ROMAIN ROLLAND (continued 2)
Reading edition
Quand elle s'y arracha, après un long silence, elle se releva précipitamment, et, de ses mains devenues gauches, brusques, tremblantes, elle acheva, sans regarder, de plier la tenture commencée. Elle n'acheva même pas, elle la jeta dans un coffre, incomplètement roulée; et elle fuit de la pièce... Non, elle ne voulait pas rester avec ces pensées! Il valait mieux les écarter. Plus tard, elle aurait le temps de regretter le passé, quand elle serait elle-même du passé... plus tard, au crépuscule de sa vie. Pour l'instant, elle était trop chargée d'avenir, elle devait le porter. Ses rêves étaient devant... «Ce qui est derrière moi, je ne veux pas le savoir; il ne faut pas me retourner...»
Elle marchait dans la rue, pressant le pas, raidie, regardant droit au loin... les années, les années... la vie qui monte... celle de son enfant, la sienne, la vie nouvelle... l'Annette de demain.
Elle avait cette vision dans les yeux, le soir de son installation dans la maison de Sylvie. Sylvie, son magasin fermé, se hâta de monter chez sa sœur, afin de la distraire des regrets qu'elle lui supposait. Elle la trouva, allant et venant dans son étroit enclos, nullement fatiguée de l'exténuante journée, s'efforçant de faire tenir dans des placards trop petits son linge et ses vêtements; et, n'y parvenant pas, perchée sur un escabeau, les bras chargés de draps, regardant les rayons pleins, méditant un autre plan, elle sifflait comme un garçon—(une fanfare wagnérienne que, sans trop y penser, elle travestissait d'une façon burlesque).—Sylvie la considéra, et dit:
—Annette, je t'admire.
(Elle ne le pensait pas tout à fait).
—Pourquoi? demanda Annette.
—Si j'étais à ta place, ce que je ragerais!
Annette se mit à rire, et, toute à son affaire, lui fît signe de se taire.
—Je crois que j'ai trouvé... dit-elle.
Elle enfonça la tête et les bras dans le placard, rangea, dérangea, fourragea.
—Quand je le disais!... fit-elle... Je l'ai eu!...
(Elle s'adressait au placard bondé, rangé, soumis).
Elle descendit, victorieuse, de l'escabeau.
—Sylvie, dit-elle, rageoir! (elle lui tenait le menton), quand on était enfant, on jouait à bâtir une maison avec les dominos. Quand la maison tombait, est-ce que tu rageais?
—Je fichais les dominos par terre, dit Sylvie.
—Moi, je disais: Patatras! je vais en refaire une autre!...
—Dis tout de suite que tu secouais la table!...
—Eh! je n'en jurerais pas! fit Annette.
Sylvie l'appela:
—Anarchiste!
—Tiens! dit Annette, tu ne l'es donc pas?
Sylvie ne l'était pas. Elle entendait bien se fiche, s'il lui plaisait, de l'ordre et de l'autorité; mais il lui fallait un ordre et une autorité. Quand ce ne serait que pour les autres! Pour elle aussi, d'ailleurs: il n'y a de plaisir à se révolter que s'il y a une autorité. Et quant à l'ordre, Sylvie en était pourvue; elle ne chicanait l'ordre établi que parce qu'il n'était pas le sien. Mais qu'il fût établi, elle ne le lui reprochait pas. Un ordre doit être établi. Depuis qu'elle était, elle aussi, établie, patronne, et dirigeant pour son compte ses affaires, elle était pour l'ordre stable. Annette en fit la découverte, avec surprise.—Ce ne fut pas la seule. On ne connaît bien un autre que quand on le voit dans l'action journalière, qui bande les ressorts et montre au naturel ses mouvements et ses gestes. Annette n'avait vu Sylvie qu'à ses périodes oisives de détente flâneuse. Qui peut juger d'une chatte alanguie sur un coussin moelleux? Il faut la voir en chasse, les reins cambrés en arc, et le feu vert de ses yeux.
Annette vit Sylvie sur son terrain, le lopin qu'elle s'était taillé dans la jungle parisienne. La petite patronne avait pris le métier au sérieux, et elle ne le cédait à personne dans l'art de gérer ses affaires. Annette put l'observer à loisir, et de près: car, pendant les premières semaines qui suivirent l'emménagement, elle prenait ses repas chez Sylvie; il avait été convenu qu'on ferait ménage ensemble, jusqu'à ce que l'installation fût tout à fait terminée. Annette, de son côté, cherchait à se rendre utile, en participant à certains travaux de l'atelier. Elle voyait donc Sylvie, à toutes les heures du jour, soit avec les clientes, soit avec les ouvrières, soit seule en tête à tête; et elle remarquait en sa sœur des traits qu'elle ne connaissait pas, ou qui s'étaient accentués depuis deux ou trois ans.
La caressante Sylvie, sous son charmant sourire, ne cachait plus aux yeux pénétrants d'Annette une nature un peu sèche, qui, même dans ses emballements, savait où elle allait. Elle avait un petit personnel d'ouvrières, qu'elle menait supérieurement. Avec sa finesse d'observation et son air enjôleur, elle s'était choisi et attaché des dévouements en disponibilité. Telle sa première, Olympe, beaucoup plus âgée qu'elle, plus experte au métier, excellente travailleuse, mais dépourvue d'idées, incapable de se défendre; venue de sa province et perdue à Paris, grugée, bernée par les hommes, par les femmes, par les maîtres et par les camarades, elle ne manquait pourtant pas d'intelligence pour le voir, mais de force pour résister, et cherchait qui, sans la duper, profitât de son travail et la déchargeât de la peine de se diriger. Sylvie n'eut aucun effort à faire pour se l'asservir. Il fallait seulement veiller à la bonne entente parmi les dévouements rivaux qu'elle avait suscités dans son personnel, user adroitement de leur antagonisme pour stimuler leur zèle, et fonder, à l'instar d'un sage gouvernement, l'union des rivales sur le patriotisme du travail en commun. L'orgueil du petit atelier et le désir de se signaler aux yeux de la jeune patronne, les livraient à sa domination astucieuse qui, souvent, les faisait travailler jusqu'à épuisement. Elle donnait l'exemple; et l'on ne se plaignait pas. Une affectueuse bourrade, une moqueuse drôlerie, dont elles riaient aux éclats, relevait l'attelage fourbu, le faisait tenir jusqu'au bout. Fières de la patronne, elles l'aimaient jalousement.—Et elle, qui entretenait leur feu, restait indifférente. Le soir, après leur départ, elle parlait d'elles à sa sœur, d'un ton de froid détachement, qui choquait Annette. Au reste, serviable en cas de besoin, et, si elle les voyait souffrantes ou dans la peine, ne les laissant pas sans aide. Mais, souffrantes ou non, si elle ne les voyait pas, elle les oubliait. Elle n'avait pas le temps de penser aux absents. Elle n'avait pas le temps d'aimer longtemps. Une activité perpétuelle, tous ses instants occupés: toilette, ménage, manger, métier, essayages, bavardages, amours, amusements. Et tout,—jusqu'aux (jamais très longs) silences où, entre le mouvement du jour et le sommeil de la nuit, elle se trouvait seule, en face de soi,—tout avait un caractère précis. Pas un coin pour le rêve. Quand elle s'observait, elle restait l'œil clair et curieux qui épie les autres et qui se regarde comme un passant. Un minimum de vie intérieure: tout projeté en actes et en paroles. Le besoin qu'avait Annette de confession morale ne trouvait point là son compte. Elle était gênée dans ce plein jour perpétuel. Aucune ombre. Ou, s'il en existait—(il en existe en toute âme)—la porte était fermée dessus. Sylvie ne s'intéressait pas à ce qu'il y avait derrière la porte. Il s'agissait d'administrer exactement son petit domaine: jouir de tout, de son travail et de ses plaisirs, mais le tout à son temps, afin de n'en rien perdre, par conséquent sans passions, sans grands excès, parce que cette activité et ce «passage» perpétuels ne s'y prêtent pas, et même en suppriment la possibilité, d'avance. Pas de danger que ses amants lui fissent perdre la tête!
En vérité, elle n'aimait bien, elle n'aimait tout à fait qu'un seul être: Annette... Et comme c'était curieux! Pourquoi est-ce qu'elle l'aimait, cette grande fille, qui ne lui ressemblait en rien,—en presque rien?
Ah! ce «presque rien», c'était beaucoup, c'était (qui sait?) le plus important: le sang... Cela ne compte pas toujours entre gens de même lignée. Mais quand cela compte, quelle force secrète! C'est une voix qui nous souffle:
—Cet autre, c'est encore moi. Coulé en une autre forme, la substance est la même. Je me reconnais, mais autre, et possédé par une âme étrangère...
Et l'on veut se reconquérir sur cet usurpateur... Double attrait. Triple attrait: attrait de la ressemblance, attrait de l'opposition, et la guerre de conquête, qui n'est pas le moindre des trois...
Que de forces communes entre Annette et Sylvie! L'orgueil, l'indépendance, l'ordre, la volonté, la vie sensuelle! Mais de ces deux esprits, l'un tourné vers le dedans, l'autre vers le dehors,—les deux hémisphères de l'âme. Elles étaient constituées presque des mêmes éléments; mais chacune, pour des raisons obscures et profondes, qui tenaient à l'essence de la personnalité, en refoulait une moitié, n'en voulait voir qu'une seule,—celle qui émergeait, ou celle qui était submergée. Le rapprochement des deux sœurs dans une vie commune inquiétait la conscience habituelle que chacune avait de soi. Leur affection mutuelle se teintait d'hostilité. Et plus l'affection était vive, plus vive l'hostilité cachée: car elles se sentaient irréductibles l'une à l'autre. Annette, plus experte à lire dans ses arrière-pensées, et aussi plus sincère, était capable de les juger et de les réprimer: le temps était passé, où elle voulait absorber Sylvie dans son impérieux amour. Mais Sylvie gardait toujours un secret désir de dominer son aînée; et elle n'était pas fâchée que les événements lui eussent fourni le moyen d'affirmer sa supériorité. Revanche des inégalités du sort pendant la jeunesse des deux sœurs! Ce sentiment inavoué et sa tendresse réelle lui faisaient goûter une satisfaction, qu'elle dissimulait, à voir Annette travailler, sous sa direction, à l'atelier. Elle eût voulu l'enrôler. Elle la chargeait de recevoir ses clientes, de dessiner au fusain des garnitures de broderie; elle tâchait de lui persuader qu'elle pourrait s'assurer un emploi important, et même s'associer à elle, plus tard, dans son commerce.
Annette, qui percevait les raisons de Sylvie, ne tenait nullement à s'assujettir. Elle laissait tomber l'invite, ou, pressée par Sylvie, répondait qu'elle n'était pas bien faite pour ce métier. Sur quoi, Sylvie lui demandait ironiquement pour quel métier elle était donc faite? Ce lui était sensible. Quand on n'a jamais eu besoin de travailler pour vivre, et que la nécessité vient vous y forcer, il est pénible de ne pas savoir à quel travail on est bon, ni même si, malgré son instruction, on est bon à quelque travail. Il le fallait pourtant. Annette ne voulait pas rester à la charge de Sylvie. Certes, Sylvie ne l'eût pas montré: elle avait plaisir à aider sa sœur. Mais si elle était heureuse de dépenser pour Annette, elle savait ce qu'elle dépensait; sa main droite n'ignorait jamais ce que donnait la gauche. Annette l'ignorait encore moins. Elle ne pouvait supporter la pensée que Sylvie, faisant sa caisse, l'inscrivît (mentalement) à son débit... Diable soit de l'argent! Entre deux cœurs qui s'aiment, est-ce qu'il devrait compter? Il ne comptait pas dans les cœurs d'Annette et de Sylvie. Mais il comptait dans leur vie. On ne vit pas que d'amour. On vit aussi d'argent.
C'était là une vérité qu'Annette avait un peu trop méconnue. Elle ne fut pas lente à l'apprendre.
Elle se mit en quête d'une place, sans en parler à Sylvie. Et sa première idée fut d'aller trouver la directrice du collège de jeunes filles où elle avait fait ses études. Élève intelligente, riche, fille d'un père influent, elle avait été dans les faveurs de Mme Abraham, et se tenait assurée de sa sympathie. Cette femme remarquable, une des premières qui eût organisé l'enseignement féminin en France, avait de rares qualités d'énergie et de jugement, complétées—ou palliées (cela dépendait des cas)—d'un sens politique très froid, que bien des hommes auraient pu lui envier. Désintéressée pour elle même, elle ne l'était point pour son collège. Elle était libre-penseuse et même, sans l'afficher, ne cachait point un certain dédain anticlérical, qui ne pouvait nuire auprès de sa clientèle de filles de la bourgeoisie radicale et de jeunes israélites. Mais à la place des dogmes rejetés, on avait instauré une morale civique qui, pour manquer de base et de certitude, n'en était pas moins étroite et impérative. (Elle ne l'en était que davantage: car plus une règle est arbitraire, plus elle se fait rigide). Annette, grâce à sa situation mondaine, était intime avec la directrice et avait son franc parler; elle s'amusait à taquiner la fameuse morale officielle; et Mme Abraham, sceptique de nature, ne faisait pas de difficultés pour sourire de ces boutades de l'irrespectueuse gamine. Elle en souriait, oui bien, quand elles causaient à huis-clos. Mais aussitôt que la porte était ouverte et que Mme Abraham réintégrait son titre et son rang officiel, elle croyait, dur comme fer, aux Tables de la Loi laïque, qu'avait élaborées la moralité raisonnante de quelques pédagogues républicains. C'était assez dire que si sa conscience nue était indifférente à la morale conventionnelle, sa conscience habillée—sa conscience usuelle—blâmait sévèrement la conduite d'Annette. Car elle la connaissait: l'aventure avait fait le tour de la société.
