. Elle ne savait pas qu'elle avait plus d'un cœur, qu'elle était plus d'un être. Dans la forêt d'une âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt essences différentes. On ne les distingue point, à l'ordinaire: elles dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s'entre-choquent... Le choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d'orgueil passionné, la mère passionnée, l'amante passionnée—l'amante? les amantes... la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous les points du ciel... Mais Annette, humiliée jusqu'à l'accablement de cette force qui disposait d'elle sans son adhésion, pensait:

—À quoi bon vouloir et lutter, des années, s'il suffit d'un instant pour tout ruiner? D'où vient-elle donc, cette force?

Car elle la répudiait, avec fureur, comme étrangère. Ne reconnaissait-elle pas sa propre substance? Ah! c'était le plus accablant. Comment s'évader de soi-même?

Elle n'était pas femme à plier passivement sous une fatalité intérieure, qu'elle méprisait. Elle décida d'étouffer un sentiment qui la mortifiait. Et, son labeur aidant, elle y eût réussi, sans Noémi.

Elle reçut une lettre de la grande écriture de la petite personne, qui en avait étudié l'élégance mondaine, sans pouvoir en déguiser la sèche décision. Quelques lignes aimables la priant à dîner. Annette s'excusa sur ses occupations. Noémi redoubla, exprimant cette fois le désir chaleureux qu'elle avait de la revoir et lui laissant le choix de la soirée. Annette, résolue à ne plus affronter un danger qu'elle avait éventé, déclina de nouveau l'invitation, prétextant son extrême fatigue, à la fin de ses journées. Elle s'en croyait quitte; mais le petit Pandarus, qui est, à ses heures d'ennui et de malice, une des mille formes de l'Amour, ne laissa plus Noémi en repos qu'elle n'eût introduit Annette dans sa bergerie. Et Annette, un soir que, rentrant de ses leçons, elle préparait le dîner—(c'est toujours l'heure que choisissent, pour faire leurs visites, les désœuvrés)—vit paraître Noémi, gazouillante, qui l'assura d'une amitié éternelle. Annette, gênée de se montrer à son désavantage, malgré elle séduite par les tendresses de celle en qui, à son insu, elle aimait un reflet de «l'autre», tint bon, malgré les instances, et refusa tout dîner; mais elle ne put faire moins que de promettre sa visite, s'informant prudemment des heures où elle serait sûre de trouver Noémi seule. Noémi remarqua le souci que prenait Annette d'éviter Philippe; elle l'interpréta par la timidité et le manque de sympathie. La sienne en augmenta. Revenue au logis, elle eut l'imprudence bavarde de raconter sa visite à Philippe, insistant, avec la perfidie charmante des excellentes amies, sur tout ce qui, à son sens, pouvait achever de déprécier une femme aux yeux de Philippe: le dénuement, le désordre, l'odeur d'encre et de cuisine, bref, l'Annette au fourneau. Philippe, qui connaissait la vaillante histoire d'Annette, et qui connaissait encore mieux l'odeur de la pauvreté, fit d'autres réflexions que celles qu'on escomptait; mais il les garda pour lui.

Ce ne fut pas tout à fait le hasard qui fit que, peu de jours après, Annette, sortant de chez Noémi, rencontra dans la rue Philippe qui rentrait. Ne l'ayant point cherché, elle se crut permis de ne pas combattre la joie secrète qu'elle en éprouva. Ils échangèrent quelques paroles. Pendant qu'ils étaient arrêtés, à causer, une jeune femme passa, que Philippe salua, et qu'Annette reconnut. C'était l'intelligente actrice, qui jouait alors la Maslowa. Annette avait de l'attrait pour elle; et sa sympathie se lut dans son regard. Philippe lui demanda:

—Vous la connaissez?

—Je l'ai vue, dit-elle, dans Résurrection.

—Ah! fit-il, avec un pli de la bouche dédaigneux.

Annette s'étonna:

—Vous n'aimez pas son jeu?

—Son jeu n'est pas en cause.

—C'est la pièce, alors? Vous ne l'aimez pas?

—Non, dit Philippe.

Et il ajouta, voyant Annette curieuse de savoir ses raisons:

—Faisons quelques pas ensemble, voulez-vous? C'est un peu sans façons. Mais les façons ne sont pas faites pour nous.

Ils cheminèrent ensemble. Annette, gênée et flattée. Philippe parlait de la pièce, avec un mélange d'animosité et d'humour, comme Tolstoy lui-même (juste retour des choses!) en usait souvent avec ceux qu'il n'aimait point. Il s'interrompit, amusé de sa sévérité:

—Je ne suis pas juste... Quand je vois une œuvre, je vois ceux qui la voient, je la vois sous leurs méninges; et le spectacle n'est pas beau.

—Il l'est chez quelques-uns, dit Annette.

—Oui, ils sont quelques-uns qui ont le don d'embellir la misère du monde. Cela les dispense d'y remédier. Ces bons idéalistes se ménagent de douces heures avec l'infortune des autres, qui leur est un sujet d'émotions artistiques ou charitables de tout repos; mais ils en ménagent de meilleures encore aux forbans qui l'exploitent. Leur sentimentalité couvre de son pavillon les Ligues patriotiques ou de repopulation, les lancements d'émissions, les guerres coloniales et autres philanthropies... L'époque de la larme à l'œil!... Il n'en est pas de plus sèche et de plus intéressée... L'époque du bon patron (vous avez lu Pierre Hamp?) qui bâtit près de l'usine l'église, l'assommoir, l'hôpital et le bordel.. Ils font deux parts de leur vie: l'une en discours de civilisation, progrès, démocratie; l'autre en exploitation et destruction sordide de tout l'avenir du monde, empoisonnement de la race, anéantissement des autres races de l'Asie et de l'Afrique... Après quoi, ils vont s'attendrir sur la Maslowa et faire leur sieste sur les moelleuses harmonies de Debussy... Gare au réveil! Les haines féroces s'amassent. La catastrophe vient... Tant mieux! Leur sale médecine ne cherche qu'à entretenir les maladies. Il faudra toujours en venir à la chirurgie.

