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L'Ame de Pierre

GEORGES OHNET (continued 2)

Reading edition

—C'est vrai, je suis mort!

—Est-ce que vous désirez quelque chose? demanda le Provençal qui veillait, à deux pas de lui.

—Ma foi! mon cher camarade, puisque vous faisiez la contrebande des cigares, vous avez bien dû en garder une petite provision à bord. J'avoue que je fumerais avec plaisir.

—Facile!...

Il se pencha sur l'écoutille et prononça quelques paroles. Il remonta bientôt, avec un paquet entouré de rubans jaunes, qu'il tendit à Pierre:

—C'est le patron qui vous les envoie, et il me charge de vous dire qu'Agostino est tout à fait revenu à lui... Pauvre garçon! S'il était resté au fond il y aurait eu bien des larmes répandues à Torrevecchio...

—Où prenez-vous Torrevecchio?

Le Provençal étendit la main sur la mer, vers l'horizon:

—Là-bas, dit-il; en Corse...

Il battit le briquet, et tendant l'amadou enflammé:

—Tenez, voilà du feu.

Pierre choisit un cigare long et brun, l'alluma avec soin et, avec une volupté profonde, poussant de rapides bouffées:

—Dites-moi, où va le bateau, en ce moment?

Le Provençal hocha la tête:

—Il n'y a que le patron qui le sache... Nous avons le cap sur l'île d'Elbe... Mais, allons-nous à Porto-Ferraïo ou ailleurs? C'est ce que nous saurons quand nous y serons. Adieu va!

Illustration from L'Ame de Pierre

Pierre sourit et approuva d'un signe de tête. Lentement il se dirigea vers la pile de voiles sur laquelle il s'était trouvé couché en renaissant à la vie. Il s'étendit, bien serré dans son caban de laine, il abaissa le capuchon sur sa tête, s'adossa à un paquet de cordages en guise d'oreillers, et, les yeux au ciel resplendissant, fumant lentement, l'esprit tranquille et le coeur libre, pour la première fois depuis bien longtemps, il se perdit dans une rêverie qui le conduisit doucement au sommeil.

Quand il se réveilla, le soleil le chauffait de ses rayons obliques, comme un lézard dans un creux de muraille. Il eut d'abord de la peine à se reconnaître. Les voiles, les agrès, offraient à ses yeux un spectacle qu'ils n'avaient pas coutume de voir en s'ouvrant le matin. Brusquement le souvenir des événements, qui avaient rempli les courtes heures de cette nuit, lui revint. Il eut au coeur une commotion rapide, en constatant que son existence ancienne se trouvait complètement bouleversée, que rien de ce qu'il avait l'habitude de faire ne lui était plus possible. Entre son passé et son présent un abîme, plus large et plus profond que la mer bleue, qui séparait le navire de la côte, se creusait. Et, tout au fond, un cadavre, celui d'un peintre fou, nommé Pierre Laurier, gisait, brisé par une chute mortelle.

Oui, mortelle! Il répéta ce mot, afin qu'il n'y eût pas de doute possible, dans son esprit encore obscurci. Il avait dit qu'il se tuait, il l'avait écrit, il avait jeté à ses amis et à sa maîtresse ce cri désespéré et haineux: «Je fuis la vie que vous n'avez pas su me faire aimer.» A l'heure présente, ils devaient être dans la stupeur ou la tristesse. Il ne pouvait reparaître sans risquer d'être grotesque. Le hasard l'avait porté dans un milieu imprévu, où il était absolument ignoré de tous ses compagnons. Il n'avait qu'à se laisser conduire vers l'inconnu.

D'ailleurs n'était-ce pas le silence, le repos, l'apaisement, dont sa pensée avait soif? Oh! sortir de l'enfer d'une passion compliquée et malsaine, et se trouver soudainement jeté dans le paradis d'une existence primitive et toute matérielle! Passer de l'atmosphère troublante d'un boudoir de fille, de la chaleur viciée d'une salle de jeu, à l'âpre et saine odeur de ce bateau, fendant l'air pur et la vague azurée! Ses poumons s'emplirent de la fraîcheur de la brise. Il lui sembla que sa poitrine s'élargissait, et un joyeux frisson passa par tous ses membres. Il se leva, et, voyant l'équipage réuni sur le pont, il alla d'un pas tranquille au-devant de ses nouveaux amis.

Le Provençal venait à lui:

—Avez-vous bien dormi? dit le matelot.

—Comme jamais!

—Ah! c'est que la mer s'entend à bercer!...

—Où sommes-nous? demanda Pierre.

—Par le travers de Livourne... Cette ligne de côtes blanches, que vous apercevez sur la gauche, c'est Viareggio... Mais, voici le patron, avec Agostino... Il veut vous remercier...

Pierre eut à peine le temps de se reconnaître; un petit homme, brun de barbe et de cheveux, au teint olivâtre éclairé par de grands yeux et un bon sourire, se précipitait sur lui, le serrant déjà dans ses bras.

—C'est toi qui m'as sauvé... s'écria-t-il, avec un violent accent italien, tu peux compter sur moi à ton tour: ma vie t'appartient!...

—Bien! bien! mon camarade, dit le peintre en se dégageant doucement.

Il examina Agostino, le vit à peine âgé de vingt ans, et lui mettant la main sur l'épaule:

—Tu étais vraiment bien jeune pour mourir... Mais ce sont tes compagnons qui t'ont tiré d'affaire; moi, je me noyais avec toi.

—C'est justement cela qui m'attache à toi, dit Agostino avec chaleur... Tu coulais et tu ne m'as pourtant pas lâché... Oh! tu viendras au pays pour que ma mère et ma soeur te remercient... Mais comment t'appelles-tu?

—Pierre...

Illustration from L'Ame de Pierre

A son tour Agostino examina son sauveur:

—Tu n'es ni un pêcheur, ni un marin, ni un ouvrier... tu es un monsieur...

—C'est ce qui te trompe: je suis ouvrier... je fais de la peinture.

—Oh! de la peinture fine et soignée alors!... Peut-être les figures d'hommes ou de femmes, qui regardent par les fausses fenêtres des villas?... Peut-être les enseignes des magasins... Peut-être les madones des coins de rues?...

—Justement, dit Pierre. Et si, dans ton pays, je trouve de l'ouvrage, je m'y fixerai pour quelque temps.

—Les Corses ne sont pas riches, dit le patron... Mais si tu veux donner un coup de badigeon au saint Laurent, qui est à l'avant du navire...

—Oui, certes, quand nous serons au port... Ce sera le prix de mon passage, si tu ne trouves pas que ce soit trop peu de chose.

—C'est nous qui sommes tes débiteurs, interrompit le contrebandier... Ce que tu feras pour le bateau, nous l'accepterons de bonne amitié, mais nous serons encore en reste avec toi.

—Voilà donc qui est entendu! s'écria gaiement Pierre. Et peut-on savoir où nous allons de ce joli train?

—A Bastia.

—Va pour Bastia, dit le peintre. Je n'ai pas de préférence. Et pourvu que nous ne gagnions pas le continent, tout ira bien.

—As-tu donc besoin de prendre l'air, loin de la France? demanda le patron avec un curieux sourire.

—Très besoin.

—Est-ce que tu as fait quelque mauvais coup?

—Un assez mauvais coup... Oui! affaire d'amour!

Le contrebandier eut une moue dédaigneuse et Pierre comprit qu'il baissait dans l'estime du fraudeur. Mais, quoiqu'il ne fût arrivé à se faire considérer que comme un demi-malhonnête homme, il se sentit déjà plus à son aise au milieu de ses compagnons de bord. Il pensa: Me voici comme Salvator Rosa parmi les brigands. Mais la fréquentation des hommes qui m'entourent est-elle plus pernicieuse que celle des gens à qui je serrais quotidiennement la main? Il n'y a de changé que le ton et le costume. Encore, ceux-ci sont-ils plus accessibles à la générosité et à la reconnaissance que mes amis d'hier. Le coeur des uns est plus simple, plus droit que le coeur des autres. Et ces mauvais garçons qui tous ont mérité la prison, quelques-uns peut-être le bagne, sont moins gangrenés, moins pourris, que ceux dont je faisais ma compagnie habituelle.

Cette amère philosophie le fortifia, et il envisagea avec tranquillité, presque avec satisfaction, sa situation nouvelle. Il ne pensait plus à mourir, il n'avait plus aucune raison de maudire la vie. Elle lui fournissait des sensations inattendues qui fouettaient son imagination active. Mobile et impressionnable, s'enthousiasmant aussi vite qu'il se désespérait, son tempérament d'artiste, en un instant, l'emportait dans des conceptions séduisantes, qui remplaçaient toutes ses préoccupations anciennes. Changé de milieu, il éprouvait, non pas une gêne, un souci, mais un contentement, une quiétude. Il lui semblait qu'il venait de s'évader d'une prison dans laquelle, depuis de longs mois, il végétait enfermé. Il fêtait son indépendance, son affranchissement. Ses yeux rafraîchis, et comme affinés, étaient frappés de mille détails qui lui échappaient la veille. La teinte verte des flots frangés d'écume argentée charmait son regard. Il étudiait les dégradations de ton du ciel, d'un bleu intense au zénith, et d'un gris d'opale à l'horizon. La légère mâture du navire, les agrès, les voiles rouges, se découpant sur ce fond clair, la silhouette d'un matelot assis sur le bout-dehors et serrant une amarre, ce tableau vivant, tout composé, sollicitait exclusivement son attention, et lui procurait une jouissance délicieuse.

A peine dégagé des liens de la mauvaise femme, il était repris par son art et, avec une prodigieuse faculté de détachement, il ne gardait plus déjà de celle qui l'avait torturé, qu'un souvenir très effacé, et comme estompé par la distance. Son amour malsain avait disparu de son coeur, à la suite de cette violente secousse morale, comme un fruit pourri tombe de la branche après une nuit d'orage.

Il alluma un des longs Virginias, que le Provençal lui avait apportés la veille et, accoudé au bordage, il laissa errer ses yeux sur la mer très calme, animée par le passage des bateaux de pêche et la fuite des grands navires à vapeur se dirigeant, suivis de leur panache de noire fumée, vers Civita-Vecchia ou Naples. Le vent, fraîchissant dans les voiles, poussait le cotre avec rapidité. Et déjà, dans la brume lointaine, apparaissaient de hautes montagnes violettes sous le grand soleil.

Pierre appela Agostino, et lui montrant l'horizon:

—Quelle est cette terre qui est devant nous?

—La Corse, dit le matelot, de sa voix rude... Les montagnes, que vous voyez, vont de la pointe de Centuri jusqu'à Bonifacio... La petite île, qui se détache à peine à gauche, c'est Giraglia... Ce soir, nous passerons, entre sa batterie et le cap Corse, pour gagner Bastia... Sans la brume de mer, vous distingueriez la neige sur le mont Cinto... Mais, vous verrez... C'est un beau pays. Et puis le monopole du tabac n'y existe pas, comme en France, et on y fait librement le commerce... Sans compter que là, ce qui est défendu est permis tout de même!... Mais voilà qu'on, va déjeuner... Vous devez avoir faim?...

—Ma foi, oui.

—Eh bien! venez avec moi.

A l'avant, sur des caisses vides, un couvert fort sommaire était dressé. Du pain, du jambon, un fromage de Gorgonzola, des pommes, et du vin blanc dans des fiasques.

—Asseyez-vous, monsieur, dit le patron, en montrant à Pierre une place auprès de lui, et servez-vous à votre volonté.

La chère était appétissante, le peintre y fit honneur. Tout en mangeant, il remarquait que ses compagnons restaient silencieux.

—Est-ce moi qui vous gêne, pour parler? demanda-t-il tout à coup. J'en serais désolé.

Le patron le regarda tranquillement:

—Non! Mais nous vivons toujours ensemble, et nous n'avons pas grand'chose à nous raconter... Et puis, la mer empêche d'être causeur: elle parle toujours. C'est la grande bavarde, et le marin l'écoute.

Les autres approuvèrent de la tête. Alors Pierre versant du vin dans un gobelet de fer-blanc et le levant à la hauteur de son visage:

—A votre santé, mes amis.

Ils levèrent leur verre, et gravement répondirent:

—A votre santé.

Et, après avoir bu du café brûlant et d'excellent rhum, sans plus s'éterniser à table, chacun se mit sur ses pieds et s'en fut à sa besogne. La journée passa avec une rapidité incroyable, et, le soir, le cotre entrait dans le port de Bastia.

