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Reading edition
Arthur Conan Doyle
JIM HARRISON, BOXEUR
Titre original: Rodney Stone
(1910)
Table des matières
Préface I — FRIAR'S OAK II — LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE III — L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS IV — LA PAIX D’AMIENS V — LE BEAU TREGELLIS VI — SUR LE SEUIL VII — L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE VIII — LA ROUTE DE BRIGHTON IX — CHEZ WATTIER X — LES HOMMES DU RING XI — LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES XII — LE CAFÉ FLADONG XIII — LORD NELSON XIV — SUR LA ROUTE XV — JEU DÉLOYAL XVI — LES DUNES DE CRAWLEY XVII — AUTOUR DU RING XVIII — LA DERNIÈRE BATAILLE DU FORGERON XIX — À LA FALAISE ROYALE XX — LORD AVON XXI — LE RÉCIT DU VALET XXII — DÉNOUEMENT
Préface
_Dans un roman antérieur qui a été fort bien accueilli par le public français, La grande Ombre, Conan Doyle avait abordé l'époque de la lutte acharnée entre l'Angleterre et Napoléon. Il avait accompagné jusque sur le champ de bataille de Waterloo un jeune villageois arraché au calme des falaises natales par le désir de protéger le sol national contre le cauchemar de l'invasion française, qui hantait alors les imaginations britanniques._
Cette fois, dans une oeuvre nouvelle, la peinture est plus large.
_C'est toute l'Angleterre du temps du roi Georges qui revit d'une vie intense dans les pages de Jim Harrison boxeur, avec son prince de Galles aux inépuisables dettes, ses dandys élégants et bizarres, ses marins audacieux et tenaces groupés avec art autour de Nelson et de la trop célèbre Lady Hamilton, ses champions de boxe dont les exploits entretiennent au delà de la Manche le goût des exercices violents, entraînement indispensable à un peuple qui voulait tenir tête aux grognards de Napoléon, aux marins de nos escadres et aux corsaires de Surcouf et de ses émules._
_Le tableau est complet et tracé par une plume compétente, Conan Doyle s'appliquant à décrire ce qu'il connaît bien et évitant dès lors les grosses erreurs qui tachent certains de ses romans historiques, Les Réfugiés par exemple._
_Les éditions anglaises portent le titre de Rodney Stone. C'est, en effet, le fils du marin Stone, compagnon de Nelson, qui est censé tenir la plume et évoquer le souvenir des jours de sa jeunesse pour l'instruction de ses enfants. Mais Rodney Stone, s'il est le fil qui relie les feuillets du récit, n'en est jamais le héros. Âme simple et moyenne, il n'a pas l'envergure qui conquiert l'intérêt._
Le vrai héros du roman, c'est Jim Harrison, élevé par le champion Harrison qui s'est retiré du Ring après un terrible combat où il faillit tuer son adversaire, et établi forgeron à Friar's Oak.
N'est-ce pas lui qui entraîne Stone à la Falaise Royale, dans le château abandonné, à la suite de la disparition étrange de lord Avon accusé du meurtre de son frère?
N'est-ce pas lui qui devient le protégé, et plutôt le protecteur, de miss Hinton, la Polly du théâtre de Haymarket, la vieillissante actrice de genre que l'isolement fait chercher une consolation dans le gin et le whisky?
N'est-ce pas lui que nous voyons, au dénouement du roman, fils avoué et légitime de lord Avon par un de ces mariages secrets si faciles avec la loi anglaise et qui nous semblent toujours un pur moyen de comédie?
N'est-ce pas à lui qu'aboutit toute cette peinture du Ring, de ses rivalités, de ses gageures, de ses paris, de ses intrigues?
_Aussi avons-nous cru bien faire d'adopter pour cette édition française, préparée par nous de longue main, le titre de Jim Harrison boxeur._
La boxe a tenu une telle place dans la vie anglaise du temps du roi Georges qu'il parait extraordinaire que le sport anglais par excellence, cher à Byron et au prince de Galles, chef de file des dandys, ait attendu jusqu'à nos jours un peintre.
Et voilà cependant la première fois qu'un de ces romanciers, qui ont l'oreille des foules, entreprend le récit de la vie et de l'entraînement d'un grand boxeur d'autrefois.
Belcher, Mendoza, Jackson, Berks, Bill War, Caleb Baldwin, Sam le Hollandais, Maddox, Gamble, trouvent en Conan Doyle leur portraitiste, il faudrait presque dire leur poète.
Comme il le remarque fort judicieusement, le sport du Ring a puissamment contribué à développer dans la race britannique ce mépris de la douleur et du danger qui firent une Angleterre forte.
De la instinctivement la tendance de l'opinion à s'enthousiasmer, à se passionner pour les hommes du Ring, professeurs d'énergie et en quelque sorte contrepoids à ce qu'il y avait d'affadissant et d'énervant dans le luxe des petits-maîtres, des Corinthiens et des dandys tout occupés de toilettes et de futilités, en une heure aussi grave pour la vie nationale anglaise
Qu'à côté de l'entretien de cet idéal de bravoure et d'endurance, il y eût comme revers de la médaille la brutalité des moeurs, la démoralisation qu'amène l'intervention de l'argent dans ce qui est humain, Conan Doyle ne le nie certes pas, mais la corruption des meilleures choses ne prouve pas qu'elles n'ont pas été bonnes.
Si nos pères n'ont pas compris le système anglais, s'ils n'ont voulu y voir que les boucheries que raillait le chansonnier Béranger, les hommes de notre génération ont vu plus équitablement. Ils ont donné à la boxe son droit de cité en France et réparé l'injustice de leurs prédécesseurs.
_Voila pourquoi, en écrivant Jim Harrison boxeur, Conan Doyle a bien mérité aux yeux de tous ceux, amateurs ou professionnels, qui se sont de nos jours passionnés pour la boxe. Jim Harrison boxeur est donc certain de trouver parmi eux de nombreux lecteurs, outre ceux qui sont déjà les fidèles résolus du romancier anglais, toujours assurés de trouver dans son oeuvre un intérêt palpitant et des émotions saines._
ALBERT SAVINE.
I — FRIAR'S OAK
Aujourd'hui, 1er janvier de l’année 1851, le dix-neuvième siècle est arrivé à sa moitié, et parmi nous qui avons été jeunes avec lui, un bon nombre ont déjà reçu des avertissements qui nous apprennent qu'il nous a usés.
Nous autres, les vieux, nous rapprochons nos têtes grisonnantes et nous parlons de la grande époque que nous avons connue, mais quand c'est avec nos fils que nous nous entretenons, nous éprouvons de grandes difficultés à nous faire comprendre.
Nous et nos pères qui nous ont précédés, nous avons passé notre vie dans des conditions fort semblables; mais eux, avec leurs chemins de fer, leurs bateaux à vapeur, ils appartiennent à un siècle différent.
Nous pouvons, il est vrai, leur mettre des livres d'histoire entre les mains et ils peuvent y lire nos luttes de vingt-deux ans contre ce grand homme malfaisant. Ils peuvent y voir comment la Liberté s'enfuit de tout le vaste continent, comment Nelson versa son sang, comment le noble Pitt eut le coeur brisé dans ses efforts pour l'empêcher de s'envoler de chez nous pour se réfugier de l'autre côté de l'Atlantique.
Tout cela, ils peuvent le lire, ainsi que la date de tel traité, de telle bataille, mais je ne sais où ils trouveront des détails sur nous-mêmes, où ils apprendront quelle sorte de gens nous étions, quel genre de vie était le nôtre et sous quel aspect le monde apparaissait à nos yeux, quand nos yeux étaient jeunes, comme le sont aujourd'hui les leurs.
Si je prends la plume pour vous parler de cela, ne croyez pas pourtant que je me propose d’écrire une histoire. Lorsque ces choses se passaient, j'avais atteint à peine les débuts de l'âge adulte, et quoique j'aie vu un peu de l'existence d'autrui, je n'ai guère le droit de parler de la mienne.
C'est l'amour d'une femme qui constitue l'histoire d'un homme, et bien des années devaient se passer avant le jour où je regardai dans les yeux celle qui fut la mère de mes enfants.
Il nous semble que cela date d'hier et pourtant ces enfants sont assez grands pour atteindre jusqu'aux prunes du jardin, pendant que nous allons chercher une échelle, et ces routes que nous parcourions en tenant leurs petites mains dans les nôtres, nous sommes heureux d'y repasser, en nous appuyant sur leur bras.
Mais je parlerai uniquement d'un temps où l'amour d'une mère était le seul amour que je connusse.
Si donc vous cherchez quelque chose de plus, vous n'êtes pas de ceux pour qui j'écris.
Mais s'il vous plaît de pénétrer avec moi dans ce monde oublié, s'il vous plaît de faire connaissance avec le petit Jim, avec le champion Harrison, si vous voulez frayer avec mon père, qui fut un des fidèles de Nelson, si vous tenez à entrevoir ce célèbre homme de mer lui-même, et Georges qui devint par la suite l’indigne roi d'Angleterre, si par-dessus tout vous désirez voir mon fameux oncle, Sir Charles Tregellis, le roi des petits-maîtres, et les grands champions, dont les noms sont encore familiers à vos oreilles, alors donnez la main, et… en route.
Mais je dois vous prévenir: si vous vous attendez à trouver sous la plume de votre guide bien des choses attrayantes, vous vous exposez à une désillusion.
Lorsque je jette les yeux sur les étagères qui supportent mes livres, je reconnais que ceux-là seuls se sont hasardés à écrire leurs aventures, qui furent sages, spirituels et braves.
Pour moi, je me tiendrais pour très satisfait si l'on pouvait juger que j'eus seulement l'intelligence et le courage de la moyenne.
Des hommes d'action auraient peut-être eu quelque estime pour mon intelligence et des hommes de tête quelque estime de mon énergie. Voilà ce que je peux désirer de mieux sur mon compte.
En dehors d'une aptitude innée pour la musique, et telle que j'arrive le plus aisément, le plus naturellement, à me rendre maître du jeu d'un instrument quelconque, il n'est aucune supériorité dont j'aie lieu de me faire honneur auprès de mes camarades.
En toutes choses, j'ai été un homme qui s'arrête à mi-route, car je suis de taille moyenne, mes yeux ne sont ni bleus, ni gris, et avant que la nature eût poudré ma chevelure à sa façon, la nuance était intermédiaire entre le blanc de lin et le brun.
Il est peut-être une prétention que je peux hasarder; c'est que mon admiration pour un homme supérieur à moi n'a jamais été mêlée de la moindre jalousie, et que j'ai toujours vu chaque chose et l'ai comprise telle qu'elle était.
C'est une note favorable a laquelle j'ai droit maintenant que je me mets à écrire mes souvenirs.
Ainsi donc, si vous le voulez bien, nous tiendrons autant que possible ma personnalité en dehors du tableau.
Si vous arrivez à me regarder comme un fil mince et incolore, qui servirait à réunir mes petites perles, vous m'accueillerez dans les conditions mêmes où je désire être accueilli.
Notre famille, les Stone, était depuis bien des générations vouée à la marine et il était de tradition, chez nous, que l'aîné portât le nom du commandant favori de son père.
C'est ainsi que nous pouvions faire remonter notre généalogie jusqu'à l'antique Vernon Stone, qui commandait un vaisseau à haut gaillard, à l'avant en éperon, lors de la guerre contre les Hollandais.
Par Hawke Stone et Benbow Stone, nous arrivons à mon père Anson Stone qui à son tour me baptisa Rodney Stone en l'église paroissiale de Saint-Thomas, à Portsmouth, en l'an de grâce 1786.
Tout en écrivant, je regarde par la fenêtre de mon jardin, j'aperçois mon grand garçon de fils, et si je venais à appeler «Nelson!», vous verriez que je suis resté fidèle aux traditions de famille.
Ma bonne mère, la meilleure qui fut jamais, était la seconde fille du Révérend John Tregellis, curé de Milton, petite paroisse sur les confins de la plaine marécageuse de Langstone.