—Est-ce que le malade en réchappera?

—J'enlève le mal. Tant pis pour le malade!

Une boutade. Annette sourit. Philippe lui jeta un coup d'œil de côté:

—Cela ne vous fait pas peur?

—Je ne suis pas malade, dit Annette.

Il s'arrêta pour la regarder:

—Non, vous ne l'êtes pas. On respire avec vous une odeur de santé... Cela me change de mes infections physiques et morales! Les dernières sont les pires... Pardon de ma diatribe! Mais je sors d'une séance, d'une dispute avec une bande de tartuffes de l'entretien officiel des maladies, c'est-à-dire de l'Hygiène; j'étais plein de colère et de dégoût à étouffer; et quand je vous ai vue, vos yeux clairs, votre franche démarche, tout en vous fier et sain, j'ai pris égoïstement une bouffée de votre air. Voilà! cela va mieux. Merci.

—Me voici promue médecin! Après ce que vous venez d'en dire?

—Médecin, non pas. Médecine. Oxygène.

—Vous avez une façon de traiter les gens!

—C'est ainsi que je les classe: inspiration, expiration: ceux qui renouvellent, et ceux qui tuent, ceux qu'il faut tuer.

—Qui voulez-vous tuer encore?

—Encore! releva-t-il. Vous trouvez que j'ai assez de mes malades?

—Non, non, c'est malgré moi, dit Annette en riant. C'est le vieux sang classique.... Mais puis-je vous demander, quand je vous ai rencontré, à qui vous en aviez?

—J'aimerais autant l'oublier, maintenant que je suis avec vous. En deux mots, il s'agit d'un îlot de maisons insalubres, où depuis le Roi malpropre, Henry de la poule-au-pot, on cultive le cancer et la tuberculose. Rendement perfectionné: dans les vingt derniers ans, du 80%. J'avais saisi de l'affaire le comité d'hygiène, exigé des mesures radicales: l'expropriation et la démolition. On paraissait d'accord, et l'on m'avait demandé de rédiger un rapport. Le rapport fait, j'arrive, et je trouve les oracles retournés... «Rapport impressionnant, cher éminent collègue, beau document, il faut voir, nous verrons, ces morts sont morts, vraiment, sont morts dans leurs maisons, mais sont-ils morts vraiment par le fait de leurs maisons?...» L'un me sort des certificats—(confectionnés comment?)—établissant, avec la complicité de familles achetées par le propriétaire, que le défunt avait déjà pris son billet de cimetière, quand il vint s'installer dans la salle d'attente, ou bien que la tumeur est suite d'un accident. Un autre combat l'idée que les vieilles maisons soient moins saines que les neuves, et dit qu'elles sont plus vastes et mieux aérées; il donne en exemple la sienne.... Assainir, non détruire, il ne faut d'excès en rien; un bon lavage suffit; le propriétaire s'engage à faire désinfecter... D'ailleurs, nous sommes pauvres, rien dans les poches, point d'argent pour une expropriation.... Ah! s'il s'était agi de construire un nouveau canon!.... Mais, après tout, le cancer tue mieux que le canon... Pour achever la farce, enfin un des augures a parlé de la beauté. Il paraît que ces masures, datant du Vert-Cochon, doivent être conservées pour l'art et pour l'histoire!... J'aime l'art, moi aussi, et je vous montrerai chez moi d'assez belles peintures, des vieilles et des nouvelles; mais la vieillesse ne m'est pas—(à moins qu'il ne s'agisse de la belle Madame une Telle)—la marque de la beauté; et, beau ou non, je n'admets pas que le passé empoisonne le présent. De toutes les hypocrisies, l'hypocrisie d'esthète me répugne le plus, car de sa sécheresse elle veut faire une noblesse. Aussi, sur ce chapitre, j'en ai dit d'assez raides... Au milieu du débat, un collègue me fait signe, m'attire à l'écart, me dit: «Vous ne savez donc pas? L'insecte, la nécrobie qui se nourrit des cadavres de ses locataires, il est l'ami intime du président de ce grand comité du commerce et de l'alimentation qui fait les élections et les coalitions, une de ces Éminences grises qui règnent dans les convents et les banquets démocratiques, l'homme invisible dont la goujaterie maçonne—franc-maçonne—l'édifice branlant de notre République. Et cet ami du peuple ne veut pas qu'on déloge le peuple de son tombeau...» Car, écoutez le plus beau! C'est par philanthropie... On me sert à la fin une pétition des locataires, bien stylés, protestant contre la prétention de les charger de logement!—Que vouliez-vous que je fisse contre tous? Les augures rient, dit-on. Donc, j'ai ri. Mais j'ai dit qu'une bonne plaisanterie ne se gardait pas pour soi, que je ne suis pas égoïste, et que je me proposais d'en faire part, dès le lendemain, au public du Matin. Ils se sont récriés. Mais je ferai comme j'ai dit. Je sais ce qui m'attend: une levée des truelles. Et ceux de l'Hippocratie que j'ai naguère étrillés ne perdront pas l'occasion. Ils ont de quoi m'atteindre. Mais, comme vous dites: bataille! Madame la guerroyeuse!.... Hé! l'autre soir, chez Solange?... Cela semble vous amuser?

—Oui, c'est beau, j'aime cela, lutter contre l'injustice. J'aurais voulu être homme!

—Il n'y a pas besoin d'être homme. Vous en avez eu votre part....

—Jamais je ne me suis plainte de ma part de combat, mais de l'étouffement. Combattre dans une cave, c'est notre lot, à nous. Mais vous, c'est au grand air, sur le sommet d'une montagne.

—Hein! ce battement de narines! Un cheval qui respire la poudre. Je le connais déjà. Je l'ai remarqué, l'autre soir.

—Vous vous êtes moqué de moi, l'autre soir.

—Non, certes. Cela me ressemble trop, pour que je me moque.

—Vous me harceliez. Vous m'avez fait marcher!

