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Jim Harrison, boxeur

Front matter (continued 4)

Reading edition

— Altesse Royale et gentlemen, voici en peu de mots les conditions. Mon homme, Wilson le Crabe, de Gloucester, qui ne s'est jamais battu pour un prix, s'engage à une rencontre qui aura lieu le 18 mai de la présente année avec tout homme, quel que soit son poids, qui aura été choisi par Sir Charles Tregellis. Le choix de Sir Charles Tregellis est limité à un homme au-dessous de vingt ans ou au-dessus de trente-cinq de manière à exclure Belcher et les autres candidats aux honneurs du championnat. Les enjeux sont de deux mille livres contre mille livres. Deux cents livres seront payées par le gagnant à son homme. Qui se dédira, paiera. C'était chose curieuse que de voir avec quelle gravité tous ces gens-là, boxeurs et amateurs, penchaient la tête et jugeaient les conditions du match.

— On m'apprend, dit Sir John Lade, que Wilson le Crabe est âgé de vingt-trois ans, et que, sans avoir jamais disputé de prix dans un combat régulier, sur le ring public, il n'en a pas moins concouru pour des enjeux, dans l'enceinte des cordes, en maintes occasions.

— Je l'y ai vu six ou sept fois, dit Belcher.

— C'est précisément pour ce motif, Sir John, que je mise à deux contre un en sa faveur.

— Puis-je demander, dit le Prince, quels sont au juste la taille et le poids de Wilson?

— Altesse royale, c'est cinq pieds onze pouces et treize stone dix.

— Voila une taille et un poids qui suffisent de reste pour n'importe quel bipède, dit Jackson au milieu des murmures approbateurs des professionnels.

— Lisez les règles du combat, Sir Lothian.

— Le combat aura lieu le mardi 18 mai, à dix heures du matin, dans un endroit qui sera fixé postérieurement. Le ring sera un carré de vingt pieds de côté. Ni l’un ni l'autre des combattants ne se retirera à moins d'un coup décisif reconnu pour tel par les arbitres. Ceux-ci seront au nombre de trois, ils seront choisis sur le terrain, savoir deux pour les cas ordinaires, et un pour les départager. Cela est-il conforme à vos désirs, Sir Charles?

Mon oncle acquiesça d'un signe de tête.

— Avez-vous quelque chose à dire, Wilson?

Le jeune pugiliste, qui était d'une structure singulière dans sa maigreur efflanquée, avec une figure accidentée, osseuse, passa ses doigts dans sa chevelure coupée court.

— Si ça vous plaît, monsieur, dit-il avec le léger zézaiement des campagnards de l'Ouest, un ring de vingt pieds de côté, c'est un peu étroit pour un homme de treize stone.

Nouveau murmure d'approbation parmi les professionnels.

— Combien vous faudrait-il, Wilson?

— Vingt-quatre, Sir Lothian.

— Avez-vous quelque objection, Sir Charles?

— Aucune.

— Avez-vous encore quelque chose à demander, Wilson?

— Si ça vous plaît, monsieur, je ne serais pas fâché de savoir avec qui je vais me battre.

— À ce que je vois, vous n'avez pas encore officiellement désigné votre champion, Sir Charles.

— J'ai l'intention de ne le faire que le matin même du combat. Je crois que le texte même de notre pari me reconnaît ce droit.

— Certainement, vous pouvez en faire usage.

— C'est mon intention et je serais immensément obligé envers Mr Berkeley Craven, s'il voulait bien accepter le dépôt des enjeux.

Ce gentleman s'étant empressé de donner son consentement, toutes les formalités que comportaient ces modestes tournois furent accomplies.

Et alors, ces hommes sanguins, vigoureux, étant échauffés par le vin, échangeaient des regards de colère d'un bord à l'autre des tables.

La lumière pénétrant à travers les spirales grises de la fumée du tabac éclairait les figures sauvages, anguleuses des Juifs et les faces rougies des rudes Saxons. La vieille querelle qui s'était jadis élevée pour savoir si Jackson avait commis ou non un acte déloyal en prenant Mendoza par les cheveux lors de sa lutte à Hornchurch, se ranima de nouveau.

Sam le Hollandais jeta un shilling sur la table et offrit de se battre contre la gloire de Westminster, si celui-ci osait soutenir que Mendoza avait été vaincu loyalement.

Joe Berks, qui était devenu de plus en plus bruyant et agressif à mesure que la soirée s'avançait, tenta de monter sur la table, en proférant d'horribles blasphèmes, pour en venir aux mains avec un vieux Juif nommé Yussef le batailleur, qui s'était lancé à corps perdu dans la discussion.

Il n'en eût pas fallu beaucoup plus pour que le souper se terminât par une bataille générale et acharnée et ce ne fut que grâce aux efforts de Jackson, de Belcher et d'Harrison et d'autres hommes plus froids, plus rassis, que nous n'assistâmes pas à une mêlée. Alors, cette question une fois écartée, surgit à la place celle des prétentions rivales pour les championnats de différents poids.

Des propos encolérés furent de nouveau échangés. Des défis étaient dans l'air.

Il n'y avait pas de limite précise entre les poids légers, moyens et lourds et, cependant, c'était une affaire importante, pour le classement d'un boxeur de savoir s'il serait coté comme le plus lourd des poids légers, ou le plus léger des poids lourds.

L'un se posait comme le champion de dix stone; l'autre était prêt à accepter n'importe quel match à onze stone, mais se refusait à aller jusqu'à douze, ce qui aurait eu pour résultat de le mettre aux prises avec l'invincible Jem Belcher.

Faulkner se donnait comme le champion des vétérans, et l'on entendit même résonner à travers le tumulte le singulier coup de cloche du vieux Buckhorse, déclarant qu'il portait un défi à n'importe quel boxeur ayant plus de quatre-vingts ans et pesant moins de sept stone.

Mais malgré ces éclaircies, il y avait de l'orage dans l'air. Le champion Harrison venait de me dire tout bas qu'il était absolument certain que nous n'arriverions jamais au bout de la soirée sans désagréments. Il m'avait conseillé, dans le cas où la chose prendrait une mauvaise tournure, de me réfugier sous la table, quand le maître de l'auberge entra d'un pas pressé et remit un billet à mon oncle.

Celui-ci le lut et le fit passer au Prince qui le lui rendit en relevant les sourcils et en faisant un geste de surprise.

Alors, mon oncle se leva, tenant le bout de papier et le sourire aux lèvres: — Gentlemen, dit-il, il y a en bas un étranger qui attend et exprime le désir d'engager un combat décisif avec le meilleur boxeur qu'il y ait dans la salle.

XI — LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES

Cette annonce concise fut suivie d'un moment de surprise silencieuse puis d'un éclat de rire général.

On pouvait argumenter pour savoir quel était le champion pour chaque poids, mais il était absolument certain que les champions de tous les poids se trouvaient assis autour des tables. Un défi assez audacieux pour s'adresser à tous, sans exception, sans distinction de poids ou d'âge était de nature telle qu'on ne pouvait y voir qu'une farce, mais c'était une farce qui pouvait coûter cher au plaisant.

— Est-ce pour tout de bon? demanda mon oncle.

— Oui, sir Charles, répondit l'hôtelier. L'homme attend en bas.

— C'est un chevreau, crièrent plusieurs boxeurs, quelque gamin qui nous fait poser.

— Ne le croyez pas, répondit l'hôtelier. C'est un Corinthien à la dernière mode, à en juger par son habillement, et il parle sérieusement ou je ne me connais pas en hommes.

Mon oncle s'entretint quelques instants à voix basse avec le Prince de Galles.

— Eh bien! gentlemen, dit-il ensuite, la nuit n'est pas très avancée et s'il y a dans la compagnie quelqu'un qui désire montrer son talent, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion. — Quel est son poids, Bill? demanda Jem Belcher.

— Il a près de six pieds et je le classerai dans les treize stone quand il sera déshabillé.

— Poids lourd. Qui est-ce qui le prend? s'écria Jackson.

Tout le monde en voulait, depuis les hommes de neuf stone jusqu'à Sam le Hollandais.

La salle retentissait de cris enroués, des propos de ceux qui se prétendaient qualifiés pour ce choix.

Une bataille, alors qu'ils étaient échauffés par le vin et mûrs pour en découdre, et surtout une bataille devant une société aussi choisie, devant le Prince lui-même, c'était une chance qui ne se présentait pas souvent à eux.

Seuls, Jackson, Belcher, Mendoza et quelques autres anciens et des plus fameux gardaient le silence, jugeant au-dessous de leur dignité d'accepter un engagement ainsi improvisé.

— Eh bien! mais vous ne pouvez pas vous battre tous avec lui, remarqua Jackson, quand la confusion des langues se fut apaisée: C'est au président de choisir.

— Votre Altesse Royale a peut-être un champion en vue, demanda mon oncle.

— Par Jupiter, dit le Prince dont la figure devenait plus rouge et les yeux de plus en plus ternes, je me présenterais moi-même si ma position était différente. Vous m'avez vu avec les gants Jackson. Vous connaissez ma forme?

— J'ai vu Votre Altesse Royale, dit Jackson en bon courtisan, et j'ai senti les coups de Votre Altesse Royale.

— Peut-être Jem Belcher consentirait-il à nous donner une séance.

Belcher secoua sa belle tête en souriant.

— Voici mon frère Tom ici présent qui n'a jamais saigné à Londres. Il ferait un match plus équitable.

— Qu'on me le donne à moi, hurla Joe Berks. J'ai attendu tout ce soir une affaire et je me battrai contre quiconque cherchera à prendre ma place. Ce gibier-là, c'est pour moi, mes maîtres. Laissez-le-moi si vous tenez à voir comment on prépare une tête de veau. Si vous faites passer Tom Belcher avant moi, je me battrai avec Tom Belcher et après, avec Jem Belcher ou Bill Belcher ou tous les Belcher qui ont pu venir de Bristol.

Il était clair que Berks s'était mis dans un état tel qu'il fallait qu'il se battît avec quelqu'un.

Sa figure grossière était tendue.

Les veines faisaient saillie sur son front bas. Ses méchants yeux gris se portaient malignement sur un homme, puis sur un autre, en quête d'une querelle.

Ses grosses mains rouges étaient serrées en poings noueux. Il en brandit un d'un air menaçant tout en promenant autour des tables son regard d'ivrogne.

— Je suppose, gentlemen, que vous serez comme moi d'avis que Joe Berks ne s'en trouvera que mieux, s'il se donne un peu d'air frais et d'exercice, dit mon oncle. Avec le concours de Son Altesse Royale et de la compagnie, je le désignerai comme notre champion en cette occasion.

— Vous me faites grand honneur, s'écria l'individu qui se leva en chancelant et commença à ôter son habit. Si je ne l'avale pas en cinq minutes, puissé-je ne jamais revoir le Shroshire.

— Un instant, Berks, crièrent plusieurs amateurs. Dans quel endroit la lutte aura-t-elle lieu?

— Où vous voudrez, mes maîtres, je me battrai dans la fosse d'un scieur de long ou sur le dessus d'une diligence, comme vous voudrez. Mettez-nous pied contre pied et je me charge du reste.

— Ils ne peuvent passe battre ici, au milieu de cet encombrement. Où donc aller? dit mon oncle.

— Sur mon âme, Tregellis, s'écria le Prince, je crois que notre ami l'inconnu aurait son avis à donner sur l'affaire. Ce serait lui manquer complètement d'égards que de ne pas lui laisser le choix des conditions.

— Vous avez raison, Sir, il faut le faire monter.

— Voilà qui est bien facile, car il franchit justement le seuil.

Je jetai un regard autour de moi et j'aperçus un jeune homme de haute taille, fort bien vêtu, couvert d'un grand manteau de voyage de couleur brune et coiffé d'un chapeau de feutre noir.

Une seconde après, il se tourna et je saisis convulsivement le bras du champion Harrison.

— Harrison, fis-je d'une voix haletante, c'est le petit Jim.

Et cependant dès le premier moment, il m'était venu à l'esprit que la chose était possible, qu'elle était même probable.

Je crois qu'elle s'était également présentée à l'esprit d'Harrison, car je remarquai une expression sérieuse, puis agitée sur sa physionomie, dès qu'il fut question d'un inconnu qui était en bas.

En ce moment, dès que se fut calmé le murmure de surprise et d'admiration causé par la figure et la tournure de Jim, Harrison se leva en gesticulant avec véhémence.

— C'est mon neveu Jim, gentlemen, cria-t-il. Il n'a pas vingt ans, et s'il est ici, je n'y suis pour rien.

— Laissez-le tranquille, Harrison, s'écria Jackson. Il est assez grand pour répondre lui-même.

— Cette affaire est allée assez loin, dit mon oncle. Harrison, je crois que vous êtes trop bon sportsman pour vous opposer à ce que votre neveu prouve qu'il tient de son oncle.

— Il est bien différent de moi, s'écria Harrison au comble de l'embarras. Mais je vais vous dire, gentlemen, ce que je puis faire. J'avais décidé de ne plus remettre les pieds dans un ring. Je me mesurerai volontiers avec Joe Berks, rien que pour divertir un instant la société.

Le petit Jim s'avança et posa la main sur l'épaule du champion.

— Il le faut, oncle, dit-il à mi-voix mais de façon que je l'entendis, je suis fâché d'aller contre vos désirs, mais mon parti est pris, et j'irai jusqu'au bout.

Harrison secoua ses vastes épaules.

— Jim, Jim, vous ne vous doutez pas de ce que vous faites. Mais je vous ai déjà entendu tenir ce langage et je sais que cela finit toujours par ce qui vous plaît.

— J'espère, Harrison, que vous avez renoncé à votre opposition? demanda mon oncle.

— Puis-je prendre sa place?

— Vous ne voudriez pas qu'on dise que j'ai porté un défi et que j'ai laissé à un autre le soin de le tenir? dit tout bas Jim. C'est mon unique chance. Au nom du ciel, ne vous mettez pas en travers de ma route.

La large figure, ordinairement impassible, du forgeron était bouleversée par la lutte des émotions contradictoires.

À la fin, il abattit brusquement son poing sur la table.

— Ce n'est point ma faute, s'écria-t-il, ça devait arriver et c'est arrivé. Jim, au nom du ciel, mon garçon, rappelez-vous vos distances et tenez-vous à bonne portée d'un homme qui pourrait vous rendre seize livres.

— J'étais certain qu'Harrison ne s'obstinerait pas quand il s'agit de sport, dit mon oncle. Nous sommes heureux que vous soyez venu, car nous pourrons nous entendre et prendre les arrangements nécessaires en vue de votre défi si digne d'un sportsman.

— Contre qui vais-je me battre? dit Jim en jetant un regard sur toutes les personnes présentes qui étaient toutes debout en ce moment.

— Jeune homme, vous verrez à qui vous avez affaire, avant que la partie soit engagée à fond, cria Berks en se frayant passage par des poussées inégales à travers la foule. Vous aurez besoin d'un ami pour jurer qu’il vous reconnaît avant que j'aie fini, voyez- vous?

Jim le toisa et le dégoût se peignit sur tous les traits de sa figure.

— Assurément, vous n'allez pas me mettre aux prises avec un homme ivre? dit-il. Où est Jem Belcher?

— Me voici, jeune homme.

— Je serais heureux de m'essayer avec vous, si je le puis.

— Mon garçon, il faut percer par degrés jusqu'à moi. On ne monte pas d'un bond d'un bout à l'autre de l'échelle, on la gravit échelon par échelon. Montrez-vous digne d'être un adversaire pour moi, et je vous donnerai votre tour.

— Je vous suis fort obligé.

— Et votre air me plaît, je vous veux du bien, dit Belcher en lui tendant la main.

Ils étaient assez semblables entre eux, tant de figure que de proportions, à cela près que le champion de Bristol avait quelques années de plus.

Il s'éleva un murmure d'admiration quand on vit côte à côte ces deux corps de haute taille, sveltes, et ces traits aux angles vifs et bien marqués.

— Avez-vous fait choix de quelque endroit pour le combat? demanda mon oncle.

— Je m'en rapporte à vous, monsieur, dit Jim.

— Pourquoi n'irait-on pas à Five's Court? suggéra sir John.

— Soit, allons à Five's Court.

Mais cela ne faisait pas du tout le compte de l'hôtelier. Il voyait dans cet heureux incident l'occasion de moissonner une récolte nouvelle dans les poches de la dépensière compagnie.

— Si vous le voulez bien, s'écria-t-il, il n'est pas nécessaire d'aller aussi loin. Mon hangar à voitures derrière la cour est vide et vous ne trouverez jamais d'endroit plus favorable pour se cogner.

Une exclamation unanime s'éleva en faveur du hangar à voitures et ceux qui étaient près de la porte s'esquivèrent en toute hâte dans l'espoir de s'emparer des meilleures places.

Mon gros voisin, Bill War, tira Harrison à l'écart.

— J'empêcherais ça, si j'étais à votre place.

— Si je le pouvais, je le ferais. Je ne désire pas du tout qu'il se batte. Mais, quand il s'est mis quelque chose en tête il est impossible de le lui ôter.

Tous les combats qu'avait livrés le pugiliste, si on les avait mis ensemble, ne l'auraient pas mis dans une semblable agitation.

— Alors chargez-vous de lui et prenez l'éponge, quand les choses commenceront à tourner mal. Vous connaissez le record de Joe Berks?

— Il a commencé depuis mon départ.

— Eh bien! C'est une terreur. Il n'y a que Belcher qui puisse venir à bout de lui. Vous voyez vous-même l'homme: six pieds et quatorze stone. Avec cela, le diable au corps. Belcher l’a battu deux fois, mais la seconde il lui a fallu se donner bien du mal.

— Bon, bon, il nous faut en passer par là. Vous n'avez pas vu le petit Jim sortir ses muscles. Sans quoi, vous auriez meilleure opinion de ses chances. Il n'avait guère que seize ans quand il rossa le Coq des Dunes du Sud, et depuis, il a fait bien du chemin.

La compagnie sortait à flots par la porte et descendait à grand bruit les marches.

Nous nous mêlâmes donc au courant.

Il tombait une pluie fine et les lumières jaunes des fenêtres faisaient reluire le pavage en cailloux de la cour.

Comme il faisait bon respirer cet air frais et humide, en sortant de l'atmosphère empestée de la salle du souper. À l'autre bout de la cour, s'ouvrait une large porte qui se dessinait vivement à la lumière des lanternes de l'intérieur.

Par cette porte entra le flot des amateurs et des combattants qui se bousculaient dans leur empressement, pour se placer au premier rang.

De mon côté, avec ma taille plutôt petite, je n'aurais rien vu, si je n'avais rencontré un seau retourné sur lequel je me plantai en m'adossant au mur.

La pièce était vaste avec un plancher en bois et une ouverture en carré dans la toiture. Cette ouverture était festonnée de têtes, celles des palefreniers et des garçons d'écurie qui regardaient de la chambre aux harnais, située au-dessus.

Une lampe de voiture était suspendue à chaque coin et une très grosse lanterne d'écurie pendait au bout d'une corde attachée à une maîtresse poutre.

Un rouleau de cordage avait été apporté et quatre hommes, sous la direction de Jackson, avaient été postés pour le tenir.

— Quel espace leur donnez-vous? demanda mon oncle.

— Vingt-quatre pieds, car ils sont tous deux fort grands, Monsieur.

— Très bien. Et une demi-minute après chaque round, je suppose. Je serai un des arbitres, si Sir Lothian Hume veut être l'autre et vous Jackson, vous tiendrez la montre et vous servirez d'arbitre suprême.

Tous les préparatifs furent faits avec autant de célérité que d'exactitude par ces hommes expérimentés.

Mendoza et Sam le Hollandais furent chargés de Berks. Petit Jim fut confié aux soins de Belcher et de Jack Harrison.

Les éponges, les serviettes et une vessie pleine de brandy furent passées de mains en mains, pour être mises à la disposition des seconds.

— Voici votre homme, s'écria Belcher. Arrivez, Berks, ou bien nous allons vous chercher.

Jim parut dans le ring, nu jusqu'à la ceinture, un foulard de couleur noué autour de la taille.

Un cri d'admiration échappa aux spectateurs quand ils virent les belles lignes de son corps, et je criai comme les autres.

Il avait les épaules plutôt tombantes que massives, mais il avait les muscles à la bonne place, faisant des ondulations longues et douces, du cou à l'épaule, et de l'épaule au coude.

Son travail à l'enclume avait donné à ses bras leur plus haut degré de développement.

La vie salubre de la campagne avait revêtu d'un luisant brillant sa peau d'ivoire qui reflétait la lumière des lampes.

Son expression indiquait un grand entrain, la confiance. Il avait cette sorte de demi-sourire farouche que je lui avais vu bien des fois dans le cours de notre adolescence et qui indiquait, sans l’ombre d'un doute pour moi, la détermination d'un orgueil dur comme fer. Il perdrait connaissance, longtemps avant que le courage l’abandonnât.

Pendant ce temps, Joe Berks s'était avancé d'un air fanfaron et s'était arrêté les bras croisés entre ses seconds, dans l'angle opposé.

Son expression n'avait rien de la hâte, de l'ardeur de son adversaire et sa peau d'un blanc mat, aux plis profonds sur la poitrine et sur les côtes, prouvait, même à des yeux inexpérimentés, comme les miens, qu'il n'était pas un boxeur manquant d'entraînement.

Certes une vie passée à boire des petits verres et à se donner du bon temps l'avait rendu bouffi et lourd.

D'autre part, il était fameux par son adresse, par la force de son coup, de sorte que même devant la supériorité de l'âge et de la condition, les paris furent à trois contre un en sa faveur.

Sa figure charnue, rasée de près, exprimait la férocité autant que le courage.

Il restait immobile, fixant méchamment Jim de ses petits yeux injectés de sang, portant un peu en avant ses larges épaules, comme un mâtin farouche tire sur sa chaîne.

Le brouhaha des paris s'était augmenté, couvrant tous les autres bruits. Les hommes se jetaient leurs appréciations d'un côté à l'autre du hangar, agitaient les mains en l'air pour attirer l'attention ou pour faire signe qu'ils acceptaient un pari.

Sir John Lade, debout au premier rang, criait les sommes tenues contre Jim et les évaluait libéralement avec ceux qui jugeaient d'après l'apparence de l'inconnu. — J'ai vu Berks se battre, disait-il à l'honorable Berkeley Craven. Ce n'est pas un blanc bec de campagnard qui battra un homme possesseur d'un pareil record.

— Il se peut que ce soit un blanc bec de campagnard, dit l'autre, mais on m'a tenu pour un bon juge en fait de bipèdes ou de quadrupèdes et je vous le dis, Sir John, je n'ai jamais vu de ma vie homme qui parût mieux en forme. Pariez-vous toujours contre moi?

— Trois contre un.

— Chaque unité compte pour cent livres.

— Très bien, Craven! les voilà partis. Berks! Berks! Bravo! Berks! Bravo! Je crois bien Berkeley que j'aurai à vous faire verser ces cent livres.

Les deux hommes s'étaient mis debout face-à-face, l'un aussi léger qu'une chèvre, avec son bras gauche bien en dehors, et le bras droit en travers du bas de sa poitrine, tandis que Berks tenait les deux bras à demi ployés et les pieds presque sur la même ligne, de façon à pouvoir porter en arrière l'un ou l'autre.

Pendant une minute, ils se regardèrent.

Puis Berks baissant la tête et lançant un coup de sa façon qui était de passer sa main par-dessus celle de l'autre, poussa brusquement Jim dans son coin.

Ce fut une glissade en arrière plutôt qu'un Knock-down mais on vit un mince filet de sang couler au coin de la bouche de Jim.

En un instant, les seconds prirent leurs hommes et les entraînèrent dans leur coin.

— Vous est-il égal de doubler notre enjeu? dit Berkeley Craven, qui allongeait le cou pour apercevoir Jim.

— Quatre contre un sur Berks! Quatre contre un sur Berks! crièrent les gens du ring.

— L'inégalité s'est accrue, comme vous voyez. Tenez-vous quatre contre un en centaines?

— Parfaitement, Sir John!

— On dirait que vous comptez davantage sur lui, maintenant qu'il a eu un Knock-down.

—Il a été bousculé par un coup, mais il a paré tous ceux qui lui ont été portés et je trouve qu'il avait une mine à mon gré quand il s'est relevé.

— Bon! Moi j'en tiens pour le vieux boxeur. Les voici de nouveau. Il a appris un joli jeu, et il se couvre bien, mais ce n'est pas toujours celui qui a les meilleures apparences qui gagne.

Ils étaient aux prises pour la seconde fois et je trépignais d'agitation sur mon seau.

Il était évident que Berks prétendait l'emporter de haute lutte, tandis que Jim, conseillé par les deux hommes les plus expérimentés de l'Angleterre, comprenait fort bien que la tactique la plus sûre consistait à laisser le coquin gaspiller sa force et son souffle en pure perte.

Il y avait quelque chose d'horrible dans l'énergie que mettait Berks à lancer ses coups et à accompagner chaque coup d'un grognement sourd.

Après chacun d'eux, je regardais Jim comme j'aurais regardé un navire échoué sur la plage du Sussex, après chaque vague succédant à une autre vague, qui venait de monter en grondant et chaque fois je m'attendais à le revoir cruellement abîmé.

Mais la lumière de la lanterne me montrait chaque fois la figure aux traits fins de l'adolescent, avec la même expression alerte, les yeux bien ouverts, la bouche serrée, pendant qu'il recevait les coups sur l’avant-bras ou que, baissant subitement la tête, il les laissait passer en sifflant par-dessus son épaule.

Mais Berks avait autant de ruse que de violence.

Graduellement, il fit reculer Jim dans un angle du carré de cordes, d'où il lui était impossible de s'échapper et dès qu'il l'y eut enfermé, il se jeta sur lui comme un tigre.

Ce qui se passa alors dura si peu de temps, que je ne saurais le détailler dans son ordre, mais je vis Jim se baisser rapidement sous les deux bras lancés à toute volée. En même temps, j'entendis un bruit sec, sonore, et je vis Jim danser au centre du ring, Berks gisant sur le côté, une main sur un oeil.

Quelles clameurs! Les professionnels, les Corinthiens, le Prince, les valets d'écurie, l'hôtelier, tout le monde criait à tue-tête.

Le vieux Buckhorse sautillait près de moi, sur une caisse, et de sa voix criarde, piaillait des critiques et des conseils en un jargon de ring étrange et vieilli que personne ne comprenait.

Ses yeux éteints brillaient. Sa face parcheminée frémissait d'excitation et son bruit musical de cloche domina le vacarme.

Les deux hommes furent entraînés vivement dans leurs coins.

Un des seconds les épongeait tandis que l'autre agitait une serviette, devant leur figure. Eux-mêmes, les bras ballants, les jambes allongées, absorbaient autant d'air que leurs poumons pouvaient en contenir pendant le court intervalle qui leur était accordé.

— Que pensez-vous de votre blanc bec campagnard? cria Craven triomphant. Avez-vous jamais rien vu de plus magistral?

— Ce n'est certes point un Jeannot, dit Sir John en hochant la tête. À combien tenez-vous pour Berks, Lord Sele?

— À deux contre un.

— Je vous le prends à cent par unité.

— Voilà Sir John qui se couvre, s'écria mon oncle, en se retournant vers nous avec un sourire.

— Allez! dit Jackson.

Ce round-là fut notablement plus court que le précédent.

Évidemment, Berks avait reçu la recommandation d'engager la lutte de près à tout prix, pour profiter de l'avantage que lui donnait sa supériorité de poids, avant que l'avantage que donnait à son adversaire sa supériorité de forme pût faire son effet.

D'autre part, Jim, après ce qui s'était passé dans le dernier round, était moins disposé à faire de grands efforts pour le tenir à distance d'une longueur de bras.

Il visa à la tête de Berks qui se lançait à fond, le manqua et reçut à rebours un violent coup en plein corps, qui lui imprima sur les côtes, en haut, la marque en rouge de quatre phalanges.

Comme ils se rapprochaient, Jim saisit à l'instant sous son bras la tête sphérique de son adversaire et y appliqua deux coups du bras ployé, mais grâce à son poids le professionnel le fit sauter par-dessus lui et tous deux roulèrent à terre, côte à côte, essoufflés.

Mais Jim se releva d'un bond et se rendit dans son coin, tandis que Berks, étourdi par ses excès de ce soir, se dirigeait vers son siège en s'appuyant d'un bras sur Mendoza et de l'autre sur Sam le Hollandais.

— Soufflets de forge à raccommoder, s'écria Jem Belcher. Et maintenant qui tient quatre contre un?

— Donnez-nous le temps d'ôter le couvercle de notre poivrière, dit Mendoza. Nous entendons qu'il y en ait pour la nuit.

— Voilà qui en a bien l'air! dit Jack Harrison. Il a déjà un oeil de fermé. Je tiens un contre un que mon garçon gagne.

— Combien? crièrent plusieurs voix.

— Deux livres quatre shillings trois pence, dit Harrison comptant tout ce qu'il possédait en ce monde.

Jackson cria une fois de plus. — Allez!

Tous deux furent d'un bond à la marque, Jim avec autant de ressort et de confiance et Berks avec un ricanement fixé sur sa face de bouledogue et un éclair de féroce malice dans l'oeil qui pouvait lui servir.

Sa demi-minute ne lui avait pas rendu tout son souffle et sa vaste poitrine velue se soulevait, s'abaissant avec un halètement rapide, bruyant comme celui d'un chien courant qui n'en peut plus.

— Allez-y, mon garçon, bourrez-le sans relâche, hurlèrent Belcher et Harrison.

— Ménagez votre souffle, Berks! Ménagez votre souffle, criaient les Juifs.

Ainsi donc nous assistâmes à un renversement de tactique, car cette fois c'était Jim qui se lançait avec toute la vigueur de la jeunesse, avec une énergie que rien n'avait entamée, tandis que Berks, le sauvage, payait à la nature la dette qu'il avait contractée, en l'outrageant tant de fois.

Il ouvrait la bouche. Il avait des gargouillements dans la gorge, sa figure s'empourprait dans les efforts qu'il faisait pour respirer tout en étendant son long bras gauche et reployant son bras droit en travers, pour parer les coups de son nerveux antagoniste.

— Laissez-vous tomber quand il frappera, cria Mendoza. Laissez- vous tomber et prenez un instant de repos.

Mais il n'y avait pas de sournoiserie ni de changement dans le jeu de Berks. Il avait toujours été une courageuse brute qui dédaignait de s'effacer devant un adversaire, tant qu'il pouvait tenir sur ses jambes.

Il tint Jim à distance avec ses longs bras et si bien que Jim bondit autour de lui pour trouver une ouverture, il était arrêté comme s'il avait eu devant une barre de fer de quarante pouces.

Maintenant, chaque instant gagné était un avantage pour Berks.

Déjà il respirait plus librement et la teinte bleuâtre s'effaçait sur sa figure.

Jim devinait que les chances d'une prompte victoire allaient lui glisser entre les doigts. Il revint, il multiplia ses attaques rapides comme l'éclair, sans pouvoir vaincre la résistance passive que lui opposait le professionnel expérimenté.

C'était alors que la science du ring trouvait son application. Heureusement pour Jim, il avait derrière lui deux maîtres de cette science.

— Portez votre gauche sur sa marque, mon garçon, et visez à la tête avec le droit, crièrent-ils.

Jim entendit et agit à l'instant.

— Pan!

Son poing gauche arriva juste à l'endroit où la courbe des côtes de son adversaire quittait le sternum.

La violence du coup fut atténuée de moitié par le coude de Berks, mais elle eut pour résultat de lui faire porter la tête en avant.

— Pan! fit le poing droit, avec un son clair, net, d'une boule de billard qui en heurte une autre.

Berks chancela, battit l'air de ses bras, pivota et s'abattit en une vaste masse de chair sur le sol.

Ses seconds s'élancèrent aussitôt et le mirent sur son séant. Sa tête se balançait inconsciemment d'une épaule à l'autre et finit même par tomber en arrière le menton tendu vers le plafond.

Sam le Hollandais lui fourra la vessie de brandy entre les dents, pendant que Mendoza le secouait avec fureur en lui hurlant des injures aux oreilles; mais ni l'alcool ni les injures ne pouvaient le faire sortir de cette insensibilité sereine.

Le mot: «Allez!» fut prononcé au moment prescrit et les Juifs, voyant que l'affaire était finie, lâchèrent la tête de leur homme qui retomba avec bruit sur le plancher. Il y resta étendu, ses gros bras, ses fortes jambes allongés, pendant que les Corinthiens et les professionnels s'empressaient d'aller plus loin secouer la main de son vainqueur.

De mon côté, j'essayai aussi de fendre la foule, mais ce n'était pas une tâche aisée pour l'homme le plus faible qu'il y eût dans la pièce.

Tout autour de moi, des discussions animées s'engageaient entre amateurs et professionnels sur la performance de Jim et sur son avenir.

— C'est le plus beau début que j'aie jamais vu, depuis le jour où Jem Belcher se battit pour la première fois avec Paddington Jones à Wormwood Scrubbs, il y aura de cela quatre ans au dernier avril, dit Berkeley Craven. Vous lui verrez la ceinture autour du corps, avant qu'il ait vingt-cinq ans, ou je ne me connais pas en hommes.

— Cette belle figure que voila me coûte bel et bien cinq cents livres, grommelait Sir John Lade. Qui aurait cru qu'il tapait d'une façon si cruelle?

— Malgré cela, disait un autre, je suis convaincu que si Joe Berks avait été à jeun, il l'aurait mangé. En outre, le jeune gars était en plein entraînement, tandis que l'autre était prêt à éclater comme une pomme de terre trop cuite, s'il avait été touché. Je n'ai jamais vu un homme aussi mou et avec le souffle en pareille condition. Mettez les hommes à l'entraînement et votre casseur de têtes sera comme une poule devant un cheval.

Quelques-uns furent de l'avis de celui qui venait de parler. D'autres furent d'un avis contraire, de sorte qu'une discussion passionnée s'engagea autour de moi.

Pendant qu'elle marchait, le prince partit et comme à un signal donné, la majorité de la compagnie gagna la porte.

Cela me permit d'arriver enfin jusqu'au coin où Jim finissait sa toilette pendant que le champion Harrison, avec des larmes de joie sur les joues, l'aidait à remettre son pardessus.

— En quatre rounds! ne cessait-il de répéter dans une sorte d'extase. Joe Berks en quatre rounds! Et il en a fallu quatorze à Jem Belcher!

— Eh bien! Roddy, cria Jim en me tendant la main, je vous l'avais bien dit que j'irais à Londres et que je m'y ferais un nom.

— C'était splendide, Jim!

— Bon vieux Roddy! J'ai vu dans le coin votre figure, vos yeux fixés sur moi. Vous n'êtes pas changé avec tous vos beaux habits et vos vernis de Londres.

— C'est vous qui avez changé, Jim. J'ai eu de la peine à vous reconnaître quand vous êtes entré dans la salle.

— Et moi aussi, dit le forgeron. Où avez-vous pris tout ce beau plumage, Jim? Je sais pour sûr que ce n'est pas votre tante qui vous aura aidé à faire les premiers pas vers le ring et ses prix.

— Miss Hinton a été une amie pour moi, la meilleure amie que j'aie jamais eue!

— Hum! je m'en doutais, grommela le forgeron. Eh bien! Jim, je n'y suis pour rien et vous, Jim, vous aurez à me rendre témoignage sur ce point quand nous retournerons à la maison. Je ne sais pas trop ce que… Mais ce qui est fait est fait et on n'y peut plus rien… Après tout, elle est… À présent que le diable emporte ma langue maladroite.

Je ne saurais dire si c'était l'effet du vin qu'il avait bu au souper ou l'excitation que lui causait la victoire du petit Jim, mais Harrison était très agité et sa physionomie d'ordinaire placide avait une expression de trouble extrême.

Ses manières semblaient tour à tour trahir la jubilation et l'embarras.

Jim l'examinait avec curiosité et évidemment, se demandait ce qui pouvait se cacher derrière ces phrases hachées et ces longs silences.

Pendant ce temps, le hangar aux voitures avait été débarrassé.

Jem Belcher était resté à causer d'un air fort grave avec mon oncle.

— C'est parfait, Belcher, dit mon oncle, à portée de mon oreille.

— Je me ferais un vrai plaisir de m'en charger, monsieur, dit le fameux pugiliste.

Et tous deux se dirigèrent vers nous.

— Je désirais vous demander, Jim Harrison, si vous consentiriez à être mon champion dans le combat avec Wilson le Crabe, de Gloucester, dit mon oncle.

— Ce que je désire, sir Charles, c'est la chance de faire mon chemin.

— Il y a de gros enjeux, de très gros enjeux sur l’event, dit mon oncle. Vous recevrez deux cents livres si vous gagnez. Cela vous convient-il?

— Je combattrai pour l'honneur et parce que je veux qu'on m'estime digne de me mettre en ligne avec Jem Belcher.

Belcher se mit à rire de bon coeur.

— Vous prenez le chemin pour y arriver, jeune homme, dit-il, mais c'était chose assez aisée pour vous, ce soir, de battre un homme qui avait bu et qui n'était pas en forme.

— Je ne tenais pas du tout à me battre avec lui, dit Jim en rougissant.

— Oh! je sais que vous avez assez de courage pour vous battre avec n'importe quel bipède. J'en étais sûr dès que mes yeux se sont arrêtés sur vous. Mais je vous rappelle que quand vous aurez à vous battre avec Wilson, vous aurez affaire à l'homme de l'Ouest qui donne les plus belles promesses et l'homme le plus fort de l'Ouest sera sans doute l'homme le plus fort de l'Angleterre. Il a les mouvements aussi vifs et la portée de bras aussi longue que vous, et il s'entraîne jusqu'à sa demi-once de graisse. Je vous en avertis dès maintenant, voyez-vous, parce que si je dois me charger de vous…

— Vous charger de moi?

— Oui, dit mon oncle, Belcher a consenti à vous entraîner pour la prochaine lutte, si vous consentiez à l’accepter.

— Certainement, et je vous en suis très reconnaissant, dit Jim avec empressement; à moins que mon oncle ne veuille bien m'entraîner, il n'y a personne que je choisisse plus volontiers.

— Non, Jim, je resterai avec vous quelques jours, mais Belcher en sait bien plus long que moi en fait d'entraînement. Où se logera- t-on?

— Je pensais que si nous choisissions l'hôtel Georges à Crawley, ce serait plus commode pour vous. Puis, si nous avions le choix de l'emplacement, nous prendrions la dune de Crawley, car, en dehors de Molesey Hurst, ou peut-être du creux de Smitham, il n'y a guère d'endroit plus convenable pour un combat. Êtes-vous de cet avis?

— J'y adhère de tout mon coeur, dit Jim.

— Alors, vous m'appartenez à partir de cette heure, voyez-vous, dit Belcher. Vous mangerez ce que je mangerai, vous boirez ce que je boirai, vous dormirez comme moi, et vous aurez à faire tout ce qu'on vous dira de faire. Nous n'avons pas une heure à perdre, car Wilson est au demi entraînement depuis le mois dernier. Vous avez vu ce soir son verre vide.

— Jim est prêt au combat, comme il ne le sera jamais plus en sa vie, dit Harrison, mais nous irons tous deux à Crawley demain. Ainsi donc, bonsoir, Sir Charles.

— Bonne nuit, Roddy, dit Jim, vous viendrez à Crawley me voir dans mon lieu d'entraînement, n'est-ce pas?

Je lui promis avec empressement que je viendrais.

— Il faut être plus attentif, mon neveu, dit mon oncle pendant que nous roulions vers la maison dans son vis-à-vis modèle. En première jeunesse, on est quelque peu porté à se laisser diriger par son coeur, plus que par sa raison. Jim Harrison me paraît un jeune homme des plus convenables, mais après tout il est apprenti forgeron et candidat au prix du ring. Il y a un large fossé entre sa position et celle d'un de mes proches parents et vous devez lui faire sentir que vous êtes son supérieur.

— Il est le plus ancien et le plus cher ami que j'aie au monde, monsieur. Nous avons passé notre jeunesse ensemble et nous n'avons jamais eu de secret l'un pour l'autre. Quant à lui montrer que je suis son supérieur, je ne sais trop comment je pourrais faire, car je vois bien qu'il est le mien. — Hum! dit sèchement mon oncle.

Et ce fut la dernière parole qu'il m'adressa ce soir-là.

XII — LE CAFÉ FLADONG

Le petit Jim se rendit donc au Georges à Crawley pour se remettre aux soins de Jem Belcher et du champion Harrison et s'entraîner en vue de sa grande lutte avec Wilson le Crabe, de Gloucester.

Pendant ce temps, on racontait dans tous les clubs, dans tous les salons de bars comment il avait paru, à un souper de Corinthiens et battu en quatre rounds le formidable Joe Berks.

Je me rappelai cet après-midi de Friar's Oak où Jim m'avait dit qu'il se ferait un nom, et son projet s'était réalisé plutôt qu'il ne s'y était attendu, car, quelque part qu'on allât, on était certain de ne point parler autre chose que du match entre Sir Lothian Hume et Sir Charles Tregellis et des qualités des deux combattants probables.

Les paris en faveur de Wilson haussaient régulièrement, car il avait à son avoir bon nombre de combats officiels et Jim n'avait qu'une victoire.

Les connaisseurs, qui avaient vu s'exercer Wilson, étaient d'avis que la singulière tactique défensive qui lui avait valu son surnom, était très propre à déconcerter son antagoniste.

Pour la taille, la force, et la réputation d'endurance, on eût eu peine à décider entre eux, mais Wilson avait été soumis à des épreuves plus rigoureuses.

Ce fut seulement quelques jours avant la bataille, que mon père fit la visite à Londres qu'il avait promise.

Le marin ne se plaisait point dans les cités. Il trouvait plus de charme à se promener sur les dunes, à diriger sa lunette sur la moindre voile de hune qui se montrait à l'horizon qu'à s'orienter dans les rues encombrées par la foule.

Il se plaignait de ne pouvoir diriger sa marche d'après celle du soleil et trouvait qu'on était à chaque instant arrêté dans ses calculs.

Il y avait dans l'air des bruits de guerre et il devait utiliser son influence auprès de Lord Nelson dans le cas où un emploi se présenterait pour lui ou pour moi.

Mon oncle venait de se mettre en route, vêtu, comme c'était son habitude le soir, de son grand habit vert de cheval, aux boutons d'argent, chaussé de ses bottes en cuir de Cordoue, coiffé de son chapeau rond, pour se montrer au Mail, sur son petit cheval à queue coupée court.

J'étais resté à la maison, car j'avais déjà reconnu, à part moi, que je n'avais aucune vocation pour la vie fashionable.

Ces hommes-là, avec leurs petits gilets, leurs gestes, leurs façons dépourvues de naturel, m'étaient devenus insupportables et mon oncle, lui-même, avec ses airs de froideur et de protection, m'inspirait des sentiments fort mêlés.

Mes pensées se reportaient vers le Sussex.

Je rêvais de la vie cordiale et simple qu'on mène à la campagne, quand tout à coup, on frappa à la porte et j'entendis une voix familière, puis j'aperçus sur le seuil une figure souriante, au teint hâlé, aux paupières ridées, aux yeux bleu clair.

— Eh bien! Roddy, s'écria-t-il, comme vous voilà grand personnage! Mais j'aimerais mieux vous voir avec l'uniforme bleu du roi sur le dos, qu'avec toutes ces cravates et toutes ces manchettes.

— Et je ne demanderais pas mieux, moi aussi, père.

— Cela me réchauffe le coeur de vous entendre parler ainsi. Lord Nelson m'a promis de vous trouver une cabine. Demain nous nous mettrons à sa recherche et nous lui rafraîchirons la mémoire. Mais où est votre oncle?

— Il fait sa promenade à cheval au Mail.

Une expression de soulagement passa sur l'honnête figure de mon père, car il ne se sentait jamais complètement à son aise en compagnie de son beau-frère.

— Je suis allé à l'Amirauté et je compte avoir un navire quand la guerre éclatera. En tout cas, cela ne tardera pas bien longtemps. Lord Saint-Vincent me l'a dit de sa propre bouche. Mais je suis attendu chez Fladong, Roddy. Si vous voulez venir y souper avec moi, vous y verrez quelques-uns de mes camarades de là Méditerranée.

Quand on se rappelle que, dans la dernière année de la guerre, nous avions cinquante mille marins et soldats de marine embarqués, que commandaient quatre mille officiers, quand on songe que la moitié de ce nombre avait été licencié, quand le traité de paix d'Amiens mit leurs navires à l'ancre dans Hamoaze ou dons la baie de Portsmouth, on comprendra sans peine que Londres, aussi bien que les ports de mer, étaient pleins de gens de mer.

On ne pouvait circuler dans les rues, sans rencontrer de ces hommes à figures de bohémiens, aux yeux vifs, dont la simplicité de costume dénonçait la maigreur de la bourse, tout comme leur air distrait témoignait combien leur pesait une vie d'inaction forcée, si contraire à leurs habitudes.

Ils avaient l'air complètement dépaysés, dans les rues sombres aux maisons de briques, comme les mouettes qui, chassées au loin par le mauvais temps, se montrent dans les comtés du centre.

Cependant, pendant que les tribunaux de prises s'attardaient dans leurs opérations et tant qu'il y avait une chance d'obtenir un emploi en montrant à l'Amirauté leurs figures hâlées, ils continuaient à aller par Whitehall avec leur allure de marins arpentant le pont, à se réunir le soir pour discuter sur les événements de la dernière guerre où les chances de la guerre prochaine, au café Fladong, dans Oxford Street, qui était réservé aux marins aussi exclusivement que celui de Slaughter l'était à l'armée et celui d'Ibbetson à l'église d'Angleterre.

Je ne fus donc pas surpris de voir la vaste pièce, où nous soupions, pleine de marins, mais je me rappelle que ce qui me causa quelque étonnement, ce fut de voir tous ces gens de mer, qui, bien qu'ils eussent servi dans les situations les plus diverses, dans toutes les régions du globe, de la Baltique aux Indes Orientales, étaient tous coulés dans un moule unique, qui les rendait encore plus semblables entre eux qu'on ne l'est ordinairement entre frères.

Les règles du service exigeaient qu'on fût constamment rasé de près, que chaque tête fût poudrée, que sur chaque nuque tombât la petite queue de cheveux naturels attachés par un ruban de soie noire.

Les morsures du vent et les chaleurs tropicales avaient réuni leur influence pour leur donner un teint foncé, en même temps que l'habitude du commandement et la menace de dangers toujours prêts à reparaître avaient imprimé sur tous le même caractère d'autorité et de vivacité.

Il y avait parmi eux quelques faces joviales, mais les vieux officiers avaient des figures sillonnées de rides profondes et des nez imposants qui faisaient, à la plupart d'entre eux, une figure d'ascètes austères et durcis par les intempéries comme ceux du désert.

Les veilles solitaires, une discipline qui interdisait toute camaraderie, avaient laissé leurs marques sur ces figures de Peaux-Rouges.

Pour ma part, j'étais si occupé à les examiner, que je touchai à peine à mon souper. Malgré ma grande jeunesse, je savais que, s'il restait quelque liberté en Europe, nous la devions à ces hommes, et je croyais lire sur leurs traits farouches et durs le résumé de ces dix années de luttes qui avaient fini par faire disparaître de la mer le pavillon tricolore.

Lorsque nous eûmes fini de souper, mon père me conduisit dans la grande salle du café où étaient réunis une centaine d'autres officiers de marine qui buvaient du vin, fumaient leurs longues pipes de terre en faisant une fumée aussi épaisse que celle qui règne sur le pont supérieur quand on combat bord à bord.

Comme nous entrions, nous nous trouvâmes face-à-face avec un officier d'un certain âge qui allait sortir.

C'était un homme aux grands yeux intelligents, à figure pleine et placide, une de ces figures que l'on attribuerait à un philosophe, à un philanthrope, plutôt qu'à un marin guerrier. — Voici Cuddie Collingwood, dit tout bas mon père.

— Hello, lieutenant Stone! dit d'un ton très cordial le fameux amiral. Je vous ai à peine entrevu, depuis que vous vîntes à bord de l’Excellent après Saint-Vincent. Vous avez eu la chance de vous trouver aussi sur le Nil, à ce qu'on m'a dit?

— J'étais troisième sur le Thésée, sous Millar, monsieur.

— J'ai failli mourir de chagrin de ne m'y être point trouvé. J'ai eu bien de la peine à m'en remettre Quand on pense à cette brillante expédition!… Et dire que j'étais chargé de faire la chasse à des bateaux de légumes, aux misérables bateaux chargés de choux, à San Lucar.

— Votre tâche valait mieux que la mienne, Sir Cuthbert, dit une voix derrière nous, celle d'un gros homme en uniforme de capitaine de poste qui fit un pas en avant pour se mettre dans notre cercle.

Sa figure de mâtin était agitée par l'émotion et, en parlant, il hochait piteusement la tête.

— Oui, oui, Troubridge, je sais comprendre les sentiments et y compatir.

— J'ai passé cette nuit-là dans le tourment, Collingwood, et elle a laissé ses traces sur moi, des traces qui dureront jusqu'à ce qu'on me lance par-dessus le bord dans un cercueil de toile à voile. Dire que j'avais mon beau Culloden échoué sur un banc de sable, trop loin pour tirer un coup de canon. Entendre et voir la bataille pendant toute la nuit, sans pouvoir tirer une seule bordée, sans même ôter le tampon d'un seul canon! Deux fois, j'ai ouvert ma boîte à pistolets pour me faire sauter la cervelle, et deux fois j'ai été retenu par la pensée que Nelson pourrait encore peut-être m’employer.

Collingwood serra la main du malheureux capitaine.

— L'amiral Nelson n'a pas été longtemps sans vous trouver un emploi utile, Troubridge. Nous avons tous entendu parler de votre siège de Capoue et conter comment vous avez mis en position vos canons, sans tranchées ni parallèles, et tiré à bout portant par les embrasures.

La mélancolie disparut de la large face du gros marin et son rire sonore remplit la salle.

— Je ne suis pas assez malin ou assez patient pour leurs façons en zigzag, dit-il. Nous nous sommes placés bord à bord et nous avons foncé sur leurs sabords jusqu'à ce qu'ils aient amené pavillon. Mais vous, Sir Cuthbert, où avez-vous été?

— Avec ma femme et mes deux fillettes, à Morpeth, là-haut dans le Nord. Je ne les ai vues qu'une seule fois en dix ans et il peut se passer dix autres années, je n'en sais rien, avant que je les revoie. J'ai fait là-bas de bonne besogne pour la flotte.

— Je croyais, monsieur, que c'était dans l'intérieur, dit mon père.

— C'est en effet dans l'intérieur, dit-il, mais j'y ai fait néanmoins de bonne besogne pour la flotte. Dites-moi un peu ce qu'il y a dans ce sac.

Collingwood tira de sa poche un petit sac noir et l'agita.

— Des balles, dit Troubridge. — C'est quelque chose de plus nécessaire encore à un marin, dit l'amiral; et retournant le sac, il fit tomber quelques grains dans le creux de la main.

«Je l'emporte dans mes promenades à travers champs et partout où je trouve un endroit de bonne terre, j'enfonce un grain profondément avec le bout de ma canne. Mes chênes combattront ces gredins sur l'eau quand je serai déjà oublié. Savez-vous combien il faut de chênes pour construire un vaisseau de quatre vingt canons?

Mon père secoua la tête.

— Deux mille, pas un de moins. Chaque navire à deux ponts qui amène le drapeau blanc, coûte à l'Angleterre tout un bois. Comment nos petits-fils arriveront-ils à battre les Français si nous ne leur préparons pas de quoi construire leurs vaisseaux?

Il remit son petit sac dans sa poche, puis, prenant le bras de Troubridge, il franchit la porte avec lui.

— Voici un homme dont la vie pourrait vous aider à régler la vôtre, dit mon père, comme nous nous installions à une table libre. C'est toujours le même gentleman paisible, toujours préoccupé du bien-être de son équipage et chérissant, dans le fond de son coeur, sa femme et ses enfants qu'il a vus si rarement. On dit dans la flotte que jamais il n'a laissé échapper un juron, Rodney, et pourtant, je ne sais comment il a pu faire, quand il était premier lieutenant, avec un équipage de débutants. Mais tout le monde aime Cuddie, car on sait que c'est un ange au combat. Comment allez-vous, capitaine Foley? Mes respects, Sir Edward. Eh bien! il n'y aurait qu'à exercer l'enrôlement forcé dans la compagnie présente pour faire à une corvette un équipage d'officiers à pavillon.

«Il y a ici, Rodney, reprit mon père, en jetant les yeux autour de lui, plus d'un homme dont le nom n'ira jamais plus loin que le livre de loch de son navire et qui, dans sa sphère, ne s'est pas montré moins digne qu'un amiral d'être cité en exemple. Nous les connaissons et nous parlons d'eux, bien qu'on n'ait jamais braillé leurs noms dans les rues de Londres. Il y a autant de science de la mer et de talent à se débrouiller dans la conduite d'un cutter que dans celle d'un vaisseau de ligne, lorsqu'il s'agit de combattre, bien que cela ne doive pas vous rapporter un titre ni les remerciements du Parlement. Voici par exemple Hamilton, cet homme à l'air calme, à la figure pale, adossé à la colonne. C'est lui qui, avec six bateaux à rames, a coupé la retraite à la frégate l’Hermione sous la gueule de deux cents canons de côte dans le port de Puerto Caballo. C'est lui qui a attaqué douze canonnières espagnoles avec son seul petit brick et a forcé quatre d'entre elles à se rendre. Voici Walker, du Cutter la Rose, qui a attaqué trois navires corsaires français avec des équipages de cent cinquante-six hommes. Il en a coulé un, capturé un autre et forcé le troisième a la fuite. Comment allez-vous, capitaine Bail? J'espère que vous vous portez bien?

Deux ou trois officiers qui connaissaient mon père et qui étaient assis aux environs, rapprochèrent leurs chaises, et il se forma bientôt un petit cercle où tout le monde parlait à très haute voix et discutait sur les choses de la mer. On brandissait de longues pipes de terre à bout de tuyau rouge.

On les dirigeait vers les interlocuteurs en causant.

Mon père me chuchota à l'oreille que mon voisin était le capitaine Foley, du Goliath, qui marchait en tête à la bataille du Nil, que cet autre grand mince, roux foncé, assis en face, était Lord Cochrane, le plus hardi capitaine de frégate qu'il y eût dans la marine. Même à Friar's Oak, on nous avait dit comment, sur son petit vaisseau le Rapide armé de quatorze petits canons, monté par cinquante-quatre hommes, il avait pris à l'abordage la frégate espagnole Gamo, montée par trois cents hommes d'équipage.

Il était aisé à voir que c'était un homme vif, irascible, emporté, car il parlait de ses griefs d'un ton de colère qui rougissait ses joues piquées de taches de rousseur.

— Nous ne ferons rien de bon sur l'Océan, tant que nous n'aurons pas pendu les entrepreneurs des chantiers de la marine. Je voudrais avoir un cadavre d'entrepreneur comme figure de poupe à chaque navire de première classe de la flotte, et à chaque frégate, il y aurait un fournisseur d'approvisionnements. Je les connais bien avec leurs pièces à la glu, leurs rivets du diable. Ils risquent cinq cents existences pour économiser quelques livres de cuivre. Qu'est-il advenu de la Chance? Et de l’Oreste et du Martin? Ils ont coulé en pleine mer et nous n'en avons jamais reçu de nouvelles. Je puis donc dire que leurs équipages ont été massacrés.

Il parait que Lord Cochrane exprimait l'opinion de tous, car un murmure d'approbation, mêlé de jurons lancés avec conviction par des marins au long cours, se fit entendre dans tout le cercle.

— Ces coquins de l'autre côté de l'eau savent mieux s'y prendre, dit un capitaine borgne qui avait à la boutonnière le ruban bleu et blanc du combat de Saint-Vincent. C'est bel et bien sa tête que l’on risque à commettre de pareilles sottises. A-t-on jamais vu sortir de Toulon un vaisseau dans l'état où était ma frégate de trente-huit canons, au sortir de Plymouth, l'an dernier? Ses mâts avaient tant de jeu que d'un côté ses voiles étaient raides comme des barres de fer, tandis que de l'autre elles pendaient en festons. Le moindre sloop, qui ait jamais quitté un port de France, aurait pu la gagner de vitesse, et ensuite ce serait moi et non pas ce bousilleur de Devonport que l'on aurait fait comparaître devant une cour martiale. Ils aimaient à grogner ces vieux loups de mer, car à peine l'un d'eux avait-il fini d’exposer ses griefs, qu'un autre commençait les siens et y mettait encore plus d'aigreur.

— Regardez nos voiles, dit le capitaine Foley, mettez ensemble à l'ancre un vaisseau français et un vaisseau anglais et dites ensuite à quelle nation est celui-ci ou celui-là.

— Francinet a son mat de misaine et son grand mat de perroquet presque égaux, dit mon père.

— Dans les anciens vaisseaux peut-être, mais combien y a-t-il de vaisseaux neufs qui sont établis sur le type français? Non, quand ils sont à l'ancre, il est impossible de les déterminer. Mais quand ils mettent à la voile, comment les distinguerez-vous?

— Francinet a des voiles blanches, s'écrièrent plusieurs.

— Et les nôtres sont noires de moisissure. Voilà la différence. Étonnez-vous ensuite qu'ils nous dépassent à la voile, quand le vent passe à travers les trous de notre toile.

— Sur le Rapide, dit Cochrane, la toile était si mince, que quand je prenais mon observation, je relevais toujours mon méridien à travers le petit hunier et mon horizon à travers la voile de misaine.

Ces mots provoquèrent un éclat de rire général.

Ensuite tous repartirent, se soulageant enfin de ces longues bouderies, de ces souffrances supportées en silence qui s'étaient accumulées pendant de nombreuses années de service et que la discipline leur interdisait de révéler tant qu'ils avaient les pieds sur la dunette.

L'un parlait de sa poudre dont il fallait six livres pour lancer un boulet à mille yards, l'autre maudissait les tribunaux de l'Amirauté, où la prise entre comme un vaisseau bien gréé et en sort comme un schooner.

Le vieux capitaine parla de l'avancement subordonné aux intérêts parlementaires, qui avaient souvent mis dans une cabine de capitaine un freluquet dont la place aurait été dans la sainte barbe.

Puis ils revinrent à la difficulté de trouver des équipages pour leurs vaisseaux. Ils haussèrent la voix pour gémir en choeur.

— À quoi bon construire de nouveaux vaisseaux, disait Foley, alors qu'avec une prime de cent livres vous n'arriverez pas à équiper ceux que vous avez?

Mais lord Cochrane voyait la question autrement.

— Les hommes! monsieur, vous les auriez s'ils étaient bien traités. L'amiral Nelson trouve les hommes qu'il lui faut pour ses navires. Et de même l'amiral Collingwood. Pourquoi? Parce qu'il se préoccupe de ses hommes et dès lors ses hommes se souviennent de lui. Que les officiers et les hommes se respectent mutuellement et alors on n'aura aucune peine à maintenir l'effectif de l'équipage. Ce qui pourrit la marine, c'est cet infernal système qui consiste à faire passer les équipages d'un navire à l'autre, sans les officiers. Mais moi, je n'ai jamais rencontré de difficulté et je crois pouvoir dire que, si demain je hissais mon pennon, je trouverais tous mes vieux du Rapide et j'aurais autant de volontaires que je voudrais en prendre.

— C'est très bien, mylord, dit le vieux capitaine avec quelque chaleur. Quand les marins entendent dire que le Rapide a pris cinquante navires en treize mois, on peut être sûr qu'ils s'offriront volontiers pour servir sous son commandant. Un bon croiseur est toujours sûr de compléter facilement son équipage. Mais ce ne sont pas les croiseurs qui livrent les batailles pour la défense du pays et qui bloquent les ports de l'ennemi. Je dis que tout le bénéfice des prises devrait être réparti également entre la flotte entière, et tant qu'on n'aura pas établi cette règle, les hommes les plus capables iront toujours là où ils rendent le moins de services et où ils font les plus grands profits.

Ce discours produisit un choeur de protestations de la part des officiers de croiseurs et de véhémentes approbations de la part de ceux qui servaient à bord des vaisseaux de ligne.

Ces derniers paraissaient former la majorité dans le cercle qui s'était rassemblé.

À voir l'animation des figures et la colère qui brillait dans les regards il était évident que la question tenait fort à coeur à chacun des deux partis.

— Ce que le croiseur obtient, s'écria un capitaine de frégate, le croiseur le gagne.

— Entendez-vous par là, monsieur, dit le capitaine Foley, que les devoirs d'un officier à bord d’un croiseur exigent plus d'attention ou plus d'habileté professionnelle que ceux d'un officier chargé d'un blocus, qui a la côte à tribord toutes les fois que le vent tourne à l'ouest et qui a continuellement en vue les huniers de l'escadre ennemie?

— Je ne prétends point à une habileté supérieure, monsieur.

— Alors, pourquoi réclamez-vous une solde plus forte? Pouvez-vous nier qu'un marin devant le mât rend plus de services sur une frégate rapide qu'un lieutenant ne peut le faire sur un vaisseau de guerre? — L'année dernière, pas plus tard, dit un officier à tournure de gentleman qui aurait pu être pris pour un petit maître à la ville, sans le teint cuivré qu'il devait à un soleil comme on n'en voit jamais à Londres, l'année dernière, j'ai ramené de la Méditerranée le vieil Océan qui flottait comme une barrique vide et ne rapportait absolument rien, comme chargement, que de la gloire. Dans le canal nous rencontrâmes la frégate La Minerve de l'Océan occidental qui plongeait jusqu'aux sabords et était prête à éclater sous un butin que l'on avait jugé trop précieux pour le confier aux équipages de prise. Il y avait des lingots d'argent jusqu'au long de ses vergues et près de son beaupré, de la vaisselle d'argent à la pomme de ses mâts. Mes marins auraient tiré sur elle, oui, ils auraient tiré, si on ne les avait pas retenus. Cela les enrageait de penser à tout ce qu'ils avaient fait dans le Sud, et de voir cette impudente frégate faire parade de son argent sous leurs yeux.

— Je ne vois pas le bien fondé de leurs griefs, capitaine Bail, dit Cochrane.

— Quand vous serez promu au commandement d'un navire à deux ponts, milord, il pourra bien se faire qu'il vous apparaisse plus clairement.

— Vous parlez comme si un croiseur n'avait d'autre tâche que de faire des prises. Si c'est là votre manière de voir, permettez-moi de vous dire que vous n'êtes pas au fait de la chose. J'ai commandé un sloop, une corvette et une frégate et, sur chacun d'eux, j'ai eu à remplir des devoirs fort divers. Il m'a fallu éviter les vaisseaux de ligne de l'ennemi et livrer bataille à ses croiseurs. J'ai dû donner la chasse à ses corsaires et les capturer et leur couper la retraite quand ils se réfugiaient sous ses batteries. Il m'a fallu faire une diversion sur ses forts, débarquer mes hommes, détruire ses canons et postes de signaux. Tout cela, et en outre les convois, les reconnaissances, la nécessité de risquer son propre navire, pour arriver à connaître les mouvements de l'ennemi, incombe à l'officier qui commande un croiseur. Je vais même jusqu'à dire que quand on est capable d'accomplir avec succès ces tâches, on mérite mieux de son pays que l'officier du vaisseau de ligne, qui fait le va et vient entre Ouessant et les Roches Noires, assez longtemps pour construire un récif avec la masse de ses os de boeuf.

— Monsieur, dit le colérique vieux marin, un officier comme ça ne court pas du moins le risque d'être pris pour un corsaire.

— Je suis surpris, capitaine Bulkeley, répliqua avec vivacité Cochrane, que vous alliez jusqu'à mettre ensemble les termes de corsaire et d'officier du roi.

Les choses tournaient à l'orage entre ces loups de mer aux têtes chaudes, aux propos laconiques, mais le capitaine Foley para au danger en portant la discussion sur les nouveaux vaisseaux que l'on construisait dans les ports de France.

Je prenais grand intérêt à écouter ces hommes, qui passaient leur vie à combattre nos voisins, à en discuter le caractère et les méthodes.

Vous qui vivez en des temps de paix et d'entente cordiale, vous ne sauriez vous imaginer avec quelle rage l'Angleterre haïssait alors la France, et par-dessus tout son grand chef.

C'était plus qu'un simple préjugé, qu'une antipathie.

C'était une aversion profonde, agressive, dont vous pouvez encore aujourd'hui vous faire quelque idée en jetant les yeux sur les journaux et les caricatures de l'époque.

Le mot de Français n'était guère prononcé que précédé de l'épithète coquin ou canaille.

Dans tous les rangs de la société, dans toutes les parties du pays, ce sentiment était le même.

Et les soldats de marine, qui étaient à bord de nos vaisseaux, menaient à combattre contre les Français une férocité qu'ils n'auraient jamais montrée, s'il s'était agi de Danois, de Hollandais ou d'Espagnols.

Si, maintenant que cinquante ans se sont écoulés, vous me demandez d'où venait ce sentiment de virulence à leur égard, ce sentiment si étranger au caractère anglais avec son laisser-aller et sa tolérance, je vous avouerai que, selon moi, c'était la crainte.

Naturellement, ce n'était point une crainte individuelle. Nos détracteurs les plus venimeux ne nous ont jamais qualifiés de lâches. C'était la crainte de leur étoile, la crainte de leur avenir, la crainte de l'homme subtil dont les plans paraissaient toujours tourner heureusement, la crainte de la lourde main qui avait jeté à bas une nation, puis une autre.

Notre pays était petit et au temps de la guerre, sa population n'était guère supérieure à la moitié de celle de la France.

Et alors, la France s'était agrandie par des bonds _gig_antesques.

Elle s'était avancée au nord jusqu'à la Belgique et à la Hollande.

Elle s'était accrue par le sud en Italie.

Pendant ce temps, nous étions affaiblis par la haine profonde qui régnait en Irlande entre les Catholiques et les Presbytériens.

Le danger était imminent, évident pour l'homme le plus incapable de réflexion.

On ne pouvait se promener le long de la côte du Kent sans voir les amas de bois amoncelés pour servir de signaux et avertir le pays du débarquement de l'ennemi, et quand le soleil brillait sur les hauteurs du côté de Boulogne, on voyait son éclat se refléter sur les baïonnettes des vétérans qui manoeuvraient.

Rien d'étonnant à ce qu'il y eut, au fond du coeur des plus braves, une crainte de la puissance française, et cette animosité a toujours pour résultat d'engendrer une haine amère et pleine de rancune.

Alors les marins parlèrent sans bienveillance de leurs récents ennemis.

Ils les haïssaient sincèrement et selon l'usage de notre pays, ils disaient tout haut ce qu'ils avaient sur le coeur.

En ce qui concernait les officiers français, il était impossible d'en parler dune façon plus chevaleresque, mais quant à la nation, ils l'avaient en horreur.

Les vieux avaient combattu contre eux dans la guerre d'Amérique, combattu encore pendant ces dix dernières années, et on eût dit que le désir le plus ardent qu'ils eussent dans le coeur était de passer le reste de leur vie à combattre encore contre eux.

Mais si j'étais surpris de la violente animosité qu'ils témoignaient à l'égard des Français, je ne l'étais pas moins de voir à quel degré ils les appréciaient.

La longue série des victoires anglaises avait fini par obliger les Français à s'abriter dans les ports, à renoncer avec désespoir à la lutte et cela nous avait fait croire à tous que, pour une raison ou une autre et par la nature même des choses, l'Anglais sur mer avait toujours le dessus contre le Français.

Mais ceux qui avaient participé à la lutte n'étaient nullement de cet avis.

Ils se répandaient en bruyants éloges sur la vaillance de leurs adversaires et ils expliquaient leur défaite par des raisons précises.

Ils rappelaient que les officiers de l'ancienne marine française étaient presque tous des aristocrates, que la Révolution les avait chassés de leurs vaisseaux et que la face navale était tombée entre les mains de matelots indisciplinés et de chefs sans compétence.

Cette flotte mal commandée avait été rudement rejetée dans les ports par la poussée de la flotte anglaise qui avait de bons équipages bien commandés.

Elle les y avait maintenus immobiles, de sorte qu'ils n'avaient eu aucune occasion d'apprendre les choses de la mer. Leur exercice dans les ports, leur tir au canon dans les ports ne servaient à rien, quand il s'agissait de voiles à carguer, de bordées à tirer sur un vaisseau de ligne qui se balançait sur les vagues de l'Atlantique.

Quand une de leurs frégates gagnait le large et qu'elle pouvait naviguer librement un couple d'années, alors son équipage arrivait à connaître son affaire et un officier anglais pouvait espérer mettre une plume à son chapeau, lorsque avec un navire d'égale force il arrivait à lui faire amener son pavillon.

Telles étaient les opinions de ces officiers expérimentés qui les appuyaient de nombreux souvenirs de preuves multiples de la vaillance française.

Ils citaient, entre autres, la façon dont l'équipage de l’Orient avait employé ses canons de gaillard d'arrière, pendant que, sous leurs pieds, le pont était en feu et qu'ils savaient qu'ils se battaient sur une soute aux poudres prête à sauter.

On espérait en général que l'expédition des Indes Occidentales qui avait eu lieu depuis la paix, aurait donné à beaucoup de navires l'expérience de l'Océan et qu'on pourrait se hasarder à les faire sortir du Canal si la guerre venait à éclater de nouveau.

Mais recommencerait-elle?

Nous avions dépensé des sommes fabuleuses et fait des efforts immenses pour faire fléchir la puissance de Napoléon et l'empêcher de se faire le despote de l'Europe entière.

Le gouvernement l'essaierait-il une fois de plus?

Se laisserait-il épouvanter par le poids effrayant d'une dette qui ferait courber le dos à bien des générations futures?

Pitt était là et certes, il n'était point homme à laisser la besogne à moitié faite.

Soudain, il y eut de l'agitation près de la porte.

Parmi les nuages gris de fumée de tabac, j'entrevis un uniforme bleu et des épaulettes d'or, autour desquels se formait un rassemblement dense, pendant qu'un rauque murmure, partant du groupe, se changeait en applaudissements lancés par de fortes poitrines.

Tout le monde se leva pour regarder.

On se demandait les uns aux autres de quoi il s'agissait.

Mais la foule bouillonnait et les applaudissements redoublaient.

— Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il arrive? demandaient une vingtaine de voix.

— Enlevons-le! Hissons-le, cria quelqu'un et, aussitôt après, je vis le capitaine Troubridge au-dessus des épaules de la foule.

Sa figure était rouge, comme s'il était sous l'influence du vin et il agitait quelque chose qui ressemblait à une lettre.

Les applaudissements se turent peu à peu et il se fit un tel silence que j'aurais pu discerner le froissement du papier dans sa main.

— Grandes nouvelles, gentlemen, cria-t-il, grandes nouvelles! Le contre-amiral Collingwood m'a chargé de vous les communiquer. L'ambassadeur de France a reçu ses passeports ce soir. Tous les vaisseaux qui figurent à l'Annuaire vont recevoir leur commission. L'amiral Cornwallis doit quitter la baie de Cawsand pour croiser au large d'Ouessant. Une escadre part pour la Mer du Nord, une autre pour la mer d'Irlande.

Il avait sans doute d'autres nouvelles à donner, mais son auditoire ne voulut pas en entendre davantage.

Comme on criait, comme on trépignait, quel délire!

Prudes et vieux officiers à pavillon, graves capitaines d'armes, jeunes lieutenants, tous criaient à tue-tête comme des écoliers échappés en vacances.

On ne songeait plus à ces cuisants et multiples griefs que j'avais entendu énumérer.

Le mauvais temps était passé.

Les oiseaux de mer, captifs sur terre, allaient raser l'écume, une fois encore.

Les notes du God Save the King dominèrent majestueusement le bruit confus.

J'entendis les antiques vers chantés d'une façon qui faisait oublier leurs mauvaises rimes et leur banalité.

J'espère que vous ne les entendrez jamais chanter ainsi, avec des larmes sur les joues ridées, avec des sanglots dans des voix d'hommes énergiques.

Ceux qui parlent du flegme de nos compatriotes ne les ont jamais vus quand la croûte de lave est brisée et que, pendant un instant, la flamme ardente et durable du Nord apparaît à découvert.

C'est ainsi que je la vis alors, et si je ne la vois point aujourd'hui, je ne suis ni assez vieux, ni assez sot pour croire qu'elle soit éteinte.

XIII — LORD NELSON

Le rendez-vous entre Lord Nelson et mon père devait avoir lieu à une heure matinale, et il tenait d'autant plus à être exact qu'il savait combien les allées et venues de l'amiral seraient modifiées par les nouvelles que nous avions apprises, la veille au soir.

Je venais à peine de déjeuner et mon oncle n'avait pas sonné pour son chocolat, quand mon père vint me prendre à Jermyn Street.

Au bout de quelques centaines de pas dans Piccadilly, nous nous trouvâmes devant le grand bâtiment de briques déteintes qui servait de logement de ville aux Hamilton et qui devenait le quartier général de Lord Nelson lorsque affaires ou plaisirs le faisaient venir de Merton.

Un valet de pied répondit à notre coup de marteau et nous introduisit dans un grand salon au mobilier sombre, aux tentures de nuance triste.

Mon père fit passer son nom et nous nous assîmes, jetant les yeux sur les blanches statuettes italiennes qui occupaient les angles, sur un tableau qui représentait le Vésuve et la baie de Naples et qui était accroché au-dessus du clavecin.

Je me rappelle encore une pendule noire au bruyant tic-tac qui était sur la cheminée; et de temps à autre, au milieu du bruit des voitures de louage, il nous arrivait de bruyants éclats de rire de je ne sais quelle autre pièce.

Lorsque enfin la porte s'ouvrit, mon père et moi nous nous levâmes, nous attendant à nous trouver en présence du plus grand des Anglais. Mais ce fut une personne bien différente qui entra.

C'était une dame de haute taille et qui me parut extrêmement belle, bien que peut-être un critique plus expérimenté et plus difficile eût trouvé que son charme appartenait plutôt aux temps passé qu'au présent.

Son corps de reine présentait des lignes grandes et nobles, tandis que sa figure qui commençait à s'empâter, à devenir grossière, était encore remarquable par l’éclat du teint, la beauté de grands yeux bleu clair et les reflets de sa noire chevelure qui se frisait sur un front blanc et bas.

Elle avait un port des plus imposants, si bien qu'en la regardant à son entrée majestueuse, et devant cette pose qu'elle prit en jetant un coup d'oeil sur mon père, je me rappelai alors la reine des Péruviens, qui sous les traits de Miss Polly Hinton, nous excitait le petit Jim et moi à nous révolter.

— Lieutenant Anson Stone? demandait-elle.

—Oui, belle, dame, répondit mon père.

— Ah! s'écria-t-elle en sursautant d'une façon affectée, avec exagération. Alors, vous me connaissez?

— J'ai vu Votre Seigneurie à Naples.

— Alors, vous avez vu aussi sans doute, mon pauvre Sir William? Mon pauvre Sir William!

Et elle toucha sa robe de ses doigts blancs couverts de bagues, comme pour attirer notre attention sur ce fait qu'elle était en complet costume de deuil.

— J'ai entendu parler de la triste perte qu'avait éprouvée Votre Seigneurie, dit mon père.

— Nous sommes morts ensemble, s'écria-t-elle. Que peut être désormais mon existence, sinon une mort lentement prolongée?

Elle parlait d'une belle et riche voix qu'agitait le frémissement le plus douloureux, mais je ne pus m'empêcher de reconnaître qu'elle avait l'air de la personne la plus robuste que j'eusse jamais vue et je fus surpris de voir qu'elle me lançait de petites oeillades interrogatives comme si elle prenait quelque plaisir à se voir admirer, fût-ce par un individu aussi insignifiant que moi.

Mon père, en son rude langage de marin, tâchait de balbutier quelques banales paroles de condoléances, mais ses yeux se détournaient de cette figure revêche, hâlée, pour épier quel effet elle avait produit sur moi.

— Voici son portrait, à cet ange tutélaire de cette demeure, s'écria-t-elle en montrant d'un geste grandiose, large, un portrait suspendu au mur et représentant un gentleman à la figure très maigre, au nez proéminent et qui avait plusieurs décorations à son habit.

«Mais c'est assez parler de mes chagrins personnels, dit-elle en essuyant sur ses yeux d'invisibles larmes. Vous êtes venus voir Lord Nelson. Il m'a chargée de vous dire qu'il serait ici dans un instant. Vous avez sans doute appris que les hostilités vont reprendre?

— Nous avons appris cette nouvelle hier soir. — Lord Nelson a reçu l'ordre de prendre le commandement de la flotte de la Méditerranée.

— Vous pouvez croire qu'en un tel moment… Mais n'est-ce pas le pas de Sa Seigneurie que j'entends?

Mon attention était si absorbée par les singulières façons de la dame, et par les gestes, les poses dont elle accompagnait toutes ses remarques, que je ne vis pas le grand amiral entrer dans la pièce.

Lorsque je me retournai, il était tout près à côté de moi.

C'était un petit homme brun à la tournure svelte et élancée d'un adolescent.

Il n'était point en uniforme.

Il portait un habit brun à haut collet, dont la manche droite et vide, pendait à son côté.

L'expression de sa figure était, je m'en souviens bien, extrêmement triste et douce, avec les rides profondes qui décelaient les luttes de son âme impatiente, ardente.

Un de ses yeux avait été crevé et abîmé par une blessure, mais l'autre se portait de mon père à moi avec autant de vivacité que de pénétration.

À vrai dire, d'ensemble, avec ses regards brefs et aigus, la belle pose de sa tête, tout en lui indiquait l'énergie, la promptitude, en sorte que, si je puis comparer les grandes choses aux petites, il me rappela un terrier de bonne race, bien dressé au combat, doux et leste, mais vif et prêt à tout ce que le hasard pourrait mettre sur sa voie.

— Eh bien! lieutenant Stone, dit-il du ton le plus cordial en tendant sa main gauche à mon père, je suis fort content de vous voir. Londres est plein de marins de la Méditerranée, mais je compte qu'avant une semaine, il ne restera plus aucun officier d'entre vous sur la terre ferme.

— Je suis venu vous demander, Sir, si vous pourriez m'aider à avoir un vaisseau.

— Vous en aurez un, Stone, si on fait quelque cas de ma parole à l'Amirauté. J'aurai besoin d'avoir derrière moi tous les anciens du Nil. Je ne puis vous promettre un vaisseau de première ligne, mais ce sera au moins un vaisseau de soixante-quatre canons, et je puis vous assurer qu'on est à même de faire bien des choses avec un vaisseau de soixante-quatre canons, bien maniable, qui a un bon équipage et qui est bien bâti.

— Qui pourrait en douter, quand on a entendu parler de l’Agamemnon? s'écria Lady Hamilton.

Et en même temps, elle se mit à parler de l'amiral et de ses exploits en termes d'une exagération élogieuse, avec une telle averse de compliments et d’épithètes, que mon père et moi nous ne savions quelle figure faire.

Nous nous sentions humiliés et chagrins de la présence d'un homme qui était forcé d'entendre dire devant lui de telles choses.

Mais, après avoir risqué un coup d'oeil sur Lord Nelson, je m'aperçus à ma grande surprise que, bien loin de témoigner de l'embarras, il souriait, il avait l'air enchanté comme si cette grossière flatterie de la dame était pour lui la chose la plus précieuse du monde.

— Allons, allons, ma chère dame, vos éloges surpassent de beaucoup mes mérites…

Ces mots l'encourageant, elle se lança dans une apostrophe théâtrale au favori de la Grande-Bretagne, au fils aîné de Neptune, et il s'y soumit en manifestant la même gratitude, le même plaisir.

Qu'un homme du monde, âgé de quarante-cinq ans, pénétrant, honnête, au fait du manège des cours, se laissât entortiller par des hommages aussi crus, aussi grossiers, j'en fus stupéfait, comme le furent tous ceux qui le connaissaient.

Mais vous qui avez beaucoup vécu, vous n'avez pas besoin qu'on vous dise combien de fois il arrive que la nature la plus énergique, la plus noble, à quelque faiblesse unique, inexplicable, une faiblesse qui se montre d'autant plus visiblement qu'elle contraste avec le reste, ainsi qu'une tache noire apparaît d'une manière plus choquante sur le drap le plus blanc.

— Vous êtes un officier de mer comme je les aime, Stone, dit-il, quand Sa Seigneurie fut arrivée au bout de son panégyrique. Vous êtes un marin de la vieille école.

Il arpenta la pièce à petits pas impatients tout en parlant et en pivotant de temps à autre sur un talon, comme si quelque barrière invisible l'avait arrêté.

— Nous commençons à devenir trop beaux pour notre besogne avec ces inventions d'épaulettes, d'insignes de gaillard d’arrière. Au temps où j'entrai au service, vous auriez pu voir un lieutenant faire les liures et le gréement de son beaupré, ayant parfois un épissoir suspendu au cou, pour donner l'exemple à ses hommes. Aujourd'hui, c'est tout juste, s’il veut bien porter son sextant jusqu'à l'écoutille. Quand serez-vous prêt à embarquer, Stone?

— Ce soir, Mylord.

— Bien, Stone, bien. Voilà le véritable esprit. On double la besogne à chaque marée sur les chantiers, mais je ne sais quand les vaisseaux seront prêts. J'arbore mon pavillon sur la Victoire mercredi, et nous mettons à la voile aussitôt.

— Non, non, pas si tôt, il ne pourra pas être prêt à prendre la mer, dit Lady Hamilton d'une voix plaintive en joignant les mains, et elle tourna les yeux vers le plafond, tout en parlant.

— Il faut qu'il soit prêt et il le sera, s'écria Nelson avec une véhémence extraordinaire. Par le ciel, quand même le diable serait à la porte, je m'embarquerai mercredi. Qui sait ce que ces gredins peuvent bien faire en mon absence? La tête me tourne à la pensée des diableries qu'ils projettent peut-être. En cet instant même, chère dame, la reine, notre reine, s'écarquille peut-être les yeux pour apercevoir les voiles des hunes des vaisseaux de Nelson.

Comme je me figurais qu'il parlait de notre vieille reine Charlotte, je ne comprenais rien à ses paroles, mais mon père me dit ensuite que Nelson et Lady Hamilton s'étaient pris d'une affection extraordinaire pour la reine de Naples et c'étaient les intérêts de ce petit royaume qui lui tenaient si fort à coeur.

Peut-être mon air d'ahurissement attira-t-il l'attention de Nelson sur moi, car il suspendit tout à coup sa promenade à l'allure de gaillard d'arrière et me toisa des pieds à la tête, d'un air sévère. — Eh bien! jeune gentleman, dit-il d'un ton sec.

— C'est mon fils unique, Sir, dit mon père. Mon désir est qu'il entre au service si l'on peut trouver une cabine pour lui, car voici bien des générations que nous sommes officiers du roi.

— Ainsi donc, vous tenez à venir vous faire rompre les os, s'écria Nelson d'un ton rude, et en regardant d'un air de mécontentement les beaux habits qui avaient été si longuement discutés entre mon oncle et Mr Brummel. Vous aurez à quitter ce grand habit pour une jaquette de toile cirée, si vous servez sous mes ordres.

Je fus si embarrassé par la brusquerie de son langage, que je pus à peine répondre en balbutiant que j'espérais faire mon devoir.

Alors, sa bouche sévère se détendit en un sourire plein de bienveillance, et bientôt, il posa sur mon épaule sa petite main brune.

— Je crois pouvoir dire que vous marcherez très bien. Je vois que vous êtes de bonne étoffe. Mais ne vous imaginez pas entrer dans un service facile, jeune gentleman, quand vous entrez dans le service de Sa Majesté. C'est une profession pénible. Vous entendez parler du petit nombre qui réussit, mais que savez-vous de centaines d'autres qui n'arrivent pas à faire leur chemin? Voyez combien j'ai eu de chance. Sur deux cents qui étaient avec moi à l'expédition de San Juan, cent quarante-cinq sont morts en une seule nuit. J'ai pris part à cent quatre-vingts engagements, et comme vous voyez, j'ai perdu un oeil et un bras sans compter d'autres graves blessures. La chance m'a permis de passer à travers tout cela, et maintenant, je bats pavillon amiral, mais je me rappelle plus d'un honnête homme qui me valait et qui n'a point percé.

«Oui, reprit-il, comme la dame se répandait en protestations loquaces, bien des gens, bien des gens qui me valaient sont devenus la proie des requins et des crabes de terre. Mais c'est un marin sans valeur que celui qui ne se risque pas chaque jour, et nos existences à tous sont dans la main de celui qui connaît parfaitement l'heure où il nous la redemandera.

Pendant un instant, le sérieux de son regard, le ton religieux de sa voix nous firent entrevoir peut-être les profondeurs du vrai Nelson, l'homme des contes orientaux, imbu de ce viril puritanisme qui fit surgir de cette région, les Côtes de fer, ceux qui devaient façonner le coeur de l'Angleterre et les Pères Pèlerins qui devaient le propager au dehors.

C'était là le Nelson qui affirmait avoir vu la main de Dieu s'appesantir sur les Français et qui s'agenouillait dans la cabine de son vaisseau amiral, pour attendre le moment de se porter sur la ligue ennemie.

Il y avait aussi une humaine tendresse dans le ton qu'il prenait pour parler de ses camarades morts, et elle me fit comprendre pourquoi il était si aimé de tous ceux qui servirent sous lui.

En effet, bien qu'il eût la dureté du fer quand il s'agissait de naviguer et de combattre, en sa nature complexe, il se combinait une faculté qui manque à l'Anglais, cette émotion affectueuse qui s'exprimait par des larmes, lorsqu'il était touché, et par des mouvements instinctifs de tendresse, comme celui dans lequel il demanda à son capitaine de pavillon de l'embrasser quand il gisait mourant, dans le poste de la Victoire.

Mon père s'était levé pour partir, mais l'amiral, avec cette bienveillance qu'il témoigna toujours à la jeunesse, et qui avait été un instant glacée par l'inopportune splendeur de mes habits, continua à se promener devant nous, en jetant des phrases brèves et substantielles pour m'encourager et me conseiller.

— C'est de l'ardeur que nous demandons dans le service, jeune gentleman, dit-il. Il nous faut des hommes chauffés au rouge, qui ne sachent ce que c'est que le repos. Nous en avons de tels dans la Méditerranée et nous les retrouverons. Quelle troupe fraternelle. Lorsqu'on me demandait d'en désigner un pour une tâche difficile, je répondais à l'amirauté de prendre le premier venu, car le même esprit les animait tous. Si nous avions pris dix-neuf vaisseaux, nous n'aurions jamais déclaré notre tâche bien remplie, tant que le vingtième aurait navigué sur les mers. Vous savez ce qu’il en était chez nous, Stone. Vous avez passé trop de temps sur la Méditerranée, pour que j'aie besoin de vous en dire quoi que ce soit.

— J'espère être sous vos ordres, Mylord, dit mon père, la prochaine fois que nous les rencontrerons.

— Nous les rencontrerons, il le faut, et cela sera. Par le ciel! je n'aurai pas de repos, tant que je ne leur aurai pas donné une secousse. Ce coquin de Bonaparte prétend nous abaisser. Qu'il essaie et que Dieu favorise la bonne cause!

Il parlait avec tant d'animation, que la manche vide s'agitait en l'air, ce qui lui donnait l'air le plus extraordinaire.

Voyant mes yeux fixés sur lui, il sourit et se tourna vers mon père.

— Je peux encore faire de la besogne avec ma nageoire, dit-il en posant la main sur son moignon. Qu'est-ce qu'on disait dans la flotte à ce propos?

— Que c'était un signal indiquant qu'il ne ferait pas bon se mettre en travers de votre écubier.

— Ils me connaissent, les coquins. Vous le voyez, jeune gentleman, il ne s'est pas perdu la moindre étincelle de l'ardeur que j'ai mise à servir mon pays. Il pourra arriver un jour, que vous arborerez votre propre pavillon et, quand ce jour viendra, vous vous souviendrez que le conseil que je donne à un officier, c'est qu'il ne fasse rien à moitié, par demi mesures. Mettez votre enjeu d'un seul coup, et si vous perdez sans qu'il y ait de votre faute, le pays vous confiera un autre enjeu de même valeur. Ne vous préoccupez pas de manoeuvres. Foin des manoeuvres! La seule dont vous ayez besoin, consiste à vous mettre bord à bord avec l'ennemi. Combattez jusqu'au bout et vous aurez toujours raison. N'ayez jamais une arrière pensée pour vos aises, pour votre propre vie, car votre vie ne vous appartient plus à partir du jour où vous avez endossé l'uniforme bleu. Elle appartient au pays et il faut la dépenser sans compter pour peu que le pays en retire le moindre avantage. Comment est le vent, ce matin, Stone?

— Est, sud-est, dit mon père sans hésitation.

— Alors, Cornwallis est sans doute en bon chemin pour Brest, quoique pour ma part, j'eusse préféré tâcher de les attirer au large.

— C'est aussi ce que souhaiteraient tous les officiers et tous les hommes de la flotte, Votre Seigneurie, dit mon père.

— Ils n'aiment pas le service de blocus, et cela n'est pas étonnant, puisqu'il ne rapporte ni argent, ni honneur. Vous vous rappelez comment cela se passait dans les mois d'hiver, devant Toulon, Stone, alors que nous n'avions à bord ni poudre, ni boeuf, ni vin, ni porc, ni farine, pas même des câbles, de la toile et du filin de réserve. Et nous consolidions nos vieux pontons avec des cordages. Dieu sait si je ne m'attendais pas à voir le premier Levantin venu couler nos vaisseaux. Mais, quand même nous n'avons pas lâché prise. Néanmoins, je crains que là-bas, nous n'ayons pas fait grand chose pour l'honneur de l'Angleterre. Chez nous, on illumine les fenêtres à la nouvelle d'une grande bataille, mais on ne comprend pas qu'il nous serait plus aisé de recommencer six fois la bataille du Nil que de rester en station tout l'hiver pour le blocus. Mais je prie Dieu qu'il nous fasse rencontrer cette nouvelle flotte ennemie, et que nous puissions en finir par une bataille corps à corps.

— Puissé-je être avec vous, mylord! dit gravement mon père. Mais nous vous avons déjà pris trop de temps et je n'ai plus qu'à vous remercier de votre bonté et à vous offrir tous mes souhaits.

— Bonjour, Stone, dit Nelson, vous aurez votre vaisseau et si je puis avoir ce jeune gentleman parmi mes officiers, ce sera chose faite. Mais si j'en crois son habillement, reprit-il en portant ses yeux sur moi, vous avez été mieux partagé pour la répartition des prises que la plupart de vos camarades. Pour ma part, jamais je n'ai songé, jamais je n'ai pu songer à gagner de l'argent.

Mon père expliqua que le fameux Sir Charles Tregellis était mon oncle, qu'il s'était chargé de moi et que je demeurais chez lui.

— Alors, vous n'avez pas besoin que je vous vienne en aide, dit Nelson avec quelque amertume. Quand on a des guinées et des protections, on peut passer par-dessus la tête des vieux officiers de marine, fût-on incapable de distinguer la poupe d'avec la cuisine, ou une caronade d'avec une pièce longue de neuf. Néanmoins… Mais que diable se passe-t-il?

Le valet de pied s'était précipité soudain dans la chambre, mais il s'arrêta devant le regard de colère que lui lança l'amiral.

— Votre Seigneurie m'a dit d'accourir chez vous dès que cela arriverait, expliqua-t-il en montrant une grande enveloppe bleue. — Par le ciel! Ce sont mes ordres, s'écria Nelson en la saisissant vivement et faisant des efforts maladroits pour en rompre les cachets avec la main qui lui restait.

Lady Hamilton accourut à son aide, mais elle eut à peine jeté les yeux sur le papier, qui s'y trouvait, qu'elle jeta un cri perçant, porta la main à ses yeux et se laissa choir évanouie.

Mais je ne pus m'empêcher de reconnaître qu'elle se laissa choir fort habilement et que, malgré la perte de ses sens, elle eut la bonne fortune d'arranger fort habilement les plis de son costume et de prendre une attitude classique et gracieuse.

Quant à lui, l'honnête marin, il était si incapable de supercherie et d'affectation, qu'il ne les soupçonnait point chez autrui, aussi courut-il tout affolé à la sonnette, pour réclamer à grands cris domestiques, médecin, sels, en jetant des mots incohérents dans sa douleur, se répandant en paroles si passionnées, si émues, que mon père jugea plus discret de me tirer par la manche, comme pour m'avertir qu'il nous fallait sortir à la dérobée.

Nous le laissâmes donc dans ce sombre salon de Londres, perdant la tête tant il était ému de pitié pour cette femme superficielle qui n'avait rien de naturel, pendant que dehors, tout contre le chasse-roues, dans Piccadilly, l'attendait la haute berline noire prête à l'emporter pour ce long voyage qui allait aboutir à poursuivre la flotte française sur un parcours de sept mille milles a travers l'Océan, à la rencontrer enfin et à la vaincre.

Cette victoire devait limiter aux conquêtes continentales l'ambition de Napoléon, mais elle coûterait à notre grand marin la vie qu'il devait perdre au moment le plus glorieux de son existence, comme je souhaiterais qu'il vous advînt à tous.

XIV — SUR LA ROUTE

Déjà approchait le jour de la grande bataille.

La guerre sur le point d'éclater et Napoléon qui devenait de plus en plus menaçant n'étaient que des objets de second ordre pour tous les sportsmen et en ce temps-là les sportsmen formaient bien la moitié de la population.

Dans le club patricien, dans la taverne plébéienne, dans le café que fréquentait le négociant, dans la caserne du soldat, à Londres et dans les provinces, la même question passionnait toute la nation.

Toutes les diligences qui arrivaient de l'Ouest apportaient des détails sur la belle condition de Wilson le Crabe, qui était retourné dans son pays natal pour s'entraîner et qu'on savait être sous la direction immédiate du capitaine Barclay, l'expert.

D'un autre côté, bien que mon oncle n'eût pas encore désigné son champion, personne dans le public ne doutait que ce ne fût Jim, et les renseignements qu'on avait sur son physique et sa performance lui valurent bon nombre de parieurs.

Toutefois, la côte était en faveur de Wilson et les gens de l'Ouest, comme un seul homme, tenaient pour lui, tandis qu’à Londres l'opinion était partagée.

Deux jours avant le combat, on donnait Wilson à trois contre deux, dans tous les clubs du West End.

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