Elle appartenait à une famille pauvre, mais qui jouissait d'une certaine considération, car elle avait pour frère aîné le fameux Sir Charles Tregellis, et celui-ci, ayant hérité d'un opulent marchand des Indes Orientales, finit par devenir le sujet des conversations de la ville et l'ami tout particulier du Prince de Galles.
J'aurai à parler plus longuement de lui par la suite, mais vous vous souviendrez dès maintenant qu'il était mon oncle et le frère de ma mère. Je puis me la représenter pendant tout le cours de sa belle existence, car elle était toute jeune quand elle se maria.
Elle n'était guère plus âgée quand je la revois dans mon souvenir avec ses doigts actifs et sa douce voix.
Elle m'apparaît comme une charmante femme aux doux yeux de tourterelle, de taille assez petite, il est vrai, mais se redressant quand même bravement.
Dans mes souvenirs de ce temps-là, je la vois constamment vêtue de je ne sais quelle étoffe de pourpre à reflets changeants, avec un foulard blanc autour de son long cou blanc, je vois aller et venir ses doigts agiles pendant qu'elle tricote.
Je la revois encore dans les années du milieu de sa vie, douce, aimante, calculant des combinaisons, prenant des arrangements, les menant à bonne fin, avec les quelques shillings par jour de solde d'un lieutenant, et réussissant à faire marcher le ménage du cottage du Friar's Oak et à tenir bonne figure dans le monde.
Et maintenant, je n'ai qu'à m'avancer dans le salon, pour la revoir encore, après quatre-vingts ans d'une existence de sainte, en cheveux d'un blanc d'argent, avec sa figure placide, son bonnet coquettement enrubanné, ses lunettes a monture d'or, son épais châle de laine bordé de bleu.
Je l'aimais en sa jeunesse, je l'aime en sa vieillesse, et quand elle me quittera, elle emportera quelque chose que le monde entier est incapable de me faire oublier. Vous qui lisez ceci, vous avez peut-être de nombreux amis, il peut se faire que vous contractiez plus d'un mariage, mais votre mère est la première et la dernière amie. Chérissez-la donc, pendant que vous le pouvez, car le jour viendra où tout acte irraisonné, où toute parole jetée avec insouciance, reviendra en arrière se planter comme un aiguillon dans votre coeur. Telle était donc ma mère, et quant à mon père, la meilleure occasion pour faire son portrait, c'est l'époque où il nous revint de la Méditerranée.
Pendant toute mon enfance, il n'avait été pour moi qu'un nom et une figure dans une miniature que ma mère portait suspendue à son cou.
Dans les débuts, on me dit qu'il combattait contre les Français.
Quelques années plus tard, il fut moins souvent question de Français et on parla plus souvent du général Bonaparte.
Je me rappelle avec quelle frayeur respectueuse je regardai à la boutique d'un libraire de Portsmouth la figure du Grand Corse.
C'était donc là l'ennemi par excellence, celui que mon père avait combattu toute sa vie, en une lutte terrible et sans trêve.
Pour mon imagination d'enfant, c'était une affaire d'honneur d'homme à homme, et je me représentais toujours mon père et cet homme rasé de près, aux lèvres minces, aux prises, chancelant, roulant dans un corps à corps furieux qui durait des années.
Ce fut seulement après mon entrée à l'école de grammaire que je compris combien il y avait de petits garçons dont les pères étaient dans le même cas.
Une fois seulement, au cours de ces longues années, mon père revint à la maison.
Par là, vous voyez ce que c'était d'être la femme d'un marin en ce temps-là.
C'était aussitôt après que nous eûmes quitté Portsmouth pour nous établir à Friar's Oak qu'il vint passer huit jours avant de s'embarquer avec l'amiral Jervis pour l'aider à gagner son nouveau nom de Lord Saint-Vincent.
Je me rappelle qu'il me causa autant d'effroi que d'admiration par ses récits de batailles et je me souviens, comme si c'était d'hier, de l'épouvante que j'éprouvai en voyant une tache de sang sur la manche de sa chemise, tache qui, je n'en doute point, provenait d'un mouvement maladroit fait en se rasant.
À cette époque je restai convaincu que ce sang avait jailli du corps d'un Français ou d'un Espagnol, et je reculai de terreur devant lui, quand il posa sa main calleuse sur ma tête.
Ma mère pleura amèrement après son départ.
Quant à moi, je ne fus pas fâché de voir son dos bleu et ses culottes blanches s'éloigner par l'allée du jardin, car je sentais, en mon insouciance et mon égoïsme d'enfant, que nous étions plus près l'un de l'autre, quand nous étions ensemble, elle et moi.
J'étais dans ma onzième année quand nous quittâmes Portsmouth, pour Friar's Oak, petit village du Sussex, au nord de Brighton, qui nous fut recommandé par mon oncle, Sir Charles Tregellis.
Un de ses amis intimes, Lord Avon, possédait sa résidence près de là.
Le motif de notre déménagement, c'était qu'on vivait à meilleur marché à la campagne, et qu'il serait plus facile pour ma mère de garder les dehors d'une dame, quand elle se trouverait à distance du cercle des personnes qu'elle ne pourrait se refuser à recevoir
C'était une époque d'épreuves pour tout le monde, excepté pour les fermiers. Ils faisaient de tels bénéfices qu'ils pouvaient, à ce que j'ai entendu dire, laisser la moitié de leurs terres en jachère, tout en vivant comme des gentlemen de ce que leur rapportait le reste.
Le blé se vendait cent dix shillings le quart, et le pain de quatre livres un shilling neuf pences.
Nous aurions eu grand peine à vivre, même dans le paisible cottage de Friar's Oak sans la part de prises revenant à l'escadre de blocus sur laquelle servait mon père.
La ligne de vaisseaux de guerre louvoyant au large de Brest n'avait guère que de l'honneur à gagner. Mais les frégates qui les accompagnaient firent la capture d'un bon nombre de navires caboteurs, et, comme conformément aux règles de service elles étaient considérées comme dépendant de la flotte, le produit de leurs prises était réparti au marc le franc.
Mon père fut ainsi a même d'envoyer à la maison des sommes suffisantes pour faire vivre le cottage et payer mon séjour à l'école que dirigeait Mr Joshua Allen.
J'y restai quatre ans et j'appris tout ce qu'il savait.
Ce fut à l'école d'Allen que je fis la connaissance de Jim Harrison, du petit Jim, comme on la toujours appelé. Il était le neveu du champion Harrison, de la forge du village.
Je me le rappelle encore, tel qu'il était en ce temps-là, avec ses grands membres dégingandés, aux mouvements maladroits comme ceux d'un petit terre-neuve, et une figure qui faisait tourner la tête à toutes les femmes qui passaient.
C'est de ce temps-là que date une amitié qui a duré toute notre vie. Je lui appris ses lettres, car il avait horreur de la vue d'un livre, et de son côté, il m'enseigna la boxe et la lutte, il m'apprit à chatouiller la truite dans l'Adur, à prendre des lapins au piège sur la dune de Ditchling, car il avait la main aussi leste qu'il avait le cerveau lent.
Mais il était mon aîné de deux ans, de sorte que longtemps avant que j'aie quitté l'école, il était allé aider son oncle à la forge.
Friar's Oak est situé dans un pli des Dunes et la quarantième borne milliaire entre Londres et Brighton est posée sur la limite même du village.
Ce n'est qu'un hameau, à l'église vêtue de lierre, avec un beau presbytère et une rangée de cottages en briques rouges, dont chacun est isolé par son jardinet.
À une extrémité du village se trouvait la forge du champion Harrison, à l'autre l'école de Mr Allen.
Le cottage jaune, un peu à l'écart de la route, avec son étage supérieur en surplomb et ses croisillons de charpente noircie fixés dans le plâtre, c'est celui que nous habitions.
Je ne sais s'il est encore debout.
Je crois que c'est assez probable, car ce n'est pas un endroit propre à subir des changements.
Juste en face de nous, sur l'autre bord de la large route blanche, était située l'auberge de Friar's Oak tenue en mon temps par John Cummings.
Ce personnage jouissait d'une très bonne réputation locale, mais quand il était en voyage, il était sujet à d'étranges dérangements, ainsi qu'on le verra plus tard.
Bien qu’il y eut un courant continu de commerce sur la route, les coches venant de Brighton en étaient encore trop près pour faire halte et ceux de Londres trop pressés d'arriver à destination, de sorte que s'il n'avait pas eu la chance d'une jante brisée, d'une roue disjointe, l'aubergiste n'aurait pu compter que sur la soif des gens du village.
C'était juste l'époque où le prince de Galles venait de construire à Brighton son bizarre palais près de la mer.
En conséquence, depuis mai jusqu'en septembre, il ne s'écoulait pas un jour que nous ne vissions défiler à grand bruit, devant nos portes, une ou deux centaines de phaétons.
Le petit Jim et moi, nous avons passé maintes soirées d'été allongés dans l'herbe à contempler tout ce grand monde, à saluer de nos cris les coches de Londres, arrivant avec fracas, au milieu d'un nuage de poussière et les postillons penchés en avant, les trompettes retentissantes, les cochers coiffés de chapeaux bas à bords très relevés, avec la figure aussi cramoisie que leurs habits.
Les voyageurs riaient toujours quand le petit Jim les interpellait à haute voix, mais s'ils avaient su comprendre ce que signifiaient ses gros membres mal articulés, ses épaules disloquées, ils l'auraient peut-être regardé de plus près et lui auraient accordé leurs encouragements.
Le petit Jim n'avait connu ni son père ni sa mère, et toute sa vie s'était écoulée chez son oncle, le champion Harrison. Harrison, c'était le forgeron de Friar's Oak.
Il avait reçu ce surnom, le jour où il avait combattu avec Tom Johnson, qui était alors en possession de la ceinture d'Angleterre, et il l'aurait sûrement battu sans l'apparition des magistrats du comté de Bedford qui interrompirent la bataille.
Pendant des années, Harrison n'eut pas son pareil pour l'ardeur à combattre et pour son adresse à porter un coup décisif, bien qu'il ait toujours été, à ce que l’on dit, lent sur ses jambes.
À la fin, dans un match avec le juif Baruch le noir, il termina le combat par un coup lancé à toute volée, qui non seulement rejeta son adversaire par-dessus la corde d'arrière, mais qui encore le mit pendant trois longues semaines entre la vie et la mort.
Harrison fut, pendant tout ce temps-là, dans un état voisin de la folie. Il s'attendait d'heure en heure à se voir prendre au collet par un agent de Bow Street et condamner à mort.
Cette mésaventure, ajoutée aux prières de sa femme, le décida à renoncer pour toujours au champ clos et à réserver sa grande force musculaire pour le métier où elle paraissait devoir trouver un emploi avantageux.
Grâce au trafic des voyageurs et aux fermiers du Sussex, il devait avoir de l'ouvrage en abondance à Friar's Oak.
Il ne tarda pas longtemps à devenir le plus riche des gens du village; et quand il se rendait, le dimanche, à l'église avec sa femme et son neveu, c'était une famille d'apparence aussi respectable qu'on pouvait le désirer. Il n'était point de grande taille, cinq pieds sept pouces au plus, et l'on disait souvent que s'il avait pu allonger davantage son rayon d'action, il aurait été en état de tenir tête à Jackson ou à Belcher, dans leurs meilleurs jours.
Sa poitrine était un tonneau.
Ses avant-bras étaient les plus puissants que j'aie jamais vus, avec leurs sillons profonds, entre des muscles aux saillies luisantes, comme un bloc de roche polie par l'action des eaux.
Néanmoins, avec toute cette vigueur, c'était un homme lent, rangé, doux, en sorte que personne n'était plus aimé que lui, dans cette région campagnarde.
Sa figure aux gros traits, bien rasée, pouvait prendre une expression fort dure, ainsi que je l'ai vu à l'occasion, mais pour moi et tous les bambins du village, il nous accueillait toujours un sourire sur les lèvres, et la bienvenue dans les yeux. Dans tout le pays, il n'y avait pas un mendiant qui ne sût que s'il avait des muscles d'acier, son coeur était des plus tendres.
