GEORGES OHNET (continued 3)
Reading edition
Clémence n'avait pas tardé à constater qu'elle n'était plus seule dans le coeur de Jacques, mais elle ne prit pas ombrage de cette rivale victorieuse, à laquelle son luxe était dû. D'ailleurs, en elle, une modification sensible, et assez accoutumée, de ses sentiments se produisait. Ses habitudes de galanteries l'avaient reconquise, et la belle fringale de volupté, dont elle avait été saisie, dans sa solitude du Midi, n'avait pas résisté aux distractions de Paris. Elle avait revu ses amies, retrouvé ses relations, et, reprise dans l'engrenage des plaisirs quotidiens, elle trouvait moins de temps à consacrer à son amour.
Et puis, Jacques lui résistant avec une sombre sauvagerie, l'avait entraînée jusqu'à la passion; mais Jacques obéissant à toutes ses fantaisies, et surtout, déchéance impardonnable, l'entretenant, comme n'importe quel millionnaire, était à la veille de l'ennuyer. Du moment qu'il n'était plus le fruit défendu, il cessait d'être tentant. En cela la comédienne n'était pas plus perverse que la généralité des femmes. Et toute la responsabilité, de ce qui devait arriver, incombait à Jacques. Il avait modifié, de lui-même, les conditions de son intimité avec Clémence. Il avait méconnu cet axiome fondamental de la philosophie galante: L'amour d'une femme est en raison directe des sacrifices qu'elle s'impose pour le satisfaire. Ne la tenant plus à la chaîne par son caprice, il était tout près d'être trompé par elle. Pour Clémence, le délai, entre la désaffection et la trahison, pouvait être nul. Mais parce qu'elle le chassait de son coeur elle ne devait pas rendre à Jacques sa liberté. Il n'était pas dans sa nature de se montrer si généreuse, et, à Paris, il n'existait pas une tourmenteuse d'hommes plus implacable que cette femme lorsqu'elle n'aimait plus. Elle avait gardé Laurier plus d'un an après qu'il avait cessé de lui plaire, et c'était pendant cette infernale période que l'artiste, torturé, dégradé, avait songé à s'évader de cette vie, dont Clémence lui avait fait un bagne.
Jacques ne s'apercevait encore de rien. La belle fille, savante à tromper les hommes, le charmait par la même grâce du sourire, la même douceur des paroles, la même langueur des caresses. Déjà son plaisir était frelaté, et la fraude était tellement habile qu'il y trouvait une aussi délicieuse ivresse.
Il n'allait plus que très peu chez sa mère. La tristesse y était trop grande: il s'écartait. Sa soeur, sans que des symptômes caractéristiques de la maladie qui la minait se fussent produits, chaque jour se penchait plus pâle, plus frêle. Cependant, par un effort de son esprit, elle parvenait à affecter de la gaieté, afin de donner le change à Mme de Vignes. Mais la comédie, jouée par la fille, ne trompait pas la mère. Et les deux femmes, composant leur visage pour se faire mutuellement illusion, vivaient secrètement dans le chagrin.
Les médecins consultés avaient conclu à de l'anémie. Ils ne voyaient aucun organe atteint: ni le coeur ni la poitrine. Ils constataient néanmoins un graduel affaiblissement des forces. Il semblait que Jacques eût pris à sa soeur toute sa vigueur et lui eût donné toute sa débilité. Ce n'était pas un mince sujet d'étonnement pour ces praticiens qui soignaient, l'an passé, le frère, de voir celui-ci mener son orageuse existence, tandis que Juliette, rayonnante au dernier printemps, se courbait maintenant maladive. Et Jacques, que ces deux femmes avaient entouré de tant de soins et de tendresse, ennuyé par les doléances de sa mère, glacé par le triste sourire de sa soeur, espaçait ses visites avec un égoïsme féroce, jouissant à outrance de la vie retrouvée.
Le mois de juin était arrivé, et Clémence avait désiré, comme elle en avait l'habitude, s'installer à Deauville. Sélim Nuño, depuis des années, mettait à la disposition de la comédienne sa splendide villa. Jacques, qui voyait déjà avec ennui les visites fréquentes que le vieux financier faisait à la jeune femme, se cabra dès que celle-ci parla de son projet. Aller au bord de la mer, bon; choisir Deauville, parfait. Mais accepter l'hospitalité de Nuño? Pourquoi? A cette question Clémence répondit facilement:
—Il y a juste dix ans, mon cher, que Sélim est un ami sûr pour moi. Je lui ai dû beaucoup, autrefois, et je ne répondrais pas de ne lui point devoir encore dans l'avenir...
—Tant que je serai là, c'est bien improbable.
—Tant mieux. Mais tu peux n'y plus être. Les hommes sont changeants... Tu m'aimes aujourd'hui, tu peux m'oublier demain. Ceux, sur lesquels on peut compter, en toute circonstance, sont rares. Il ne faut pas les désaffectionner... Et puis, voyons, franchement, Jacques, tu ne peux pas être jaloux de ce pauvre vieux? C'est un père pour moi. Et tu sais bien que tu n'as rien à redouter de personne!

Elle s'efforçait d'engourdir sa résistance par de tendres paroles; mais l'opposition que lui faisait le jeune homme avait des bases déjà anciennes et solides. Il l'écoutait, en hochant la tête, d'un air fort peu convaincu:
—Il ne me plaît point d'aller chez M. Nuño. Quoiqu'il n'habite pas la villa, tu n'en serais pas moins chez lui. Alors, de quoi aurais-je l'air? Rien n'est plus facile que de louer une autre maison, et de n'avoir aucune obligation à qui que ce soit? Si tu acceptes ma proposition, nous pourrons recommencer la douce existence de Monte-Carlo; nous serons, de nouveau, au bord de la mer, dans une charmante solitude, et tu auras le loisir d'être toute à moi... Ici, je suis forcé de te disputer à tes occupations, à tes amitiés, et tu m'échappes presque complètement. Là-bas, je te posséderais entière et nul ne pourrait plus t'enlever à moi. Il parlait avec ardeur, et Clémence l'écoutait curieusement. Sa voix, naguère si douce à ses oreilles, à présent lui semblait indifférente et banale. Ses mains, qui serraient les siennes, ne brûlaient plus sa chair. Il lui paraissait un joli garçon blond, très exigeant, et qui commençait à l'importuner. A ses pressantes insistances, elle répondit par un sourire que Jacques accueillit comme le présage de sa victoire. Il se rapprocha de la jeune femme et la prit dans ses bras. Elle n'opposa point de résistance. Elle était attentive à analyser ses sensations. L'étreinte la laissa froide et calme. Rien de la flamme passée ne vint l'échauffer, il lui sembla que le foyer était décidément éteint et que rien ne pourrait le rallumer. A peine quatre mois d'amour, et c'était fini.
Elle pensa à cette soirée du veglione où, dans la loge, ils avaient échangé leurs premières paroles de tendresse. Comme elle était émue et frémissante! Et, maintenant, comme elle se sentait lasse et indifférente! Lui, il était toujours possédé de sa passion. Mais elle, décidément, elle avait usé son caprice. Ce fut, à cette minute même, que l'arrêt de Jacques fut prononcé. Pendant qu'il serrait contre sa poitrine le corps charmant de Clémence, celle-ci se disait:
—Ni, ni, c'est fini, de celui-ci comme des autres. Il m'adore et je suis fatiguée de lui. Ne trouverai-je donc jamais l'homme qui ne m'aimera pas, et que j'aimerai toujours?
Elle se leva du canapé, sur lequel elle était assise auprès de Jacques, et, s'accoudant à la cheminée d'un air pensif:
—Tu tiens à ton programme? Soit!... Je l'adopte. Loue la maison que tu voudras, pourvu qu'elle soit grande, bien située, et qu'il y ait de bonnes écuries pour les chevaux, car j'emmènerai tout mon monde. Mais, tu sais, Nuño viendra me voir là, aussi librement qu'autre part. Car je n'ai pas l'intention de rompre avec mes amis, ni de me laisser séquestrer.
—Cette idée m'est-elle jamais venue? protesta Jacques. N'ai-je pas confiance en toi?
Clémence le regarda et le trouva décidément ridicule. Un fugitif sourire passa sur ses lèvres, et elle resta un instant silencieuse, puis lentement:
—Tu as bien raison d'avoir confiance, dit-elle; si tu te défiais, ce serait exactement la même chose!
La soirée était belle et chaude, ils sortirent et s'en furent dîner aux Ambassadeurs. A onze heures, Clémence, assez maussade et se disant souffrante, mit Jacques à la porte. Agacé il descendit au cercle, et, comme la partie de baccara s'engageait, il prit la banque et commença à tailler. Fait bizarre: heureux au jeu, tant qu'il avait été aimé, l'heure précise, à laquelle sa maîtresse venait de constater qu'il lui était devenu indifférent, sembla avoir marqué la fin de sa veine. Brusquement la chance lui échappa, et, après des retours de fortune trop courts, il se retira au matin perdant trois mille louis.
Il avait tant gagné, depuis quelques mois, qu'il n'attacha aucune importance à cette mauvaise passe, qu'il jugea devoir être accidentelle. Il n'en eut que plus d'ardeur à chercher sa revanche, mais il ne trouva que la continuation de sa défaite. Étonné, il s'entêta, et, en quelques jours, il dut apporter à la caisse du cercle de très grosses sommes. La maison de Trouville était louée, il voulut rompre cette série fatale, et, comme Clémence était disposée à partir, ils se dirigèrent vers la côte normande.
Là, l'existence se continua pour eux, comme à Paris, mais dans une intimité plus grande, qui augmenta la froideur réelle de la jeune femme, obligée de se contraindre pour paraître charmante à un homme qui l'ennuyait autant que tous ses prédécesseurs. Elle se vengea, en s'ingéniant à lui faire dépenser de l'argent. C'était l'instant où Jacques, voyant ses ressources se tarir brusquement, était obligé de faire appel à ses réserves. La difficulté de sa situation semblait l'exciter, et jamais il n'avait tant tenu à Clémence que depuis qu'elle se détachait de lui. Peut-être cette étrange fille possédait-elle la dangereuse faculté de troubler la raison de ses amants. Car, à l'exception de Nuño, qui avait été son premier protecteur, et qui n'avait jamais pris ombrage de ses caprices, tous ceux qu'elle avait aimés et quittés ne s'étaient point consolés de sa perte.
Le train que menait Clémence était considérable, et elle défrayait, par les parties qu'elle organisait, les conversations de toute la plage. Ce n'étaient que cavalcades, entraînant sur la route d'Honfleur ou de Villers la jeunesse de Trouville. Le manège, ces jours-là, était vide, et on n'aurait pas trouvé un cheval disponible dans le pays. Des breaks, attelés en poste, emmenaient les dames et, dans une des charmantes et excellentes auberges de la côte, tout le monde s'arrêtait à l'heure du déjeuner. Au milieu de la poussière, sous le grand soleil, avec des cris joyeux, les cavaliers, ayant mis pied à terre, aidaient les belles personnes à descendre du haut des mails. Et c'étaient des envolées de jupes claires, des visions rapides de petits pieds et de jambes fines, qui retenaient, cloués, sur le seuil des portes, les gars du pays, l'air ébaubi et les yeux écarquillés.