Le lendemain matin, la Santé ayant visé la patente du petit bateau, l'équipage eut le droit de descendre à terre. Agostino, s'attachant à Pierre, le fit asseoir à côté de lui, à l'avant de la chaloupe. Il semblait lui faire les honneurs de son pays. Du doigt il lui montrait les divers points de la ville: la place Saint-Nicolas, qui domine la mer, le boulevard de la Traverse, quartier riche et populeux, l'hôpital militaire, ancien couvent de Saint-François; sur les hauteurs, la citadelle, et des ruines d'anciens donjons canonnés et brûlés pendant les guerres contre les Génois. Encadrant cet amphithéâtre de maisons, qui s'étendait de la plage jusqu'à mi-flanc de la montagne, des jardins verdoyants et fleuris, où les orangers et les mimosas répandaient des senteurs exquises. Au-dessus de la ville, la brousse, cette courte et sèche végétation qui couvre les pentes de toutes les montagnes de la Corse et constitue ce qu'on appelle le maquis: genêts, bruyères, genévriers, lentisques, et petits sapins, trouvant sur le rocher juste ce qu'il faut de terre pour leurs racines, et offrant un asile presque impénétrable au gibier et aux bandits. Tout en haut, sur les cimes, les admirables forêts de hêtres, richesse du pays, ravagées par les habitants qui les pillent, détruites par les bergers qui les incendient pour créer des pâturages.

Tout cela, Agostino le racontait à son sauveur, pendant que le canot suivait le môle du Dragon, se dirigeant vers le quai.

Au pied de l'escalier ils descendirent, et Pierre, un peu étourdi, se trouva sur la terre ferme. Il était encore vêtu de son caban, de son pantalon de laine grossière, et chaussé de ses espadrilles. Il avait seulement pris, dans ses anciens habits, déformés par l'eau de mer, son argent et sa montre. A la devanture d'un liquoriste, établi sur le quai, il se regarda dans les vitres de l'étalage, et, avec le bandeau qui lui coupait le front, il se découvrit une vraie figure de brigand. Il saisit Agostino par le bras, et l'arrêta.

—Où vas-tu de ce pas? demanda-t-il.

—Déjeuner d'abord, dit le jeune garçon, et puis en route pour le village... Nous avons une semaine de relâche, en attendant de nouvelles marchandises.

—Eh bien! viens déjeuner avec moi, ensuite tu m'indiqueras une auberge.

—Ne veux-tu pas m'accompagner au pays? dit Agostino d'une voix tremblante... Je m'étais promis de te faire embrasser par ma mère.

—J'irai chez toi, très volontiers, répondit Pierre en riant; mais oublies-tu que j'ai promis au patron de lui repeindre son Saint-Laurent?... Chose dite, chose faite!

—C'est juste, fit Agostino gaîment. Mais combien te faudra-t-il pour ton travail?

—La matinée de demain.

—Ainsi demain soir tu seras disposé à m'accompagner?

—Oui, certes.

—Alors je t'attendrai. J'irai tantôt retenir la carriole du père Anton, tu feras ainsi la route plus commodément.

—Eh bien, c'est convenu...

Ils gagnèrent l'auberge de Santa-Maria, où Agostino était avantageusement connu pour les excellents comestibles de contrebande qu'il apportait, tous les mois, de Grèce et d'Italie.

Installé dans une chambre, au premier étage, Pierre put, pour la première fois, depuis trois jours, se soustraire à la fascination de sa merveilleuse aventure, se mettre en face de lui-même, et réfléchir à ce qu'il devait faire. D'un côté, il sentait un dégoût profond à la pensée de rentrer en France; de l'autre, il avait à coeur de ne point chagriner Agostino. Tout conspirait donc pour le retenir. Et puis, le charme de cette contrée admirable agissait sur lui. Tout ce qui l'entourait était fait pour le séduire: la nature sauvage et attrayante à la fois, les moeurs originales des habitants, enfin le mystère de son incognito, qui lui permettait de vivre, pendant un temps aussi long qu'il voudrait, au milieu de la basse classe, si intéressante à étudier, dans ce pays ou les mendiants avaient des fiertés de grands seigneurs. Tout Mérimée lui revenait, avec la poétique figure de la sauvage Colomba, la féroce rancune des Baricini, et il lui semblait qu'il était ramené de deux siècles en arrière, dans cette Corse divisée, comme jadis, par la haine de ses partis rivaux et enfiévrée par les sanglants souvenirs des vendettas.

Illustration from L'Ame de Pierre

Il passa l'après-midi à errer dans les rues de la ville, tout seul, car Agostino, avec une discrétion précieuse, l'avait livré à lui-même. Il n'éprouva pas une seconde d'ennui. Le mouvement de la population, grave et réservée, les habits pittoresques des gens de la campagne, venus pour le marché, les robes sombres des femmes, coiffées du mezzaro noir, comme si elles portaient le deuil, tout le captivait.

Il entra dans la boutique d'un tailleur et acheta un vêtement complet de velours brun, semblable à un costume de brigand calabrais, car il ne pouvait conserver son caban, son pantalon de matelot et ses espadrilles. Il trouva, chez un marchand de couleurs de la Traverse, une boîte de peintre et quelques châssis de différentes grandeurs. Et, tranquille désormais sur la façon dont il emploierait son temps dans la patrie de Bonaparte, il reprit le chemin de l'auberge. Il dîna avec Agostino, fit un tour sur le port, se coucha à neuf heures, et dormit d'un sommeil sans rêve.

Le soleil, en entrant par sa fenêtre, le réveilla. Il sauta à bas de son lit et s'habilla, puis, sa boîte sous le bras, il s'achemina vers le cotre. Un canot, pour quelques sous, le transporta jusqu'au petit bâtiment bien assis sur ses deux ancres, et à l'avant duquel une large planche, attachée, par deux filins, au beaupré, formait comme une escarpolette devant l'image dépeinte du Saint, patron de la barque.

Illustration from L'Ame de Pierre

Conduit par le capitaine, installé par l'équipage, Pierre se mit immédiatement à la besogne. Pendant qu'il coloriait la grossière image de bois sculpté, deux matelots, se balançant aux cordages du bout-dehors, le regardaient avec admiration. Sous sa main, les tons s'étalaient éclatants, la figure prenait une apparence vivante, les yeux brillaient, le bras étendu semblait commander aux flots. A dix heures, l'oeuvre était parfaite, et, entouré d'un respect tont nouveau inspiré par son talent, Pierre déjeunait pour la dernière fois, avec ses compagnons d'un jour.

Vers midi, il quitta le bord, reconduit par tout l'équipage, et, après avoir serré la main de ceux à qui il devait plus que la vie, il monta avec Agostino dans une sorte de corricolo, et, au grand trot d'un cheval ébouriffé, s'éloigna de Bastia.

A partir de l'octroi de la ville, la route serpente entre des enclos plantés de vignes, au bord des champs d'oliviers, entre de petits bosquets d'eucalyptus et de chênes verts. Le terrain est sablonneux et la température extrêmement douce. Des cours d'eau, descendus de la montagne, se perdent dans les terres et forment des étangs couverts de roseaux, larges plaines verdoyantes, au-dessus desquelles volent des bandes de canards et d'oies sauvages. La route passe à mi-côte, suivant le bord de la mer, traversant de rares villages. Agostino, poussant son cheval à une vive allure, expliquait à son compagnon les moeurs et les coutumes du pays, se livrant avec une expansion, une gaieté, qui contrastaient vivement avec la gravité qu'il montrait à bord, On eût dit un écolier en vacances.

—Vous verrez comme notre pays est riche! dit-il. Nous ne sommes pas de paresseux gardeurs de bestiaux. A Torrevecchio, il y a du commerce!... Mon père vendait son vin et notre vigne est importante. C'est mon beau-frère, maintenant, qui la cultive et l'exploite... Ma mère et ma plus jeune soeur habitent un hameau, qui dépend du bourg... Elles ont de quoi vivre, et je ne les laisse manquer de rien... Oh! elles vont bien vous aimer quand elles sauront ce que vous avez fait pour moi!...

Le peintre sourit à la pensée de la reconnaissante affection de ces pauvres gens. Il se dit: Je ne serai pas longtemps une gêne pour eux, et je me rendrai promptement libre. Après un jour passé dans le village, un guide me conduira à travers la montagne, car il ne s'agit pas de me cantonner au bord de la mer, dans le has pays. Il faut voir la rude Corse, celle des maquis et des bandits. S'il y a des croquis à faire, c'est du côté de Bocognano, terre sainte de la vendetta... J'ai vingt louis dans mon porte-monnaie, et, dans mon portefeuille, un billet de mille francs, épaves du naufrage... C'est plus qu'il ne m'en faut, pour vivre quelques mois, dans cette contrée primitive, au milieu de ces gens sans besoins... Et quand il n'y aura plus d'argent, il me restera mon métier... Je brosserai des portraits à cent sous, en une séance... Cela me rajeunira!

La voiture, ayant franchi le pont de San-Pancrazio, roulait sur une route en pente entre deux bordures de châtaigniers séculaires. Le soleil descendait à l'horizon, empourprant la montagne de ses derniers feux. Agostino tourna au coin d'un petit chemin de terre dans lequel il s'engagea, sifflant joyeusement, comme les merles de son pays. Au bout de quelques cents mètres, il arrêta devant la barrière d'un enclos et sauta à bas de son siège. Un gros chien, qui accourait, en aboyant d'un air féroce, se jeta dans les jambes du jeune homme avec des hurlements de joie. Une vieille femme et une petite fille parurent dans le verger et s'avancèrent les mains tendues. Agostino les embrassa avec effusion, les poussa vers son sauveur, en expliquant son aventure, en patois corse, avec une volubilité sans pareille. Pierre remercié, fêté, entraîné dans le tourbillon de l'exubérante joie de ces bonnes gens, léché par le chien, pressé par la mère et l'enfant, se trouva installé dans la maison, très simple mais d'une admirable propreté, assis à la table de famille, et tout plein d'une satisfaction tranquille, que, depuis bien des mois, il n'avait pas éprouvée.

Il se coucha de bonne heure, en remerciant ses hôtes, se leva tard le lendemain, déjeuna, visita les dépendances de l'habitation, fit connaissance avec le beau-frère d'Agostino, qui était grand chasseur, avec sa soeur qui était bonne ménagère, joua avec la petite Marietta, qui depuis la veille l'observait avec ses yeux noirs et pénétrants, lui souriant de ses dents blanches, mais l'approchant avec une sauvage timidité.

Le soir vint avec une rapidité étonnante, sans qu'il eût rien fait que se laisser vivre. Retiré dans sa chambre, avant de s'endormir, étendu sur une fraîche paillasse de maïs, il se moqua de lui-même:

—Je mène ici la vie admirable des pasteurs, et je vais me refaire un coeur et un cerveau. Que diraient mes camarades et mes amis, s'ils me voyaient en proie à cette idylle? Hé! ils diraient que la Madone, à qui tous ceux qui m'entourent ici, croient si fermement, m'a visiblement protégé. Pierre Laurier, tu étais sur une mauvaise route, mon garçon. Par un miracle t'en voilà tiré. Profite de la faveur que la Providence t'a accordée, jouis du temps qui t'appartient et mets-le à profit, en travaillant librement, ce que tu as eu, jusqu'ici, rarement l'occasion de faire. Tu es mieux traité que tu ne le méritais... Sois reconnaissant.

Il s'endormit, au milieu de ces sages pensées, et rêva qu'il peignait un tableau symbolique, dans lequel le mauvais ange avait les traits charmants et pervers de Clémence Villa, et le bon ange, le pur visage de Mlle de Vignes. Ensuite, sur la toile, apparaissait et se fixait l'image de Jacques, avec ses blonds cheveux et ses yeux mélancoliques. Clémence s'approchait du jeune malade et lui parlait tout bas avec animation, l'enlaçait peu à peu, s'emparant de lui, et le malade pâlissait, ses yeux devenaient plus profonds et plus sombres, ses lèvres plus blêmes. Alors les regards du peintre, se détournant vers Juliette, la voyaient triste mortellement, les mains jointes dans l'attitude de la prière, et ce n'était pas que pour son frère qu'elle priait. Un autre nom venait aussi sur ses lèvres, et Pierre devinait que c'était le sien. Il voulait alors s'élancer vers elle, la rassurer, la consoler, mais le bras de Jacques se tendait comme un obstacle et de sa bouche tombaient ces paroles:

—Tu m'as donné ton âme, tu ne t'appartiens plus. Tu n'as pas le droit de reparaître.

Alors Pierre s'arrêtait, et peu à peu le tableau s'effaçait, et il ne distinguait plus bientôt que la petite Marietta avec ses cheveux noirs et son front sauvage, qui, dans le pâtis ombragé de vieux châtaigniers, gardait ses chèvres. La nuit s'écoula dans ces agitations. Mais au réveil Pierre retrouva son calme et partit pour la chasse, avec Agostino et son beau-frère dans les marais de Biguglia. Le temps passa ainsi, et, au bout de la semaine, le matelot annonça qu'il lui fallait retourner à bord. Il s'en allait pour trois semaines et comptait bien, au retour, retrouver son sauveur.