Son sujet favori de conversation, c'était ses rencontres d'autrefois, mais il se taisait, dès qu'il voyait venir sa petite femme, car le grand souci qui pesait sur la vie de celle-ci était de lui voir jeter là le marteau et la lime pour retourner au champ clos. Et vous n'oubliez pas que son ancienne profession n'était nullement atteinte à cette époque de la déconsidération qui la frappa dans la suite. L'opinion publique est devenue défavorable, parce que cet état avait fini par devenir le monopole des coquins et parce qu'il encourageait les méfaits commis sur l'arène.
Le boxeur honnête et brave a vu lui aussi se former autour de lui un milieu de gredins, tout comme cela arrive pour les pures et nobles courses de chevaux. C'est pour cela que l'Arène se meurt en Angleterre et nous pouvons supposer que quand Caunt et Bendigo auront disparu, il ne se trouvera personne pour leur succéder. Mais il en était autrement à l'époque dont je parle.
L'opinion publique était des plus favorables aux lutteurs et il y avait de bonnes raisons pour qu'il en fût ainsi.
On était en guerre. L'Angleterre avait une armée et une flotte composées uniquement de volontaires, qui s'y engageaient pour obéir à leur instinct batailleur, et elle avait en face d'elle un pays où une loi despotique pouvait faire de chaque citoyen un soldat.
Si le peuple n'avait pas eu en surabondance cette humeur batailleuse, il est certain que l'Angleterre aurait succombé.
On pensait donc et on pense encore que, les choses étant ainsi, une lutte entre deux rivaux indomptables, ayant trente mille hommes pour témoins et que trois millions d'hommes pouvaient disputer, devait contribuer à entretenir un idéal de bravoure et d'endurance.
Sans doute, c'était un exercice brutal, et la brutalité même en était la fin dernière, mais c'était moins brutal que la guerre qui doit pourtant lui survivre.
Est-il logique d'inculquer à un peuple des moeurs pacifiques, en un siècle où son existence même peut dépendre de son tempérament guerrier?
C'est une question que j'abandonne à des têtes plus sages que la mienne.
Mais, c'était ainsi que nous pensions au temps de nos grands-pères et c'est pourquoi on voyait des hommes d'État comme Wyndham, comme Fox, comme Althorp, se prononcer en faveur de l'Arène.
Ce simple fait, que des personnages considérables se déclaraient pour elle, suffisait à lui seul pour écarter la canaillerie qui s'y glissa par la suite.
Pendant plus de vingt ans, à l'époque de Jackson, de Brain, de Cribb, des Belcher, de Pearce, de Gully et des autres, les maîtres de l'Arène furent des hommes dont la probité était au-dessus de tout soupçon et ces vingt-là étaient justement, comme je l'ai dit, à l'époque où l'Arène pouvait servir un intérêt national.
Vous avez entendu conter comment Pearce sauva d'un incendie une jeune fille de Bristol, comment Jackson s'acquit l'estime et l'amitié des gens les plus distingués de son temps et comment Gully conquit un siège dans le premier Parlement réformé.
C'étaient ces hommes-là qui déterminaient l'idéal. Leur profession se recommandait d'elle-même par les conditions qu'elle exigeait, le succès y étant interdit à quiconque était ivrogne ou menait une vie de débauche.
Il y avait, parmi les lutteurs d'alors, des exceptions sans doute, des bravaches tels que Hickmann, des brutes comme Berks, mais je répète qu'en majorité, ils étaient d'honnêtes gens, portant la bravoure et l'endurance à un degré incroyable et faisant honneur au pays qui les avait enfantés.
Ainsi que vous le verrez, la destinée me permit de les fréquenter quelque peu et je parle d'eux en connaissance de cause.
Je puis vous assurer que nous étions fiers de posséder dans notre village un homme tel que le champion Harrison, et quand des voyageurs faisaient un séjour à l'auberge, ils ne manquaient pas d'aller faire un tour à la forge, rien que pour jouir de sa vue.
Il valait bien la peine d'être regardé, surtout par un soir de mai, alors que la rouge lueur de la forge tombait sur ses gros muscles et sur la fière figure de faucon qu'avait le petit Jim, pendant qu'ils travaillaient, à tour de bras, un coutre de charrue tout rutilant et se dessinaient à chaque coup dans un cadre d'étincelles.
Il frappait un seul coup avec un gros marteau de trente livres lancé à toute volée, pendant que Jim en frappait deux de son marteau à main.
La sonorité du clunk! clink-clink! clunk! clink-clink! était un appel qui me faisait accourir par la rue du village, et je me disais que tous les deux étant affairés à l'enclume, il y avait pour moi une place au soufflet.
Je me souviens qu'une fois seulement, au cours de ces années passées au village, le champion Harrison me laissa entrevoir un instant quelle sorte d'homme il avait été jadis.
Par une matinée d'été le petit Jim et moi étions debout près de la porte de la forge, quand une voiture privée, avec ses quatre chevaux frais, ses cuivres bien brillants, arriva de Brighton avec un si joyeux tintamarre de grelots que le champion accourut, un fer a cheval à demi courbé dans ses pinces, pour y jeter un coup d'oeil.
Un gentleman, couvert d'une houppelande blanche de cocher, un Corinthien, comme nous aurions dit en ce temps-là, conduisait et une demi-douzaine de ses amis, riant, faisant grand bruit, étaient perchés derrière lui. Peut-être que les vastes dimensions du forgeron attirèrent son attention, peut-être fut-ce simple hasard, mais comme il passait, la lanière du fouet de vingt pieds que tenait le conducteur siffla et nous l'entendîmes cingler d'un coup sec le tablier de cuir du forgeron.
— Holà, maître, cria le forgeron en le suivant du regard, votre place n'est pas sur le siège, tant que vous ne saurez pas mieux manier un fouet.
— Qu'est-ce que c'est? dit le conducteur en tirant sur les rênes.
— Je vous invite à faire attention, maître, ou bien il y aura un oeil de moins sur la route où vous conduisez.
— Ah! c'est comme cela que vous parlez, vous, dit le conducteur en plaçant le fouet dans la gaine et ôtant ses gants de cheval. Nous allons causer un peu, mon beau gaillard.
Les gentilshommes sportsmen de ce temps-là étaient d'excellents boxeurs pour la plupart, car c'était la mode de suivre le cours de Mendoza tout comme quelques années plus tard, il n'y avait pas un homme de la ville qui n'eût porté le masque d'escrime avec Jackson.
Avec ce souvenir de leurs exploits, ils ne reculaient jamais devant la chance d'une aventure de grande route et il arrivait bien rarement que le batelier ou le marin eussent lieu de se vanter après qu'un jeune beau ait mis habit bas pour boxer avec lui.
Celui-là s'élança du siège avec l'empressement d'un homme qui n'a pas de doutes sur l'issue de la querelle et, après avoir accroché sa houppelande à collet à la barre de dessus, il retourna coquettement les manchettes plissées de sa chemise de batiste. — Je vais vous payer votre conseil, mon homme, dit-il.
Les amis, qui étaient sur la voiture, savaient, j'en suis certain, qui était ce gros forgeron et se faisaient un plaisir de premier ordre de voir leur camarade donner tête baissée dans le piège.
Ils poussaient des hurlements de satisfaction et lui jetaient à grands cris des phrases, des conseils.
— Secouez-lui un peu sa suie, Lord Frederick, criaient-ils. Servez-lui son déjeuner à ce Jeannot-tout-cru. Roulez-le dans son tas de cendre. Et dépêchez-vous, sans quoi vous allez voir son dos.
Encouragé par ces clameurs, le jeune patricien s'avança vers son homme.
Le forgeron ne bougea pas, mais ses lèvres se contractèrent avec une expression farouche pendant que ses gros sourcils s'abaissaient sur ses yeux perçants et gris.
Il avait lâché les tenailles et les bras libres étaient ballants.
— Faites attention, mon maître, dit-il. Sans cela vous allez vous faire poivrer.
Il y avait dans cette voix un ton d'assurance, il y avait dans cette attitude une fermeté calme, qui firent deviner le danger au jeune Lord.
Je le vis examiner son antagoniste attentivement et aussitôt ses mains tombèrent, sa figure s'allongea.
— Pardieu! s'écria-t-il, c'est Jack Harrison. — Lui-même, mon maître.
— Ah! je croyais avoir affaire à quelque mangeur de lard du comté d'Essex. Eh! eh! mon homme, je ne vous ai pas revu depuis le jour où vous avez presque tué Baruch le noir, ce qui m'a coûté cent bonnes livres.
Quels hurlements poussait-on sur la voiture!
— Kiss! Kiss! Par Dieu! criaient-ils, c'est Jack Harrison l'assommeur. Lord Frederick était sur le point de s'en prendre à l'ex-champion. Flanquez-lui un coup sur le tablier, Fred, et voyons ce qui arrivera.
Mais le conducteur était déjà remonté sur son siège et riait plus fort que tous ses camarades.
— Nous vous laissons aller pour cette fois, Harrison, dit-il. Sont-ce là vos fils?
— Celui-ci est mon neveu, maître.
— Voici une guinée pour lui. Il ne pourra pas dire que je l'aie privé de son oncle.
Et ayant mis ainsi les rieurs de son côté par la façon gaie de prendre les choses, il fit claquer son fouet et l'on partit à fond de train pour faire en moins de cinq heures le trajet de Londres, tandis que Harrison, son fer non achevé à la main, rentrait chez lui en sifflant.
II — LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE
Tel était donc le champion Harrison.
Il faut maintenant que je dise quelques mots du petit Jim, non seulement parce qu'il fut mon compagnon de jeunesse, mais parce qu'en avançant dans la lecture de ce livre, vous vous apercevrez que c'est son histoire encore plus que la mienne et qu'il arriva un temps où son nom et sa réputation furent sur les lèvres de tout le peuple anglais.
Vous prendrez donc votre parti de m'entendre vous exposer son caractère, tel qu'il était à cette époque, et particulièrement vous raconter une aventure très singulière qui n'est pas de nature à s'effacer jamais de notre mémoire à tous deux.
On était bien surpris en voyant Jim avec son oncle et sa tante, car il avait l'air d'appartenir à une race, à une famille bien différentes de la leur.
Souvent, je les ai suivis des yeux quand ils longeaient les bas- côtés de l'église le dimanche, tout d'abord l'homme aux épaules carrées, aux formes trapues, puis la petite femme à la physionomie et aux regards soucieux et enfin ce bel adolescent aux traits accentués, aux boucles noires, dont le pas était si élastique et si léger qu'il ne paraissait tenir à la terre que par un lien plus mince que les villageois à la lourde allure dont il était entouré.
Il n'avait point encore atteint ses six pieds de hauteur, mais pour peu qu'on se connût en hommes (et toutes les femmes au moins s'y entendent) il était impossible de voir ses épaules parfaites, ses hanches étroites, sa tête fière posée sur son cou, comme un aigle sur son perchoir, sans éprouver cette joie tranquille que nous donnent toutes les belles choses de la nature, cette sorte de satisfaction de soi que l'on ressent, en leur présence, comme si l'on avait contribué à leur création.
Mais nous avons l'habitude d'associer la beauté chez un homme avec la mollesse.
Je ne vois aucune raison à cette association d'idées; en tout cas, la mollesse n'apparut jamais chez Jim.
De tous les hommes que j'ai connus, il n'en est aucun dont le coeur et l'esprit rappelassent davantage la dureté du fer.
En était-il un seul parmi nous qui fût capable d'aller de son pas ou de le suivre, soit à la course, soit à la nage?
Qui donc, dans toute la campagne des environs, aurait osé se pencher par-dessus l'escarpement de Wolstonbury et descendre jusqu'à cent pieds du bord, pendant que la femelle du faucon battait des ailes à ses oreilles, en de vains efforts, pour l'écarter de son nid.
Il n'avait que seize ans et ses cartilages ne s'étaient pas encore ossifiés, quand il se battit victorieusement avec Lee le Gypsy, de Burgess Hill, qui s'était donné le surnom de Coq des dunes du sud.
Ce fut après cela que le champion Harrison entreprit de lui donner des leçons régulières de boxe.
— J'aimerais autant que vous renonciez à la boxe, petit Jim, dit- il, et madame est de mon avis, mais puisque vous tenez à mordre, ce ne sera pas ma faute si vous ne devenez pas capable de tenir tête à n'importe qui du pays du sud.
Et il ne mit pas longtemps à tenir sa promesse.
J'ai déjà dit que le petit Jim n'aimait guère ses livres, mais par là j'entendais des livres d'école, car dès qu'il s'agissait de romans de n'importe quel sujet qui touchait de près ou de loin aux aventures, à la galanterie, il était impossible de l'en arracher, avant qu'il eût fini.
Lorsqu'un livre de cette sorte lui tombait entre les mains, Friar's Oak et la forge n'étaient plus pour lui qu'un rêve et sa vie se passait à parcourir l'Océan, à errer sur les vastes continents, en compagnie des héros du romancier.
Et il m'entraînait à partager ses enthousiasmes, si bien que je fus heureux de me faire le Vendredi de ce Crusoé, quand il décida que le petit bois de Clayton était une île déserte et que nous y étions jetés pour une semaine.
Mais lorsque je m'aperçus qu'il s'agissait de coucher en plein air, sans abri, toutes les nuits, et qu'il proposa de nous nourrir de moutons des dunes, (de chèvres sauvages, ainsi qu'il les dénommait) en les faisant cuire sur du feu que l'on obtiendrait par le frottement de deux bâtons, le coeur me manqua et je retournai auprès de ma mère.
Quant à Jim, il tint bon pendant toute une longue et maussade semaine, et au bout de ce temps, il revint l'air plus sauvage et plus sale que son héros, tel qu'on le voit dans les livres à images.
Heureusement, il n'avait parlé que de tenir une semaine, car s'il s'était agi d'un mois, il serait mort de froid et de faim, avant que son orgueil lui permît de retourner à la maison.
L'orgueil! C'était là le fond de la nature de Jim. À mes yeux, c'était un attribut mixte, moitié vertu, moitié vice. Une vertu, en ce qu'il maintient un homme au-dessus de la fange, un vice, en ce qu'il lui rend le relèvement difficile quand il est une fois déchu.
Jim était orgueilleux jusque dans la moelle des os.
Vous vous rappelez la guinée que le jeune Lord lui avait jetée du haut de son siège. Deux jours après, quelqu'un la ramassa dans la boue au bord de la route.
Jim seul avait vu à quel endroit elle était tombée et il n'avait même pas daigné la montrer du doigt à un mendiant.
Il ne s'abaissait pas davantage à donner une explication en semblable circonstance. Il répondait à toutes les remontrances par une moue des lèvres et un éclair dans ses yeux noirs.
Même à l'école, il était tout pareil. Il se montrait si convaincu de sa dignité, qu'il imposait aux autres sa conviction.
Il pouvait dire, par exemple, et il le dit, qu'un angle droit était un angle qui avait le caractère droit, ou bien mettre Panama en Sicile. Mais le vieux Joshua Allen n'aurait pas plus songé à lever sa canne contre lui qu'à la laisser tomber sur moi si j'avais dit quelque chose de ce genre.
C'était ainsi. Bien que Jim ne fût le fils de personne, et que je fusse le fils d'un officier du roi, il me parut toujours qu'il avait montré de la condescendance en me prenant pour ami.
Ce fut cet orgueil du petit Jim qui nous engagea dans une aventure à laquelle je ne puis songer sans un frisson.
La chose arriva en août 1799, ou peut-être bien dans les premiers jours de septembre, mais je me rappelle que nous entendions le coucou dans le bois de Patcham et que, d'après Jim, c'était sans doute pour la dernière fois.
C'était ma demi-journée de congé du samedi et nous la passâmes sur les dunes, comme nous faisions souvent.
Notre retraite favorite était au-delà de Wolstonbury, où nous pouvions nous vautrer sur l'herbe élastique, moelleuse, des calcaires, parmi les petits moutons de la race Southdown, tout en causant avec les bergers appuyés sur leurs bizarres houlettes à la forme antique de crochet, datant de l'époque où le Sussex avait plus de fer que tous les autres comtés de l'Angleterre.
C'était là que nous étions venus nous allonger dans cette superbe soirée.
S'il nous plaisait de nous rouler sur le côté gauche, nous avions devant nous tout le Weald, avec les dunes du Nord se dressant en courbes verdâtres et montrant çà et là une fente blanche comme la neige, indiquant une carrière de pierre à chaux.
Si nous nous retournions de l'autre côté, notre vue s'étendait sur la vaste surface bleue du Canal.
Un convoi, je m'en souviens bien, arrivait ce jour même.
En tête, venait la troupe craintive des navires marchands. Les frégates, pareilles à des chiens bien dressés, gardaient les flancs et deux vaisseaux de haut bord, aux formes massives, roulaient à l'arrière.
Mon imagination planait sur les eaux, à la recherche de mon père, quand un mot de Jim la ramena sur l'herbe, comme une mouette qui a l'aile brisée.
— Roddy, dit-il, vous avez entendu dire que la Falaise royale est hantée!
Si je l'avais entendu dire? Mais oui, naturellement. Y avait-il dans tout le pays des Dunes un seul homme qui n'eût pas entendu parler du promeneur de la Falaise royale?
— Est-ce que vous en connaissez l'histoire, Roddy?
— Mais certainement, dis-je, non sans fierté. Je dois bien la savoir puisque le père de ma mère, sir Charles Tregellis, était l'ami intime de Lord Avon et qu'il assistait à cette partie de cartes, quand la chose arriva. J'ai entendu le curé et ma mère en causer la semaine dernière et tous les détails me sont présents à l'esprit comme si j'avais été là quand le meurtre fut commis.
— C'est une histoire étrange, dit Jim, d'un air pensif. Mais quand j'ai interrogé ma tante à ce sujet, elle n'a pas voulu me répondre. Quant à mon oncle, il m'a coupé la parole dès les premiers mots.
— Il y a une bonne raison à cela. À ce que j'ai appris, Lord Avon était le meilleur ami de votre oncle, et il est bien naturel qu'il ne tienne pas à parler de son malheur.
— Racontez-moi l'histoire, Roddy.
— C'est bien vieux à présent. L'histoire date de quatorze ans et pourtant on n'en a pas su le dernier mot. Il y avait quatre de ces gens-là qui étaient venus de Londres passer quelques jours dans la vieille maison de Lord Avon. De ce nombre, était son jeune frère, le capitaine Barrington; il y avait aussi son cousin Sir Lothian Hume; Sir Charles Tregellis, mon oncle, était le troisième et Lord Avon le quatrième. Ils aiment à jouer de l'argent aux cartes, ces grands personnages, et ils jouèrent, jouèrent pendant deux jours et une nuit. Lord Avon perdit, Sir Lothian perdit, mon oncle perdit et le capitaine Barrington gagna tout ce qu'il y avait à gagner. Il gagna leur argent, mais il ne s’en tint pas là, il gagna à son frère aîné des papiers qui avaient une grande importance pour celui-ci. Ils cessèrent de jouer à une heure très avancée de la nuit du lundi. Le mardi matin, on trouva le capitaine Barrington mort, la gorge coupée, à côté de son lit.
— Et ce fut Lord Avon qui fit cela?
— On trouva dans le foyer les débris de ses papiers brûlés. Sa manchette était restée prise dans la main serrée convulsivement du mort et son couteau près du cadavre.
— Et alors, on le pendit, n'est-ce pas?
— On mit trop de lenteur à s'emparer de lui. Il attendit jusqu'au jour où il vit qu'on lui attribuait le crime et alors il prit la fuite. On ne l'a jamais revu depuis, mais on dit qu'il a gagné l'Amérique.
— Et le fantôme se promène.
— Il y a bien des gens qui l'ont vu.
— Pourquoi la maison est-elle restée inhabitée?
— Parce qu'elle est sous la garde de la loi. Lord Avon n'a pas d'enfants et Sir Lothian Hume, le même qui était son partenaire au jeu, est son neveu et son héritier. Mais il ne peut toucher à rien, tant qu'il n'aura pas prouvé que Lord Avon est mort. Jim resta un moment silencieux. Il tortillait un brin d'herbe entre ses doigts.
— Roddy, dit-il enfin, voulez-vous venir avec moi, ce soir? Nous irons voir le fantôme.
Cela me donna froid dans le dos rien que d'y penser.
— Ma mère ne voudra pas me laisser aller.
— Esquivez-vous quand elle sera couchée. Je vous attendrai à la forge.
— La Falaise royale est fermée.
— Je n'aurai pas de peine à ouvrir une des fenêtres.
— J'ai peur, Jim.
— Vous n'aurez pas peur si vous êtes avec moi, Roddy. Je vous réponds qu'aucun fantôme ne vous fera de mal.
Bref, je lui donnai ma parole que je viendrais et je passai tout le reste du jour avec la plus triste mine que l'on puisse voir à un jeune garçon dans tout le Sussex.
C'était bien là une idée du petit Jim.
C'était son orgueil qui l'entraînait à cette expédition.
Il y allait parce qu'il n'y avait dans tout le pays aucun autre garçon pour la tenter. Mais moi je n'avais aucun orgueil de ce genre. Je pensais absolument comme les autres et j'aurais eu plutôt l'idée de passer la nuit sous la potence de Jacob sur le canal de Ditchling que dans la maison hantée de la Falaise royale. Néanmoins, je ne pus prendre sur moi de laisser Jim aller seul.
Aussi, comme je viens de le dire, je rôdai autour de la maison, la figure si pâle, si défaite que ma mère me crut malade d'une indigestion de pommes vertes, et m'envoya au lit sans autre souper qu'une infusion de thé a la camomille.
Toute l'Angleterre était allée se coucher, car bien peu de gens pouvaient se payer le luxe de brûler une chandelle.
Lorsque l'horloge eut sonné dix heures et que je regardai par ma fenêtre, on ne voyait aucune lumière, excepté à l'auberge.
La fenêtre n'était qu'à quelques pieds du sol. Je me glissai donc au dehors.
Jim était au coin de la forge où il m'attendait.
Nous traversâmes ensemble le pré de John, nous dépassâmes la ferme de Ridden et nous ne rencontrâmes en route qu'un ou deux officiers à cheval.
Il soufflait un vent assez fort et la lune ne faisait que se montrer par instants, par les fentes des nuages mobiles, de sorte que notre route était tantôt éclairée d'une lumière argentée et tantôt enveloppée d'une telle obscurité que nous nous perdions parmi les ronces et les broussailles qui la bordaient.
Nous arrivâmes enfin à la porte à claire-voie, flanquée de deux gros piliers, qui donnait sur la route.
Jetant un regard à travers les barreaux, nous vîmes la longue avenue de chênes et au bout de ce tunnel de mauvais augure, la maison dont la façade apparaissait blanche pâle au clair de la lune.
Pour mon compte, je m'en serais tenu volontiers à ce coup d'oeil, ainsi qu'à la plainte du vent de nuit qui soupirait et gémissait dans les branches.
Mais Jim poussa la porte et l'ouvrit.
Nous avançâmes en faisant craquer le gravier sous nos pas.
Elle nous dominait de haut, la vieille maison, avec ses nombreuses petites fenêtres qui scintillaient au clair de la lune et son filet d'eau qui l'entourait de trois côtés.
La porte en voûte se trouvait bien en face de nous et sur un des côtés un volet pendait à un des gonds.
— Nous avons de la chance, chuchota Jim. Voici une des fenêtres qui est ouverte.
— Ne trouvez-vous pas que nous sommes allés assez loin, Jim? fis- je en claquant des dents.
— Je vous ferai la courte échelle pour entrer.
— Non, non, je ne veux pas entrer le premier.
— Alors ce sera moi.
Il saisit fortement le rebord de la fenêtre et bientôt y posa le genou.
— À présent, Roddy, tendez-moi les mains.
Et d'une traction, il me hissa près de lui.
Bientôt après, nous étions dans la maison hantée.
Quel son creux se fit entendre au moment où nous sautâmes sur les planches du parquet.
Il y eut un bruit soudain, suivi d'un écho si prolongé que nous restâmes un instant silencieux.
Puis Jim éclata de rire:
— Quel vieux tambour que cet endroit, s'écria-t-il. Allumons une lumière, Roddy, et regardons où nous sommes.
Il avait apporté dans sa poche une chandelle et un briquet.
Lorsque la flamme brilla, nous vîmes sur nos têtes une voûte en arc.
Tout autour de nous, de grandes étagères en bois supportaient des plats couverts de poussière.
C'était l'office.
— Je vais vous faire faire le tour, dit Jim, d'un ton gai.
Puis poussant la porte, il me précéda dans le vestibule. Je me rappelle les hautes murailles lambrissées de chêne, garnies de têtes de daim, qui se projetaient en avant, ainsi qu'un unique buste blanc, dans un coin, qui me terrifia. Un grand nombre de pièces s'ouvraient sur ce vestibule.
Nous allâmes de l'une à l'autre.
Les cuisines, la distillerie, le petit salon, la salle à manger, toutes étaient pleines de cette atmosphère étouffante de poussière et de moisissure.
— Celle-ci, Jim, dis-je d'une voix assourdie, c'est celle où ils ont joué aux cartes, sur cette même table.
— Mais oui, et voici les cartes, s'écria-t-il en rejetant de côté une pièce d'étoffe brune qui couvrait quelque chose, au centre de la table.
Et en effet, il y avait une pile de cartes à jouer. Au moins une quarantaine de paquets à ce que je crois, qui étaient restés là depuis la partie qui avait eu un dénouement tragique, avant que je fusse né.
— Je me demande où va cet escalier, dit Jim.
— N'y montez pas, Jim, m'écriai-je en le saisissant par le bras. Il doit conduire à la chambre du meurtre.
— Comment le savez-vous?
— Le curé disait qu'on voyait au plafond… Oh! Jim, vous pouvez le voir même à présent.
Il leva la chandelle et en effet, il y avait dans le blanc du plafond une grande tache de couleur foncée.
— Je crois que vous avez raison, dit-il En tout cas je veux y aller voir.
— Ne le faites pas, Jim, m'écriai-je.
— Ta! ta! ta! Roddy, vous pouvez rester ici, si vous avez peur. Je ne m'absenterai pas plus d'une minute. Ce n'est pas la peine d'aller à la chasse au fantôme… à moins que… Grands Dieux! Il y a quelqu'un qui descend l'escalier.
Je l'entendais, moi aussi, ce pas traînant qui partait de la chambre au-dessus et qui fut suivi d'un craquement sur les marches, puis un autre pas, un autre craquement.
Je vis la figure de Jim. On eût dit qu'elle était sculptée dans l'ivoire. Il avait les lèvres entr'ouvertes, les yeux fixes et dirigés sur le rectangle noir que formait l'entrée de l'escalier.
Il levait encore la chandelle, mais il avait les doigts agités de secousses. Les ombres sautaient des murailles au plafond.
Quant à moi, mes genoux se dérobèrent et je me trouvai accroupi derrière Jim. Un cri s'était glacé dans ma gorge.
Et le pas continuait à se faire entendre de marche en marche.
Alors, osant à peine regarder de ce côté et pourtant ne pouvant en détourner mes yeux, je vis une silhouette se dessiner vaguement dans le coin où s'ouvrait l'escalier.
Il y eut un moment de silence pendant lequel je pus entendre les battements de mon pauvre coeur. Puis, quand je regardai de nouveau, le fantôme avait disparu et la lente succession des cracs, crac, recommença sur les marches de l'escalier.
Jim s'élança après lui et me laissa seul à demi évanoui, sous le clair de lune.
Mais ce ne fut pas pour longtemps. Une minute après, il revenait, passait sa main sous mon bras et tantôt me portant, tantôt me traînant, il me fit sortir de la maison.
Ce fut seulement lorsque nous fûmes en plein air dans la fraîcheur de la nuit qu'il ouvrit la bouche.
— Pouvez-vous vous tenir debout, Roddy?
— Oui, mais je suis tout tremblant.
— Et moi aussi, dit-il, en passant sa main sur son front. Je vous demande pardon, Roddy. J'ai commis une sottise en vous entraînant dans une pareille entreprise. Jamais je n'avais cru aux choses de cette sorte… mais à présent je suis convaincu.
— Est-ce que cela pouvait être un homme, Jim? demandai-je reprenant courage, maintenant que j'entendais les aboiements des chiens dans les fermes.
— C'était un esprit, Roddy.
— Comment le savez-vous?
— C'est que je l'ai suivi et que je l'ai vu disparaître dans la muraille aussi aisément qu'une anguille dans le sable. Eh! Roddy, qu'avez-vous donc encore?
Toutes mes terreurs m'étaient revenues; tous mes nerfs vibraient d'épouvante.
— Emmenez-moi, Jim, emmenez-moi, criai-je.
J'avais les yeux dirigés fixement vers l'avenue.
Le regard de Jim suivit leur direction.
Sous l'ombre épaisse des chênes, quelqu'un s'avançait de notre côté.
— Du calme, Roddy, chuchota Jim. Cette fois, par le ciel, advienne que pourra, je vais le prendre au corps.
Nous nous accroupîmes et restâmes aussi immobiles que les arbres voisins.
Des pas lourds labouraient le gravier mobile et une grande silhouette se dressa devant nous dans l'obscurité.
Jim s'élança sur elle, comme un tigre.
— Vous, en tout cas, vous n’êtes pas un esprit, cria-t-il.
L'individu jeta un cri de surprise, bientôt suivi d'un grondement de rage.
— Qui diable?… hurla-t-il. Puis il ajouta:
— Je vous tords le cou si vous ne me lâchez pas.
La menace n'aurait peut-être pas décidé Jim à desserrer son étreinte, mais le son de la voix produisit cet effet.
— Eh quoi! vous, mon oncle? s'écria-t-il.
— Eh! mais, je veux être béni, si ce n'est pas le petit Jim! Et celui-là, qui est-ce? Mais c'est le jeune monsieur Rodney Stone, aussi vrai que je suis un pêcheur en vie. Que diable faites-vous tous deux à la Falaise royale à cette heure de la nuit?
Nous avions gagné ensemble le clair de la lune.
C'était bien le champion Harrison, avec un gros paquet sous le bras, et l'air si abasourdi que j'aurais souri si mon coeur n'était resté encore convulsé par la crainte.
— Nous faisions des explorations, dit Jim.
— Une exploration, dites-vous. Eh bien! je ne vous crois guère capables de devenir des capitaines Cook, ni l'un ni l'autre, car je n'ai jamais vu des figures aussi semblables à des navets pelés. Eh bien, Jim, de quoi donc avez-vous peur?
— Je n'ai pas peur, mon oncle, je n'ai jamais eu peur, mais les esprits sont une chose nouvelle pour moi et…
— Les esprits?
— Je suis entré dans la Falaise royale et nous avons vu le fantôme.
Le champion se mit à siffler.
— Ah! voilà de quoi il retourne, n'est-ce pas? dit-il. Est-ce que vous lui avez parlé?
— Il a disparu avant que je le prisse.
Le champion se remit à siffler.
— J'ai entendu dire qu'il y avait quelque chose de ce genre, là- haut, dit-il, mais c'est une affaire de laquelle je vous conseille de ne pas vous mêler. On a assez d'ennuis avec les gens de ce monde-ci, petit Jim, sans se détourner de sa route pour se créer des ennuis avec ceux de l'autre monde. Et quant au jeune Mr Rodney, si sa bonne mère lui voyait cette figure toute blanche, elle ne le laisserait plus revenir à la forge. Marchez tout doucement… Je vous reconduirai à Friar's Oak.
Nous avions fait environ un demi-mille, quand le champion nous rejoignit et je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il n'avait plus son paquet sous le bras. Nous étions tout près de la forge, quand Jim lui fit la question qui s'était déjà présentée à mon esprit.
— Qu'est-ce qui vous a amené à la Falaise royale, mon oncle?
— Eh! quand on avance en âge, dit le champion, il se présente bien des devoirs dont vos pareils n'ont aucune idée. Quand vous serez arrivés, vous aussi, à la quarantaine, vous reconnaîtrez peut-être la vérité de ce que je vous dis.
Ce fut là tout ce que nous pûmes tirer de lui, mais malgré ma jeunesse, j'avais entendu parler de la contrebande qui se faisait sur la côte, des ballots qu'on transportait la nuit dans des endroits déserts. En sorte que depuis ce temps-là, quand j'entendais parler d'une capture faite par les garde-côtes, je n'étais jamais tranquille tant que je n'avais pas revu sur la porte de sa forge la face joyeuse et souriante du champion.
III — L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS
Je vous ai dit quelques mots de Friar's Oak et de la vie que nous y menions.
Maintenant que ma mémoire me reporte à mon séjour d'autrefois, elle s'y attarderait volontiers, car chaque fil, que je tire de l'écheveau du passé, en entraîne une demi-douzaine d'autres, avec lesquels il s'était emmêlé.
J'hésitais entre deux partis quand j'ai commencé, en me demandant si j'avais en moi assez d'étoffe pour écrire un livre, et maintenant voilà que je crois pouvoir en faire un, rien que sur Friar's Oak et sur les gens que j'ai connus dans mon enfance.
Certains d'entre eux étaient rudes et balourds, je n'en doute pas: et pourtant, vus à travers le brouillard du temps, ils apparaissent tendres et aimables.
C'était notre bon curé Mr Jefferson qui aimait l'univers entier à l'exception de Mr Slack, le ministre baptiste de Clayton, et c'était l'excellent Mr Slack qui était un père pour tout le monde, à l'exception de Mr Jefferson, le curé de Friar's Oak.
C'était Mr Rudin, le réfugié royaliste français qui demeurait plus haut, sur la route de Pangdean, et qui en apprenant la nouvelle d'une victoire, avait des convulsions de joie parce que nous avions battu Bonaparte et des crises de rage parce que nous avions battu les Français, de sorte qu'après la bataille du Nil, il passa tout un jour dehors, pour donner libre cours à son plaisir, et tout un autre jour dedans, pour exhaler tout à son aise sa furie, tantôt battant des mains, tantôt trépignant.
Je me rappelle très bien sa personne grêle et droite, la façon délibérée dont il faisait tournoyer sa petite canne.
Ni le froid ni la faim n'étaient de force à l'abattre, et pourtant nous savions qu'il avait lié connaissance avec l'une et l'autre. Mais il était si fier, si grandiloquent dans ses discours, que personne n'eut osé lui offrir ni un repas, ni un manteau.
Je revois encore sa figure se couvrir d'une tache de rougeur sur chacune de ses pommettes osseuses, quand le boucher lui faisait présent de quelques côtes de boeuf.
Il ne pouvait faire autrement que d'accepter.
Et pourtant, tout en se dandinant et jetant par-dessus l'épaule un coup d'oeil au boucher, il disait:
— Monsieur, j'ai un chien.
Ce qui n'empêchait pas que pendant la semaine suivante, c'était Mr Rudin et non son chien qui paraissait s'être arrondi.
Je me rappelle ensuite Mr Paterson, le fermier.
N'était-ce ce que vous appelleriez aujourd'hui un radical? mais en ce temps-là, certains le traitaient de Priestleyiste, d'autres de Foxiste et presque tout le monde de traître.
Assurément, je trouvais à ce moment-là fort condamnable de prendre un air bougon, à chaque nouvelle d'une victoire anglaise, et quand on le brûla en effigie sous la forme d'un mannequin de paille devant la porte de sa ferme, le petit Jim et moi nous fûmes de la fête.
Mais nous dûmes reconnaître qu'il fit bonne figure quand il marcha à nous en habit brun, en souliers à boucles, la colère empourprant son austère figure de maître d'école.
Ma parole, comme il nous arrangea et comme nous fûmes empressés à nous esquiver sans bruit!
— Vous qui menez une vie de mensonge, dit-il, vous et vos pareils qui avez prêché la paix pendant près de deux mille ans et avez passé tout ce temps à massacrer les gens! Si tout l'argent qu'on dépense à faire périr des Français était employé à sauver des existences anglaises, vous auriez alors le droit de brûler des chandelles à vos fenêtres. Qui êtes-vous pour venir ici insulter un homme qui observe la loi?
— Nous sommes le peuple d'Angleterre, cria le jeune Mr Ovington, fils du squire tory.
— Vous, fainéant, qui n'êtes bon qu'à jouer aux courses, à faire battre des coqs? Avez-vous la prétention de parler au nom du peuple d'Angleterre? C'est un fleuve profond, puissant, silencieux, vous n'en êtes que l'écume, la pauvre et sotte mousse qui flotte à sa surface.
Nous le trouvâmes alors fort blâmable, mais en reportant nos regards en arrière, je me demande si nous n'avions pas nous-mêmes grand tort.
Et puis c'étaient les contrebandiers.
Ils fourmillaient dans les dunes, car depuis que le commerce régulier était devenu impossible entre la France et l'Angleterre, tout le négoce était contrebande.
Une nuit, j'allai sur le pré de Saint-John et, m'étant caché dans l'herbe, je comptai, dans les ténèbres, au moins soixante-dix mulets, conduits chacun par un homme, tandis qu'ils défilaient devant moi, sans plus de bruit qu'une truite dans un ruisseau.
Pas un de ces animaux qui ne portât ses deux quartauts d'authentique cognac français, ou son ballot de soie de Lyon ou de dentelle de Valenciennes.
Je connaissais leur chef, Dan Scales.
Je connaissais aussi Tom Kislop, l'officier monté, et je me rappelle leur rencontre de nuit.
— Vous battez-vous, Dan, demanda Tom.
— Oui, Tom. Il va falloir se battre.
Sur quoi, Tom tira son pistolet et brûla la cervelle de Dan.
— C'est malheureux d'avoir agi ainsi, dit-il plus tard, mais je savais Dan trop fort pour moi, car nous nous étions déjà mesurés avant.
Ce fut Tom qui paya un poète de Brighton pour composer l'épitaphe en vers qu'on plaça sur la pierre tombale, épitaphe que nous trouvâmes tous fort vraie et fort bonne et qui commençait ainsi:
Hélas! avec quelle vitesse vola le plomb fatal Qui traversa la tête du jeune homme. Il tomba aussitôt, il rendit l'âme. Et la mort ferma ses yeux languissants! Il y en avait d'autres et je crois pouvoir affirmer qu'on peut encore les lire dans le cimetière de Patcham.
Un jour, un peu après l'époque de notre aventure à la Falaise royale, j'étais assis dans le cottage, occupé à examiner les curiosités que mon père avait fixées aux murs, et je souhaitais en paresseux que j'étais que Mr Lilly fût mort avant d'écrire sa grammaire latine, quand ma mère, qui était assise à la fenêtre, son tricot à la main, jeta un petit cri de surprise.
— Grands Dieux! fit-elle, comme cette femme a l'air commun!
Il était si rare d'entendre ma mère exprimer une opinion défavorable sur qui que ce fût (à moins que ce ne fût sur Bonaparte) qu'en un bond je traversai la pièce et fus à la fenêtre.
Une chaise, attelée d'un poney, descendait lentement la rue du village et, dans la chaise, était assise la personne la plus singulièrement faite que j'eusse jamais vue.
Elle était de forte corpulence et avait la figure d'un rouge si foncé que son nez et ses joues prenaient une vraie teinte de pourpre.
Elle était coiffée d'un vaste chapeau avec une plume blanche qui se balançait.
De dessous les bords, deux yeux noirs effrontés regardaient au dehors avec une expression de colère et de défi, comme pour dire aux gens qu'elle faisait moins de cas d'eux qu'ils ne se souciaient d'elle.
Son costume consistait en une sorte de pelisse écarlate, garnie au cou de duvet de cygne. Sa main laissait aller les rênes, pendant que le poney errait d'un bord à l'autre de la route au gré de son caprice.
À chaque oscillation de la chaise correspondait une oscillation du grand chapeau, si bien que nous en apercevions tantôt la coiffe et tantôt le bord.
— Quel terrible spectacle! s'écria ma mère.
— Qu'est-ce qui vous choque chez elle?
— Que le ciel me pardonne si je la juge témérairement, Rodney, mais je crois que cette femme est ivre.
— Tiens! fis-je. Elle a arrêté sa chaise là-haut, à la forge. Je vais vous chercher des nouvelles.
Et saisissant ma casquette, je m'esquivai.
Le champion Harrison venait de ferrer un cheval à la porte de la forge, et quand j'arrivai dans la rue, je pus le voir le sabot de l’animal sous le bras, sa râpe à la main, et agenouillé parmi les rognures blanches.
De la chaise, la femme faisait des signes et il la regardait d'un air d'étonnement comique.
Bientôt il jeta sa râpe et vint à elle, se tint debout près de la roue et hocha la tête en lui parlant.
De mon côté, je me faufilai dans la forge où le petit Jim achevait le fer, je regardai avec admiration son adresse au travail et l'habileté qu'il mettait à tourner les crampons.
Quand il eut fini, il sortit avec son fer et trouva l'inconnue en train de causer avec son oncle.
— Est-ce lui? demanda-t-elle de façon que je l'entendis.
Le champion Harrison affirma d'un signe de tête.
Elle regarda Jim.
Jamais je ne vis dans une figure humaine des yeux aussi grands, aussi noirs, aussi remarquables.
Bien que je ne fusse qu'un enfant, je devinai qu'en dépit de sa face bouffie de sang, cette femme-là avait été jadis très belle.
Elle tendit une main, dont tous les doigts s'agitaient, comme si elle avait joué de la harpe, et elle toucha Jim à l'épaule.
— J'espère… j'espère que vous allez bien… balbutia-t-elle.
— Très bien, madame, dit Jim en promenant ses regards étonnés d'elle à son oncle.
— Et vous êtes heureux aussi?
— Oui, madame, je vous remercie.
— Et vous n'aspirez à rien de plus?
— Mais non, madame. J'ai tout ce qu'il me faut.
— Cela suffit, Jim, dit son oncle d'une voix sévère. Soufflez la forge, car le fer a besoin d'un nouveau coup de feu. Mais il semblait que la femme avait encore quelque chose à dire, car elle marqua quelque dépit de ce qu'on le renvoyait.
Ses yeux étincelèrent, sa tête s'agita, pendant que le forgeron, tendant ses deux grosses mains, semblait faire de son mieux pour l'apaiser.
Pendant longtemps, ils causèrent à demi-voix et elle parut enfin satisfaite.
— À demain alors, cria-t-elle tout haut.
— À demain, répondit-il.
— Vous tiendrez votre parole, et je tiendrai la mienne, dit-elle en cinglant le dos du poney.
Le forgeron resta immobile, la râpe à la main, en la suivant des yeux jusqu'à ce qu'elle ne fut plus qu'un petit point rouge sur la route blanche.
Alors, il fît demi-tour.
Jamais je ne lui avais vu l'air aussi grave.
— Jim, dit-il, c'est miss Hinton, qui est venue se fixer aux Érables, au-delà du carrefour d'Anstey. Elle s'est prise d'un caprice pour vous, Jim, et peut-être pourra-t-elle vous être utile. Je lui ai promis que vous irez par-là et que vous la verrez demain.
— Je n'ai pas besoin de son aide, mon oncle, et je ne tiens pas à lui rendre visite.
— Mais j'ai promis, Jim, et vous ne voudrez pas qu'on me prenne pour un menteur. Elle ne veut que causer avec vous, car elle mène une existence bien solitaire.
— De quoi veut-elle causer avec des gens de ma sorte?
— Ah! pour cela, je ne saurais le dire, mais elle a l'air d'y tenir beaucoup et les femmes ont leurs caprices. Tenez, voici le jeune maître Stone. Il ne refuserait pas d'aller voir une bonne dame, je vous le garantis, s'il croyait pouvoir améliorer son sort, en agissant ainsi.
— Eh bien! mon oncle, j'irai si Roddy Stone veut venir avec moi, dit Jim.
— Naturellement, il ira, n'est-ce pas, maître Rodney?
Je finis par donner mon consentement et je revins à la maison rapporter toutes mes nouvelles à ma mère, qui était enchantée de toute occasion de commérages.
Elle hocha la tête, quand elle apprit que j'irais, mais elle ne dit pas non et la chose fut entendue.
C'était une course de quatre bons milles, mais quand vous étiez arrivés, il vous était impossible de souhaiter une plus jolie maisonnette.
Partout du chèvrefeuille, des plantes grimpantes avec un porche en bois et des fenêtres à grillages.
Une femme à l'air commun nous ouvrit la porte:
— Miss Hinton ne peut pas vous recevoir, dit-elle. — Mais c'est elle qui nous a dit de venir, dit Jim.
— Je n'y peux rien, s'écria la femme d'un ton rude, je vous répète qu'elle ne peut vous voir.
Nous restâmes indécis un instant.
— Peut-être pourriez-vous l'informer que je suis là, dit enfin Jim.
— Le lui dire, comment faire pour le lui dire, à elle qui n'entendrait pas seulement un coup de pistolet tiré à ses oreilles. Essayez de lui dire vous-même, si vous y tenez.
Tout en parlant, elle ouvrit une porte.
À l'autre bout de la pièce gisait, écroulée sur un fauteuil, une informe masse de chair avec des flots de cheveux noirs épars dans tous les sens.
Pour moi, j'étais si jeune que je ne savais si cela était plaisant ou affreux, mais quand je regardai Jim pour voir comment il prenait la chose, il avait la figure toute pâle, l'air écoeuré.
— Vous n'en parlerez à personne, Roddy, dit-il.
— Non, excepté à ma mère.
— Je n'en dirai pas un mot, même à mon oncle. Je prétendrai qu'elle était malade, la pauvre dame. C'est bien assez que nous l'ayons vue dans cet état de dégradation, sans en faire un objet de propos dans le village. Cela me pèse lourdement sur le coeur.
— Elle était comme cela hier, Jim. — Ah! vraiment? Je ne l'ai pas remarqué. Mais je sais qu'elle a de la bonté dans les yeux et dans le coeur, car j'ai vu cela pendant qu'elle me regardait. Peut-être est-ce le manque d'amis qui l'a réduite à cet état!
Son entrain en fut éteint pendant plusieurs jours et alors que l'impression faite en moi s'était dissipée, ses manières la firent renaître.
Mais ce ne devait pas être la dernière fois que la dame à la pelisse rouge reviendrait à notre souvenir.
Avant la fin de la semaine, de nouveau, Jim me demanda si je consentirais à retourner chez elle avec lui.
— Mon oncle a reçu une lettre, dit-il. Elle voudrait causer avec moi et je serai plus à mon aise, si vous m'accompagnez, Rod.
Pour moi, toute occasion de sortir était bienvenue, mais à mesure que nous nous approchions de la maison, je voyais fort bien que Jim se mettait l'esprit en peine à se demander si quelque chose n'irait pas encore de travers.
Toutefois, les craintes s'apaisèrent bientôt, car nous avions à peine fait grincer la porte du jardin que la femme parut sur le seuil du cottage et accourut à notre rencontre par l'allée.
Elle faisait une figure si étrange, avec sa face enflammée et souriante, enveloppée d'une sorte de mouchoir rouge, que si j'avais été seul, cette vue m'aurait fait prendre mes jambes à mon cou.
Jim, lui-même, s'arrêta un instant, comme s'il n'était pas très sûr de lui, mais elle nous mis bientôt à l'aise par la cordialité de ses façons.
— Vous êtes vraiment bien bons de venir voir une vieille femme solitaire, dit-elle, et je vous dois des excuses pour le dérangement inutile que je vous ai causé mardi. Mais vous avez été, vous-mêmes en quelque sorte la cause de mon agitation, car la pensée de votre venue m'avait excitée et la moindre émotion me jette dans une fièvre nerveuse. Mes pauvres nerfs! Vous pouvez voir vous-mêmes ce qu'ils font de moi.
Tout en parlant, elle nous tendit ses mains agitées de secousses.
Puis, elle en passa une sous le bras de Jim et fit quelques pas dans l'allée.
— Il faut que vous vous fassiez connaître de moi et que je vous connaisse bien. Votre oncle et votre tante sont de très vieux amis pour moi, et bien que vous l'ayez oublié, je vous ai tenu dans mes bras, quand vous étiez tout petit. Dites-moi, mon petit homme, ajouta t-elle en s'adressant à moi, comment appelez-vous votre ami?
— Le petit Jim, madame.
— Alors, dussiez-vous me trouver effrontée, je vous appellerai aussi petit Jim. Nous autres, vieilles gens, nous avons nos privilèges, vous savez? Maintenant, vous allez entrer avec moi, et nous prendrons ensemble une tasse de thé.
Elle nous précéda dans une chambre fort coquette, la même où nous l'avions aperçue lors de notre première visite.
Au milieu de la pièce était une table couverte d'une nappe blanche, de brillants cristaux, de porcelaines éblouissantes.
Des pommes aux joues rouges étaient empilées sur un plat qui occupait le centre.
Une grande assiette, chargée de petits pains fumants, fut aussitôt apportée par la domestique à la figure revêche. Je vous laisse à penser si nous fîmes honneur à toutes ces excellentes choses.
Miss Hinton ne cessait de nous presser, de nous redemander nos tasses et de remplir nos assiettes.
Deux fois, pendant le repas, elle se leva de table et disparut dans une armoire qui se trouvait au bout de la pièce et chaque fois je vis la figure de Jim s'assombrir, car nous entendions un léger tintement de verre contre verre.
— Eh bien, voyons, mon petit homme, me dit-elle, quand la table eut été desservie, qu'est-ce que vous avez à regarder, comme cela, tout autour de vous?
— C'est qu'il y a tant de jolies choses contre les murs.
— Et quelle de ces choses trouvez-vous la plus jolie?
— Ah! celle-ci, dis-je en montrant du doigt un portrait suspendu en face de moi.
Il représentait une jeune fille grande et mince, aux joues très rosées, aux yeux très tendres, à la toilette si coquette que je n'avais jamais rien vu de si parfait. Elle tenait des deux mains un bouquet de fleurs et il y en avait un second sur les planches du parquet où elle était debout.
— Ah! c'est la plus jolie? dit-elle en riant. Eh bien! avancez- vous, nous allons lire ce qui est écrit au bas.
Je fis ce qu'elle me demandait et je lus: «Miss Hinton, dans son rôle de Peggy dans la Mariée de Campagne, joué à son bénéfice au théâtre de Haymarket le 14 septembre 1782.»
— C'est une actrice? dis-je.
— Oh! le vilain petit insolent et de quel ton il dit cela! dit- elle. Comme si une actrice ne valait pas une autre femme! Il n'y a pas longtemps — c'était tout juste l'autre jour — le duc de Clarence, qui pourrait parfaitement s'appeler le roi d'Angleterre, a épousé mistress Jordan, qui n'est, elle aussi, qu'une actrice. Et cette personne-ci, qui est-elle, à votre avis?
Elle se plaça au-dessous du portrait, les bras croisés sur sa vaste poitrine, nous regardant tour à tour de ses gros yeux noirs.
— Eh bien! où avez-vous les yeux? dit-elle enfin. C'était moi qui étais miss Polly Hinton du théâtre de Haymarket et peut-être n'avez-vous jamais entendu ce nom?
Nous fûmes obligés d'avouer qu'en effet, nous l'ignorions.
Et ce seul mot d'actrice avait excité en nous une sensation de vague horreur, bien naturelle chez des garçons élevés à la campagne.
Pour nous, les acteurs formaient une classe à part, qu'il fallait désigner par allusions sans la nommer, et la colère du Tout- Puissant était suspendue sur leur tête comme un nuage chargé de foudre.
Et en vérité ce jugement semblait avoir reçu son exécution devant nous, quand nous considérions cette femme et ce qu'elle avait été.
— Eh bien, dit-elle en riant, comme une femme qui a été blessée, vous n'avez aucun motif de dire quoi que ce soit, car je lis sur votre figure ce qu'on vous aura appris à penser de moi. Tel est donc le résultat de l'éducation que vous avez reçue, Jim: mal penser de ce que vous ne comprenez pas! J'aurais voulu que vous fussiez au théâtre ce soir-là, avec le prince Florizel et quatre ducs dans les loges, tous les beaux esprits, tous les macaronis de Londres se levant dans le parterre à mon entrée en scène. Si Lord Avon ne m'avait pas fait place dans sa voiture, je ne serais pas venue à bout de rapporter mes bouquets dans mon logement d'York Street à Westminster. Et voilà que deux petits paysans s'apprêtent à méjuger!
L'orgueil de Jim lui fit monter le sang aux joues, car il n'aimait pas s'entendre qualifier de jeune paysan ni même à laisser entendre qu'il fût si en retard que cela sur les grands personnages de Londres.
— Je n'ai jamais mis les pieds dans un théâtre, dit-il, et je ne sais rien sur ces gens-là.
— Ni moi non plus.
— Hé! dit-elle, je ne suis pas en voix, et d'ailleurs on n'a pas ses avantages pour jouer dans une petite chambre, avec deux jeunes garçons pour tout auditoire, mais il faut que vous me voyiez en reine des Péruviens, exhortant ses compatriotes à se soulever contre les Espagnols, leurs oppresseurs. Et à l'instant même, cette femme grossièrement tournée et boursouflée redevint une reine, la plus grandiose, la plus hautaine que vous ayez jamais pu rêver.
Elle s'adressa à nous dans un langage si ardent, avec des yeux si pleins d'éclairs, des gestes si impérieux de sa main blanche qu'elle nous tint fascinés, immobiles sur nos chaises.
Sa voix, au début, était tendre, douce et persuasive, mais elle prit de l'ampleur, du volume, à mesure qu'elle parlait d'injustice, d'indépendance, de la joie qu'il y avait à mourir pour une bonne cause, si bien qu'enfin, j'eus tous les nerfs frémissants, que je me sentis tout prêt à sortir du cottage et à donner tout de suite ma vie pour mon pays.
Alors, un changement se produisit en elle.
C'était maintenant une pauvre femme qui avait perdu son fils unique et se lamentait sur cette perte.
Sa voix était pleine de larmes. Son langage était si simple, si vrai que nous nous imaginions tous les deux voir le pauvre petit gisant devant nous sur le tapis et que nous étions sur le point de joindre nos paroles de pitié et de souffrances aux siennes.
Et alors, avant même que nos joues fussent sèches, elle redevint ce qu'elle avait été.
— Eh bien! s'écria-t-elle, que dites-vous de cela? Voilà comment j'étais au temps où Sally Siddons verdissait de jalousie au seul nom de Polly Hinton. C'est dans une belle pièce, dans Pizarro.
— Et qui l'a écrite?
— Qui l'a écrite? Je ne l'ai jamais su. Qu'importe qu'elle ait été écrite par celui-ci ou celui-là? Mais il y a là quelques tirades pour celui qui connaît la façon de les débiter.
— Et vous ne jouez plus, madame?
— Non, Jim, j'ai quitté les planches, quand… quand j'en ai eu assez. Mais mon coeur y revient quelquefois. Il me semble qu'il n'y a pas d'odeur comparable à celle des lampes à huile de la rampe et des oranges du parterre. Mais vous êtes triste, Jim.
— C'est que je pensais à cette pauvre femme et à son enfant.
— Tut! N'y songez plus. J'aurai tôt fait de l'effacer de votre esprit. Voici miss Priscilla Boute en train dans la Partie de saute-mouton. Il faut vous figurer que la mère parle et que c'est cette effrontée petite dinde qui lui riposte.
Et elle se mit à jouer une pièce à deux personnages, alternant si exactement les deux intonations et les attitudes, que nous nous figurions avoir réellement deux êtres distincts devant nous, la mère, vieille dame austère, qui tenait la main en cornet acoustique et sa fille évaporée toujours en l'air.
Sa vaste personne se remuait avec une agilité surprenante.
Elle agitait la tête et faisait la moue en lançant ses répliques à la vieille personne courbée qui les recevait.
Jim et moi, nous ne pensions guère à nos pleurs et nous nous tenions les côtes de rire, avant qu'elle eût fini.
— Voilà qui va mieux, dit-elle, en souriant de nos éclats de rire. Je ne tenais pas à vous renvoyer à Friar's Oak avec des mines allongées, car peut-être on ne vous laisserait pas revenir.
Elle disparut dans son armoire et revint avec une bouteille et un verre qu'elle posa sur la table.
— Vous êtes trop jeunes pour les liqueurs fortes, dit-elle, mais cela me dessèche la bouche de parler…
Ce fut alors que Jim fit une chose extraordinaire. Il se leva de sa chaise et mit la main sur la bouteille en disant:
— N'y touchez pas.
Elle le regarda en face, et je crois voir encore ses yeux noirs prenant une expression plus douce sous le regard de Jim:
— Est-ce que je n'en goûterai pas un peu?
— Je vous prie, n'y touchez pas.
D'un mouvement rapide, elle lui arracha la bouteille de la main et la leva de telle sorte qu'il me vint l'idée qu'elle allait la vider d'un trait. Mais elle la lança au dehors par la fenêtre ouverte et nous entendîmes le bruit que fit la bouteille en se cassant sur l'allée.
— Voyons, Jim, dit-elle, cela vous satisfait? Voilà longtemps que personne ne s'inquiète si je bois ou non.
— Vous êtes trop bonne, trop généreuse pour boire, dit-il.
— Très bien! s'écria-t-elle, je suis enchantée que vous ayez cette opinion de moi. Et cela vous rendrait-il plus heureux, Jim, que je m'abstienne de brandy? Eh bien! je vais vous faire une promesse, si vous m'en faites une de votre côté.
— De quoi s'agit-il, Miss?
— Pas une goutte ne touchera mes lèvres, Jim, si vous me promettez de venir ici deux fois par semaine, quelque temps qu'il fasse, qu'il pleuve ou qu'il y ait du soleil, qu'il vente ou qu'il neige, que je puisse vous voir et causer avec vous, car vraiment il y a des moments où je me trouve bien seule.
La promesse fut donc faite et Jim s'y conforma très fidèlement, car bien des fois, quand j'aurais voulu l'avoir pour compagnon à la pêche ou pour tendre des pièges aux lapins, il se rappelait que c'était le jour réservé et se mettait en route pour Anstey-Cross.
Dans les commencements, je crois qu'elle trouva son engagement difficile à tenir et j'ai vu Jim revenir la figure sombre comme si la chose avait marché de travers.
Mais au bout d'un certain temps, la victoire était gagnée. L'on finit toujours par vaincre. Il suffit de combattre pour cela assez longtemps, et dans l'année qui précéda le retour de mon père, Miss Hinton était devenue une toute autre femme.
Ce n'étaient pas seulement ses habitudes qui étaient changées, elle avait changé elle-même, elle n'était plus la personne que j'ai décrite.
Au bout de douze mois, c'était une dame d'aussi belle apparence qu'on pût en voir dans le pays.
Jim fut plus fier de cette oeuvre que d'aucune des entreprises de sa vie, mais j'étais le seul à qui il en parlât.
Il éprouvait à son égard cette affection que l'on ressent envers les gens à qui on a rendu service et elle lui fut fort utile de son côté, car, en l'entretenant, en lui décrivant ce qu'elle avait vu, elle lui fit perdre sa tournure de paysan du Sussex et le prépara à l'existence plus large qui l'attendait.
Telles étaient leurs relations à l'époque où la paix fut conclue et où mon père revint de la mer.
IV — LA PAIX D’AMIENS
Bien des femmes se mirent à genoux, bien des âmes de femme s'exhalèrent en sentiments de joie et de reconnaissance, quand, à la chute des feuilles, en 1801, arriva la nouvelle de la conclusion des préliminaires de la paix.
Toute l'Angleterre témoigna sa joie le jour par des pavoisements, la nuit par des illuminations.
Même dans notre hameau de Friar's Oak, nous déployâmes avec enthousiasme nos drapeaux, nous mimes une chandelle à chacune de nos fenêtres et une lanterne transparente, ornée d'un Grand G.R. (Georges Roi), laissa tomber sa cire au-dessus de la porte de l'auberge.
On était las de la guerre, car depuis huit ans, nous avions eu affaire à l'Espagne, à la France, à la Hollande, tour à tour ou réunis.
Tout ce que nous avions appris pendant ce temps-là, c'était que notre petite armée n'était pas de taille à lutter sur terre avec les Français, mais que notre forte marine était plus que suffisante pour les vaincre sur mer.
Nous avions acquis un peu de considération, dont nous avions grand besoin après la guerre avec l'Amérique, et, en outre, quelques colonies qui furent les bienvenues pour le même motif, mais notre dette avait continué à s'enfler, nos consolidés à baisser et Pitt lui-même ne savait où donner de la tête.
Toutefois, si nous avions su que la paix était impossible entre Napoléon et nous, que celle-ci n'était qu'un entracte entre le premier engagement et le suivant, nous aurions agi plus sensément en allant jusqu'au bout sans interruption.
Quoi qu'il en soit, les Français virent rentrer vingt mille bons marins que nous avions faits prisonniers et ils nous donnèrent une belle danse avec leur flottille de Boulogne et leurs flottes de débarquement avant que nous puissions les reloger sur nos pontons.
Mon père, tel que je me le rappelle, était un petit homme plein d'endurance et de vigueur, pas très large, mais quand même bien solide et bien charpenté.
Il avait la figure si hâlée qu'elle avait une teinte tirant sur le rouge des pots de fleurs, et en dépit de son âge (car il ne dépassait pas quarante ans, à l'époque dont je parle) elle était toute sillonnée de rides, plus profondes pour peu qu'il fût ému, de sorte que je l'ai vu prendre la figure d'un homme assez jeune, puis un air vieillot.
Il y avait surtout autour de ses yeux un réseau de rides fines, toutes naturelles chez un homme qui avait passé sa vie à les tenir demi-clos, pour résister à la fureur du vent et du mauvais temps.
Ces yeux-là étaient peut-être ce qu'il y avait de plus remarquable dans sa physionomie. Ils avaient une très belle couleur bleu clair qui rendait plus brillante encore cette monture de couleur de rouille.
La nature avait du lui donner un teint très blanc, car quand il rejetait en arrière sa casquette, le haut de son front était aussi blanc que le mien, et sa chevelure coupée très ras avait la couleur du tan.
Ainsi qu'il le disait avec fierté, il avait servi sur le dernier de nos vaisseaux qui fut chassé de la Méditerranée en 1797 et sur le premier qui y fut rentré en 1798.
Il était sous les ordres de Miller, comme troisième lieutenant du Thésée, lorsque notre flotte, pareille à une meute d’ardents foxhounds lancés sous bois, volait de la Sicile à la Syrie, puis de là revenait à Naples, dans ses efforts pour retrouver la piste perdue.
Il avait servi avec ce même brave marin sur le Nil, où les hommes qu'il commandait ne cessèrent d'écouvillonner, de charger et d'allumer jusqu'à ce que le dernier pavillon tricolore fût tombé. Alors ils levèrent l'ancre maîtresse et tombèrent endormis, les uns sur les autres, sous les barres du cabestan.
Puis, devenu second lieutenant, il passa à bord d'un de ces farouches trois-ponts à la coque noircie par la poudre, aux oeils- de-pont barbouillés d'écarlate, mais dont les câbles de réserve, passés par-dessous la quille et réunis par-dessus les bastingages, servaient à maintenir les membrures et qui étaient employés à porter les nouvelles dans la baie de Naples.
De là, pour récompenser ses services, on le fit passer comme premier lieutenant sur la frégate l’Aurore qui était chargée de couper les vivres à la ville de Gênes et il y resta jusqu'à la paix qui ne fut conclue que longtemps après.
Comme j'ai bien gardé le souvenir de son retour à la maison!
Bien qu'il y ait de cela quarante-huit ans aujourd'hui, je le vois plus distinctement que les incidents de la semaine dernière, car la mémoire du vieillard est comme des lunettes, où l'on voit nettement les objets éloignés et confusément ceux qui sont tout près.
Ma mère avait été prise de tremblements dès qu'arriva à nos oreilles le bruit des préliminaires, car elle savait qu'il pouvait venir aussi vite que sa lettre.
Elle parla peu, mais elle me rendit la vie bien triste par ses continuelles exhortations à me tenir bien propre, bien mis. Et au moindre bruit de roues, ses regards se tournaient vers la porte, et ses mains allaient lisser sa jolie chevelure noire.
Elle avait brodé un «Soyez le bienvenu» en lettres blanches sur fond bleu, entre deux ancres rouges; elle le destinait à le suspendre entre les deux massifs de lauriers qui flanquaient la porte du cottage.
Il n'était pas encore sorti de la Méditerranée que ce travail était achevé. Tous les matins, elle allait voir s'il était monté et prêt à être accroché.
Mais il s'écoula un délai pénible avant la ratification de la paix et ce ne fut qu'en avril de l'année suivante qu'arriva le grand jour.
Il avait plu tout le matin, je m'en souviens. Une fine pluie de printemps avait fait monter de la terre brune un riche parfum et avait fouetté de sa douce chanson les noyers en bourgeons derrière notre cottage.
Le soleil s'était montré dans l'après-midi.
J'étais descendu avec ma ligne à pêche, car j'avais promis à Jim de l’accompagner au ruisseau du moulin, quand tout à coup, j'aperçus devant la porte une chaise de poste et deux chevaux fumants.
La portière était ouverte et j'y voyais la jupe noire de ma mère et ses petits pieds qui dépassaient. Elle avait pour ceinture deux bras vêtus de bleu et le reste de son corps disparaissait dans l'intérieur.
Alors je courus à la recherche de la devise. Je l'épinglai sur les massifs, ainsi que nous en étions convenus et quand ce fut fini, je vis les jupons et les pieds et les bras bleus toujours dans la même position.
— Voici Rod, dit enfin ma mère qui se dégagea et remit pied à terre. Roddy, mon chéri, voici votre père.
Je vis la figure rouge et les bons yeux bleus qui me regardaient.
— Ah! Roddy, mon garçon, vous n'étiez qu'un enfant quand nous échangeâmes le dernier baiser d'adieu, mais je crois que nous aurons à vous traiter tout différemment désormais. Je suis très content, content du fond du coeur de vous revoir, mon garçon, et quant à vous, ma chérie…
Et les bras vêtus de bleu sortirent une seconde fois pendant que le jupon et les deux pieds obstruaient de nouveau la porte.
— Voilà du monde qui vient, Anson, dit ma mère en rougissant. Descendez donc et entrez avec nous.
Alors et soudain, nous fîmes tous deux la remarque que pendant tout ce temps-là, il n'avait remué que les bras et que l'une de ses jambes était restée posée sur le siège en face la chaise.
— Oh! Anson! Anson! s'écria-t-elle.
— Peuh! dit-il en prenant son genou entre les mains et le soulevant, ce n'est que l'os de ma jambe. On me l'a cassé dans la baie, mais le chirurgien l'a repêché, mis entre des éclisses, il est resté tout de même un peu de travers. Ah! quel coeur tendre elle a! Dieu me bénisse, elle est passée du rouge à la pâleur! Vous pouvez bien voir par vous-même que ce n'est rien.
Tout en parlant, il sortit vivement, sautant sur une jambe et s'aidant d'une canne, il parcourut l'allée, passa sous la devise qui ornait les lauriers et de là franchit le seuil de sa demeure pour la première fois depuis cinq ans.
Lorsque le postillon et moi nous eûmes transporté à l'intérieur le coffre de marin et les deux sacs de voyage en toile, je le retrouvai assis dans son fauteuil près de la fenêtre, vêtu de son vieil habit bleu, déteint par les intempéries.
Ma mère pleurait en regardant sa pauvre jambe et il lui caressait la chevelure de sa main brunie. Il passa l'autre main autour de ma taille et m'attira près de son siège.
— Maintenant que nous avons la paix, je peux me reposer et me refaire jusqu'à ce que le roi Georges ait de nouveau besoin de moi, dit-il.
Il y avait une caronade qui roulait à la dérive sur le pont alors qu'il soufflait une brise de drisse par une grosse mer. Avant qu'on eût pu l'amarrer, elle m'avait serré contre le mât.
— Ah! ah! dit-il en jetant un regard circulaire sur les murs, voilà toutes mes vieilles curiosités, les mêmes qu'autrefois, la corne de narval de l'océan Arctique, et le poisson-soufflet des Moluques, et les avirons des Fidgi, et la gravure du Ça ira poursuivi par Lord Hotham. Et vous voilà aussi, Mary et vous Roddy, et bonne chance à la caronade à qui je dois d'être revenu dans un port aussi confortable, sans avoir à craindre un ordre d'embarquement.
Ma mère mit à portée de sa main sa longue pipe et son tabac, de telle sorte qu'il pût l'allumer facilement, et rester assis, portant son regard tantôt sur elle, tantôt sur moi, et recommençant ensuite comme s'il ne pouvait se rassasier de nous voir.
Si jeune que je fusse, je compris que c'était le moment auquel il avait rêvé pendant bien des heures de garde solitaire et que l'espérance de goûter pareille joie l'avait soutenu dans bien des instants pénibles.
Parfois, il touchait de sa main l'un de nous, puis l'autre.
Il restait ainsi immobile, l'âme trop pleine pour pouvoir parler, pendant que l'ombre se faisait peu à peu dans la petite chambre et que l'on voyait de la lumière apparaître aux fenêtres de l'auberge à travers l'obscurité.
Puis, quand ma mère eut allumé nos lampes, elle se mit soudain à genoux et lui aussi, mettant de son côté un genou en terre, ils s'unirent en une commune prière pour remercier Dieu de ses nombreuses faveurs.
Quand je me rappelle mes parents tels qu'ils étaient en ce temps- là, c'est ce moment de leur vie qui se présente avec le plus de clarté à mon esprit, c'est la douce figure de ma mère toute brillante de larmes, avec ses veux bleus dirigés vers le plafond noirci de fumée.
Je me rappelle comme, dans la ferveur de sa prière, mon père balançait sa pipe fumante, ce qui me faisait sourire, tout en ayant une larme aux yeux.
— Roddy, mon garçon, dit-il après le souper, voilà que vous commencez à devenir un homme, maintenant. J'espère que vous allez vous mettre à la mer, comme l'ont fait tous les vôtres. Vous êtes assez grand pour passer un poignard dans votre ceinture.
— Et me laisser sans enfant comme j'ai été sans époux?
— Bah! dit-il, nous avons encore le temps, car on tient plus à supprimer des emplois qu'à remplir ceux qui sont vacants, maintenant que la paix est venue. Mais je n'ai jamais vu, jusqu'à présent, à quoi vous a servi votre séjour à l'école, Roddy. Vous y avez passé beaucoup plus de temps que moi, mais je me crois néanmoins en mesure de vous mettre à l'épreuve. Avez-vous appris l'Histoire?
— Oui, père, dis-je avec quelque confiance.
— Alors, combien y avait-il de vaisseaux de ligne à la bataille de Camperdown?
Il hocha la tête d'un air grave, en s'apercevant que j'étais hors d'état de lui répondre.