← Table of contents
Jeunesse

LIVRE DEUXIÈME LES HÉRITIERS

Reading edition

« Les Pères ont mangé du raisin vert, et les fils en ont eu les dents agacées. »

Ézéchiel.

I LE MONDE DE LA JEUNESSE

Dans toute société, la jeunesse est le milieu où se discernent le mieux les qualités et les défauts de l’ensemble. Ils y apparaissent, comme les rayons réfractés par le prisme, plus saisissants dans leur isolement et dans les contrastes du groupement spectral. Toute la gamme des couleurs est là, avec une énergie de tons qui exclut les nuances intermédiaires. La jeunesse chante par les rues l’éloge d’un temps, et en crie les travers sur les toits. C’est là que l’on rencontre les plus graves excès dans le mal et les plus puissants élans vers le bien. Il doit en être ainsi, nécessairement. Avec son ardeur native, sa hâte de conclure et de courir aux conséquences, la jeunesse pousse à l’extrême l’œuvre de ses prédécesseurs. Pure théorie de dire que les disciples suivent le maître. Les disciples vont trop vite pour cela. En général, le maître les suit et essaie en vain de les retenir. Cela s’applique non seulement à la jeunesse studieuse, mais à toute la jeunesse. Nous sommes tous à l’école ou à l’université à un certain âge, et ce ne sont pas toujours les meilleures leçons qui sont les plus écoutées. La puissance de l’exemple et de l’entraînement est peut-être plus grande dans la jeunesse populaire que dans celle des écoles. Les doctrines qui s’emparent des sommets intelligents descendent dans les foules plus vite qu’on ne le croit. Par quelles secrètes fissures les idées s’infiltrent-elles jusqu’au cœur des masses illettrées ? Nul ne le sait. Mais il est de fait que peu d’années suffisent quelquefois, pour faire pénétrer certains courants nouveaux, depuis les milieux universitaires jusqu’au fond des plus humbles hameaux. Quand l’idée est délétère, ses effets sont plus apparents, à mesure qu’elle gagne un milieu plus simple. Elle agit alors comme l’alcool sur les peuples sauvages. La jeunesse populaire est peut-être le terrain sur lequel les ravages des leçons malsaines peuvent s’observer le plus sûrement. Nous trouvons là des traductions en langue vulgaire, des illustrations pratiques capables de faire dresser les cheveux sur la tête.

On ne saurait assez suivre ni assez étudier la jeunesse. Sans s’en douter, elle donne autant de leçons qu’elle en reçoit.

D’aucuns, il est vrai, n’en parlent qu’à voix basse ou en haussant les épaules. Pour eux la jeunesse est le manque de respect, l’outrecuidance, l’ignorance satisfaite qui critique tout ce qu’elle ne comprend pas. C’est l’âge profane, écervelé et bruyant, qui promène, sans égards pour personne, son existence de casse-cou à travers les mœurs paisibles des bourgeois.

D’autres encore ne parlent de la jeunesse qu’en cyniques, avec un rire de connivence qui rappelle les vieux augures. Pour ceux-là, jeunesse est synonyme d’excès et de désordre. Viveurs, qui considèrent l’existence non comme un dépôt sacré, mais comme une provision d’argent de poche à dépenser en foire à tort et à travers ; ils trouvent que les jeunes gens ont bien de la chance d’être au début, alors qu’ils ont, eux, atteint depuis longtemps le fond du sac.

Une troisième catégorie de gens, enfin, considère les jeunes comme des gêneurs, avec la malveillance d’un vieux parent qui sait que son héritage est attendu. Ils en veulent à la jeunesse parce qu’elle est décidée à vivre et à prendre sa place au soleil, et que probablement elle leur survivra. C’est avoir mauvais caractère et montrer au printemps qui arrive le front maussade de l’hiver qui s’en va. Cela n’empêche pas l’herbe de pousser et les fleurs d’éclore.