—Oui, j'avais vu tout de suite... Je ne me suis pas trompé.

—Tout de même, au début, vous étiez assez dédaigneux.

—Du diable si je m'attendais à vous trouver—à trouver vous, chez Solange!

—Eh bien, dites donc, et vous? Pourquoi vous y trouviez-vous?

—Moi, c'est autre chose:

—C'est par amour pour la sentimentalité?

—À votre tour de railler... Pauvre Solange!.... Non, ne parlons pas d'elle! Je sais tout ce qu'on peut dire. Mais Solange, c'est tabou!

Elle ne le questionna point, mais elle le regardait.

—Une autre fois, je vous dirai... Oui, je lui dois beaucoup....

Ils s'étaient arrêtés. Ils allaient se quitter. Annette souriait:

—Vous n'êtes pas si mauvais que vous en avez l'air.

—Et vous, peut-être pas si bonne!

—Ça fait une moyenne.

Il la regarda dans les yeux:

—Voulez-vous?

Il ne plaisantait plus. Un flot de sang monta aux joues d'Annette. Elle ne put trouver une parole à répondre. Le regard de Philippe la tenait et ne la lâchait point. Dit-il? Ne dit-il point? Sur ses lèvres elle lut: «Je vous veux»....

Il s'inclina et partit.

Annette resta seule, dans un torrent de feu. Elle allait droit devant elle. Elle se retrouva, dix minutes après, à l'endroit qu'elle venait de quitter. Elle avait, en marchant, sans le savoir, fait le tour de la grille du Luxembourg. Elle se réveilla brûlée, les trois mots de flamme gravés sur fond noir. Elle fît effort pour les effacer.... Les avait-il dits?... Elle revoyait le visage impassible. Elle essaya de douter. Mais l'empreinte était là. Et sa résistance faiblit, et brusquement céda... C'est bien... C'était écrit... Elle le savait d'avance... Au lieu de se révolter, comme elle l'eût pensé, une heure auparavant, elle était soulagée. Le sort en était jeté....

Elle rentra, le cerveau lucide, sans fièvre, décidée.

Elle savait que ce que Philippe voulait, il le ferait. Et ce que Philippe voulait, elle le voulait aussi. Elle était libre. Rien ne la retenait... La pensée de Noémi? Elle né lui devait rien qu'une chose: la vérité. Elle ne mentirait point. Elle reprendrait son bien.... Son bien? Le mari de l'autre... Mais l'aveugle passion lui soufflait que Noémi le lui avait volé.

Elle ne fît rien pour presser l'inévitable. Elle était sûre que Philippe viendrait. Elle attendit.

Il vint. Il avait choisi l'heure où il la savait seule. Quand elle alla ouvrir, elle fut prise de terreur. Mais cela devait être ainsi. Elle ouvrit. Elle ne montra rien de son émotion, si ce n'était sa pâleur. Il entra dans la chambre. Ils restaient l'un devant l'autre, à quelques pas, debout, le front un peu baissé; et il la regardait, avec ses yeux sérieux. Après un silence, il dit:

—Je vous aime, Rivière.

Et ce nom de Rivière, dans sa bouche, évoquait un cours d'eau.

Annette, frémissante, immobile, répondit:

—Je ne sais pas si je vous aime, je ne crois pas, mais je sais que je suis vôtre.

La lueur d'un sourire passa sur le grave visage de Philippe.

—C'est bien. Vous ne mentez pas, dit-il... Ni moi.

Il fit un pas vers elle. Elle recula, d'instinct, et se trouva adossée à la paroi de la chambre, sans défense, la paume de ses deux mains appuyée contre le mur; et ses jambes fléchissaient. Il s'était arrêté, et il la contemplait.

—Ne craignez point! dit-il.

Et, dans son dur regard, il y avait de la tendresse. Elle dit, comme une vaincue qui accepte, avec calme et une ombre de mépris:

—Que voulez-vous de moi? C'est mon corps que vous voulez? Je ne vous le dispute point. Ce n'est que lui que vous voulez?

Il fit encore un pas et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Sa joue frôlait la robe. Il prit la main d'Annette, qu'elle lui abandonna, inerte. Il la respira, promena ses lèvres sur les ongles et, s'inclinant, la posa sur sa tête, sur ses yeux.

—Voilà ce que je veux.

Annette sentait, sous ses doigts, les rudes cheveux en brosse, la gonflure du front, et la tempe qui battait. Cet homme impérieux se mettait sous sa garde... Elle se pencha vers lui. Il releva la face. Ce fut leur premier baiser.

Ses bras enserraient Annette, tombée à genoux près de lui, et ne résistant plus, comme vidée de son souffle. Et le violent Philippe ne songeait pas à user de sa victoire. Il disait:

—Je veux tout. Je vous veux toute: maîtresse, amie, compagne,—ma femme tout entière.

Annette se dégagea. L'image de Noémi avait surgi. Tout à l'heure, c'était elle qui l'avait rayée de sa pensée. Mais que Philippe fît de même, elle en fut presque blessée. Blessée dans cette franc-maçonnerie instinctive des femmes, même ennemies, qui se retrouvent liguées contre l'offense de l'homme,—commune,—faite à l'une...

Annette dit:

—Vous ne le pouvez pas. Une autre vous a.

Il haussa les épaules:

—Elle n'a rien.

—Votre nom et votre foi.

—Que vous importe le nom? Vous avez le reste.

—Je ne tiens pas au nom, mais il me faut la foi: je la donne, et je la demande.

—Je suis prêt à vous la donner.

Mais Annette, qui la demandait, quand il la lui offrit se révolta:

—Non, non! Vous la reprendriez à celle qui partage votre vie depuis des années, pour la donner à moi que vous voyez pour la troisième fois?

—Je n'ai pas eu besoin de trois fois pour vous voir.

—Vous ne me connaissez pas.

—Je vous connais. J'ai appris à voir vite, dans la vie. La vie passe; et jamais un moment ne reparaît deux fois. Il faut vouloir sur-le-champ, ou ne vouloir jamais. Vous passez, Rivière; et si je ne vous prends, je vous perds. Je vous prends.