D'autres jours, on s'embarquait sur le yacht à vapeur du baron Trésorier, et, par une mer d'huile, on allait jusqu'à Fécamp, ou dans la direction de Cherbourg. Le soir, toute la bande joyeuse se rassemblait au Casino de Trouville, et la danse emportait les couples, au bruit de l'orchestre, jusqu'à minuit. Alors on rentrait, las des plaisirs de la journée, et, une demi-heure, plus tard, les joueurs se retrouvaient au cercle, où la partie s'engageait jusqu'à l'aube. Jacques, le visage dur mais impassible, taillait avec une déveine toujours persistante et voyait les dernières épaves de sa courte fortune emportées par le naufrage. Il ne se décourageait pas, et, plein d'une confiance inconcevable, attendait le retour de la veine. Elle ne pouvait pas, pensait-il, être toujours infidèle, et, en quelques soirées il réparerait ses pertes. Raisonnement commun à tous les joueurs, espérance commune à tous les décavés, et qui ne sont que bien rarement ratifiées par le sort.
Un soir qu'il venait de jouer avec son malheur habituel, la banque étant mise aux enchères, une voix, qui lui était connue, fit entendre les mots consacrés: Banque ouverte! Il leva les yeux et, séparé seulement par la largeur de la table, il aperçut Patrizzi. Ses regards rencontrèrent ceux du prince, qui lui adressa un amical sourire. Au même moment, une personne, qui était derrière le Napolitain, s'avança hors du cercle des curieux et, avec un horrible serrement de coeur, Jacques reconnut le docteur Davidoff.
Le jeune homme, cloué à sa place, ne put faire un seul pas. Une sueur froide perla à son front, ses oreilles tintèrent. Il lui sembla que l'image décharnée de la mort se dressait devant lui. Il était encore immobile, sans force pour avancer ou pour reculer, fasciné par le coup d'oeil railleur du médecin russe, lorsque la main de Patrizzi se posa sur son épaule. Jacques, avec effort, se tourna, et, l'air hagard, écouta le prince qui lui parlait. Il entendait à peine ses paroles; cependant la pensée qu'on l'observait et qu'il devait avoir une attitude inexplicable lui rendit un peu d'énergie, il passa la main sur son front et put dire à Patrizzi:
—Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?
—Un quart d'heure à peu près. Nous sommes entrés, Davidoff et moi, au moment où votre banque était le plus vigoureusement attaquée... Vous avez là, cher ami, quelques Anglais qui vous ont livré de rudes assauts...
—Je ne suis pas très heureux, en ce moment, balbutia Jacques.
—C'est ce que ces messieurs disaient à l'instant. Mais, pardon, on m'attend pour tailler. Je vais essayer de vous venger. Tenez, voici Davidoff qui vient à vous.
Il prit place sur la haute chaise, mêla les cartes, fit couper et commença la partie. Davidoff lentement s'était détaché du groupe, au milieu duquel il se trouvait, et s'avançait vers Jacques. En marchant, il l'examinait avec attention. Quand il fut tout près de lui, il lui tendit la main, et, la prenant, plutôt comme un médecin que comme un ami, il la tâta, pour en étudier la souplesse, la chaleur et la nervosité, et la laissant aller avec un hochement de tête:
—Vous avez la fièvre, Jacques, la vie que vous menez est bien mauvaise pour vous.
Les sages paroles, prononcées par le docteur, rompirent le charme que subissait le jeune homme. Il ne vit plus, en Davidoff, le personnage énigmatique, détenteur des secrets par lesquels la vie était revenue dans son corps épuisé, mais un homme bienveillant, semblable à tous les autres hommes. Il recouvra son assurance, et gaiement:
—Elle serait mauvaise pour tout le monde. Cependant, vous le voyez, je n'en souffre pas trop. Mais il fait une violente chaleur ici. Allons prendre l'air, voulez-vous?
Il mit son paletot et, appuyé sur le bras de Davidoff, il sortit sur la terrasse. Il faisait un temps adorable. La nuit, très douce, était rayonnante d'étoiles. Les flots mouraient, sans bruit, sur le sable de la plage. Au nord, les feux du Havre luisaient dans l'obscurité. Un calme profond régnait. Les deux hommes marchèrent, pendant quelques instants, sans parler, repassant en eux-mêmes les événements auxquels ils avaient été mêlés, et qui les liaient l'un à l'autre, d'une façon si puissante. Ils avaient mille questions à se poser. Mais la crainte d'en trop dire suspendait leur curiosité. Jacques le premier se décida à interroger:
—Vous êtes nouvellement arrivé à Trouville? demanda-t-il au docteur avec une indifférence affectée.
—Le yacht du comte Woreseff, avec qui je suis, a fait son entrée, aujourd'hui, à cinq heures. Nous avons dîné aux Roches-Noires, et comme le patron était fatigué, il est resté à bord. Patrizzi et moi nous sommes venus au casino, où je savais vous rencontrer...
—Ah! on vous avait dit?...
—Que vous êtes ici, depuis trois semaines, avec Clémence Villa, que vous jouez beaucoup, mais avec une guigne féroce, et que vous vous portez bien. Voilà ce qu'on m'a dit.
Jacques fronça le sourcil.
—On ne vous a pas trompé, dit-il froidement.
—Est-ce donc là l'usage que vous deviez faire de la santé retrouvée? demanda, avec douceur, le médecin. Oh! je ne veux pas me poser en moraliste ni en donneur de leçons!... Vous savez que j'ai de l'amitié pour vous, c'est pourquoi je vous tiens ce langage. Clémence Villa! Voilà auprès de quelle femme je vous retrouve! Et c'est pour elle que vous jouez avec cette ardeur furieuse. Voyons, mon cher ami, êtes-vous sûr d'être dans votre bon sens?...
—Je suis sûr d'être fou d'elle! dit Jacques d'une voix étouffée. Mais je ne suis pas sûr qu'il dépende de moi qu'il en soit autrement!... L'amour qu'elle m'a inspiré est si intimement lié à mon retour à la vie, qu'il me semble qu'il en est le principe même. Et puis, si je ne me plongeais pas dans cette passion, qui annihile ma pensée et absorbe tout mon être, que deviendrais-je? J'ai peur de le savoir et je ne veux pas le chercher.
Il fixa sur le docteur des yeux troublés:
—Il ne faut pas que je réfléchisse, voyez-vous, car j'arriverais facilement à la conviction que mon existence est une monstruosité périlleuse pour les autres et pour moi-même... Non! non! il ne faut pas que je réfléchisse! Et l'existence que je mène, et que vous me reprochez, est la seule qui me soit favorable.
—Mais vos forces n'y résisteront pas, dit Davidoff, et vous vous tuerez.
Jacques eut un rire nerveux:
—Croyez-vous que cela soit possible? Est-ce que je dépends de moi? Ne suis-je pas poussé par une sorte de fatalité?
—Prenez garde. Ce raisonnement, qui tient à écarter de vous la responsabilité, est une trop facile excuse de bien des fautes, dit sévèrement le docteur. Vous avez craint de mourir et vous vivez, voilà un fait. Ne lui assignez pas de causes surnaturelles. Vous êtes guéri de la maladie dont vous souffriez. Êtes-vous le premier? Je vous ai soigné. Faites-moi honneur de votre guérison et n'ajoutez pas foi à des fantaisies pythagoriciennes qui feraient rire un enfant!...
—En riiez-vous à Monte-Carlo, le soir où vous nous avez raconté vos histoires?
—Eh! vous, ai-je dit que je croyais à ce que je vous ai raconté? Nos amis, après un excellent repas, avaient mis le spiritisme sur le tapis, et on parlait, un peu à tort et à travers, de la transmission des âmes... J'ai fait ma partie dans le concert, mais si vous voulez connaître mon opinion réelle: je suis matérialiste. Par conséquent, je ne puis admettre qu'un corps soit vivifié par un élément dont je ne reconnais pas l'existence...
—Comment donc ai-je été sauvé? dit Jacques d'une voix tremblante.
—Vous avez été sauvé parce que la caverne, que la phtisie avait ouverte dans votre poumon, s'est trouvée heureusement cicatrisée, grâce au traitement que vous suiviez, favorisé par l'influence salutaire du climat... Que voyez-vous, là-dedans, de miraculeux? Tous les ans, des phénomènes aussi satisfaisants se produisent, sans jeter, dans l'esprit de ceux qui en bénéficient, un trouble mystérieux.
Ils s'étaient arrêtés au bord de la mer, dont la surface calme, éclairée par la lune, brillait comme de l'argent. Jacques resta un moment silencieux, puis brusquement, comme s'il se débarrassait d'un poids qui l'étouffait:
—Et Pierre Laurier?
—Pierre Laurier n'avait plus sa raison, répondit Davidoff d'une voix grave, et vous savez bien qui la lui avait fait perdre. Jacques, je voudrais vous rendre à vous-même, vous montrer l'horreur de l'existence que vous menez, vous révéler l'infamie de celle à qui vous sacrifiez tout.
—Taisez-vous! cria Jacques avec violence. Je ne supporterai pas que, devant moi, vous parliez d'elle ainsi.
—Le soir où Pierre Laurier a disparu, poursuivit le docteur russe, ce n'était pas moi qui me répandais en outrages à l'adresse de Clémence. C'était lui. Il la maudissait. Et cependant une force invincible le conduisait chez elle, et cent fois déjà il avait proféré les mêmes insultes, pour aboutir à la même lâcheté. Il le savait, il en grinçait des dents et il demandait au ciel le courage d'étrangler ce monstre et de se tuer après. Le monstre a vaincu, une fois de plus, celui qui voulait le dompter, et maintenant c'est vous qui êtes sa proie, et ce seront d'autres après vous, si ce n'est en même temps que vous!...
—Davidoff!
Le Russe saisit fortement le bras de Jacques:
—Auriez-vous des illusions sur la fidélité de la belle? Laurier n'en avait pas, lui. Et il retournait tout de même à elle. Il l'aimait plus passionnément que vous, car vous n'avez pas subi l'épreuve de la trahison... Vous ne pouvez pas savoir jusqu'à quelle bassesse vous entraînera Clémence... L'avez-vous surprise avec un autre amant? Pas encore? Bien! Cela ne peut manquer d'arriver, et, après avoir rugi de colère, menacé de tout massacrer, vous sangloterez comme un enfant aux pieds de la criminelle, en demandant grâce pour votre plaisir! Oui, vous le ferez! Tous ont joué cette abjecte comédie devant elle, tous la joueront. C'est pour cela qu'elle méprise les hommes, les prend à sa fantaisie, et les rejette quand ils ont cessé de lui plaire. Essayez de l'attendrir, vous verrez avec quelle férocité froide elle se repaîtra de vos lamentations, de vos prières. Elle vous rira au nez, elle vous insultera, elle vous racontera ses nouvelles amours, en vous nommant l'heureux maître de son coeur. Et vous voudrez mourir!... Allons, Jacques, un instant de raison, une minute de clairvoyance. Ce que j'ai dit à Pierre, dans cette nuit fatale, je vous le dis, à vous, au bord des flots, comme nous étions, sous te ciel clair et étoilé, par une nuit semblable... Il me répondit que tout était inutile, qu'il n'avait pas la force de suivre mon conseil... Il m'a quitté et nous ne l'avons plus revu... Lui, au moins, il était seul au monde. Vous, vous avez une mère, une soeur. Pensez à elles. Voulez-vous qu'elles aient à vous pleurer?
—Elles me pleurent déjà, Davidoff, dit Jacques avec angoisse. Je leur cause bien des tourments, bien des soucis, bien des inquiétudes. Les pauvres innocentes, elles sont très malheureuses, et par ma faute. Oh! je sais que je suis coupable, et d'autant plus qu'elles sont douces et résignées. Vous n'avez pas revu ma soeur depuis votre départ. Vous serez effrayé, en la retrouvant si faible et si triste. Les médecins ont tous cherché la cause de son mal. Aucun ne l'a pénétrée. Mais ma mère et moi nous la connaissons. Vous aussi vous avez dû la deviner... La blessure, dont elle souffre et dont elle mourra, est au coeur. Elle aimait Pierre Laurier et ne peut se consoler de sa perte. Elle me l'a avoué, là-bas, avant de partir... Et moi, misérable, je n'ai accueilli son aveu désespéré qu'avec un esprit méfiant, presque haineux. Il me semblait qu'elle me reprochait la mort de celui qu'elle pleurait, et, irrité, je me suis détourné de la pauvre enfant, au lieu de la consoler et de pleurer avec elle. La vie de Laurier, je la sentais affluer en moi, il me l'avait donnée, elle m'appartenait... J'étais encore si près des angoisses de la maladie, de l'horreur de l'agonie, que j'aurais tué, je crois, pour défendre cette existence prodigieusement recouvrée. Et je me suis jeté comme un furieux, comme un insensé, dans le plaisir, pour imposer silence à ma raison, pour forcer ma conscience à se taire. Mais je suis un lâche, oui, un lâche! Et l'existence que je mène en est la preuve!... Davidoff... que n'ai-je la puissance de rappeler Pierre à la vie!... Ce serait le salut de la pauvre Juliette, et, qui sait? peut-être le mien. Oui, en voyant Laurier vivant, je reprendrais confiance en mes propres forces, et je cesserais de croire à ce secours surnaturel, qui, quoi que vous en pensiez, m'a seul soutenu jusqu'ici. J'aurais la preuve que je puis vivre, comme tous les autres. Ou bien, la petite flamme s'éteindrait en moi, et alors ce serait le repos, le calme, l'oubli... Oh! délicieux! Car, voyez-vous, je suis las, las... bien las!...
Jacques poussa un soupir et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Un frisson douloureux le secoua et son front fut baigné de sueur. Le Russe l'observait avec une compatissante attention.
Il lui dit:
—Vous souffrez, Jacques, le vent de la mer fraîchit. Il ne faut pas rester ici...
—Qu'importe! fit le jeune homme avec insouciance. Le froid ni le chaud ne peuvent rien sur moi... J'éprouve un grand soulagement à vous avoir dit tout ce que vous venez d'entendre. Je suis un pauvre être, et depuis longtemps je subis des influences mauvaises, que je ne sais point surmonter.
—Eh bien! si vous vous rendez compte de votre faute, n'y persistez pas... Vous m'avez dit, tout à l'heure, que votre mère a du chagrin et que votre soeur est malade... Partons ensemble, demain matin, pour Paris. Allons les voir. Vous consolerez votre mère et je soignerai votre soeur... Votre présence leur fera grand bien à l'une et à l'autre. Je ne parle même pas du bien que vous en ressentirez vous-même. Après votre mouvement de franchise, un acte de résolution! Êtes-vous un homme et voulez-vous vous conduire en homme?
Jacques parut embarrassé par la netteté de cette proposition, son visage se crispa. Déjà il était agité à la pensée de s'éloigner de Clémence, inquiet de ce qu'elle ferait pendant son absence. Il balbutia:
—Est-ce donc nécessaire que nous partions demain? Ne pouvons-nous remettre ce voyage à quelques jours? J'aurais le temps de m'y préparer.
—Non! dit rudement Davidoff; si vous retardez, vous ne partirez pas. Demain, ou je ne vous reparle de ma vie, et je ne vous connais plus.
Comme le jeune homme hésitait:
—Qu'est-ce qui vous arrête? Êtes-vous libre? Ou bien avez-vous besoin de demander la permission de vous éloigner? En étes-vous là? Ce serait pis que je ne supposais...
—Vous vous trompez! s'écria Jacques, en voyant que le Russe soupçonnait Clémence, et je vous en fournirai la preuve. A demain donc.
—Sans faute, sans remise, sous aucun prétexte?...
—Comptez sur moi...
—A la bonne heure!... Eh bien! rentrons nous coucher pour être dispos demain.
Ils traversèrent le casino et sortirent. Devant la grille, un fiacre attendait. Ils réveillèrent le cocher, profondément assoupi sur son siège, et montèrent après que Jacques eut ordonné d'arrêter à l'entrée du port. Dans la petite ville endormie, ils roulèrent lentement. Ils ne parlaient plus, réfléchissant aux engagements qu'ils venaient de prendre. La voiture, en devenant immobile, les tira de leur méditation. Ils étaient sur le quai, devant le bassin. A cent mètres de là, relié par une passerelle à la terre, le beau yacht blanc était à l'ancre. Le docteur descendit et, serrant une dernière fois la main de Jacques, comme pour lui donner une provision d'énergie:
—Allons! bonne nuit. Je viendrai vous chercher... c'est mon chemin...
—Non! non! Épargnez-vous cette peine, dit vivement Jacques, nous nous retrouverons à la gare.
—Soit. Alors une heure avant le départ du train. Nous déjeunerons ensemble au buffet.
Ils se séparèrent. Le fiacre s'éloigna dans la direction de Deauville, et le docteur, franchissant l'étroit passage, sauta sur le pont du navire. Vers neuf heures, Davidoff fut réveillé par une main qui se posait sur son épaule. Il ouvrit les yeux: le comte Woreseff était devant lui. Par le hublot de la cabine, le ciel bleu apparaissait et les rayons du soleil, que reflétait l'eau mouvante, jouaient capricieusement sur les cloisons d'érable.
—Vous dormez bien, ce matin, mon cher, dit le grand seigneur russe en souriant, c'est la seconde fois que j'entre chez vous, sans que vous vous décidiez à bouger.
—Qu'y a-t-il? mon cher comte. Quelqu'un est-il malade à bord?
—Heureusement non, J'ai tout simplement voulu savoir quels étaient vos projets pour aujourd'hui, avant de donner les ordres... J'ai envie d'aller à Cherbourg... Cela vous plait-il?
—Excusez-moi, cher comte, dit le docteur, mais j'ai le dessein de partir et de passer quelques jours à Paris, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
—Vous êtes libre... Mais jugez comme j'ai bien fait de vous consulter, dit Woreseff gaiement; qu'auriez-vous dit si vous vous étiez réveillé en mer?