Déjà Pierre était, dans la famille d'Agostino, comme chez lui. Ces humbles paysans lui témoignaient une affection qu'il n'avait pas souvent rencontrée aussi sincère. Il n'avait qu'à moitié envie de partir, il se laissa donc faire violence et resta. Il commençait le portrait de la petite gardeuse de chèvres, et, dans ce calme, au milieu de cette splendide nature, toute la fraîcheur de son inspiration reconquise s'était épanouie avec une grâce et une puissance nouvelles. Il travaillait tous les jours, jusqu'à quatre heures, et, le soir, il faisait la partie du beau-frère qui venait, après dîner, avec sa femme.

Le maire de Torrevecchio, bonapartiste enragé, ayant appris qu'un peintre était de passage dans le pays, avait risqué, avec son curé, une démarche auprès de Pierre pour obtenir qu'il restaurât les peintures de l'église, très curieuses, datant de l'occupation génoise, et dues au pinceau de quelque maître italien. Laurier avait accepté la tâche, et, non content de retoucher les parties endommagées des peintures murales de la petite église, il avait entrepris la décoration de la chapelle de la Vierge, nouvellement reconstruite.

Absorbé par ses travaux, chassant, péchant, n'ayant pas une minute à perdre, il était rentré si complètement en possession de lui-même, qu'il ne pensait plus jamais au passé. On l'aurait fait rougir de honte, en lui racontant que, par une nuit tiède, lorsque la brise sentait bon, et que la mer murmurante et les splendeurs des cieux attestaient l'harmonie universelle, un certain Pierre Laurier avait voulu attenter à sa vie pour les yeux diaboliques d'une femme qui le martyrisait. Il eût levé les épaules, allumé sa pipe, et juré qu'il n'y avait au monde qu'une seule chose qui valût un effort, c'était l'espérance d'arriver à mettre en valeur une figure dans la clarté du plein air. Et il clignait de l'oeil, en regardant, par-dessus sa palette, la petite Marietta qui, assise sur une bille de châtaignier, dans l'enclos, les pieds sur l'herbe verte, posait fière, son chien couche auprès D'elle.

Illustration from L'Ame de Pierre

Agostino revint d'une course faite à Livourne, et resta encore quelques jours, puis il repartit. Pierre semblait acclimaté et ne parlait plus de quitter le pays. Il avait acheté, à Bastia, des meubles qui manquaient dans la maison, et dont l'arrivée avait éveillé l'ardente admiration des gens du hameau. On se rendait bien compte de la différence de condition sociale qui existait entre le peintre et ses hôtes. Le maire et le curé avaient déclaré que Pierre était un homme supérieur. Ses manières trahissaient l'habitant des grandes villes. Sa générosité dénotait la richesse. Qui était-il? Pierre, ce n'était évidemment qu'un prénom. Se cachait-il? Et pour quel motif?

Le maire, entraîné par la curiosité, procéda sourdement à une enquête. Déjà le préfet d'Ajaccio était informé, par le sous-préfet de Bastia, qu'on continental mystérieux vivait dans une modeste famille de Torrevecchio, qu'il exécutait des travaux remarquables dans l'église; que tout, dans sa manière d'être, annonçait une parfaite honorabilité, mais que, peut-être, il serait intéressant, néanmoins, de s'assurer de son identité. L'administration n'y mit pas tant de formes et ordonna à la gendarmerie de Bastia de demander à l'étranger de fournir ses papiers. Heureusement, le brigadier eut l'idée de passer par la mairie et de raconter au maire l'objet de sa mission. Celui-ci, voyant aboutir ses menées à une brutale intrusion de la force publique dans la vie de celui pour lequel il avait une considération toute particulière, lava la tête au brigadier, qui n'en pouvait mais, le renvoya au chef-lieu, avec une belle lettre pour le préfet, et évita à Pierre, qui travaillait dans la candeur de son âme, l'apparition des gendarmes. On ne sut donc pas à qui on avait affaire.

Illustration from L'Ame de Pierre

Il y avait deux mois environ que Pierre était à Torrevecchio, chassant, pêchant, travaillant et ayant achevé, non seulement le portrait de Marietta, les peintures de l'église, mais deux tableaux de genre, lorsque, pendant une absence qu'il avait faite, pour visiter des mines d'argent du côté de Calvi, une voiture, venue de Bastia, déposa à l'auberge de Torrevecchio deux voyageurs, accompagnés de leurs domestiques, qui demandèrent à déjeuner. Le patron, questionné sur ce qu'il pouvait y avoir de curieux à voir dans le pays, parla des peintures de l'église. Le plus jeune des deux voyageurs, que son compagnon appelait docteur, s'y rendit seul. Il s'arrêta devant une Résurrection, qu'il examina avec une attention profonde. Et comme le curé traversait la nef, il l'appela et lui dit:

—Vous possédez là, monsieur le curé, une oeuvre d'une bien grande valeur, d'un maître français... Car le peintre, qui a travaillé ici, n'est certes point un Italien?...

—En effet, monsieur, dit le prêtre, c'est un Français.

—Comment se nomme-t-il?

—Je l'ignore.

—Ah! fit le docteur... Il est demeuré inconnu?

—Mais il habite ce pays, reprit le curé, et...

Le docteur eut un regard étonné et, vivement:

—Depuis deux mois, alors, environ?

L'étranger parut faire mentalement un calcul et murmura à mi-voix:

—C'est possible!

Puis tout haut:

—Savez-vous au moins son prénom?

—Oui, monsieur, il s'appelle Pierre.

—Alors, il a les cheveux châtains, les yeux bleus, la moustache blonde, il est de taille moyenne? interrogea l'étranger avec vivacité.

—La moustache blonde? Non, dit le prêtre, il porte toute sa barbe, mais il a les yeux bleus et n'est pas de haute taille.

—C'est lui! c'est bien lui! s'écria le docteur... Du reste, il n'y avait que lui qui pût peindre cette Résurrection.

—Vous connaissez ce jeune homme, monsieur? demanda le prêtre. Oh! si vous vouliez nous apprendre...

—Qui il est? Je ne le dois pas, puisqu'il veut rester ignoré. Mais j'ai le droit de vous dire que celui qui a travaillé pour vous est une des jeunes gloires de l'école française... Mais je le verrai... Où est-il?

—Absent pour quelques jours.

—Absent?... Et nous partons demain!... N'importe, il faut que je laisse, pour lui, une trace de mon passage.

Il prit le crayon de son portefeuille et, s'apprêtant à écrire sur la muraille blanchie à la chaux, il dit:

—Vous permettez, monsieur le curé?

—Faites, monsieur, répondit le prêtre.

L'étranger, alors, au-dessous de la Résurrection peinte par Pierre, traça ces simples mots: Et idem resurrexit Petrus... Et au-dessous il signa: «Davidoff», puis ce tournant vers le curé:

—Quand il reviendra, montrez-lui cette inscription, il saura ce qu'elle veut dire.

Il salua le prêtre, rentra à l'auberge, et dit à son compagnon:

—Mon cher comte, vous avez eu tort de ne pas sortir avec moi, vous avez manqué quelque chose de très curieux.

—Et quoi donc?

—Je vous conterai cela, quand nous serons à bord. Ici, c'est un secret.

Les deux voyageurs allumèrent leurs cigares, montèrent en voiture et partirent.

Le surlendemain, Pierre revint de son excursion avec le beau-frère d'Agostino; il rapportait de jolies boucles d'oreilles en argent pour Marietta, et une agrafe de ceinture pour la mère. Il déjeuna gaiement, et se disposait à travailler, quand le curé entra, en poussant la porte à claire-voie de la salle.

—Eh! c'est monsieur le curé! s'écria Pierre. Qui nous vaut le plaisir de vous voir?

—Une communication dont on m'a chargé pour vous.

—Ah! Qui donc ça?

—Un étranger.

Le front de Pierre se rembrunit et, d'une voix un peu tremblante, il dit:

—Voyons un peu de quoi il s'agit?

—Si vous vouliez me suivre jusqu'à l'église, vous te sauriez plus vite et plus complètement.

—Je suis à vous.

Il prit son chapeau et sortit avec le prêtre. Pendant la moitié du trajet, il ne prononça pas une parole. Comme ils approchaient de la grande place, le curé lui dit:

—Cet étranger a vu vos peintures, et m'a assuré que vous aviez enrichi notre église d'un tableau dont la valeur est inestimable.

Pierre ne répondit pas, mais il secoua la tête avec insouciance. Il hâta sa marche, comme pressé d'apprendre à qui il avait affaire. Il traversa la nef, arriva à sa Résurrection, et, avec une émotion qu'il ne pouvait contenir, sur le mur il lut l'inscription latine: Et idem resurrexit Petrus... Davidoff... Il poussa un soupir, répéta d'une voix étouffée: Davidoff... et resta pensif.

Le curé, traduisant la phrase latine, dit derrière lui:

—Et, de même, Pierre est ressuscité... Il y a donc eu intervention divine? Mon cher enfant, il faut en louer Dieu...

Pierre passa la main sur son front, sourit au prêtre qui, interdit, le regardait, et avec un accent profond:

—Oui, il y a eu intervention divine... Et Dieu en soit Loué!...

Illustration from L'Ame de Pierre

Il s'absorba de nouveau, semblant faire un retour sur le passé, puis doucement:

—Monsieur le curé, je vous remercie d'avoir pris la peine de vous déranger. Ce que vous m'avez communiqué était très intéressant pour moi... Au revoir, monsieur le curé.

Et d'un pas lent, la tête baissée, il retourna chez la mère d'Agostino.

Le lendemain, un des enfants qui servaient la messe lui apporta une lettre mise à la poste à Ajaccio, avec cette adresse: «M. Pierre, aux bons soins de M. le curé de Torrevecchio.» Il l'ouvrit avec un serrement de coeur, Elle contenait ces lignes: «Mon cher ami, vous êtes encore de ce monde; aucune surprise ne pouvait m'étre plus agréable. C'est moi qui ai rempli la pénible mission déporter à Beaulieu le mot dans lequel vous annonciez votre résolution fatale, heureusement inexécutée. Celui à qui vous donniez votre âme s'est, par un miracle de suggestion, ou par un effet de soudaine confiance, senti revivre, et va beaucoup mieux. Mais une personne, qui est tout près de lui, a failli mourir de votre mort. Au fond de votre retraite, sachez que vous avez passé à côté du bonheur sans le voir, mais qu'il vous est possible encore de le retrouver. Amitiés sincères.—Davidoff.»

Ayant terminé la lettre, Pierre la plia, la mit dans sa poche et sortit de la maison. Il gagna, pensif, la route de Bastia, et déboucha en face de la mer. Très calme, elle bleuissait, à perte de vue, sous le soleil. Des bateaux, au loin, dans la lumière, voguaient si doucement qu'ils semblaient immobiles. Le jeune homme s'assit sur un quartier de rocher, et, comme le soir où il avait voulu se tuer, il songea.

Illustration from L'Ame de Pierre

Peu à peu, devant son souvenir, s'évoqua la figure de Jacques, et elle n'était plus pâle et sombre. L'éclat de la jeunesse et la joie de la santé rayonnaient dans tous ses traits. Il allait dispos, jouissant passionnément de la vie. Il marchait, d'un air de force exubérante, sur la terrasse de la maison de Beaulieu, parmi les verdures renaissantes. Tout s'éveillait dans la nature aux premières tiédeurs, et Jacques, plus ranimé que les plantes, plus épanoui que les fleurs, resplendissait d'une beauté nouvelle. Soudain, à ses côtés, Juliette parut, et c'était elle maintenant qui était maigre et triste. Ses yeux charmants étaient entourés d'un cercle noir, ses joues se creusaient, et son sourire avait la navrante douceur d'un dernier adieu.

Pierre frémit jusqu'au fond de lui-môme. Il lui sembla que le regard désolé de la jeune fille, sans cesse tourné vers la mer, cherchait sous les flots bleus sa trace indécouvrable. Il la vit minée par le chagrin de sa perte, cette enfant dont il avait dédaigné la tendresse, un instant devinée. Une voix se fit entendre à son oreille, qui murmurait: C'est toi qui es la cause de ses larmes, de sa souffrance et de sa langueur. On te l'a dit: elle meurt de ta mort. Tu n'avais qu'un mot à prononcer, et ce chaste coeur, plein de toi, s'ouvrait pour toi. C'était la paix obtenue, le bonheur assuré, tu les a perdus par ta faute. Qu'attends-tu pour les reconquérir? Vas-tu laisser descendre celle qui te pleure dans la froide terre? Tu n'as qu'à te montrer: elle renaît. Allons! recommence ta vie. L'avenir est à toi, puisque tu es aimé!