—Vous vous trompez, peut-être.

—Peut-être. Je le sais, en voulant, on se trompe souvent. Mais en ne voulant pas, on se trompe toujours. Je ne me pardonnerais jamais l'erreur de vous avoir vue et de ne pas vous avoir voulue.

—Que savez-vous de moi?

—Plus que vous ne pensez. Je sais que vous avez été riche, et que vous êtes pauvre, que vous avez eu une jeunesse comblée des joies de la fortune et que vous avez été ruinée, rejetée de votre monde, et que vous n'avez pas faibli, que vous avez lutté. Et je sais quelle est votre lutte, car je l'ai soutenue, trente ans de ma vie, tous les jours, corps à corps; et j'ai été vingt fois sur le point de succomber. Vous avez tenu bon. Moi, j'étais habitué, j'ai connu la misère abjecte, dès le berceau. Vous, vous aviez la peau tendre, et vous étiez choyée, adulée. Vous n'avez point cédé. Vous n'avez accepté aucun lâche compromis. Vous n'avez pas cherché à vous évader du combat par vos moyens de femme, la séduction, ou l'honnête expédient d'un mariage d'intérêt.

—Croyez-vous qu'on me l'ait tant de fois proposé?

—C'est qu'ils sentent trop bien, même les plus bornés, que vous n'êtes pas de celles qu'on achète par contrat.

—Inaliénable, oui.

—Je sais qu'ayant aimé et ayant enfanté, vous avez refusé d'être la femme du père de votre enfant. Et je n'ai pas à connaître les raisons de votre cœur. Mais je sais que vous avez osé revendiquer, en face d'une lâche société, non pas le droit au plaisir, mais le droit à la peine, le droit d'avoir un fils, et, dans votre pauvreté, de l'élever, vous seule. Ce droit, ce n'était rien de le revendiquer: vous l'avez exercé, vous seule, depuis treize ans. Et, par mon expérience, sachant ce que représentent ces treize ans de peine et de soucis quotidiens, je vous vois, devant moi, intacte, droite, fière, sans une trace d'usure. Vous avez échappé aux deux défaites: celle de la prostration, et celle de l'amertume... (De celle-ci, je n'ai pas, moi, évité la marque...) Je suis un connaisseur de la bataille de la vie. Je sais ce que vaut la trempe d'une nature comme la vôtre. Ce sourire sérieux, ces yeux clairs, la ligne calme de ces sourcils, la loyauté de ces mains, cette tranquille harmonie,—et dessous, le feu qui brûle, le frémissement joyeux du combat, même si l'on est battue.... («N'importe! L'on se bat...») Croyez-vous qu'un homme comme moi ne connaisse pas le prix d'une femme comme vous? Et, que, le connaissant, il ne soit pas prêt à tout pour la conquérir?... Rivière, je vous veux. J'ai besoin de vous. Écoutez! Je ne cherche pas à vous tromper. Bien que je veuille votre bien, ce n'est pas pour votre bien que je vous veux, c'est pour le mien. Ce ne sont pas des avantages que je vous offre. Ce sont des épreuves de plus... Vous ne connaissez pas ma vie.... Mettez-vous là près de moi, ma belle de sourcils!...

Assise sur le plancher, elle levait les yeux vers lui. Il lui tenait les deux mains, et ne les lâcha point, tandis qu'il lui parlait:

—J'ai un nom, j'ai le succès, j'ai l'argent, et ce qu'il peut donner. Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les ai arrachés par la force, et je les tiens par la force. J'ai forcé mon destin, s'il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et malgré les hommes. Et je n'ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n'en a rien été. Ils ont eu beau tâcher de m'amadouer, ils sentent que je ne suis pas et ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j'ai vu, de l'autre côté de la barrière: la masse des friponneries et des iniquités. J'ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont la caste intellectuelle (en dépit de ce qu'elle prétend et de ce qu'on en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques habiles, qui, dans l'intimité de leur art et de leur pensée, passent pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien poliment leur chapeau à la sottise régnante. J'ai l'insigne folie de ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m'attaquer à certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui de la misère et condamnent des milliers d'êtres à un malheur sans fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me bats quand même, pour la joie—pour la peine—et parce qu'il le faut... Vous comprenez pourquoi vos paroles de l'autre soir m'ont porté un message que vous ne prévoyiez pas! Vos paroles sont à moi. La bouche doit être à moi.

Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues entre ses fortes mains:

—Rivière, j'ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver. Maintenant que je vous ai, je vous tiens.

—Tenez-moi bien! J'ai peur de m'échapper.

—Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes ennemis, mes dangers.

—Oui, vous me connaissez... Mais rien de cela ne peut être à moi. Vous ne pouvez en disposer. C'est à votre Noémi.

—Qu'en ferait-elle? Elle n'en veut rien connaître. Elle élimine de la vie la vérité et la peine.

Annette regardait Philippe; et il lut dans ses yeux la question qu'elle retenait.

—Vous pensez: «Pourquoi donc l'a-t-il épousée?»... Cette femme ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine des cheveux jusqu'à la pointe des ongles... Eh bien, le plus fort, c'est que je l'ai prise pour cela. Je l'aime presque pour cela... Quand le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre... (Est-ce qu'on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l'art ment, quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères: alors, les confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le métier)... Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit d'exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère, pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment. Ils ne m'abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi fabriquée que ses sentiments. Mais l'œuvre est réussie. Elle me fait honneur. Je m'en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m'y lave. Qu'elle mente! Cela n'a aucune importance. Si elle disait vrai, elle n'aurait rien à dire.

—Vous êtes dur. Elle vous aime.

—Sans doute. Moi aussi.

—Si vous l'aimez, qu'avez-vous besoin de moi?

—Je l'aime, à sa façon.

—C'est beaucoup.

—Beaucoup pour elle, peut-être. Ce n'est pas beaucoup pour moi.

—Mais ce qu'elle vous donne, pourrais-je vous le donner?