—Vous ne pouvez vous douter des conséquences que cette fugue aurait entraînées.
—Eh bien, levez-vous... Quand vous serez à terre, je sortirai du port et, à votre retour, vous me retrouverez dans le bassin, à cette même place... Mais qu'est-ce qui vous attire à Paris, où il doit faire si chaud, quand, ici, il fait si bon?
—Une histoire d'amour, répondit sérieusement le docteur. Un pauvre garçon que je vais essayer de séparer d'une coquine, qui...
—Dites: d'une femme, interrompit froidement Woreseff. Ce sera plus court et tout aussi vrai. Mon cher, croyez-en un homme qui a été affreusement et injustement malheureux, il n'y a qu'un système possible avec les femmes. C'est celui qu'ont adopté les Orientaux: l'esclavage pur et simple. Dites cela à votre ami de ma part.
—Le lui dire, ce n'est rien... Mais le lui faire croire!... Il en est bien arrivé à votre système de l'esclavage... Seulement, c'est lui qui est l'esclave!
—Pauvre diable! Alors, bonne chance, Davidoff.
Le comte alluma une cigarette, serra la main de son ami et sortit. Une heure plus tard le yacht crachait la vapeur par ses cheminées, et, lentement, se dirigeait vers la haute mer.
Le docteur, en descendant de voiture à la gare, la trouva vide de voyageurs. Il entra dans la salle d'attente: personne; au buffet, la dame de comptoir bâillait en lisant les journaux de la veille; un commis voyageur, sa caisse d'échantillons posée par terre à côté de lui, prenait un apéritif. Davidoff sortit dans la cour, et se promena lentement au soleil, en regardant s'il voyait venir Jacques. Au bout d'une vingtaine de minutes l'impatience le gagna, et, par la rue qui menait à la maison de Clémence, il s'achemina vers Deauville. En marchant, il pensait:
—Qu'est-ce que cela veut dire? Comment se fait-il qu'il soit en retard? A-t-il renoncé à m'accompagner? Quelle idée nouvelle s'est imposée à lui? Il était cependant sincère, hier soir. Mais il a revu cette damnée créature, et toutes ses bonnes résolutions se sont évanouies. Qui sait? Peut-être a-t-il raconté notre entretien, en se faisant un titre de sa trahison. Dans l'état d'affolement où il est, tout devient possible.
Le docteur, tout en monologuant, était arrivé devant la porte de la maison. Il leva les yeux vers les fenêtres. Elles étaient grandes ouvertes. Dans la cour, un palefrenier lavait une victoria, faisant tourner rapidement les roues, dont les rais mouillés étincelaient au soleil.
—Il faut pourtant savoir à quoi s'en tenir, murmura Davidoff.
Et, délibérément, il monta les marches qui conduisaient à une terrasse, et pénétra dans le vestibule.
Un domestique vint à sa rencontre.
—M. Jacques de Vignes? demanda le docteur.
—M. de Vignes est absent.
—Va-t-il rentrer?
—Je l'ignore.
—Mme Villa est-elle ici?
—Madame est dans la serre.
—Remettez-lui ma carte, et demandez-lui si elle veut me recevoir.
Le domestique s'éloigna. Le docteur fit quelques pas dans le vestibule, regardant distraitement le mobilier de chêne sculpté, les jardinières pleines de fleurs, les plats de faïence accrochés à la muraille, et le vaste pot de porcelaine de Chine, dans lequel étaient serrées, comme dans un fourreau, les ombrelles multicolores et les cannes de bois variés. Il se disait: Il me fuit, c'est clair... Mais Clémence me donnera peut-être une indication utile... Je vais affronter la bête féroce dans son antre... Bah! elle ne me fait pas peur... Elle ne dévore que ceux qui s'y prêtent.

Une portière se souleva, et le domestique reparut:
—Si monsieur veut me suivre...
Ils traversèrent un salon, un boudoir, et arrivés devant une porte vitrée, à travers laquelle les verdures apparaissaient, le valet se rangea pour laisser passer Davidoff. Par un petit sentier bordé de lycopodes, serpentant entre les palmiers, les daturas et les gommiers, Clémence, vêtue d'une robe de foulard rose, serrée à la taille par une ceinture de vieil argent ciselé, ornée de grenats cabochons, s'avançait souriante, un petit arrosoir à la main.
—Bonjour, docteur, quelle heureuse fortune vous amène? dit-elle.
D'un geste gracieux elle montra sa main noircie par un peu de terre de bruyère, et gaiement:
—Moi, je suis le médecin des fleurs. J'étais en train de donner une consultation à ces plantes...
—Elles vont bien?
—Pas mal, merci!
Elle montra son arrosoir:
—Je leur ai fait prendre un peu de tisane... Mais qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite?...
—Ne puis-je être venu simplement pour vous voir?
Elle le regarda froidement:
—Bien gentil! Très touchée de la politesse!... Mais je vous connais... Vous n'êtes pas un homme à femmes, vous. Alors, si vous vous présentez ici, c'est que vous avez pour cela une raison sérieuse.
—Eh bien! j'ai une raison, en effet... J'avais rendez-vous avec Jacques, ce matin. Il m'a manqué de parole, et j'ai craint qu'il ne fût malade.
—Ah! fit Clémence d'un air songeur.
Elle marcha vers un petit rond-point, où étaient rangées une table de fer et des chaises, et s'asseyant:
—Malade! Oui certes, il l'est.
Elle leva les yeux avec gravité et, touchant son joli front du doigt:
—Malade de là, surtout!
Comme Davidoff se taisait, curieux d'apprendre les secrets de cette liaison, qu'il jugeait si périlleuse pour son ami, elle poursuivit:

—Il m'a fait, ce matin, une scène affreuse, à propos de rien. Un bout de lettre sans importance, qu'il avait dérobé sur la table de ma chambre, et dont il s'est inquiété, le benêt... Comme si je n'étais pas assez adroite pour lui cacher ce qu'il ne doit pas savoir. Mais il était dans une veine de jalousie. Il a crié, menacé, pleuré. Oui, pleuré. Que c'est bête! Un homme qui pleure ne m'attendrit pas du tout. Je le trouve ridicule!
—Vous ne l'aimez donc plus?
—Mais si. Ah! bien certainement je ne l'aime plus comme il y a six mois!... Ces passions-là, c'est charmant; mais il ne faut pas que ça dure, parce que ça serait la ruine. Je suis sérieuse, moi, je sais très bien compter. C'est Nuño qui m'a appris l'arithmétique... Et il m'en a donné pour son argent! Or, j'ai besoin de quinze mille francs par mois, pour faire rouler ma voiture. Si je m'en tenais, avec le plus joli garçon du monde, à l'amour pur, je serais obligée de vendre mes rentes, et on me mépriserait dans ma vieillesse. Pas de ça, mon bel ami!
—Oh! je sais que vous êtes une femme pratique...
—Vous croyez me lancer une épigramme, je l'accepte comme un compliment... Oui, je suis une femme pratique, et je m'en vante! Jacques se conduit très bien avec moi. Il fait les choses fort honorablement. Mais il joue et, depuis quelque temps, il perd. Son caractère s'aigrit, il se tourmente et me tourmente... Pourquoi? je vous le demande!... Si j'avais assez de lui, je le mettrais, sans façon, à la porte... S'il a assez de moi, qu'il s'en aille... Mais alors quittons-nous proprement, et sans histoires!...
—Faudra-t-il le lui dire?
—Si vous voulez.
—Mais où le verrai-je?
—Ici.
—Il n'est donc pas sorti, comme on avait la consigne de me le dire?...
—Pas sorti du tout. Allez, et faites-lui de la morale.
—Je viens pour ça.
—Alors vous êtes doublement le bienvenu. Voulez-vous que je vous conduise chez lui?
—Vous serez très aimable.
Elle se mit à rire, et se levant:
—Il n'y en a pas une, pour être aimable, comme moi!
—C'est ce qu'on m'a dit.
—«On» est un indiscret!
—Pourquoi, ma chère? Voilà comme s'établissent les bonnes réputations.
Ils traversèrent le salon:
—Vous êtes sur le bateau de Woreseff?
—Oui.
—Est-ce qu'il donne toujours dans les sultanes, le cher comte?
—Toujours.
—Voilà un gaillard qui entend la vie! Sa femme ne saura jamais le service qu'elle lui a rendu en le faisant...
—Parfaitement!
Ils avaient gagné le premier étage. Elle s'arrêta sur le palier et, montrant une porte:
—Voici l'appartement de Jacques.
La jeune femme, debout dans sa robe rosé, le teint clair, les yeux brillants, éclairée par le plein jour d'une croisée donnant sur la mer, était si belle, que Davidoff s'arrêta un instant à la regarder. Il comprit l'irrésistible séduction qui émanait de cette troublante et féline créature. Il devina le plaisir que trouvaient les hommes à se laisser déchirer par ces griffes polies, délicates et tranchantes, à se faire mordre par ces dents blanches, fines et féroces. En elle, il reconnut le sphinx éternel, qui dévore les audacieux avides de connaître le mot de l'énigme. Son regard exprima si clairement sa pensée, que Clémence répondit, avec un sourire:
—Que voulez-vous? Il faut bien se défendre!
Et, légère, elle redescendit l'escalier. Davidoff frappa à la porte, une voix répondit: «Entrez.» Il tourna le bouton et, auprès de la fenêtre ouverte, étendu au fond d'un large fauteuil, il vit Jacques les yeux creux, et les lèvres blêmes. En reconnaissant le docteur, le jeune homme devint un peu plus pâle, un nuage passa sur son front. Il se leva, et, allant à lui, lentement, il lui tendit la main:
—Vous m'en voulez? dit-il.
—Un peu.
—Seulement un peu? Je ne mérite pas tant d'indulgence. Je vous avais dit, cette nuit, que je suis un lâche. Eh bien! vous en avez eu promptement la preuve.
Il parlait, les dents serrées, avec une amère crispation du visage. Il fit pitié à Davidoff, qui s'assit auprès de lui, et très affectueusement:
—Que s'est-il donc passé, depuis que nous nous sommes séparés, qui vous ait empêché de remplir votre engagement? Il devait pourtant vous être doux de le tenir.
—Rien peut-il être doux pour moi? répondit Jacques à voix basse. Tout ce que je fais est odieux et misérable. Un mauvais génie s'est emparé de moi et me souffle les pires résolutions.
—Résistez-lui. Écoutez-moi. Vous avez subi, il y a quelques heures, mon influence. Subissez-la de nouveau. Prenez un chapeau, un pardessus, et suivez-moi... Nous avons le temps de partir.
Jacques eut un geste de menace:
—Non, je ne veux pas m'éloigner d'ici...
—Ce que Clémence m'a dit est donc vrai?
—Ah! ah! vous l'avez vue? Et, elle s'est plainte de moi, n'est-ce pas? La misérable! C'est elle qui est cause de tout. Oui, elle me perd, elle me tue; ce que je souffre par elle, il est impossible de le concevoir... Je ne sais pas quelle folie elle m'a jetée dans le cerveau. Comprenez-vous que je sois jaloux d'elle?... Oui, jaloux, jusqu'à la fureur, d'une fille que tout le monde a eue ou aura! A quel état moral suis-je arrivé! Ce matin nous avons échangé des paroles affreuses... Elle m'a, dans le langage des halles, mis à la porte; vous entendez, mis à la porte comme un laquais!... Et je suis resté, et je reste! Pourquoi? Parce que je ne puis me passer de cette infâme créature, que je voudrais battre et caresser à la fois. Fille abjecte et adorable, que je maudis de loin, à travers deux étages, et que je prierais, à genoux, si elle était là et si elle l'exigeait!
—Essayez de vous éloigner d'elle, pendant deux jours!...
—Non! non! C'est impossible! Je trouverais, en revenant, la place prise. Vous ne savez pas combien elle est entourée, sollicitée, tentée... Oh! elle me trompe!... J'en ai eu encore la preuve ce matin. C'est ce qui a excité ma colère... Mais elle est à moi tout de même... C'est moi qui l'ai le plus!... Je la vois, du matin au soir... Quel vide, dans mon existence, si elle disparaissait!... Non! j'ai tout sacrifié à cette femme. J'ai tout subordonné à elle... Il faut que je la garde... Ou alors c'est la fin...
Il cacha son visage entre ses mains, et resta quelques secondes silencieux, puis, avec un accent désespéré:
—Lorsque je serai à bout de ressources, elle me contraindra à partir. Je ne l'ignore pas. Elle ne fait pas crédit. J'ai été obligé de prendre des arrangements, avec mon notaire, et je vais continuer à jouer pour soutenir mon train... Oh! je n'irai pas loin, car la chance n'est pas pour moi.... Mais je m'entête et je persiste, quoique je sache parfaitement quelle sera la conclusion inévitable de tout ceci. Vous voyez qu'il n'est pas aisé de me faire de la morale, car je prends les devants et me blâme moi-même.... Abandonnez-moi, mon ami. Je ne vaux pas la peine que vous prendriez pour essayer de me sauver.

Davidoff l'avait écouté, le coeur serré, étudiant, avec une curiosité apitoyée, cette sombre folie. Il la connaissait cette passion qui avait conduit tant d'hommes à l'hébétement et au suicide. Il la savait faite de l'enivrement des sens, de l'exaspération de la vanité, et aussi d'une espèce de mystérieuse terreur, qui s'emparait de ces viveurs, habitués au tumulte de leur existence enfiévrée, à la pensée de vivre désormais dans l'isolement et le silence. Après cette fête sans trêve, se retrouver seul, en face de soi. Autant l'ensevelissement à la Trappe, au sortir d'un bal. Il fallait une âme forte, un cerveau bien trempé pour supporter ce formidable changement.
Il dit à Jacques:
—Venez avec moi, je vous donne ma parole que je ne vous quitterai pas que vous ne soyez guéri physiquement et moralement.
Celui-ci éclata d'un rire nerveux, strident, pénible:
—Non! non! abandonnez-moi!... Je ne veux pas être défendu!... Je suis condamné, rien ne prévaudra contre l'arrêt du sort.... Je n'ai vécu que pour le malheur.... Je suis voué à toutes ces tortures....
Il baissa la voix, comme effrayé:
—Vous savez bien que ce n'est pas moi qui agis, qui parle, qui souffre et qui pleure.... Un autre est en moi, qui me conduit à la catastrophe.... Je voudrais m'arrêter que je ne le pourrais pas.... Oh! je la sens bien s'agiter, furieuse, l'âme implacable.... Elle est jalouse! Elle se venge de moi-même, sur moi-même!.... Tant qu'elle animera mon corps, je souffrirai.... Le jour où j'en serai délivré....
A ces mots, Davidoff fit un geste violent, ses sourcils se froncèrent et il fut sur le point de crier à Jacques: Vous êtes fou! Laurier a disparu, mais Laurier est vivant!... Je me suis prêté à votre fantaisie, parce que j'ai eu la conviction que la confiance seule vous rendrait la force de vivre.... Mais, puisque vous êtes arrivé à un tel état d'hallucination que ce qui faisait votre salut cause aujourd'hui votre perte, je dois vous déclarer la vérité.... Une pensée l'arrêta: Il ne me croira pas! Il faut que je lui montre son ami guéri de son mal moral, pour lui prouver qu'il peut guérir lui-même!
Il se tourna vers le jeune homme, et très doucement:
—Puisque vous ne voulez pas m'accompagner à Paris, j'irai donc seul. Je verrai votre mère et votre soeur.
Une ombre passa sur le front de Jacques et ses yeux brillèrent, comme trempés par une larme:
—Merci, dit-il d'une voix étouffée. Tâchez qu'elles me pardonnent la peine que je leur fais.... Elles sont si bonnes et si tendres....
Il se leva et, avec une horrible palpitation de tout son être:
—Oh! je suis un misérable! Et mieux vaudrait pour moi être mort!
Du jardin, par la fenêtre ouverte, à ce moment, une voix claire monta:
—Jacques?...
Il s'avança avec précipitation. Clémence, maintenant dans le parterre, cueillait des roses. Elle le vit et gaiement:
—Eh bien! Est-ce fini cette bouderie? Il fait un temps délicieux, descends et nous irons déjeuner à Villers.
Jacques revint à Davidoff et, tout agité:
—Elle m'appelle, vous voyez, elle m'attend.... Elle n'est point si mauvaise que je le disais.... Elle a des instants terribles.... Mais au fond elle m'aime. Venez, mon ami.
Il l'entraînait vers l'escalier. Ils arrivèrent devant le vestibule. Là Jacques serra les mains du docteur, avec force, et, comme pressé d'être seul avec Clémence, il dit:
—Adieu! Pardonnez-moi encore.... Rassurez ma mère... et guérissez ma soeur.... Oh! elle avant tout.... Pauvre petite!... Adieu!
Et, rapide, il s'élança vers le jardin où son impitoyable tyran l'attendait. Davidoff, dans la rue, s'éloigna à grands pas. Par une échappée sur la mer, il aperçut le yacht blanc qui, couronné de son panache de noire fumée, gagnait le large. Il se dit:

—Je suis libre, profitons-en.
Il se dirigea vers le bureau du télégraphe, prit une feuille de papier et, debout devant le guichet, il écrivit:
«Pierre Laurier, aux soins de M. le curé de Torrevecchio (Corsa).
«Revenez à Paris, sans perdre un instant. Votre présence est nécessaire. En descendant du chemin de fer, ne voyez personne et rejoignez-moi au Grand-Hôtel.
«Davidoff.»
Il remit son télégramme à l'employé, paya, et sortit en murmurant:
—Si je ne réussis pas à sauver le frère, au moins je vais essayer de sauver la soeur!
Et il partit pour Paris.
VI
La dépêche de Davidoff fut remise à Pierre Laurier le jour même de la noce d'Agostino avec la fille d'un important fermier de San-Pellegrino. Le marin s'était enrichi à écumer les flots de la côte méditerranéenne, et il apportait six mille francs à sa future. Celle-ci, brune et vigoureuse montagnarde de seize ans, possédait une maison et des champs plantés d'oliviers. Les jeunes gens s'aimaient depuis un an, et, sous cette condition qu'Agostino cesserait de naviguer, le mariage avait été conclu.
On sortait de l'église de San-Pellegrino, et, sur le passage des mariés, les coups de fusil, tirés en signe de joie, pétillaient, comme si la vendetta eût jeté une moitié du pays contre l'autre. Les vivats éclataient dans le cortège, les figures rayonnaient de joie, et, sous ce grand soleil, dans la chaleur de l'été, à l'odeur de la poudre, une sorte d'ivresse s'emparait des cerveaux. Pierre donnant le bras à la petite Marietta, avec qui il venait de quêter à l'église, suivait d'un oeil ravi les péripéties de cette fête si originale, si vivante, rêvant déjà le beau tableau qu'il en fit, et qui est devenu populaire sous le titre de Mariage corse.
Son coeur était paisible, et son esprit raffermi. Pas une ombre n'obscurcissait sa pensée. Il était tout au ravissement de voir heureux ces gens qu'il aimait et dans la patriarcale existence desquels il avait trouvé l'oubli des passions malsaines, obtenu le réveil des viriles fiertés.

