GEORGES OHNET (continued 4)
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—Pierre, dit-il, que viens-tu chercher ici? Tu sais bien qu'il n'y a pas place pour nous deux, sur la terre!... Si tu vis, je dois mourir!
—Jacques! cria Laurier, en s'approchant les mains tendues.
Celui-ci tenta de le repousser, mais il pâlit, et, avec un râle effrayant, il tomba dans les bras de son ami.
—Il est mort! balbutia Berneville. Il faut appeler.

—Ne bougez pas, dit Davidoff.... Il est vivant, et nous n'avons besoin de personne.
Il prit un peu d'eau, dans un verre, et mouilla les tempes du malheureux qui poussa un long soupir.
De tous ses amis, levés en tumulte, et groupés autour d'elle, Clémence la première retrouva son sang-froid:
—Que prétendez-vous faire? demanda-t-elle à Davidoff.
—Emmener M. de Vignes, dit le Russe.
Pierre avança d'un pas, et se plaçant en face de Clémence:
—Est-ce que vous songez à vous y opposer? demanda-t-il froidement.
La belle fille essaya de payer d'audace, elle leva les yeux sur celui qui l'interrogeait. Elle le vit calme, la bouche dédaigneuse et le regard attristé. Il était redevenu le Pierre Laurier des premiers temps de leurs amours, avec son front fier et inspiré, sa mâle tournure, et une mélancolique douceur dans la voix, qui remua Clémence jusqu'au fond de son être. Elle aurait voulu être insolente, mais une humilité soudaine lui amollissait le coeur. Elle adressa au jeune homme un sourire craintif, et s'approchant de lui:
—Partir ainsi, est-ce prudent? dit-elle. Suivez-moi, je vais vous conduire où vous pourrez le soigner en toute tranquillité.
—C'est inutile! répondit Pierre. Ni lui, ni nous, ne resterons ici un seul instant de plus.
—Pourquoi? dit Clémence, sommes-nous donc ennemis?
D'un geste, Laurier montra Jacques, haletant péniblement dans les bras de Davidoff, et sans colère, mais avec une invincible fermeté:
—Je vous ai pardonné le mal que vous m'avez fait à moi. Je ne vous pardonnerai jamais le mal que vous lui avez fait à lui. Adieu.
Davidoff et Pierre enlevèrent Jacques toujours évanoui, et, comme un enfant, l'emportèrent à travers le jardin, jusqu'à la voiture qui les attendait.
A peine furent-ils hors de vue que la contrainte, qui pesait sur l'assistance, se dissipa:

—Ah! mes enfants, s'écria Burat, en voilà une fin de déjeuner!
—Ils ont bien fait de l'emmener, dit Fontenoy, il devenait assommant!... J'ai horreur des gens qui font des scènes à table!
—C'est égal, tu sais, Clémence, fit Duverney, les hommes qui se tuent par amour pour toi, se portent assez bien!

Clémence silencieuse, la tête inclinée, songeait. Elle rompit brusquement le silence et regardant ses convives avec des yeux diaboliques:
—Eh bien! vous direz ce que vous voudrez de Pierre Laurier, s'écria-t-elle, mais de vous tous, il n'y en a pas un seul qui vaille ce garçon-là!... Maintenant, il est près de deux heures. Allons aux courses voir le cheval de Sélim arriver bon dernier!

Depuis trois mois, Pierre et Juliette étaient mariés. La jeune femme avait retrouvé l'éclat de sa santé. Son mari, accablé de commandes, travaillait tant que le jour durait et passait toutes ses soirées avec sa belle-mère et son beau-frère. Lentement, mais sûrement, Jacques s'inclinait vers la tombe. Guéri de sa dangereuse folie, il était redevenu doux et tendre. Il paraissait avoir à coeur de faire oublier, à ceux qui l'entouraient, les tourments qu'il leur avait causés; et, pas une fois depuis que ses amis l'avaient ramené chez sa mère, on ne l'avait entendu se plaindre. On eût dit qu'il acceptait la souffrance et la mort, comme une expiation de ses fautes.

