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L'Afrique centrale française

APPENDICE (continued 6)

Reading edition

La culture du coton au Baguirmi.

Tandis que le cotonnier se sème toute l’année dans les Bahrs du Tchad, au Baguirmi on ne le sème qu’à la saison des pluies. L’époque la plus favorable est le mois de juin, c’est-à-dire le début de l’hivernage. Par négligence quelques cultivateurs sèment seulement en septembre, cette pratique défectueuse empêche la plante de fleurir la première année ; de plus la saison sèche arrive trop vite ensuite et cette plante est encore trop faible pour résister convenablement à la sécheresse et au vent d’E. Le coton dans ces conditions reste toujours rachitique.

Pour l’ensemencement le sol subit la même préparation que pour le mil ou le sorgho, écobuage et grattage ou léger labour. Les graines au nombre d’une vingtaine sont très légèrement enterrées avec le pied dans des trous espacés de 0m60 à 0m80. La germination se fait très vite. On a la fâcheuse habitude de laisser en place tous les jeunes plants qui sortent (soit une dizaine environ), il est vrai que les plus faibles finissent par disparaître, mais il en reste cependant encore de 3 à 5 qui ne forment qu’une seule touffe, qu’il s’agisse du Niéré Massara ou du Niéré Barma. Nous n’avons vu nulle part repiquer le cotonnier, la racine pivotante se prêtant mal à cette opération. Les deux espèces cultivées vivent de 4 à 5 ans. Les plants du Gossypium hirsutum atteignent en octobre 0m60 à 0m80 de hauteur, ils fleurissent à cette époque et donnent en moyenne de 4 à 8 capsules mûres en décembre. La floraison continue jusqu’à la fin de la saison sèche, mais il ne faut cependant compter que sur un rendement maximum de 20 capsules pour la première année. C’est la deuxième année que le Gossypium hirsutum atteint la taille adulte et donne son plus grand rendement. Les années suivantes une partie des branches se dessèchent, et les inflorescences, beaucoup plus grêles, ne se forment plus que sur certaines pousses latérales à entre-nœuds courts et très chétives.

Le Gossypium arboreum fleurit quelquefois la première année et alors donne très peu. C’est seulement la troisième année qu’il atteint son complet développement. Il peut atteindre alors 2m,50 de hauteur et ses rameaux grêles, retombants, couvrent parfois un espace de 1m,20 à 1m,50 de diamètre. L’écartement de 0m,70 donné par les indigènes à la plantation est donc trop faible. Les rameaux de cette espèce se renouvellent chaque année et dans les bons terrains un pied peut vivre 7 ou 8 ans (comme le Gossypium peruvianum de Piura au pied des Andes).

Le rendement est naturellement très variable selon la nature du sol. Je ne m’occuperai ici que du rendement des terrains moyens (terres à Sorgho) du S. du Baguirmi. Dans les meilleures conditions le Gossypium hirsutum peut donner annuellement dans ces terrains 20 capsules la première année, 50 capsules la deuxième, 30 capsules la troisième, 20 capsules la quatrième et presque rien la cinquième. Voyons ce que cela représente en coton.

Des capsules choisies, parfaitement mûres, ont donné à Mandjaffa :

POIDS TOTAL GRAINES ET SOIE NOMBRE DE GRAINES POIDS DES GRAINES POIDS DE LA SOIE RENDEMENT 0/0

1gr20 15, dont 4 mauvaises 0gr96 0gr24 20

1 24 16, — 4 — 0 90 0 34 27

1 42 16, toutes bonnes 1 08 0 34 24

1 36 20, dont 3 mauvaises 1 04 0 32 23

En prenant une moyenne on obtient 1gr,30, poids du coton brut d’une capsule et un rapport de la soie au poids total de 23,5 0/0.

Comme il s’agit de capsules choisies, il ne faut prendre en réalité que 1gr,25 comme poids moyen et 22,5 0/0 pour le rapport de la soie au poids total. Dans un lot de coton non choisi, non égrené, apporté sur le marché, j’ai trouvé comme rendement 22 0/0 à un premier essai et 23 0/0 à un autre.