La noce, tout entière, se rendait chez le père de la mariée, pour banqueter en l'honneur des époux. Comme on débouchait devant l'enclos de la ferme, un gamin, qui servait habituellement d'enfant de choeur au brave curé de Torrevecchio, s'élança à travers la foule, et, courant au vénérable prêtre, lui tendit une enveloppe bleue, qui avait été déposée au presbytère. Pour franchir la distance de Torrevecchio à San-Pellegrino, le petit, avec ses jambes montagnardes, n'avait mis qu'une heure. Il arrivait haletant, la sueur au visage, couvert de poussière. Le curé lut l'adresse et, aussitôt, se tournant vers Pierre:
—Tenez, mon cher enfant, dit-il affectueusement. C'est pour vous!
Un cercle déjà s'était formé autour du jeune homme, qui, le front soucieux, les lèvres soudainement crispées, tenait, entre ses doigts, la dépêche sans la déplier:
—Qu'y a-t-il donc? demanda Agostino inquiet.
—C'est ce papier bleu, dit le gamin, qui a été apporté, tout à l'heure, de Bastia par un piéton. Il s'était déplacé exprès, vu que la chose, paraît-il, était pressée.... Alors Maddalena, la servante de M. le curé, m'a dit: Cours tout d'un trait, ne t'arrête pas avant d'avoir parlé à monsieur.... Il y a quelque grave affaire.... Car il y a trois ans qu'il n'est venu un pareil papier à Torrevecchio!... Alors j'ai coupé au plus court, et me voilà.
En parlant ainsi, il essuyait sa figure ruisselante avec le revers de sa manche, riant de ses belles dents blanches, ravi d'avoir si bien rempli sa mission.
—Tu vas boire un verre de Tollano et manger un morceau avec nous, Jacopo, dit Agostino. Il poussa l'enfant vers son beau-père et ses parents, et tout plein de l'anxiété que trahissait le visage de Pierre:
—Qu'est-ce donc? répéta-t-il.
Pierre lentement déchira t'enveloppe, déplia le télégramme et lut l'appel impérieux que lui adressait son ami. Il pâlit, son coeur se serra et ses yeux se creusèrent profonds sous ses sourcils froncés.
—Un malheur? demanda Agostino.
—Non, dit le peintre. Du moins, je l'espère. Mais il faut que je parte à l'instant pour le continent.
—Partir! En ce moment! s'écria douloureusement le marié.... Nous quitter avant la fin de cette journée!... Attendez au moins à demain?...
—Si on t'avait dit, pendant que tu étais de l'autre côté de la mer, que ta fiancée souffrait et pouvait mourir de ton absence, répondit gravement Pierre, aurais-tu différé ton départ?
Agostino serra vivement la main de son sauveur, et, des larmes plein les yeux:
—Non, vous avez raison. Mais vous devez comprendre quel chagrin vous me faites.
Pierre emmena le jeune homme à l'écart, et là, lui parlant avec une émotion soudaine, qui ouvrit à Agostino un jour décisif sur le caractère et la condition de son ami:
—Il s'agit de ne pas attrister ta femme, tes parents et tes invités. D'ici à Torrevecchio, par la route, il y a quatre lieues. Je vais prendre une carriole à l'auberge. J'irai seul. Une fois que je serai de l'autre côté de la montagne, tu expliqueras mon absence et tu remercieras chacun de ceux qui sont ici de l'accueil cordial qui m'a été fait. Je n'oublierai jamais, vois-tu, le temps que j'ai passé dans ce pays, au milieu de vous. J'étais bien malade, du cerveau et du coeur.... Vous m'avez guéri par votre saine et sage tranquillité.... J'ai oublié les chagrins dont j'avais cru mourir.... Et c'est à vous que je le dois: à ta mère, qui a été si bonne pour moi; à ta petite soeur, qui m'a si souvent rappelé, par sa grâce naïve et touchante, la jeune fille qui m'attend là-bas; à toi, enfin, brave garçon, qui as été cause qu'au moment où, désespéré, je songeais à me tuer, j'ai voulu vivre pour essayer de te sauver. Tu m'as rendu à moi-même. C'est par toi que je me suis senti encore attaché à l'humanité.... Non! je ne vous oublierai jamais, et, dans la tristesse ou dans la joie, ma pensée bien souvent ira vous retrouver.
Agostino, à ces mots, ne put retenir ses larmes, et, plus bouleversé que s'il avait perdu un des siens, il se mit à sangloter, pendant que les gens de la noce, tout au plaisir, chantaient, criaient et tiraillaient dans le verger. Pierre calma le brave garçon, et, avec fermeté:
—Maintenant, comprends-moi bien. Il faut que je sois à Paris le plus tôt possible. Quand part de Bastia le prochain bateau et où fait-il escale?
—La Compagnie Morelli a un vapeur qui chauffe, le mardi, pour Marseille. En descendant ce soir à la ville, vous retiendrez votre place, et demain, à la première heure, vous serez en mer. De Bastia à Marseille, il faut compter trente heures....
—Dans trois jours donc, je serai à Paris.... De là, mon cher Agostino, tu me permettras d'envoyer quelques souvenirs aux chères femmes qui vont vivre autour de toi.... N'aie point de scrupules, tu m'as vu, pendant près d'un an, sous des habits de paysan, mais je ne suis pas pauvre.... Fais taire ta fierté corse: de ton frère, tu peux tout accepter pour ta mère, ta soeur et ta femme.... Pense à moi et sois sûr que tu me reverras. Le jour où je reviendrai dans l'île, peut-être ne serai-je plus seul.... Alors c'est que le ciel m'aura pris en grâce et que j'aurai retrouvé le bonheur.... Adieu jusque-là, et embrasse-moi!

Les deux hommes s'étreignirent, comme pendant cette nuit où ils étaient roulés par les vagues lourdes et profondes, sous la lune blafarde, et, quand ils se séparèrent, ils souriaient et pleuraient à la fois.
Une demi-heure plus tard, Pierre brûlait, en carriole, la route de Torrevecchio, et, le soir même, ayant emballé ses tableaux et ses esquisses, arrivait à Bastia. Il descendit à l'auberge où il avait passé sa première nuit sur le sol de la Corse, courut payer son passage à bord du bateau à vapeur, puis il entra dans un magasin de confection et, pour remplacer son costume de velours, acheta un vêtement complet de drap bleu qui ne lui allait pas mal.
Habillé comme un continental, pour la première fois depuis de longs mois, il poussa un soupir. Il lui sembla qu'il abandonnait le Pierre Laurier, libre, rajeuni, qui avait si délicieusement travaillé, dix heures par jour, sous le ciel clair, dans le parfum vivifiant des sapins et des genévriers, et qu'il redevenait le Pierre Laurier asservi, énervé, qui errait de l'alcôve d'une fille aux salons de jeu du cercle.
Il leva la tête. La nuit descendait, mais sur la montagne, à travers les grands massifs de châtaigniers, baignant de sa pure lumière les rochers sourcilleux, la lune brillait comme un croissant d'argent. Le vent des forêts, tiède et embaumé, passa sur le front du jeune homme, ainsi que la caresse d'une aile. Il se sentit ranimé comme par un réconfortant souvenir. Il regarda la mer, qui ondulait calme et sourde; il murmura: «Tu peux m'emporter. Je ne te crains pas ni ceux dont tu me sépares.» Sa fugitive angoisse disparut, et au moment de tenter l'épreuve suprême qui devait décider de sa vie, il se trouva maître de sa pensée et de ses sens.
Rien ne palpitait plus en lui de bassement passionné, pour celle qu'il avait si follement adorée. Il osa l'évoquer. Il la vit, avec son front étroit, couronné de cheveux noirs, ses beaux yeux aux longues paupières, au regard enivrant, et ses lèvres pâlissantes de volupté. L'odeur subtile de la femme l'enveloppa tout à coup, perfide rappel du passé. Rien ne s'émut dans sa chair, il demeura indifférent et dédaigneux. Il n'aimait plus, c'était fini, le charme avait cessé, le philtre restait inoffensif. Il rentrait en possession de lui-même, et son coeur affranchi redevenait digne d'être offert. L'image de Juliette parut alors, blanche, virginale et douce, Et des larmes de tendresse montèrent aux yeux de Laurier. Sa bouche murmura un aveu, et tout son être frémissant s'élança, à travers l'espace, vers la bien-aimée.
Le lendemain, à neuf heures, le bateau quittait le port, Pierre reconnut le quai, près duquel le Saint-Laurent était à l'ancre, pendant qu'il repeignait son patron de bois sculpté, le môle, le bastion du Dragon, et, successivement, le cap Corse, Giraglia, puis la côte d'Italie. A bord de ce navire, qui marchait avec rapidité, il refit toute la route qu'il avait parcourue sur le petit bateau contrebandier.
A mesure qu'il se rapprochait de la France, son esprit troublé cherchait la raison du brusque rappel que lui adressait Davidoff. Une inquiétude sourde commençait à le travailler, et il redoutait un malheur. Pour qui? Les termes de la lettre, que le docteur lui avait écrite, après son passage à Torrevecchio, lui revenaient. «Une personne, qui est près de Jacques, a failli mourir de votre mort....» La phrase qui avait tout changé dans sa vie. Était-ce donc Juliette, dont l'état s'était aggravé? Allait-il arriver pour la voir s'éteindre, au moment où, en elle, résidait son unique espérance?... Cependant, dans la lettre, il y avait aussi ces mots: «Vous avez passé auprès du bonheur sans le voir... mais il vous est possible encore de le retrouver.» Était-ce que ce bonheur pouvait lui échapper de nouveau? Si jolie, la jeune fille n'avait-elle pas dû être aimée? Un autre, pendant qu'il était loin, à soigner la plaie de son coeur dans les solitudes, n'avait-il pas pris sa place?
Une tristesse profonde s'empara de Pierre, à la pensée que ce recours en grâce, qu'il avait adressé à la destinée, pourrait être repoussé. Une lassitude morale l'accabla, et il comprit que cette déception serait pour lui le coup décisif qui brise et qui tue. Une hâte de savoir le dévora. A bord du navire, qui fendait les lames vertes, il eût voulu posséder un moyen de correspondre avec Davidoff. Il tendait les mains vers la terre, comme si les rassurantes nouvelles, qu'il espérait, l'y attendaient à l'arrivée. Il enviait les ailes rapides des albatros qui volaient mélancoliques et blancs dans le ciel. Il marchait nerveusement de l'avant à l'arrière. On eût dit que, de son agitation, il essayait de redoubler les efforts de la machine.

Il ne dormit pas, restant sur le pont à regarder l'horizon. Il passa successivement devant Gênes, Monaco, Toulon, longeant cette côte enchantée, où les jardins baignent leurs branches dans la mer, où, sur un sable d'or, les flots meurent avec de doux murmures. Il eut un battement de coeur, en voyant de loin le château d'If, sombre dans la nuit, et Marseille, avec les feux de ses phares, allumés comme des yeux qui regardent dans l'immensité. Il n'avait qu'un petit bagage, il le mit sur le dos d'un portefaix, il traversa la passerelle d'un pied leste, prit une voiture sur le quai, et se fit conduire au chemin, de fer. Ni arrêt ni repos, rien ne le distrayait de son désir d'arriver le plus vite possible. L'express partait à onze heures et demie, il avait une heure à lui. Il alla au télégraphe et adressa à Davidoff cette dépêche: «Débarqué à Marseille, serai demain soir à Paris, à six heures.»
Quand il eut vu son papier, des mains du receveur, passer dans celles de l'employé chargé de la transmission, il se sentit soulagé, comme si quelque chose de lui était parti en avant. Il se rendit au buffet où il mangea sans appétit, pour tuer le temps. Enfin les portes de la gare étant ouvertes, et le train formé, il grimpa dans un compartiment, et se livra, avec une jouissance toute spéciale, à la volupté de la vitesse. Enfoncé dans un coin, les yeux clos, quoiqu'il ne dormît pas, il resta immobile, comptant les stations qui le séparaient du but, ainsi qu'un prisonnier efface, sur le calendrier, les jours qui le séparent de la liberté.
A l'aube, il eut cependant une défaillance et s'assoupit. Quand il se réveilla, avec la surprise joyeuse d'avoir gagné un peu de temps sur son impatience, il faisait grand jour, et l'express filait sur Mâcon. Les riches campagnes de la Bourgogne si riantes, si saines, si robustes, se déroulaient de chaque côté de la ligne, dans un flot de soleil. Il parut à Pierre qu'il était presque arrivé. Il retrouvait une nature qui, depuis un an, lui était inconnue. Plus d'oliviers, de pins et de cactus, poussant sur l'herbe rare et jaune, plus de rochers rougeâtres et de torrents écumeux. Point de bergers armés de leur fusil, perchés sur un tertre, et surveillant, avec un air altier et grave, le parcours de leurs moutons épars ou de leurs chèvres indisciplinées. Mais des paysans à la fois pesants et actifs, poussant le long des sillons bruns leurs paires de grands boeufs blancs attelés à la charrue. Et des plaines couvertes de moissons, sur les coteaux, des vignes lourdes de raisin, des forêts d'un vert puissant, coupées de routes gazonnées aux longues et fraîches perspectives. C'était la France du centre, avec ses sévères beautés, et non plus la molle et rayonnante Provence, ou la sauvage et grandiose Corse.

L'horizon fuyait, dans le roulement des roues, le train traversait les monts, les fleuves, et la pensée de Pierre s'engourdissait peu à peu. Il retomba dans une rêverie inquiète, se demandant, avec une persistance vaine, ce qui avait contraint Davidoff à le rappeler si brusquement. Et une agitation fébrile le reprit aux environs de Paris. Il tira sa montre plus de vingt fois, entre Melun et la grande ville. En passant les fortifications, il se mit debout, s'apprêtant déjà pour la descente. Enfin le train sifflant ralentit sa marche, fit tinter les plaques tournantes, et, au milieu des hommes de peine guettant les voyageurs, s'arrêta au terme du parcours.
Pierre, debout sur le marchepied, sauta sur le quai et fut saisi par deux bras qui le serrèrent fortement. Il leva les yeux, reconnut Davidoff, poussa un cri de joie, et, saisissant à son tour les mains du fidèle ami, il l'entraîna à l'écart:
—Eh bien? cria-t-il, résumant toutes ses curiosités dans cette interrogation.
—Calmez-vous, dit le Russe qui comprit l'angoisse de Laurier... Il n'y a point de péril urgent pour Juliette.
Pierre poussa un soupir profond comme si on lui débarrassait le coeur d'un fardeau écrasant.
—Et Jacques? demanda-t-il.
—Ah! Jacques! répondit Davidoff. C'est lui surtout qui m'inquiète... Mais ne restons pas là, on nous regarde.
Il prit le bras du peintre, et, au milieu de la foule qui s'écoulait vers la sortie, il l'entraîna.
—Quel bagage avez-vous?
—Cette valise avec moi, et une caisse dans le fourgon.
—Venez, nous ferons prendre la caisse par les gens de l'hôtel... Car vous m'accompagnez... Je ne vous quitte pas... Au lieu de vous attendre, ainsi que je vous le disais dans ma dépêche, j'ai préféré venir au-devant de vous... J'ai craint quelque imprudence... Savez-vous que, si Mlle de Vignes vous voyait brusquement, le saisissement qu'elle éprouverait pourrait lui être fatal?...