Un sanglot gonfla sa poitrine, et des larmes coulèrent de ses yeux, les premières depuis celles, si honteuses, que Clémence Villa lui avait fait verser. Mais il ne se laissa pas aller longtemps à l'attendrissement. Avec une fermeté sévère, il voulut s'interroger. Était-il purifié et régénéré par son austère retraite? Se sentait-il capable de mener une existence nouvelle? Aux prises avec les tentations, saurait-il y résister? Il frémit. Une tête brune et pâle, aux yeux luisants, aux lèvres rouges, venait de lui apparaître. Elle riait, avec un éclat sardonique, comme le soir où il s'était décidé à mourir. De quoi riait-elle ainsi, avec ses dents blanches et ses petites fossettes dans les coins de la bouche? Était-ce de lui? Se croyait-elle donc sûre de le ramener à ses pieds le jour où elle en aurait la fantaisie? Était-il donc encore son esclave?

Illustration from L'Ame de Pierre

Il eut peur. Sa faiblesse avait été si grande, ses folies si désastreuses, sa lâcheté si complète, sa chute si profonde. A la pensée de retomber sous la domination de cette fille féroce et froide, une sueur monta à son front, son coeur battit d'angoisse. Il envisagea, une seconde fois, la mort, et la jugea préférable à tant d'abjection. Il laissa aller, avec accablement, sa tête entre ses mains, et, dans la splendeur de cette fin de journée, au milieu de cette nature grandiose, sereine et calme, il resta à songer en face de la mer.

Sa pensée peu à peu s'épura, et lui, qui depuis son enfance n'avait pas prié, se voyant si seul, si triste et si abandonné, il leva ses regards vers le ciel. Il ne demanda rien pour lui-même. Quel que fût son sort, si dur et si misérable qu'il pût être, il l'acceptait. Mais cette enfant douce et chaste n'était-elle pas innocente et ne méritait-elle pas d'être épargnée? Il implora, pour elle, l'apaisement et sollicita l'espérance. Puisqu'il avait ce bonheur d'être aimé d'elle, au moins qu'elle eût la force d'attendre que son coeur, à lui, fût lavé de ses souillures. La justice céleste pouvait-elle lui refuser cette grâce? Dans la solitude il se laissa entraîner à prononcer tout haut de suppliantes paroles.

Tout à coup son attention fut ardemment sollicitée par un fait qui, en un instant, symbolisa ses craintes et ses désirs.

D'un promontoire de rochers, qui s'avançait dans la mer, à ses pieds, une tourterelle venait de s'envoler, effrayée, et, la poursuivant, un aigle fauve planait dans le ciel. Elle fuyait de toute sa vitesse, mais le pillard gagnait sur elle, lançant, à chaque battement de ses ailes puissantes, un cri aigu. Pierre frappé se dit: C'est un présage. Si l'oiseau de proie l'emporte, c'est que tout est perdu pour Juliette et pour moi. Si la tourterelle s'échappe, c'est que je dois espérer, me fortifier, pour reparaître enfin digne du bonheur.

A partir de l'instant où il eut formulé aussi nettement le problème de sa destinée, il ne respira plus, suivant la lutte d'un oeil ardent. L'aigle s'était abaissé, il volait, maintenant, presque au-dessus de la tourterelle, la dominant de son bec tranchant et de ses serres livides. Épouvanté, le pauvre oiseau se dirigeait vers un petit bois de chênes verts, espérant s'y cacher. Mais son féroce ennemi devinant sa tactique, activait la poursuite. Pierre, le coeur serré, les mains frémissantes, eût voulu donner de sa force à la fugitive, il voyait approcher l'instant où elle allait succomber. Déjà le rapace touchait sa victime, lorsque, du petit bois de chênes verts, une légère fumée blanche monta, en même temps qu'une faible explosion retentissait. L'aigle tournoya, frappé à mort, tombant vers la terre, et la tourterelle sauvée disparut dans les branches.

Pierre poussa un cri de joie. Ainsi la réponse à sa demande avait été immédiate et foudroyante.

Illustration from L'Ame de Pierre

Le destin avait manifesté son intervention d'une façon indéniable. Et l'invisible chasseur, dont la balle avait tranché la question, n'avait-il pas été amené là à point nommé pour mettre fin à ses angoisses? Mais, par un soudain retour de sa nature gouailleuse d'autrefois, il se mit à rire, à la pensée qu'un coup de fusil, tiré sur un oiseau, pourrait arranger tant de choses. Il secoua la tête et dit:

—Le travail, voilà le vrai remède. Du jour où je l'ai abandonné, j'ai été perdu. Je me suis redonné à lui, il me sauvera.

Le soleil descendait dans la mer, rouge comme une énorme braise. Pierre se leva, et, le coeur apaisé, regagna le village.

IV

C'était le premier dimanche du carnaval et le théâtre de Nice splendidement illuminé, s'ouvrait pour le grand veglione. Depuis la place Masséna au centre de laquelle, sur son trône burlesque, depuis deux jours, avait été solennellement assis le roi Carnaval en habits pailletés, le hochet de la folie à la main jusqu'au péristyle du théâtre, une multitude de curieux, riant, criant, sifflant, regardait circuler les masques. L'orchestre rugissait de tous ses cuivres, et le rythme des valses et des quadrilles arrivait, en bouffées joyeuses, couvert par le murmure bourdonnant de la foule, qui roulait ses vagues, dans le vaste bâtiment livré, pour toute la nuit, aux caprices et aux fantaisies.

Dès l'entrée, ce n'était que buisson de plantes, sur lesquelles ruisselaient des lumières. Une élégante cohue de dominos multicolores, masqués ou le visage découvert, circulait dans les couloirs, les hommes et les femmes engagés dans de piquantes intrigues, dont les répliques volaient comme des flèches, au milieu des éclats de rire, des poursuites amoureuses et des fuites coquettement retardées. Dans la salle c'était, sur l'emplacement de l'orchestre et du parterre, la danse, comme au bal de l'Opéra. Dans les loges la conversation et la galanterie.

Illustration from L'Ame de Pierre

Tout ce que Monaco, Nice et Cannes comptaient de jolies et séduisantes personnes était rassemblé là, pour le plaisir des yeux. Vieille et jeune garde, donnant l'assaut au bataillon des viveurs en quête de plaisir, entr'ouvrant le satin des dominos, pour laisser voir l'éclat des épaules et la blancheur des bras nus, levant le velours des loups, pour montrer la grâce du sourire et la finesse du regard.

Les portes des loges battaient, un frou-frou de soie bruissait et des formes élégantes apparaissaient, en volées de femmes, qui se dirigeaient vers le foyer, pour chercher aventure. Des plaisanteries se croisaient, des lazzis partaient, fusées de gaîté, et, aussitôt, un cercle de curieux se formait autour des adversaires, déguisant à qui mieux mieux leur voix pour échapper à la curiosité, tout en goûtant le plaisir d'attirer l'attention. De petites bandes de jeunes gens passaient, la fleur à la boutonnière, le domino traînant comme un brillant manteau. Des groupes de femmes les frôlaient et ils échangeaient de vifs propos.

Illustration from L'Ame de Pierre

Debout, dans un angle, adossé à la muraille, entouré de cinq ou six de ses amis, le prince Patrizzi causait, surveillant les allées et venues des masques qui défilaient le long du couloir. Il s'occupait, aidé de son état-major d'élégants viveurs, à deviner le nom des femmes qui, se croyant assurées de l'incognito sous le voile protecteur des dentelles, s'amusaient librement. Il avait déjà nommé plusieurs grandes dames et un certain nombre de belles filles, quand il poussa une exclamation d'étonnement:

—Eh! c'est Jacques de Vignes, lui-même!...

C'était Jacques, en effet, brillant, superbe, le teint reposé, les yeux clairs, laissant flotter son domino bleu qui lui donnait l'air d'un galant cavalier de la Renaissance. Il venait, la main tendue, souriant, heureux, tel que l'avaient connu, deux ans auparavant, ceux vers qui il s'avançait, et non point voûté et triste, comme au début de la saison, le soir où le docteur Davidoff avait raconté de si fantastiques histoires après un dîner joyeux. La résurrection était complète, triomphante, presque insolente, tant Jacques laissait éclater la joie de sa jeunesse victorieuse, miraculeusement retrouvée.

—Cela va tout à fait bien, Jacques? demanda le prince.

—Tout à fait, dit le jeune homme, comme vous voyez.

—Honneur à ce climat qui vous a rendu à vous-même et à nous, car vous étiez un bon vivant et vous le redeviendrez...

Le jeune homme s'adossa à la colonne, auprès de Patrizzi, et, laissant errer ses yeux sur la foule bigarrée qui s'écoulait bruyante:

—Et je jouis de la vie, mon cher prince, dit-il avec ardeur, comme un homme qui s'est cru près de la perdre. Vous n'avez jamais été gravement malade, vous ne connaissez pas la langueur mélancolique qui s'empare peu à peu de l'esprit, à mesure que les forces du corps décroissent. Il semblerait qu'un crêpe voile la nature entière, tant on voit toutes choses sous un aspect sombre et désolé. Les moments heureux sont empoisonnés par la pensée qu'ils seront peut-être les derniers dont on pourra jouir, et plus ce qui vous entoure est beau, paisible, plus on est tenté de le maudire et de l'exécrer. J'ai passé par là, vous pouvez m'en croire: rien n'est plus atroce et plus douloureux. Aussi, maintenant, après être sorti de l'enfer, je suis dans le paradis. Tout me plaît, me séduit et m'enchante. J'ai appris à connaître le prix du bonheur et je sais en jouir. Le soleil me paraît plus doux, les fleurs plus parfumées, les femmes plus séduisantes... En moi, il y a tout un éveil d'admiration qui se fait, délicieux et puissant... J'ai failli mourir... Et c'est de là que date vraiment mon amour de la vie!

—A la bonne heure! fit Patrizzi, c'est plaisir de vous entendre. Mais votre guérison est vraiment admirable. J'y songe... Que nous a-t-on raconté de merveilleux à ce sujet? Ne vous a-t-on pas fait présent d'une âme toute neuve? Davidoff prétendait que ce n'était plus vous qui viviez, mais votre ami Laurier. Et il ajoutait que vous aviez de la chance, car Pierre était de ceux dont on fête le centenaire!...

Le prince eut un éclat de rire qui fit pâlir Jacques, au front duquel une légère sueur perla:

—Je vous en prie, dit le jeune homme, ne parlez pas de cela. Vous me faites beaucoup de peine. Laurier était mon compagnon d'enfance, et sa perte sera bien longtemps ressentie par moi. En tout cas, si je vivais à sa place, le monde n'aurait pas gagné au change, car Pierre était un artiste d'un incomparable talent, et moi je ne serai jamais qu'un inutile.

En prononçant ces paroles, d'un ton saccadé et fébrile, la pâleur de Jacques s'était accentuée. Ses jeux se cernèrent et son visage, soudainement, se contracta jusqu'à faire saillir ses pommettes et ses dents. Il fut pris d'une sorte de tremblement, comme s'il avait la fièvre. Il mordit ses lèvres blêmes, et s'efforça de sourire. Mais, pendant une minute, ainsi que dans une funèbre vision, il offrit à ses amis, au lieu de l'apparence d'un être bien portant et joyeux, l'image macabre d'un agonisant.

Au bout d'un instant, le sang remonta aux joues, le regard se réveilla, la bouche sourit, et Jacques redevint ce qu'il était à son entrée: brillant et superbe. Il sembla vouloir se soustraire à une impression pénible, et, faisant quelques pas, il s'écria avec une gaieté un peu forcée:

—Quelle adorable soirée, et bien faite pour le plaisir! Au dehors tout est bruit et joie, et ici tout est charme et séduction.

Comme il achevait de parler, un domino blanc, se détachant d'un groupe, s'approcha de lui et d'une voix déguisée:

—Charme et séduction? Voyons un peu si tes actes seront d'accord avec tes paroles.

Par les trous de son masque, le domino attacha, sur Jacques, un regard étincelant. Le jeune homme sentit un bras souple se glisser sous le sien. Il ne résista pas, et, gaiement:

—Tu es en veine d'expériences, ma belle? demanda-t-il. Eh bien! charme-moi et je te séduirai. L'un ne sera, sans doute, pas plus difficile que l'autre.

Le domino lui donna, de son éventail, un caressant soufflet sur la joue et répliqua:

—Je te pardonne l'impertinence, en faveur du compliment!

Illustration from L'Ame de Pierre

Jacques jeta à ses amis un malicieux sourire et se perdit dans la foule avec sa conquête.

—Eh bien! Patrizzi, vous qui les devinez toutes, nommez donc la femme qui vient de nous enlever de Vignes?

—Parbleu! si ce n'est pas Clémence Villa, que le diable m'emporte!

