LIVRE PREMIER L’HÉRITAGE
Reading edition
« A quoi servirait-il à l’homme de gagner le monde s’il perdait l’âme ? »
Jésus.
« Il y a plus de choses entre le ciel et la terre que n’en soupçonne votre sagesse d’école. »
Shakespeare.
I LES CONQUÊTES DU SIÈCLE
On voit parfois, sur la fin de l’hiver, le jardinier soucieux de son jardin, se promener le long des espaliers et des treilles. Il examine l’état des bourgeons et du bois, interroge d’un œil attentif les mystérieuses enveloppes que va gonfler et déchirer bientôt la sève du printemps. Ces promenades où l’anxiété se mêle toujours à l’espérance, me rappellent par analogie, une autre promenade, plus troublante encore et plus intéressante, celle que peut faire à travers la jeunesse le penseur préoccupé de l’avenir. Là aussi dort, enveloppée et pourtant apparente déjà sous le voile qui la recouvre, la grande question de demain. Il germe et grandit dans le cœur des jeunes, il fermente sous leur front des choses plus significatives que celles qu’essaie de deviner le jardinier sous l’écorce des bourgeons.
Intéressante toujours, et toujours digne de la plus sympathique attention, la jeunesse mérite surtout de nous attirer aux époques critiques, où des changements d’orientation s’annoncent. Ne semble-t-il pas que tel soit le cas à la fin de ce siècle ? Sans doute, c’est une erreur grossière que de confondre les périodes de l’évolution humaine avec ces divisions chronologiques factices qu’on appelle des siècles. On attribue aux siècles une jeunesse et une vieillesse, on parle de leur aurore et de leur déclin. Rien ne répond moins à la réalité. Des mouvements puissants ont marqué la fin de certains siècles ; d’autres ont commencé dans le marasme et la sénilité. Il n’en est pas moins vrai qu’il peut se produire une coïncidence entre le terme d’une période historique et le terme d’un siècle. Tel est, je crois, le cas à l’heure présente. Nous avons derrière nous tout un vaste développement, dans lequel on peut remarquer, après les enthousiasmes juvéniles et les efforts virils d’une brillante maturité, les hésitations et les symptômes de lassitude ordinaires à la vieillesse. Mais, comme l’humanité se renouvelle sans cesse et renaît de ses cendres, c’est au moment où les choses anciennes sont arrivées à leur maximum de décrépitude, que les choses neuves se préparent.
Qu’un instant comme celui que nous traversons soit gros de problèmes d’avenir, personne n’en doute ; que ces problèmes se posent avec plus d’insistance à ceux qui entrent dans la vie qu’à ceux qui y sont déjà engagés ou à ceux qui vont en sortir, c’est évident. Rien de plus naturel, par conséquent, que de se tourner vers la jeunesse, et dans son intérêt et dans le nôtre.
Que fera-t-elle ? Comment va-t-elle pouvoir s’installer dans le monde que lui lèguent ses prédécesseurs ? Quels sont ses périls, ses espérances, ses devoirs pressants ? Certes, voilà de quoi exciter les plus légitimes curiosités.
Pour arriver à voir clair dans ces diverses questions, il convient d’abord de dresser une sorte d’inventaire et de caractériser brièvement l’héritage qui échoit à notre jeunesse. Il nous faudra ensuite essayer de comprendre cette jeunesse elle-même et quelques-uns des courants qui s’y distinguent. Nous nous efforcerons, après cela, de tracer un idéal pratique capable d’inspirer une élite de la jeunesse contemporaine dans la grande mission qui lui incombe, et qui est de profiter du bien que lui laisse le siècle qui s’en va, en s’efforçant de combler les lacunes et de réparer les fautes.
Il est toujours très malaisé de ramener à l’unité et de grouper sous un seul point de vue, les éléments si divers de l’activité humaine. Mais, en général, le trait saillant d’un siècle n’est pas difficile à découvrir, et c’est ce trait qui en détermine la physionomie, les tendances, les beautés et les taches. En la désignant d’après son stigmate personnel à jamais indélébile, on ne saurait appeler la période dont nous sortons autrement que : l’âge de la science inductive. La science y est arrivée peu à peu, et, pour la première fois depuis qu’il y a des hommes, à être la puissance dirigeante. Quoique cela puisse paraître évident, il n’est pas superflu de l’affirmer, à cause de l’idée superficielle qu’on se fait souvent du grand travail humain, et de ce qu’il est convenu d’appeler le progrès. On se représente communément l’humanité en marche sur une route de longueur infinie où chaque génération marque son étape. Il y aurait ainsi, sauf les différences d’allure, avancement constant sur toute la ligne. Cette conception est fausse et dangereuse. Non seulement il y a, dans la marche des sociétés, de longs arrêts et des reculs, mais il y a des changements de direction essentiels. Ce qui est l’idéal à certaines époques, peut être, à d’autres, négligé, foulé aux pieds même, et pourtant ces deux époques collaborent, chacune à sa façon, à l’accomplissement des fins de l’histoire. Il y a des périodes de création et des périodes de destruction ; il en est qui sont vouées à l’analyse et aux opérations de détail, d’autres qui arrivent à la synthèse. Celles-ci sommeillent, celles-là se précipitent comme un torrent. Certains siècles sont religieux, poétiques, artistiques, d’autres commerçants, industriels, guerriers. Il en est d’efféminés et de dissolus, comme il en est d’énergiques et de vertueux. Et tous amènent sur la scène leurs hommes particuliers, enfants préférés faits à leur image, et remettent l’honneur et la puissance, tour à tour, aux rêveurs, aux diplomates, aux beaux parleurs, aux violents, aux sages, aux fous, aux favoris, aux courtisans. Mais l’évolution humaine est si vaste et si compliquée qu’elle n’embrasse jamais tout à la fois : elle procède par poussées successives dans les directions les plus variées. Malgré la richesse de ses aspirations ou son effort pour tout étreindre, chaque période d’activité ne fait que sa poussée particulière à laquelle tout se subordonne, on peut même dire, se sacrifie. Il se constate alors comme une sorte de polarisation du travail total de l’humanité autour d’un centre de prédilection. Dans la sphère particulière qu’il cultive avec amour, un siècle dépasse, en général, les précédents. Cela n’implique pas qu’il les ait dépassés ni même égalés pour le reste. Au contraire, les avantages qu’il réalise en concentrant toute son énergie sur un point, se traduisent par un déficit dans d’autres domaines. Les siècles, comme les individus, ont les défauts de leurs qualités. Il y a là une loi générale dont il faut se souvenir. Grâce à elle, on comprend mieux comment, par exemple, les anciens qui étaient nos maîtres pour tant de choses, n’étaient que des enfants en science, comparativement à nous. Mais la même loi nous expliquera, par un juste retour, certaines lacunes douloureuses de la civilisation actuelle.
Nous avons donc fait, nous, notre poussée du côté de la science inductive, non par un effet de la fantaisie humaine, mais guidés par la nécessité. Sous la lente usure du temps les vieilles bases sociales et les antiques croyances devenaient caduques et craquaient. Il était urgent de les raffermir en soumettant à un contrôle sévère les faits et les notions qui entraient comme matériaux dans ce vénérable édifice. Cela ne pouvait se faire qu’en reprenant l’humble sentier de l’expérience. Avec une patience à l’épreuve de tous les labeurs, l’homme s’y est résigné et a entrepris de reviser le monde par le menu détail. Petit et faible, en face de la création géante, éphémère en face du temps que rien ne mesure, il ne s’est laissé rebuter ni par la médiocrité de ses moyens, ni par l’étendue de la tâche. Simplement, courageusement, se servant de ses yeux pour voir, de ses doigts pour toucher, de son cœur pour éprouver, il s’est mis à l’œuvre. Or il s’est rencontré que cette méthode qui consiste à se laisser guider d’un fait à l’autre, allant de ce qui est près et connu vers ce qui est loin et inconnu, était la plus merveilleuse des trouvailles. Elle faisait parcourir, à tout petits pas très sûrs, des distances prodigieuses. Les travailleurs se succédaient dans leur tâche souvent obscure, où il fallait, pour commencer, souffrir mille privations. Mais lorsque l’un d’eux tombait, un autre emboîtait le pas. Que de peines oubliées et de découvertes ignorées ! Jamais l’humanité ne fut plus admirable que sur cette route escarpée où nous la voyons marcher, lasse, meurtrie, mais non rebutée, tenant en main le fil d’or qui doit la guider à travers les ténèbres, vers l’aube de vérité.
Grâce à cette somme prodigieuse de travail, nous possédons des avantages qu’il n’est pas permis d’énumérer sans émotion et sans reconnaissance.
Les astronomes nous avaient révélé l’immensité de l’Univers, et mis à notre portée des faits dont la grandeur dépasse l’imagination même. Les géographes et les explorateurs nous ont mieux fait connaître le globe que nous habitons. Les géologues nous en ont raconté l’histoire tourmentée et démesurément ancienne. Les sciences naturelles ont commencé à nous initier aux formes sans nombre que revêt la vie dans le monde végétal et animal, et nous ont révélé un infini plus admirable que celui que nous montraient les astronomes, je veux dire l’infiniment petit. Les médecins et les physiologistes ont pénétré plus avant dans l’exploration si délicate et si difficile du corps humain, afin de nous enseigner à mieux nous connaître et à lutter plus efficacement contre les souffrances et la maladie. La mécanique et la chimie ont accéléré les relations, réduit les distances, centuplé la production industrielle et augmenté le bien-être. L’électricité enfin, cette alliée de la dernière heure, qui garde son secret et nous sert sans se faire connaître, a réalisé des progrès qui semblaient appartenir au domaine de l’impossible.
Pendant ce temps les historiens ressuscitaient le passé avec une infatigable activité, pièce à pièce, oubliant parfois de vivre dans le présent pour s’enfouir dans les archives, les catacombes, les ruines exhumées d’autrefois. Ils ont remis dans leur lumière vraie et replacé dans leur cadre historique, les légendes, les traditions religieuses des pères. Ils ont fait justice d’erreurs séculaires, vengé les martyrs, réhabilité de nobles mémoires, flétri les crimes, et surtout rendu leur grande et légitime place aux humbles et aux petits dont les longues misères et les rudes corvées avaient été négligées trop longtemps, au profit des guerres et des intrigues des grands de la terre. Bienfaits immenses trop longs à énumérer, mais qui sont dans toutes les mémoires.
Si nous pouvions ramener parmi nous un homme des générations disparues et le promener à travers les merveilles que notre âge doit à la science, il marcherait d’éblouissement en éblouissement et très certainement il nous dirait : C’est ainsi que nous rêvions l’âge d’or. Sans nul doute, l’homme aujourd’hui doit se sentir plus heureux qu’autrefois et être devenu meilleur et plus maître de lui-même. Connaissant mieux les lois de la nature, il ne doit pas manquer d’y conformer sa vie. Les maladies de jadis lui sont inconnues, ainsi que la pauvreté et la misère. Il règne avec sérénité sur des forces dociles. Ce qui l’écrasait autrefois, le porte aujourd’hui. Le feu s’est attelé à son char, la foudre est sa messagère. Comme cette royauté doit l’ennoblir ! En même temps l’histoire des hommes lui a donné de grandes leçons de sagesse, de tolérance, de clémence. Sur les frontières des patries doit régner la bienveillance. La justice gouverne les individus et les sociétés. Élevés dès leur jeunesse dans le sentiment de leur dignité, les hommes doivent faire fleurir la paix et la fraternité sur cette terre que leurs aïeux souillaient de sang. Heureuse la jeunesse héritière d’un tel monde !
Et cet ancien raisonnerait juste. Pourquoi faut-il que les faits contredisent des conclusions si naturelles ? C’est ici que nous sommes amenés à considérer l’envers de la médaille, ce qu’en langage de droit on appellerait le passif de la succession.
II LES PERTES DU SIÈCLE
Rappelons-nous la loi mentionnée plus haut, L’humanité n’avance pas d’un mouvement égal dans toutes les directions, mais elle procède par poussées. En se jetant avec tant d’ardeur du côté de la science, elle a nécessairement perdu de vue d’autres domaines. D’immenses territoires faisant partie intégrante du patrimoine humain ont été insensiblement négligés. En outre, la science elle-même a subi le contre-coup de la loi qui l’amenait au premier rang. Trop vaste pour être cultivée dans toutes ses ramifications, elle s’est développée dans certaines branches de préférence et même à l’exclusion de certaines autres. Ainsi voyons-nous, parfois, un ou plusieurs rameaux d’un arbre attirer à eux presque toute la sève du tronc et ne laisser aux autres qu’une nourriture diminuée. Il était inévitable que l’entreprise gigantesque de conquérir le monde par le menu détail et de repasser au crible les faits et les idées, s’appliquât d’abord aux bases élémentaires de toutes choses. Les sciences mécaniques et mathématiques, tout l’ensemble des sciences naturelles, devaient se développer les premières. Mais comme partout où nous abordons l’univers pour le sonder, nous sommes en face de l’infini, les sciences du commencement devinrent si vastes qu’elles parurent bientôt à elles seules la totalité du monde. Au bout d’un certain temps, ni les forces ni la vie des chercheurs ne suffirent plus pour les embrasser. Chacun alors, sur ce champ illimité où les chemins bifurquaient sans cesse, s’engagea dans un sentier spécial. Les travailleurs se dispersaient et, de plus en plus, se perdaient de vue. En même temps tous ensemble, à force de vivre dans les rudiments matériels, finirent par ne plus accorder le titre de faits qu’aux faits tangibles, et le titre de science qu’à ce qu’ils appelèrent d’un nom aussi faux que significatif les sciences positives.
Pendant ce temps l’humanité continuait de vivre et avait besoin de subsistance. Elle avait suivi dans leur marche les hardis pionniers du monde renouvelé et s’était, sans s’en douter, éloignée de sa base de ravitaillement. On quittait la vieille maison, avant que la nouvelle ne fût prête. C’est alors que le sentiment de la brièveté de l’existence, l’impatience de conclure, le besoin d’interpréter la vie, fit naître prématurément une philosophie, qui, s’emparant des résultats actuels du travail scientifique, se flatta de reconstruire, avec leur aide, le monde et l’homme, en faisant, de propos délibéré, abstraction de toute la sagesse et de toute la foi accumulées du passé. Hélas, les matériaux de cette reconstruction, merveilleux au point de vue du travail qui les avait colligés, n’en étaient pas moins presque égaux à rien pour bâtir un monde. Pouvait-on expliquer toute la vie avec ce qui suffisait à peine pour expliquer un grain de poussière ou un brin d’herbe ? Entreprise téméraire entre toutes ! Mais les hardis ont toujours raison, du moins pour un temps. Ce temps est écoulé aujourd’hui. Nous nous apercevons que nous avons été trop pressés. Après avoir commencé à pratiquer la méthode inductive, nous l’avons laissée là ; nous avons laissé là également la tradition où il y a tant de bien solide à conserver, et nous avons fait un saut prodigieux dans l’hypothèse, établissant des conclusions qu’il eût fallu réserver au plus lointain avenir. En un mot, nous avons jeté notre vieux pain pour faire du pain nouveau avec du blé en herbe.
En réduisant ainsi la réalité aux proportions de ce que nous en connaissons, nous nous sommes appauvris et, circonstance bien remarquable, après avoir vu tant de choses que nos pères ignoraient, nous avons en somme rétréci notre horizon. L’homme est diminué à ses propres yeux. Voilà le grand résultat négatif du développement scientifique tel que nous venons de l’esquisser.
Mais dès à présent, prévenons un malentendu. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent certains hommes de la tournure qu’ont prise les choses. Personne ne dirige la vie des sociétés dans son ensemble. Chacun de nous s’agite dans sa sphère, le total ne dépend pas de sa volonté. On ne peut nous demander de faire que ce qui nous paraît bon. Si le résultat ne correspond pas à l’attente, ce n’est pas notre affaire. Nous n’accusons donc personne. Cependant il est toujours utile de constater un fait et d’essayer de se rendre compte d’une situation, afin d’en tirer des leçons pour l’avenir. Encore moins accusons-nous la science. Ce serait de la folie et de l’ingratitude. Nous désirons seulement que la science devienne de jour en jour plus respectueuse de tous les faits, qu’elle retrouve son équilibre et restitue aux réalités intérieures l’attention qu’elles méritent. Souvenons-nous d’ailleurs que, dans ce mouvement de la science du côté du matérialisme, les plus rapides à courir n’étaient pas les savants. Beaucoup d’entre ceux-ci se sont bien gardés de donner dans ce qu’on pourrait appeler la superstition scientifique. Mais s’ils étaient réservés, d’autres ont parlé en leur nom. Ce sont les philosophes et les littérateurs qui spéculent avec les données scientifiques admises en bloc, comme on spécule à la bourse avec les valeurs.
La diminution de l’homme à ses propres yeux s’est nécessairement fait sentir dans tous les domaines de l’existence, se traduisant par un affaissement de la vie spirituelle. Par une sorte de fatalité, les doctrines fondées sur le matérialisme scientifique ont envahi les arts et la littérature, se sont répandues de là dans la vie journalière, y créant peu à peu ce réalisme inférieur où nous semblons nous être enlisés en cette fin de siècle. C’est l’égoïsme qui, par un contraste pénible, a profité le plus largement des conquêtes scientifiques que le sacrifice et le dévouement avaient réalisées. Entre ses mains, elles ont dévié de leurs intentions premières, et plusieurs ont fait plus de mal que de bien.
En pédagogie voici d’autres conséquences : l’instruction utilitaire, qui est le dressage de l’homme gagne-pain, et l’intellectualisme, qui porte le centre de gravité de la vie sur le terrain du savoir, comme si tout l’homme était là. L’instruction a été considérée comme un moyen suffisant de moralisation, et exagérée aux dépens de la culture du caractère, comme aux dépens de la discipline et de la santé physique.
Si le monde des idées et des sentiments s’est rétréci par le développement anormal du réalisme scientifique et sa prétention à suffire à tout, il semble au contraire que la vie matérielle ait largement profité. Il est peu de découvertes scientifiques en effet qui n’aient abouti à une application industrielle. Et de fait, le bien-être matériel a augmenté dans des proportions considérables. Nous sommes, en général, mieux nourris, mieux éclairés, mieux chauffés, mieux et plus vite renseignés et transportés, mieux soignés quand nous tombons malades, mieux armés. Malheureusement il y a un revers à la médaille. Une des ombres les plus noires du temps actuel résulte du progrès même de l’industrie. Les moyens de production, capital et outillage, sont devenus si prodigieux qu’ils échappent au calcul et à la direction. Des résultats sociaux complètement imprévus se déclarent partout. L’industrialisme se dresse devant nous avec toutes ses conséquences, l’industrialisme qui écrase l’homme sous la machine, le travail sous le capital, et qui est devenu une source de souffrances et de haines, autant par les misères physiques et morales des classes laborieuses que par l’incertitude et l’agitation où il a jeté le commerce et l’industrie productive.
La centralisation à outrance qui est une autre conséquence du développement industriel et scientifique, nous a dotés des cités-monstres, centres de vie artificielle, où s’est développé le paupérisme d’une part, de l’autre le luxe exagéré, voisins dangereux, dont la cohabitation est rendue plus funeste encore, par la recherche des plaisirs faciles et la création d’une foule de besoins factices. Toutes ces causes réunies ont contaminé la santé publique.
Sur le terrain international enfin, la lutte pour l’existence dotée par la science de moyens infiniment perfectionnés, a engendré le militarisme, mal pire que la guerre. On pourrait appeler le militarisme la solution scientifique du problème suivant : Étant données toutes les forces humaines et toutes les sciences réunies, ainsi que les plus claires ressources du travail des nations, trouver le moyen de les neutraliser, voire même d’en tirer le plus de mal possible.
Nos moyens de locomotion semblent à l’heure présente beaucoup moins servir à rapprocher les peuples qu’à en accentuer les rivalités. De même que l’accumulation des richesses et de la puissance industrielle a séparé l’homme de l’homme et augmenté l’âpreté de la concurrence et les distances sociales, de même le perfectionnement de l’outillage de guerre a rendu les nations plus méfiantes. Elles correspondent bien plus pour se surveiller, se jalouser et se nuire, que pour mieux se connaître et s’allier sur le terrain commun des intérêts humains.
L’impression que nous voudrions faire naître paraît suffisamment préparée par ces considérations. Ne semble-t-il pas, à regarder notre civilisation sous un certain jour, qu’un mauvais génie ait fait tourner au mal toutes les forces nouvelles dont la science a enrichi l’homme ?
Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? La méthode scientifique serait-elle mauvaise ? Aurions-nous fait fausse route en voulant fonder la vie sur l’expérience, au lieu de continuer à vivre dans le vieux monde autoritaire et dogmatique ? Nullement. Mais notre tort a été de croire que le savoir et le pain suffisent à l’humanité, et de nous laisser glisser, du réalisme scientifique qui absorbe l’humanité dans le savoir dit positif, au réalisme pratique qui croit qu’être nourri, vêtu et couvert est la somme de l’existence.
Les meilleures choses peuvent devenir funestes quand elles sortent de leurs limites. Entrons dans quelques détails pour mieux nous expliquer, car là est le nœud de la situation.
Chacun sait ce que furent, à certaines époques historiques, les pouvoirs exclusifs qui s’arrogeaient le droit de diriger et de façonner l’humanité au gré de leurs besoins et parfois de leurs caprices. Tantôt c’est la religion qui, dépassant les limites de son influence légitime, fait dériver d’elle les arts, les sciences, le gouvernement. Tantôt c’est le pouvoir financier ou le mercantilisme, qui s’empare d’une société et réduit tous les intérêts humains à des questions d’argent. Tantôt c’est l’influence militaire qui domine au point de refouler à l’arrière-plan tout ce qui ne pèse rien dans la balance de la force. Tous ces pouvoirs, légitimes dans leur essence, parce qu’ils représentent une parcelle de l’intérêt humain, deviennent calamiteux dès qu’ils se font exclusifs. Destinés à servir la cause générale, ils finissent par en être les pires ennemis. Chacun d’eux devient un organisme redoutable sous lequel se cache et se défend un égoïsme collectif monstrueux, auprès duquel l’égoïsme individuel est peu de chose. Je veux parler de l’égoïsme des grandes institutions, de celui des corporations, des castes ou des classes, de tous les cléricalismes et de tous les particularismes. Nous reconnaissons là de véritables coalitions d’intérêts particuliers, qui dégénèrent en entreprise envers et contre tous et qui aboutissent à paralyser la vie autour d’elles. Souvenez-vous du scribe au temps de Jésus, du confesseur à une autre époque, et, de même, selon les milieux et les temps, du sophiste d’Athènes, du médecin, de l’astrologue, des hommes de loi, de guerre, des usuriers. A certains moments de l’histoire, il semble que la terre soit créée pour le plus grand profit de l’un ou l’autre de ces personnages et des institutions qu’ils représentent. Ils deviennent les tyrans de l’homme, son ombre. On ne peut, sans eux, ni marcher, ni s’arrêter, ni vivre, ni mourir. Tout leur appartient. L’humanité est leur chose, leur victime sacrifiée. Et dire que le point de départ de ces atroces tyrannies a toujours été posé par les services rendus à leur origine. Pourquoi cette décadence qui fait qu’à la longue elles deviennent la pire caricature de ce qu’elles furent au début ? Voici : Elles ont péché contre la grande loi qui marque sa limite à toute force comme à toute institution humaine : Servir l’humanité et non l’asservir.
Je crains que cette loi n’ait été gravement enfreinte en ce qui concerne la science. En effet, à quoi assistons-nous maintenant ? A la continuation de ce labeur admirable qui doit un jour représenter la loyale enquête de l’homme sur son bagage de faits et d’idées ? Cette enquête sans doute continue, et aucune puissance ne l’arrêtera. Mais nous assistons à la prétention de certaines sciences à représenter, à elles seules, tout le savoir humain d’abord. Et comme en dehors du savoir, il n’y a plus, aux yeux de la science ainsi réduite, aucun autre moyen, pour l’homme, de communiquer avec la réalité, nous assistons en somme à la prétention, élevée par quelques-uns, de réduire toute la réalité et toute la vie à ce qu’ils en ont constaté. En dehors de cela (et quelque vaste qu’il soit, Dieu sait combien ce domaine est misérable comparativement à l’infinie richesse de la vie), il n’y aurait que rêves et illusions. Voilà qui est exorbitant ! Ce n’est plus de la science, mais de l’absolutisme scientifique.
Il n’y aurait pas lieu de s’en affliger, si cette prétention n’avait pas trouvé dans le monde un écho prodigieux. Donnons la parole aux hommes autorisés pour ne pas être taxés d’exagération.
Dans un discours qui a fait le tour du monde : « Culturgeschichte und Naturwissenschaft », le professeur berlinois Du Bois-Reymond disait en 1877, et ses paroles expriment le sentiment d’une foule de gens très sérieux, mais imbus du même préjugé : « L’histoire des sciences naturelles est la véritable histoire de l’humanité. Ce qu’on appelait ainsi jusqu’à présent n’est que l’histoire des guerres d’une part, et d’autre part des folles conceptions de quelques peuples civilisés. » De la part d’un homme qui a, mieux que nul autre, établi et confessé les limites de la connaissance humaine, et qui estime d’ailleurs que le commerce avec l’antiquité classique est le seul moyen de nous sauver du plus plat utilitarisme, un tel propos est bien significatif. C’est tout un symptôme. Déjà on ne dit plus : La science et la philosophie doivent suffire un jour à l’humanité. La philosophie est allée rejoindre la religion et la poésie dans le coin des vieilles ferrailles. On dit : La science doit suffire à l’humanité, et dépassant d’un bond stupéfiant la boutade assez forte déjà du savant allemand, un de nos savants français contemporains nous a laissé ces six mots qui seront pour l’avenir un document de l’état d’esprit de toute une série de générations : Il n’y a plus de mystère (Berthelot).
Rien n’égale le succès que ces idées ont eu dans la société à tous ses degrés. Elles se sont répandues par des milliers de canaux dans toutes les classes. Pour beaucoup de gens, pour l’immense majorité, le résultat de la science, dûment constaté et contrôlé, c’est que ce que nous appelons les réalités supérieures, n’existe pas. L’homme est un animal comme les autres. La conclusion pratique est facile à tirer.
A pas de géant, ce temps a marché dans la voie du réalisme scientifique d’abord, pratique ensuite, semant étourdiment sa route de ce qui constitue le bien suprême de l’humanité. Il a remplacé la conception d’un monde vivant, par la conception d’un monde mort. Sur toute la ligne, la mécanique a supplanté l’âme. La science matérialiste n’en attribue ni au monde, ni à l’homme. Pour elle, il n’y a rien au fond des choses. L’univers est un immense feu d’artifice qui se ramène, en dernière analyse, au fait élémentaire du choc des atomes. Il y a des jours où certains savants parlent comme s’ils savaient tout. Quant aux ignorants, ils ont plus d’assurance encore, et le plus grand nombre de nos contemporains sont rongés par cette conception rabougrie de l’univers où ils ne peuvent plus loger ni leurs croyances, ni leurs principes de conduite, ni même leurs sentiments. Qu’est-ce en effet que tout cela aux yeux du réalisme scientifique ? Rien. Dans un monde pareil, le sort de l’homme est de descendre lui-même au rang d’une mécanique et d’être selon l’occasion : machine à travailler, machine à étudier, machine à jouir, machine à tuer ; chair à plaisir ou chair à canon.
Et voilà pourquoi, après avoir plus travaillé, plus cherché, que n’importe quel âge, nous sommes menacés de sombrer en plein néant.
La secrète faiblesse, le défaut de la cuirasse de cette grande époque a été d’oublier qu’il y avait plus de réalités entre le ciel et la terre que les sciences dites positives, voire même toute la science humaine ne peut en constater. Nos œuvres ont grandi, nous avons diminué. L’homme est amoindri à ses propres yeux, dans sa dignité et dans son espérance. Un crime de lèse-humanité est au fond de toutes les souffrances de ce temps. La civilisation repose d’aplomb sur l’homme. Atteignez l’homme, toute l’immense machine se disloque. C’est parce que la base, l’homme, est affaiblie, que toute notre civilisation menace de crouler sur nos têtes !
Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus saisissant dans le spectacle de l’héritage que vont recueillir nos enfants. Ce qui y frappe davantage encore, mais ce qui sera le salut, si nos successeurs le comprennent, c’est que le monde où nous vivons est radicalement contradictoire. Nous allons essayer de le montrer.
III LES CONTRADICTIONS DU SIÈCLE
La conception matérialiste du monde et les parties de notre civilisation qui en sont le résultat momentané nous apparaissent en conflit avec l’esprit moderne sur tous les points. L’esprit moderne représente, après tout, le patrimoine résumé des siècles. L’épithète de moderne indique seulement sa tendance et sa méthode, mais non pas son contenu, venu de partout. On peut fort bien définir son genre en se servant de la belle parole de Térence : Homo sum ; humani nihil a me alienum puto. L’esprit moderne est la somme condensée de ce que l’humanité a abstrait de meilleur de tout l’immense labeur et de toutes les souffrances du passé. C’est, du côté de la pensée, une large ouverture sur toutes choses, une préméditation de ne rien exclure, de ne rien négliger, d’y voir clair, et de trouver la vérité en elle-même, sans aucune arrière-pensée, le vrai esprit scientifique en un mot.
C’est du côté du cœur une disposition bienveillante décidée à ne mépriser personne, à ne frustrer personne, à respecter surtout le faible et à avoir pitié de tout ce qui souffre. Il est encore la glorification du travail comme de la grande puissance libératrice et moralisatrice.
En politique, l’esprit moderne est l’esprit démocratique dans sa plus haute acception, reconnaissant comme régulateurs d’une société le droit, la loi, la justice, la solidarité.
S’il y avait d’un côté toute la force, toutes les armes réunies, l’immense et formidable coalition des puissances qui pèsent le plus dans la balance, et de l’autre, la Justice désarmée, l’esprit moderne exigerait de nous de faire baisser toutes les armes et taire tous les intérêts devant la Justice.
S’il y avait, d’une part, toutes les foules avec leurs cris et leurs emportements et de l’autre, un seul homme sage avec la vérité pour lui, l’esprit moderne serait avec cet homme, contre le nombre.
Voila ce que c’est que l’esprit moderne.
Le réalisme scientifique et pratique est au contraire la négation de tout cela.
Du côté de la pensée, le réalisme est le provincialisme le plus étroit que l’on puisse imaginer, vrai esprit de clocher, exclusif de tout ce qui sort de ses limites. L’immense orchestre des mondes et des vies se ramène pour lui à un petit son mince, produit monotone d’une corde unique. Du côté du cœur, le réalisme est l’égoïsme absolu, décidé à ne tenir compte de personne et à considérer comme une imbécillité toute concession à autrui qui ne serait pas le résultat d’un calcul. Il n’y a qu’un droit, celui du plus fort, une loi, celle du combat. Le faible est celui qui doit disparaître. La solidarité n’est qu’un mot, la conscience une chimère. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Pour que les uns vivent, il faut que les autres disparaissent : Beati possidentes ! Jouir est le but de la vie. On peut bien admettre le travail comme une corvée qui procure la jouissance, Mieux vaudrait jouir sans travailler.
En politique le réalisme est la déification de la force brutale. Au sommet des sociétés, il est la tyrannie ; en bas, il est la licence effrénée ; partout, le conflit sauvage des intérêts et des passions. Il est condamné à osciller entre le despotisme du nombre et celui du pouvoir personnel, s’entre-dévorant tour à tour. Aussi, toujours et partout il a tué la liberté. Une démocratie réaliste serait un non-sens.
Le réalisme et l’esprit moderne sont en conflit au fond de la société actuelle. C’est ce qui rend la situation si tragique et nous fait paraître notre vie si riche en contrastes, si profondément et si noblement tourmentée. Si nous pouvions déifier la brute et organiser, dans toute son horrible beauté, la barbarie civilisée, nous n’éprouverions pas les déchirements qui nous torturent. Mais sous les dehors que le réalisme, un instant triomphant, nous a imposés, vit et souffre un meilleur nous-mêmes. Devant chaque création hideuse dont la brutalité encombre le monde, l’esprit moderne élève la voix et proteste. Et cet esprit n’est pas le dernier souffle d’un monde expirant.
C’est une force toujours plus puissante quoique impalpable, et qui, sans appartenir à personne en particulier, sait se traduire au sein même des hontes et des défaillances par mille manifestations. Plus la force brutale qui agit dans la bête par les griffes et les ongles, s’organise, se développe au sein de l’humanité, et devient la forteresse, le canon, la dynamite ou encore la tyrannie impudente du nombre et de l’argent, plus aussi grandit cette puissance invisible, insaisissable. On a beau crier : la Force prime le droit, prendre toute la nature inférieure à témoin, et fournir la démonstration par des actes de violence pour lesquels on affecte de dire qu’il n’y a pas de juge sur la terre : le droit n’en est pas moins une puissance contre laquelle on ne peut rien. A son heure il éclate, s’empare des esprits, rayonne à travers les cœurs, éclaire et frappe comme la foudre, et les œuvres de la Force sont détruites. Vous essayez en vain de vous rendre compte de quelle façon, dans cette lutte inégale, c’est le mieux armé qui succombe. Mais vous sentez, en voyant les effets, qu’une cause grande et mystérieuse a passé par là.
Je n’ai qu’à faire allusion à la question sociale pour faire comme toucher du doigt, un des terrains sur lesquels l’esprit moderne est en conflit aigu avec le réalisme. Qu’est-ce que le socialisme dans la noble et large acception de ce mot ? C’est l’affirmation du prix de la vie et du principe de la solidarité. Inviolabilité de l’individu et son union indissoluble avec le corps social : Tous pour un, un pour tous. Pour être socialiste, il faut avoir le souci des autres, surtout des faibles, de l’enfant, de la femme, de tout ce qui est négligé, outragé, opprimé. Ce qu’on leur fait, on le fait à nous-mêmes, bien plus, à l’humanité, bien plus, à Dieu. Vous devez, comme être social, sentir les rapports nécessaires qui unissent, les uns aux autres, les membres de la société, à toutes les phases de son développement, et nourrir de la bienveillance pour toutes les formes de la vie humaine, afin d’apprécier les rapports des personnes et des situations les plus diverses. Qu’est tout ceci au point de vue réaliste ?
Le réaliste dit : Chacun pour soi. Quand il a mangé et bu, le monde est en liesse, tout va pour le mieux. Quand il a faim tout va mal, il faut tout détruire. Or ces deux façons de comprendre l’existence sont en présence dans notre société. C’est trop peu dire : elles coexistent très souvent dans les mêmes individus. Parmi nos contemporains, il en est beaucoup qui se sont assimilé la conception matérialiste de l’existence et qui, pour leur morale même, sont réalistes. Mais entendez-les proclamer le droit, invoquer la justice, exalter la solidarité ! Semblables à des gens qui feraient soigneusement le vide sous une cloche, pour y faire vivre ensuite un oiseau, ils ne se rendent pas compte qu’il y a incompatibilité entre leur conception du monde et de l’homme et les choses qu’ils veulent y loger.
On pourrait trouver matière aux mêmes observations dans les sphères très différentes. Une foule incalculable de gens vivent aujourd’hui, au jour le jour, d’expédients et de contradictions. Ils nous rappellent ces créations de l’imagination artistique, dragons, sphynx et chimères où se combinent en un seul animal fantastique, l’aigle, le lion, le serpent, l’homme. Ne croyez pas que ces amalgames étranges se rencontrent surtout dans le peuple inculte. Ils sont partout. On a beau faire, on est un enfant de son temps. Les traces de l’antagonisme, qui traverse le fond même de notre civilisation actuelle, sont dans presque tous les esprits. Dans les discours des professeurs, des hommes d’État, des éducateurs religieux même, on les rencontre. Tel homme d’État faisant un discours, commence par se réclamer des sciences positives, ou par poser des axiomes utilitaires ; mais entraîné par son sujet sur le terrain de l’éducation, de la morale, de l’ordre public, il termine en plein idéalisme.
Les choses se compliquent d’ailleurs d’un autre facteur d’une importance considérable, à savoir le mouvement réactionnaire. De ce côté on met à la charge de l’esprit moderne lui-même tous les maux de la société actuelle et les difficultés au sein desquelles elle se débat. On prétend tout remettre en état par le retour pur et simple au statu quo du quinzième siècle. Comme on voit, c’est une grosse affaire, et nous en reparlerons. Or ce mouvement a des ramifications nombreuses, et bien des esprits en sont affectés, à des degrés divers. Réactionnaires pour une part, imbus de l’esprit moderne pour une autre, et par-dessus le marché un peu matérialistes, nous sommes beaucoup dans ce cas. En vérité, l’état d’esprit de plusieurs rappelle les déménagements : Une portion des meubles est déjà là-bas dans le local nouveau, une autre est dans la rue, cahotée, pêle-mêle, exposée aux intempéries et aux accidents, une autre est encore tranquillement installée dans l’ancienne demeure. Tout cela constitue un état de crise et de transformation des plus compliqués. En un temps de mœurs simples, la souffrance qu’une telle crise fait naître, serait amoindrie par les circonstances extérieures. Mais elle est aggravée de nos jours par la complication de notre culture. En un mot, elle est dans tous les domaines spirituels et matériels à la fois. Les hommes de ce temps ont été surpris par un trop brusque changement des conditions de l’existence. Les événements les ont dépassés et désorientés. Les effets accumulés des causes que nous avons mises en jeu, sans en connaître la portée, nous troublent et nous effraient. Plus un organisme est compliqué, plus il est capable de souffrir. Un homme meurt d’une blessure, tandis que certains êtres inférieurs, coupés en morceaux, vivent quand même.
Un chariot peut perdre une roue sans grand danger ; pour une locomotive, c’est une catastrophe.
A l’heure actuelle la civilisation est devenue une immense machine dont le fonctionnement échappe aux prévisions des plus sages. Elle va son train d’enfer, et au milieu de ses grincements, l’homme crie et se sent écrasé.
Le passé récent nous laisse une œuvre grandiose mais tronquée. Il y manque l’Unité d’esprit, l’âme. Au sein du prodigieux amoncellement de force matérielle, de richesses, de connaissances, nous nous sommes progressivement appauvris en énergie morale, en fraternité, en foi. Ce qui fait défaut partout, c’est l’homme.
Il faut reforger des hommes, qui sachent se gouverner eux-mêmes et puissent devenir les maîtres du monde nouveau afin d’en tirer le bien.
Nous pourrions atteindre ce but par le retour à la pensée normale, l’application de la méthode inductive à tous les faits humains et surtout aux réalités oubliées du monde intérieur ;
Par le retour à la vie normale, au respect, à la solidarité, au travail, à la simplicité ;
En fortifiant, en un mot, l’esprit moderne, tel que nous l’avons défini, et en mettant à son service toutes les ressources dont la science nous a dotés.
Mais, une entreprise pareille est-elle possible ?
La jeunesse, à qui elle incombera en grande partie, est-elle à sa hauteur ? En a-t-elle conscience ?
Si le proverbe : tels pères tels fils, est vrai ; si l’hérédité, les ornières tracées, le milieu sont les grandes influences déterminantes d’une jeunesse, qu’attendre de celle d’aujourd’hui, si ce n’est qu’elle continue nos errements ? Les fils sont-ils plus sages que les pères ? C’est infiniment rare. Cela s’est vu cependant. Mais ne présumons rien.