Ils roulaient en voiture sur le boulevard, tout en causant, et Laurier, étourdi, n'avait pas assez de toute son attention pour regarder et pour entendre. Le mouvement de Paris, au sortir du train, qui l'avait secoué pendant vingt heures, après le roulis du bateau, pendant deux jours, cette agitation, succédant brusquement au calme profond et recueilli de son existence à Torrevecchio, enfiévrait son cerveau, éblouissait ses yeux et assourdissait ses oreilles. Il faisait des efforts pour écouter et comprendre Davidoff. Il se sentait las de corps, et surexcité d'esprit. Il dit:
—Ce voyage m'a brisé, et cependant il me semble que je ne pourrais pas me reposer.
—Vous vivez, depuis trois jours, sur vos nerfs... Je vais remettre votre organisme en ordre... Fiez-vous à moi... Si je n'avais jamais de malades plus difficiles à guérir que vous...
La voiture entrait dans la cour du Grand-Hôtel. Ils descendirent, et, suivis d'un garçon qui portait la valise de Laurier, ils montèrent à l'appartement de Davidoff. Un salon séparait la chambre de Laurier de celle du Russe. Restés en tête à tête, ils se regardèrent un instant, en silence, puis le docteur montrant un siège à son ami:
—Asseyez-vous, nous allons dîner ici, en bavardant, et si vous êtes raisonnable, peut-être ferai-je quelque chose pour vous, dès ce soir.
Les yeux de Pierre s'illuminèrent:
—Quoi! dit-il, je pourrais la voir?... Davidoff se mit à rire:
—Au moins, avec vous il n'y a pas d'équivoque! La voir!... Il ne peut donc, entre nous, être question que d'elle? Eh bien! vous avez raison. Et c'est d'elle qu'il s'agit. Je suis, depuis le commencement de la semaine, ici et l'habitue doucement au prodige de votre résurrection. Il y a de longs mois qu'elle vous pleure, dans le mystère de son âme... Dès les premiers mots prononcés par moi, et émettant l'ombre d'un doute sur la certitude de votre mort, elle s'est ranimée, mais de façon à nous effrayer sa mère et moi... Une fièvre ardente s'est emparée d'elle... Sa faiblesse est si grande!... Par un phénomène incroyable, votre disparition avait eu cette double conséquence de rendre à Jacques la force de ne pas mourir, et d'enlever à Juliette le courage de vivre. Elle s'est lentement étiolée, pâtissante, comme une fleur rongée par un ver invisible... Quant à son frère... Mais il vaudrait mieux ne parler que d'elle!...
—Ce que vous avez à m'apprendre, sur le compte de Jacques, est-il donc si pénible?
—Désolant, moralement et matériellement. Cette semaine, talonné par des besoins d'argent impérieux, il a provoqué la mise en vente des propriétés qui sont communes à sa mère, à sa soeur et à lui... Les observations du notaire, les sollicitations de Mme de Vignes, tout a été inutile! Il veut réaliser, à n'importe quel prix, ne se préoccupant pas de la perte considérable qui sera la conséquence de cette liquidation précipitée... Il est fou, et d'une dangereuse folie!...
—Mais cette folie, causée par qui ou par quoi?
—Par l'amour. Une femme a perdu ce malheureux qui n'était que trop disposé aux pires faiblesses.
—Et cette femme si séduisante qu'on ne puisse le détacher d'elle? Si forte qu'on ne puisse le lui arracher?
—La plus forte, la plus séduisante, la plus dangereuse de toutes les femmes!... Et si je vous disais qui elle est...
A ces mots, Pierre pâlit, ses yeux s'agrandirent, il ouvrit la bouche pour questionner, pour prononcer un nom, qu'il devinait sur les lèvres du docteur. Il n'en eut pas le temps, Davidoff sourit amèrement et, regardant le peintre jusqu'au fond du coeur:
—Ah! vous m'avez compris! dit-il. Oui, c'est dans les mains de Clémence que Jacques est tombé. Il a été aimé par elle, il l'a aimée... comme on l'aime. Elle, au bout de trois mois, est redevenue froide comme un marbre. Lui est plus passionné, plus enflammé que jamais... Et, qu'ai-je besoin devons dépeindre l'état de son esprit? Pour le connaître, tous n'avez qu'à tous souvenir.
Comme Laurier demeurait immobile et muet, la tête penchée sur sa poitrine, le Russe reprit avec force:
—Il l'adore, comprenez-vous, Pierre? Il l'a adorée, toute chaude encore de vos caresses... Et il ne vit plus que pour elle!...
Le peintre releva la tête et, d'une voix triste, avec une compassion profonde:
—Le malheureux! Pour elle, pour une pareille créature, il a tout oublié, tout compromis!... Mais il faut le plaindre plutôt que l'accuser... Elle est si redoutable!...
A ces paroles, la figure de Davidoff s'éclaira, ses yeux pétillèrent de joie, il alla à son ami et, avec une ironie affectée:
—Ainsi, dans votre coeur, vous ne trouvez pour Jacques que de la pitié?
—Et quel sentiment autre voulez-vous que j'éprouve?
Dois-je le blâmer, après avoir été plus faible et plus coupable que lui?... Non! je ne puis que le plaindre!
Davidoff prit la main de Pierre, et la serrant vigoureusement:
—Et pas un tressaillement dans votre chair, à ce rappel de l'amour ancien?... Pas une émotion dans votre esprit? Aucun retour vers la femme, aucune irritation contre l'ami?
—Voilà donc ce que vous craigniez? s'écria Laurier, dont le pâle visage se colora. Vous vous demandiez si j'étais bien guéri de ma passion insensée, et vous m'avez fait subir une épreuve? Ah! n'ayez plus de défiance, parlez ouvertement... Vous m'avez suspecté?
—Oui, dit Davidoff avec fermeté. J'ai voulu savoir si, à votre insu même...
—Ah! interrogez, cherchez, fouillez ma pensée, s'écria Pierre. Vous n'y trouverez que l'amer regret des fautes commises et l'ardent désir de les réparer! Si je ne m'étais pas senti digne d'une affection pure, capable d'y répondre par une tendresse inaltérable, vous ne m'auriez jamais revu. Ne redoutez donc rien de moi, Davidoff. Le Pierre Laurier que vous avez connu est mort, par une nuit d'orage, et l'homme que vous avez devant vous, s'il a le même visage, heureusement n'a plus le même coeur....
—A la bonne heure! dit Davidoff gaiement. Ah! j'ai un lourd poids de moins sur la conscience. Si je n'avais pas pu compter absolument sur vous, je ne sais comment je me serais tiré de l'oeuvre que j'ai entreprise. Tout est difficulté, tout est souci. Il va falloir que vous affrontiez Clémence....
—Si c'est absolument nécessaire, je m'y résoudrai, mais cela me coûtera beaucoup!...
—Sans doute! Cependant, à coup sûr, pas tant qu'autrefois, répliqua le Russe, avec un sourire. Mais nous devons arracher Jacques de ses griffes. Et il ne faudra pas moins que votre intervention pour que nous y réussissions.... Laissons cette question, c'est l'avenir. Occupons-nous du présent, parlons de Mme de Vignes.
Le front de Pierre s'éclaira. Au même moment, on apportait le dîner. Les deux amis s'assirent devant la table, et, pendant une heure, ils causèrent à coeur ouvert. Pierre racontant son séjour à Torrevecchio et le docteur expliquant au peintre tout ce qui s'était passé pendant son absence, ils purent, de la sorte, acquérir la certitude, Davidoff, que Laurier était, ainsi qu'il l'avait affirmé, radicalement guéri de sa dangereuse passion, et Laurier, que Davidoff, en le rappelant à la hâte, avait agi avec autant de décision que de sagesse. Vers neuf heures ils descendirent et se rendirent chez Mme de Vignes. Sur le boulevard, dans la douceur d'une belle nuit d'été, Pierre sentit son coeur se gonfler d'espérance et de joie, il leva son regard vers le ciel, et se repentit d'avoir si follement douté du bonheur.

Mme de Vignes, depuis quatre jours, prévenue par Davidoff, avait vu l'avenir, qui lui paraissait si sombre, s'éclairer d'une faible lueur. La certitude que Pierre Laurier vivait, l'assurance avec laquelle Davidoff affirmait que le peintre aimait Juliette et ne pouvait aimer qu'elle, avait donné à la mère un peu de soulagement. Dans le malheur qui l'accablait, ayant tout à redouter de son fils et tout à craindre pour sa fille, la possibilité de rendre à Juliette le calme et la santé lui offrait une satisfaction bien douce. Qu'étaient les soucis d'argent, comparés aux inquiétudes que lui causait l'abattement, de plus en plus profond, de la jeune fille? Davidoff avait été accueilli comme un sauveur. Graduant savamment ses confidences, il avait jeté, dans la pensée de Mme de Vignes, un tout petit grain d'espérance, qui avait levé comme en terre féconde. Peu à peu, la semence avait poussé des racines qui s'étaient étendues vivaces. Et maintenant la fleur prête à s'épanouir n'attendait plus qu'un dernier rayon de soleil. Depuis le commencement de la semaine, Juliette, sans preuves, sans autre raison plausible que son ardent désir de voir le miracle se réaliser, s'était prise à croire que Pierre était vivant.
Les «on dit» de Davidoff avaient été avidement accueillis par ce jeune coeur. Pourquoi Pierre, sauvé par des marins et emmené à bord d'un petit bâtiment de commerce, n'aurait-il pas été rencontré par ces voyageurs qui déclaraient l'avoir vu? Pourquoi, honteux de son suicide annoncé et non exécuté, Pierre ne serait-il pas resté à l'écart, près de moitié d'une année? Pourquoi n'aurait-il pas laissé la famille de Vignes ignorer qu'il vivait? Tout cela était admissible. Et la jeune fille avait un tel besoin de l'admettre qu'elle eût tenu pour vraies de bien plus étranges histoires.
Chaque jour, Davidoff, poursuivant sa cure morale, rendait compte à Juliette des découvertes que produisait l'enquête qu'il était censé faire. Et, chaque jour, il assistait à l'éveil de cette âme engourdie et glacée. C'était un spectacle charmant que celui de cette floraison timide. Juliette espérait, mais elle avait peur d'espérer, et, par instants, elle se retenait sur la pente où son imagination l'emportait. Si, après cette période heureuse, il allait falloir retomber dans la désolation? Si tout ce qu'on disait n'était point vrai? Si Pierre n'avait pas survécu?
Une horrible agitation était en elle. Il lui semblait impossible que la mort eût pris, en une seconde, ce garçon si alerte et si robuste. Elle se rappelait ce que son frère lui avait dit à Beaulieu: On n'a pas retrouvé son corps.... Elle n'avait pas, alors, accepté le doute comme une espérance. Mais, maintenant, n'était-il pas évident que si la mer ne l'avait pas rejeté au rivage, c'est qu'il avait échappé à ses vagues méchantes, qu'il était sorti de ses glauques profondeurs et qu'il existait? Quel trajet; dans ce cerveau de femme, avait fait cette pensée! Elle y était entrée si avant que, pour l'en arracher, il aurait fallu à présent des preuves matérielles. Il aurait fallu montrer Pierre mort pour faire croire, à celle qui l'aimait, qu'il pouvait n'être plus vivant.
Le matin même, Davidoff s'était hasardé à dire:
—J'ai vu, hier soir, des gens qui ont rencontré notre ami en Italie et qui lui ont parlé. On peut s'attendre, un de ces soirs, à le voir arriver.
Elle n'avait point répondu, elle avait regardé le docteur, avec une fixité singulière, et, au bout d'un instant:
—Pourquoi ne me dites-vous pas tout?... Vous avez peur de ma joie?... Vous avez tort. Je suis maintenant sûre qu'il vit. Je l'ai vu, cette nuit, en rêve. Il était dans une église, une pauvre église de village, et travaillait à un tableau de sainteté.... Son visage était triste... triste, et, par moments, des larmes coulaient sur ses joues. J'ai eu la conviction qu'il pensait à moi.... J'ai voulu lui crier: Pierre, assez de chagrins, assez d'éloignement; revenez, nous vous attendons, et nous serions si heureux de vous accueillir.... Mais une sorte de brouillard s'est élevé entre lui et moi, et je ne le distinguais plus que très effacé, pareil à une silhouette vague, et nettement j'entendais le bruit des flots, comme lorsqu'à Beaulieu, par une mer houleuse, le ressac battait les récifs de la baie.... Puis, cette vapeur s'est dissipée, ainsi qu'un voile qu'on arrache, et je l'ai revu. Il venait vers moi, le visage souriant; il a fait un geste de la main, comme pour dire: Ayez patience, me voilà... et je me suis réveillée, angoissée et brisée.... Mais j'ai confiance.... Il est tout près de nous.... A Paris, peut-être?...
Davidoff, très intrigué, demanda alors à la jeune fille:
—Pouvez-vous me décrire l'église dont vous me parlez?
—Oui, dit Mme de Vignes. Elle était située sur la place d'un village. Le portail était en grès rouge, surmonté d'un auvent en briques.... L'intérieur, blanchi à la chaux et très pauvre.... Quelques bancs de bois, une chaire sans un ornement, un autel d'une grande simplicité....
—Et le tableau auquel travaillait Pierre, l'avez-vous regardé, vous le rappelez-vous?...
—Oui. Il y avait un tombeau ouvert.... Et le mort se dressait vivant.... J'y ai vu un présage.
Davidoff hocha la tête, très saisi par cette extraordinaire révélation. Évidemment, c'était lui qui, par la pensée, avait fait voir à Mme de Vignes l'église de Torrevecchio, et la Résurrection.... Mais le bruit des flots, frappant l'oreille de la jeune fille, à l'heure même où Pierre était en mer?... Comment l'expliquer?
Il resta silencieux, et, quoi que Juliette fit, il ne donna pas d'éclaircissements nouveaux. Mais son attitude, ses paroles, sa physionomie, tout annonçait un événement prochain. Le docteur laissa la jeune fille dans une agitation, qui lui parut favorable, et partit. Le soir, vers neuf heures, arrivé à la porte de Mme de Vignes, en compagnie de celui qui était si ardemment désiré, il eut un violent battement de coeur. Il serra fortement le bras de son ami, et lui montrant la dernière fenêtre de l'entresol:
—Restez dans la rue, dit-il, les yeux fixés sur cette croisée. Lorsque vous m'y verrez paraître, montez. Mais, à ce moment seulement.... Je vais, moi, préparer votre réception.... Je suis plus troublé que je ne puis vous le dire....
Il entra dans la maison, et laissa le peintre sur le trottoir. Seul, Laurier fui saisi d'une émotion semblable à celle qu'il avait éprouvée sur le promontoire de Torrevecchio, en face de la mer, quand, après avoir reçu la lettre de Davidoff, il s'était interrogé pour savoir s'il était digne de revoir Juliette.