—Elle a eu vite fait d'oublier ce pauvre Laurier, dit un de ceux qui entouraient le prince.

—Mais Jacques ne l'a pas oublié, lui. Avez-vous vu son angoisse quand je lui ai parlé de son ami? Son visage, l'instant d'avant, souriant, frais et rosé, a grimacé et s'est décomposé. Il était effrayant. On eût dit une tête de mort fardée. Notre ami Davidoff, vous en souvenez-vous, nous avait dépeint, avec une très curieuse précision, l'état moral de ce malade sauvé par la confiance. L'édifice de cette guérison est fragile, concluait-il. Un mot suffirait à le détruire. La conviction si passionnée qui a ranimé Jacques, venant à s'affaiblir, il retomberait aussi bas, plus bas même que nous ne l'avons vu... C'est une espèce de sortilège qui agit sur lui... Il est possédé d'une idée, et cette possession lui donne une force prodigieuse.

—C'est ce qui assure le succès des charlatans, des empiriques, des docteurs exotiques à rosettes multicolores, à baronnies suspectes, qui spéculent sur l'ardent désir des malades d'être rassurés.

—Et puis, il y a aussi les faux malades, qui se remettent très facilement, et notre ami de Vignes parait être de ceux-là.

Patrizzi hocha la tête, et gravement:

—Je le souhaite pour sa mère.

Une exclamation bruyante lut coupa la parole. Une bande de masques faisait une poussée dans la foule, au milieu des exclamations et des éclats de rire. Le groupe, dont le Napolitain formait le centre, s'ouvrit, et chacun des jeunes gens s'éloigna au gré de son plaisir.

Jacques, ayant au bras sa compagne de rencontre, avait suivi le couloir des loges, examinant curieusement la femme masquée et encapuchonnée qui l'entraînait d'un pas rapide, comme si elle craignait d'être reconnue et interpellée. Arrivée devant la porte d'une avant-scène, elle frappa deux coups secs contre le bois. Une autre femme ouvrit et, s'effaçant, avec un silencieux sourire, les laissa entrer. Puis discrètement elle sortit et ferma la porte.

Dans le salon qui précédait la loge, Jacques et le domino se trouvèrent en présence. Le jeune homme s'approcha de sa compagne, et lui passant le bras autour de la taille, il essaya de faire tomber son capuchon et de déranger son masque. Mais elle cambra son buste avec souplesse, appuya à la poitrine de Jacques les rondeurs de sa gorge, puis, tournant sur le talon de ses petits souliers, avec un bruit de soie froissée, elle s'échappa, et le nargua, debout à trois pas de lui, les yeux luisants par les trous du satin et les dents étincelantes sous la barbe de dentelle.

Elle était si tentante, ainsi, qu'il s'élança, la saisit de nouveau, et, approchant de ses lèvres la bouche provocante qui se plissait voluptueusement, il lui donna un baiser qu'elle lui rendit.

Il voulut la retenir, mais elle glissa, une seconde fois, hors de son étreinte, et s'avançant vers le devant de la loge, elle dit, d'une voix toujours déguisée, et en le menaçant du doigt:

—Soyez sage, ou je vous renvoie à vos amis.

—Comment voulez-vous qu'on soit sage auprès de vous? s'écria-t-il, en souriant. Demandez-moi des choses faisables, mais non des choses impossibles!

—Il faudra cependant que vous m'obéissiez, ou je m'en vais, et nous ne nous reverrons plus.

—Et si je consens à tout ce que vous exigez, nous nous reverrons donc?

—Certainement.

Elle s'assit sur le divan de la loge, et se renversa en arrière, laissant voir, entre son masque et son domino, un cou d'une blancheur mate, et, sous les ruches de son capuchon, une oreille délicate et colorée comme une rose. Il se plaça auprès d'elle, avec une respectueuse froideur, quoiqu'il tremblât de désir, tant cette séduisante et mystérieuse créature avait, en quelques minutes, réussi à troubler ses sens. Il lui prit la main et doucement la déganta, puis il porta les doigts fuselés et blancs à sa bouche, et commença à les baiser, l'un après l'autre, avec une caressante dévotion. Lentement il gagna le poignet, et appliqua ses lèvres sur la naissance fine et satinée du bras, montant jusqu'à la saignée, effleurant de la caresse de sa moustache cette chair qui se moirait d'un frisson léger.

Ils restèrent ainsi, pendant quelques secondes, les yeux vagues, n'osant se regarder, les oreilles occupées du tumulte de l'orchestre qui déchaînait ses instruments dans un quadrille furieux. Le bruit des pieds frappant le plancher en cadence, les cris, les rires violents des danseurs, emplissaient la salle d'un joyeux vacarme. Et, au fond de cette loge obscure, tout près l'un de l'autre, Jacques et la femme masquée étaient dans une absolue solitude, plus libres que si le silence eût régné, que si le vide se fût fait autour d'eux. Très bas, et d'un ton câlin, il dit:

—Il me semble que vous ne m'êtes pas inconnue, et que je me suis déjà trouvé en votre présence. Ne voulez-vous pas montrer votre visage?... Vous n'ayez, j'en suis sûr, qu'à y gagner. Vous êtes jeune, certainement jolie... Avez-vous donc des motifs pour vous cacher?

Elle baissa affirmativement la tête.

—Même de moi?

Elle fit encore oui. Mais sa main moite eut une pression plus vive, et sa paume frémissante s'attacha à celle de Jacques. Une telle ardeur se dégageait de tout son corps, parfumé, souple et voluptueux, que le jeune homme se rapprocha, et, presque à ses pieds, la prit dans ses bras. Elle ne le repoussa pas. Et le souffle court, le coeur bondissant, affolée et pourtant sur ses gardes, elle resta près de lui, livrant sa taille, ses épaules, mais défendant son visage dont elle ne voulait pas laisser violer le secret.

—Où vous ai-je déjà vue? demanda le jeune homme. Est-ce ici, est-ce à Paris?

Elle ne répondit pas. Il reprit:

—Vous habitez Nice.

Elle demeura muette. Il dit:

—Je vous ai cependant rencontrée. Vous ai-je fait la cour?

Un sourire passa sur les lèvres de la femme, elle éloigna un peu Jacques, le regarda avec complaisance, et à mi-voix:

—Vous êtes bien curieux!

—Comment ne pas l'être? Tout me dit que je vous adorerai, et vous vous étonnez que je veuille savoir qui vous êtes! Je le saurai demain, ou après-demain, ou la semaine prochaine, pourquoi ne pas me contenter ce soir, à l'instant même, en me permettant de voir votre visage? Voulez-vous donc que je vous aime sans vous connaître?

Elle murmura:

—Peut-être.

—Courez-vous donc un danger en venant à moi? Craignez-vous qu'un jaloux vous surprenne? Ou bien vous défiez-vous de ma discrétion?

Elle ne bougea pas, lui donnant le droit de faire toutes les suppositions les plus romanesques.

Il sourit, et avec un accent passionné:

—Soit! Je vous aimerai inconnue, masquée, mystérieuse. Ce que j'aimerai en vous, ce ne sera pas une femme, mais la femme. Je ne saurai pas qui tous êtes, mais je vous tiendrai sur mon cour. Vos lèvres n'auront pas murmuré votre nom, mais je baiserai vos lèvres. Vos yeux ne trahiront pas, pour moi, le secret de votre pensée, mais ils verseront des larmes de tendresse. Et, dans mes bras, étreinte follement, malgré vous-même, la possession sera complète.

Il la serrait contre lui, en parlant ainsi, et leur souffle se confondait. Une senteur troublante, faite des effluves de la femme, du parfum des vêtements, enveloppait Jacques, l'enivrait. Ses mains hardies enlacèrent une taille frémissante. L'inconnue, se tordant comme au milieu d'un brasier, renversa sa tête sur l'épaule du jeune homme, sa bouche se posa sur son cou, qu'elle mordit avec un cri étouffé. Elle s'abandonnait, les yeux sans regards, les lèvres pâlissantes, quand, froissé par l'ardeur de l'étreinte, son capuchon tomba en arrière, pendant que son masque entraîné découvrait son visage.

Jacques, en un instant, fut debout, fit un pas en arrière, et s'écria avec stupeur:

—Clémence Villa!

A son nom prononcé, la comédienne se retrouva lucide. Elle regarda son galant qui, immobile et pâle, la dévorait des yeux; elle rejeta d'un geste son domino en arrière, et, se montrant dans tout l'éclat de sa radieuse beauté:

—Vous vouliez savoir qui je suis, dit-elle d'une voix sourde, maintenant vous le savez.

Il baissa la tête, et, lentement:

—Il y a bien peu de temps que le pauvre Pierre s'est tué pour vous.

—Pour moi? répliqua-t-elle avec vivacité. En êtes-vous bien sûr?

Jacques devint plus blême encore et, jetant à Clémence un regard effrayé;

—Pensez-vous donc que ce soit pour quelque autre?

Illustration from L'Ame de Pierre

—Ne le savez-vous pas?

Elle se rapprocha de lui, qui détournait ses regards, et, avec une audacieuse autorité, lui saisissant le bras:

—C'est chez moi qu'il a passé sa dernière soirée. C'est à moi qu'il a adressé ses dernières paroles. Je sais ce que tout le monde, et Davidoff lui-même, ignore. Pierre, las de sa vie fiévreuse, désillusionné sur sa valeur artistique, ayant perdu tout espoir en l'avenir, a eu une défaillance morale, et, obéissant à je ne sais quelle cabalistique superstition, il a voué sa mort au salut d'un être cher...

—Taisez-vous! interrompit Jacques presque menaçant.

—Pourquoi? Avez-vous donc peur de son ombre? Elle ne saurait être, pour vous, ni irritée ni méchante... Il savait que je vous aimais. Il m'a dit, dans le paroxysme de son suprême désenchantement: Il t'aimera mieux que moi. Et si quelque chose, de ce que je fus, subsiste en lui, ce sera, pour moi, un ressouvenir de la terre, et je frémirai de joie dans ma tombe!...

A ce sacrilège mensonge, le jeune homme porta sur elle un regard épouvanté. Il voulut se lever, partir. Ses jambes se dérobèrent sous lui. Et il resta assis sur le canapé, faible, comme s'il allait s'évanouir. Elle se pencha, et, l'entourant de ses bras, comme d'un invincible lien, le pénétrant de sa chaleur, le grisant de son parfum, l'étourdissant de son désir:

—Il vous a donné à moi, vous m'appartenez de par sa volonté, et rien ne peut faire que vous ne m'aimiez pas, car, en vous, c'est lui qui m'aime.

Illustration from L'Ame de Pierre

Et Jacques sentait qu'elle disait vrai, et qu'une force mystérieuse l'enchantait déjà à cette femme, comme si Pierre lui avait transmis sa tenace passion avec son âme. Il se révolta pourtant contre cette tyrannie, et, oublieux de sa voluptueuse ivresse, de ses supplications et de ses désirs, il voulut se détourner de celle qu'il pressait si ardemment, alors qu'elle était inconnue. Il n'accepta pas d'obéir au mort, il ne consentit pas à être l'exécuteur de ses posthumes caprices. Il reprit un peu de courage, de sang-froid et de résolution; il se leva, et montrant à Clémence un visage calme:

—Je ne me laisse pas prendre à tontes vos incantations, belle magicienne; il était inutile, d'ailleurs, de recourir à l'influence des Esprits, pour établir votre domination. Vos lèvres et vos yeux suffisaient. Vous avez eu bien tort de mêler la sorcellerie à l'amour. Je crains maintenant vos philtres...

—Je n'en aurai pas besoin avec toi, dit Clémence d'une voix tranquille, et, quoi que tu tentes, que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas, tu m'aimeras.

Il ouvrait la bouche pour dire non: elle la lui ferma avec un rapide et violent baiser; puis, sans lui laisser le temps de revenir de son trouble, légère, comme un charmant fantôme, elle gagna la porte de la loge et disparut.

Seul, Jacques resta un instant à songer. Le bal continuait tumultueux et sonore, soulevant des poussières qui flottaient, dorées par les feux du lustre. Dans les loges, les spectateurs, accoudés aux rebords de velours, formaient des groupes animés et brillants. Une impression de vie intense se dégageait de ce milieu surchauffé, tapageur et fringant. Le jeune homme fit un soudain retour sur son existence misérable et souffreteuse des dernières semaines, et une joie ardente s'empara de lui, à la pensée qu'il avait ressaisi la santé et qu'il se retrouvait vigoureux et libre, par cette nuit de plaisir, après avoir si amèrement regretté sa jeunesse évanouie.

