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L'Afrique centrale française

CHAPITRE XVIII

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DERNIÈRES NOTES

I. Le Chari entre Fort-Lamy et Mandjaffa. — II. Le Chari à Mandjaffa. — III. Le Chari entre Mandjaffa et les Niellims. — IV. Les Routos.

I. — LE CHARI ENTRE FORT-LAMY ET MANDJAFFA

Les Baguirmiens des bords du Chari, à l’encontre de ceux du Ba Mbassa, ont des cases circulaires, en pisé, dont l’architecture rappelle celle de la case Bambara du Soudan. Le mur, haut de 2 à 3 mètres, est percé d’une unique ouverture rectangulaire, la porte, haute de 1m,50 à 1m,80 par laquelle on peut ordinairement passer sans se baisser.

Bien que toutes les récoltes soient faites depuis quelques jours il n’en apparaît pas moins comme très évident que l’agriculture de cette contrée est beaucoup plus avancée que celle des régions au N. du 12e parallèle.

Les toits de paille des cases sont envahis par les tiges grimpantes des Lagenaria et les gros fruits de cette Cucurbitacée ne vont pas tarder à mûrir. Près des cases quelques plantations de Coton, d’Indigo, de Chanvre (Hibiscus cannabinus), et de courges, ces dernières couvrant tous les endroits libres.

La récolte, à peu près terminée, a été bonne, la saison des pluies ayant été normale, les espèces de Penicillaria et les panicules de Sorgho rouge ou blanc, réunis en gros tas dans les villages, achèvent de mûrir. A Mandjaffa une de ces meules mesure une dizaine de mètres de hauteur et représente plus de 30 tonnes de mil.

La récolte du Coton est commencée depuis une quinzaine de jours et les femmes nettoient en ce moment les capsules recueillies les jours précédents. Il est à observer qu’ici on ne cueille ces capsules que quand elles sont mûres.

De beaux arbres se dressent dans les villages et cela contraste avec les agglomérations du N. du Baguirmi dépourvues de tout ombrage. On remarque surtout de grands jujubiers, des Diospyros, le Ficus populifolia, le Sclerocarya, le Cytharexylon. A partir de Bougoum, les Borassus deviennent aussi plus fréquents à mesure que l’Hyphæne devient rare, on sait que le Borassus (Ronier) atteint son développement maximum du 10e au 11e parallèle en Afrique centrale.

Les Vigna (Haricot) et les Arachides sont très peu communs dans cette partie du Baguirmi ; les troupeaux de bœufs et de moutons manquent totalement, les volailles même sont introuvables. Il semble que Rabah ait ruiné systématiquement tous les villages du Baguirmi.

L’aspect du pays ne laisse pas d’être riant. C’est le paysage nigérien à hauteur de Djenné et de Sansanding : même flore, même terrain, même régime hydrographique, saisons analogues.

A cette époque le fleuve s’étend parfois sur 3 ou 4 kilomètres de largeur et de grandes prairies de Bourgou, d’Andropogon, de Vossia, courent depuis les rives boisées jusqu’à une distance de plusieurs centaines de mètres, parfois de plusieurs kilomètres de chaque côté, formant ainsi de verdoyantes prairies à travers lesquelles circule notre embarcation.

II. — LE CHARI A MANDJAFFA

Le fleuve coule sensiblement du S. au N., sa largeur est de 400 à 500 mètres environ. Du côté français, au moment des hautes eaux (31 octobre 1903), la falaise a de 5 à 6 mètres de hauteur ; la terre est argilo-sablonneuse, de couleur gris-jaunâtre avec de nombreux débris de poteries, coquilles d’Helix et Ampullaria jusqu’à 2m,50 de profondeur[253].

La rive gauche est basse et sablonneuse, quelques dunes dépassent encore le niveau de 1m,20. Elles sont couvertes de Graminées, Légumineuses et Ipomea. L’eau du Chari à Mandjaffa est beaucoup plus trouble qu’à Fort-Lamy. Il est bien certain que les boues se déposent tout le long du cours et principalement dans les prairies aquatiques qui jouent alors le rôle de filtres.

III. — LE CHARI ENTRE MANDJAFFA ET LES NIELLIMS

Les observations du fleuve sont encore trop peu nombreuses pour que nous puissions connaître parfaitement son régime. Ces observations, confiées presque toujours à des sous-officiers, ne présentent pas d’ailleurs de grandes garanties d’exactitude.