—Vous, vous n'êtes pas un jeu.

—Je voudrais aussi être un jeu. La vie est un jeu.

—Oui, mais vous y croyez. Vous êtes de ces joueurs qui prennent la partie au sérieux.

—Vous, de même.

—Parce que je le veux.

—Qui vous dit que ce ne soit pas aussi parce que je le veux?

—Eh bien! Voulons ensemble!

—Je ne veux pas d'un bonheur qui soit bâti sur des ruines. J'ai souffert. Je ne veux pas faire souffrir.

—Tout dans la vie s'achète par la souffrance. Chaque bonheur dans la nature est bâti sur des ruines. Tout est ruines, à la fin. Au moins, qu'on ait bâti!

—Je ne puis pas me décider à sacrifier une autre. Pauvre petite Noémi!

—Elle aurait moins de pitié, si elle vous tenait sous ses pieds.

—Je le crois. Mais elle vous aime. Et pour moi, c'est un crime, de tuer un amour.

—Que vous le vouliez ou non, c'est fait maintenant. Votre présence l'a tué.

—Vous ne pensez qu'à vous.

—On ne pense qu'à soi, en amour.

—Non, non, ce n'est point vrai! Je pense à moi, à vous, à celle qui vous aime, à tout ce que vous aimez, et à tout ce que j'aime. Je voudrais que mon amour fût bon et joyeux pour tous.

—L'amour est un duel. Si l'on regarde à droite, à gauche, on est perdu. Regardez droit dans les yeux de l'adversaire, qui est là devant vous!

—L'adversaire?

—Moi.

—Vous, en effet. Je ne le crains pas. Mais elle, Noémi, n'est pas mon adversaire. Elle ne m'a point fait de mal. Puis-je venir dans sa vie pour la détruire?

—Vaut-il mieux lui mentir?

—La tromper?... Plutôt encore la détruire!... Ou me détruire. Renoncer.

—Vous ne renoncerez pas.

—Qu'en savez-vous?

—La femme que vous êtes ne renonce point par faiblesse.

—Pourquoi ne serait-ce pas par force?

—Je ne reconnais point de force à abdiquer. Je vous aime et vous m'aimez. Je vous défie de renoncer.

—Ne me défiez point!

—Vous m'aimez.

—Je vous aime.

—Alors?...

—Alors... vous dites vrai, je ne puis pas, je ne puis pas renoncer.

—Alors?

—Alors, qu'il en soit ainsi!...

Ils n'avaient encore rien dit à «l'autre».

Annette s'était juré de ne pas être à Philippe, avant qu'il n'eût parlé à Noémi. Mais la force de la passion avait devancé sa résolution. On ne fixe pas à la passion son heure. Elle la prend.—Et maintenant, c'était Annette qui retenait Philippe. Elle craignait son implacabilité.

Philippe n'eût eu aucun scrupule à laisser Noémi dans l'ignorance. Il ne l'estimait pas assez, pour croire qu'il lui dût la vérité. Mais s'il devait la dire, il la dirait sans ménagements. Il était un homme terrible, terriblement sans bonté, quand une passion le tenait. Le reste n'existait plus. L'amour qu'il avait eu pour Noémi était celui d'un maître pour une esclave de prix; et elle n'avait été pour lui, en somme, rien de plus. Comme nombre de femmes, elle s'en accommodait: quand l'esclave tient le maître, rien n'égale son pouvoir. Elle est tout,—jusqu'au jour où elle n'est plus rien. Noémi le savait; mais elle se sentait sûre de sa jeunesse et de son charme, pendant bien des années. Après nous, le déluge!... Et puis, elle veillait. Elle avait connu des infidélités passagères de Philippe. Elle n'y attachait pas trop d'importance, car elle les avait bien jugées: sans lendemain. Elle se payait seulement le luxe de petites vengeances, qu'elle ne lui disait pas. Elle l'avait trompé rageusement une fois, une seule fois que l'infidélité de Philippe lui avait été plus cuisante. Elle y avait eu peu de plaisir, et même un peu de dégoût; n'importe! Elle était quitte. Après, elle s'était montrée au mari plus caressante qu'avant; elle éprouvait une jouissance à se dire, tandis qu'elle l'embrassait:

—Mon chéri, je te mens. Ça t'apprendra! Tu l'es!...

La crainte qu'elle avait de Philippe, s'il l'eût appris, ajoutait à l'intérêt. Philippe ne savait rien de précis, aucun fait: mais il lisait dans ses yeux le mensonge. Que Noémi l'eût ou non trompé, il savait qu'elle y pensait. Et elle voyait passer dans son regard un éclair: ses mains l'eussent broyée. Mais il ne savait rien, il ne saurait jamais rien: elle fermait les yeux, d'un air langoureux de colombe. Il disait brutalement:

—Regarde-moi!

Elle avait le temps de se composer un regard de candeur. Il savait que c'était faux,—et il n'y résistait point.

Il ne lui en voulait pas, quoique, s'il l'eût prise sur le fait, il lui eût cassé les reins. Il n'attendait pas d'elle ce qu'elle ne pouvait lui donner: la franchise et la fidélité. Puisqu'elle lui plaisait, et tant qu'elle lui plairait, tout: était bien. Mais il se jugeait libre de rompre, quand elle ne lui plairait plus!

Annette avait plus de scrupules. Elle était femme, elle savait mieux ce qui se passait dans le cœur de Noémi. Noémi pouvait être fausse, vaine, et tromper Philippe: elle l'aimait. Non, ce n'était pas un jeu pour elle, ainsi qu'il avait dit. Elle tenait à lui, comme un morceau de sa chair. Non seulement par le clou de feu de la volupté. Mais par le fond du cœur, bon ou mauvais. Bon et mauvais. En amour, rien ne compte que la force d'amour, cet aimant impérieux qui incruste, âme et chair, un être dans un être. Elle tenait à lui, comme au but de sa vie, à ce qu'elle avait voulu, voulu, voulu, pendant des années. Une femme ne sait pas toujours pourquoi elle s'est éprise. Mais parce qu'elle s'est éprise, elle ne peut plus se déprendre. Elle y a trop dépensé de ses forces et de son désir, pour pouvoir les reporter sur un nouvel objet. Elle vit comme un parasité sur l'être qu'elle a choisi. Pour l'arracher de l'autre, il faut trancher dans les deux.