Que de fois ne s'était-il pas dit, avec une sombre envie: Si jamais je puis rompre les entraves de ma faiblesse, si je me ranime et cesse de me courber chaque jour plus douloureusement vers la terre, quel emploi ne ferai-je pas de toutes les heures de grâce qui me seront accordées par la destinée? Et ce rêve s'était réalisé. Le miracle réclamé avait produit ses fantastiques effets. La mort avait abandonné sa proie. Ou plutôt elle en avait pris une autre, plus belle, plus brillante, plus glorieuse.

Le pâle visage de Pierre Laurier s'évoqua devant Jacques. Les yeux fermés, un amer sourire sur les lèvres, des ombres violettes aux tempes, le peintre dormait son dernier sommeil, roulé par les vagues bleues, dans les caresses de la lumière. Le bruit éternel des flots, la plainte stridente du vent, le berçaient, et, montant, descendant, dans le creux ou sur le sommet des vagues, il roulait, vagabond de la mer, sans cesse détourné de la terre sur laquelle il avait tant pleuré. Jacques, du regard, suivait ce corps, épave humaine, terrifié par l'apparition sinistre, et cependant rassuré, égoïstement à la pensée que son ami était bien mort, puisque c'était de sa vie qu'il vivait. Il voulut se soustraire à ce cauchemar, qui l'obsédait si douloureusement. Il se leva et rompit le charme.

Devant lui il ne vit que la salle remplie de spectateurs, à ses pieds le plancher du parterre envahi par une cohue dansante et bariolée. Le bruit des flots, c'était leur piétinement et leur murmure; la plainte du vent, c'était le chant de l'orchestre. Il n'y avait point de fantôme, tout était réel. Il se sentait plein de force et d'ardeur. Et le plaisir s'offrait à lui.

Il passa la main sur son front, détendit ses traits dans un sourire, ouvrit la porte de la loge, sortit dans le couloir, et circula nonchalamment, au milieu des groupes. Près du foyer, il retrouva Patrizzi qui flirtait avec une femme. Il s'avança vers lui, et gaiement, comme au plus beau temps de sa tapageuse existence:

—Soupons-nous, mon prince? dit-il. Vous devez bien avoir, sous la main, une douzaine de convives à emmener? Je crois que nous avons pris, de cette petite fête, tout ce qui pouvait être agréable. Si nous partions?

—Qu'avez-vous fait du domino qui vous a, si gaillardement, enlevé tout à l'heure? demanda le Napolitain. L'avez-vous invité? Sera-t-il des nôtres?

—Ma foi! je l'ai rendu à lui-même.

—Pas gai?

—Élégiaque!

—Il ne vous a pas donné rendez-vous pour demain?

—Si. Mais je n'irai pas!

A ces mots, un flot de masques roula dans le couloir, et un rire strident s'éleva. Jacques pâlit. Il chercha avec effroi, autour de lui, un domino blanc. Mais il n'aperçut qu'un groupe de jeunes gens qui passait, poursuivant des femmes en costume. Une voix murmura à son oreille: «Pourquoi fais-tu le fanfaron, et mens-tu? Ne sais-tu pas que tu iras à ce rendez-vous?» Et il lui parut que c'était la voix de Clémence Villa qui lui parlait. Il se retourna. Patrizzi seul était auprès de lui. Il pensa: Je deviens fou. Il prit le bras du prince et, avec une vivacité fébrile: Allons! s'écria-t-il. Et il l'entraîna.

Le lendemain, vers onze heures, quand il se réveilla, dans sa chambre de la villa de Beaulieu, il n'avait plus qu'un souvenir vague de ce qui s'était passé pendant la nuit. Il se rappelait qu'au souper il avait bu énormément de vin de Champagne, qu'il avait joué une valse pour faire danser les femmes. A partir de cet épisode chorégraphique, tout se noyait dans une ombre propice. Il avait été ramené en voiture, par un ami qui retournait à Eze. Qu'avait-il dit? qu'avait-il fait? C'était un mystère. Il ne se sentait pas en goût de le percer.

Étendu dans son lit, les yeux baignés par la lumière qui entrait à flots, il ressentait un bien-être exquis. Cette position allongée, qui lui paraissait si pénible, quand il était secoué par les affreuses quintes de toux, qui le laissaient en sueur, abattu et brisé, il s'y prélassait délicieusement, la tête libre, le sang apaisé, la respiration régulière. Il venait de veiller, de souper, de se dépenser dans une de ces fêtes qui lui coûtaient, autrefois, une semaine d'accablement et de maladie, et il se trouvait souple et dispos. Il eut un mouvement de satisfaction profonde. C'était décidément la guérison, tant promise par les médecins, et dont il avait cependant si cruellement douté.

Il resta là, à jouir de la vie, puis d'un bond, sautant hors de son lit, il commença à s'habiller. Il allait par la chambre, fredonnant, joyeux et sans souci. Il ouvrit sa fenêtre et l'air tiède vint le caresser. Une odeur de clématite montait pénétrante; il s'approcha et, comme lui, au début de la saison, marchant lentement sur la terrasse, il aperçut sa soeur.

Elle penchait sa tête triste, et semblait, avec sa robe foncée, être en deuil d'elle-même, de sa santé, de sa jeunesse et de sa gaieté. Le contraste était si frappant que Jacques étouffa un soupir. Le mal s'était détourné de lui, mais, comme s'il lui eût fallu une victime, il s'était abattu sur la pauvre Juliette. Et, à mesure qu'il se redressait alerte et vigoureux, elle se courbait pâle et affaiblie. La maladie dont elle souffrait était indéterminée. Depuis le jour où le docteur Davidoff était venu apporter la fatale nouvelle de la mort de Pierre, l'état de l'enfant avait été sans cesse en s'aggravant. Une langueur profonde s'était emparée d'elle, et, silencieuse, cherchant la solitude, elle paraissait heureuse de cette souffrance qui la conduisait si rapidement vers la fin de sa vie. Elle n'aimait, point qu'on lui parlât de sa santé, et quand elle se trouvait en présence de son frère et de sa mère, elle s'efforçait de secouer sa mélancolie. Mais, aussitôt qu'elle était seule, elle retombait dans sa tristesse.

En ce moment, livrée à elle-même, elle se promenait à pas lassés dans le jardin, et, au milieu de cette verdure éclatante, parmi ces fleurs, sous ce ciel bleu, sa silhouette faisait une tache noire. Jacques descendit. Sa mère était au salon. Il alla l'embrasser. Elle le regarda attentivement, et, le voyant si brillant de jeunesse, elle eut un sourire.

—Tu es rentré bien tard? dit-elle. Ce n'est guère prudent de passer la nuit, quand on finit à peine sa convalescence.

—Il y avait si longtemps que je n'étais sortit.

—Au moins t'es-tu amusé?

—Beaucoup.

—N'abuse pas, mon enfant, ne sois pas ingrat envers la Providence qui t'a rendu la santé. Ne me donne plus de sujet d'inquiétude. Je suis assez tourmentée par l'état de ta soeur.

—Est-ce qu'elle est plus souffrante?

—Non. D'ailleurs, comment le savoir? Elle ne se plaint pas, elle tâche de dissimuler son abattement. Mais elle ne peut pas me tromper, et je la vois, de jour en jour, plus accablée... Oh! si Davidoff, qui t'a si bien soigné, était encore près de nous!...

À ces mots, le jeune homme pâlit. Il lui sembla qu'il voyait apparaître le visage sardonique du médecin russe. Que pourrait Davidoff? Était-ce un second miracle qu'on allait lui demander? Jacques savait bien que la science médicale était impuissante. Il avait constaté l'inanité des moyens employés pour le guérir. Le secours sauveur qu'il avait reçu lui venait d'un monde mystérieux. Mais n'était-ce pas au prix d'un terrible sacrifice que ce secours avait été obtenu? Ne fallait-il pas, pour rafraîchir et fortifier le sang des veines, que le sang d'un autre se répandit? Et la tradition des holocaustes humains, pratiqués dans l'antiquité, sur l'autel des dieux païens, n'était-elle pas tout entière rétablie par ce dévouement d'une créature vivante, se donnant librement à la Mort, afin d'obtenir qu'elle fût clémente envers un être déjà désigné, de son doigt funèbre? Le prodige pouvait-il s'accomplir une seconde fois? Et qui se sacrifierait? Pierre l'avait fait pour lui. Qui le ferait pour Elle?

Illustration from L'Ame de Pierre

La voix de sa mère le tira de sa méditation.

—D'ailleurs, même si le docteur était là, Juliette voudrait-elle se soigner? Quand on l'interroge, elle répond qu'elle ne souffre pas, qu'elle ressent un peu de fatigue seulement, et qu'il ne faut point s'inquiéter. Mais cette indifférence, qu'elle affecte pour son mal, m'inquiète justement plus que tout, et je lui assigne une cause morale qui me trouble profondément.

—Une cause morale? demanda Jacques.

—Oui. Cette enfant a du chagrin. Et, malgré le courage avec lequel elle dissimule, elle n'a pu me tromper. Je la vois, chaque matin, plus pâle de l'insomnie qui l'a torturée pendant la nuit. Et, depuis plus de deux mois, il en est ainsi. Oh! je sais la date à laquelle ce douloureux état a commencé. Elle est restée dans mon souvenir. Elle est, à la fois, triste et heureuse pour moi, car elle a marqué et le début de ta convalescence et le commencement des souffrances de ta soeur. Oui, Juliette a été frappée le jour où le docteur Davidoff est venu nous annoncer la mort de Pierre Laurier...

Si Mme de Vignes avait regardé Jacques, elle eût été effrayée de l'angoisse qui contracta son visage. Ce qu'il s'était déjà dit, sans vouloir approfondir son soupçon, sa mère le lui déclarait nettement. La fin de Pierre avait eu ce double effet salutaire et pernicieux. Il vivait de cette mort, lui, et Juliette en mourait.

A cette constatation brutale, une colère s'alluma, au fond de son coeur, contre cette innocente, dont les intérêts étaient si directement opposés aux siens que ce qui était avantageux pour lui était funeste pour elle, et qu'il semblait impossible de faire vivre le frère sans tuer la soeur. Une bizarre conception de son esprit lui montra leur double destinée, symbolisée par l'horrible alternative du jeu: rouge ou noir? L'un couleur de sang, l'autre couleur de deuil. Et si c'était rouge qui sortait, Juliette mourait; et si c'était noir, il retombait, lui, dans sa déchirante agonie.

Un égoïsme féroce le saisit, l'affola, et il s'attacha désespérément à la vie. Il se sentit capable de tout pour la conserver. Rien ne l'arrêterait, pas même un crime. Il eut la lâcheté de lever les yeux sur l'enfant souffrante et pensive, qui marchait dans le jardin, et de se dire, avec une infâme satisfaction: Il y a deux mois, c'était moi qui me traînais le long de cette terrasse ensoleillée, et maintenant je suis fort, et je peux jouir de l'existence. Tous mes regrets, toutes mes plaintes, qui paraissaient inutiles, je peux y faire trêve et donner carrière à mes désirs et à mes espérances. J'ai failli tout perdre, et j'ai tout reconquis. La vie afflue en moi, triomphante, qu'importe le prix dont je l'ai payée!

Dans le silence profond de sa conscience, il ne s'éleva pas une voix pour protester contre cette monstrueuse divinisation de son moi. Son cerveau se ferma à toute pensée généreuse. Rien ne palpita en lui, à cette effroyable absolution, qu'il se donnait de tout le mal qu'avait coûté, et qu'allait coûter encore son inutile existence.

Cependant, au milieu de son impassibilité morale, une phrase prononcée par sa mère le fit tressaillir. Mme de Vignes avait dit:

—Je crois que Juliette aimait secrètement Pierre Laurier... Je n'ai pas osé l'interroger, craignant de l'entendre me répondre affirmativement. Car je n'aurais eu aucune consolation à lui apporter, hélas! Et est-il rien de plus cruel, pour une mère, que de voir son enfant se désoler, sans pouvoir lui offrir une espérance? Pourtant il faudrait connaître l'état de son coeur. Car, c'est là, peut-être, qu'est la plaie que nous devons essayer de guérir.

Il sembla à Jacques qu'une force, à laquelle il ne pouvait résister, le poussait à éclaircir ce douloureux mystère. Il avait peur de tout ce qui se rattachait à la mort de son ami, et cependant une invincible curiosité l'entraînait. Il voulait savoir, et il tremblait de savoir. Il eût souhaité se taire, et il ne se retint pas de dire:

—Si je lui parlais, moi?... Elle me confierait peut-être son secret...

—Alors, interroge-la, bien doucement, et si elle résiste, ne la contrarie pas, et laisse-lui la liberté de garderie silence.

—Soyez tranquille.

Juliette revenait vers la maison. Mme de Vignes fit un dernier et muet appel à la tendre compassion de Jacques, et elle rentra.