Les règles d’étiage se sont souvent déplacées, les observateurs, obligés de s’absenter, confient à des indigènes la garde de l’instrument, qui, renversé par un coup de vent ou une fausse manœuvre de pirogue, était replacé n’importe comment. Aussi, je le répète, ces observations n’ont qu’une valeur très relative et on ne peut les envisager que dans leur ensemble.

Elles ont porté sur les années 1901, 1902 et 1903.

Le régime du fleuve est très variable d’une année à l’autre.

L’étiage du Chari a été atteint le 10 mai 1903 à Mandjaffa, la montée s’est faite très lentement puisque, du 15 mai au 30 juin, le niveau s’est élevé seulement de 20 centimètres à Mandjaffa, et à ce moment l’eau atteignait la même hauteur qu’à la date du 8 avril. La montée s’est ensuite faite très vite du 15 juillet au 15 septembre.

Le niveau s’est élevé cette année de 3m,50 à 4 mètres (je le répète les règles ont été déplacées et c’est donc un chiffre peu précis). Le niveau a commencé à baisser à Mandjaffa le 20 octobre, le 1er novembre il avait déjà baissé de plus de 30 centimètres, et le 4 novembre, à quelques kilomètres en amont de Mandjaffa, le Léon Blot s’est jeté sur des bancs de sable recouverts de 30 centimètres d’eau seulement là où il avait navigué librement vers le 20 août[254].

A Mandjaffa les pluies sont peu nombreuses. En 1903 on a compté : 26 avril, 1re tornade ; mai, 5 tornades ; juin, 6 tornades ; juillet, 7 tornades ; août, 8 tornades ; septembre, 8 tornades ; octobre (?) il y en a eu deux assez fortes à la fin, dont une du 26 au 27, soit de 35 à 40 orages pendant la saison des pluies.

D’après le lieutenant Denuel une grande patte d’oie réunirait le Ba Bousso au Ba Mbassa, de sorte que Mandjaffa serait dans une île au moment des hautes eaux. A mesure que la crue s’élève dans le Ba Bousso, elle envahit les deux extrémités du Ba Mbassa, la rencontre des deux eaux se fait entre Matia et Boukalé.

En 1903, elle s’est faite dans les premiers jours de novembre. Dans le haut Ba Mbassa la marche est d’abord très lente, jusque dans les premiers jours d’août l’eau coulait déjà en aval de Korbo et elle n’est parvenue à Tcheckna que le 11 octobre. A cette époque les premiers filets d’eau arrivaient près de la ville, mais la montée était lente, puisque le 21 on traversait encore le lit presque à sec à Monglé et à Gardrebo, à une trentaine de kilomètres à l’O. de la capitale. Dix jours plus tard le lit était infranchissable, les terres voisines inondées et le convoi dut traverser le lit en pirogues aux environs de Tcheckna.

A 8 kilomètres en amont d’Andjia[255] le fleuve a de 3 à 4 kilomètres de large, et la berge sur la rive gauche a 8 mètres de hauteur. Les couches superposées que l’on remarque dans cette berge sont à la surface une couche argilo-sablonneuse de 3 mètres, ensuite une couche d’argile grise de 1m,50, après vient une couche de 0m,80 de sable blanc et enfin une couche de sable jaunâtre ayant de 2m,50 à 3 mètres au-dessus du niveau de l’eau.

Partout ailleurs la berge abrupte offre à cette époque un escarpement exondé de 2 à 5 mètres, formé d’une terre argilo-sablonneuse jaune-roussâtre. La partie supérieure, d’une coloration plus vive, porte une couche de terre végétale plus ou moins épaisse.

En divers endroits (d’Andjia à Honko) le lit a encore de 1 à 2 kilomètres de large. La rive E. et beaucoup plus souvent la rive O. présentent alternativement la berge abrupte. Du côté opposé à cette berge s’étend une large bordure basse, large parfois de plusieurs kilomètres, sans arbres, marécageuse et sur laquelle s’étend en ce moment l’inondation. A sa limite un talus boisé, en pente très faible, s’élève jusqu’à une hauteur sensiblement la même que celle du talus abrupt opposé. De part et d’autre s’étend une steppe boisée (aspect pauvre) dans laquelle les arbres et arbustes épineux sont déjà en petit nombre. En cette saison (5 novembre) les herbes de la steppe sont complètement desséchées et les incendies allumés par les indigènes commencent à les consumer en certains endroits. Au contraire les hautes herbes (Andropogon, Arundo, Bourgou, Vossia) ont encore presque partout les pieds dans l’eau et la plupart n’ont fleuri que depuis peu.

Fig. 78. — Femmes de soldats rabistes à Koussri.

Illustration from L'Afrique centrale française: Récit du voyage de la mission

En quelques points se dressent sur les berges les villages baguirmiens à demi détruits, tous situés sur la rive droite française (Andjia, Onko, Balenyéré, Mondo, Banglama, Bainganna, Maffaling, Laffana). Beaucoup d’autres, portés sur les cartes de Nachtigal, ont disparu. Ceux qui restent ont perdu, par les incursions rabistes, une grande partie de leurs habitants et les ruines tiennent plus de place que les portions habitées. Sur celles-ci, tout près de la rive, s’élèvent des cases rondes spacieuses, au mur mince en pisé gris, au toit de chaume en cloche. Du haut de la berge, femmes et enfants regardent passer le vapeur avec curiosité. Cela rappelle tout à fait comme cadre et physionomie les villages sarracolés des bords du moyen Sénégal.

Des traces de l’industrie humaine se voient très fréquemment en dehors des villages actuels. Le talus du fleuve est parfois rempli de débris de poteries et d’ossements jusqu’à une profondeur de 2 et même de 3 mètres. Nul doute que ce pays n’ait été autrefois très habité.

Au S. de Mondo, le fleuve s’étale sur des prairies jusqu’à avoir 8 à 10 kilomètres de large et envoie plusieurs bras se perdre dans le S.-E.

Au S. de Miltou, le Chari se divise en bras latéraux contenant de l’eau au moment de la crue, mais avec un seul bras principal nommé Loré par les bouas de Demraou, Mèr par les hommes de Gori. Cette artère, large de 800 à 1.200 mètres (non compris la plaine actuellement inondée), constitue le Chari proprement dit. Les deux rives sont basses, en de nombreux endroits l’eau passe encore par dessus, bien que le niveau ait baissé d’environ 1 mètre depuis le maximum de la crue. Des bancs de sable commencent à se découvrir en certains endroits, mais les herbes inondées occupent encore de grandes étendues. A Demraou, quand le fleuve est à l’étiage, on le traverse facilement à gué et l’on voit parfois les grands mammifères, tels que les buffles, passer d’un bord à l’autre.

Demraou est un village kirdi situé presque en face de Damtar. Destenave en a fait un point de transit où on a installé la population de Damtar qui a émigré sur la rive droite. Le dernier occupant du poste, le sergent Lefèvre, y a fait une plantation de Papayers en plein développement. Ces papayers, semés en novembre 1903, ont en ce moment un an seulement et cependant la plupart sont hauts de 2m,50 et chargés de fruits qui vont bientôt mûrir. Ces arbres sont de toute beauté. Ce résultat a été obtenu grâce à des arrosages journaliers et l’adjonction d’engrais au pied des jeunes pieds quand ils furent plantés. La Patate, le Manioc et le Haricot de Lima ont été en outre introduits au même poste.

Le village de Gori est situé sur la rive droite du Chari, à 15 kilomètres environ (3 heures de chaloupe) en amont de Demraou. Composé d’une trentaine de cases il ne comprend qu’une centaine d’habitants. En ce moment le chaume des cases disparaît sous l’avalanche des Lagenaria et les Acacia albida dont les rameaux, couverts de feuilles et de fleurs, donnent beaucoup d’ombre.

Fig. 79. — Un palmier Doum au pied des rochers des Niellims.

Illustration from L'Afrique centrale française: Récit du voyage de la mission

Les gens de Miltou, Damtar, Demraou, Gori, Kouno, disent constituer autant de populations différentes. Leurs dialectes sont en tout cas fort dissemblables, mais ils semblent cependant appartenir à la grande famille des Bouas et des Niellims. Ce sont des hommes presque tous très robustes, fétichistes, mais à beaucoup d’égards moins superstitieux que les peuples du S. Le Penicillaria, le Sorgho et l’Eleusine leur fournissent toute l’année une nourriture abondante. Le reste sert à fabriquer une boisson fermentée (Mérissa). Il n’y a point de troupeaux de bœufs dans le pays. Il y a une quinzaine d’années les Peuls vivaient en groupes nombreux le long du Chari depuis Bousso jusqu’à Damtar et Gori. Ils faisaient pâturer leurs troupeaux entre le Ba Gollo et le Logone et passaient même le Chari pour aller jusque chez Korbol. Rabah s’empara de presque tous les troupeaux de ces nomades. Ceux qui purent s’échapper ne revinrent pas. Depuis 1902 les Chouas du Dekakiré viennent conduire leurs troupeaux en saison sèche à Korbol et même à Demraou.

Depuis Demraou jusqu’au Bahr Sara le Chari a de 1 à 3 kilomètres de largeur, les berges les plus hautes émergent de 2 mètres actuellement et comme le niveau a déjà baissé de 1 mètre environ il est certain que les années de très fortes pluies le fleuve doit déborder au loin sur la plaine.

J’ai à peine reconnu les Niellims, tant l’aspect a changé en 4 mois et demi. Tous les mils sont récoltés alors qu’ils n’étaient pas encore ensemencés il y a 130 jours. L’Acacia albida a toute sa frondaison. Aux flancs des rochers s’accrochent des touffes d’herbes déjà jaunies, là où la roche apparaissait partout à nu. Le toit des cases disparaît sous les Lagenaria.

IV. — LES ROUTOS

Entre le confluent du Bamingui et Fort-Crampel on rencontre le poste des Routos(Lutos) où je me suis arrêté une journée (24 novembre). J’en ai profité pour questionner les indigènes qui appartiennent aux mêmes groupes que les Ndoukas. En cet endroit la rivière (le Gribingui) mesure 35 mètres de large. Les rochers de son lit sont couverts de bancs étendus d’Etheria. Ces coquilles sont recueillies pour faire de la chaux. Aux environs, des clairières pleines de Graminées presque sèches, s’étendent à perte de vue. La végétation arborescente est maigre, elle se compose de Lophira, de Butyrospermum, de Khaya, de Parkia, de Terminalia et surtout de magnifiques Daniella thurifera qui sont dans cette région les rois de la végétation.

A quelques kilomètres en aval de l’agglomération Routos, existent sur la rive droite de la rivière de véritables monticules de scories de fer indiquant que cette région, aujourd’hui déserte, a été autrefois peuplée[256]. En amont du petit poste, le lit de la rivière s’élargit jusqu’à avoir 50 mètres, il est presque partout profondément encaissé et décrit d’innombrables méandres. Les hippopotames ont descendu le cours et on n’en trouve plus en cette saison.

Au sujet de cette tribu le Dr Decorse s’exprime ainsi[257] :

Nous avons fini par gagner le poste de Lutos. Il est aussi misérable que les autres. Son rôle semble être de figurer, pour la plus grande joie des passagers, qui peuvent ainsi croire que le Gribinghi n’est pas encore désert.

Ces Lutos, qui lui donnent leur nom, s’appellent en réalité Léto ; certains voyageurs en ont fait Routou ou Aréto, et les ont rangés dans la famille Banda. A ne considérer que les apparences, l’erreur est parfaitement excusable. Toujours est-il qu’ils ne parlent pas Banda et se réclament du groupe Ndokoa dont le centre est beaucoup plus à l’E.

Pour ma part, je ne suis pas très convaincu que Ndokoa et Banda n’aient pas une souche identique ; mais au point de vue politique la distinction est nette el bien tranchée.

Ceux qui habitent les rives du Gribingui ne sont vraisemblablement pas de race pure. Ils viennent de l’E. et ont dû se mêler à des autochtones qui habitaient cette vallée.

C’est d’autant plus probable que beaucoup d’indigènes ont une stature et un habitus capables de les différencier des Ndokoa Maistre, en particulier, a appelé Sara les gens de Mandjatezé, qui sont en réalité de Ngama, dont la parenté avec les Ndokoa paraît incontestable. Nachtigal les signale, en effet, dans le Timan, au S. du Ouadaï, et les Ndokoa affirment, avec quelques réticences, qu’ils sont bien leurs parents. Quant aux Tané, qui habitent aussi, avec les Valé et les Télé, la rive gauche du Gribinghi, ils portent le nom par lequel les Banda désignent tous les Ndokoa.

On peut en somme admettre avec certitude la parenté Ndokoa directe entre les Léto, les Tané, les Valé et le Koungoa. Le groupe Ngama est peut-être un peu spécial.

Comme groupes issus du mélange des Ndokoa et des autochtones, il y a les Gaga, les Koumo-Ngama, les Tétokoula, les Doubaï, les Gnalbado,les Nooghé, les Javéla, les Valé, Djoko, chez qui cette épithète pourrait déceler un mélange profond avec des Banda-Djoko.

Mais il y a de telles confusions entre tous ces noms et toutes ces tribus, qu’on ne peut guère espérer éclaircir la question quand on traverse le pays au pas de course.

Si les types physiques présentaient des différences accentuées, on pourrait se risquer à être plus affirmatif. Mais je crois qu’en la circonstance il est préférable de ne pas trop s’avancer, de crainte d’ajouter de nouvelles erreurs à celles qui sont déjà accréditées.

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