Maigre, les yeux creux, les cheveux presque blancs, il ne restait plus trace, en lui, du beau garçon qui avait tourné tant de têtes. Ce jeune homme avait l'aspect d'un vieillard. Il ne se levait presque plus maintenant de son fauteuil. Les jambes couvertes d'un plaid, ses mains longues et diaphanes allongées auprès de lui, il restait à rêver devant la fenêtre, regardant, d'un air indifférent, les passants qui se hâtaient dans la rue. Il ne voulait même plus sortir en voiture, accompagné par sa mère, pour aller respirer au Bois. Avec un sourire il répondait:
—Il faut avoir un peu de coquetterie, et ne point se montrer si faible et si misérable à ceux qui vous ont connu jeune et vigoureux. Sors, chère mère, va sans moi; tu me raconteras ce que tu auras vu, j'aurai ainsi le plaisir sans la fatigue.
Sa mélancolique figure ne s'éclairait d'un rayon de joie que quand arrivait sa soeur. Il ne pouvait se passer d'elle et s'excusait de la prendre si égoïstement à son mari:
—Qu'il me pardonne: il me reste bien peu de temps à te voir, et lui, il a toute sa vie.
Un jour il lui dit:
—Te rappelles-tu, Juliette, la terrasse de Beaulieu et la conversation que nous y avons eue?
La jeune femme frissonna, à l'horreur de ce souvenir. Elle voulut interrompre son frère, l'empêcher d'évoquer ces tristes jours. Mais il insista avec une force inusitée:
—Oh! c'est un remords si cuisant pour moi, qu'il faut, vois-tu, que je m'en délivre. La nuit, pendant mes insomnies, j'y pense toujours.... C'est un poison que j'ai dans le coeur et qui me dévore.... J'ai été bien coupable envers toi, si innocente et si douce. Oh! tant que tu ne m'auras pas pardonné, je ne serai pas tranquille!
—Mais qu'as-tu fait, pauvre frère, dont il faille t'accuser?... Nous partagions les mêmes regrets et nous pleurions ensemble.
—Non! nos regrets n'étaient point partagés, dit Jacques à voix basse, car ma douleur à moi était hypocrite.... Je croyais vivre de la vie de Pierre, et je ne regrettais pas sa mort.... Oh! c'est affreux, ce que je te révèle là, mais la vérité doit être dite. J'avais la certitude que tu mourrais de ta douleur, et je n'éprouvais qu'un sourd mécontentement de cette douleur, qui semblait un blâme de ma joie. Oui, j'ai été un pareil monstre, j'ai accepté la pensée que Pierre était mort et que tu mourrais aussi.... Mais qu'était-ce que toutes ces pertes, que tous ces deuils, au prix de mon existence assurée? J'ai osé m'avouer cela à moi-même.... L'homme est vraiment une brute bien misérable et bien lâche!
Ses joues s'étaient colorées d'une flamme ardente. Il reprit d'une voix haletante:
—Ainsi, entre ta vie et la mienne, je n'hésitais pas, je sacrifiais la tienne. Et, au lieu de pleurer l'ami disparu, je me réjouissais de rester à sa place.... J'ai eu là, vois-tu, petite soeur, une période de démence.... Davidoff tenta, pour me guérir, une redoutable experience. Il voulut prouver le pouvoir du moral sur le physique, de l'esprit sur la bête. Il chercha à savoir si la confiance pouvait produire des résultats matériels. Sa démonstration, hélas! s'appliquait à une créature faible, à une imagination impressionnable.... Elle n'eut que trop d'effet! Comme les faiseurs de miracles, qui fanatisaient autrefois les foules, il me dit: «Tu es guéri, tu as en toi une existence nouvelle, vis donc.» Et j'avais tant besoin de croire que je crus. Mais, au prix de quelles aberrations mentales, de quelles déformations du mon caractère! J'étais doux et bon, je devins égoïste et féroce.... Et, pour oublier, pour imposer silence à la protestation de ma pensée, je me jetai dans la débauche, je me livrai au vice.... Je devins si différent de moi-même qu'il me sembla être dédoublé. Il y avait, en moi, un être physique, qui agissait emporté par un tourbillon de furieuse folie, et un être intellectuel, qui protestait, en gémissant, contre tous ces excès. J'ai, pendant près d'une année, vécu comme un criminel qui se serait rendu compte de ses crimes, et qui, à mesure qu'il les aurait commis, s'en serait accusé et condamné. Voilà quelle a été ma vie.... C'est pour prolonger mon séjour dans cet enfer que j'ai trouvé bon que Laurier fut descendu dans l'éternité et naturel que tu allasses l'y rejoindre.... Mais un Dieu juste est intervenu, c'est Pierre et toi qui vivez, et c'est moi qui vais disparaître.
—Jacques! interrompit la jeune femme, en se courbant sur la main de son frère, qu'elle mouilla de ses larmes.
Le mourant reprit sa respiration avec effort, et, plein d'une gravité suprême:
—Dis-moi que tu me pardonnes mes fautes, et que, quand je ne serai plus au milieu de vous, tu conserveras pour ma mémoire un peu de pitié et de tendresse.
—Oh! oui, je te pardonne, puisque tu exiges que je prononce ces inutiles paroles; et je n'y ai pas de mérite, car je t'aime.
Jacques eut un doux sourire:
—Les femmes, décidément, dit-il, sont meilleures que nous.
—Mais, mon Jacques, tu vivras.
Il hocha la tête, et, avec un dernier retour sur sa jeunesse flétrie et sa santé perdue:
—A quoi bon?
Puis il changea d'expression et, avec une gaieté attendrie:
—D'ailleurs, ce n'est plus possible, car, maintenant, c'est toi qui possèdes l'âme de Pierre.
Six semaines plus tard, comme l'automne finissait, emportant les dernières feuilles des arbres, la famille tout entière partit pour le Midi. Ils revirent, avec une souriante tristesse, la villa de Beaulieu, le bois de pins, de thuyas et de térébinthes, la baie aux rouges récifs, où le flot se brisait en murmurant. Jacques parut se ranimer, un instant, au soleil, puis il retomba plus faible et plus morne, et un soir, sans secousse, entouré de tous ceux qui l'aimaient, il rendit doucement le dernier soupir.

Il dort sur la colline, abrité par les orangers, bercé par la brise odorante, et, sur la pierre de sa tombe, on lit ces mots:
JACQUES DE VIGNES
Dieu a reçu sa pauvre âme souffrante.