Pour le Gossypium arboreum et toujours avec des capsules choisies on a les chiffres suivants à Mandjaffa :

POIDS TOTAL GRAINES ET SOIE NOMBRE DE GRAINES POIDS DES GRAINES POIDS DE LA SOIE RENDEMENT 0/0

1gr70 17, toutes bonnes 1gr35 0gr35 20

1 18 12, — 0 97 0 21 18

1 34 17, — 1 07 0 27 20

0 68 6, dont 3 mauvaises 0 52 0 16 23

Soit un rendement de 20 0/0.

Dans les meilleures conditions les rendements par pied sont : première année, rien ; deuxième année, 40 capsules ; troisième année, 80 capsules ; quatrième année, 40 capsules dont beaucoup pèseront moins de 1 gramme.

Le défaut capital des cotons du Baguirmi est la brièveté et l’inégalité de longueur des soies. Dans un lot de capsules provenant du même champ on observe des différences très grandes. Cela tient à ce que l’ensemencement se fait sans soins, sans qu’aucune sélection n’intervienne dans le choix des graines. Le Gossypium arboreum a une graine arrondie de 7 millimètres de longueur, recouverte d’un duvet épais, adhérent et verdâtre ; la soie est blanche, longue de 16 à 20 millimètres, très laineuse, scabre et très adhérente. Le Gossypium hirsutum a une graine arrondie de 8 à 9 millimètres de longueur recouverte d’un duvet très court, blanchâtre et peu dense ; la soie est blanche, longue de 20 à 25 millimètres, molle et duveteuse, peu adhérente. Ce coton semble se rapprocher de celui du Texas dont les soies ont de 18 à 25 millimètres de longueur.

Tous les cotons de l’Afrique centrale ont la soie très blanche. Quelques capsules ont la soie tachée de jaune, ce qui les déprécie. Cette coloration est probablement due à une petite punaise qui enfonce son suçoir dans les capsules encore vertes qui se dessèchent. En même temps elle laisse ses excréments sur les touffes de soie, ce qui colore fortement en jaune les parties atteintes. Le coton taché ainsi est très commun au Niger.

Dans le système radiculaire des deux espèces de coton cultivées au Baguirmi, le pivot des pieds adultes s’enfonce verticalement à une profondeur qui varie de 0m,60 à 0m,80, j’en ai vu rarement aller à plus d’un mètre de profondeur. Les racines latérales plus ou moins nombreuses rampent assez près de la surface du sol, c’est-à-dire à une profondeur inférieure à 0m,30.

Les ennemis du coton que nous avons remarqués sont : Une chenille d’un blanc-verdâtre longue de 5 à 6 centimètres mange les fleurs et parfois les feuilles. Un petit coléoptère jaune roux terne fréquent sur toutes les malvacées attaque les feuilles qu’il transforme en véritable dentelle. Des araignées qui enroulent les feuilles autour de leurs cocons. Des punaises dont une espèce perce les jeunes capsules pour en sucer le suc. Enfin des poux et des pucerons.

Une maladie dont la cause m’a échappé se manifeste par l’apparition de taches d’un rouge pourpre sur les feuilles. Celles-ci ne tardent pas à rougir entièrement et à tomber.

On attribue aux rosées de novembre, décembre et janvier la chute de boutons, l’avortement d’un grand nombre de fleurs et la chute de jeunes capsules ; l’effet se fait beaucoup plus sentir dans les lieux ombragés.

L’immersion prolongée des plantations installées au bord des cours d’eau les fait périr.

Tous les huit jours les femmes passent dans les plantations pour faire la récolte. Elles cueillent non seulement le coton mûr, mais encore les capsules presque mûres souvent à peine entr’ouvertes. Ces dernières sont étalées sur une natte à l’ombre et s’ouvrent au bout de quelques jours. Ce procédé est défectueux, car les soies des capsules qui n’ont pas mûri sur pied sont moins résistantes et moins brillantes, de plus elles adhèrent fortement aux graines.

La récolte commence dès la fin d’octobre[555] et se poursuit presque sans interruption jusqu’à la fin d’avril. C’est pendant les deux mois où la température est la moins élevée, décembre et janvier, que la production est la plus forte.

Aug. Chevalier.

DIVERS

Courges. — Les Cucurbitacées de ce genre sont très abondamment cultivées en Afrique centrale et se rencontrent autour de tous les villages, spécialement sur les débris de cuisine à proximité des habitations. On les observe parfois sur l’emplacement des villages détruits, mais on ne les observe jamais à l’état spontané.

Les Courges d’Afrique n’atteignent jamais la taille prodigieuse des variétés cultivées en France. Cependant le rendement est toujours assez faible et comme cette plante exige un sol très riche, si on ne veut pas se contenter de ce produit il faut associer la culture de la Courge à d’autres cultures.

A Fort-Sibut nous avons remarqué que la Cucurbita maxima (Potiron) était fréquemment atteinte d’une maladie cryptogamique. Les feuilles se recouvrent d’efflorescences blanches et se dessèchent ensuite.

Le Pourpier. — Le Pourpier est abondamment répandu dans toute l’Afrique centrale. Partout où l’homme séjourne quelque temps et établit des cultures, le Pourpier se répand avec rapidité. On le rencontre surtout dans les terrains vagues entourant les villages, mais il s’observe aussi dans les terrains cultivés, le long des sentiers, sur les talus des rivières et des fleuves à proximité des lieux habités. La variété de l’Afrique centrale forme des touffes dressées et a la tige rougeâtre.

L’usage de cette plante est à peu près perdu et les indigènes l’utilisent à peine, même en temps de famine. Elle n’est cultivée nulle part.

Eleusine. — Cette plante est cultivée par les Bandas et les Mandjas. Le grain sert à faire une farine analogue à celle du Sorgho ou du Mil, et une espèce de boisson fermentée.

Fig. 110.— Phaseolus lunatus. 1. Feuille. — 2. Inflorescence. — 3. Face latérale d’une fleur. — 4. Face postérieure d’une fleur. — 5. Face antérieure d’une fleur. — 6. Etamine isolée. — 7. Grappe de fruits presque à maturité. — 8. Gousse ouverte. — 9. Embryon. — 10. Coupe transversale d’une gousse.

Illustration from L'Afrique centrale française: Récit du voyage de la mission

On la rencontre aussi dans le S. du Baguirmi où elle se récolte à la fin d’octobre.

Sésame. — Le Sésame est la plante la plus cultivée en Afrique centrale pour ses graines oléagineuses. En saison des pluies, on la trouve formant des petits carrés à proximité de tous les groupes de cases. Son rendement est pourtant faible, mais elle donne une huile très estimée des indigènes, et le tourteau est encore utilisé comme nourriture.

Haricot de Lima (Phaseolus lunatus). — Deux variétés de ce haricot existent dans le Haut-Oubangui et le Haut-Chari où elles sont très rustiques et très productives. Pour la variété dont la graine est la plus petite, un kilogramme pris dans des gousses bien sèches sur la plante contient environ 2.250 haricots. L’autre variété, déjà signalée par Maistre, paraît plus cultivée par les indigènes que la variété précédente à partir de Fort-Sibut. Beaucoup plus grosse, le kilogramme contient de 1.000 à 1.200 haricots.

Le Riz sauvage du Bas-Chari. — Les Kotokos en distinguent deux espèces :

Le Gadora ava (Kot.) riz rouge venant dans les parties inondées par le fleuve et le Gadora nkouabé.

Le premier se développe exclusivement dans les lieux baignés par le fleuve, et le second dans les Bouda ou dépressions sans arbres qui s’étendent jusqu’au Tchad et au Bahr el Ghazal, et dans tout le Baguirmi ; c’est ce dernier que nous avons surtout étudié.

Il croît dans les flaques d’eau ayant de 0m,20 à 0m,80 de profondeur en septembre et qui sont asséchées ou presque asséchées au 15 octobre. Les chaumes émergent de 0m,30 à 0m,50 au-dessus de l’eau. Il commence à mûrir dès que les mares s’assèchent. Les Kotokos nomment la paille de riz Ngouafan et les petites gerbes Yaban Gadora.

Aug. Chevalier et H. Courtet.

PRÉHISTOIRE & ETHNOGRAPHIE

PAR

Aug. CHEVALIER.

PRÉHISTOIRE ET ETHNOGRAPHIE

SUR L’ANTIQUITÉ DE L’HOMME EN AFRIQUE CENTRALE

Les documents tirés de la préhistoire qui pourraient nous éclairer sur l’ancienneté de l’homme en Afrique centrale sont aussi pauvres que ceux que Barth et Nachtigal ont exhumés de l’histoire ou de la tradition. C’est à désespérer de lever jamais le voile qui recouvre le passé de ces contrées. D’où sont venus les Peuls ? Quels rapports ont existés entre les Barmas et les Bambaras dans les langues desquels on retrouve un certain nombre de mots communs, et notamment le nom du mil (Nion), base de l’alimentation au Soudan ? Mystère. Les documents de l’âge de la pierre sont rares ; j’ai visité une cinquantaine de cavernes au Dar Banda, chez les troglodites Noubas et Bouas, et partout les parois sont enfumées, mais le fond ne contient que des débris de poteries semblables à celles qu’on fabrique actuellement. Nulle part nous n’avons rencontré de monuments mégalitiques bien que les gros blocs de granit éboulés des massifs se prêtent fort bien à ce genre d’architecture. Je n’ai point rencontré de traces de la période paléolitique. La période néolithique n’a laissé que des témoins fort rares dans les régions que j’ai parcourues. On a vu entre les mains des Ngaos de Ndélé, originaires du Gribingui, des objets en pierre dont ils se servaient comme affutoirs. A Moïto on m’a donné une petite hachette longue de 4 centimètres sur 3cm,5 de large. Il paraît qu’elle aurait été trouvée à Aouni. On n’acquiert que fort rarement de ces instruments, car les indigènes leur attachent de nombreuses vertus parce qu’ils les croient tombés du ciel. On en rencontre parfois çà et là à travers le Baguirmi et le pays Kotoko ; mais c’est surtout dans les Empires du Nord, Ouadaï et Bornou, qu’on les trouve en grande quantité. Les caravanes en font même un petit commerce et les vendent comme pierres à fusil[556]. Un Ouadaïen qui vint me voir à Aouni, Bayouri, me dit que les objets en pierre polie abondent à trois jours de marche au N. d’Aouni ; qu’on pourrait, sur certains points du pays des Krédas, en ramasser plusieurs charges de chameau à la même place[557] ; qu’on en trouve aussi en quantité aux environs d’Abeschr, capitale du Ouadaï. D’après Bayouri, ces objets sont de diverses formes et de toutes tailles, depuis 4 centimètres de long jusqu’à 40 centimètres.

La tradition n’a point conservé la nomenclature des peuplades qui se sont succédées dans ces contrées. Tout porte à croire qu’elles étaient autrefois infiniment plus nombreuses et plus riches qu’aujourd’hui. Partout où l’on creuse le sol, au pays Sara, sur les bords du Chari, aux environs du lac Iro, sur les plateaux de Ndéllé, à la base des rochers de Moïto, on retire de terre, jusqu’à 1 mètre et même 2 mètres de profondeur, des morceaux de charbon et des débris de poteries tout à fait semblables aux amphores qui se fabriquent encore de nos jours. Les scories de fer de Kome chez les Ndamms indiquent une très longue exploitation ; de même que les carrières de latérite sur les bords du lac Iro où l’on prélève simplement la terre employée pour l’aire des cases. Tous les pics au N. du 10e parallèle ont été habités par des peuplades qui y ont laissé des traces innombrables. Çà et là comme près des Niellims, et de Korbol, il y avait des ateliers pour fabriquer les pilons grossiers à moudre le grain ; de nombreux éclats de granit provenant de cette industrie gisent au pied de ces rochers ; ailleurs ce sont de petits murs ou des tas de pierres dont les uns comme aux Niellims, indiquent l’emplacement d’une sépulture, dont les autres ont été simplement entassés pour débarrasser les terrains cultivés.

C’est certainement entre le Niger et le Tchad qu’a pris naissance la civilisation soudanienne. Si elle était venue d’Égypte elle aurait laissé des traces sur sa route. Les pays Haoussas, le Bornou et les pays Somraï ont été les centres où cette civilisation a vu son essor. Elle était arrivée à un développement assez élevé : travail du cuivre et de l’or, préparation des cuirs, tissage du coton et teinture des cuirs et des étoffes, culture du riz et du froment, construction en briques sèches du style de Djenné. Du Bornou et de la boucle du Niger cette civilisation rayonnait vers les pays limitrophes, à l’O. sur l’empire de Mali, à l’E. sur le Baguirmi et le Ouadaï, mais en s’atténuant à mesure qu’elle s’éloignait de son foyer. Au Ouadaï on connaît à peine la construction en terre et l’on ignore l’art de la teinture.

Il est vraisemblable que cette civilisation était florissante avant l’introduction de l’Islam et que cette religion n’a fait que provoquer le plein épanouissement des germes latents. C’est sur l’Islam que se sont édifiés les empires qui ont prospéré durant le Moyen Age et les temps modernes. Puis la décadence de ces empires a commencé dès le début du siècle dernier. La pénétration des armes à feu en a été la cause. Avec les engins de destruction plus meurtriers que leur fournissait l’Europe, les sultans ont voulu se mesurer, terminer les vieilles rivalités, agrandir leurs Etats. L’esprit de conquête s’est réveillé plus fort que jamais. De là ces ruines accumulées par les guerres d’Empire à Empire, par l’ambition du moindre trafiquant qui, possesseur de quelques fusils, peut espérer fonder un État et qui, comme Senoussi, y réussit quelquefois. Une autre cause a précipité la décadence de la civilisation soudanaise et la dépopulation des régions voisines : c’est l’esclavage. Avec les guerres entre Empires, il prend de l’extension. On a besoin de recrues pour faire des soldats : on va les chercher chez les païens. On a besoin de captifs pour récompenser les services des chefs militaires ou acheter des fusils, on va les chercher chez les fétichistes. Les femmes esclaves deviennent les épouses avouées ou non des conquérants. Le génie de la population supérieure disparaît peu à peu dans les croisements. En outre le vainqueur ne travaille plus. C’est une honte pour un prétendu Arabe de toucher un outil de culture.

Les fétichistes, razziés chaque année, abandonnent leurs villages et leurs champs, parfois aussi bien soignés que ceux de nos paysans. Les survivants se sauvent dans la brousse. Les populations agricoles, Bandas, Saras, disparaissaient. Au moment où l’Europe a pris possession du centre de l’Afrique, le Soudan allait devenir un désert. L’intervention de la France, de l’Angleterre, leurs luttes contre des bandits comme Samory et Rabah, a pu sembler et a été parfois la défense de la civilisation, la protection de la vie humaine.

PIERRES POLIES ANCIENNES

Les pierres polies que la mission a recueillies dans la région du Fittri et du Tchad forment deux groupes sortant certainement d’ateliers différents.

Le premier groupe est constitué par des instruments recueillis au S. du lac Fittri (pl. VI). Ils sont tous en porphyrite, roche dure qui affleure à 24 kilomètres environ au S. du lac où la plupart ont été trouvés à Korbou et Boullong. Un d’entre eux a été trouvé à El Amer, localité beaucoup plus éloignée et située à 84 kilomètres environ au S.-O. du lac. Ils possèdent tous une forme d’ensemble plus ou moins allongée qui va jusqu’au poinçon (no 8 de la planche), forme qui, conjointement avec la nature de la roche, indique une commune origine. Beaucoup semblent être des percuteurs.

Le second groupe (pl. VII, nos 13 à 27) est constitué par des instruments recueillis pour la plupart dans le Dar el Hadjer (pays des roches), c’est-à-dire dans la région de l’ancien lac Baro entre le lac Fittri et le Tchad. Quelques-uns proviennent de la plaine de Massakori et même du poste de Bol situé sur la rive N. du Tchad. Ils sont en porphyrite, en rhyolite, ou en roche quartzeuse provenant vraisemblablement de cailloux roulés. La forme d’ensemble diffère de la précédente, les instruments sont moins allongés, mieux finis, plus tranchants, et on peut admettre qu’ils servaient à la préparation des peaux. Certains de ces objets en rhyolite ont une surface non attaquée par les agents atmosphériques, ce qui indique qu’ils ont été soustraits à l’action de ces agents, soit qu’ils aient été enterrés dès leur origine, soit de toute autre manière.

Le no 28 de la pl. VII est un grattoir en quartzite bien aiguisé.

PIERRES UTILISÉES DE NOS JOURS

Percuteurs. — La mission a recueilli dans la région du lac Iro quelques percuteurs sphériques en granite. Ces percuteurs sont utilisés par les Goullas pour briser les noyaux durs de certains fruits à amandes comestibles. Ils sont plus ou moins bruts ou polis selon la durée de leur usage. Le no 1 de la figure 111 représente un de ces percuteurs recueilli à Moufa.

Fig. 111. — Pierres utilisées de nos jours.

Illustration from L'Afrique centrale française: Récit du voyage de la mission

Un percuteur analogue en granite a été également recueilli entre le pays des Goulfés et Korbol.

Un autre sub-sphérique, galet roulé quartzeux, a été recueilli dans le Dar el Hadjer.

Enfin au début de la mission, sur l’Oubangui, au village de Bafourou, entre Bangui et Fort-de-Possel, nous avons recueilli un percuteur sphérique, de forme vraisemblablement naturelle, qui servait à briser les noyaux des fruits de l’Irvingia, dont l’amande est comestible.

Broyeurs. — La mission a recueilli dans le Dékakiré une plaque de gneiss poli provenant de Djember. Cette plaque servait à écraser les grains de mil et d’autres graminées.

Dans le pays de Senoussi, à Ndellé, il a été recueilli un grand fragment de galet roulé (quartzite) séparé suivant deux plans parallèles de stratification. Les bords polis de cet instrument servaient à réduire le tabac en poudre.

Polissoirs. — Dans la région du lac Iro, les Goullas polissent l’aire en argile battue de leurs cases avec des fragments de granite. Ces fragments prennent par l’usage des formes particulières. Le no 4 de la figure 111 représente un de ces polissoirs en granite de Mali, recueilli au village de Ro qui venait d’être détruit par Senoussi.

Pierres à aiguiser. — Les numéros 2 et 3 de la figure 111 montrent deux pierres à aiguiser les couteaux recueillies dans la région du Tchad. Ces pierres ont été percées pour être suspendues.

Les Djellabahs emportent avec eux des fragments de roches quartzeuses qui servent pour affuter les couteaux, l’usage leur donne certaines formes.

LA GALERIE FORESTIÈRE

PAR

Aug. CHEVALIER

LA GALERIE FORESTIÈRE

Si la végétation soudanaise était réduite aux savanes boisées présentant l’aspect parc et brousse, elle serait d’une pauvreté très grande, d’une monotonie désespérante. Dans toute cette zone, heureusement, le bord des moindres ruisseaux est jalonné de hautes futaies formant d’étroites bandes verdoyantes remplissant complètement le ravin, large au plus d’une centaine de mètres et souvent de 20 mètres seulement. Au fond du ravin coule un clair filet d’eau qui va se perdre dans une rivière moins encaissée qui à son tour ne présente plus sur sa rive qu’un très étroit ruban d’arbres et d’arbustes analogue à la bordure des berges de toutes les rivières de France. Cette superbe et grandiose futaie qui environne tous les petits cours d’eau du Soudan méridional, est généralement connue aujourd’hui des géographes sous le nom de galerie forestière, depuis que G. Schweinfurth et Junker en ont publié des descriptions et des dessins pris sur le vif : La galerie forestière est non seulement le décor verdoyant des plaines et des collines du pays de Senoussi, elle en est aussi la richesse. C’est sur ses bords que croissent les plus grandes lianes à caoutchouc (Landolphia owariensis) ; c’est dans son épais fouillis qu’on trouve les grands caféiers de l’Afrique centrale (Coffea Dybowskii et Coffea excelsa), les lianes à poivre (Piper guineensis), le poivre d’Ethiopie (Xylopia æthiopica), le palmier raphia du Haut-Bahr el Ghazal (Raphia monbuttorum) et parfois des palmiers à huile (Elæis guineensis). C’est aussi au milieu de ces hautes futaies, véritables tentacules prolongeant la grande sylve équatoriale jusqu’au cœur du Soudan qu’on rencontre les bois les plus précieux pour cette région, notamment l’acajou de l’Oubangui (Khaya grandifoliolata C. de Candolle), le tilleul d’Afrique (Nauclea stipulacea), le grand colatier voisin du Ntaba du Sénégal (Cola gigantea A. Chev.), le bois rouge inattaquable aux termites dont l’écorce en d’autres pays sert de poison d’épreuve (Erythrophlæum guineense), le bois jaune (sarcocephalus xanthoxylon A. Chev.), des fromagers, etc.

C’est dans les branchages de ces grands arbres que vivent les Colobes Guéréza et parfois au dire de Senoussi le chimpanzé.

Pour celui qui ne l’a jamais vue il est difficile de se faire une idée de l’aspect et de la galerie forestière et de sa composition. Par la figure 112 demi-schématique qui représente la moitié de la galerie du Boro large de 50 à 80 mètres, le lecteur verra combien cette composition est variée. Nous avons supposé une ligne idéale coupant transversalement le cours du ruisseau et montrant les divers escaliers qu’il faut descendre pour arriver à la nappe liquide.

De 1 à 6 on remarque la limite de la savane-parc, avec les principaux végétaux caractéristiques : en 1 les grandes herbes-roseaux hautes de 2 à 3 mètres appartenant surtout au genre Andropogon, en 2 un des arbres les plus abondants de la savane, le Lophira alata, en 3 un gros monticule de terre, large de 5 à 10 mètres et haut de 1 à 3 mètres au dessus du niveau du sol. Ces gros monticules, arrondis, très abondants dans toute la savane à proximité des ruisseaux, paraissent être d’anciennes termitières ayant eu une durée séculaire et parfois abandonnées depuis longtemps. Ces monticules sont occupés par une végétation spéciale qui empêche l’eau des pluies de les niveler. Sur les flancs de la butte existent presque constamment des Sanseviera et au sommet une touffe plus ou moins forte de Tamarinier (Tamarindus indica). En 4 de grosses touffes du bambou d’Abyssinie aux rhizomes vivaces, mais dont les grands chaumes hauts de 8 à 12 mètres sont bisannuels ; en 5 une touffe de l’Encephalartos septentrionalis Schweinf., cette cycadée si curieuse que l’on ne rencontre que dans le Haut-Nil et le Haut-Chari. 6 marque la première berge du ravin bordé d’une rangée d’arbres de moyenne grandeur parmi lesquels domine le Vitex cuneata. Dans la galerie forestière il n’existe ordinairement pas de lianes à caoutchouc ; celles-ci vivent à travers la savane ou bien s’appuient sur le bord extérieur des arbres de la galerie : elles s’élèvent à une quinzaine de mètres au maximum.

En 7 existe une de ces lianes allant s’appuyer sur le Vitex et envoyant un long sarment sur le gros arbre du fond de la galerie dont les premières branches viennent affleurer au niveau du terrain de la savane. De 6 à 9 on descend par une pente raide dans une dépression profonde de 5 à 15 mètres ; au fond est la galerie proprement dite. Sur cette pente on trouve des arbustes ou de petits arbres et notamment le Coffea excelsa représenté en 8.

Fig. 112. — Schéma d’une galerie forestière.

Illustration from L'Afrique centrale française: Récit du voyage de la mission

De 9 à 16 s’étend la demi-galerie comprise entre la savane et l’un des côtés du ruisseau. Le sol est noir et couvert d’humus (voir les analyses de M. Hébert) ; la lumière filtre à peine à travers le feuillage des arbres qui forment ordinairement deux étages superposés. La composition de cette galerie est entièrement analogue à celle de la forêt vierge équatoriale.

En 9 existe une liane légumineuse (Dalbergia) qui grimpe au haut des plus grands arbres, s’étale sur leur cime en vaste draperie enveloppante, descend, remonte, saute d’un arbre à l’autre en décrivant les courbes les plus fantastiques ; son tronc grêle atteint parfois plus de 100 mètres de développement.

En 10 existe le Costus afer, plante herbacée haute de 2 mètres, employée par de nombreuses races de la forêt congolaise pour coaguler le latex des lianes à caoutchouc.

En 11 un de ces hauts arbres (Erytrophlæum) qui s’élève jusqu’à 35 à 40 mètres de haut et dont le tronc est dépourvu d’épiphytes, tandis que les branches étalées horizontalement supportent souvent de grosses touffes d’orchidées ou des fougères du genre Platycerium. En 12 est une touffe de ce palmier grimpant du genre Calamus dont la tige est garnie d’aiguillons très piquants et dont les feuilles se terminent par de longs flagellums de plusieurs mètres de long et dont la piqûre est très redoutable pour le voyageur.

En 12 le dessin représente encore un très grand arbre, mais son port diffère complètement du précédent. C’est un Ficus qui a germé dans la fourche d’un arbre ; les racines adventives ont descendu le long du tronc formant un réseau puissant d’anastomoses, réseau qui a enserré si fortement le tronc de l’arbre support qu’il l’a tué pour se substituer à lui.

En 8 bis existe encore un caféier sauvage ; en 14 nous avons représenté un grand arbre (Afzelia) qui au lieu d’avoir le tronc nu comme le no 11 présente au contraire toute une gaine de végétation épiphyte (Aroidées grimpantes et poivrier de Guinée). En 15 on voit encore un caféier.

En 16 existe un second escarpement qui limite de ce côté le lit actuel du ruisseau au moment des crues. Son bord escarpé est couvert de petits buissons vivant dans le sous-bois et penchés sur le ruisseau. Nous avons noté surtout l’abondance d’une guttifère à latex jaune du genre Garcinia dans ce genre de station. De là on descend d’un mètre à peine pour tomber dans le lit du ruisseau qui ne forme plus qu’un étroit filet d’eau serpentant entre des bandes de sable à demi vaseux sur lequel poussent en 17 des Cypéracées. Sur l’autre rive du ruisseau inclinée en pente douce on observe un véritable fouillis de hautes scitaminées des genres Costus et Aframomum qui sont les genres les plus caractéristiques des sous-bois dans la forêt vierge. De l’autre côté du lit du ruisseau on trouve de hauts arbres dont les branches rejoignent les rameaux de la rive opposée, formant ainsi un immense dôme de verdure, sur les flancs duquel les fûts des troncs d’arbres, tantôt nus, tantôt garnis d’épiphytes, s’élèvent comme les colonnes d’une cathédrale.

La zone des galeries forestières, dans le Soudan central ne monte pas au delà du 8e degré de lat. N., tandis que dans le Soudan nigérien elle ne s’arrête qu’au 12e paralèlle.

Notes in this chapter

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