Une sorte d'attendrissement mystique s'empara de lui, pendant qu'il attendait l'instant de se présenter devant la jeune fille. Il était recueilli et grave, avec le sentiment qu'il accomplissait un devoir de réparation. Pas d'impatience, la quiétude heureuse d'un converti qui va abjurer ses erreurs, obtenir son pardon et vivre en paix avec le ciel et la terre.
Il restait adossé à la muraille, les yeux fixés sur la fenêtre, pensant à la scène qui se passait dans cet appartement obscur et silencieux. Rien ne bougeait, tout demeurait muet. Un immense apaisement régna dans l'âme du jeune homme. En lui un seul sentiment subsistait: sa tendresse pour Juliette. Il se rappela l'amour naïf et timide de l'enfant, il fit le compte des peines qu'elle avait souffertes et dont il était l'auteur, et seul, dans la nuit qui descendait, il jura de les lui faire oublier.
A cette minute même, la fenêtre s'éclaira vaguement et le docteur Davidoff, de la main, donna à son ami le signal qu'il attendait. Laurier s'élança, et, palpitant, gravit l'escalier. La porte était ouverte, il traversa le vestibule, entra dans le salon, et, debout devant la cheminée à côté de sa mère, il aperçut Juliette. Il s'arrêta immobile, les jambes tremblantes, le regard vacillant.

Elle lui parut plus grande qu'autrefois, peut-être était-ce parce qu'elle était plus mince et plus pâle. Ses mains blanches se détachaient, effilées et encore souffrantes, sur le noir de sa robe. Ses yeux, cernés par les pleurs, brillaient lumineux et doux. Elle souriait et regardait Pierre, comme Pierre la regardait. Elle le trouvait mieux que jamais, avec son visage hâlé et sa barbe qu'il avait laissée pousser. Elle découvrait, sur son front, les traces de son chagrin et elle éprouvait une joie secrète, revanche de ses douleurs. Son sourire, soudain, se trempa de larmes, et brusquement, portant son mouchoir à ses lèvres, elle se laissa tomber sur un fauteuil et éclata en sanglots.
Pierre poussa un cri, et, rompant enfin son immobilité, il s'élança vers elle, se jeta à ses genoux, la priant, la suppliant de lui pardonner. Mme de Vignes, inquiète, s'était approchée de sa fille; mais Davidoff la rassura d'un coup d'oeil. Alors la mère et le médecin, voyant que les deux jeunes gens avaient oublié tout ce qui n'était pas leurs souvenirs et leurs espérances, les abandonnèrent librement à la douceur de leur première joie.
Quand ils revinrent troubler le tête-à-tête, ils trouvèrent Pierre et la jeune fille, assis l'un près de l'autre, la main dans la main. C'était Juliette qui parlait, racontant son chagrin et son désespoir. Elle souriait, maintenant, en rappelant toutes ses souffrances, et c'était Laurier qui pleurait.
—Mes amis, dit Davidoff, nous avons tenu les engagements que nous avions pris envers vous: vous êtes heureux. C'est fort bien, mais n'abusons point des meilleures choses.

Mme de Vignes n'est pas encore assez forte pour qu'il soit permis de ne pas lui doser même ses satisfactions. En voilà donc assez pour une seule séance. Vous aurez, du reste, le temps de vous revoir.
Alors Juliette, avec toutes sortes de câlineries, essaya d'obtenir de sa mère un quart d'heure de grâce. Et Mme de Vignes n'eut pas le courage d'attrister, par un refus, ce joli visage qui rayonnait, pour la première fois, depuis si longtemps. Elle sentait bien que le triomphe de cette jeunesse, sur la mort qui déjà l'entraînait, était désormais assuré. Et le sentiment de rancune, qu'elle éprouvait contre Laurier, involontaire auteur de tout ce mal, ne résistait pas à la métamorphose que sa présence avait fait subir à Juliette.
Ils restèrent donc, tous les quatre, oubliant le temps qui s'écoulait, à écouter le récit de l'existence de Pierre dans le petit hameau corse. Juliette aima Agostino, Marietta, la vieille mère, et le bon curé. Et la promesse, que Pierre avait faite à ses amis de Torrevecchio de revenir les voir, elle la renouvela, elle aussi, mentalement, dans un élan de reconnaissance. Minuit sonnait quand ils se séparèrent.
—Vous ne nous verrez pas demain, dit Davidoff, en souriant à sa malade.
Et comme elle s'attristait subitement:
—Il ne faut pas penser qu'à vous, chère enfant, ajouta-t-il avec douceur. Nous avons une autre cure à faire, plus grave et plus difficile que la vôtre. Nous partirons, dès le matin, pour retrouver votre frère à Trouville.
En un instant, l'égoïsme, avec lequel la jeune fille jouissait de son bonheur, disparut. Elle retrouva le sentiment de la situation douloureuse dans laquelle sa mère et elle étaient placées. Et, en même temps, elle reprit toute sa ferme raison. Elle serra la main de Davidoff, et s'adressant à Pierre:
—Vous avez raison, partez tous deux et puissiez-vous faire pour mon frère ce que vous avez fait pour moi! En réussissant, vous ne pourrez pas me rendre plus reconnaissante, mais vous pourrez me rendre encore plus heureuse.
Alors, prenant par la main celui qu'elle aimait, elle le conduisit à sa mère. Mme de Vignes tendit les bras à l'enfant prodigue, et, en recevant ce baiser, cette fois, Pierre se sentit complètement absous.
VII
Il y avait, ce matin-là, grand déjeuner chez Clémence. La semaine des courses commençait. Un arrivage de Parisiens avait eu lieu la veille. Et, rencontrés, le soir même, au casino, ils avaient été invités par la belle fille et par Jacques. C'était la fleur du monde joyeux. Gentlemen triés sur le volet parmi les plus élégants et les plus gais, femmes choisies parmi les plus séduisantes et les plus aimées. Les hommes portaient des noms célèbres dans les arts, la finance et la politique. Les femmes étaient les gradées les plus illustres du bataillon de Cythère.
Il y avait là le prince Patrizzi; Duverney, le peintre des nudités modernes, spirituel convive gardant de sa jeunesse une bonne humeur de rapin; le petit baron Trésorier, l'agent de change, une des plus fines lames des salles d'armes de Paris; Berneville, sportsman qui monte comme un jockey de profession et s'est cassé sept fois la clavicule dans des steeples; le duc de Faucigny, le plus jeune député de la Chambre, légitimiste intransigeant, qui a fait une profession de foi retentissante en faveur de don Carlos; Burat, l'avocat attitré des théâtres, la langue la plus acérée du palais, grand coureur de premières et passionné collectionneur de tableaux; Sélim Nuño, venu pour voir courir sa jument Mandragore dans la poule des produits, et cachant, sous une gaieté affectée, les angoisses de son amour-propre d'éleveur.
Les femmes étaient Andrée de Taillebourg, Mariette de Fontenoy, Laure d'Évreux, la blonde Sophie Viroflay, toutes portant des noms empruntés aux plus glorieuses batailles de l'histoire de France ou aux stations les plus connues de l'indicateur des chemins de fer. D'ailleurs, les uns et les autres, aimables et généreux, jolies et parées à souhait.
La partie était liée pour la journée entière. On déjeunait chez Clémence. Le mail de Nuño emportait tout le monde au champ de courses. On rentrait faire un peu de toilette, et, à sept heures et demie, on se retrouvait aux Roches-Noires, où Trésorier offrait à dîner à la galante compagnie. Après, on allait en bande au casino, pour faire un tour de valse. Le reste était l'imprévu, qui devait tenir une large place dans le programme, avec ces hommes prompts à la fantaisie et ces femmes faciles au caprice.
—Mes enfants, dit gaiement Duverney, nous commençons la journée ensemble, nous la finirons de même. Seulement, il n'est pas sûr que les femmes, comme dans la chaîne anglaise, n'auront pas changé de cavaliers!
—Dis donc, malhonnête, s'écria Laure d'Évreux, pourquoi donnes-tu le privilège de l'infidélité aux femmes?
—Parce que c'est pour elles une nécessité professionnelle!
—Grand Dieu! les croiriez-vous vénales? interjeta Faucigny, avec des mines effarouchées.
—Il y a des hommes qui le prétendent! répondit Trésorier.
—Ils ont l'esprit aigri par des fins de mois difficiles! dit en riant Clémence.
Tous les yeux se tournèrent vers Jacques, qui se promenait dans le jardin, en causant avec Patrizzi. Le mouvement fut si significatif que Clémence fit un geste de protestation:
—Oh! ce n'est pas pour Jacques que je parle, reprit-elle. Depuis deux jours, au cercle, il a une spécialité de banques-rasoir. Il a encore emporté hier trois mille louis.... Il est en veine, il prétend que tout doit lui réussir.
Elle se tourna du côté de Nuño, qui gisait au fond d'un fauteuil, et avec une malice féroce:
—Ainsi il a offert Mandragore, la jument de Sélim, à dix, à tous ceux qui en ont voulu....
Nuño rougit de colère et, se mettant sur pied avec effort:
—Je vais lui en prendre, moi, pour plus qu'il n'en pourra donner.... Je suis sûr de ma jument....
—Mais êtes-vous sûr de votre jockey? demanda Berneville. Vous savez qu'à Caen, l'autre jour, Chadwal a tiré le cheval de La Bonnerie?...
—Je suis tranquille, Petersen ne peut pas se faire payer, pour perdre, aussi cher que je le paierai, si je gagne!...
—Mais, mon pauvre Nuño, dit Andrée de Taillebourg, ce que vous avez promis à Petersen ne donnera pas des jambes à Mandragore.
—La bête est de premier ordre! riposta le banquier.
—Ouich! Elle ne vaut pas une allumette!
—Je la prends à égalité contre le champ! cria le gros homme furieux.
—Nuño, tu vas te faire du mal, dit Sophie Viroflay. Rien d'imprudent comme de se mettre en colère, avant de déjeuner!...
—C'est comme d'être aimable après, fit Mariette de Fontenoy.
—Croyez-en l'expérience de ces dames! dit Burat, et méfiez-vous de l'apoplexie du dessert!
—Toi, si tu meurs prématurément, riposta la belle blonde, ce sera, bien sûr, empoisonné, pour t'être mordu ta méchante langue!
—Oh! Fontenoy, tu es moins généreuse que nos pères à la bataille de ton nom; tu ne dis pas: Messieurs, tirez les premiers!
—Je ne dis ça que passé minuit!
—Mais alors, hein? Comme tu le dis bien!
—Tu n'en sais rien, en tous cas!
—On me l'a raconté.
—Qui ça?
—Pardi! tout le monde!
—Insolent!
Mariette, au milieu d'un hourra général, s'était élancée sur l'avocat, et rouge, riant et rageant à la fois, le battait à grands coups d'éventail, faisant à chaque mouvement violent tinter l'or de ses bracelets. Lui se garantissait la tête avec les mains, tournant autour du salon, poursuivi par la charmante fille, dont la robe de batiste rose ornée de valenciennes ondulait au hasard de la course, découvrant deux petits pieds chaussés de cuir mordoré et deux jambes fines moulées dans des bas à jour. Elle s'arrêta essoufflée, devant Burat tombé à genoux sur le tapis, et montrant son éventail en pièces:
—Pour la peine tu m'en paieras un autre.
—Oui, ma biche, et je ferai peindre dessus des fleurs d'oranger!
—Ça recommence, alors?
—Allons! la paix! réclama Clémence. On va déjeuner.
Jacques et Patrizzi rentraient. L'air était d'une tiédeur délicieuse et les roses du parterre sentaient bon. Les portes de la salle à manger s'ouvrirent. Le maître d'hôtel, cravaté, de blanc, solennel comme s'il eût officié devant des duchesses, annonça:
—Madame est servie.
Clémence prit le bras de Faucigny, Jacques offrit le sien à Sophie Viroflay et, en cortège, hommes et femmes sortirent du salon.