Le soupçon commençait à mordre Noémi. Un presque rien, d'abord. Un grignotement de souris. Rien de changé dans la vie. Philippe, comme à l'ordinaire, rude, toujours pressé, peu désireux de parler, l'écoutait sans l'entendre, absorbé, une flamme aux yeux. Il était pris en ce moment dans une assez désagréable affaire qu'il s'était attirée, une polémique sans ménagements: Noémi le savait et elle ne désirait pas être tenue au courant de ces ennuis. Quand il était là dedans, il ne pensait à rien autre, et il la négligeait: il n'y avait qu'à attendre, en le laissant jeûner: il lui revenait après, avec plus d'appétit.—Tout de même, il jeûnait trop! Les autres fois, elle s'amusait à des agaceries qui provoquaient les rebuffades de Philippe, irrité d'être distrait de ses préoccupations; et tout en se récriant très fort de sa discourtoisie, elle n'en était pas fâchée: elle était comme un enfant qui joue avec un pétard; plus cela fait de bruit, et plus cela divertit... Mais cette fois (catastrophe!) le pétard n'avait pas pris... Les agaceries de Noémi tombèrent dans l'indifférence. Philippe ne les remarqua même point... La souris du soupçon passa, repassa, s'installa. À force de ronger, elle atteignit la chair.—Un jour, Noémi cria...

Ils étaient tous les deux, un matin, côte à côte, couchés... Il avait les yeux ouverts. Elle venait de s'éveiller, mais elle feignait de dormir, et elle l'observait. Elle eut l'instinct que sur ce visage passait le reflet d'un autre. (Car l'enveloppe de la pensée est, à notre insu, modelée par l'image qui l'habite). Sur-le-champ, sa jalouse attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant, immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à elle, l'éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont la séparait un monde infranchissable... Non, elle ne se trompait pas, il avait d'autres soucis que ceux de ses idées... Des soucis? Elle le vit sourire... Il pensait à une autre!... Pour le reprendre à ce fantôme, ou pour faire l'épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en rêve et s'enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le quêtait, s'assura qu'elle dormait, il se leva sans bruit, s'habilla, et sortit. Elle n'avait point bougé... Mais la porte n'était pas refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri d'angoisse et de colère.

À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal: elle brûlait de déchirer l'ennemie... Oh! sans bruit, en douceur... Lui égratigner le cœur!... Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Où se cachait-il?... Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de Philippe en présence des femelles, guettant les yeux, les mains, les inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui halenaient... Mais la piste était fausse. Et la bête échappait...

L'étrange aberration qui lui avait fait, d'emblée, écarter Annette du champ de ses soupçons, persistait. Elle l'avait oubliée, depuis des semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable; et, bien loin d'être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître dans la maison des Villard; les prétextes ne lui manquaient pas, si Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n'en manifesta point; elle avait trop de tourments pour se souvenir d'Annette.

En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient point, s'accentuaient: froideur inattentive aux paroles et aux mines, à la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son existence, ennui lassé et—mal dissimulé—dégoût qui évite un contact importun... Elle en tremblait de fureur et d'amour dédaigné!... Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal. Elle s'affola. Mais il fallait toujours s'efforcer de ne pas le montrer... Toujours, toujours être gaie, sûre d'elle et de lui, toujours lui tendre l'hameçon,—qu'il ne regardait même pas! Elle se consumait... Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle une haine enragée!... De ne pouvoir l'agripper, elle se serait cogné la tête contre les murs... Toutes, elle les avait toutes épiées, vainement, toutes,—sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle pensa.

Et ce fut Annette elle-même qui se livra.

Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de soucis. Elle ne s'observait plus en ce moment, et elle n'observait rien autour; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la meule de l'idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie. Elle aurait pu passer près d'elle sans être remarquée, ou rebrousser chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait à l'éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l'autre trottoir, lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante se fit... C'était elle!...

Elle s'arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule; et le meurtre fut dans ses yeux. Le regard d'un passant lui rappela qu'elle était dans le monde où l'on ment, et que, pour une fois, elle en était sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle la tenait...

Annette avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu'elle s'était donnée, le remords la travaillait. Non qu'elle se jugeât en faute d'aimer celui qui l'aimait: leur amour était vrai, était sain, était fort. Il n'avait pas besoin d'excuse, ni de feinte. Nulle convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de passion, elle n'admettait même pas qu'elle eût des devoirs envers Noémi: elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait pas l'autre, qui n'avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui donner le bonheur.—Mais toute cette assurance n'empêchait pas qu'une autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu'elle ne tuât le bonheur d'une autre. Elle s'était efforcée de croire que Noémi était trop futile pour souffrir beaucoup et qu'elle se détacherait. Mais elle savait le contraire; et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était d'écarter Noémi de sa pensée. L'égoïsme des premiers jours de possession le lui permit.

Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d'être aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances, qu'un regard lui révélait...

Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s'armer des droits de l'amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l'amour qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir!... Il n'y a point de droits! Il faut que l'une des deux souffre. Elle ou moi!...

Elle!... La passion d'Annette ne lui laissait pas le choix...—Mais ce n'était point gai...

Au moins, que cette souffrance ne soit pas aggravée! Il est coupable de la prolonger, comme ils font, de laisser mûrir la blessure sans y porter une main ferme, pour trancher et panser. Esquiver l'aveu franc, s'en remettre à Noémi du soin de découvrir son infortune, c'est lâche et c'est cruel. Annette avait, dès le premier jour, déclaré à Philippe:

—Je ne veux point me cacher.

Comment donc s'était-elle laissée, de jour en jour, glisser à cette situation sans dignité?... Toujours sa faiblesse de cœur... Elle disait à Philippe:

—Il faut parler.

Mais dès que Philippe voulait parler, elle l'empêchait, elle avait peur de sa brutale franchise. Il rejetait ce qu'il n'aimait plus, comme un citron pressé. Ses vieux liens le gênaient. Il disait:

—Allons! Finissons-en!

Et Annette:

—Non, non, pas aujourd'hui!

Elle voyait le mal qu'il allait faire.—Dieu! que c'est pénible d'assassiner un cœur!

Philippe avait bien autre chose à penser! Ses jours étaient remplis par une lutte acharnée contre l'opinion et la presse ameutées. Ce n'était pas le moment, pour Annette, de le fatiguer de ses propres soucis. Il s'était engagé dans une campagne dangereuse. Il avait pris l'initiative d'une ligue pour la restriction de la natalité. Il abhorrait l'hypocrisie impudente de la bourgeoisie régnante, qui, nullement soucieuse d'améliorer l'hygiène, d'alléger l'indigence des classes travailleuses, ne s'intéresse qu'à leur pullulement, afin de ne point manquer de chair à usine et à canon. Elle se garde, pour son compte, de diminuer son bien-être et de compliquer sa vie, en faisant trop d'enfants! Mais elle ne s'inquiète point si une natalité mal réglée perpétue dans le peuple la misère, la maladie, et l'asservissement. Elle en fait un devoir national et religieux. Philippe ne doutait pas des fureurs qu'il soulèverait. Mais jamais un danger ne l'avait arrêté. Il fonça droit dessus. Elles dépassèrent son attente.

Il s'était fait haïr par une multitude: ses collègues d'abord, les pontifes lésés dans leur amour-propre, leur doctrine et leurs intérêts, les rivaux supplantés, nombre de ses partisans mêmes à qui il ne ménageait pas la vérité,—car il n'était pas homme à faire avec ceux qui le louaient marché de compliments, et le moindre de ses défauts était la reconnaissance: il prenait ce qui lui était dû, et il ne rendait que ce qu'il jugeait mérité: il ne rendait pas grand'chose! Solange seule exceptée, la qualité de bienfaiteur ne lui en imposait guère. Point de traitement de faveur! Il pouvait donc s'attendre à être bien attaqué et mal défendu. Il gênait les manœuvres des profiteurs de l'idéal. Chaque fois que s'organisait une noble flibusterie philanthropique, on était sûr de le voir se mettre à la traverse; il avait un plaisir scandaleux à ficher le nez des gens vertueux dans leurs trigauderies. Aussi s'était-il fait, dans les milieux respectables, une réputation (sotto voce) de très mauvais esprit, destructeur, anarchiste. Ces chuchotements ne s'étaient pas encore risqués jusqu'à l'oreille publique,—la monstrueuse oreille du Pasquino: la presse à calomnie. Ils attendaient le moment. Eccolo! La belle occasion!... Ce fut une explosion de colère patriotique. Tous les journaux s'en mêlèrent. L'écho de l'indignation publique parvint au Parlement, où d'immortelles paroles furent prononcées pour revendiquer les droits des pauvres à une famille copieuse. Quelques exaltés déposèrent une proposition de loi qui sévît contre toute propagande incitante, d'une façon directe ou indirecte, à la dépopulation. Les exagérations d'une presse libertaire, où l'égoïsme du plaisir prenait le pas sur les raisons humanitaires, fournirent des arguments pour discréditer la cause. Philippe trouvait ses partisans chez les ennemis de la société. Il répondait lui-même dans un grand journal, carrément, à toute volée. Mais cette tribune risquait de lui manquer: car au journal les lettres de protestation affluaient. Il fit des conférences, il parla dans des meetings tumultueux. Sa violence égalait celle de ses contradicteurs. Ils épiaient une imprudence de langage, dont ils pussent l'assommer. Mais le rude jouteur restait maître de ses emportements, et il ne se laissait pas entraîner d'une ligne au delà de ce qu'il voulait dire. Il se fit une popularité énorme d'emballements, de dérision, et de haine. Dans la poussière du combat, il respirait à l'aise.

Mais au milieu de cette tempête, que comptait Noémi?

Noémi se hâtait de rentrer. Elle se remémorait les premières rencontres de Philippe avec Annette, dont elle avait été le témoin, sa bêtise et leur trahison. Elle était enragée. À peine se retrouva-t-elle entre les murs de son appartement qu'elle se livra à la fureur. Ce fut comme une trombe. En un clin d'œil, tout fut dévasté. Qui l'eût vue, pleurante et convulsée, l'eût à peine reconnue, son joli visage grimaçant de colère, mordant et lacérant son mouchoir, saccageant les papiers sur le bureau de son mari, se vengeant de sa souffrance sur le petit chien qui venait la caresser et sur un perroquet qu'elle faillit étrangler... Mais elle avait eu soin de s'enfermer à clef. Certes, le rôle de Furie voulait être joué à huis-clos. Il n'embellissait pas. Elle paraissait dure, vieillie et fripée. Mais de se voir dans la glace, sang témoins, laide et méchante, ne lui déplaisait point, presque la soulageait: c'était aussi une vengeance.—Puis, elle s'apitoya sur elle, sur son visage et, distraite de sa violence par cette compassion, elle se roula sur le tapis et sanglota bruyamment... Cela ne peut durer toujours, Philippe va rentrer, il faut donc se dépêcher, faire les bouchées doubles, pleurer vite, pleurer fort... Elle continuait à bruire; mais le gros de la tempête déjà était passé. Le petit chien sans rancune vint lui lécher l'oreille. Elle l'embrassa en se plaignant; et, assise sur le tapis, caressant un de ses pieds, elle se tut. Elle pensait.—Soudain, son parti pris, elle se remit sur pattes, releva ses cheveux qui lui couvraient les yeux, ramassa les objets éparpillés dans la chambre, rétablit dans leur ordre les papiers dispersés, refit très soigneusement sa figure, sa vêture.—Et elle attendit.

Philippe la trouva tranquille et caressante. Elle essaya d'abord des armes les plus simples. Au cours de l'entretien, elle sut innocemment glisser des vilenies sur la rivale exécrée. Elle dit, d'une voix douce, deux ou trois atrocités d'Annette,—de son physique, bien entendu! le moral est secondaire; même quand c'est l'esprit qu'on aime, c'est le corps qui fait l'amour. Noémi excellait à trouver dans la beauté d'une femme les traits qui la font voir laide, et qu'après avoir vus on ne peut plus oublier. Cette fois, elle se surpassa. Empoisonner l'image d'une rivale dans le regard d'un amant est une tâche inspirante.—Philippe ne broncha point.

Elle changea ses batteries. Elle défendit Annette contre certains propos, elle loua ses vertus:—(l'éloge est sans conséquence!)—Elle cherchait à le faire parler, se démasquer, s'engager sur le terrain où elle l'attendait. —Mais au bien comme au mal, Philippe resta indifférent.

Elle mit en œuvre ses agaceries amoureuses. Elle essaya de piquer la jalousie de Philippe, elle le menaça en riant, si jamais il la trompait, de lui en faire voir, non de toutes les couleurs, mais de toutes les nuances d'une même couleur.—Il ne sourit même pas et, alléguant une affaire, il se disposa à sortir.

Alors, la colère la reprit. Elle cria qu'elle savait tout, qu'il était l'amant d'Annette. Elle le menaça, l'injuria, elle le supplia, elle parla de se tuer. Il haussa les épaules et, lui tournant le dos, sans un mot, se dirigea vers la porte.—Elle courut après lui, le saisit par les bras, le força à se retourner, et, visage contre visage, d'une voix, altérée, elle lui dit:

—Philippe!... Tu ne m'aimes plus...

Il la regarda en face, lui dit:

—Non!

Et sortit.

Si Noémi était folle, elle devint possédée. Pendant quelques heures, sa tête extravagua de fureur insensée. Elle cherchait tous les moyens, absurdes, féroces, de se venger. Tuer Philippe. Tuer Annette. Se tuer. Déshonorer Philippe. Diffamer Annette. Faire souffrir Annette. Vitrioler Annette... Jouissance! La défigurer... L'atteindre dans son honneur. L'atteindre dans son enfant. Écrire, envoyer des lettres anonymes... Elle griffonna fiévreusement quelques lignes, déchira, recommença, déchira... Elle eût tout aussi bien mis le feu à la maison...

Mais elle ne le mit pas; se calmant peu à peu, ses forces se ramassèrent. Et son vrai génie de femme amoureuse entra en jeu.

Elle s'était rendu compte qu'elle ne pouvait rien sur Philippe, directement... Il le lui paierait, un jour!... Mais pour l'instant, il était inaccessible. Donc, agir sur Annette.—Elle se rendit chez Annette.

Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Elle était prête à tout. Elle avait mis son revolver dans son sac-à-main. Chemin faisant, elle jouait, dans sa tête, des scènes qu'elle éliminait ensuite. Car son instinct lui faisait entendre les réponses d'Annette et corriger son plan, à mesure. Et même au dernier moment, elle changea tout. Un flot de rage la soulevait, en montant l'escalier, courant presque, haletante; et elle serrait à travers l'étoffe l'arme dans sa main crispée.—Mais quand, la porte ouverte, elle se trouva devant Annette, d'un regard elle comprit... Un geste, un mot de violence; et Annette irritée n'en serait que plus implacable à suivre sa passion.

La colère de Noémi instantanément s'éclipsa. Et rouge, comme essoufflée d'avoir monté trop vite, elle se jeta en riant au cou d'Annette. Surprise de cette irruption, gênée de ces embrassades, Annette gardait sa réserve. Mais l'autre, déjà entrée, pénétrait sans façons dans la chambre à coucher, rapidement s'assurait que Philippe n'était point là; elle se posa sur le bras d'un fauteuil, disant de petits mots tendres à Annette, debout près d'elle et guindée. Et même, tout en causant, elle passait un de ses bras autour de la taille d'Annette et jouait avec sa collerette. Soudain, elle fondit en larmes... Annette, au premier moment, crut qu'elle jouait encore... Mais non! C'était sérieux, de vraies larmes...

—Noémi!... Qu'est-ce que vous avez?

Elle ne répondait pas, le visage appuyé contre le sein d'Annette, et continuait de pleurer. Annette, penchée sur ce gros chagrin, tâchait de le calmer. Enfin, Noémi, relevant la tête, au milieu de ses sanglots, gémit:

—Rendez-le-moi!

—Qui? demanda Annette, saisie.

—Vous savez!

—Mais...

—Vous savez, vous savez! Et je sais que vous l'aimez. Et je sais qu'il vous aime... Pourquoi me l'avez-vous pris?

Nouveaux pleurs. Annette, le cœur serré, entendait Noémi plaintivement rappeler la confiance, l'affection qu'elle lui avait donnée; et elle ne pouvait répondre, car elle-même s'accusait; et ces reproches douloureux, dénués de violence, frappaient juste. Cependant, comme Noémi disait avec amertume qu'Annette avait abusé de son amitié pour la tromper, elle essaya de se disculper, disant comment l'amour était venu malgré elle et l'avait subjuguée. Noémi, pour qui ces aveux étaient sans charme, chercha à les détourner; et, feignant d'aider Annette à se justifier, elle parut croire que Philippe était le principal coupable; elle en parla outrageusement. C'était soulager sa rancune, et tâcher de le rendre odieux, au moins suspect, à Annette. Mais celle-ci prit sa défense. Elle n'admettait point qu'on accusât Philippe de l'avoir provoquée. Il avait été franc. Elle, elle seule avait commis la faute de l'empêcher de parler. Et Noémi, haineuse, redoublant ses accusations, Annette lui tint tête. Le débat se fit âpre. On eût dit que des deux la vraie femme de Philippe fût Annette. Et brusquement, Noémi sans doute en prit conscience: elle perdit toute prudence et, reprise de rage, cria:

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