Bien sûr, ces différentes attitudes à l’égard de la jeunesse sont, en une certaine mesure, justifiées par celle-ci. Il y a une jeunesse irrévérencieuse, il y a une jeunesse de noceurs, il y a une jeunesse trop pressée d’hériter, manquant de tact envers ceux qui terminent la vie, et de gratitude pour les services qu’ils ont rendus. Il y a de ces jeunes présomptueux qui se figurent bêtement que les affaires ne commenceront à bien marcher qu’avec eux ; et Dieu sait s’ils sont irritants ! Mais toutes ces extravagances ne sont qu’une face du monde de la jeunesse. Je veux bien admettre que la jeunesse, dans certaines de ses catégories, est ce qu’il y a de pire, qu’elle fait les délices des brouillons et le désespoir des sages ; mais malgré cela j’affirme qu’elle est aussi ce qu’il y a de meilleur. On l’oublie beaucoup trop, et cet oubli, ce manque de confiance, ce manque d’expérience est un grand malheur.

Je n’ai jamais regardé la tête de l’enfant, à un certain moment gracieux de son développement, sans être frappé de la richesse d’espérance et de promesses qui entoure cette jeune vie. Elle est la touchante et véridique prophétie de l’humanité parfaite. Oh, qui nous donnerait de réaliser ce que contient cette petite tête, de faire prospérer et mûrir tout ce qui, en elle, attend et s’annonce ! Eh bien, il y a quelque chose de plus saisissant que le spectacle d’un bel enfant sain et robuste, c’est la figure de l’adolescent à ce moment de la vie où l’on est tout à la fois encore enfant et déjà homme, en possession de cette virginité de tout l’être qui fait que, sans s’être donné à rien d’une façon exclusive, on est bienveillant pour tous et sérieusement curieux de tout. Assurément, à cet âge-là, on vaut mieux que plus tard, et ce que l’homme mûr peut faire de mieux, c’est de rester fidèle à cette première impression de sa jeunesse et d’en garder toujours le fécond souvenir. A certains moments de force et d’inspiration, le jeune homme est au-dessus de tout par le cœur ; il possède des trésors en lui-même, il est roi de l’espérance.

Mais c’est un roi souffrant. La jeunesse est l’âge des plus cruelles et des plus violentes douleurs. Ceux qui parlent de sa légèreté ne l’ont jamais connue ou l’ont depuis longtemps oubliée. Car c’est une royauté douloureuse et qui porte au front sa couronne d’épines. D’abord la jeunesse ressent en elle-même, plus vivement que personne, le contraste du bien entrevu, aimé et du mal possible, réel souvent. Ensuite elle se froisse le cœur tous les jours au contact de la vie. A la fois magnifique et misérable elle connaît, dans toute leur profondeur, l’amertume de ces désillusions qui viennent du contraste de ce qu’on a dans le cœur avec ce qui se passe dans le monde. Et cette douleur de jeunesse n’est pas un enfantillage, comme affectent de le dire des hommes soi-disant positifs, mais qui ne sont que plats. Elle est la chose la plus sainte, car elle contient l’espérance de quelque chose de meilleur. Le salut vient de là. Le monde a beau être vieux et communiquer même aux générations nouvelles sa décrépitude, par l’hérédité et l’exemple, cela ne peut pas empêcher, de loin en loin, la naissance et le développement d’êtres doués d’une exquise fraîcheur d’impressions. Mettez ces êtres, pleins de toutes les saines curiosités, de toutes les ardeurs généreuses, dans le cadre d’une tradition mesquine, un cléricalisme, un particularisme, un utilitarisme, une tyrannie quelconque ; dans ce milieu raréfié, ils souffriront le martyre ; il leur viendra au cœur des nostalgies de grand air et de liberté, comme il en vient aux oiseaux captifs ; leur douleur sera révélatrice ; ils feront appel à tout instinct meilleur, à toute âme semblable à la leur dans le passé, à toute force sympathique de la nature et des hommes, pour lutter contre ce qui les écrase ; ils briseront leurs fers, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes brisés par les fers. Dans les deux cas, quelle souffrance ! Le nombre des martyrs de toutes causes, morts jeunes, est là pour en témoigner. Mais je ne parle pas de ceux-là seulement. Je parle de tous ceux qui, jeunes, se sont laissé railler et bafouer pour le rêve de beauté qui vivait en eux. Ils sont légion, et il y en aura toujours. Plus le monde s’écarte du sentier normal, plus il retombe lourdement sur les épaules des jeunes. Accablés de chaînes qu’ils n’ont pas forgées, ceux-ci préparent alors, dans la peine, une liberté dont peut-être ils ne profiteront pas. Je dis que cette jeunesse-là est ce qu’il y a de plus beau. Elle est immortelle. Sans cesse elle renaît du meilleur sang de l’humanité, héritière respectueuse et fidèle des trésors du passé, pour les augmenter et les transmettre à l’avenir. Son mot d’ordre est : recommencer, recommencer toujours !

N’oublions jamais cela. En nous avançant à travers la jeunesse contemporaine, ses faiblesses, ses défauts, souvenons-nous-en pour nous réconforter. Il y a là une source intarissable de courage, de guérison, d’apaisement, vraie fontaine de Jouvence dont l’origine est cachée aux replis obscurs d’un sol que la main de l’homme n’atteindra jamais.

II ORIENTATION INTELLECTUELLE

Ce n’est pas une mince affaire que l’orientation, en général. Pour que cette chose multiple, riche, incommensurable qu’on appelle la vie, trouve, dans l’esprit de l’homme, une représentation, non pas complète, mais suffisante, et surtout harmonique, quel ensemble d’efforts ne faut-il pas ! La vie est toujours un problème, à tous les âges ; mais il est des époques où la solution en paraît plus ou moins trouvée. Les fils alors n’ont qu’à emboîter le pas derrière les pères. Tel n’est pas le cas de nos jours. Les pères finissent dans l’incertitude. Sous presque toutes ses formes, le grand problème de la vie a revêtu maintenant un caractère aigu. De quelque côté de l’horizon que l’on regarde, un sphinx est assis, muet. Voilà dans quelles conditions arrive notre jeunesse. Encore si elle n’était sollicitée que par les circonstances, si on la laissait se débrouiller librement ! Mais les hommes s’en mêlent pour interpréter les circonstances à leur façon, les fausser au besoin, et exercer sur les jeunes générations une influence troublante. C’est donc une entreprise difficile, d’essayer de caractériser un tel état de choses. Autant vaudrait entreprendre de fixer l’image mouvante des flots. Nous l’essayerons cependant, avec le sentiment, il est vrai, de rester fatalement insuffisants, mais aussi de ne dire que des choses vues et vécues.

Nous commencerons par nous occuper du large courant, de celui où l’on rencontre le plus de monde et qui est comme la suite logique de la situation créée par le siècle qui s’en va. Ce n’est qu’après cela que nous examinerons le mouvement de réaction, pour finir par la constatation de certains signes d’une orientation nouvelle.

Lorsque le jeune homme, préparé par des études particulières, a doublé le cap de ses premiers examens et qu’il arrive à l’Université, deux grandes besognes l’attendent : s’assimiler un programme, se créer une conception du monde. La première lui est indispensable pour aboutir à une carrière ; la seconde pour devenir un homme. De ces deux tâches, l’une est aussi strictement délimitée, aussi méticuleusement réglementée que l’autre est abandonnée au hasard. Parlons de la première d’abord. C’est l’étude proprement dite. Ce qui distingue sous ce rapport notre jeunesse studieuse, est son ardeur scientifique. Il y a aujourd’hui une quantité de jeunes gens très laborieux, dans tous les domaines. On travaille rude et fort dans ce qu’on pourrait appeler l’élite intellectuelle. S’enfermer dans sa chambre, condamner sa porte et se créer pour quelque temps une existence de cloîtré, cela n’est point rare. La nécessité, d’ailleurs, y pousse. Pour arriver à un résultat, il ne suffit pas d’avoir des moyens, il faut cette application soutenue, cette résignation que réclame l’assimilation de la matière scientifique. Autrefois le travail personnel, les recherches, l’initiative avaient une plus grande part, parce que tout était à faire. Chaque domaine présentait en masse les coins inexplorés. Maintenant cette part d’activité s’est restreinte, et l’autre, l’étude réceptive, a augmenté. Avant d’en arriver à chercher soi-même et à penser par soi-même, ce qui fait la joie de la vie intellectuelle, il faut se frayer un chemin laborieux à travers des montagnes de connaissances amassées par les autres. On est plein d’ardeur pour partir et pour explorer, plein de curiosité de toutes choses, mais halte-là ! il y a tant de renseignements à recevoir, tant de provisions à emporter, qu’on vieillit dans les préparatifs et qu’on y dépense ses meilleures forces. Il se livre dans la jeunesse intellectuelle de ces obscurs combats contre l’impossible, qui sont tragiques à regarder.

Le premier résultat de ce genre de labeur est le surmenage, une sorte d’hyperesthésie des facultés réceptives, avec écrasement de l’initiative individuelle sous la matière étrangère et, comme suite, la sécheresse morale. L’autre résultat est la spécialisation croissante. La force des choses oblige chacun à se confiner dans son domaine. Cela est vrai surtout pour les sciences exactes et naturelles, aux frontières nettement délimitées. En littérature, en histoire, etc., il est plus difficile de ne pas regarder de temps à autre au delà de l’enclos, et pourtant, là aussi, l’abondance des matières vous oblige à vous borner et, dès qu’on aspire à une compétence quelconque, à vous enfermer comme en cellule dans une époque précise. Ainsi, peu à peu, la vue des domaines circonvoisins se perd. Avec un maximum de peine, on arrive à un minimum de satisfaction, et l’horizon se restreint. Ce n’est pas là un dommage propre à notre pays. Il est la conséquence de l’état momentané du savoir humain. Le matériel amassé est prodigieux, et la synthèse n’est pas faite. La science n’existe que par lambeaux. Personne n’est capable d’en concevoir l’unité, ni surtout de marquer avec netteté son rôle dans l’ensemble des choses humaines. On en arrive ainsi à se désintéresser de ce qui n’est pas notre spécialité. Il y a longtemps que la permission d’ignorer les faits étrangers à son ressort est un des privilèges du savant. La jeunesse profite nécessairement de ce privilège. Le moyen de faire autrement ! Mais la conséquence forcée de ce régime intellectuel est la disparition des idées générales et la difficulté, l’impossibilité, pour ainsi dire, de se créer une conception du monde.

Nous arrivons ici à la deuxième partie de la tâche qui incombe à la jeunesse. Bon gré, mal gré, chacun se fait une philosophie. Quand elle ne peut pas être positive, elle est négative, et ce n’est pas un mince dommage pour un homme que d’être obligé d’inscrire : néant, dans la case où il est question de ce qu’on pense de la vie.

En ce point le sort de la jeunesse studieuse d’aujourd’hui se sépare considérablement de celui de ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient reçu une autre éducation. Ils plongeaient par de nombreuses racines dans les vieilles traditions et les anciennes croyances. Le large souffle humanitaire du dernier siècle les effleurait encore. Ils vivaient en partie de cet héritage complexe, tout en s’imaginant qu’ils ne vivaient que de ce qu’ils savaient. Ainsi, au sein des grandes agglomérations urbaines, beaucoup de travailleurs enfermés dans un air insuffisant doivent leur vigueur et leur santé à la robuste constitution qu’ils ont apportée des champs. Leurs successeurs de la deuxième et troisième génération vivront plus difficilement et succomberont peut-être dans le milieu où eux-mêmes se maintiennent grâce à leurs antécédents hygiéniques. Il en est de même de la jeunesse actuelle. Ses prédécesseurs ont fait table rase de tout ce qui constitue le domaine des idées générales, vaste capital spirituel que des milliers et des milliers d’années de pensée humaine avaient lentement déposé au fond de l’esprit, comme des légions de faunes et de flores ont condensé leurs formes disparues dans les couches géologiques. Aussi manque-t-il à ces derniers venus une foule d’avantages dont les pères profitaient sans s’en douter, et c’est pour cela que ceux-ci trouvent parfois cette jeunesse étrange. — Mais qu’on y regarde de près, et l’on ne s’étonnera pas.

Notre travail s’est accru et compliqué, et la conception du monde et des hommes, telle qu’elle est sortie de la science matérialisée, ne permet plus d’assigner à ce travail un but satisfaisant. Pourquoi tant de labeur pour orner, gouverner, scruter une vie qui n’est que néant ? Pourquoi tant de peines si, après tout, le Bien, la Justice, la Vérité ne sont que des entités vides de sens, et si l’universelle vanité enveloppe aussi bien notre savoir que notre ignorance, nos plus nobles efforts que nos plus indignes paresses ?

A cela il faut ajouter l’incertitude qui s’est emparée des esprits à l’endroit de la science elle-même. Les générations qui nous ont précédés avaient remplacé les vieilles croyances par une foi nouvelle, la foi à la science. Ce que Renan écrivait en 1848 peut bien servir d’expression à l’opinion d’une foule d’hommes encore vivants et qui ont donné le ton pendant de longues années : « Pour moi je ne connais qu’un seul résultat à la science, c’est de résoudre l’énigme, c’est de dire définitivement à l’homme le mot des choses, c’est de l’expliquer à lui-même, c’est de lui donner au nom de la seule autorité légitime qui est la nature humaine tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu’il ne peut plus accepter. Oui, il viendra un jour où l’humanité ne croira plus, elle saura ; un jour où elle saura le monde métaphysique et moral comme elle sait déjà le monde physique. » Comme ces choses sonnent étrangement dans la jeunesse actuelle ! Un demi-siècle à peine nous en sépare, et elles semblent venir du fond du plus lointain passé. C’est qu’il y a un abîme entre les hommes âgés et mûrs et les nouvelles générations scientifiques. Celles-ci aiment la science, mais comme elles sont loin de supposer que nous sachions le monde physique et plus loin encore de penser que nous puissions savoir le monde moral, ou même métaphysique ! Plusieurs de nos jeunes contemporains, à défaut de mieux, ont adopté la philosophie de l’inconnaissable, laissant subsister ainsi, du moins, une catégorie négative, pour marquer la place de ces horizons effrayants et magnifiques qui s’étendent à l’infini, au delà du savoir humain. Une distinction plus sûre entre les divers domaines ne leur permet plus de classer dans le savoir toutes les formes par lesquelles le réel nous est accessible. Il y a là le point de départ d’une foule de préoccupations nouvelles auxquelles nous reviendrons, car elles sont encore le bien d’une minorité. Le grand nombre a tiré, lui, une autre conclusion. Les contradictions scientifiques, les systèmes opposés déduits des mêmes faits, l’analyse, aussi exagérée que contestable, appliquée à la pensée humaine, ont ébranlé en lui la base même de la science qui, après tout, n’est que la foi à la raison de l’homme et à la raison des choses. Il n’est plus sûr de rien, pas plus de la science que de la conscience.

C’est pour cela qu’en général nos jeunes travailleurs, s’ils sont ardents, ne sont pas enthousiastes. Leur ardeur a sa source dans ce fonds inconnu d’où viennent à l’homme ses meilleures aspirations et qui le rattache à la réalité, malgré ses ignorances et même ses dépouillements volontaires. L’enthousiasme serait cette même ardeur, ayant pris conscience d’elle-même et de son but idéal. Mais c’est là une opération que la science positive ne peut permettre à ses disciples. Combien est-il de ces jeunes vies laborieuses à la fois et indigentes ! Ascètes nouveaux qui, à force de cultiver en eux cette seule chose : le savoir, finissent par se condamner, pour tout le reste, à l’inanition. Quand un jour l’avenir aura consommé la synthèse du vaste ensemble dont nous préparons les matériaux, et que nos descendants entreront dans une de ces périodes de vie large et complète où l’humanité, en possession de sa formule pour un temps, poursuit sa marche en paix et en sécurité, il sera dû une grande reconnaissance à ces travailleurs qui peinèrent dans le détail sans oser ni pouvoir s’élever à l’ensemble. Leur mérite est d’autant plus grand qu’ils ont moins d’espérance.

Combien de temps peut-on vivre ainsi en pleine anarchie spirituelle, sans base ferme, sans direction homogène ?

Des symptômes significatifs et nombreux indiquent que l’inquiétude règne dans les meilleures têtes. La jeunesse arrive, demande sa route. On lui dit : il n’y en a qu’une, la science. Elle s’y élance ; mais à peine partie, dix chemins se présentent au lieu d’un. Toujours au nom de la science, elle est sollicitée dans les directions les plus opposées. Elle entend refuser le nom de science à la morale, à l’histoire, à la psychologie. Désorientée, elle se met à douter de sa route. C’est là une situation grave. Les meilleurs se butent et perdent courage à la longue. Les esprits superficiels ou médiocres s’en tirent à meilleur compte. Ils déclarent au bout de très peu de temps que le pour et le contre se valent, et, pour les uns comme pour les autres, le scepticisme est né.