La jeune fille levant les yeux, vit, devant elle, son frère arrêté qui semblait l'attendre. Un rayon illumina son visage, et un flot de sang colora ses joues. Elle fut transformée, et la Juliette heureuse, gaie, bien portante, épanouie dans la fleur de ses dix-sept ans, reparut pour quelques secondes. Mais une ombre passa sur son front, ses traits se détendirent, sa bouche perdit son sourire, et elle fut de nouveau sévère et triste. D'elle-même, elle prit le bras de son frère, et s'y appuya avec une franche joie:

—Tu vas tout à fait bien, mon Jacques? dit-elle. Il fit oui, de la tête, en pressant doucement la main de Juliette.

—Quel bonheur de ne plus te voir souffrant et malheureux! reprit-elle. Car tu ne supportais pas ton mal avec patience, et tu n'étais pas enclin à la résignation.

Elle hocha la tête doucement, avec l'air de dire: Les femmes sont plus courageuses, elles acceptent mieux la douleur. Ils étaient arrivés devant la maison, sous la vérandah, à la place même où Davidoff avait annoncé à Jacques la mort de Pierre Laurier. La fenêtre du salon, derrière ses persiennes, était encore entr'ouverte, mais Juliette ne se trouvait plus aux aguets pour apprendre le malheur. Elle savait à quoi s'en tenir, elle n'attendait plus rien que la fin de sa tristesse. Mais il ne dépendait de personne sur la terre qu'elle la trouvât. Cette délivrance devait lui venir du ciel. Elle s'assit indifférente et paisible sur un des fauteuils d'osier, et regarda la mer. Jacques songeait: Il faut que je la questionne. Que lui dire, et comment entamer l'entretien? Cette petite intelligence est si clairvoyante! Elle saura peser chacune de mes paroles et juger le sens de mes demandes. Une maladresse la mettrait sur ses gardes. Et si elle se défie, je ne tirerai rien d'elle. Elle restera fermée invinciblement.

—Nous voici au milieu de mars, dit-il d'un air distrait. Il faudra bientôt rentrer à Paris. Est-ce que tu ne regretteras pas ce pays-ci, ma mignonne?

—Peu m'importe où je serai, dit-elle sans même un tressaillement, comme si elle pensait: Je ne serai bien que dans la terre, avec le profond silence et le calme sommeil de l'éternité.

—J'aurais cru que notre départ te contrarierait, te peinerait même, et j'étais tout prêt à demander à notre mère de prolonger, de quelques semaines notre séjour.

Elle baissa soucieusement le front, et sembla décidée à ne rien confier de sa pensée. Son frère l'observait avec attention pour tâcher de surprendre une palpitation plus vive de ce pauvre coeur souffrant:

—Moi-même, poursuivît-il, je n'aurais point regretté de rester encore ici. Je m'éloignerai de ce pays avec tristesse, car un lien douloureux m'y attache, maintenant, pour toujours.

Sa voix faiblit. Il tremblait, chaque fois qu'il lui fallait parler de Laurier, éprouvant comme le remords d'une complicité criminelle dans sa fin tragique.

—C'est ici que j'ai perdu l'homme que j'aimais le mieux, et rien ne me consolera de sa perte. Je me figure qu'en partant je m'éloignerai de lui davantage. Et pourtant je ne sais où aller le pleurer, puisque les flots ne nous l'ont pas rendu, puisque nous n'avons pas eu la consolation suprême de lui adresser une dernière prière. Et c'est ce pays, tout entier, où je l'ai vu passer, marcher, pour la dernière fois, qui me retient, comme si j'avais une secrète espérance de l'y voir reparaître un jour.

A ces mots, Juliette tressaillit et ses yeux se levèrent interrogateurs. Elle eut un geste de joie aussitôt réprimé.

—Crois-tu donc possible qu'il ne soit pas mort? demanda-t-elle.

Il répondit d'une voix creuse:

—On n'a point retrouvé son corps.

—Hélas! est-il le premier que la mer jalouse aura gardé? s'écria la jeune fille avec une expression déchirante. Non! nous ne devons pas conserver d'illusions et nous bercer avec des rêves. Il a douté de l'avenir, il a méconnu ceux qui l'aimaient, il a désespéré de la vie. Et le malheur est certain, irréparable! Nous ne reverrons plus le pauvre Pierre! Il est parti pour toujours... Nous n'entendrons plus sa voix... ni son rire, ni même ses plaintes... Il s'en est allé là d'où l'on ne revient pas!... Et nous pouvons le pleurer, va, sans crainte que nos larmes soient perdues!

Elle s'était, en parlant ainsi, animée, et sa douleur, cessant d'être contenue, débordait de son coeur sur ses lèvres, comme un torrent grossi par un subit orage. Saisi, Jacques regardait sa soeur, et, dans l'âpreté du regret avoué, il cherchait quelque trace d'un reproche adressé à lui-même. Il se demandait: Soupçonne-t-elle l'affreux mystère? Entre Pierre et moi, si elle avait à décider, qui choisirait-elle? Sacrifierait-elle le frère on l'homme adoré?

Illustration from L'Ame de Pierre

Essuyant son visage couvert de larmes, elle resta un instant silencieuse, puis:

—Le ciel, comme compensation, nous a délivrés des craintes que nous inspirait ta santé. Jouis de la vie, mon Jacques. Emploie-la à bien nous aimer.

Elle fit un mouvement pour s'éloigner, il la retint et, la regardant fixement, il dit:

—Ainsi voilà le secret de ton abattement et de ta souffrance! Tu l'aimais?

Elle répondit, sans hésitation et sans trouble:

—De toute mon âme. Avec ma mère et toi il était le seul qui occupât ma pensée.

—Tu n'as pas vingt ans. A ton âge il n'est pas de deuil éternel. L'avenir t'appartient tout entier.

—Elle pencha tristement la tête, puis avec une grande douceur:

—Ne parlons plus jamais de cela, veux-tu? Ce serait me peiner inutilement. Je ne suis pas de celles qui oublient et qui se consolent. Dans le secret de mon coeur, le souvenir de Pierre sera l'objet d'un culte. Je penserai sans cesse à lui. Mais son nom, prononcé devant moi, me fait mal. Je te promets de me soigner et de ne rien négliger pour être mieux portante. Je ne veux pas vous tourmenter, ni vous donner des soucis. Mais laissez-moi la liberté de mon chagrin.

Elle adressa un doux sourire à son frère, et, solitaire, recommença à se promener le long de la terrasse. Lui, très affecté, entra dans la maison et monta à la chambre de sa mère. Mme de Vignes l'attendait anxieuse:

—Eh bien? interrogea-t-elle en le voyant paraître.

—Eh bien! j'ai causé avec elle, comme nous en étions convenus et je l'ai trouvée, sinon raisonnable, au moins très calme. Nous avions deviné juste: elle aimait Pierre. Elle a une affliction profonde et ne veut pas être consolée. Je supposais qu'une prolongation de séjour serait avantageuse pour elle, mais je me trompais. Je crois que le mieux serait de rentrer à Paris, et de faire reprendre à cette enfant ses habitudes anciennes. La solitude ne lui vaudra rien. Elle a trop le loisir de s'y concentrer dans une idée unique. Notre monde la ressaisira, elle sera forcément distraite, et l'état de son esprit s'en ressentira, je l'espère.

—Faut-il donc commencer, tout de suite, les préparatifs du départ?

—Non. Ce serait trop brusque. Dans une quinzaine de jours, nous pourrons nous éloigner de ce pays.

—Mais toi, cher enfant, le changement de climat ne te sera-t-il pas préjudiciable? Nous ne sommes encore qu'au mois de mars. A Paris il fait encore froid...

—Qu'importe! Ma santé est redevenue excellente, et c'est à Juliette seule qu'il faut penser.

—Eh bien! j'agirai donc comme tu le conseilles.

Jacques baisa tendrement les mains de sa mère. La cloche du déjeuner sonnait, lis passèrent dans la salle à manger, où bientôt Juliette vint les rejoindre. La mère et le fils affectèrent de parler de choses indifférentes. Le repas fut court. Une contrainte pesait sur les convives, et ils se trouvaient d'accord pour souhaiter la solitude. Après le dessert, chacun d'eux se leva. Les deux femmes silencieusement rentrèrent chez elles. Jacques, seul, descendit vers le rivage, en fumant.

Une crique, dentelée de rochers rouges, était baignée par la vague murmurante. La verdure venait mourir au bord de l'eau, et, sur le sable, des mousses d'un vert gris, semblables à du lichen, poussaient vivaces. Jacques s'assit, et, dans la tiédeur exquise du soleil, se mit à songer. Tout était silencieux et désert. L'immensité devant lui et sur lui. Les cieux se confondaient avec la mer: à perte de vue l'azur. Ses yeux, fixés sur l'horizon lointain, se lassaient de regarder, éblouis par l'éclat limpide de l'atmosphère, fascinés par la mouvante sérénité des flots.

Peu à peu, le sentiment du réel s'effaça en lut, et il revit la salle du théâtre, pendant la nuit du veglione, il entendit les bruits de la foule, le piétinement des danseurs et la symphonie de l'orchestre. Le tableau tout entier de la soirée de carnaval s'évoqua, et, parmi les groupes, il aperçut le domino blanc. Il souriait, voluptueux, sous la barbe de dentelle de son masque, et ses yeux luisaient, comme des diamants, par les ouvertures du satin. L'odeur subtile et pénétrante qui émanait de son corps souple, enveloppa Jacques, et il eut, en ce lieu désert, la sensation tellement vive de la proximité de cette tentatrice qu'il tendit vaguement les bras. Il rompit le charme du mirage et se vit seul.

Un sourd mécontentement s'empara de lui, à la pensée qu'il était hanté victorieusement par le souvenir de Clémence, qu'elle s'imposât à lui, et qu'il ne pouvait s'abandonner un instant, sans être à la merci de l'ensorceleuse.

Elle le lui avait dit: «Que tu le veuilles ou non.» Et il avait beau ne pas vouloir, il sentait qu'elle l'enlaçait, triomphante et perfide, maîtresse de sa pensée, de ses sens, et tyrannique souveraine de sa volonté. Il raisonna sa sensation et se demanda pourquoi il y résistait. Quelle répugnance instinctive était en lui, ou plutôt quelle crainte? Cette femme lui faisait peur. Il la savait dangereuse. Tous ceux qui l'avaient approchée, avaient souffert par elle. La ruine, le déshonneur ou la mort, voilà quels étaient ses présents â ceux par qui elle se faisait aimer. Et sa haine était encore plus redoutable que son amour. Et cependant si belle, avec ses lèvres rouges, ses yeux de velours et sa taille divine. Que pouvait-il craindre? N'était-il pas l'amant choisi par elle?

Le souvenir de Pierre lui revint. Ne l'avait-elle pas adoré aussi, le grand artiste? Et la satiété prompte, le goût du changement, le dévergondage invincible, qui lui rendaient la fidélité odieuse, ne l'avaient-ils pas poussée à la trahison? Il avait souffert, le pauvre Laurier, il avait arrosé de ses sueurs, de ses larmes et de son sang, le luxe princier de cette fille. Il avait desséché, pour elle, la délicate fleur de son génie. Cheval de race pure attelé à la lourde charrue des répugnants labeurs, il s'était fourbu pour lui gagner l'argent qu'elle semait au courant de sa vie. Et quand il n'avait plus su travailler, il s'était mis au jeu pour obtenir du hasard ce que son talent énervé et faussé ne lui fournissait plus.

Toutes ces étapes de ta misérable existence amoureuse de Laurier, Jacques les connaissait. Il avait vu le peintre, lucide, honteux et exaspéré, les parcourir une à une, descendant, chaque jour, un peu plus bas dans la dégradation morale, se jugeant déchu, perdu, sanglotant de désespoir, blasphémant à grands cris et ne pouvant pas se retenir d'aller à son vice, à sa déchéance, à sa perte, quand la femme adorée et exécrée faisait un signe de son doigt rosé, ou laissait tomber un mot de ses lèvres de flamme. Qu'y avait-il donc de satanique ou de divin, dans cette créature, qui emplissait les hommes d'un affolement si tenace, d'une rage d'amour si impossible à calmer? La seule rivale, qui eût triomphé d'elle, était la mort. Pourquoi son ami la lui avait-il, en quelque sorte, léguée? Était-ce donc pour qu'il le vengeât? Et le supposait-il capable d'asservir le monstre de volupté?