Mais elle ne connaissait pas encore sa ruine. Et quand Annette se fit annoncer, elle n'eut garde de lui manifester ses pensées; il fallait d'abord savoir les motifs de la visite, et si le collège n'en retirerait pas quelque avantage. Elle lui montra donc bon visage, quoique un peu réservé. Mais à peine sut-elle qu'Annette venait en quémandeuse, elle se souvint du scandale, son sourire se figea. On peut bien accepter de l'argent d'une personne qu'on n'approuve point; mais on ne peut pas, décemment, lui en donner. Il ne fut pas difficile à Mme Abraham de trouver des raisons péremptoires pour écarter la candidature indiscrète. Point de place au collège. Et comme Annette demandait qu'elle la recommandât à d'autres institutions, Mme Abraham ne prit pas la peine de la payer de promesses vagues. Très diplomate, quand elle avait affaire à ceux que portait la roue de la fortune, elle cessait sur-le-champ de l'être, quand la roue les jetait en bas. Grave faute de diplomatie! Car il se peut que ceux qui sont en bas aujourd'hui, demain se retrouvent en haut; et le bon diplomate ménage l'avenir. Mme Abraham ne tenait compte que du présent. À présent, Annette se noyait: c'était regrettable, mais Mme Abraham n'avait pas l'habitude de repêcher ceux qui étaient à l'eau. Elle ne déguisa point la sécheresse de ses sentiments; et Annette n'abandonnant pas son ton de tranquille aisance et d'égalité (désormais) déplacée, Mme Abraham, afin de la ramener à une appréciation plus exacte des distances, déclara qu'elle ne pouvait, en conscience, la recommander. Annette, brûlante d'indignation, fut sur le point de la manifester; un éclair de colère passa: il s'éteignit; le dédain l'emporta; elle fut prise d'une de ces gamineries un peu diaboliques de jadis, un prurit de persifler. Elle dit, en se levant:
—Enfin, pensez à moi, si vous fondez un cours de morale nouvelle!
Mme Abraham la regarda, interloquée: l'impertinence était visible. Elle répliqua sèchement:
—L'ancienne nous suffit.
—Cela ne ferait pourtant pas de mal, de l'élargir un peu!
—Qu'y feriez-vous entrer?
—Un rien, dit Annette, tranquillement: la franchise, et l'humanité.
Mme Abraham, blessée, dit:
—Le droit à l'amour, sans doute?
—Non, répondit Annette, le droit à l'enfant.
Quand elle fut sortie, elle haussa les épaules, de sa bravade inutile... Stupide!... À quoi bon s'être fait une ennemie?... Elle rit, tout de même, de l'air vexé de son antagoniste. Une femme ne résiste pas au plaisir de rendre à une autre un affront. Bah! la femme Abraham ne resterait son ennemie que jusqu'au jour où Annette aurait reconquis son rang. On le reconquerrait!
Annette vit d'autres institutions; mais les places manquaient. Il n'y en avait pas pour les femmes. Les démocraties latines ne sont faites que pour les hommes; elles mettent parfois le féminisme sur leurs programmes; mais elles s'en méfient; elles n'ont point hâte de fournir des armes à celle qui demeure encore, à l'aurore du XXe siècle, la rivale asservie, mais qui ne le sera plus longtemps, grâce à la ténacité de la femme nordique. Pour qu'elles accueillent, en rechignant, la femme qui travaille et veut exercer ses droits, il faut que fasse pression l'opinion du reste du monde.
Annette aurait pu cependant être admise dans deux ou trois postes, si sa susceptibilité ne les lui eût fait manquer. On eût consenti à fermer les yeux sur sa situation irrégulière, si elle-même eût consenti à en donner une explication spécieuse: veuvage, divorce, à son choix; mais elle mit absurdement son orgueil, lorsqu'on l'interrogeait, à dire les choses comme elles étaient. Après deux ou trois échecs, elle ne s'adressa plus à des institutions, ni à l'Université; dans celle-ci, pourtant, elle avait laissé des sympathies: elle y eût trouvé des esprits assez larges pour l'aider sans blâme. Mais elle craignait d'être froissée. Elle était neuve encore au pays de misère. Sa fierté n'avait pas eu le temps de se faire des cals aux mains...
Elle chercha des leçons particulières. Elle ne voulait pas en quêter chez ses connaissances bourgeoises; elle préférait leur cacher ses démarches. Elle s'adressa à ces agences de placement—d'exploitation—clandestines, qui existaient alors à Paris. Elle n'eut pas l'habileté de s'y faire bien voir. Elle était dédaigneuse. On lui en voulait de se montrer difficile: elle prétendait choisir, au lieu d'accepter quoi que ce fût, comme tant de malheureuses, qui, munies de fort peu de titres, enseignent tout ce qu'on leur demande, à des prix de famine, en travaillant du matin au soir.
Enfin, elle trouva quelques étrangères, par l'entremise des clientes de Sylvie. Elle donna des leçons de conversation à des Américaines, qui la traitait aimablement, lui proposaient, à l'occasion, une promenade dans leur voiture, mais lui offraient un salaire dérisoire, et n'avaient même pas l'idée qu'on dût payer plus cher. Elles n'hésitaient pas à donner cent francs pour une paire de bottines; mais pour une heure de français, elles payaient un franc. (Il n'était pas impossible, en ces temps, de trouver vendeuse de leçons à cinquante centimes!)... Annette, qui n'avait pourtant pas le droit d'être exigeante, rejeta ces honteux traitements. Mais après avoir beaucoup cherché, elle ne découvrit guère mieux. La bourgeoisie aisée qui, pour l'éducation de ses enfants, consent à dépenser, sous l'œil de l'opinion, ce qu'exige l'enseignement quand l'enseignement est public, exploite sordidement les maîtres à domicile. Ici, nul ne vous voit. Et l'on a affaire à trop humble pour résister: un qui refuse, dix qui vous supplient de les accepter!...
Isolée, sans expérience, Annette était dans de mauvaises conditions pour se défendre; mais elle avait l'instinct pratique des Rivière, et aussi sa fierté, qui n'admettait point les humiliants salaires auxquels d'autres se pliaient. Elle n'était pas de l'espèce bêlante, qui gémit et consent. Elle ne gémissait pas, et elle ne consentait pas. Et contre toute attente, cette attitude lui réussit. L'espèce humaine est lâche; Annette avait une façon calme, un peu hautaine, de dire: non, qui coupait court aux marchandages; on n'osait pas la traiter comme on eût fait des autres; et elle obtint des conditions un peu moins misérables. Ce n'était guère. Il fallait bien des fatigues pour gagner ce qu'elle dépensait par jour. Ses élèves étaient disséminées dans des quartiers éloignés; et l'on n'avait encore à Paris ni autobus, ni métro. Quand elle rentrait le soir, ses pieds étaient douloureux, et ses bottines s'usaient. Mais elle était robuste, et elle goûtait une satisfaction à connaître la vie de travail pour le pain quotidien. Gagner son pain, c'était pour Annette une aventure nouvelle! Quand elle avait réussi, dans un de ces petits duels de volonté avec ses exploiteurs, elle était aussi contente de sa journée que ces joueurs qui, dans le plaisir de la partie gagnée, oublient l'insignifiance de l'enjeu. Elle apprenait à mieux voir les hommes. Ce n'était pas toujours beau. Mais tout vaut d'être connu. Elle entrait en contact avec le monde du labeur obscur. Contacts insuffisants toutefois, sans profondeur! Car si la richesse isole, la pauvreté n'isole pas moins. Chacun est pris par sa peine et par son effort. Et chacun voit dans l'autre, moins un frère de misère qu'un rival, dont la part est coupée aux dépens de la sienne...
Annette lut ce sentiment chez les femmes, avec qui elle se trouva en concurrence; et elle le comprit: car elle était, parmi elles, une privilégiée. Si elle travaillait pour ne pas être à charge à sa sœur, sa sœur n'en était pas moins là: elle était préservée des risques de la misère. Elle ne connaissait pas l'incertitude fébrile du lendemain. Elle jouissait de son enfant; nul ne prétendait le lui arracher. Comment comparer son sort à celui de cette femme, dont elle avait appris l'histoire,—une institutrice révoquée, parce qu'elle avait eu, comme Annette, l'audace d'être mère!—À vrai dire, elle avait été d'abord tolérée dans l'enseignement, à condition de dissimuler sa maternité. Exilée dans un poste de disgrâce, au fond d'une campagne, elle avait dû éloigner d'elle l'être de sa chair. Mais elle ne put s'empêcher de courir à lui, quand il était malade. Le secret fut divulgué, et la vertueuse campagne férocement s'égaya. L'autorité universitaire, bien entendu, sanctionna la justice populaire, en jetant sur le pavé les deux insoumis au Code. Et c'était à eux qu'Annette venait disputer leur maigre nourriture! Elle évitait de se présenter aux places que l'autre postulait. Mais on la préférait. Justement parce qu'elle les recherchait moins âprement, parce qu'elle en avait moins besoin. On n'estime pas ceux qui ont faim.—Aussi, les malheureuses qu'elle supplantait la traitaient en intruse qui les volait. Elles se savaient injustes; mais l'injustice soulage, quand on est victime de l'injustice. Annette découvrit la plus grande guerre,—la guerre des travailleurs, non pas contre la nature ou contre les circonstances,—non pas contre les riches, pour leur arracher le pain,—la guerre des travailleurs contre les travailleurs, pour s'arracher le pain, les miettes tombées de la table des riches ou du Crésus ladre, l'État... C'est la grande misère. Plus sensible chez les femmes. Surtout chez celles de ce temps. Car elles se montraient incapables encore de s'organiser. Elles en restaient à l'état de la guerre primitive, un contre un; au lieu d'associer leurs peines, elles les multipliaient...
Annette, se raidissant, avec le cœur qui saignait et, malgré tout, aux yeux une flamme de joie, marchait, soutenue dans son ingrate tâche, par la nouveauté de la tâche, la force à dépenser,—et la pensée de son petit, qui l'illuminait, tout le jour.
Marc passait le jour dans l'atelier de Sylvie. La tante Victorine s'était éteinte, peu après l'installation. Elle n'avait pu survivre à la perte du vieux foyer, des vieux meubles, des habitudes d'un demi-siècle quiet. Annette étant tenue, jusqu'au soir, hors du logis, Sylvie prenait l'enfant chez elle. Il était le chat de l'atelier, choyé par les clientes et par les ouvrières, furetant à quatre pattes, assis sous une table, ramassant des agrafes et des bouts de chiffons, dévidant des écheveaux, enroulant des pelotons, bourré de sucreries et beurré de baisers. C'était un petit garçon de trois à quatre ans, châtain doré comme Annette, resté un peu pâlot depuis sa maladie. La vie était pour lui un spectacle perpétuel. Sylvie aurait pu se souvenir de ses premières expériences, quand, assise sous le comptoir de sa mère, elle écoutait les clients. Mais les grandes personnes, du haut de leurs échasses, ont un champ de vision beaucoup trop différent pour savoir ce qu'agrippent les yeux d'un enfant. Et ses oreilles roses... Elles avaient de quoi s'occuper, dans l'atelier! Les langues s'en donnaient, rieuses, hardies, effrontées. La pruderie n'était point le péché de Sylvie et de son troupeau. Bien rire, bien médire, fait l'aiguille courir... On ne songeait pas au petit. Est-ce qu'il pouvait comprendre?... Il ne comprenait pas (c'était plus que probable), mais il prenait, il ne laissait rien perdre. L'enfant ramasse tout, tâte tout, goûte à tout. Gare à ce qui traîne! Vautré sous une chaise, il mettait dans sa bouche tout ce qui tombait de là-haut, les miettes de biscuit, des boutons, des noyaux; et il mettait aussi les mots. Sans savoir. Justement! Pour savoir! Et il les mâchonnait, chantonnait.....
—Petit cochon!...
C'était une apprentie qui lui arrachait des doigts un ruban qu'il suçait, ou bien, pour essayer, qu'il s'enfonçait dans le nez. Mais on ne lui arrachait pas les propos avalés. Il n'en faisait rien, pour l'instant; il n'avait rien à en faire. Mais ce n'était pas perdu.