La salle à manger, superbe, tendue de soie de Chine, meublée de bois de fer sculpté, s'ouvrait sur la serre d'un côté, et, de l'autre, sur le jardin. Trois larges baies, décorées de vitraux peints de fleurs étranges et d'oiseaux fantastiques, donnaient sur une terrasse, au centre de laquelle un monumental perron descendait vers la pelouse bordée de plates-bandes. Ces trois baies, ce matin-là ouvertes, laissaient entrer à flot l'air et la lumière. Le gazon du jardin était d'un vert d'émeraude, le sable des allées, blanc sous le soleil, réverbérait la chaleur. Le ciel bleu, au lointain, se glaçait de violet. Tout était silence, ardeur et joie. Les hôtes de Clémence, inconsciemment pénétrés par ce bien-être délicieux, cédèrent à l'allégresse qui émanait des choses. Les têtes s'échauffèrent, les nerfs se tendirent et la gaieté commença à tourner au bruit.
Au milieu du tumulte des plaisanteries, Jacques seul restait grave, comme si un remords secret le tourmentait. Il pensait, délivré pour un temps de ses besoins d'argent, à ceux qu'il avait si durement tourmentés, pour se procurer les ressources suprêmes. Parmi ses convives animés et moqueurs, entouré de femmes belles et séduisantes, les idées les plus tristes s'emparaient de lui. Il jeta un regard sur la table éclatante, chargée de fleurs, d'argenterie et de cristaux, il examina ceux qui y avaient pris place. Il les vit insouciants et heureux. Lui seul était dévoré par la secrète amertume de la vie mal menée. Tous les autres étaient libres d'esprit et de coeur, il entendait leurs propos et leurs rires. Chaque jour, c'était ainsi pour eux: même fête, même contentement. Chaque jour, c'était ainsi pour lui, également: même torture, même angoisse qu'il ne pouvait calmer.
Ses yeux s'attachèrent sur Clémence et Faucigny qui causaient à voix basse, en face de lui. Il ne distinguait pas leurs paroles, mais il en devinait le sens. Le duc, câlin et insinuant, faisait la cour à la belle fille, et elle l'écoutait avec un sourire. Ce sourire, il le connaissait bien. Il en serait de Faucigny comme de tant d'autres. Et le front de Jacques se crispa douloureusement. Il vida, coup sur coup, ses verres pleins de vins différents et une rougeur monta à ses pommettes. Il eut un mouvement de colère, il pensa: Je suis morose, voilà pourquoi Clémence se détourne de moi.... Et n'est-il pas juste que je souffre par elle, pour qui je commets tant d'infamies?
Il s'entendit interpeller. C'était Patrizzi, qui, de l'autre bout de la table, lui criait:
—Dites donc, Jacques, est-ce que ce déjeuner ne vous rappelle pas notre dîner de Monte-Carlo? Quelques-uns de ces messieurs et presque toutes ces dames en étaient.... Ce fut moins gai, ce soir-là, qu'aujourd'hui.... Et quelles diables d'histoires! Vous en souvenez-vous?
—Au fait, comment le médecin russe, qui voyage avec Woreseff, n'est-il pas ici? demanda Andrée de Taillebourg.
—Il est à Paris, depuis cinq jours, dit Patrizzi.
A ces mots, Jacques vit se dresser devant lui l'image triste et pâle de Juliette. Elle était assise, dans le salon où il avait passé tant de soirées, lorsqu'il était encore un fils soumis et un frère tendre. Mme de Vignes, inquiète, se penchait vers sa fille, et Davidoff, debout, la regardait avec compassion. Il sembla au jeune homme que sa mère avait prononcé son nom, et que le docteur avait répondu en hochant douloureusement la tête. N'était-ce pas lui, qui aurait dû être auprès des deux femmes? Pourquoi cet étranger consolait-il sa mère et sa soeur? Une voix murmura à son oreille: C'est parce que tu as refusé de faire ton devoir, parce que tu as sacrifié ta mère au jeu, ta soeur à ta maîtresse, parce que tu es un lâche et un ingrat!
Il éclata d'un rire inattendu, inexplicable, effayant, qui attira sur lui les regards de tous les convives. Il s'offrit à leurs regards, pâle, les lèvres crispées et les yeux étincelants.
—Oui! oui! s'écria-t-il, sans s'inquiéter de leur étonnement, le dîner de Monte-Carlo fut moins gai que le déjeuner de ce matin.... J'étais mourant d'abord, et, aujourd'hui, je me porte bien. Oh! très bien! Grâce à Davidoff, qui nous a fait une admirable théorie sur la transmission des âmes.... Vous n'en avez pas perdu le souvenir, Patrizzi?... Ni vous, Trésorier?... Il nous conta l'aventure d'une jeune fille russe.... Oh! la bonne aventure, et le joyeux mystificateur, que ce Davidoff!... Personne de nous ne prit son récit au sérieux.... Pas même vous, Patrizzi, qui cependant êtes Napolitain et, par conséquent, superstitieux!... Car vous croyez au mauvais oeil, n'est-ce pas, prince?
—Ne plaisantez pas avec ces choses-là! répondit Patrizzi, qui, soudain très grave, fit, avec deux doigts de sa main gauche, un signe rapide derrière son dos.
—Ah! ah! ah! ricana Jacques, avez-vous vu le geste du prince? Il a conjuré le mauvais sort.... Il croit à la jettatura!... Et, pourtant, il n'a pas ajouté foi aux démonstrations de Davidoff.... Personne n'y a cru.... Personne! Excepté cependant Pierre Laurier.... Mais tout le monde sait que le pauvre garçon était devenu fou!
Un silence de mort accueillit ces étranges paroles. Tous les assistants demeurèrent glacés. On eût dit que le spectre de celui que tous avaient connu, estimé et aimé, allait apparaître. Les hommes se regardèrent entre eux, gênés par cette exaltation subite, qui faisait tourner au noir cette fête commencée si joyeusement. Les femmes se mirent à rire, inconscientes de ce qui se passait. Clémence, furieuse, mordant ses lèvres blêmissantes, donna un coup sec de son couteau sur la table, et son verre de fin cristal, décapité, tomba sur la nappe avec un bruit argentin.
—Un verre cassé! s'écria Laure d'Évreux, ça porte malheur!
—Tout cela est vraiment absurde, Jacques! s'écria Clémence d'une voix tremblante de colère. Nos amis sont-ils venus ici pour entendre de pareilles extravagances?...
—Il est gris, ce bon Jacques! s'écria Sophie Viroflay.... Il n'est encore que midi et demi.... C'est un peu tôt!...
—Non, je ne suis pas gris, s'écria le jeune homme, dont le visage prit une expression terrible. Jamais je n'ai été plus maître de ma raison.... Je vous ai dit que Laurier était devenu fou.... Est-ce que quelqu'un de vous en doute? Parmi vous tous, qui lui avez vu vivre ses derniers mois d'existence, qui avez assisté à ses tortures, à son agonie morale, en est-il un qui veuille me démentir? Ah! vous restez muets.... Clémence elle-même ne dit rien.... C'est qu'elle sait bien que Laurier était fou, et pourquoi il était fou!
Le visage de la comédienne, à cette apostrophe, se marbra de tons jaunes, comme si le fiel remplaçait le sang dans ses veines. Son joli cou se gonfla de fureur, et, d'une voix sifflante, elle s'écria:
—Tu nous le fais regretter! Que n'est-il à ta place, et que n'es-tu à la sienne!
—Patience! J'irai bientôt, dit Jacques, avec un effrayant sourire, car la vie infernale qui l'a conduit au suicide, je la mène à mon tour. Je puis juger de ses souffrances puisque je les endure.... Et je comprends qu'il ne les ait pas supportées plus longtemps! Nous parlions, tout à l'heure, du docteur Davidoff et nous rappelions les histoires fantastiques qu'il nous conta, une belle nuit.... Patrizzi, vous rappelez-vous que Laurier, après les avoir écoutées silencieusement, s'écria tout à coup: «Jacques, si jamais j'ai assez de la vie, je te léguerai mon âme....» Oui, vous ne l'avez pas oublié.... Eh bien! avant que cette même nuit se fût écoulée, il était mort, et moi, qui n'avais plus qu'un souffle d'existence, je revenais à la vie.... Quelques jours plus tard, mon prince, me rencontrant au bal masqué, à Nice, vous m'avez dit en plaisantant: «Il paraît que vous avez maintenant une âme toute neuve... celle de votre ami Laurier?...» Vous ne croyiez pas dire si vrai.... Elle était en moi, cette âme.... Je la sentais puissante et enflammée, avec toutes ses passions, ces mêmes passions qui avaient conduit Pierre à sa perte.... La folie du plaisir à outrance, la soif d'un amour éperdu, l'ivresse du jeu sans limite, me brûlaient de leurs fièvres.... Une femme passa sur ma route.... Elle m'attira invinciblement, fatalement. Elle ne pouvait pas ne pas m'attirer, car j'avais en moi l'âme de Pierre, pleine encore de désirs pour celle qui était près de moi, provocante et corruptrice.... Oh! j'ai eu une lueur de raison.... En cet instant, j'ai entrevu ma destinée, j'ai voulu résister; mais la sorcière d'amour me tenait là, et je n'étais plus moi-même.... Tout mon être soulevé m'emportait vers elle, je lui obéissais, comme un chien à son maître.... Elle levait le doigt et j'accourais, après m'être juré de ne plus revenir.... Ainsi, de degrés en degrés, j'ai suivi la pente qui avait conduit Pierre Laurier à l'abîme.... Comme lui, j'ai joué parce qu'il me fallait de l'argent, beaucoup d'argent!... Comme lui, j'ai oublié tout ce qui n'était pas la femme perverse et pourtant adorée.... Il avait sacrifié son talent, sa gloire... moi, j'ai trahi mes affections les plus chères, dépouillé ma mère et abandonné ma soeur.... Il avait été lâche, je l'ai été! Il avait supporté les infidélités de sa maîtresse, et serré la main de ses rivaux.... En ce moment, autour de la table, vous tous qui m'écoutez, vous avez été ou vous êtes les amants de la femme qui est à moi.... Oui, vous, Nuño, qui avez été trompé et qui avez pris votre revanche en trompant vos successeurs; vous, Burat, qui avez plaidé les procès difficiles contre les fournisseurs récalcitrants; vous, Trésorier, qui avez fait fructifier, par des placements avantageux, les sommes que Berneville et Patrizzi donnaient.... Et toi, Duverney, loustic qui déridais la belle aux heures noires; vous enfin, Faucigny, le dernier favorisé. Eh bien! mes amis, croyez-vous que je sois dans mon bon sens et que j'aie de la clairvoyance?
Il s'était levé tout droit. Une mousse légère frangeait ses lèvres, ses mains tremblaient, et il s'efforçait de rire. Il balança sa coupe pleine de vin de Champagne et dit:—Je suis votre hôte... Je bois à vous, amants de ma maîtresse!... Et je bois à celui qui manque, à l'absent... à Pierre Laurier!
Il leva son verre à la hauteur de sa bouche, mais il ne but pas. Son regard, tourné du côté de la terrasse, était devenu fixe et épouvanté. Il poussa un cri rauque et recula d'un pas. Il avait aperçu celui qu'il évoquait, Pierre Laurier montant avec Davidoff les marches du perron. Pendant qu'il s'avançait, il le dévorait des yeux, plein de stupeur, haletant, la sueur au front.
Quand les deux hommes s'arrêtèrent sur le seuil, il fit un geste fou, ainsi que pour écarter une vision terrifiante; il porta la main à son cou, comme s'il étouffait, puis d'une voix creuse: