Front matter (continued 6)
Reading edition
Et d'un pas de danseur, le jeune homme recula, se dégagea d'un style superbe, mais non sans remporter deux coups qui marquèrent en rouge vif le bas de ses côtes.
— Premier sang pour Wilson! cria la foule.
Et comme le forgeron tournait pour faire face aux mouvements de son agile adversaire, je frissonnai en voyant son menton empourpré et dégouttant.
Et Wilson revint à la marque avec une feinte et lança un coup à toute volée sur la joue d'Harrison, puis, parant le coup droit que lui portait le poing vigoureux du forgeron, il termina le round par une glissade sur le gazon.
— Premier knock-down pour Harrison! hurlèrent des milliers de voix, car deux fois autant de milliers de livres pouvaient changer de main selon le jugement rendu.
— J'en appelle au juge, s'écria Sir Lothian Hume, c'était une glissade et non un knock-down.
— Je juge que c'était une glissade, dit Berkeley Craven.
Et les deux adversaires se rendirent dans leur coin au milieu d'applaudissements unanimes pour leur premier round plein d'ardeur et bien disputé. Harrison fouilla dans sa bouche avec son pouce et son index et d'un mouvement de torsion rapide arracha une dent qu'il jeta dans le bassin.
— Tout à fait comme jadis, dit-il à Belcher.
— Prenez garde, Jack, dit le second anxieux. Vous avez reçu un peu plus que vous n'avez donné.
— Je peux en porter davantage, dit-il avec sérénité, pendant que Caleb Baldwin passait sur la figure la grosse éponge.
Le fond brillant de la cuvette de fer blanc cessa brusquement de paraître à travers l’eau.
Je puis m’apercevoir, d'après les commentaires que faisaient autour de moi les Corinthiens expérimentés et d'après les remarques de la foule placée derrière moi, qu'on regardait les chances d'Harrison comme diminuées par ce round.
— J'ai vu ses défauts de jadis et je n'ai pas vu ses qualités de jadis, dit Sir John Lade, notre concurrent sur la route de Brighton. Il est aussi lent que jamais sur ses pieds et dans sa garde. Wilson l'a touché autant qu'il a voulu.
— Wilson peut le toucher trois fois pendant qu'il sera lui-même touché une fois, mais cette fois-là vaudra trois de Wilson, remarqua mon oncle. C'est un lutteur de nature, tandis que l'autre est expert aux exercices, mais je ne retire pas une guinée.
Un silence soudain fit comprendre que les deux hommes étaient de nouveau face-à-face. Les seconds s'étaient si habilement acquittés de leur tâche, que ni l'un ni l'autre ne paraissait avoir souffert de ce qui s'était passé.
Wilson prit malicieusement l’offensive avec le gauche, mais ayant mal jugé la distance, il reçut en réponse un coup écrasant dans l’estomac qui l’envoya chancelant et la respiration coupée sur les cordes.
— Hurrah pour le vieux! hurla la foule.
Mon oncle se mit à rire et à taquiner Sir John Lade.
L’homme de l’Ouest sourit, se secoua comme un chien qui sort de l’eau et, d’un pas furtif, revint vers le centre du ring, où son adversaire restait debout.
Et la main droite alla s'appliquer une fois de plus sur la marque du Crabe, mais Wilson amortit le coup avec son coude et fil un bond de côté en riant.
Les deux hommes étaient un peu essoufflés et leur respiration rapide, profonde, mêlant son bruit à leur léger piétinement pendant qu'ils tournaient l'un autour de l'autre, faisait un bruit uniforme et à long rythme.
Deux coups portés simultanément de chaque côté avec la main gauche, se heurtèrent avec une sorte de détonation comme un coup de pistolet, et alors, comme Harrison se lançait en avant pour une attaque, Wilson le fit glisser et mon vieil ami tomba la face en avant, tant par l'effet de son élan que par celui de sa vaine attaque, non sans recevoir au passage sur son oreille un coup à toute volée du bras à demi ployé de l’homme de l'Ouest.
— Knock-down pour Wilson! cria le juge auquel répondit un grondement pareil à une bordée d'un vaisseau de soixante-quatorze canons.
Les Corinthiens lancèrent en l’air par centaines leurs chapeaux à bords contournés et toute la pente qui s'étendait devant nous fut comme une grève de faces rouges et hurlantes.
Mon coeur était paralysé par la crainte.
Je sursautais à chaque coup et pourtant je me sentais en proie à une fascination toute puissante, à un frisson de joie farouche, à une certaine exaltation de notre banale nature, que je voyais capable de s'élever au-dessus de sa douleur et de la crainte, rien que par un effort pour conquérir la plus humble des gloires.
Belcher et Baldwin s'étaient élancés sur leur homme, mais, malgré la froideur avec laquelle le forgeron accueillit son châtiment, les gens de l'Ouest manifestèrent un enthousiasme immense.
— Nous le tenons, il est battu, il est battu! criaient les deux seconds juifs. Cent contre un sur Gloucester!
— Battu? Croyez-vous? dit Belcher. Vous ferez bien de louer ce champ avant que vous veniez à le battre, car il peut tenir un mois contre ces coups de chasse-mouches.
Tout en parlant, il agitait une serviette devant la figure d'Harrison pendant que Baldwin la lui essuyait avec l'éponge.
— Comment cela va-t-il, Harrison? demanda mon oncle.
— Joyeux comme un cabri, Monsieur. C'est aussi beau que le jour.
Cette réponse pleine d'entrain avait un tel accent de gaieté que les nuages disparurent du front de mon oncle. — Vous devriez recommander à votre homme plus d'initiative, Tregellis, dit Sir John Lade. Il ne gagnera jamais, il n'attaque pas.
— Il en sait plus que vous ou moi sur le jeu, Lade. Je préfère le laisser agir à son gré.
— La cote est maintenant contre lui à trois contre un, dit un gentleman que sa moustache grise désignait comme un officier de la dernière guerre.
— C'est très vrai, général Fitzpatrick, mais vous remarquerez que ce sont les jeunes gens qui donnent une cote élevée et que ce sont les vieux qui l'acceptent.
Je m'en tiens à mon opinion.
Les deux hommes furent bientôt aux prises avec entrain; dès qu'on jeta le cri de: Allez!
Le forgeron avait le côté gauche de la tête un peu bossue, mais il avait toujours son sourire bonhomme et pourtant menaçant.
Quant à Wilson il paraissait absolument tel qu'il était au début, mais deux fois, je le vis se mordre les lèvres comme pour réprimer un soudain spasme de douleur, et les ecchymoses qu'il avait sur les côtes passaient du rouge vif au pourpre foncé.
Il tenait sa garde un peu plus bas pour défendre ce point vulnérable et voltigeait autour de son adversaire avec une agilité propre à prouver que sa respiration n'avait pas souffert des coups portés à la poitrine.
De son côté, le forgeron persévérait dans la tactique défensive par où il avait commencé.
On nous avait rapporté de l'Ouest bien des choses sur la finesse du jeu de Wilson, sur la rapidité de ses coups, mais la réalité était au-dessus de ce que nous savions de lui.
Dans ce round et les deux suivants, il fit preuve d'une agilité et d'une justesse qui n'avaient jamais été surpassées même par Mendoza au temps de sa pleine force.
Il se portait en avant, en arrière, avec la rapidité de l'éclair.
Ses coups s'entendaient et se sentaient avant qu'on les vît.
Mais Harrison les recevait tous avec le même sourire obstiné, ripostait de temps à autre par un coup vigoureux en plein corps, car avec sa haute taille et son attitude, son adversaire s'arrangeait pour tenir sa figure hors d'atteinte.
À la fin du cinquième round les paris étaient à quatre contre un et les gens de l'Ouest exultaient bruyamment.
— Qu'en dites-vous maintenant? s'écria l'homme de l'Ouest qui était derrière moi.
Il était tellement excité qu’il ne pouvait plus que répéter:
— Qu'en dites-vous maintenant?
Lorsque dans le sixième round le forgeron reçut deux coups sans arriver à riposter par un coup qui comptât, que, par-dessus le marché, il fit une chute, mon homme ne put que jeter des sons inarticulés et des cris de joie, tant il était enthousiasmé. Sir Lothian Hume souriait et balançait la tête, pendant que mon oncle restait froid, impassible, et pourtant je savais qu'il souffrait autant que moi.
— Cela ne marche pas, Tregellis, dit le général Fitzpatrick. Mon argent est sur le vieux, mais le jeune est meilleur boxeur.
— Mon homme est un peu passé, répondit mon oncle, mais il finira par avoir le dessus.
Je vis que Belcher et Baldwin avaient l'air grave et je compris qu'un changement de quelque sorte devenait nécessaire pour couper court à cette vieille histoire des jeunes et des anciens.
Toutefois, le septième round fit apparaître la réserve de force qu'il y avait chez le vieux et brave boxeur et s'allonger les figures de ces faiseurs de paris qui s'étaient figuré qu'en somme la lutte était terminée et que quelques rounds suffiraient pour donner au forgeron le coup de grâce.
Lorsque les deux hommes étaient face-à-face, il était évident que Wilson avait pris le parti d'agir par la ruse, qu'il entendait forcer l'autre au combat et se maintenir sur l’offensive qu'il avait prise.
Mais il y avait toujours dans les yeux du vétéran cette lueur grise et toujours sur sa rude figure ce même sourire.
Il avait aussi pris une sorte de coquetterie dans les mouvements d’épaules, dans le port de tête, et je sentis revenir ma confiance en voyant de quelle façon il se carrait devant son homme.
Wilson attaqua avec la main gauche, mais il n'alla pas assez loin, et il évita un rude coup de la main droite qui passa en sifflant près de ses côtes.
— Bravo, vieux, s'écria Belcher. Un de ces coups, s'il arrive à destination, vaudra une dose de laudanum.
Il y eut un temps d'arrêt pendant lequel les pieds s'agitèrent, le souffle pénible se fît entendre, interrompu par un grand coup de Wilson en plein corps, coup que le forgeron arrêta avec le plus grand sang-froid.
Mais, il y eut encore quelque temps de tension silencieuse.
Wilson attaqua malicieusement à la tête, mais Harrison reçut le choc sur son avant-bras en souriant, et faisant signe de la tête à son adversaire.
— Ouvrez la poivrière, hurla Mendoza.
Et Wilson s'élança pour obéir à ces instructions, mais il fut repoussé avec des coups vigoureux en pleine poitrine.
— Voilà le moment, allez-y vivement, cria Belcher.
Et le forgeron, s'élançant en avant, fit pleuvoir une grêle de coups de bras à demi ployé, jusqu'à ce qu'enfin Wilson le Crabe, n'en pouvant plus, se retirât dans son coin.
Les deux hommes avaient des marques à montrer, mais Harrison avait définitivement le dessus dans l’offensive.
Ce fut alors à nous de lancer nos chapeaux en l'air, et de nous enrouer à force de crier pendant que les seconds donnaient à notre homme des claques dans son large dos en le ramenant dans son coin.
— Qu'en dites-vous maintenant? criaient tous les voisins de l'homme de l'Ouest en répétant son propre refrain.
— Eh bien! Sam le Hollandais n'a jamais mieux repris l'offensive, s'écria Sir John Lade. Où en est la cote en ce moment, Sir Lothian?
— J'ai joué tout ce que je voulais jouer, mais je ne crois pas que mon homme puisse perdre.
Mais le sourire n'en avait pas moins disparu de sa figure et je remarquai qu'il ne cessait de regarder par-dessus son épaule du côté de la foule.
Un nuage d'un rouge livide arrivait lentement du sud-ouest, je puis pourtant dire que parmi les trente mille spectateurs, il y en avait fort peu qui eussent du temps et de l'attention de reste pour s'en apercevoir.
Mais sa présence se manifesta soudain par quelques grosses gouttes de pluie qui finirent bientôt en averse abondante, remplissant l'air de ses sifflements et faisant un bruit sec sur les chapeaux hauts et durs des Corinthiens.
Les collets d'habits furent relevés, les mouchoirs furent noués autour du cou, pendant que la peau des deux hommes ruisselait d'humidité et qu'ils se tenaient debout face-à-face.
Je remarquai que Belcher, d'un air très sérieux, murmura quelques mots à l'oreille d'Harrison, qui se levait de dessus ses genoux, que le forgeron faisait de la tête un signe d'assentiment, de l'air d'un homme qui comprend et approuve les recommandations qu'il reçoit. Et on vit aussitôt quels avaient été ces conseils.
Harrison allait faire succéder l'attaque à la défense.
Le résultat du repos après le dernier round avait convaincu les seconds que leur champion, avec son endurance et sa vigueur, devait avoir le dessus quand il s'agissait de recevoir et de rendre des coups.
Et alors, pour achever l'affaire, survint la pluie.
Le gazon devenu glissant, neutralisait l'avantage que donnait à Wilson son agilité et il allait éprouver plus de difficulté à esquiver les attaques impétueuses de son adversaire.
L'art du ring consiste à tirer parti de circonstances de ce genre et plus d'un second vigilant a fait gagner à son homme une bataille presque perdue.
— Allez-y, allez-y donc! hurlèrent ses deux seconds pendant que tous les parieurs pour Harrison répétaient leurs cris à travers la foule.
Et Harrison y alla de telle sorte qu'aucun de ceux qui le virent ne devaient l'oublier.
Wilson le Crabe, aussi obstiné qu'une pierre, le recevait chaque fois d'un coup lancé à la volée, mais il n'y avait pas de force, pas de science humaine qui parût capable de faire reculer cet homme de fer.
En des rounds qui se suivirent sans interruption, il se fraya passage par des coups retentissants, comme des claques, du poing droit et du gauche, et chaque fois qu'il touchait, il cognait avec une puissance formidable.
Parfois il se couvrait la figure avec la main gauche, quand d'autres fois, il négligeait toute précaution, mais ses coups avaient un ressort irrésistible.
L'averse continuait à les fouetter. L'eau coulait à flots de leur figure et se répandait en filets rouges sur leur corps, mais ni l'un ni l'autre n'y prenaient garde, si ce n'est dans le but de manoeuvrer de façon à ce qu'elle tombât sur les yeux de l'antagoniste. Mais après une série de rounds, le champion de l'Ouest faiblit.
Après cette série de rounds, la cote monta de notre côté et dépassa le chiffre le plus élevé qu'elle eût atteint jusqu'alors en sens inverse.
Le coeur défaillant dans la pitié et l'admiration que m'inspiraient ces deux vaillants hommes, je souhaitais avec ardeur que chaque assaut fût le dernier.
Et pourtant, à peine Jackson avait il crié: «Allez!» que tous deux s'élançaient des genoux de leurs seconds, le rire sur leurs figures abîmées et la blague sur leurs lèvres saignantes.
C'était là peut-être une humble leçon de choses, mais je vous en donne ma parole, plus d'une fois dans ma vie, je me suis contraint à accomplir une tâche pénible, en rappelant à mon souvenir cette matinée des Dunes de Crawley.
Je me suis demande si j'étais faible au point de ne pouvoir faire pour mon pays ou pour ceux que j'aimais, autant que le faisaient ces deux hommes, en vue d'un enjeu misérable et pour se conquérir de la considération parmi leurs pareils. Un tel spectacle peut rendre plus brutaux ceux qui le sont déjà, mais j'affirme qu’il a aussi son côté intellectuel et qu'en voyant jusqu'où peut atteindre l'extrême limite de l'endurance humaine et le courage, on reçoit un enseignement qui a sa valeur propre.
Mais si le ring peut produire d'aussi brillantes qualités, il faut avoir un véritable parti pris pour nier qu’il puisse engendrer des vices terribles et le destin voulut que ce matin-là, nous eussions les deux exemples sous les yeux.
Pendant que la lutte se poursuivait et tournait contre le champion de Sir Lothian Hume, le hasard fit que mes regards se détournèrent fort souvent pour remarquer l'expression que prenait sa figure.
Je savais, en effet, avec quelle témérité il avait parié, je savais que sa fortune aussi bien que son champion s'effondraient sous les coups écrasants du vieux boxeur.
Le sourire confiant, qu'il avait en suivant les rounds du début, avait depuis longtemps disparu de ses lèvres et ses joues avaient pris une pâleur livide, en même temps que ses yeux gris et farouches lançaient des regards furtifs de dessous les gros sourcils.
Plus d’une fois, il éclata en imprécations sauvages, lorsqu'un coup jetait Wilson à terre.
Mais je remarquai tout particulièrement que son menton ne cessait de se retourner vers son épaule et qu'à la fin de chaque round il avait de prompts et vifs coups d'oeil vers les derniers rangs de la foule.
Pendant quelque temps, sur cette pente immense, formées de figures qui s’étageaient en demi-cercle derrière nous, il me fut impossible de découvrir exactement sur quel point son regard se dirigeait.
Mais à la fin, je parvins à le reconnaître.
Un homme de très haute taille qui montrait une paire de larges épaules sous un costume vert-bouteille, regardait avec la plus grande attention de notre côté et je m'aperçus qu'il se faisait un échange rapide de signaux presque imperceptibles entre lui et le baronnet corinthien. Tout en surveillant cet inconnu, je vis que le groupe dont il formait le centre était composé de tout ce qu’il y avait de plus dangereux dans l’assemblée, des gens aux figures farouches et vicieuses, exprimant la cruauté et la débauche.
Ils hurlaient comme une meute de loups à chaque coup et lançaient des imprécations à Harrison chaque fois que celui-ci revenait dans son coin.
Ils étaient si turbulents que je vis les gardes du ring se parler à demi-voix et regarder de leur côté comme s'ils s'attendaient à quelque incident, mais aucun d'eux ne se doutait à quel point le danger était imminent et combien il pouvait être grave.
Trente rounds avaient eu lieu en une heure vingt-cinq minutes et la pluie battante était plus forte que jamais.
Une vapeur épaisse montait des deux combattants et le ring était transformé en une mare de boue.
Des chutes multiples avaient donné aux adversaires une couleur brune à laquelle se mêlaient ça et là d'horribles taches rouges.
Chaque round avait donné l'indice que Wilson le Crabe baissait et il était évident, même pour mes yeux inexpérimentés, qu'il s'affaiblissait rapidement.
Il s'appuyait de tout son poids sur les deux Juifs quand ils le ramenaient dans son coin et il chancelait quand ils cessaient de le soutenir.
Mais sa science, grâce à de longs exercices, avait fait de lui une sorte d'automate, de sorte que s'il se ralentissait et frappait avec moins de force, il le faisait toujours avec la même justesse.
Et même un observateur de passage aurait pu croire qu'il avait le dessus dans la lutte, car c'était le forgeron qui portait les marques les plus terribles.
Mais il y avait dans les yeux de l'homme de l'Ouest je ne sais quelle fixité, quel égarement, on ne sait quel embarras dans la respiration qui nous révélaient que les coups les plus dangereux ne sont pas ceux qui se voient le mieux à la surface.
Un vigoureux coup de travers, lancé à la fin du trente et unième round, lui coupa la respiration et quand il se redressa pour le trente-deuxième round, dans une attitude plus élégamment brave que jamais, on eût dit qu'il avait le vertige, tant sa physionomie rappelait celle d'un homme qui a reçu un coup d'assommoir.
— Il a perdu au jeu de la balle au pot, s'écria Belcher. Vous pouvez y aller de votre façon, maintenant.
— Je me battrais encore toute une semaine, dit Wilson, haletant.
— Que le diable m'emporte! J'aime son genre, cria Sir John Lade. Il ne recule pas, il ne cède pas. Il ne cherche pas le corps à corps. Il ne boude pas. C'est une honte de le laisser se battre. Il faut l'emmener, le brave garçon.
— Qu'on l'emmène! Qu'on l'emmène! répétèrent des centaines de voix.
— Je ne veux pas qu'on m'emmène. Qui ose parler ainsi? s'écria Wilson qui était revenu après une nouvelle chute sur les genoux de ses seconds.
— Il a trop de coeur pour crier assez, dit le général Fitzpatrick.
Puis s'adressant à Sir Lothian:
— Vous qui êtes son soutien, vous devriez demander qu'on jette l'éponge en l'air.
— Vous croyez qu'il ne peut vaincre?
— Il est battu sans rémission, monsieur.
— Vous ne le connaissez pas. C'est un glouton de première force.
— Jamais homme plus endurant n'ôta sa chemise, mais l'autre est trop fort pour lui.
— Eh bien! monsieur, je crois qu'il peut soutenir dix rounds de plus.
En parlant, il se retourna à demi et je le vis lever le bras gauche en l'air par un geste singulier.
— Coupez les cordes! Qu'on joue franc jeu! Attendez que la pluie cesse! cria derrière moi une voix de stentor.
Je vis que c'était celle de l'homme de haute taille à l'habit vert-bouteille.
Son cri était un signal, car cent voix rauques partirent avec le bruit d'un brusque coup de tonnerre, hurlant ensemble:
— Franc jeu pour Gloucester! Forçons le ring, forçons le ring!
Jackson, venait de crier: «Allez!» et les deux hommes couverts de boue étaient déjà debout, mais maintenant l'intérêt se portait sur l'assistance et non sur le combat.
Plusieurs vagues, venant coup sur coup des rangs lointains de la foule, y avaient déterminé autant d'ondulations dans toute sa largeur.
Toutes les têtes oscillaient avec une sorte de cadence dans un même sens comme dans un champ de blé, sous un coup de vent.
À chaque poussée le balancement augmentait. Ceux des premiers rangs faisaient de vains efforts pour résister à l'impulsion qui venait du dehors.
Enfin, deux coups secs se firent entendre.
Deux des piquets blancs, avec la terre adhérente à leur pointe, furent lancés dans le ring extérieur et une frange de gens lancés par la vague compacte qui était en arrière fut précipitée contre la ligne des gardes.
Les longues cravaches s'abattirent, maniées par les bras les plus vigoureux de l'Angleterre, mais les victimes, qui se tordaient en hurlant, avaient à peine réussi à reculer quelques pas devant les coups impitoyables qu'une nouvelle poussée de l'arrière les rejetait de nouveau dans les bras des gardes.
Un bon nombre d'entre eux se jetèrent à terre et laissèrent passer sur leur corps plusieurs vagues de suite, tandis que d'autres, rendus enragés par les coups, ripostaient avec leurs ceintures de chasse et leurs cannes.
Alors, pendant que la moitié de la foule se serrait à droite et l'autre moitié à gauche, pour se soustraire à la pression de derrière, cette vaste masse se coupa soudain en deux et, à travers l'espace vide, s'élança une troupe de bandits venus de l'autre bord. Tous étaient armés de cannes plombées et hurlaient:
— Franc jeu et vive Gloucester!
Leur élan résolu entraîna les gardes, les cordes du ring intérieur furent cassées comme des fils et en un instant, le ring devint le centre d'une masse tourbillonnante, bouillonnante de têtes, de fouets, de cannes s'abattant avec fracas, pendant que le forgeron et l'homme de l'Ouest, debout au milieu de cette cohue, restaient face-à-face, si serrés qu'ils ne pouvaient ni avancer ni reculer et ils continuaient à se battre sans faire attention au chaos qui faisait rage autour d'eux, pareils à deux bouledogues qui se tiendraient mutuellement par la gorge.
La pluie battante, les jurons, les cris de douleur, les ordres, les conseils lancés à tue-tête, l'odeur forte du drap mouillé, les moindres détails de cette scène, vue dans ma première jeunesse, tout cela me revient maintenant que je suis vieux, avec autant de netteté que si c'était d'hier. À ce moment, il ne nous était pas facile de faire des remarques, car nous nous trouvions, nous aussi, au milieu de cette foule enragée, qui nous portait de côté et d'autre et parfois nous soulevait de terre.
Nous faisions tout notre possible pour nous maintenir derrière Jackson et Berkeley Craven. Ceux-ci, malgré les bâtons et les cravaches qui se croisaient autour d'eux, continuaient à marquer les rounds, et à surveiller le combat.
— Le ring est forcé, cria de toute sa force Sir Lothian Hume. J'en appelle au juge. La lutte est nulle et sans résultat.
— Gredin! s'écria mon oncle avec colère. C'est vous qui avez organisé cela.
— Vous avez déjà un compte à régler avec moi, dit Hume d'un ton sinistre et narquois.
Et pendant qu'il parlait, un mouvement de la foule le jeta en plein dans les bras de mon oncle.
Les figures des deux hommes n'étaient qu'à quelques pouces de distance l’une de l'autre, et les yeux effrontés de Sir Lothian Hume durent se baisser sous l'impérieux dédain qui brillait d'une froide lueur dans ceux de mon oncle.
— Nous réglerons nos comptes, ne vous en inquiétez pas, bien que ce soit me dégrader que d'aller sur le terrain avec un monsieur de votre sorte. Où en sommes-nous, Craven?
— Nous aurons à prononcer partie remise, Tregellis.
— Mon homme est en plein combat. — Je n'y puis rien. Il m'est impossible de remplir ma tâche quand à chaque instant, je reçois un coup de fouet ou de canne.
Jackson se lança soudain dans la foule, mais il revint les mains vides et l'air piteux.
— On m'a volé ma montre de chronométreur, s'écria-t-il. Un petit gredin me l'a arrachée de la main.
Mon oncle porta la main à son gousset.
— La mienne a disparu aussi, s'écria-t-il.
— Prononcez la remise sans délai ou votre homme va être malmené, dit Jackson.
Et nous vîmes l'indomptable forgeron, debout devant Wilson pour un autre round, pendant qu'une douzaine de bandits, la trique à la main, commençaient à le cerner.
— Consentez-vous à une remise, Sir Lothian Hume?
— J'y consens.
— Et vous, Sir Charles?
— Non, certes.
— Le ring a disparu.
— Ce n'est pas ma faute.
— Ma foi, je n'y puis rien. Comme juge, j'ordonne que les champions se retirent et que les enjeux soient rendus à leurs possesseurs.
— Une remise! une remise! cria-t-on de tous côtés.
Et bientôt la foule se dispersa de tous côtés, les piétons au pas de course pour prendre une bonne avance sur la route de Londres, les Corinthiens à la recherche de leurs chevaux et de leurs voitures.
Harrison courut au coin de Wilson et lui serra la main.
— J'espère que je ne vous ai pas fait trop de mal.
— J'en ai assez reçu pour avoir de la peine à me tenir debout. Et vous?
— Ma tête chante comme une bouilloire. C'est cette pluie qui m'a favorisé.
— Oui, j'ai cru un moment que je vous battrais. Je ne désire pas une plus belle lutte.
— Ni moi non plus. Bonjour.
Et alors les deux champions aux braves coeurs se frayèrent passage à travers les bandits hurlants, comme deux lions blessés parmi une meute de loups et de chacals.
Je le répète, si le ring est tombé bien bas, il ne faut pas l'attribuer principalement aux boxeurs de profession mais à la cohue de parasites et de gredins qui vivent autour.
Ils sont autant au-dessous du pugiliste honnête que le rôdeur de champs de courses et le truqueur sont au-dessous du noble cheval de course qui sert de prétexte pour commettre leurs coquineries.
XIX — À LA FALAISE ROYALE
Mon oncle, dans sa bonté, se préoccupa de faire coucher Harrison dès que la chose fut possible, car le forgeron, quoiqu'il prît ses blessures en riant, n'en avait pas moins été rudement malmené.
— N'ayez pas l'audace de me demander encore de vous battre, Jack Harrison, disait sa femme en contemplant cette figure cruellement ravagée. Tenez, vous voila en pire état que quand vous avez battu Baruch le Noir et sans votre pardessus, je ne pourrais pas jurer que vous êtes l'homme qui m'a conduite à l'autel. Quand le roi d'Angleterre le demanderait, je ne vous laisserais jamais recommencer.
— Eh bien, ma vieille, je vous donne ma parole que jamais je ne recommencerai. Il vaut mieux quitter la lutte que d’aller jusqu'à ce que la lutte me quitte.
Il fit une grimace en avalant une gorgée du flacon de brandy que lui tendait Sir Charles.
— C'est un liquide de premier choix, monsieur. Mais il me brûle terriblement mes lèvres fendues. Ah! voici John Cummings, l'hôtelier de Friar's Oak, aussi vrai que je suis un pêcheur! On le croirait à la recherche d'un médecin des fous, à en juger par la figure qu'il fait.
C'était, en effet, un singulier personnage que celui qui s'avançait avec nous sur la lande.
Il avait la figure échauffée, l'air hébété de l'homme qui revient à la raison au sortir de l'état d'ivresse.
Il courait de côtés et d'autres, la tête nue, les cheveux et la barbe au vent.
Il se précipitait en courts zigzags, d'un groupe à l'autre, son air extraordinaire attirant sur lui un feu roulant de traits d'esprit, si bien qu'il me rappelait malgré moi une bécasse voletant à travers une ligne de fusils.
Nous le vîmes s'arrêter un instant près de la barouche jaune et remettre quelque chose à Sir Lothian Hume.
Aussitôt après, il revint et nous apercevant tout à coup, il jeta un grand cri de joie et courut vers nous de toute sa vitesse en tenant un papier à bout de bras.
— Vous me faites un bel oiseau, John Cummings, dit Harrison d'un ton de reproche. Ne vous avais-je pas recommandé de ne pas avaler une goutte de liquide, avant d'avoir remis votre message à Sir Charles?
— Je mériterais d'être roué, oui, cria-t-il tourmenté par le remords. Je vous ai demandé, Sir Charles, aussi vrai que je suis vivant, mais vous n'étiez pas là et alors que voulez-vous? J'étais si content de placer mes enjeux à ce prix-là, sachant qu'Harrison allait lutter… Et puis le maître de l'hôtel Georges m'a fait goûter à ses bouteilles de derrière les fagots, si bien que je n'ai plus eu ma tête à moi. Et à présent, c'est seulement après le combat que je vous vois, Sir Charles, et si vous faites tomber votre fouet sur mon dos, je n'aurai que ce que je mérite.
Mais mon oncle ne prêtait aucune attention aux reproches que l'hôtelier s'adressait à lui-même avec volubilité.
Il avait ouvert le billet et le lisait en relevant légèrement les sourcils, ce qui était chez lui la note la plus élevée dans la gamme assez restreinte de ses facultés d'émotion.
— Que comprenez-vous à ceci, mon neveu? demanda-t-il en faisant passer le billet.
Voici ce que je lus:
«Sir Charles Tregellis,
«Sur le nom de Dieu, dès que ces mots vous viendront, rendez-vous à la Falaise royale et mettez le moins de temps possible à faire le trajet.
«Je vous prie de venir aussitôt que cela sera possible, et jusqu'à ce moment-là, je resterai celui que vous connaissez sous le nom de
«JAMES HARRISON.»
— Eh bien, mon neveu? interrogea mon oncle.
— Eh bien, monsieur, je ne sais pas ce que cela peut signifier.
— Qui vous a remis cela, bonhomme?
— C'était le jeune Jim Harrison lui-même, dit l'hôtelier, quoique j'aie eu de la peine à le reconnaître. On l'aurait pris pour son propre fantôme. Il était si pressé de vous faire parvenir cela qu'il n'a pas voulu me quitter avant de voir les chevaux harnachés et la voiture en route. Il y avait un billet pour vous et un autre pour Sir Lothian Hume, et je rendrais grâces au ciel que Jim ait choisi un meilleur messager. — Voila qui est mystérieux en effet, dit mon oncle en penchant la tête sur le billet. Que pouvait-il bien faire dans cette maison de mauvais augure? Et pourquoi signe-t-il celui que vous connaissiez sous le nom de James Harrison? Est-ce que j'aurais pu l'appeler d'un autre nom? Harrison, vous pouvez apporter quelque lumière dans ceci. Quant à vous, Mistress Harrison, votre physionomie me prouve que vous êtes au fait.
— Ça se pourrait, Sir Charles, mais mon Jack et moi nous sommes de bonnes gens, simples. Nous allons devant nous tant que nous y voyons clair et quand nous n'y voyons plus clair, nous nous arrêtons. La chose a marché comme ça pendant vingt ans, mais à présent nous nous en tenons quittes et nous laisserons nos supérieurs devant. Ainsi donc, si vous tenez à savoir ce que ce billet signifie, je ne puis que vous conseiller de faire ce qu'on vous demande, d'aller en voiture à la Falaise royale où vous saurez tout.
Mon oncle mit le billet dans sa poche.
— Je ne bougerai pas d'ici, Harrison, sans vous avoir vu entre les mains d'un chirurgien.
— Ne vous inquiétez pas de moi, monsieur. La bonne femme et moi nous pouvons retourner à Crawley dans le gig; avec un yard d'emplâtre et une tranche de viande saignante, je serai bientôt sur pied.
Mais mon oncle ne voulut rien entendre. Il conduisit le couple à Crawley, où le forgeron fut confié aux soins de sa femme, après avoir été installé dans les conditions les plus confortables qu'on put obtenir avec de l'argent. Ensuite on déjeuna à la hâte et on lança les juments sur la route du sud.
— Voilà qui met un terme à mes rapports avec le ring, mon neveu, dit mon oncle, je reconnais qu'il est désormais impossible d'en interdire l'accès à la friponnerie. J’ai été filouté et nargué, mais on finit par apprendre la prudence et jamais je ne patronnerai une lutte de professionnels.
Si j'avais été plus âgé ou s'il m'avait inspiré moins de crainte, j'aurais pu lui dire ce que j'avais dans le coeur.
Je lui aurais demandé de renoncer à d'autres choses encore et d'abandonner ce monde superficiel dans lequel il vivait, de chercher une autre tâche qui fût digne de sa vigoureuse intelligence et de son excellent coeur.
Mais à peine cette pensée avait-elle surgi dans mon esprit, qu'il avait oublié ces moments de sérieux et se mettait à causer de nouveaux harnais à ornements d'argent qu'il comptait inaugurer sur le Mail, ou bien du pari de mille livres qu'il se proposait de mettre sur sa jeune jument Ethelberta contre Aurelius, le fameux cheval de trois ans de Lord Doncaster.
Nous avions atteint Whiteman’s Green, ce qui faisait une bonne moitié de la distance entre la dune de Crawley et Friar's Oak, lorsque je jetai un coup d'oeil en arrière et je vis sur la route le reflet du soleil sur une haute voiture jaune.
Sir Lothian Hume nous suivait.
— Il a reçu la même invitation que nous et il se rend au même but, dit mon oncle en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. On nous demande tous les deux à la Falaise royale, nous, les deux survivants de cette sombre affaire. Et c'est Jim Harrison qui nous y appelle. Mon neveu, j'ai mené une existence pleine d'événements, mais je sens que c'est une scène plus étrange que les autres, qui m'attend parmi ces arbres.
Il fouetta les juments. Alors, grâce à la courbe que faisait la route, nous pûmes apercevoir les hauts et noirs pignons du vieux manoir, se dressant parmi les vieux chênes qui l’entourent.
Cette vue, le renom de cette demeure ensanglantée, et hantée de fantômes, auraient suffi pour faire passer un frisson dans mes nerfs, mais lorsque les paroles de mon oncle me rappelèrent tout à coup que cette étrange invitation avait été adressée aux deux hommes qui avaient été mêlés à cette tragédie digne du temps passé, et que cet appel venait de mon compagnon de mes jeux d'enfant, je retins mon souffle, croyant voir se former le contour de je ne sais quel événement important qui se préparait sous nos yeux.
La grille rouillée, entre les deux colonnes croulantes et surmontées d'armoiries, s'ouvrit à deux battants.
Mon oncle, dans son impatience, cingla les juments pendant que nous volions sur l'avenue envahie par les herbes folles, et il finit par les arrêter brusquement devant les marches que le temps avait noircies de taches.
La porte d'entrée s'était ouverte et le petit Jim était là à nous attendre.
Mais combien ce petit Jim ressemblait peu à celui que j'avais connu et affectionné.
Il y avait quelque chose de changé en lui.
Ce changement était si évident que ce fut ce qui me frappa d'abord et il était si subtil que je ne pus trouver de mots pour le définir.
Ce n’était pas qu'il fût mieux habillé que jadis, car je reconnus le vieux costume brun qu'il portait.
Ce n'était pas qu'il eût l'air moins engageant, car son entraînement l'avait laissé tel qu'il pouvait passer pour le modèle de ce que devait être un homme.
Et pourtant ce changement était réel. C’était je ne sais quelle dignité dans l’expression, je ne sais quoi qui donnait de l’assurance à son attitude et qui par sa présence visible paraissait être la seule chose qui eût manqué pour lui donner l'harmonie et la perfection.
Et malgré son exploit on eût dit que son nom d'écolier, petit Jim, lui était resté naturellement jusqu'au moment où je le vis en sa virilité maîtresse d'elle-même et si magnifique sur le seuil de la vieille maison.
Une femme était debout à côté de lui, la main posée sur son épaule. Je vis que c'était Miss Hinton, d'Anstey Cross.
— Vous vous souvenez de moi, Sir Charles Tregellis? dit-elle en s'avançant, lorsque nous descendîmes de voiture.
Mon oncle la regarda longuement en face, d'un air intrigué.
— Je ne crois pas avoir eu le plaisir de… Et pourtant, madame…
— Polly Hinton, du Haymarket. Certainement vous ne pouvez avoir oublié Polly Hinton.
— Oubliée! Mais nous avons tous pris votre deuil, à Pop's Alley pendant plus d'années que je ne voudrais. Mais je me demande avec surprise…
— Je me suis mariée secrètement et j'ai quitté le théâtre. Je tiens à vous demander pardon de vous avoir enlevé Jim, la nuit dernière.
— C'était donc vous?
— J'avais sur lui des droits encore plus respectables que les vôtres. Vous étiez son patron, moi j'étais sa mère.
Et en parlant, elle attira vers elle la tête de Jim.
À ce moment, où leurs joues étaient près de se toucher, ces deux figures, l'une qui portait encore les traces d'une beauté féminine en train de s'effacer, l'autre où se peignait la force masculine en plein développement, ces deux figures avaient un tel air de ressemblance avec leurs yeux noirs, leur chevelure d'un noir bleu, leur front large et blanc que je m'étonnai de ne pas avoir deviné leur secret, dès le jour où je les avais vus ensemble.
— Oui, c'est mon garçon à moi et il m'a sauvé de quelque chose qui était pire que la mort, ainsi que votre neveu Rodney pourra vous le dire. Mais mes lèvres étaient scellées et c'est seulement hier soir que j'ai pu lui dire que c'était à sa mère qu'il avait rendu le charme de la vie à force de douceur et de patience.
— Chut, ma mère! dit Jim en posant les lèvres sur la joue de sa mère. Il y a des choses qui doivent rester entre nous. Mais, dites-moi, Sir Charles, comment s'est passé le combat?
— Votre oncle aurait remporté la victoire, mais des gens de la populace ont forcé le ring. — Il n'était pas mon oncle, Sir Charles, mais il a été pour moi et pour mon père l'ami le meilleur, le plus fidèle qu'il y ait eu au monde. Je n'en connais qu'un d'aussi vrai, reprit-il en me prenant la main, et il se nomme mon bon vieux Rodney Stone. Mais il n'a pas eu trop de mal, j'espère?
— D'ici huit ou quinze jours il sera sur pied. Mais je ne saurais affirmer que je comprends de quoi il s'agit, et je me permettrai de vous dire que vous ne m'avez rien appris qui me paraisse justifier la façon dont vous avez rompu votre engagement, d'un seul mot.
— Entrez, Sir Charles, et, j'en suis convaincu, vous reconnaîtrez qu'il m'eût été impossible d'agir autrement. Mais si je ne me trompe pas, voici Sir Lothian Hume.
La barouche jaune avait enfilé l'avenue, et peu d'instants après, les chevaux harassés, essoufflés, venaient de s'arrêter derrière notre voiture.
Sir Lothian sauta à bas, d'un air sombre qui présageait la tempête.
— Restez où vous êtes, Corcoran, dit-il.
Et alors j'entrevis un habit vert-bouteille qui m'apprit qui était son compagnon de voyage.
— Eh bien! reprit-il en promenant autour de lui un regard insolent, je serais fort aise de savoir quel est celui qui a l'impertinence de m'adresser une invitation à visiter ma propre maison, et où diable voulez-vous en venir en envahissant ma propriété?
— Je vous réponds que vous comprendrez cela et bien d'autres choses encore, dit Jim qui avait sur les lèvres un sourire énigmatique. Si vous voulez bien me suivre, je ferai tous mes efforts pour vous expliquer tout cela.
Et tenant la main de sa mère, il nous conduisait dans cette chambre fatale où les cartes étaient encore entassées sur le guéridon et où la tache sombre se dissimulait encore dans un coin.
— Eh bien, monsieur, votre explication? s'écria Sir Lothian qui se plaça les bras croisés près de la porte.
— Mes premières explications, c'est à vous que je les dois, Sir Charles.
Et, en écoutant ses paroles et en observant ses manières, je ne pus qu'admirer le résultat produit sur un jeune paysan par la société de cette femme qui était sa mère sans qu'il le sût.
— Je tiens, reprit-il, à vous dire ce qui se passa cette nuit-là.
— Je vais le raconter à votre place, Jim, dit sa mère. Vous devez savoir, Sir Charles, que quoique mon fils ne connût rien au sujet de ses parents, nous étions vivants tous les deux et que nous ne l’avons jamais perdu de vue. Pour ma part, je l'aurais laissé agir à son gré, aller à Londres et relever ce défi. C'est seulement hier que la nouvelle en arriva aux oreilles de son père, qui ne voulut le permettre à aucun prix. Il était dans un état d'extrême faiblesse et il ne fallait pas s'opposer à ses désirs. Il me donna l’ordre de partir aussitôt et de ramener son fils auprès de lui. Je ne savais que faire, car j'étais convaincue que Jim ne viendrait jamais à moins qu'on ne lui trouvât un remplaçant. J'allai trouver les braves gens qui l'avaient élevé. Je les mis au fait de la situation. Mistress Harrison aimait Jim, comme s'il eût été son propre fils, et son mari affectionnait le mien, de sorte qu'ils vinrent à mon aide. Que Dieu les bénisse pour leur bonté envers une épouse et une mère affligée. Harrison consentait à prendre la place de Jim, si celui-ci voulait aller retrouver son père. Alors, je me rendis en voiture à Crawley. Je découvris où était la chambre de Jim et je lui parlai par la fenêtre, car j'étais certaine que ceux qui le soutenaient ne le laisseraient point partir. Je lui dis que j'étais sa mère. Je lui dis qui était son père. Je lui dis que mon phaéton attendait et que j'étais à peu près certaine qu'il arriverait à peine assez à temps pour recevoir la dernière bénédiction de ce père qu'il n’avait jamais connu. Et cependant le jeune homme ne voulut jamais partir avant que je lui eusse affirmé qu'Harrison le remplacerait.
— Pourquoi n'a-t-il pas laissé un mot pour Belcher?
— J’avais la tête perdue, Sir Charles. Trouver un père et une mère, un nom et un rang en quelques minutes. Il y avait de quoi bouleverser une cervelle plus forte que la mienne. Ma mère me demandait de partir avec elle et je suis parti. Le phaéton attendait, mais nous étions à peine en route, qu'un individu saisit la bride des chevaux et un couple de bandits m'assaillit. J'en assommai un avec le bout de mon fouet et il lâcha la trique dont il allait me frapper. Puis, je fouettai les chevaux, ce qui me débarrassa des autres, et je partis sain et sauf. Je ne puis m'imaginer qui ils étaient et quel motif ils pouvaient avoir de nous attaquer.
— Peut-être que Sir Lothian Hume pourrait vous l'apprendre, dit mon oncle.
Notre ennemi ne dit rien, mais ses petits yeux gris se tournèrent de notre côté avec une expression des plus menaçantes.
— Lorsque je fus venu ici, que j'eus vu mon père, je descendis…
Mon oncle l'interrompit par une exclamation d'étonnement. — Qu'avez-vous dit, jeune homme, vous êtes venu ici, et vous avez vu votre père, ici, à la Falaise royale?
— Oui, monsieur.
Mon oncle devint très pâle:
— Au nom du ciel, dites-nous alors où est votre père?
Jim pour toute réponse nous fit signe de regarder derrière nous, et nous nous aperçûmes que deux hommes venaient d'entrer dans la pièce par la porte qui donnait sur l'escalier.
Je reconnus immédiatement l'un d'eux.
Cette figure qui avait l'impassibilité d'un masque, ces façons pleines de réserve, ne pouvaient appartenir qu'à Ambroise l'ancien valet de mon oncle.
Quant à l'autre, il était tout différent et offrait un aspect des plus singuliers.
Il était de haute taille, enveloppé dans une robe de chambre de nuance foncée et s'appuyait de tout son poids sur une canne.
Sa longue figure exsangue était si maigre, si blême, que par une étrange illusion on aurait pu la croire transparente.
C'est seulement sous les plis d'un linceul qu'il m'est arrivé de voir une face aussi défaite.
Sa chevelure mêlée de mèches grises, son dos courbé auraient pu le faire prendre pour un vieillard, mais la couleur noire de ses sourcils, la vivacité et l'éclat des yeux noirs qui brillaient au- dessous, suffirent pour me faire douter que ce fût réellement un vieillard qui se tenait devant nous.
Il y eut un instant de silence qu'interrompit un juron lancé avec emportement par Sir Lothian Hume.
— Par Dieu! C'est Lord Avon! s'écria-t-il.
— Entièrement a votre service, gentlemen, répondit l'étrange personnage en robe de chambre.
XX — LORD AVON
Mon oncle était essentiellement un homme impassible et cette impassibilité s'était encore développée sous l'influence de la société dans laquelle il vivait.
Il aurait pu retourner une carte de laquelle dépendit sa fortune sans qu'un de ses muscles eut bougé et je l'avais vu conduire à une allure qui eût pu lui être mortelle, sur la route de Godstone, en gardant l'air aussi calme que s'il eût fait sa promenade quotidienne sur le mail.
Mais la secousse qu'il reçut à ce moment même fut si forte, qu'il dut rester immobile, les joues pâles, le regard fixe, avec une expression d'incrédulité.
Deux fois, je vis ses lèvres s'ouvrir, deux fois, il porta la main à sa gorge, comme si une barrière s'était dressée entre lui et son désir de parler.
Enfin, il fit en courant quelques pas vers les deux hommes, les mains tendues en avant, comme pour les accueillir.
— Ned! s'écria-t-il.
Mais l'étrange personnage, qui était debout devant lui, croisa les bras sur la poitrine.
— Non, Charles, dit-il.
Mon oncle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.
— Assurément, Ned, vous allez me faire bon accueil, après tant d'années.
— Vous avez cru que j'avais commis cet acte, Charles. J'ai lu cela dans votre attitude dans cette terrible matinée. Vous ne m'avez jamais demandé d'explication. Vous n'avez jamais réfléchi combien il était impossible qu'un homme de mon caractère eût commis un tel crime. Au premier souffle du soupçon, vous, mon ami intime, l'homme qui me connaissait le mieux, vous m'avez regardé comme un voleur et un assassin.
— Non, non, Ned.
— Mais si, Charles, j'ai lu cela dans vos yeux. C'est pour cela que désireux de mettre en mains sûres l'être qui m'était le plus cher au monde, j'ai dû renoncer à vous et le confier à l'homme qui jamais, depuis le premier moment, n'a eu de doutes sur mon innocence. Il valait mille fois mieux que mon fils fût élevé dans un milieu humble et qu'il ignorât son malheureux père plutôt que d'apprendre à partager les doutes et les soupçons de ses égaux.
— Alors il est réellement votre fils? s'écria mon oncle en jetant sur Jim un regard stupéfait.
Pour toute réponse, l'homme leva son long bras décharné et posa sa main amaigrie sur l'épaule de l'actrice qui le regarda avec l'amour dans les yeux.
— Je me suis marié, Charles, et j'ai tenu la chose secrète parce que j'avais choisi ma femme en dehors de notre monde. Vous connaissez le sot orgueil qui a été toujours le trait le plus prononcé de mon caractère. Je n'ai pu me décider à avouer ce que j'avais fait. C'est cette négligence de ma part, qui a amené une séparation entre nous et dont le blâme doit retomber sur moi et non sur elle. Néanmoins, en raison de ses habitudes, je lui ai retiré l'enfant et assuré une rente, à la condition qu'elle ne s'occupât point de lui. Je craignais que l'enfant ne fût gâté par elle, et dans mon aveuglement, je n'avais pas compris qu'il pouvait lui faire du bien. Mais dans ma misérable existence, Charles, j'ai appris qu'il y a une puissance qui gouverne nos affaires, quelques efforts que nous fassions pour entraver son action, et que, sans aucun doute, nous sommes poussés par un courant invisible vers un but déterminé, quoique nous puissions nous donner l'illusion trompeuse de croire que c'est grâce à nos coups de rame et à nos voiles que nous hâtons notre marche.
J'avais tenu mon regard fixé sur mon oncle, pendant qu'il écoutait ces paroles, mais quand je levai les yeux, ils tombèrent de nouveau sur la maigre figure de loup de Sir Lothian Hume.
Il était debout près de la fenêtre.
Sa silhouette grise se dessinait sur les vitres poussiéreuses.
Jamais je ne vis sur une figure humaine pareille lutte entre des passions diverses et mauvaises: la colère, la jalousie et l'avidité déçue.
— Est-ce que cela signifie, demanda-t-il d'une voix tonnante et rauque, que ce jeune homme prétend être l'héritier de la pairie d'Avon?
— Il est mon fils légitime.
— Je vous connaissais fort bien, monsieur, dans votre jeunesse, mais vous me permettrez de vous faire remarquer que ni moi ni aucun de vos amis n'a jamais entendu parler de votre femme ou de votre fils. Je défie Sir Charles Tregellis de dire qu'il ait jamais admis l'existence d'un autre héritier que moi.
— Sir Lothian, j'ai déjà fait connaître les motifs qui m'ont fait tenir mon mariage secret.
— Vous avez donné une explication, monsieur. Mais c'est à d'autres et dans un autre lieu qu'ici que vous aurez à prouver que votre explication est satisfaisante.
Deux yeux noirs étincelèrent sur la figure pâle et défaite et produisirent un effet aussi soudain que si un torrent de lumière jaillissait à travers les fenêtres d'une demeure croulante et ruinée.
— Vous osez mettre en doute ma parole?
— Je demande une preuve.
— Ma parole en est une pour ceux qui me connaissent.
— Excusez-moi, Lord Avon, je vous connais et je ne vois pas de motifs pour accepter votre affirmation.
C'était un langage brutal exprimé sur un ton brutal.
Lord Avon fit quelques pas en chancelant et ce fut seulement grâce à l'intervention de sa femme d'un côté et de son fils de l'autre, qu'il ne porta pas ses mains frémissantes à la gorge de son insulteur.
Sir Lothian Hume recula devant cette pâle figure animée où la colère brillait sous les noirs sourcils, mais il continua à porter des regards furieux autour de la pièce.
— Un complot fort bien combiné, s'écria-t-il, où un criminel, une actrice et un boxeur de profession ont chacun leur rôle. Sir Charles Tregellis, vous recevrez encore de mes nouvelles et vous aussi, mylord.
Il tourna sur les talons et sortit à grands pas.
— Il est allé me dénoncer, dit Lord Avon, la figure bouleversée par une convulsion d'orgueil blessé.
— Faut-il que je le ramène? s'écria le petit Jim.
— Non, non, laissez-le aller. Cela vaut tout autant, car j'ai déjà pris mon parti et reconnu que mon devoir envers vous, mon fils, l'emporte sur celui qui m'incombe envers mon frère et ma famille et dont je me suis acquitté au prix d'amères souffrances.
— Vous avez été injuste envers moi, Ned, si vous avez cru que je vous avais oublié ou que je vous avais jugé défavorablement. Si je vous ai jamais cru l'auteur de cet acte, et comment douter du témoignage de mes yeux, j'ai toujours pensé que cet acte avait été commis dans un moment d'égarement et que vous n'en aviez pas plus conscience qu'un somnambule n'en a de ce qu'il a fait.
— Que voulez-vous dire en parlant du témoignage de vos yeux? dit Lord Avon en regardant fixement mon oncle.
— Ned, je vous ai vu dans cette nuit maudite.
— Vous m'avez vu? Où?
— Dans le corridor.
— Et qu'est-ce que je faisais?
— Vous sortiez de la chambre de votre frère. J'ai entendu sa voix qui exprimait la colère et la douleur un court instant auparavant. Vous teniez à la main un sac d'argent et votre figure exprimait la plus vive agitation. Si vous pouvez seulement m'expliquer, Ned, de quelle façon vous êtes venu là, vous m'ôterez de dessus le coeur un poids qui s'est fait sentir sur lui, pendant toutes ces années.
Personne n'aurait reconnu, en ce moment-là, l'homme qui donnait le ton à tous les petits-maîtres de Londres.
En présence de cet ami d'autrefois, devant la scène tragique qui se jouait devant lui, le voile de trivialité et d'affectation venait de se déchirer et je sentais toute ma gratitude envers lui s'accroître et se changer en affection, lorsque je considérais sa figure pâle et anxieuse, l'ardent espoir qui s'y peignait en attendant les explications de son ami.
Lord Avon cacha sa figura dans ses mains, et il se fit un silence de quelques minutes, dans le demi-jour de la pièce.
— Maintenant, dit-il enfin, je ne m'étonne plus que vous ayez été ébranlé. Mon Dieu, quel filet était tendu autour de moi. Si cette accusation méprisable avait été proférée contre moi, vous, mon ami le plus cher, vous auriez été contraint de chasser tous les doutes qui vous restaient encore sur ma culpabilité. Et pourtant, Charles, quoi que vous ayez vu, je suis aussi innocent que vous dans cette affaire.
— Je remercie Dieu de vous entendre parler ainsi.
— Mais vous n'êtes pas encore satisfait, Charles, je le vois dans vos yeux. Vous désirez savoir comment un homme, qui était innocent, s'est caché pendant tout ce temps.
— Votre parole me suffit, Ned, mais le monde exigera une autre réponse à cette question.
— Ce fut pour sauver l'honneur de la famille, Charles. Vous savez combien il m'était cher. Je ne pouvais me disculper sans prouver que mon frère s'était rendu coupable du crime le plus vil que puisse commettre un gentleman. Pendant dix-huit ans, je l'ai couvert au prix de tout ce que pouvait sacrifier un homme. J'ai vécu, comme dans une tombe, d'une vie qui a fait de moi un vieillard, une ruine d'homme alors que j'ai à peine quarante ans. Mais maintenant que je suis réduit à l'alternative de dire tout ce qui s'est passé à propos de mon frère ou de faire tort à mon fils, il n'y a pour moi qu'un parti à prendre et je l'adopte d'autant plus volontiers que j'ai des raisons d'espérer. Il pourra se présenter quelque circonstance qui empêchera ce que j'ai à vous apprendre de parvenir aux oreilles du public.
Il se leva de sa chaise et, s'appuyant lourdement sur ses deux soutiens, il traversa la pièce d'un pas chancelant en se dirigeant vers l'étagère couverte de poussière. Là, au centre, se trouvait cet amas fatal de cartes tachées par le temps et la moisissure, tel que le petit Jim et moi, nous l'avions vu plusieurs années auparavant.
Lord Avon les remua d'un doigt tremblant, en choisit une douzaine qu'il tendit à mon oncle.
— Mettez votre index et votre pouce sur l'angle gauche du bas de chaque carte, et promenez légèrement vos doigts dans les deux sens, dites-moi ce que vous sentez.
— On dirait qu'elle a été piquée avec une épingle.
— Justement. Et quelle est cette carte?
— Le roi de trèfle. — Examinez l'angle inférieur de cette carte.
— Elle est tout à fait lisse.
— Et cette carte, c'est?…
— Le trois de pique.
— Et cette autre?
— Elle a été piquée: c'est l'as de coeur.
Lord Avon les jeta violemment à terre.
— Eh bien, la voilà cette maudite affaire. Ai-je besoin d'en dire davantage, quand chaque mot est un supplice pour moi?
— Je vois quelque chose, mais je ne vois pas tout, Ned, il faut aller jusqu'au bout.
Le frêle personnage se raidit. On voyait bien qu'il se tendait en un violent effort.
— Alors je vais vous dire cela d'un trait, une fois pour toutes. J'espère que jamais je ne me retrouverai dans la nécessité de rouvrir les lèvres au sujet de cette misérable affaire.
«Vous vous rappelez notre partie, vous vous rappelez comme nous perdions. Vous vous rappelez que vous vous êtes retirés, que vous m'avez laissé tout seul, assis dans cette même pièce, à cette même table.
«Loin d'être fatigué, j'étais tout à fait éveillé et je passai une heure ou deux à repasser dans mon esprit les incidents du jeu et les modifications qu'il apporterait vraisemblablement dans mon état de fortune.
«Comme vous le savez, j'avais subi de grosses pertes, et ma seule consolation était que mon frère avait gagné. Je savais bien que par suite de sa conduite irréfléchie, il était dans les griffes des Juifs et j'espérais que ce qui avait ébranlé ma position aurait pour effet de raffermir la sienne.
«Comme j'étais là à manier distraitement les cartes, le hasard me fit remarquer les petites piqûres que vous venez de sentir. J'examinai les paquets et, à mon indicible horreur, je reconnus que quiconque aurait été au courant de ce secret aurait pu les distribuer de façon à se rendre un compte exact des sortes de cartes qui passaient aux mains de chacun des adversaires.
«Et alors, le sang me montant à la tête dans un mouvement de honte et de dégoût que je n'avais jamais connu, je me rappelai que mon attention avait été frappée de la façon dont mon frère distribuait les cartes, de sa lenteur et de sa manière de tenir les cartes par le bord inférieur.
«Je ne le condamnai pas à la légère, je restai longtemps à peser les moindres indices qui pouvaient lui être favorables ou défavorables.
«Hélas, tout concourait à confirmer mes horribles soupçons et à les changer en certitude.
«Mon frère avait fait venir les paquets de cartes de chez Ledbing dans Bond Street. Il les avait gardées plusieurs heures dans sa chambre. Il avait joué avec une décision qui alors avait causé notre surprise. «Et par-dessus tout, je ne pouvais me cacher à moi-même que sa vie passée n'était point telle qu'elle dût faire croire qu'il lui était impossible de commettre un crime aussi abominable.
«Tout vibrant de colère et d'humiliation, je montai tout droit par l'escalier, ces cartes à la main, et je lui jetai à la face, son crime, le plus bas, le plus dégradant que pût commettre un coquin.
«Il ne s'était pas encore mis au lit et son gain était resté éparpillé sur la table de toilette.
«Je ne savais guère que lui dire, mais les faits étaient si terribles qu'il ne tenta pas de nier sa faute.
«Vous vous le rappellerez, car c'était la seule circonstance atténuante qu'il y eût à son crime, il n'avait pas encore vingt et un ans.
«Mes paroles l'accablèrent.
«Il se jeta à genoux devant moi, me supplia de l'épargner.
«Je lui dis que par égard pour l'honneur de notre famille, je ne le dénoncerais pas en public, mais que désormais, il devrait toute sa vie s'abstenir de toucher une carte et que l'argent gagné par lui serait restitué le lendemain avec une explication.
«— Cela serait la perte de sa position dans le monde, protesta-t- il.
«Je répétai qu'il devait subir les conséquences de son acte.
«Séance tenante, je brûlai les papiers qu'il m'avait gagnés, je mis toutes les pièces d'or qui se trouvaient sur la table, dans un sac de toile.
«Je me disposais à quitter la chambre sans ajouter un mot, mais il se cramponna à moi, me déchira une manchette dans l'effort qu'il fit pour me retenir et me faire promettre de ne rien dire à Sir Lothian Hume et à vous.
«C’était son cri de désespoir en me trouvant sourd à toutes ses prières qui est parvenu à vos oreilles, Charles, et qui vous a fait ouvrir votre porte et vous a permis de me voir pendant que je retournais dans ma chambre.
Mon oncle poussa un long soupir de soulagement.
— Mais ce ne pouvait être plus clair, dit-il.
— Dans la matinée, comme vous vous en souvenez, je vins chez vous et je vous rendis votre argent.
«J'en fis autant pour Sir Lothian Hume.
«Je ne parlai point des raisons qui me faisaient agir ainsi, car je ne pus prendre sur moi de vous avouer notre affreux déshonneur.
«Alors survint cette horrible découverte qui a jeté une ombre sur mon existence et qui a été aussi mystérieuse pour moi que pour vous.
«Je me voyais soupçonné, je vis aussi que je ne pourrais me justifier qu'en exposant au grand jour, par un aveu public, l'infamie de mon frère. «Je reculai devant cela, Charles. Plutôt tout souffrir moi-même, que de couvrir de honte, en public, une famille dont l'honneur n'avait pas de tache depuis tant de siècles.
«Je me suis donc soustrait à mes juges et j'ai disparu du monde.
«Mais il fallait avant tout prendre des mesures au sujet de ma femme et de mon fils dont vous et mes autres amis ignoriez l'existence.
«J'ai honte de l'avouer, Mary, et je reconnais que c'est moi seul qui suis à blâmer de tout ce qui s'en est suivi.
«À cette époque-là, il existait des motifs qui heureusement ont disparu depuis longtemps et qui me firent juger préférable que le fils fût séparé de sa mère à un âge où il ne pouvait se douter qu'elle fût absente.
«Je vous aurais mis dans la confidence, Charles, sans vos soupçons qui m'avaient blessé cruellement, car à cette époque, je ne connaissais pas le motif qui vous avait inspiré ce préjugé contre moi.
«Le soir de cette tragédie, je courus à Londres.
«Je pris mes mesures pour que ma femme jouît d'un revenu convenable, à la condition qu'elle ne s'occuperait pas de l'enfant.
«J'avais, comme vous vous en souvenez, de fréquents rapports avec Harrison le boxeur et avais eu à maintes reprises l'occasion d'admirer la franchise et l'honnêteté de son caractère. Je lui portai alors mon enfant.
«Je le trouvai, ainsi que je m'y attendais, absolument convaincu de mon innocence et prêt à m'aider de toutes les façons.
«Sur les prières de sa femme, il venait de se retirer du ring et se demandait à quelle occupation il pourrait se livrer.
«Je réussis à lui organiser un atelier de forgeron, à condition qu'il exerçât sa profession au village de Friar's Oak.
«Nous nous entendîmes pour qu'il donnât Jim comme son neveu et convînmes que celui-ci ne saurait rien de ses malheureux parents.
«Vous allez me demander pourquoi je fis choix de Friar's Oak.
«C'était parce que j'avais déjà fixé le lieu de ma retraite cachée, et si je ne pouvais voir mon garçon, j'avais du moins la faible consolation de le savoir près de moi.
«Vous connaissez ce château.
«C'est le plus ancien qu'il y ait en Angleterre, mais ce que vous ignorez, c'est qu'il a été construit tout exprès pour contenir des chambres secrètes. Il n'y en a pas moins de deux que l'on peut habiter sans être vu.
«Dans les murs plus épais et les murs extérieurs sont pratiqués des passages.
«L'existence de ces chambres a toujours été un secret de famille. Sans doute, c'était un secret auquel je n'attachais pas grande importance et ce fut la seule raison qui m'eût empêché de les montrer à quelque ami.
«Je retournai furtivement dans ma demeure. J'y rentrai de nuit. Je laissai dehors tout ce qui m'était cher. Je me glissai comme un rat derrière les panneaux pour passer tout le reste de ma pénible existence dans la solitude et le deuil.
«Sur cette figure ravagée, sur cette chevelure grisonnante, Charles, vous pouvez lire le journal de ma misérable existence.
«Une fois par semaine, Harrison venait m'apporter des provisions qu'il introduisait par la fenêtre de la cuisine que je laissais ouverte dans cette intention.
«Parfois je me risquais la nuit à faire une promenade à la clarté des étoiles et à recevoir sur mon front la fraîcheur de la brise, mais il me fallut enfin y renoncer, car j'avais été aperçu par des campagnards et on commençait à parler d'un esprit qui hantait la Falaise royale. Une nuit deux chasseurs de fantômes…
— C'était moi, mon père, moi et mon ami Rodney Stone, s'écria Petit Jim.
— Je le sais, Harrison me l'a dit cette même nuit. Je fus fier, Jim, de retrouver en vous la vaillance de Barrington et d'avoir un héritier dont la vaillance pourrait effacer la tache de famille que je m'étais efforcé de couvrir au prix de tant de peines. Puis, vint le jour où la bienveillance de votre mère — sa bienveillance inopportune — vous fournit les moyens de vous enfuir à Londres.
— Ah! Edward, s'écria sa femme, si vous aviez vu notre enfant, pareil à un aigle en cage, se heurtant aux barreaux, vous auriez vous-même aidé à lui permettre une aussi courte excursion. — Je ne vous blâme pas, Mary, je l'aurais peut-être fait. Il alla à Londres et tenta de s'ouvrir une carrière par sa force et son courage. Un grand nombre de ses ancêtres en ont fait autant, avec cette seule différence que leurs mains étaient fermées sur la poignée d'une épée, mais je n'en connais aucun parmi eux qui se soit comporté avec autant de vaillance.
— Pour cela, je le jure, dit mon oncle avec empressement.
— Ensuite, au retour d'Harrison, j'appris que mon fils était définitivement engagé dans un match où il s'agissait de lutter en public pour de l'argent. Cela ne devait pas être, Charles. C'est chose bien différente de lutter comme nous l'avons fait dans notre jeunesse, vous et moi, et de concourir pour gagner une bourse pleine d'or.
— Mon cher ami, pour rien au monde, je ne voudrais…
— Naturellement, Charles, vous ne le feriez pas. Vous avez fait choix de l'homme le plus capable. Pouviez-vous agir autrement? Mais cela ne devait pas être. Je décidai que le moment était venu de me faire connaître à mon fils, d'autant plus que bien des indices me révélaient que mon genre de vie si contraire aux lois de la nature avait gravement altéré ma santé. Le hasard, je devrais dire plutôt la Providence, fit enfin paraître en pleine lumière ce qui était jusqu'alors resté obscur et me donna les moyens de prouver mon innocence. Ma femme est allée hier soir chercher mon fils pour le ramener auprès de son malheureux père.
Il y eut quelques instants de silence et ce fut la voix de mon oncle qui y mit fin.
— Vous avez été l'homme le plus cruellement traité du monde, Ned, dit-il. Plaise à Dieu que nous ayons de nombreuses années pour vous indemniser, mais malgré tout nous sommes, à ce qu'il me semble, aussi loin que jamais de savoir comment votre malheureux frère a trouvé la mort.
— Cela a été un mystère pour moi, autant que pour vous pendant dix-huit ans. Mais enfin l'auteur du crime s'est révélé. Avancez, Ambroise, et faites votre récit avec autant de franchise et de détails que vous me l'avez fait à moi-même.
XXI — LE RÉCIT DU VALET
Le valet avait quitté le coin sombre de la pièce où il était resté dans une immobilité telle que nous avions oublié sa présence.
Alors, à cet appel de son ancien maître, il vint se placer en pleine lumière et tourna de notre côté sa figure blême.
Ses traits d'ordinaire impassibles étaient dans un état d'agitation pénible.
Il parlait lentement, avec hésitation, comme si le tremblement de ses lèvres ne lui permettait pas d'articuler ses mots.
Et pourtant, telle est la force de l'habitude, sous le coup de cette émotion extrême il conservait cet air de déférence qui distingue les domestiques de bonne maison, et ses phrases se suivaient sur ce ton sonore qui avait attiré mon attention dès le premier jour, celui où la voiture de mon oncle s'était arrêtée devant la maison paternelle.
— Milady Avon et gentlemen, dit-il, si j'ai péché dans cette affaire et je conviens franchement qu'il en est ainsi, je ne vois qu'une manière de l'expier, elle consiste dans la confession pleine et entière que mon noble maître Lord Avon m'a demandée.
«Aussi, tout ce que je vais vous dire, si surprenant que cela vous paraisse, est la vérité absolue, incontestable, au sujet de la mort mystérieuse du capitaine Barrington.
«Il vous semble impossible qu'un homme dans mon humble situation éprouve une haine mortelle, implacable, contre un homme dans la situation qu'occupait le capitaine Barrington. «Vous estimez que le fossé qui les sépare est trop large.
«Gentlemen, je puis vous le dire, un fossé qui peut être franchi par un amour coupable, peut l'être aussi par la haine coupable et le jour où ce jeune homme me ravit tout ce qui donnait pour moi du prix à la vie, je jurai à la face du ciel que je lui ôterais cette existence impure, bien que cet acte fût le plus mince acompte de ce qu'il me redevait.
«Je vois que vous me regardez de travers, Sir Charles Tregellis, mais vous devriez, monsieur, prier Dieu pour qu'il ne vous mette jamais dans le cas de vous demander ce que vous seriez capable de faire dans la même situation.
Nous étions tous stupéfaits de voir la nature ardente de cet homme se faire jour avec évidence au travers de la contrainte artificielle qu'il s'imposait pour la tenir en échec.
On eût dit que sa courte chevelure noire se hérissait. Ses yeux flamboyaient dans l'intensité de son émotion. Sa figure exprimait une malignité haineuse que n'avait pu atténuer la mort de son ennemi, ni le cours des années.
Le serviteur plein de discrétion avait disparu, il ne restait plus à la place que l'homme aux pensées profondes, l'être dangereux, capable de se montrer amoureux ardent ou l'ennemi le plus vindicatif.
— Nous étions sur le point de nous marier, elle et moi, lorsqu'un hasard fatal mit cet homme sur notre chemin.
«Par je ne sais quels vils artifices il la détacha de moi.
«J'ai entendu dire qu'elle n'était pas, tant s'en faut, la première et qu'il était passé maître en cet art. «La chose était accomplie que je ne me doutais pas encore du danger. Elle fut abandonnée, le coeur brisé, son existence perdue et dut rentrer dans la maison où elle apportait la honte et la misère.
«Je l'ai vue depuis et elle me dit que son séducteur avait éclaté de rire quand elle lui avait reproché sa perfidie et je lui jurai que cet homme paierait cet éclat de rire avec tout son sang.
«J'étais dès lors domestique, mais je n'étais pas encore au service de Lord Avon.
«Je me proposai et j'obtins cet emploi, dans la pensée qu'il m'offrirait l'occasion de régler mon compte avec son frère cadet. Et cependant il me fallut attendre un temps terriblement long, car bien des mois se passèrent avant que la visite à la Falaise royale me donnât la chance que j'espérais le jour et dont je rêvais la nuit.
«Mais quand elle se présenta, ce fut dans des conditions plus favorables à mes projets que je n'eusse osé y compter.
«Lord Avon croyait être seul à connaître les passages secrets à la Falaise royale. En cela il se trompait.
«Je les connaissais aussi ou du moins j'en savais assez pour les projets que j'avais formés.
«Je n'ai pas besoin de vous dire en détail comment un jour que je préparais les chambres pour les invités, une pression fortuite sur un point de la boiserie fit s'ouvrir un panneau et laissa voir une étroite ouverture dans le mur.
«Je m'y introduisis et je reconnus qu'un autre panneau s'ouvrait dans une chambre à coucher plus grande.
«C'est tout ce que je savais, mais il ne m'en fallait pas davantage pour mon projet.
«L'arrangement des chambres m'avait été confié. Je pris mes mesures pour que le capitaine Barrington occupât la grande chambre et moi la plus petite. J'arriverais près de lui quand je voudrais et personne ne s'en douterait.
«Il arriva enfin.
«Comment vous décrire l'impatience fiévreuse où je vécus jusqu'à ce que vint le moment que j'avais attendu, en vue duquel j'avais combiné mes plans.
«On avait joué pendant une nuit et un jour. Je passai une nuit et un jour à compter les minutes qui me rapprochaient de mon homme.
«On pouvait me sonner pour me faire encore apporter du vin. À toute heure j'étais prêt à servir, si bien que ce jeune capitaine dit avec un hoquet que j'étais le modèle des domestiques.
«Mon maître me dit d'aller me coucher. Il avait remarqué la rougeur de mes joues, l'éclat de mon regard et mettait tout cela sur le compte de la fièvre.
«Et en effet, c'était bien la fièvre qui me tenait, mais cette fièvre-là, il n'y avait qu'un remède pour en venir à bout.
«Alors enfin, à une heure très matinale, je les entendis remuer leurs chaises, je devinai qu'ils avaient fini de jouer.
«Lorsque j'entrai dans la pièce pour recevoir mes ordres, je m'aperçus que le capitaine Barrington avait déjà gagné son lit tant bien que mal.
«Les autres s'étaient également retirés et je trouvai mon maître seul devant la table, en face de sa bouteille vide et des cartes éparpillées.
«Il me renvoya dans ma chambre, d'un ton colère, et cette fois-là je lui obéis.
«Mon premier soin fut de me pourvoir d'une arme.
«Je savais que si je me trouvais face-à-face avec lui, je pourrais l'étrangler, mais je devais m'arranger pour qu'il meure sans faire le moindre bruit.
«Il y avait une panoplie de chasse dans le hall. J'y pris un grand couteau à lame droite que je repassai sur ma botte.
«Puis je regagnai furtivement ma chambre et je m'assis au bord de mon lit pour attendre.
«J'avais décidé ce que je devais faire. Ce serait une mince satisfaction pour moi que de le tuer sans qu'il sache quelle main portait le coup et laquelle de ses fautes il expiait ainsi.
«Si je pouvais seulement le lier, lui mettre un bâillon, puis après l'avoir éveillé d'une ou deux piqûres de mon poignard, je pourrais au moins l'éveiller pour lui faire entendre ce que j'avais à lui dire.
«Je me représentais l'expression de ses yeux, lorsque les vapeurs du sommeil se seraient peu à peu dissipées, cet air de colère se tournant aussitôt en horreur, en épouvante, lorsqu'il comprendrait enfin qui j'étais et ce que je venais faire.
«Ce serait le moment suprême de ma vie.
«Je restai à attendre un temps qui me parut la durée d'une heure, mais je n'avais pas de montre et mon impatience était telle que je puis dire qu'en réalité, il s'était écoulé à peine un quart d'heure.
«Je me levai alors, j'ôtai mes souliers, je pris mon couteau. J'ouvris le panneau et me glissai sans bruit par l'ouverture.
«Je n'avais guère plus de trente pieds à parcourir, mais je m'avançais pouce par pouce, car les vieilles planches moisies faisaient un bruit sec de brindilles cassées dès qu'un corps pesant se plaçait sur elles. Naturellement il faisait noir comme dans un four et je cherchais ma route à tâtons, lentement, bien lentement. À la fin, je vis une raie lumineuse jaune qui brillait devant moi, je savais qu'elle venait de l'autre côté du panneau.
«J'arrivais donc trop tôt, car il n'avait pas encore éteint ses chandelles.
«J'avais attendu bien des mois, je pouvais attendre une heure de plus, car je ne tenais pas à agir avec précipitation ou étourderie.
«Il était absolument nécessaire que je ne fisse aucun bruit en remuant, car je n'étais plus qu'à quelques pieds de mon homme et je n'étais séparé de lui que par une mince cloison de bois.
«Le temps avait faussé et fendu les planches, de sorte qu'après m'être avancé avec précaution, aussi près que possible du panneau glissant, je vis que je pouvais regarder sans difficulté dans la chambre.
«Le capitaine Barrington était debout près de la table à toilette et avait ôté son habit et son gilet.
«Une grande pile de souverains et plusieurs feuilles de papier étaient placées devant lui et il comptait les gains qu'il avait faits au jeu.
«Il avait la figure échauffée. Il était alourdi par le manque de sommeil et par le vin.
«Cette vue me réjouit, car elle me prouva qu'il dormirait profondément et que ma tâche serait aisée.
«J'avais encore les yeux fixés sur lui, quand soudain je le vis se dresser en sursaut avec une expression terrible sur ses traits.
Pendant un instant, mon coeur cessa de battre, car je craignis qu'il n'eût deviné d'une façon ou d'une autre ma présence.
«Et alors, j'entendis à l'intérieur la voix de mon maître.
«Je ne pouvais voir la porte par laquelle il était entré ni l'endroit de la chambre où il se trouvait, mais j'entendis tout ce qu'il était venu dire.
«Comme je contemplais la figure rouge et pourpre du capitaine, je le vis devenir d'une pâleur livide quand il entendit les amers reproches où on lui disait son infamie.
«Ma revanche m'en fut plus douce, bien plus douce que je ne me l'étais peinte dans mes rêves les plus charmants. «Je vis mon maître s'approcher de la table à toilette, présenter les papiers à la flamme de la chandelle, en jeter les débris noircis dans le foyer, puis jeter les pièces d'or dans un petit sac de toile brune.
«Puis, comme il se retournait pour sortir, le capitaine le saisit par le poignet en le suppliant, en mémoire de leur mère, d’avoir pitié de lui. J'eus un regain d'affection pour mon maître en le voyant dégager sa manchette d'entre les doigts qui s'y cramponnaient et laisser là le misérable gredin étendu sur le sol.
«Dès lors, il me restait un point difficile à décider. Valait-il mieux que je fisse ce que j'étais venu faire, ou bien était-il préférable, maintenant que j'étais maître du secret de cet homme, de conserver une arme plus tranchante, plus terrible que le couteau de chasse de mon maître?
«J'étais sûr que Lord Avon ne pouvait pas, ne voudrait pas le dénoncer.
«Je connaissais trop bien votre chatouilleuse sensibilité en ce qui regarde l'honneur de la famille, mylord, et j'étais certain que son secret était sain et sauf entre vos mains.
«Mais moi, j'avais à la fois le pouvoir et le désir et lorsque sa vie aurait été flétrie, lorsqu'il aurait été chassé comme un chien de son régiment, de ses clubs, le moment serait peut-être venu pour moi de m'y prendre d'une autre façon avec lui.
— Ambroise, dit mon oncle, vous êtes un profond scélérat.
— Nous avons tous notre manière de sentir, monsieur, et vous me permettrez de vous dire qu'un valet peut être aussi sensible à un affront qu'un gentleman, bien qu'il lui soit interdit de se faire justice par le duel. «Mais je vous raconte franchement, sur la demande de Lord Avon, tout ce que j'ai pensé et fait cette nuit-là et je poursuivrai alors même que je n'aurais pas le bonheur de conquérir votre approbation.
«Lorsque Lord Avon fut sorti, le capitaine resta quelque temps agenouillé, la figure posée sur une chaise.
«Lorsqu'il se releva, il se mit à arpenter lentement la pièce en baissant la tête.
«De temps à autre, il s'arrachait les cheveux, levait les poings fermés.
«Je voyais la moiteur perler sur son front.
«Je le perdis de vue un instant.
«Je l'entendis ouvrir des tiroirs l'un après l'autre, comme s'il cherchait quelque chose.
«Puis, il se rapprocha de la table de toilette où il me tournait le dos.
«Sa tête était un peu rejetée en arrière et il portait les deux mains à son col de chemise, comme s'il voulait le défaire.
«Puis j'entendis alors un éclaboussement comme si une cuvette avait été renversée et il s'affaissa sur le sol, sa tête dans un coin, et elle faisait avec ses épaules un angle si extraordinaire qu'il me suffit d'un coup d'oeil pour comprendre que mon homme allait échapper à l'étreinte où je croyais le tenir.
«Je fis glisser le panneau. «Un instant après j'étais dans la pièce.
«Ses paupières battaient encore et quand mon regard se fixa sur ses yeux déjà glacés, je crus y lire une expression de surprise indiquant qu'il me reconnaissait.
«Je déposai mon couteau sur le sol et je m'allongeai à côté de lui pour pouvoir lui murmurer à l'oreille une ou deux menues choses dont je tenais à lui laisser le souvenir, mais à ce moment même, il ouvrit la bouche et mourut.
«Chose singulière, moi qui n'avais pas eu peur de ma vie, j'eus peur alors à côté de lui, et pourtant, quand je le regardai, quand je vis qu'il était toujours immobile, à l'exception de la tache de sang qui allait toujours s'agrandissant, sur le tapis, je fus pris d'une soudaine crise de peur.
«Je pris mon couteau et revins sans bruit dans ma chambre en fermant les panneaux derrière moi.
«Ce fut alors seulement que je m'aperçus qu'en ma folle précipitation, au lieu d'avoir rapporté le couteau de chasse, j'avais ramassé le rasoir qui était tombé tout sanglant des mains du mort.
«Je cachai ce rasoir dans un endroit où personne ne l'a jamais découvert, mais ma frayeur m'empêcha d'aller chercher l'autre arme, ce que j'aurais sans doute fait si j'avais prévu les conséquences terribles qu'on ne manquerait pas de tirer de sa présence contre mon maître.
«Voilà donc, Lady Avon, le récit exact et sincère de la façon dont est mort le capitaine Barrington.
— Et comment se fait-il, demanda mon oncle d'un ton colère, que vous ayez toujours laissé un innocent en butte à une persécution, alors qu'un mot de vous l'aurait sauvé.
— C'est, Sir Charles, que j'avais les meilleurs motifs pour croire que cette démarche serait fort mal accueillie de Lord Avon. Comment pouvais-je lui dire tout cela sans révéler le scandale de famille qu'il mettait tant de soin à cacher? J'avoue qu'au début je ne lui ai pas dit tout ce que j'avais vu, mais je dois m'en excuser en rappelant qu'il disparut avant que j'eusse pris le temps de savoir ce que je devais faire.
«Pendant bien des années, je puis dire même depuis que je suis entré à votre service, Sir Charles, ma conscience m'a tourmenté et j'ai juré que si jamais je retrouvais mon ancien maître, je lui révélerais tout.
«Le hasard m'ayant fait surprendre une histoire racontée par le jeune Mr Stone, ici présent, m'a montré la possibilité que les chambres secrètes de la Falaise royale fussent le séjour de quelqu'un.
«J'ai eu la conviction que Lord Avon s'y tenait caché. Je n'ai pas perdu un moment pour le découvrir et lui offrir de faire tout ce qui serait en mon pouvoir.
— Il dit la vérité, conclut Lord Avon, mais il eut été bien étrange que j'hésite à faire le sacrifice d'une vie fragile et d'une santé languissante pour une cause à laquelle j'avais déjà donné toute ma jeunesse. De nouvelles réflexions m'ont enfin contraint à modifier ma résolution.
«Mon fils, dans l'ignorance où il était de son vrai rang, allait se laisser entraîner dans un genre d'existence qui était en harmonie avec sa force et son courage mais non avec les traditions de sa maison. «Je me suis dit, en outre, que la plupart des gens qui avaient connu mon frère avaient disparu, qu'il n'était pas nécessaire que tous les faits parussent au grand jour, que si je m'en vais sans avoir dissipé tout soupçon sur ce crime, il en resterait pour ma famille une tache plus noire que la faute qu’il a expiée si terriblement. Pour ces motifs…
Le bruit de plusieurs pas lourds qui éveillaient les échos de la vieille maison interrompit Lord Avon.
En entendant ce bruit, sa figure prit un degré de plus de pâleur et il regarda piteusement sa femme et son fils.
— On vient m'arrêter, s'écria-t-il. Il faudra que je me soumette à l'humiliation d'une arrestation.
— Par ici, Sir James, par ici, dit du dehors la voix rude de Sir Lothian Hume.
— Je n'ai pas besoin qu'on me montre le chemin dans une maison où j'ai bu maintes bouteilles de bon clairet, répondit une voix de basse taille.
Et au même moment, nous vîmes dans le corridor le corpulent squire Ovington en culottes de basane et bottes montantes, la cravache à la main.
Il avait à côté de lui Sir Lothian Hume et je vis deux constables de campagne qui regardaient par-dessus son épaule.
— Lord Avon, dit le squire, en qualité de magistrat du comté de Sussex, j'ai le devoir de vous dire qu'il y a un mandat d'arrêt contre vous en raison de l'assassinat prémédité de votre frère, le capitaine Barrington, en l'année 1786.
— Je suis prêt à me disculper de l'accusation.
— Cela, je vous le dis en tant que magistrat, mais en tant qu'homme et comme étant le squire de Rougham-Grange, je suis enchanté de vous voir, Ned, et voici ma main. Jamais on ne me fera croire qu'un bon Tory comme vous, un homme qui a montré la queue de son cheval sur tous les hippodromes des Dunes, ait pu se rendre coupable d'un acte pareil.
— Vous me rendez justice, James, dit Lord Avon en serrant la large main brune que le squire lui avait tendue. Je suis aussi innocent que vous et je puis le prouver.
— En attendant, dit Sir Lothian Hume, une grosse porte et une solide serrure seront les meilleures précautions pour que Lord Avon se présente lorsqu'on le convoquera.
La figure hâlée du squire prit une teinte d'un pourpre foncé quand il s'adressa au Londonien.
— Est-ce que vous êtes le magistrat du comté, monsieur?
— Je n'ai pas cet honneur, Sir James.
— Alors pourquoi vous permettez-vous de donner des conseils à un homme qui remplit ces fonctions depuis près de vingt ans? Quand je ne suis pas sûr de mon affaire, monsieur, la loi me donne un clerc avec qui je puis conférer et je n'ai pas besoin d'autre assistance.
— Vous le prenez sur un ton trop haut, Sir James, je n'ai pas l'habitude d'être pris à partie si vivement.
— Je ne suis pas non plus habitué à me voir interrompre dans l'exercice de mes devoirs officiels, monsieur. Je dis cela en qualité de magistrat, Sir Lothian, mais comme homme, je suis toujours prêt à soutenir mes opinions.
Sir Lothian s'inclina.
— Vous me permettrez, monsieur, de vous faire remarquer que j'ai des intérêts de la plus grande importance engagés dans cette affaire. J'ai tous les motifs possibles de croire qu'il s'est organisé ici un complot qui vise ma position comme héritier de Lord Avon. Je demande à ce qu'il soit mis en lieu sûr jusqu'à ce que cette affaire soit éclaircie et je vous requiers en votre qualité de magistrat d'exécuter votre mandat.
— Que le diable emporte tout cela, Ned, s'écria le squire. Je voudrais bien avoir auprès de moi mon clerc Johnson et je ne demande qu'à vous traiter avec tous les égards que la loi autorise et pourtant, comme vous l'entendez, je suis invité à m'assurer de votre personne.
— Permettez-moi, monsieur, de vous suggérer une idée, dit mon oncle. Tant qu'il sera sous la surveillance personnelle du magistrat, il sera réputé sous la garde de la loi, et cette condition est remplie s'il se trouve sous le toit de Rougham- Grange.
— Rien de mieux, s'écria le squire avec empressement. Vous allez loger chez moi jusqu'à ce que cette affaire s'en aille en fumée. En d'autres termes, Lord Avon, je me déclare responsable, comme représentant de la loi, de ce que vous serez retenu en lieu sûr, jusqu'au jour où l'on me demandera de vous produire en personne.
— Vous avez vraiment bon coeur, James.
— Ta! ta! je ne fais que me conformer à la loi. J'espère, Sir Lothian Hume, que vous n'avez pas d'objections à faire à cela?
Sir Lothian haussa les épaules et jeta un regard noir au magistrat. Puis s'adressant à mon oncle:
— Il y a encore une petite affaire en suspens entre nous, dit-il. Vous plairait-il de me donner le nom d'un ami?… Mr Corcoran qui est dehors, dans la barouche, agirait en mon nom et nous pourrions nous rencontrer demain matin.
— Avec plaisir, répondit mon oncle, je crois pouvoir compter sur votre père, mon neveu? Votre ami pourra s'entendre avec le lieutenant Stone de Friar's Oak et le plus tôt sera le mieux.
Ainsi se termina cette étrange conférence.
De mon côté, j'avais couru auprès de mon premier ami d'enfance et je faisais de mon mieux pour lui dire combien j'étais heureux de sa bonne fortune, et il me répondait en m'assurant que quoi qu'il pût lui arriver, rien n'affaiblirait son affection pour moi.
Mon oncle me toucha l'épaule et nous allions partir, lorsque Ambroise, ayant remis le masque de bronze sur ses ardentes passions, s'approcha de lui avec respect.
— Je vous demande pardon, Sir Charles, mais je suis très choqué de voir votre cravate…
— Vous avez raison, Ambroise, Lorimer fait de son mieux, mais je n'ai jamais pu trouver quelqu'un qui vous remplace.
— Je serais fier de vous servir, monsieur. Mais vous devez reconnaître que Lord Avon a des droits antérieurs. S'il consent à me rendre ma liberté…
— Vous pouvez partir, Ambroise, vous le pouvez. Vous êtes un excellent serviteur, mais votre présence m'est devenue pénible.
— Je vous remercie, Ned, dit mon oncle. Mais vous, Ambroise, il ne faudra pas me quitter aussi brusquement.
— Permettez-moi de vous expliquer le motif, monsieur. J'étais décidé à vous prévenir de mon départ quand nous serions arrivés à Brighton, mais ce soir-là, comme nous sortions du village, j'ai vu passer dans un phaéton une dame dont je connaissais fort bien les relations intimes avec Lord Avon, sans être certain que c'était sa femme. Sa présence en cet endroit me confirma dans la conviction qu'il se cachait à la Falaise royale. Je descendis furtivement de votre voiture, je la suivis aussitôt dans le but de lui exposer l'affaire et de lui expliquer combien il était nécessaire que Lord Avon me vit.
— Eh bien, je vous pardonne votre désertion, dit mon oncle, et je vous serais fort obligé si vous vouliez bien, de nouveau, arranger ma cravate.
XXII — DÉNOUEMENT
La voiture de Sir James Ovington attendait dehors.
La famille Avon, si tragiquement dispersée, si singulièrement réunie, y monta pour se rendre sous le toit hospitalier du Squire.
Lorsqu'ils furent sortis, mon oncle monta en voiture et nous reconduisit, Ambroise et moi, au village.
— Il est préférable de voir votre père tout de suite, mon neveu. Sir Lothian et son homme sont déjà en route depuis quelque temps. Je serais désolé qu'il y ait quelque malentendu dans notre rencontre.
De mon côté je pensais à la terrible réputation de notre adversaire comme duelliste. Sans doute ma figure laissa voir mes sentiments, car mon oncle se mit à rire.
— Eh bien! mon neveu, dit-il, on dirait que vous marchez derrière mon cercueil. Ce n'est pas ma première affaire et je pense bien que ce ne sera pas ma dernière. Quand je me bats aux environs de la ville, j'ai l'habitude d'aller tirer une centaine de balles dans l'arrière-boutique de Manton, et je puis dire que je suis en état de trouver la route jusqu'à son gilet. Toutefois je confesse que je suis un peu accablé de tout ce qui est arrivé. Penser que mon cher vieil ami est non seulement vivant, mais innocent! Et qu'il a, pour continuer la race des Avon, un si beau gaillard de fils et d'héritier! Voilà qui donnera le coup de grâce à Hume, car je sais que les Juifs lui ont donné de la marge à raison de ses espérances. Et vous, Ambroise, dire que vous avez fait irruption de cette façon-là!
Parmi toutes les choses extraordinaires qui étaient arrivées, il semblait que ce fût celle-là qui ait fait la plus forte impression sur mon oncle, car il y revint à maintes reprises.
Cet homme, qu'il avait fini par regarder comme une machine à faire les noeuds de cravate et à remuer le chocolat, s'était montré animé de passions.
C'était un prodige dont il ne revenait pas.
Si son réchaud à rasoirs avait mal tourné, il n'en eut pas été plus ébahi.
Nous étions à quelques centaines de yards du cottage, lorsque nous vîmes le long Mr Corcoran, l'homme à l’habit vert, arpentant l'allée du jardin.
Mon oncle nous attendait à la porte avec un air de ravissement contenu.
— Je suis heureux de vous être utile, de n'importe quelle manière, Sir Charles. Nous avons arrangé cela pour demain à sept heures dans le communal de Ditchling.
— Je ne serais pas fâché que l'on puisse remettre ces petites affaires à une heure plus tardive, dit mon oncle. On est obligé de se lever à une heure tout à fait absurde ou de négliger sa toilette.
— Ils s'arrêtent sur la route à l'auberge de Friar's Oak, et si vous teniez à ce que cela ait lieu plus tard…
— Non, non, je ferai cet effort, Ambroise, vous apporterez la batterie de toilette à sept heures.
— Je ne sais pas si vous tiendrez à vous servir de mes aboyeurs, dit mon père. Je m'en suis servi dans quinze engagements et à la distance de trente yards, vous auriez peine à trouver meilleur outil.
— Je vous remercie, j'ai mes pistolets de duel sous le siège. Ambroise, veillez à ce que les chiens soient huilés, car j'aime une détente légère. Ah! ma soeur Mary, je vous ramène votre garçon qui ne s'en trouve pas plus mal, je l'espère, après les distractions de la ville.
Je n'ai pas besoin de vous dire que ma pauvre mère me couvrit de pleurs et de caresses, car vous qui avez des mères, vous en savez autant que moi, et vous qui n'en avez pas, vous ne saurez jamais combien la maison de famille est un nid chaud et confortable.
Comme je m'étais agité et démené pour voir les merveilles de la ville! Et maintenant que j'en avais vu plus que je n'eusse rêvé dans mes songes les plus extravagants, mes yeux ne trouvaient rien qui me donnât une plus grande impression de douceur et de repos que notre petit salon, avec ses bibelots, en eux-mêmes objets insignifiants mais si riches en souvenirs, le poisson souffleur des Moluques, la corne de narval de l'Arctique, et la gravure du Ça Ira poursuivi par Lord Hotham.
Et comme c'était égayant de voir aussi d'un côté du foyer flambant, mon père avec sa pipe et sa bonne figure rouge et ma mère tournant et piquant ses aiguilles à tricoter.
En les contemplant, je me demandais comment je pouvais avoir ce grand désir de les quitter ou comment je prendrais sur moi de les quitter de nouveau.