Extirpé des dessous de meubles et de jupes, où il se livrait à de curieuses études sur les pieds qui frétillent et leurs doigts prisonniers qui se crispent dans les bottines, ramené aux usages et à la position normale dans le monde des grands, il restait immobile et sagement assis, sur un tabouret bas, entre les jambes de Sylvie. Ou bien, parce que la tante rarement demeurait en repos, d'une autre enjuponnée. Il appuyait sa joue contre l'étoffe chaude et, la tête renversée, il regardait, le nez en l'air, ces figures penchées, yeux plissés, aux prunelles mobiles, vifs, brillants, ces bouches qui mordent le fil, et l'on voit la salive, et la lèvre du bas (elle paraît en haut) qui est sucée par les dents, et le dessous des narines, qui a des filets rouges et se trémousse en parlant; et ces doigts qui couraient avec leur aiguillon; et brusquement, une main lui chatouillait le menton: il y avait un dé au bout, qui lui faisait froid dans le cou... Ici, comme tout à l'heure, rien n'était perdu pour lui: ces chauds et frais contacts, cette tiédeur duveteuse, ces lumières qui rougissent et ces ombres qui ambrent des morceaux de chair vivante, et cette odeur de femmes... Il n'en avait certes pas conscience, lui; mais sa multiple conscience, cette conscience à facettes qui est éparpillée à la périphérie de l'être d'un enfant, enregistrait au passage les empreintes sur son rouleau... Ces femmes ne se doutaient pas que, des pieds à la tête, leur image s'imprimait sur cette petite plaque sensible. Seulement, il ne les voyait que par morceaux; et des morceaux manquaient: ainsi que dans un puzzle, dont les pièces sont mêlées. De là, ses bizarres et fugaces préférences, aussi vives que variées, qui semblaient capricieuses, et qui étaient moins inconstantes que partielles. Bien malin eût pu dire ce qui en chacune de ces femmes l'attirait! En vrai chat du foyer, c'était la douceur des mains plus que la personne entière qu'il aimait. Et c'était l'ensemble de ces douceurs, le foyer, l'atelier. Il était égoïste, avec candeur. (Et bon droit: le petit constructeur avait d'abord à rassembler son moi). Égoïste sincèrement, jusque dans ses caresses. Car il était caressant, parce qu'il voulait plaire, et parce qu'il y trouvait plaisir. Aussi ne l'était-il qu'avec celles qu'il avait élues.
Sa grande favorite fut, dès les premiers temps, Sylvie. Son instinct d'animal domestique avait tout de suite perçu qu'elle était le dieu du foyer, le maître qui dispense le manger, les baisers, la couleur de la journée, et qu'il est bon de courtiser. Mais le meilleur encore est d'en être courtisé. Et le petit avait su remarquer que ce privilège lui était attribué. Il ne doutait point d'ailleurs que ce ne fût mérité. Il recevait donc, sans surprise, mais avec satisfaction, l'hommage agréable et flatteur qui lui était rendu par la souveraine de l'atelier. Sylvie le gâtait, l'adulait, s'extasiait sur ses gestes, sur ses pas, sur ses mots, son esprit, sa beauté, sa bouche, ses yeux, son nez; elle l'offrait à l'admiration de ses clientes et se pavanait de lui, comme si elle l'eût pondu. À la vérité, elle l'appelait aussi:
—Petit voyou! Serin guinos!
Et d'aventure, elle le mouchait, torchait, claquait. Mais d'elle, il ne le trouvait pas blessant, et même, (quoiqu'il protestât hautement), pas trop désagréable. N'est pas fessé qui veut, par la main de la reine! D'une autre, «Dieu de Dieu!» (une de ses miettes d'atelier), il ne l'eût pas admis!... Et puis, même sans son sceptre, Sylvie avait pour lui un charme. Dans son puzzle féminin, fait des unes et des autres, elle lui avait fourni le plus grand nombre des morceaux; il aimait à se serrer dans sa robe, la tête contre son ventre, à écouter sa voix, (il l'entendait rire, au travers de son corps); ou bien à grimper après ses hanches, jusqu'à ce qu'il arrivât au haut; et alors, des deux bras, noué autour de son cou, il se frottait le nez, les lèvres et les yeux, le long de la joue douce, et là, près de l'oreille, dans ces petits frisons, très blonds, qui sentent bon. Ce qu'est l'œil pour l'esprit des grands, le toucher l'est pour celui des enfants. Il est le talisman qui permet de voir hors du mur, et de tisser au dedans le rêve des choses qu'on a cru voir, l'illusion de la vie. L'enfant filait sa toile. Et sans savoir ce qu'étaient ces frisons blonds, cette joue, cette voix, ce rire, cette Sylvie, et ce qu'il était, «moi», il pensait:
—C'est à moi.
Annette revenait, le soir. Elle était affamée. Tout le jour, elle avait marché dans un désert sans eau, un monde sans amour. Tout le jour, elle avait marché, les yeux tournés vers la source que, le soir, elle retrouverait. Elle l'entendait chanter; par avance, elle y baignait ses lèvres; et il aurait pu se faire qu'un passant dans la rue s'attribuât le sourire que cette belle femme pressée adressait à l'image de son enfant. Comme le cheval qui sent l'avoine, son pas s'accélérait, à mesure qu'elle se rapprochait de la maison de Sylvie; et lorsque enfin elle rentrait, riant d'amour avide, si harassée qu'elle fût, elle remontait en courant l'escalier. La porte s'ouvrait; elle faisait irruption et fondait sur le petit; elle l'enlevait dans ses serres, l'étreignait, le becquetait furieusement sur un œil, sur le nez, sous le nez, n'importe où ça se trouvait, tout ce qu'elle attrapait; et sa joie impétueuse s'exprimait à grand bruit. Lui, qui était en train de jouer, ou, confortablement installé sur un pouf rembourré, s'amusait gravement à faire des raies avec la craie, ou bien à emmêler des fils de toutes les couleurs, il n'était pas content de cette invasion. Cette grande femme brusque, qui entrait sans crier gare, qui l'empoignait, le tripotait, lui braillait dans l'oreille, qui l'étouffait de baisers,... il n'aimait pas cela! Qu'on disposât de lui sans sa permission, non, c'était indignant! Il ne l'admettait point. Il se débattait, maussade; mais elle n'en était que plus enragée à le secouer, à le bicher; et de rire, et de crier!... Tout lui déplaisait en elle: ce manque d'égards, ce bruit, cette violence... Il comprenait très bien qu'elle l'aimât, l'admirât, et même qu'elle le baisât. Mais il faut plus de manières! D'où est-ce qu'elle sortait? Sylvie et ses demoiselles étaient plus distinguées. Lorsqu'elles jouaient avec lui, même quand elles riaient, criaient, ce n'étaient pas ces clameurs et cette brutalité de vous prendre et de vous embrasser! Il s'étonnait que Sylvie, qui savait si bien laver la tête à ses sujettes, ne donnât pas une leçon de maintien à cette mal-élevée, et qu'elle ne le défendît pas contre de telles privautés. Mais Sylvie au contraire prenait avec Annette un ton d'égalité affectueuse qu'elle n'avait pas pour les autres, et elle disait à Marc:
—Allons, sois plus gentil! Embrasse ta maman!
Sa maman! Sans doute, il le savait. Mais ça n'est pas une raison! Oui, elle était aussi une puissance domestique. Il était encore trop près de la chaleur du sein, pour ne pas avoir gardé dans sa bouche gourmande le goût sucré du lait, et dans son corps d'oiseau l'ombre dorée de l'aile qui l'abritait. Plus près encore, dans les nuits de maladie, où l'invisible ennemi serrait le cou de l'oiselet, la tête penchée sur lui de la grande protectrice... Sans doute, sans doute! Mais, pour l'instant, il n'en avait plus besoin. S'il gardait ces souvenirs, et cent autres, dans son grenier, il n'en avait pas l'emploi maintenant. Plus tard, peut-être, on verrait... Maintenant, chaque instant lui apportait une manne nouvelle; il avait assez à faire de la recueillir, toute. L'enfant est ingrat, par nature. Mens momentanea... Si vous croyez qu'il a le temps de se rappeler ce qui fut bon hier! Ce qui est bon pour lui, c'est ce qui est bon aujourd'hui.—Aujourd'hui, Annette avait le grand tort de se laisser éclipser par d'autres plus agréables et même plus profitables, aux yeux de Marc. Au lieu d'aller se promener Dieu sait où! et de faire, le soir, des apparitions déplacées, que ne restait-elle, comme Sylvie et les autres, tout le jour occupées de Marc et lui faisant la cour! C'était tant pis pour elle.—Donc, il condescendait tout juste à subir les effusions d'Annette, à répondre à la pluie de folles questions amoureuses quelques oui, non, bonjour, bonsoir, ennuyés et distants; et puis, fuyant l'averse et s'essuyant la joue, il retournait à ses jeux ou aux genoux de Sylvie.
Annette ne pouvait pas ne pas voir que Marc lui préférait Sylvie. Sylvie le voyait mieux encore. Elles en riaient toutes deux; toutes deux semblaient n'y pas attacher une ombre d'importance. Mais dans le fond, Sylvie était flattée, et Annette jalouse. Elles se gardaient bien de se l'avouer. Bonne fille, Sylvie obligeait l'enfant mal gracieux à embrasser Annette. Annette avait peu de joie de ces embrassements obligés; Sylvie en avait davantage. Elle ne se disait pas qu'elle volait le jardin du pauvre, et qu'après, elle en offrait royalement quelques fruits. Mais ce qu'on ne dit point, afin de ne pas se charger de scrupules fâcheux, on ne le savoure que mieux, à bouche close. Et sans malice aucune, Sylvie goûtait plus de plaisir à se faire cajoler par le petit et pensait davantage à afficher son pouvoir sur lui, quand Annette était là. Annette, affectant de plaisanter, disait, d'un ton dégagé:
—Loin des yeux, loin du cœur.
Mais son cœur ne le prenait pas en plaisantant. Il manquait d'ironie. Annette n'avait d'humour que dans son intelligence. Elle aimait comme une bête, bêtement. C'est pénible d'être femme parmi les femmes, et de devoir se cacher. On ferait rire de soi, en montrant son pauvre cœur affamé. Annette, devant les autres, jouait l'amour blasé, causait de sa journée, des gens qu'elle avait vus, de ce qu'elle avait appris, dit, ou fait,—bref, de tout ce qui lui était indifférent, (oh! tellement!...)
Mais la nuit, rentrée chez elle, dans son appartement, seule avec son enfant, elle pouvait s'en donner tout son soûl, du tourment! De là joie, aussi, de la passion, par torrents. Plus de précautions à prendre. Personne de qui se cacher. Elle l'avait, à elle seule, son fils, elle le tenait tout entier. Elle en abusait un peu; elle le fatiguait de sa tendresse folle. Comme ici, loin de Sylvie, il n'était pas le plus fort, le petit politique ne manifestait pas son dépit: jusqu'au lendemain matin, il devait ménager cette mère extravagante. Il usait de tactique: il feignait de tomber de sommeil. Il n'avait pas beaucoup à feindre; le sommeil venait vite, après les journées remplies. Tout de même il n'était pas encore venu, quand, aux bras de sa mère, livré comme un agneau, les yeux clos, Marc semblait anéanti. Il fallait bien qu'Annette, interrompant son ramage, le portât au lit; et le petit farceur, dans le demi-sommeil, d'où de degré en degré, (ou plutôt, sur la rampe), il se laissait glisser jusqu'au bas de l'escalier, riait sous cape de voir entre ses cils la crédule maman qui, muette, l'adorait. Il avait le sentiment de sa supériorité, il lui en savait gré; et même il arrivait que, dans un élan, il jetât ses petits bras autour du cou de l'agenouillée. Par une telle surprise, Annette était payée de ses peines. Mais l'enfant, économe, ne la renouvelait pas souvent. Et Annette devait s'endormir sur sa faim. Ce n'était pas avant de s'être retournée dans son lit, bien des fois, écoutant respirer le petit et remuant ses pensées enfiévrées... Il ne l'avait pas bien embrassée... Elle se disait:
—Il ne m'aime pas...
Son cœur se serrait. Mais elle se reprenait aussitôt:
—Qu'est-ce que je vais inventer?...
Il fallait refouler sur-le-champ cette idée. Comment est-ce qu'on vivrait, avec? Non, ce n'était pas vrai... Bon petit, qu'elle accusait!... Elle se hâtait de rechercher, parmi ses souvenirs, ce qu'elle avait de meilleur, les gentillesses de l'enfant et ses câlineries. À des images évoquées, elle l'eût bien arraché de son lit pour l'embrasser... Mais chut! ne le réveillons pas!... Ce délicieux petit souffle!... Mon trésor!... Comme ce sera bon, plus tard!...
Car Annette—(le présent étant décidément un peu maigre)—se créait, pour le compléter, un avenir d'intimité maternelle avec un fils, conforme à ses désirs. Elle avait besoin de l'idole, pour absorber les forces de sa nature, qui depuis quelque temps, de nouveau, l'inquiétaient.
Ce n'était plus la mélancolie inquiète, cette dépression neurasthénique, qui avait précédé la maladie de l'enfant, et que la maladie de l'enfant avait dérivée,—ces jours de la vie qui chôme, où elle se sentait vidée de forces et d'intérêt: la mer étale, avant le reflux...
C'était le retour du flux océanique. Il s'annonçait par un grondement de flots, un resurgissement nocturne. La maternité avait, pour un temps, assouvi les éléments passionnés. La fatigue matérielle d'une vie de travail leur opposait un barrage. Mais, dans l'ombre amassés, ils battaient contre le rocher. L'âme, dont la croissance monte en serpentant le long des cercles de la vie, se trouvait revenue dans un état voisin de celui où elle avait passé, quatre ou cinq ans avant, entre l'été brûlant de l'hôtel des Grisons et le printemps d'amour avec Roger Brissot. Voisin, mais pas le même. On revient en tournant au-dessus du passé; on n'y redescend plus. L'être d'Annette avait mûri. Son trouble n'avait plus l'aveugle candeur de la jeune fille. Elle était femme; ses désirs étaient aigus et clairs. Elle savait où ils la menaient. Et si elle ne voulait pas le savoir, c'était précisément qu'elle le savait. Sa volonté n'avait pas moins mûri que sa chair. Tout était devenu plus riche. Et tout avait pris un accent passionné.
Aussi, la réapparition de ces démons familiers,—redoutés,—fut un midi orageux qui s'amasse. Pesant silence, silence gros des tumultes à venir. Il succédait à l'insouciante joie, aux chagrins insouciants de la jeune matinée. Les ombres, jusqu'alors, sur le visage d'Annette, glissaient sans s'arrêter. Maintenant, elle était tendue. Quand elle ne s'observait pas, en société, ou qu'elle n'était pas distraite par la présence de l'enfant, elle tombait dans le mutisme, une barre entre les sourcils. Si elle s'en apercevait, elle s'éclipsait sans bruit. Qui se fût inquiété d'elle l'eût trouvée dans sa chambre, rangeant, faisant son lit, retournant le matelas, frottant les meubles ou les carreaux, dépensant plus de mouvement qu'il n'était nécessaire, et ne parvenant pas à étouffer l'esprit, qui bruissait. Elle s'arrêtait, au milieu d'un geste, debout sur une chaise, un chiffon à la main, ou penchée sur l'appui de la fenêtre. Alors, elle oubliait tout, non seulement le passé, mais aussi le présent, les morts et les vivants, et jusqu'à son enfant. Elle voyait sans voir, elle entendait sans entendre, elle pensait sans penser. Une flamme qui brûle dans l'espace nu. Une voile au vent du large. Elle sentait le grand souffle qui passait dans ses membres; et le navire vibrait, de toute sa mâture... Puis, de l'illimité ressortait le visage des choses qui l'entouraient. De la cour de maison sur laquelle Annette était penchée, montaient des bruits familiers; elle reconnaissait la voix de l'enfant au parler chantant. Mais son rêve ne s'interrompait pas; il prenait un autre cours... C'était un chant d'oiseau dans une après-midi d'été... Ô cœur ensoleillé, quelle somme d'amour tu as encore à donner! Prendre à pleins bras le monde!... Trop lourd butin... La conscience lâchait prise; elle retombait dans le gouffre incandescent, où n'était plus ni chant, ni voix d'enfant, ni Annette... rien qu'une vibration puissante de soleil...
Annette se réveillait, accoudée sur l'appui de la fenêtre.
Mais la nuit, les rêves obsédants, disparus depuis la naissance de Marc, avaient repris possession du logis. Ils venaient par groupes de trois ou quatre, qui se succédaient sans arrêt. Annette roulait de l'un à l'autre, étage par étage. Elle se levait, le matin, brisée, brûlée, dix nuits en une. Et elle ne voulait pas se rappeler ce qu'elle avait rêvé....
Ceux qui entouraient Annette avaient remarqué son front soucieux et ses yeux absorbés; ils ne comprenaient pas ce brusque changement, mais ils ne s'en inquiétaient point; ils l'attribuaient à des causes extérieures, aux difficultés matérielles. Pour Annette, ces périodes de trouble étaient une saison de profond renouvellement. Elle ne leur rendait pas justice, car elle en portait le poids de gestation, plus angoissant que celui de la maternité. C'était aussi une maternité: celle de l'âme cachée. L'être est enfoui comme un grain au fond de la substance, dans l'amalgame d'humus et de glaise humains, où les générations ont laissé leurs débris. Le travail d'une grande vie est de l'en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et souvent, l'accoucheuse est la mort.
Annette avait l'angoisse secrète de l'être inconnu qui sortirait d'elle, un jour, en la déchirant. Prise de honte par accès, elle s'enfermait dans une retraite tumultueuse, en tête à tête avec l'Être immanent; et leurs rapports étaient hostiles. L'air était saturé d'électricité; des souffles se levaient et retombaient dans l'immobilité. Elle savait le danger. Sa conscience avait beau laisser dans l'ombre ce qui la gênait. «Dans l'ombre», c'était encore elle, c'était dans son logis. Et de savoir son logis peuplé, du haut en bas, d'êtres qu'on ne connaît pas, n'était point rassurant...
—Tout cela... Je suis tout cela... Mais qu'est-ce que cela veut de moi?... Qu'est-ce que je veux, moi?
Elle se répondait:
—Tu n'as plus rien à vouloir. Tu as.
Sa volonté raidie tournait toute sa violence d'amour vers l'enfant. Ces retours de passion maternelle n'étaient pas très heureux. Anormale, excessive, maladive,—(car cette passion procédait d'un essai impossible d'aiguillage sur une voie, qui n'était pas la leur, d'instincts fort différents qui ne se laissaient pas tromper)—elle ne pouvait mener qu'à des déceptions. Elle écartait l'enfant. Marc se rebellait contre cet accaparement. Il ne cachait plus sa maussaderie à sa mère. Il la trouvait «tannante»; et il le lui disait, en de petits monologues courroucés, qu'heureusement Annette n'entendait pas, mais que Sylvie surprit un jour, et dont elle le gronda, en riant aux éclats. Marc, dans un coin de porte, causant avec le mur, disait, en faisant de petits gestes péremptoires:
—J'en ai marre, de cette femme-là!...
On écrit toujours l'histoire des événements d'une vie. On y croit voir la vie. Ce n'est que son vêtement. La vie est intérieure. Les événements n'agissent sur elle qu'autant qu'elle les a choisis, on serait tenté de dire: produits; et dans bien des cas, c'est l'exacte vérité. Vingt événements passent, chaque mois, à notre portée; ils ne comptent pas pour nous, parce que nous n'en avons que faire. Mais qu'un d'eux nous atteigne, il y a gros à parier que nous lui avons épargné la moitié du chemin: nous allions au devant. Et si le choc déclenche en nous un ressort, ce ressort était bandé, il attendait le choc.
Vers la fin de 1904, la tension morale d'Annette tomba, et les transformations qui s'opérèrent en elle parurent coïncider avec certains changements qui, au même moment, s'effectuaient autour d'elle.
Sylvie se mariait. Elle avait vingt-six ans, elle avait suffisamment goûté des joies de la liberté; elle jugeait le moment venu de goûter de celles du ménage. Elle ne se pressait pas de choisir. L'étoffe d'un amant n'a pas besoin de durer, il suffit qu'elle plaise. Mais un bon mari doit être en bon drap résistant. Certes, Sylvie entendait qu'il fût aussi plaisant. Mais il y a plaire et plaire. Pour choisir le mari, il ne s'agit pas d'emballement. Sylvie consultait la raison, et même la raison sociale. Son commerce allait bien. Sa maison—Sylvie: (Robes et manteaux)—s'était acquis, auprès d'une clientèle select de la moyenne bourgeoisie, une réputation justifiée d'élégance et de style, à des prix modérés. Elle en était arrivée à un point de ses affaires, qu'elle ne pouvait dépasser seule. Pour atteindre au delà, il lui fallait s'associer d'autres forces, joindre à son atelier de couture féminine un atelier de tailleur, qui lui permît d'élargir le cercle de ses opérations.
Elle chercha autour d'elle, sans rien confier à personne, celui qui pourrait le mieux répondre à ses desseins. Elle fit posément son choix; et le choix fait, elle décida d'épouser. L'amour viendrait après. Il aurait aussi sa place: Sylvie n'eût pas épousé un homme qu'elle n'eût pu aimer. Mais l'amour faisait l'appoint. Les affaires, en premier.
L'objet du choix se nommait Selve (Léopold); et du premier coup d'œil, la petite patronne avait décidé le titre, le nom-fanal de la nouvelle maison:—Selve et Sylvie.—Mais bien que le nom ne soit jamais, pour une femme, de médiocre importance, Sylvie n'était pas si folle que de se contenter d'un nom; et Selve (Léopold) était un parti sérieux. Plus très jeune, trente-cinq ans bien marqués, assez bel homme, comme on dit en style populaire,—ce qui veut dire, en somme: assez laid, mais solidement bâti,—d'un blond roux, le teint fleuri, il était premier coupeur chez un grand tailleur, habile dans son métier, gagnant bien, rangé, pas noceur: Sylvie avait pris ses informations; l'affaire était conclue... Dans la tête de Sylvie. Elle n'avait pas consulté Selve. Mais l'assentiment de l'élu était le cadet de ses soucis. Elle se chargeait de l'obtenir.
Selve ne l'eût point cherchée. Ami de son bien-être et de ses habitudes, bon homme, point ambitieux, et assez égoïste, il était résolu à rester célibataire, et il ne songeait pas à quitter sa place secondaire, mais lucrative et sans responsabilité, chez un patron qui savait son prix. Sylvie eut bientôt fait de bouleverser ses projets et sa tranquillité. Elle le rencontra—elle se fit rencontrer—à une exposition d'automne, où elle était venue, comme lui, pour étudier les modes qu'ils contribuaient à lancer. Elle était entourée, et, sans prêter attention à Selve, elle commença par distribuer ses sourires et ses malicieuses reparties à trois ou quatre jeunes hommes très épris. Puis, après qu'il eut amèrement dégusté cette grâce et cet esprit qui n'étaient pas pour lui, il s'aperçut brusquement qu'il était devenu l'objet de ses faveurs: elle ne parlait plus qu'à son adresse; les autres ne comptaient plus. Il fut d'autant plus touché de ce revirement soudain qu'il l'attribua à son mérite personnel. De ce coup, il fut pris. Adieu ses résolutions!
À quelque temps de là, Sylvie pria Annette de lui tenir compagnie, le soir, après dîner, à l'heure où il n'y avait personne à l'atelier.
—Je t'ai demandé de venir, dit-elle, parce que j'attends quelqu'un.
Annette s'étonna:
—Eh! qu'as-tu besoin de moi? Ne peux-tu le recevoir seule?
Sylvie, gravement, dit:
—Je trouve que c'est plus convenable.
—Voilà un accès de convenances qui a mis le temps à venir!
—Mieux vaut tard que jamais, dit Sylvie, pince-sans-rire.
—Tu me contes des balivernes. À d'autres!
Sylvie dit:
—Justement.
Annette la menaça du doigt:
—C'est à d'autres que tu en as? Eh bien, qui est cet autre?
—Le voilà.
Selve (Léopold) sonna. Il parut dépité de ne pas trouver Sylvie seule; mais il fit bonne figure, en homme bien élevé. Il n'était pas facile de se montrer à son avantage, seul en face de deux jeunes commères, passablement inquiétantes, et qui étaient d'entente. Il se sentait guetté par ces deux paires d'yeux. Après quelques galanteries un peu lourdes, dont Annette, par politesse, eut son lot, il parla des affaires, du métier, de sa vie occupée. Annette, charitablement, lui posait des questions, d'un air intéressé. Il devint plus confiant, et conta les difficultés de sa carrière, ses déboires, ses succès; et il ne manquait aucune occasion de se faire valoir. Il semblait simple, cordial, suffisant; il jouait cartes sur table. Plus prudente, Sylvie, avant de jouer, regardait dans le jeu de l'autre. Annette, bientôt reléguée à l'arrière-plan, et suivant la partie, s'étonnait moins de l'habileté de sa sœur que de la modestie de son choix. Sylvie n'eût pas eu de peine à trouver un parti plus reluisant. Elle ne le voulait point. Elle se méfiait des hommes trop beaux et trop brillants. Elle n'eût pas pris (cela va de soi) un magot, ni un sot. In medio... Elle entendait se choisir un second avisé, et non pas un premier. Elle savait que chacun, dans le mariage, doit donner et veut prendre: c'est l'offre et la demande. Sa demande à elle était de rester la maîtresse chez soi.—Et quelle était sa demande, à lui?—Ah, le pauvre garçon! C'était d'être aimé, pour lui, pour ses beaux yeux... Il ne s'en faisait pourtant pas accroire, il savait qu'il n'était ni beau ni attrayant. Mais sa faiblesse était de vouloir être épousé par amour... Ridicule, n'est-ce pas? Il en haussait les épaules, car il n'était pas sot, ce gros naïf, averti par la vie, et sceptique à l'égard des femmes, comme le sont les trois quarts des Français. Mais le besoin du cœur est si fort! Ce stupide besoin!... «Et pourquoi ne serais-je pas aimé? J'en vaux d'autres qui le sont!...» Ainsi, il était, tour à tour, presque humble, et presque fat. Toujours quêtant. Ce n'était pas adroit... Et qu'il le laissât voir! Car elle l'avait bien vu, la fine mouche. Et à ces gros yeux bleus au globe un peu saillant, qui demandaient:
—M'aimez-vous?... elle faisait les yeux doux, qui ne disaient pas non, qui ne disaient pas oui,—parce que l'incertitude alimente l'amour.
Quand les sœurs se retrouvèrent seules, Annette dit à Sylvie:
—Ne joue pas trop avec lui!
—Pourquoi pas? dit Sylvie, se mirant. L'enjeu en vaut la peine.
—Alors, c'est sérieux?
—Très sérieux.
—Je ne te vois pas mariée.
—Bon! je compte que tu me verras encore deux ou trois fois...
—Je n'aime pas que tu ries avec ces choses.
—Et de quoi rirait-on? Espèce d'Armée du Salut! Allons, Madame Booth,—(elle prononçait: «Botte»)—ne fronce pas tes beaux sourcils! Je ne songe pas à changer, avant d'avoir essayé. Je me marie, pour que ça dure. Mais si ça ne durait pas, il faut savoir se résigner.
—Je ne suis pas inquiète pour toi, dit Annette.
—Vraiment? Merci pour l'autre! Il a fait ta conquête?
—Il ne te vaut pas, Sylvie. Mais je ne voudrais pas que ce brave homme, un jour, tu le fisses souffrir.
Sylvie souriait, montrant les dents à son miroir:
—Souffrir! Chacun fait souffrir l'autre, ce n'est pas une affaire! Bien sûr qu'il souffrira!... Le pauvre homme! Je voudrais être à sa place... Allons, ne t'inquiète pas de lui! Crois-tu que je ne sache pas sa valeur, à mon Adonis? Elle n'est pas éclatante, mais elle est de bon poids. Je m'y connais. Je n'irai pas le lui dire, parce qu'il ne faut jamais gâter les hommes: ce serait leur laisser croire qu'ils ont des droits sur nous. Mais pour moi, j'en tiens compte. Je n'aurais pas la sottise de me faire du tort, en lui faisant du tort. Et si je ne réponds pas de ne pas le faire enrager—(ce sera excellent pour qu'il maigrisse un peu)—je ne le mettrai sur le gril qu'autant qu'il sera nécessaire. Bien entendu, à condition que je n'aie pas à m'en plaindre! Autrement, ce serait pain bénit de lui rendre son dû. Et je paye comptant. Je suis honnête marchande: je ne trompe mes clients que juste ce qu'il faut pour vivre. A moins qu'ils n'aient la prétention de me mettre dedans. Alors, je les y mets. Et comment!
—Dire, s'exclama Annette, qu'on ne pourra jamais obtenir qu'elle parle sérieusement!
—La vie ne serait pas tenable, fit Sylvie, si l'on devait dire les choses sérieuses sérieusement!
Léopold ne tarda pas à revenir; et Sylvie ne le laissa pas languir. Elle eut vite fait le tour des positions de l'ennemi et reconnu, derrière ses travaux de défense, ses armes et bagages et ses approvisionnements, avant de se rendre à bon escient. Elle l'amena sans peine à ses propres projets. Jusqu'à son dernier jour, Léopold conserva l'illusion que c'était lui qui avait conçu l'idée de fonder la grande maison de couture:—Selve et Sylvie.—
Le mariage fut fixé au milieu de janvier, époque où le travail est un peu ralenti. Les semaines qui précédèrent furent un joyeux temps pour l'atelier. Léopold, radieux, régalait toute la bande, les emmenait au théâtre, ou au cinéma. Elles avaient toutes un tel besoin de rire! Quand l'une d'elles se marie, c'est comme si elle amenait le mariage dans la maison. Et chacune des autres accueille le visiteur, en lui chuchotant:
—N'oublie pas! La prochaine fois, c'est mon tour...
Annette fut gagnée par la joie générale. Au lieu d'en sentir plus vivement sa vie manquée, elle se demandait ce que ses peines étaient devenues. Elles avaient glissé, comme le long des hanches une chemise. Ô jeune corps! Le chagrin ne te tient pas à la peau... Ce n'était pourtant pas que ce mariage l'enchantât. Elle avait aimé trop tendrement sa sœur, pour qu'il n'y eût pas quelque mélancolie à la voir s'éloigner davantage. Et ce n'était pas un spectacle agréable, cette jolie fille qui se donnait à cet homme un peu vulgaire... Annette avait eu pour Sylvie d'autres rêves. Mais de nos rêves, les autres n'ont que faire. Leur façon d'être heureux est la leur, non la nôtre. Ils ont raison...
Sylvie était satisfaite. L'affection de Léopold, l'admiration qu'il lui témoignait, touchaient sa vanité et, peu à peu, son cœur. Comme elle l'avait dit à sa sœur, elle appréciait le sérieux caractère de celui qu'elle avait choisi. Il serait un compagnon solide, pas gênant; bien qu'elle n'eût pas l'intention d'abuser—(mais on ne sait jamais!)—elle était assurée de ne s'être point donné un comptable de sa conduite trop vétilleux. Léopold ne tenait pas à connaître Je passé de Sylvie; il lui faisait confiance; et elle lui en savait gré. L'expérience de la vie n'avait pas laissé à Léopold beaucoup d'illusions, ni surtout d'intransigeance; elle l'inclinait à prendre pour son usage et à accepter pour celui d'autrui, comme règle de conduite, un égoïsme cordial d'honnête homme sceptique, affectueux, pas exigeant, qui ne demande pas aux autres plus que lui-même ne peut donner.
Sylvie se trouvait, en somme, bien plus proche de lui que d'Annette. Elle aimait davantage Annette. Mais Annette homme—(elle le lui dit en riant)—elle ne l'eût pas épousée! Non, non, ça aurait mal tourné!...
Selve lui inspirait toute sécurité. Cette impression reposante la dispensait de songer à lui: elle songeait à la noce, à la toilette qu'elle se ferait, à son futur ménage, aux grands projets de commerce. Et c'était un parfait contentement.
La noce eut lieu, un jour d'hiver rayonnant. Selve emmena tout son monde dans le bois de Vincennes. De joyeuses parties s'organisèrent. Annette s'y mêla gaiement. En d'autres temps, le côté bruyant et un peu vulgaire de ces réjouissances lui eût été sensible. Il ne le lui fut pas, en ce moment. Elle riait avec ces braves garçons et ces vaillantes filles qui se donnaient cette journée de liesse entre leurs jours de labeur. Elle prit part à leurs jeux, et elle enchanta tout le monde par son entrain. Sylvie, qui l'avait connue froide et dédaigneuse, la regardait courir et s'amuser franchement. La voilà qui jouait au colin-maillard, les yeux sous le bandeau, rouge d'animation, bouche ouverte et riant, et le menton levé, on eût dit pour attraper au vol la lumière, les bras tendus en avant et les mains comme des ailes, marchant à grands pas, buttant, riant de plus belle!... Le beau corps vigoureux d'aveugle passionnée, qui va-t-il prendre? qui le prendra?... Plus d'un qui la regardait dut avoir cette pensée. Mais Annette ne semblait penser qu'à son jeu... Qu'avait-elle fait des préoccupations qui pesaient sur elle, hier? et de son air soucieux, tendu, absorbé?... Elle en avait, du ressort!... Sylvie s'attribuait le bienfait d'avoir réussi à distraire Annette de ses soucis, et elle s'en réjouissait. Mais Annette savait bien que la cause venait de plus loin. Elle n'était pas allégée de ses soucis, parce qu'elle riait à la noce. Elle riait à la noce, parce qu'elle était allégée...
Que s'était-il passé?—C'était une chose étrange, et qui n'était pas l'œuvre d'un jour, bien qu'en un certain jour elle fût apparue.
Il y avait de cela quelques semaines, un matin de dimanche. Elle était assise, à demi dévêtue devant sa table de toilette. Elle faisait sa toilette longuement le dimanche, étant forcée, les autres jours, de sortir de bonne heure. Elle était lasse de la fatigue accumulée pendant la semaine. L'enfant, à peine levé, s'était glissé hors de la chambre, pour aller chez la tante. Il était fort intéressé par le mariage, et il amusait Sylvie par les réflexions qu'il exprimait, à ce sujet, en homme d'expérience. Léopold le cajolait; pour faire la cour à Sylvie, il la faisait à son petit chien. Aussi Marc, adulé et fier de son importance, passait tout son temps dans l'appartement du bas, et il ne restait plus chez sa mère qu'à contre-cœur. Annette en ressentait un amer découragement. Mais ce matin, la lassitude l'emportait sur le chagrin, et même il s'y mêlait un sentiment secret qui l'éclairait. Elle soupira pourtant, par habitude. Elle goûtait cette fatigue et cette jouissance confuses de savoir qu'on pourra, Dieu bon! s'étendre tout de son long sur cette journée de dimanche, sans avoir à remuer... Dimanche! Autrefois, Annette ne se doutait pas de son prix...
—«On est las, on est las! C'est bon de ne pas bouger!... On dormirait mille ans... Mal assise, accoudée dans une pose incommode, on ne ferait pas un mouvement... Il y a un charme qui vous tient. On a peur de le rompre. Ne remuons pas! On est bien!...»
Elle regardait par la fenêtre, sur le toit d'en face, une fumée qui sortait de la cheminée du boulanger: elle fuyait sous le vent, en volutes, claire et gaie, s'allongeait, s'enroulait, et courait en dansant, sur le ciel bleu. Les yeux d'Annette riaient, et son esprit dansait, dans les prairies de l'air,—entraîné à la suite des folles arabesques. Tout le poids de la terre avait glissé en bas. L'esprit se sentait nu, dans le vent et le soleil. Annette chantait à mi-voix...—Et soudain, lui apparurent les yeux ravis d'un jeune homme, qui la regardait hier en omnibus. Elle ne le connaissait pas, et elle ne le reverrait sans doute jamais. Mais ce regard, qu'elle avait surpris en tournant la tête brusquement, (car il ne croyait pas être vu), avouait si naïvement son attrait que, depuis, elle en gardait une joie fraîche, au cœur... Elle affectait de n'en pas savoir la cause.... Mais comme son miroir lui renvoyait l'image de son sourire, elle se vit avec les yeux de celui qui l'aimerait un jour.... Où êtes-vous, soucis?....On les entendait encore qui bourdonnaient, au loin, très loin, par bouffées....
—«Assez! assez! À quoi bon!... Il faut se faire une raison!»
Qu'Annette se le dît, ce n'était pas nouveau. Vingt fois elle l'avait dit. Mais qu'elle fît comme elle avait dit, on ne s'y attendait point! Il ne fallait pas en attribuer le succès à la raison. La raison est bonne conseillère; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et le cœur n'est convaincu que par les raisons du cœur.
Elles ne manquaient pas maintenant. Maintenant, Annette consentait à voir l'absurdité de ses exigences d'amour maternel. Mais si elle y consentait, c'était que d'autres aspirations, étouffées, avaient ressuscité. Elle ne pouvait plus les nier, elle ne le voulait plus. Et cet acquiescement tacite une fois donné, Annette se sentit délivrée. La voix de sa jeunesse, réveillée, lui disait:
—Rien n'est perdu. Tu as encore droit au bonheur. Ta vie commence....
Le monde se ranima. Tout reprit une saveur. Même dans les jours ternes, il se fit de lumineuses échappées. Annette ne formait aucun plan d'avenir. Elle s'abandonnait au bonheur, quel qu'il fût, de l'avenir reconquis.... Oui, oui, elle était jeune, jeune comme la jeune année.... Toute une vie devant soi...Il n'y en aurait jamais assez!
Un de ces jolis mois de février précoce, qui ont tant de charme à Paris. Le printemps n'est encore que dans le ciel et dans le cœur, mais tout pur, pure lumière, joie limpide d'enfant qui s'éveille. La belle journée de l'an recommence; et devant que les oiseaux aient reparu, on les entend venir; comme de la cime d'une tour perdue dans le ciel clair, on les voit, nuages d'ailes, les essaims d'hirondelles: ils viennent, ils passent les mers! Et déjà, on les a qui chantent dans mon cœur...
Ainsi que tout être bien portant, Annette aimait toutes les saisons. En s'adaptant à elles, elle participait à leurs forces secrètes. Celles du renouveau l'exaltaient.
Elle allait, heureuse de marcher, heureuse de travailler, rapportant au foyer une bonne fatigue et un fort appétit, s'intéressant à tout, reprise d'une curiosité nouvelle pour les choses de l'esprit, qu'elle avait depuis quatre ans délaissées, pour les livres, la musique; et quelquefois, le soir, bien qu'à demi fourbue, elle sortait et courait à l'autre bout de Paris, profitant d'un billet de concert. Sylvie l'enviait, car sa grossesse commençante ne lui réussissait pas.
Dans ses courses du soir, Annette plus d'une fois était suivie. Elle ne le remarquait pas, distraite, rêvant, amusée, brusquement arrêtée au milieu de son soliloque par le sentiment qu'elle traînait quelque chose à ses talons. Elle se réveillait, regardait curieusement la chose qui chuchotait, elle haussait les épaules, ou bien faisait la moue, et repartait bon train, en disant:
—Quel vieux sot!
Le sot était souvent jeune; et Annette pensait:
—Dans une douzaine d'années, Marc pourrait être ainsi.
Elle s'arrêtait indignée. Le faux Marc recevait le courroux de ses yeux qui s'adressait à l'autre; et il n'insistait pas. Les yeux se remettaient à rire. Cette idée de voir Marc à cette place, grand garçon, beau garçon, malgré tout l'amusait. L'amour-propre maternel, quand même, y trouvait son compte. Elle en faisait la remarque et elle se tançait... Non, bien mieux! c'était Marc qu'elle tançait.
—Polisson! grondait-elle. En rentrant, je lui tirerai les oreilles.
(Elle les lui tirait).
Ces petites aventures l'égayaient... Oui, les premières fois. Mais quand cela se prolongeait...
—Ah! zut! c'est assommant! Est-ce qu'il n'est plus permis de se promener tranquille? Parce qu'on regarde à droite, à gauche, simplement, gentiment, parce qu'on rit en marchant, il faut qu'on vous soupçonne de penser à l'amour! L'amour, je le connais, je l'ai assez vu! Les sots qui croient que l'on ne peut se passer d'eux! Ils n'imaginent pas qu'on soit heureux sans eux, heureux tout uniment, de ceci qu'il fait beau, on est jeune, on a le peu qu'il vous faut!... Qu'ils pensent ce qu'ils veulent! Est-ce que je pense à eux?... À eux!... Non, mais ils ne se sont donc jamais regardés?
Elle les regardait, elle; et comme elle était en état de grâce (c'est-à-dire de gaye liberté), elle ne les idéalisait pas. Certes! Elle se demandait comment on peut bien s'amouracher de l'homme! Ce n'est vraiment pas un bel animal! Il faut avoir perdu la tête, pour le trouver séduisant... Et la fille de Rivière, qui était une bonne Française, de la forte espèce classique, lisant Rabelais et Molière, se répétait le mot de Dorine à Tartuffe.
Elle se moquait de l'amour... (Ah! comme elle se mentait!...) Elle le provoquait, et elle le portait dans son cœur. L'air endormi, sournois. Il attendait son heure. Ces petites escarmouches préparaient la véritable attaque. L'ennemi venait. L'ami...
Mais comment eût-il été possible de se méfier? Tous les autres, si l'on veut! Mais lui, quelle plaisanterie!
Julien Dumont avait à peu près l'âge d'Annette, de vingt-neuf à trente ans. De taille moyenne, légèrement voûté, une figure un peu triste et qui eût paru ingrate, sans des yeux assez beaux, bruns, doux, sérieux, humblement caressants, quand on les apprivoisait; le front osseux, avec un pli au milieu, le nez gros, les joues d'ossature forte, une courte barbe noire, la bouche affectueuse qui se dissimulait sous la moustache trop longue—(c'était, chez Julien, comme un parti pris de cacher ce qu'il avait de moins laid),—le teint mat, vieil ivoire, d'un homme qui est nourri de plus de livres que de soleil. Une physionomie qui ne manquait ni d'intelligence ni de bonté, mais un peu morne, engourdie, et que la vie, les passions, n'avaient pas encore pétrie. Dans l'ensemble, quelque chose de butté et de découragé.
Il était plus naïf et plus neuf qu'Annette, qui l'était encore beaucoup. Car, malgré sa courte expérience, plus violente qu'étendue, elle ne savait pas grand'chose du monde de l'amour. Il est vrai que l'intuition qu'elle tenait de son père et les entretiens de Sylvie, qui valaient bien parfois ceux de la reine de Navarre, ne lui avaient rien laissé ignorer. Mais la leçon est mal sue, que le cœur n'a pas étudiée, à ses frais. Les mots ne sont pas de même étoffe que la réalité. Et il arrive que, retrouvant dans la vie ce qu'on vient de lire, on ne le reconnaisse pas. Annette, très bien instruite, avait presque tout à apprendre. Mais Julien avait tout.
Il avait vécu en dehors de l'amour. On craint trop en France de parler de cette sorte d'«innocents»: ils excitent les plaisanteries faciles d'un peuple spirituel, mais qui ne varie pas beaucoup les formes de son esprit. Ces «innocents» sont nombreux. Soit scrupules religieux, soit puritanisme moral, soit timidité foncière, quelquefois maladive, soit (et c'est le plus fréquent) travail écrasant qui absorbe les années de jeunesse, vie pauvre, âpre labeur, répulsion des amours vulgaires, et respect de l'avenir, de celle qui viendra—(qui ne viendra pas);—dans tous les cas, sans doute, froideur du sang, lenteur nordique du cœur à s'éveiller, qui ne préjuge rien de la force des passions futures, mais qui plutôt les amasse et les tient en réserve... Ils sont nombreux; et la jeunesse heureuse qui passe ne se soucie point d'eux. Aux innocents les mains vides! Ils restent à l'écart. Julien ne connaissait presque rien de la vie que par l'intelligence.
D'une famille bourgeoise, pauvre, laborieuse, restreinte strictement aux deux parents,—le père, petit professeur, qui s'était tué à la tâche,—la mère, qui se dévouait au fils, et à qui le fils se dévouait,—un fond religieux, catholique pratiquant, croyant, d'idées libérales,—une vie de travail continu, monotone, éclairée froidement par une joie sévère de conscience et d'habitudes,—nul intérêt à la politique, le dégoût de l'action publique, le culte de la vie cachée, intérieure, domestique:—une âme vraiment honnête, modeste, sachant le prix des humbles et fortes vertus. Et, dans le fond du cœur, une fleur de poésie.
Il était professeur agrégé des sciences dans un lycée. Il avait connu Annette jadis à la Faculté, quand ils avaient vingt ans. Dès le premier jour, il fut attiré. Mais Annette, alors riche, fêtée, rayonnante de jeunesse et d'égoïsme heureux, distraitement distante, intimidait Julien. Ses camarades, plus hardis, s'emparaient, auprès d'elle, de la place qu'il eût voulu prendre. Il les enviait, mais il n'essayait pas de rivaliser; il se jugeait inférieur, laid, gauche, mal habillé, ne pouvant s'exprimer, donnant une fausse idée de son intelligence et de sa sincérité. Le sentiment de sa disgrâce physique le paralysait d'autant plus qu'il était sensible à la beauté; et celle d'Annette lui inspirait un émoi silencieux. Car il la voyait belle; il n'avait pas la liberté d'esprit, comme ses compagnons qui lui faisaient la cour, de juger cavalièrement, en même temps que de ses attraits, de ses imperfections, des forts sourcils, des yeux bombés, ou du nez court. Il ne voyait pas les détails. Mais seul de ces jeunes hommes, il saisissait l'harmonie de cette forme vivante; et seul, il la lisait: car toute forme exprime un sens intérieur, mais la plupart s'arrêtent au dessin des signes. Julien ne séparait point des yeux, du front, des forts sourcils d'Annette l'énergie de caractère et la vigueur d'esprit. Il la voyait de loin, d'une vue simple et sommaire. Il voyait juste, plus juste, de ce premier regard, que lorsque, s'approchant, il tâcha de la mieux connaître. Il était de ces esprits presbytes, qui sont gênés, de près. Ils ont parfois du génie, et buttent à chaque pas.
Julien et Annette se revirent, un matin, dans le grand hall vitré, au premier étage de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il y avait près de dix ans qu'ils ne s'étaient rencontrés; et Julien, sagement, avait écarté de sa pensée l'image, qui ressurgit, ce jour-là, devant lui. Il levait les yeux de son livre. De l'autre côté de la table, à quelques pas, il l'aperçut, lisant. Sur ses beaux cheveux châtains, une toque de fourrure; son manteau rejeté par-dessus ses épaules:—(c'était encore l'hiver, les approches de Pâques; et le hall, où s'infiltrait par les grandes fenêtres l'air glacé de la place, ne se réchauffait pas; Julien avait gardé son col de pardessus relevé; mais, elle, le cou dégagé, ne sentait pas le froid).—Un coude sur la table, et la joue appuyée sur le revers de sa main, elle avait l'attitude familière qu'il lui avait vue jadis, le front penché en avant, les blonds sourcils froncés, et les yeux qui couraient sur la page, tandis qu'elle mordillait le bout de son crayon. Il retrouva l'émotion de ses vingt ans. Mais l'idée ne lui serait pas venue de se lever, pour lui parler.
Quelque ardeur qu'elle mît à lire, comme elle en mettait à tout, l'esprit d'Annette chassait toujours plus d'une seule pensée. Les idées qu'elle était venue chercher dans un livre et qui vraiment l'attachaient, se présentaient rarement sans un cortège d'images, qui n'avaient avec elles pas grand'chose de commun. Elle les reléguait dehors; mais, de moment en moment, les images indiscrètes revenaient frapper à la porte. La femme la plus intellectuelle ne s'oublie jamais complètement dans ce qu'elle lit: le flot intérieur est trop fort. Annette interrompait sa lecture, pour ouvrir un instant l'écluse.
Et comme elle s'arrêtait ainsi, promenant autour d'elle son regard un peu trouble, son regard rencontra celui de Julien, qui la contemplait. L'image de Julien lui sembla faire partie encore de celles qui se promenaient en elle. Puis, sur-le-champ réveillée,—comme lorsque, le matin, sur l'oreiller, elle se retrouvait d'un bond au milieu de la vie,—elle se leva, joyeuse, et, par-dessus la table, elle lui tendit la main.
Julien, confus, vint s'asseoir gauchement auprès d'elle. Ils se mirent à causer. Julien ne causait guère. Il était étourdi d'un bonheur aussi inattendu. Annette faisait tous les frais. Elle avait de la joie: un heureux passé reparaissait. Julien y jouait un rôle fort effacé; il était un anneau banal de la chaîne; la farandole se déroulait, Julien était déjà loin... Mais il croyait se voir toujours dans les yeux riants d'Annette; et, troublé, il ne savait trop ce qu'il répondait. Il s'appliquait, (le maladroit!) à cacher l'admiration qu'elle lui causait. Il la retrouvait belle, plus belle encore, mais plus proche, plus humaine,—quelque chose de nouveau... Quoi? Il ne savait rien d'elle; il en était resté, de six ans en arrière, à la mort du père d'Annette; il n'avait rien appris, il vivait à l'écart, les potins de Paris ne l'allaient pas chercher... Il demanda si Annette habitait toujours à Boulogne.
—Comment! vous ne savez pas? Il y a beau temps que j'ai déguerpi... Oui, on m'a mise dehors...
Il ne comprenait pas. Elle expliqua, en courant, d'un air allègre, qu'elle était ruinée par sa faute, son indifférence aux affaires...
—C'est bien fait! ajouta-t-elle.
Et elle parla d'autre chose. Pas un mot sur sa vie. Non qu'elle voulût cacher; mais cela ne regardait pas les autres. Si Julien eût insisté pourtant, posé quelque question, elle eût répondu l'exacte vérité. Mais il ne demanda rien, il n'aurait pas osé; et il avait la tête perdue dans cette unique pensée: elle était pauvre, pauvre comme lui... Déjà, le vent brûlant de l'espérance était entré.
Pour déguiser son émotion, il se pencha, avec une camaraderie bourrue, sur la brochure qu'elle venait de quitter:
—Qu'est-ce que vous lisez là?
Il feuilleta. Une revue de sciences. Il y en avait une liasse.
—Oui, dit Annette, je tâche de me remettre au courant. Ce n'est pas facile. J'ai perdu pied depuis cinq ans; il me faut gagner ma vie, donner des leçons, je n'ai pas le temps. Je profite de Pâques, plus de leçons, je chôme. J'essaie de réparer le temps perdu, je fais les bouchées doubles, vous voyez!—(elle montra les revues ouvertes qui l'entouraient)—je voudrais tout avaler. Mais c'est trop, je n'arrive pas, j'ai tout à réapprendre; il y a quantité de choses qui se sont passées, depuis que je n'étais plus là; on fait des allusions à des travaux que je ne connais pas... Dieu! comme on marche vite!... Mais je les rattraperai! Je le jure, je ne veux pas rester en arrière, sur le chemin, comme une éclopée. Il y a de belles choses à voir, là-bas. Je veux les voir...
Julien buvait ses paroles. De tout ce qu'elle disait, il retenait ceci: elle gagnait sa vie, avec peine; et elle riait... Elle montait dans son admiration, à des hauteurs que l'ancienne Annette n'avait jamais atteintes. Et elle l'y entraînait. Car cette joie, qu'il n'avait pas, elle la lui apportait.
Ils sortirent ensemble. Julien était fier de se trouver en compagnie de cette belle femme; et il n'en revenait pas qu'elle se souvînt si bien de lui. Au temps jadis, à peine si elle paraissait remarquer son existence. Et voici qu'elle lui rappelait de petits faits oubliés, qui le concernaient! Elle s'informa de la mère de Julien. Il en fut si touché que sa gêne se fondit; à son tour, il commença à se raconter; mais il n'allait pas vite, les mots étaient gelés. Annette l'écoutait, gentiment ironique; et elle avait envie de lui souffler. Il était encore au début, et l'assurance lui venait, lorsqu'elle lui tendit la main, pour le quitter. Il eut juste le temps de lui demander si elle retournerait à la bibliothèque, et la joie de lui entendre dire: «Demain».
Julien rentra chez lui, confondu. Il était honteux de lui; mais demain, il réparerait. Il ne voulait aujourd'hui songer qu'au miracle de cette amitié. De son côté, Annette, qui s'enlisait dans le milieu de Sylvie, avait plaisir à retrouver un camarade de ses années intellectuelles. Ce n'était pas qu'il fût très vivant,—non, vraiment!—mais sérieux, sympathique, brave garçon... Quel glaçon!...
Elle n'eut pas lieu le lendemain, de changer d'opinion. Julien ne dégelait que seul, à la maison. Dès qu'il revit Annette, la glace aussitôt reprit. Il en fut consterné. Il avait préparé beaucoup de choses à dire—(il préparait, comme un cours, une conversation):—devant les yeux d'Annette, il n'en resta plus rien. Du récit intérieur, trop de fois réchauffé, un extrait insipide... Il s'ennuyait lui-même, à se l'entendre ânonner. Il ne reprenait son aplomb que sur le terrain des sciences, quand il ne s'agissait pas de lui. Là, il était précis, clair, et même il s'animait. Annette n'en demandait pas plus. Avide de s'instruire, elle le pressait de questions, qui amusaient Julien par leur intelligence, prompte à imaginer, devinant faux souvent, mais—(il suffisait d'un mot)—se retrouvant au point juste où on voulait l'amener... Il aimait ce visage attentif, dont les yeux plongeaient en lui pour atteindre plus vite sa pensée, et soudain rayonnaient... Elle avait compris! La joie de la pensée partagée, de ce soleil invisible et de l'immense perspective qu'illumine sa clarté, la joie de s'en aller ensemble, à la découverte, par les chemins nouveaux où il était son guide! C'était délicieux de causer ainsi, dans le recueillement de cette halle aux livres, cette église de l'esprit!
Délicieux pour lui, mais non pour les voisins! Car il causait tout haut; il avait oublié qu'il existât des voisins. Annette le fit taire en souriant, et se leva pour partir. Il la suivit. Mais n'ayant plus devant lui sa table et ses livres, il redevint dans la rue le même impotent qu'Annette avait vu la veille. Elle essaya de le faire parler de lui; peine perdue! Et il ne pouvait se décider à la quitter; il voulait la reconduire, jusqu'à la porte de sa maison: avec cela, guindé, crispé, brusque, par gaucherie; par moments, sans le vouloir, même pas très poli... Il était assommant! Annette, un peu agacée, pensait:
—Où diable pourrai-je le semer?
Julien aperçut, au coin de la bouche qui se taisait, le pli moqueur. Il s'arrêta brusquement, et dit, d'un ton navré:
—Oh! pardon, je vous ennuie!... Si, je le sais, je le sais! Je suis si ennuyeux!... Je ne sais pas parler. Je suis déshabitué. Je vis seul. Ma mère est bonne, très bonne; mais je ne puis lui parler de mes pensées. Beaucoup l'inquiéteraient; elle ne les comprendrait pas... Et je n'ai jamais su trouver personne qui s'y intéressât... Je ne le demande point... Vous avez été bonne de m'écouter avec indulgence. Je me suis laissé aller à vouloir vous raconter... Mais ce n'est pas possible. On ne peut pas raconter, on doit garder pour soi... Ce n'a pas d'intérêt, et ce n'est pas viril... Vivre et se taire... Je vous demande pardon de vous avoir ennuyée.
Annette fut touchée. Il y avait dans ces paroles une réelle émotion; ce mélange de modestie et de triste fierté la frappa; elle sentit sous la gaine de froideur beaucoup de déceptions et de tendresse blessée. Dans un de ces élans du cœur, auxquels elle ne résistait pas, elle se prit pour Julien d'une affectueuse pitié. Elle dit avec chaleur:
—Non, non, ne regrettez rien! Je vous remercie, vous avez bien fait de parler... (Elle corrigea, avec une pointe moqueuse, qui, cette fois, n'avait rien de cuisant)... d'essayer de parler... Oui... ce n'est pas facile, vous n'êtes pas habitué... Eh bien, cela me fait plaisir que vous ne soyez pas habitué!... Assez d'autres le sont!... Mais il n'est pas défendu d'espérer que moi, je vous habituerai... Voulez-vous? Puisque vous n'avez personne avec qui causer!...
Julien était trop ému pour répondre; mais son regard exprimait une reconnaissance, encore effarouchée. Bien que l'heure de rentrer fût passée, Annette revint sur ses pas, afin de se promener encore quelques minutes ensemble; et elle lui parlait, en bonne camarade maternelle, sur un ton simple et cordial, qui lui était une main fraîche sur son front endolori. Oui, il était meurtri, ce grand garçon; avec son air bourru, il avait besoin d'être manié très doucement... Maintenant, il reprenait vie... Tout de même, il fallait rentrer!... Annette lui proposa de se revoir, de temps en temps. Et ils s'avouèrent que, pour le travail qu'ils avaient fait à la bibliothèque, ils auraient aussi bien pu le faire au Luxembourg, ou...
—Ou... Pourquoi pas chez moi?
Et Annette, l'invitant pour un des prochains dimanches, s'éclipsa sans attendre la réponse...
Ah! qu'il eût bien parlé, maintenant qu'elle n'était plus là!... Il repassa toute la scène; il savourait la bonté d'Annette. Et comme cet homme, pondéré dans l'exercice de son intelligence, était incapable de garder la mesure dans les choses du cœur, il glissa sans transition de la pensée que son sentiment était destiné à rester sans retour, à celle que, peut-être...
Annette n'avait pas le moindre soupçon de ce qui se passait en Julien. Le physique ingrat de son nouveau compagnon la garantissait si bien contre l'amour que, d'une façon comique, elle pensait qu'il en devait garantir aussi Julien. Elle l'estimait. Elle le plaignait. D'être plaint, le rendait sympathique. C'était agréable de se dire qu'elle pouvait lui faire du bien; et il lui en devenait plus sympathique. Mais elle n'aurait pas eu l'idée de se méfier de lui, et moins encore d'elle.
Elle avait oublié son invitation, quand, le dimanche suivant, il vint la lui rappeler; et le joyeux étonnement qu'elle lui témoigna n'était pas joué. Mais Julien qui, depuis une semaine, ne songeait qu'à cette heure, ne vit pas l'étonnement et vit seulement la joie; la sienne s'en accrut. Le temps était très mauvais. Annette ne pensait pas à sortir, de l'après-midi. Comme elle n'attendait personne, elle était en négligé, l'appartement aussi. Le petit avait passé par là. On a beau, comme Annette, avoir le goût de l'ordre: les enfants se chargent de vous y faire renoncer, comme à tant de beaux projets qu'on a formés sans eux. Mais Julien, ramenant tout à lui, vit dans «ce beau désordre»—non certes «un effet de l'art»,—mais une marque de l'intimité qu'on voulait lui accorder. Il arrivait, le cœur battant, mais décidé, cette fois, à se montrer sous un jour avantageux; il jouait l'assurance. Cela ne lui seyait guère. Et Annette, vexée d'être surprise en ce fouillis, en voulut à l'intrus de son manque de façons. Elle se fit aussitôt froide; et en un instant, la superbe dé Julien fut brisée. Ils restaient là maintenant, aussi raides l'un que l'autre, l'un n'osant plus parler, l'autre attendant, d'un air de hauteur malicieuse...
—Si tu crois, mon bonhomme, qu'aujourd'hui, je vais t'aider!...
Et puis, elle saisit le comique de la situation, elle vit du coin de l'œil la mine piteuse du conquérant, et elle rit tout haut. Subitement détendue, elle reprit le ton de camaraderie. Julien n'y comprit rien; interloqué, mais soulagé, il revint, lui aussi, au naturel; et une conversation amicale enfin s'engagea.
Annette lui parlait de sa vie de travail; et ils se confessèrent l'un à l'autre qu'ils n'étaient guère faits pour leur métier. Julien se fût passionné pour la science qu'il enseignait; mais...
—...Ils ne peuvent pas suivre! Ils sont là qui vous fixent, avec des yeux mornes, clignotant de sommeil; à peine deux ou trois, dans le regard de qui on voit passer une lueur; le reste, une lourde masse d'ennui, qu'en suant sang et eau, on arrive (pas toujours) à remuer, un moment, et qui retombe dans l'étang. Allez l'y repêcher! Un métier de puisatier!... Aussi, ce n'est pas leur faute, à ces malheureux gosses! Ils sont, comme nous, victimes de la manie démocratique, qui prétend que tous les esprits absorbent également la même somme de connaissances, et cela, avant l'âge normal, où ils pourraient commencer à comprendre! Ensuite, il y a les examens, ces concours agricoles, où l'on pèse nos produits, gavés d'une mixture de mots estropiés et de notions informes, que la plupart se hâtent de dégorger immédiatement après, et qui les dégoûte d'apprendre, pour le reste de leur vie.
—Moi, dit Annette, en riant, j'aime bien les enfants, oui, même les plus ingrats, il n'y en a pas un qui me soit indifférent. Je voudrais les avoir tous, je voudrais tous les étreindre... Mais il faut se borner! N'est-ce pas? C'est assez d'un...
(Elle montrait la chambre en désordre, mais il ne comprit pas et sourit bêtement.)
—...Dommage! Quand j'en vois un qui me plaît, je voudrais le voler. Et ils me plaisent tous. Il y a même chez les plus laids quelque chose de frais, un espoir infini... Mais qu'est-ce que je puis en faire! Et qu'est-ce qu'on m'en fait? Je les vois en courant. On me les confie, une heure. Et puis, je cours à d'autres. Et mes petites, elles aussi, elles courent de main en main. Ce qu'une main a fait, une autre le défait. Il ne reste plus rien. Des petites âmes sans forme, des petites formes sans âme, qui dansent le boston ou bien le pas de quatre. On court. Tout le monde court. Cette vie est un champ de courses. Jamais aucun arrêt. Ils meurent, ils sont des morts, ah! les malheureux, qui jamais ne s'accordent un jour de recueillement! Et ils ne l'accordent pas plus à nous qui le voudrions...
Julien la comprenait! Ce n'était pas à lui qu'il était besoin d'apprendre le prix de la retraite et l'horreur du tumulte. Et leur entente s'accrut, lorsque Annette dit qu'heureusement on avait encore, au milieu de l'inondation, quelques îlots où se réfugier, les beaux livres des poètes, et surtout la musique. Les poètes avaient pour Julien peu d'attrait; leur langue lui échappait; il avait pour elle cette méfiance bizarre, commune à beaucoup d'esprits qui aiment la pensée, qui souvent ont leur poésie à eux, mais qui ne perçoivent pas les vibrations profondes de la musique des mots. L'autre musique, en revanche, le langage des sons, leur est plus accessible. Julien l'aimait. Malheureusement, le temps et les moyens lui manquaient d'en aller entendre.
—Ils me manquent aussi, dit Annette. J'y vais pourtant.
Julien n'avait pas cette vitalité. Après sa journée de travail, il restait seul chez lui, enfermé. Et il ne savait pas jouer.—Il vit un piano dans la chambre.
—Vous jouez?
—Ah! ce n'est pas commode! dit Annette en riant, il ne me le permet pas!
Julien demandait, surpris, vaguement inquiet, qui pouvait bien l'empêcher. Annette, l'oreille aux aguets, écoutait de petits pieds qui tapaient en montant les marches de l'escalier. Elle courut leur ouvrir:
—Tenez, le voilà, le monstre!
Elle ramena Marc, qui revenait de chez sa tante.
Julien ne comprenait toujours pas.
—Mon petit garçon... Marc, veux-tu dire bonjour!
Julien fut atterré. Annette ne songeait même pas qu'il pût s'en étonner. Elle continua gaiement, en retenant Marc, qui voulait s'échapper:
—Vous voyez, je n'ai tout de même pas perdu mon temps.
Julien n'eut pas l'esprit de répondre; son attention était occupée à déguiser son trouble. Il esquissa un sourire assez niais. Marc avait réussi à glisser des mains de sa mère, sans avoir dit bonjour,—(il trouvait ridicule cette cérémonie, et il l'esquivait, laissant sa mère parler, «parler pour ne rien dire», sachant bien que, l'instant d'après, elle aurait oublié, pour parler d'autre chose... «les femmes n'ont aucune suite...»)—À quatre pas de Julien, dans les plis d'un rideau, dont il tortillait l'embrasse, Marc dévisageait l'étranger, avec des yeux sévères; et il avait très vite, à sa façon d'enfant, (qui n'était pas si fausse), jugé la situation. Décision sans appel: il n'aimait pas Julien. L'affaire était tranchée.
Julien, dont ce regard d'enfant accroissait l'embarras, essayait de reprendre le fil de l'entretien, tout en suivant le fil de ses propres pensées. Mais il ne parvenait ainsi qu'à les embrouiller ensemble. Il se rassurait pourtant. Faiblement. L'assurance d'Annette ne lui permettait pas de douter qu'elle ne fût mariée: c'était hors de question. Mais le mari, où était-il? Vivant ou mort? Annette n'était pas en deuil... Non, il ne se rassurait pas... Qu'était-il devenu, cet homme? Julien n'osait le demander directement. Après bien des détours, il se risqua enfin (il se crut très habile) à glisser négligemment:
—Il y a longtemps que vous êtes seule?
Annette dit:
—D'abord, je ne suis pas seule, en montrant son enfant.
Il n'en sut rien de plus. Mais, puisqu'elle admettait ainsi, implicitement, qu'elle était seule (avec l'enfant), et qu'elle le prenait gaiement, c'était que son deuil était loin, très loin, et qu'on n'y pensait plus. La logique intéressée de Julien conclut victorieusement:
—«Monsieur Malbrough est mort...»
Bon voyage au mari! Il n'était plus inquiétant. Julien jeta dessus encore une pelletée, et se tournant vers l'enfant, il lui grimaça un sourire. Marc lui devenait sympathique.
Mais il ne le devenait pas à Marc. Il était plus familier avec la constitution des corps atomiques qu'avec celle d'un esprit d'enfant. Marc sentit parfaitement que cette démonstration d'amabilité n'était pas naturelle; et le résultat fut qu'il tourna le dos, grognant:
—Je lui défends de me rire au nez!
Annette, qui s'amusait des efforts inutiles de Julien pour amadouer l'enfant, crut devoir réparer l'accueil malgracieux de Marc. Elle questionna Julien sur sa vie solitaire, avec un intérêt un peu distrait d'abord, mais qui cessa bientôt de l'être. Julien, plus sûr de lui, toujours, quand il était assis dans le clair-obscur d'une chambre, se raconta, cette fois, ingénument. Il était simple; il ne posait jamais,—presque jamais,—malgré son désir de plaire. En sa sincérité, il montrait une candeur qu'on n'est pas accoutumé de rencontrer à Paris, chez un homme de son âge. Il avait, en touchant aux sujets qui lui étaient chers, une délicatesse qui voilait son émotion contenue. À ces moments d'abandon où, dans le silence affectueux d'Annette qui l'encourageait, sa vraie nature intime paraissait affleurer, un reflet de beauté morale animait son visage. Annette le regardait, attentive; et ce n'était déjà plus l'aimable indifférence qu'elle ressentait pour lui.
Ils se virent, dès lors, régulièrement le dimanche, et un peu plus souvent dans les semaines, où ils avaient congé. Julien prenait le prétexte des livres qu'il prêtait; il fallait bien qu'il y joignît quelques explications, pour qu'Annette eût moins de peine à comprendre. Il apportait à Marc des cadeaux assez chers, mal choisis, dont le petit ennemi ne lui avait aucune gratitude: car il les trouvait enfantins et au-dessous de sa dignité. Mais rien ne pouvait ébranler la bonne volonté de Julien, fermement décidé à ne pas voir ce qui le gênait. Comme tous les esprits solitaires qui se méfient du monde,—dès l'instant qu'ils renoncent à la méfiance en faveur d'un élu, ils ne savent plus discerner, ils ne veulent plus: ils sont livrés. L'esprit de Julien, ingénieux à se duper, arrangeait à sa satisfaction les souvenirs qu'il rapportait de chacune de ses visites, tout ce qu'Annette avait dit, et tout ce qui l'environnait. (Lui-même, sans y penser, s'embellissait, par ricochet!) Les inattentions d'Annette, ses réponses distraites, jusqu'aux silences d'ennui que parfois il lui causait, tout la lui rendait plus belle et plus touchante. Et comme, à chaque fois, il découvrait pourtant de petits traits nouveaux, qui ne s'accordaient pas avec le portrait qu'il s'était fait, il refaisait le portrait, il le refit dix fois; et quoique le portrait changeât et ne ressemblât presque plus à celui du début, Julien ne douta jamais qu'il ne lui restât fidèle: il était prêt à changer son idéal d'amour, autant de fois que l'objet aimé changerait.
Annette avait saisi l'amour qu'il avait pour elle. Elle en fut amusée d'abord, puis touchée, re connaissante un peu, beaucoup, malgré tout,—( «Le moins beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il a... Merci, mon bon Julien!...»)—puis, un peu troublée. Elle se dit honnêtement qu'elle ne devait pas le laisser s'engager sur cette pente... Mais ça lui faisait tant de plaisir, à ce garçon! Et à elle, ça ne faisait point de peine... Annette était sensible à l'affection; elle l'était aux douces cajoleries, aux flatteries de la tendresse. Trop, peut-être. Elle l'avouait. L'amour, l'admiration qu'elle lisait dans les yeux lui étaient une caresse, qu'elle aimait à renouveler... Oui, elle en convenait, ce n'est peut-être pas très bien. Mais c'est si naturel! Il lui fallait faire un petit effort pour s'en priver. Elle le fit. Mais elle n'eut pas de chance: tout ce qu'elle dit pour écarter Julien—(dit-elle tout, vraiment?)—l'attira davantage... C'est Une fatalité! Il faut se résigner à la fatalité... Elle riait de soi, tandis que Julien, inquiet, se demandait si ce n'était pas de lui...
—«Hypocrite! hypocrite! Est-ce que tu n'as pas honte?...»
Elle n'avait pas honte. Peut-on résister au plaisir d'un cœur qui vous est tout livré? Cela éclaire vos journées. Et quel tort cela fait-il? Quel danger? Du moment qu'on est tranquille, maître de soi, et qu'on ne veut que le bien, le bien de l'autre!
Elle ne savait pas qu'un des chemins insinuants par où l'amour se glisse, est la tendre vanité de croire qu'on est nécessaire,—ce sentiment si fort au cœur d'une vraie femme, et où se satisfait son double besoin de bonté, qu'elle avoue, et d'orgueil, qu'elle n'avoue pas,—si fort qu'elle préfère souvent, quand elle a l'âme bien née, à celui qu'elle préfère, mais qui peut se passer d'elle, celui qu'elle aime moins, mais qu'elle peut protéger. Et n'est-ce pas l'essence de la maternité? Si le grand fils, toute sa vie, restait le petit poussin!... La femme au cœur de mère, comme l'était Annette, prête volontiers à l'homme, dont l'affection l'implore, un charme qu'il n'a point; son instinct la dispose à n'être plus attentive en lui qu'aux qualités. Julien n'en manquait point. Annette se réjouissait de voir sa timidité se fondre et sa nature vraie, comprimée, s'ouvrir au jour, avec un bonheur attendri de convalescent. Elle se disait que, jusqu'ici, nul ne connaissait cet homme, pas même cette mère, dont il parlait toujours, et qu'elle commençait à jalouser. Lui-même, le pauvre Julien, il ne se connaissait pas... Qui se fût douté que sous cette écorce rêche, il y eût une âme tendre, délicate... (elle exagérait!) Il lui fallait la confiance, et il en avait manqué: la confiance en les autres, la confiance en soi. Pour croire en lui, il avait besoin qu'un autre crût. Eh bien, elle croyait! Elle croyait en Julien, pour le compte de Julien, si bien qu'elle finit par y croire, aussi pour le sien!... Il s'épanouissait à vue d'œil, comme une plante au soleil. Et c'est bon d'être pour un autre le soleil... «Épanouis-toi, mon cœur!...» Était-ce du cœur de Julien, ou du sien qu'elle parlait? Elle ne savait déjà plus. Car du bien qu'elle faisait, elle s'épanouissait aussi. Une nature abondante meurt de ne pas nourrir de soi les affamés... «Me donner!»...
Annette donnait trop. Elle était irrésistible. La passion de Julien ne se dissimula plus. Et Annette—un peu tard—reconnut qu'elle n'était pas à l'abri...
Quand elle vit l'amour près de venir en elle, elle esquissa une faible défense; elle tâcha de ne pas prendre au sérieux les sentiments de Julien. Mais elle ne se croyait pas elle-même, et elle ne fit que rendre Julien plus pressant: il devint pathétique...
Alors, elle prit peur; elle le supplia de ne pas l'aimer, de rester bons amis...
—Pourquoi? demandait-il, pourquoi?
Elle ne voulait pas dire... Elle avait la crainte instinctive de l'amour; elle gardait le souvenir de ce qu'elle en avait souffert; et une intuition l'avertissait de ce qu'elle en souffrirait encore. Elle l'appelait et le chassait; elle le voulait et le fuyait. Aux instances de Julien, elle résistait sincèrement; et dans le fond du cœur, elle faisait des vœux pour que son adversaire vainquît sa résistance...
Le combat se fût prolongé, sans un événement qui vint en hâter l'issue.
Annette avait avec le mari de sa sœur de francs rapports d'amitié. Ce brave homme, un peu vulgaire, ne manquait ni de droiture, ni de qualités de cœur. Annette l'estimait; et Léopold lui témoignait une considération un peu cérémonieuse. Dès leurs premières rencontres, il l'avait jugée d'une autre espèce que lui et que Sylvie: elle l'intimidait. Il n'en eut que plus de gratitude, pour la bienveillance qu'elle lui montra. Au temps où il faisait sa cour à Sylvie, elle fut son alliée; plus d'une fois, elle vint à son secours, quand il était en butte aux turlupinades de sa fiancée, trop sûre de son pouvoir pour ne pas en abuser. Elle s'était même interposée, depuis, discrètement, dans les malentendus de ménage, ou les brusques caprices, lubies et diableries, auxquelles Sylvie se livrait, par accès, pour se désennuyer, en ennuyant le mari. Léopold, qui n'y comprenait rien, venait conter ses peines à Annette, qui se chargeait de ramener Sylvie à la raison. Il en était arrivé à confier à sa belle-sœur plus d'une chose qu'il ne disait pas à sa femme. Sylvie ne l'ignorait point, et elle plaisantait Annette, qui le prenait gaiement. Rien que de naturel et de franc entre les trois. Léopold ne s'était jamais plaint de la place que tenaient à son foyer la sœur de sa femme et le petit garçon, souvent assez encombrant; il eût trouvé plutôt que Sylvie ne faisait pas assez pour aider Annette, dont il admirait la vaillance; et il gâtait l'enfant. Annette, qui savait par Sylvie ce que pensait Léopold, lui en était reconnaissante.
La période de grossesse de Sylvie ne fut pas pour ceux qui l'entouraient, surtout pour le mari, un temps de félicité. De fréquents désaccords écartèrent Léopold de sa compagne. Non pas que Sylvie prétendît se passer de lui. Elle avait peu de ménagements pour sa maternité, et ne voulait rien changer à sa manière de vivre. Mal lui en prit. Ces longs mois de gésine furent loin d'être pour elle ce qu'ils avaient été pour Annette: un rêve interminable, et trop vite fini, de bonheur engourdi. Sylvie n'était pas faite pour couver des rêves. Elle s'impatientait, et n'entendait renoncer à aucun de ses devoirs, de ses droits, et de ses plaisirs: elle se surmena. Sa santé se ressentit de son état nerveux, et son caractère n'y gagna point. Quand on est tourmentée, on est volontiers tourmenteuse. Sylvie, étant à la peine, trouvait indigne que son mari n'y fût pas; et elle s'en chargea. Elle le harcelait de son humeur taquine, maligne, perpétuellement changeante, et même—(c'était inattendu!)—jalousement amoureuse: ce qui ne l'empêchait point de lui chanter pouilles! Certains jours, il ne savait à quel saint se vouer.