Le visage de Laurier s'évoqua à ses yeux, tel qu'il le voyait, depuis quelque temps, dans ses songes effrayés. Il était mortellement triste. Il remuait les lèvres, et il sembla à Jacques qu'il murmurait: Prends garde, je t'ai donné la vie, mais elle va te la reprendre. Sa fonction sur la terre est de détruire l'homme. C'est la punisseuse de la lâcheté, de l'égoïsme, du mensonge et de l'infamie. Tout ce que l'homme commet de crimes, c'est elle qui est chargée de le venger. Elle est la force du destin. Poussée par la fatalité, elle frappe indistinctement celui qui est coupable, celui qui n'est que faible. Détourne-toi d'elle, prends garde. Vois ce qu'elle a fait de moi. Elle a menti, quand elle t'a dit que j'avais souhaité que tu l'aimasses. Non! Je l'ai fuie jusque dans le néant et elle me fait horreur. Ne la crois pas, ne l'écoute pas, ne la regarde pas. Ses regards avilissent, ses paroles corrompent, ses embrassements tuent? Écarte-toi de son chemin. Et, si elle t'approche, si elle te cherche, si elle t'appelle, mets la distance entre elle et toi. On ne lui résiste pas, quand on est près d'elle. En ce moment, tu as le choix de vivre ou de mourir.

La sombre figure de Laurier disparut, et Jacques se trouva seul, en face de la mer mouvante, dans ce désert enchanté, où la nature s'épanouissait radieuse sous le clair soleil. Il se dit: Je deviens visionnaire. Que signifient les craintes et les scrupules qui me tourmentent? Mon existence peut-elle dépendre de cette femme? Et, parce que je l'aimerai, ne fût-ce qu'une heure ou qu'un jour, serai-je perdu? Enfantillages d'un cerveau encore faible. Je ne suis pas aussi bien guéri de mon mal que je le croyais. Mais qu'est-ce qui jette en moi le trouble que je constate? Quelle crise morale est-ce que je subis? Est-ce donc criminel à moi d'aimer la femme que Pierre a aimée? Car c'est bien de là que naissent les rébellions de ma conscience. Fais-je donc mal? Et d'ailleurs n'y a-t-il-pas une large part de fantaisie individuelle et de convention sociale, dans ce qu'on est convenu d'appeler le bien et le mal? Son égoïsme lui répondit: Il y a ce qui plaît, ce qu'on désire, et voilà tout.

Et la femme inquiétante, défendue, lui plaisait, il la désirait. A ce que sa raison lui suggérait d'arguments, contre la passion qui l'entraînait, son coeur se faisait sourd. Au moment même où il était assis sur la roche chaude, les pieds au bord des flots frangés d'écume, dans un calme délicieux, ses sens soulevés l'entraînaient vers la magicienne, et il frémissait d'impatience. Il savait qu'à une demi-heure de distance Nice était en fête, et que la bataille de fleurs attirait, sur la promenade des Anglais, toute la colonie des élégants viveurs. Clémence serait là, et elle l'attendait, le guettait, l'appelait. Il n'avait qu'un pas à faire pour la rejoindre.

Illustration from L'Ame de Pierre

Une palpitation sourde le suffoqua. Son être entier s'élançait au-devant d'elle. Sa raison défaillante protesta:

«Mais elle t'a bravé. Elle t'a dit: Que tu le veuilles ou non... Tu vas donc obéir, comme un esclave? Tu as bien peu de fierté et de courage. Reste donc, n'y va pas. Prends garde!»

Et il était déjà debout. La force magnétique, qui ramenait Laurier, toujours vaincu, après tant de serments d'être invincible, agissait sur Jacques. Le charme de cette fille, redoutable goule qui anéantissait la volonté de ceux qu'elle voulait séduire, triomphait de l'éloignement, de la sagesse et de la clairvoyance. Jacques discutait encore avec lui-même que déjà son animalité l'emportait victorieuse. Il entra dans la maison, prit son chapeau, son manteau, et, sans dire adieu à sa mère et à sa soeur, il partit.

V

La passion que Clémence inspira à Jacques, fut d'autant plus vive qu'elle avait été plus combattue. Un caprice sensuel jetait la jeune femme et le beau garçon dans les bras l'un de l'autre. Ils s'aimèrent avec rage, avec folie, et dans un exclusivisme absolu, qui mettait une infranchissable barrière entre le monde et eux. Ils vécurent, pendant quinze jours, l'un pour l'autre, l'un près de l'autre, dans la riante villa de la route de Menton, sous les orangers en fleurs du jardin, parmi les divans bas, capitonnés de soie, du salon mauresque.

Le soir, Jacques s'arrachait, à grand'peine, aux séductions de la charmeuse, et rentrait à Beaulieu. Sa mère et sa soeur ne le voyaient plus qu'un instant, le matin, avant son départ. Et, avec une tristesse profonde, Mme de Vignes constatait que le retour inespéré de son fils à la santé avait été le signal de la reprise de sa vie dissipée d'autrefois. Cette vie dévorante, qui l'avait mis si près de sa fin. Elle avait risqué une remontrance, qui avait été accueillie avec un sourire. Jacques, pressé de s'échapper, avait embrassé sa mère, assuré qu'il ne s'était jamais senti plus solide, ce qui était vrai, et qu'il n'y avait point lieu de s'inquiéter. Et, sans plus vouloir écouter ni conseils ni prières, il s'était dirigé vers la gare et avait pris le train pour Monte-Carlo. Les deux femmes restaient donc seules, et leurs journées s'écoulaient silencieuses et mornes.

Illustration from L'Ame de Pierre

Pendant ce temps-là, Jacques goûtait les voluptés dévorantes qui avaient stérilisé le talent de Pierre Laurier, abaissé son caractère, détruit son courage, et fait, du merveilleux artiste, l'impuissant qui demandait à la mort l'oubli de son brillant passé.

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Clémence, d'autant plus dangereuse qu'elle était sincère, aimait comme elle croyait n'avoir jamais aimé. Elle trouva, dans ce joli blond, un peu efféminé, l'amant délicat et charmant rêvé par sa beauté brune. Elle le domina complètement, s'empara de lui, au point qu'il n'avait plus une pensée qui ne fût sienne, plus un désir qui ne fût inspiré par elle. Ce fût l'envoûtement complet, qui fait passer l'amour dans la moelle des os, dans les fibres du coeur, dans la chair et les nerfs. Elle fut le satanique succube de cet heureux infortuné, qui se trouvait au comble de la félicité, et ne mesurait pas la profondeur de sa chute.

Dans cette ivresse, qui les possédait, ils arrivèrent à l'époque fixée pour le départ. Et Clémence, ne pouvant supporter l'idée d'être séparée de Jacques, se disposa à le suivre. Ils abandonnèrent à regret ce pays délicieux, fait pour l'amour. Mais ils se consolèrent, en pensant qu'à Paris, ils auraient bien plus de facilités pour être l'un à l'autre, et, s'ils le voulaient, ne se quitteraient presque plus.

Le retour produisit, sur elle et sur lui, un effet très différent. Jacques éprouva une joie profonde à rentrer dans la ville qu'il avait craint, pendant ses mauvais jours, de ne revoir jamais. Le mouvement des rues, l'animation de la foule, le saisirent et le grisèrent. Il quittait le plus charmant climat, il venait d'avoir sous les yeux, un merveilleux décor. Le ciel brumeux de Paris, ses larges avenues de pierre, lui semblèrent admirables, et il s'avoua, à lui-même, que rien de plus beau n'existait au monde. Il réoccupa, joyeux, son appartement de garçon, et s'y confina délicieusement.

Clémence, elle, réinstallée dans son monumental hôtel de l'avenue Hoche, retrouva, avec son luxe, les soucis de l'existence. Là-bas, à Monte-Carlo, elle vivait comme une petite bourgeoise. A Paris, elle redevint la grande demi-mondaine dont le train de maison coûtait trois cent mille francs tous les ans. Jacques ne la reconnaissait plus. En elle, une transformation soudaine s'était opérée. L'allure, le ton, la façon d'être de Clémence avaient entièrement changé. Elle parlait bref, elle regardait d'un oeil impérieux. On se sentait en face de la femme armée pour la bataille de la vie, et toujours en garde, afin de n'être pas surprise et vaincue.

Elle témoigna à Jacques une vive tendresse, elle lui déclara qu'il était son maître, et qu'elle subordonnait tout à son désir. Mais, le fait de le lui dire attestait, si clairement, une diminution d'influence, que le jeune homme resta songeur. Clémence se rendit compte de l'impression ressentie et s'efforça de la dissiper. Elle se fit douce et câline, et, pour un instant, la charmante et simple amoureuse des jours passés reparut.

Mais c'en était fait de la sécurité d'esprit de Jacques auprès de sa maîtresse. Dans la petite villa de Monte-Carlo, il pouvait avoir l'illusion qu'elle n'avait jamais aimé comme elle l'aimait. Dans le somptueux hôtel de Paris, tout parlait de la vie ancienne de Clémence, tout rappelait ses amants, depuis Sélim Nuño, qui avait payé la maison, jusqu'à Pierre Laurier, qui avait peint le superbe portrait qui ornait le salon. Un grand trouble s'empara du malheureux. Il se montra sombre, inquiet, irrité. Il cessa d'être sûr de celle qu'il adorait, et son amour en augmenta.

Ils s'étaient promis de ne plus se quitter, et ils se voyaient moins qu'autrefois. Non par la volonté de Clémence, mais parce que l'existence n'était plus la même, et que les exigences de son train de maison l'accaparaient au détriment de son amour. Jacques prit l'habitude de venir à des heures régulières, et, peu à peu, sa passion se disciplina. Ce fut un grand malheur pour lui. A Monte-Carlo, il serait sans doute arrivé promptement à la lassitude. Mais les obstacles, qu'il rencontrait à Paris, l'enfiévraient au lieu de le décourager.

Clémence, avec la finesse d'observation qu'ont toutes les femmes, et particulièrement celles qui vivent de la sottise et de la vanité masculines, jugea tout de suite cet état d'esprit. Elle savait, de longue date, que, chez les hommes, la sécurité engendre promptement l'indifférence, et que l'aiguillon le plus puissant de l'amour, c'est l'incertitude. Voyant Jacques très inquiet, et à la veille d'être jaloux, elle se plut, malicieusement, à le tenir en suspens, à lui laisser tout craindre, tout espérer, et tout obtenir. Elle amena ainsi sa passion au plus haut point d'intensité. Elle le fit souffrir avec une joie raffinée; sachant le dédommager de ses soucis par des plaisirs qui lui semblaient ainsi plus vifs.

Taciturne quand il n'était pas auprès de Clémence, Jacques inquiéta sa mère par la torpeur énervée de son attitude. Il passait des heures, étendu sur le divan de son fumoir, les yeux fixés au plafond, fumant des cigarettes opiacées, qui engourdissaient son cerveau, sans bouger, sans parler, comme perdu dans un rêve né du haschich. Sa santé demeurait bonne, cependant une pâleur remplaçait, sur ses joues, les fraîches couleurs qu'il avait rapportées du Midi. Il maigrissait. Mais ses nerfs le soutenaient vigoureusement, et il passait les nuits, avec un entrain extraordinaire, comme si ses inerties et ses mutismes lui servaient à économiser sa force pour le plaisir.

Il retournait au cercle, vers cinq heures, tous les jours, et, à minuit, quand il ne restait pas chez Clémence. Il jouait beaucoup, et eut, au début, une chance extraordinaire. La chouette à l'écarté lui rapportait de grosses sommes. Il faisait des gains de cinq cents louis, très joliment, avant dîner, et cet argent du jeu, si facile à dépenser, il le laissait couler de ses mains avec une superbe indifférence. Il se donna le plaisir de subvenir au luxe de Clémence. Une sourde jalousie le travaillait, et il voulait être, chez la belle fille, un maître incontesté. Il n'en acquit pas plus de droits, au contraire. Et, trois mois après être revenu de Nice, il entretenait la femme réputée la plus chère de Paris. Il n'avait pas su se contenter de la combler de ces cadeaux princiers, qui font la fortune des bijoutiers, et qu'il apportait à sa maîtresse, comme, à Monte-Carlo, il lui offrait un bouquet de roses et de violettes. Il prétendit jouer le rôle de Jupiter auprès de la Danaé de l'avenue Hoche. Et, à compter de ce jour, commença une vie infernale.

La grosse partie d'écarté ne suffit plus à ses besoins, et le baccara lui ouvrit un champ plus vaste. Le jeu, qui d'abord n'avait été pour lui qu'une distraction, puis un expédient, devint une passion. Il l'aima, non plus seulement pour les ressources qu'il y puisait, mais pour les émotions qu'il y éprouva. Il tailla, avec une impassibilité superbe, qui masquait des sensations dévorantes. Il fit des différences de cent mille francs, sans que le son de sa voix parût changé, sans que son visage s'altérât. Mais il bouillait intérieurement, et la trépidation de ses nerfs était d'autant plus intense qu'elle était mieux dissimulée. Lorsque, après deux heures d'alternatives de succès ou de revers, la chance se fixait définitivement de son coté, son cerveau exalté par le désir du triomphe se détendait dans une béatitude délicieuse. Il avait un instant d'ivresse sans pareille, pendant lequel il oubliait tout ce qui n'était pas le jeu.

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