Des maîtres, des hommes compétents, ont déclaré à plusieurs reprises, ces derniers temps, que le scepticisme n’avait pas atteint la jeunesse française, que notre esprit national était réfractaire à cette maladie comme à celle du pessimisme. Hélas, on a beau être Français et Gaulois, on n’en est que plus homme pour cela, exposé aux dangers que les tendances exclusives font courir à la nature humaine. Quand on érige une faculté humaine en seule norme et loi suprême, on peut être sûr que non seulement on fait du tort à toutes les autres, mais qu’on compromet en outre gravement, celle qu’on veut établir sur leurs ruines. Pour que l’homme vive, il faut qu’il vive tout entier. Certains régimes excessifs et débilitants amènent l’esprit à la lassitude, au scepticisme, n’importe sous quelles latitudes et entre quelles frontières. La vérité est que la jeunesse qui pense, qui cherche à se rendre compte des choses et désire arriver à la clarté sur elle-même, a beaucoup souffert depuis nombre d’années. Elle a bel et bien connu le scepticisme et, dans son ensemble, est encore loin de la guérison.

Cet état d’esprit s’est largement traduit dans la littérature des jeunes. On reconnaît, à travers ces produits, des esprits ayant subi de profondes mutilations et qui, pour cela, peuvent parcourir la double immensité de l’histoire et de l’âme sans y rencontrer autre chose que le néant. Cette littérature par contre, pour tout ce qui concerne le mécanisme extérieur, est en général extraordinaire. Il est naturel de voir la jeunesse mettre dans ses œuvres une âme ardente et si sûre d’elle-même, si absorbée dans son enthousiasme qu’elle en néglige la forme. Nous avons sous les yeux tout le contraire : Beaucoup d’habileté, peu de souffle et encore moins de certitude. C’est ce que constate, pour la poésie en particulier, M. Sully-Prudhomme, dans la préface à un livre de jeune, qui fait précisément exception à la règle d’à présent : Jeunesse pensive, poésies de A. Dorchain. « Il ne s’est peut-être jamais publié plus de vers en France que dans ces dernières années, et ces vers sont pour la plupart bien faits. Presque tous les débutants vous étonnent par une expérience singulièrement précoce ; les plus secrètes ruses de la versification leur sont familières ; ce sont des virtuoses accomplis ; en un mot ils savent leur métier. Mais aussi jamais le métier ne s’est plus nettement distingué de l’art véritable, car il faut l’avouer, le nombre des habiles passe de beaucoup celui des inspirés. »

Formes séduisantes jetées sur un abîme de désillusion. En vérité, partout où nous tournons les regards, en littérature comme en art, nous sommes en présence du même phénomène navrant. On ne rencontre qu’expressions exquises et délicates, du sentiment de gens revenus de tout. Dans la philosophie, les sciences, les arts, le délabrement des principes est complet. La jeunesse arrive sur le terrain comme les troupes de volontaires dans les longues guerres, quand les affaires sont bien compromises. Sur tous les chemins où elle voudrait avancer, elle voit revenir des gens qui ont jeté leurs armes et déclarent qu’il n’y a rien à faire. Il faut beaucoup moins d’énergie pour aller vers l’inconnu, même le plus formidable, avec une lueur d’espérance au cœur, que pour reprendre des routes de l’esprit où l’on croise à chaque instant des vaincus et des blessés. Aussi les grands horizons sont-ils bien délaissés.

Je ne mentionne qu’en passant un certain dilettantisme qui s’intéresse à tout et ne s’attache à rien. Et celui-là, comment le prendre au sérieux sans devenir l’objet de l’indulgente ironie de ses adeptes ? Cette précieuse et malsaine tournure d’esprit n’en a pas moins eu une grande influence sur la jeunesse. Ils n’ont été que trop nombreux en ce temps, les hommes jeunes d’années, mais gagnés par une décadence précoce, qui, sans affirmer, sans nier, sans croire ni douter, se sont assis au bord de l’arène pour se donner le spectacle des vanités de la pensée humaine, de tout ce que nous faisons, de tout ce que nous sommes, dépensant un sourire satisfait où d’autres mettent leur cœur, leur vie, leur sang.

On conçoit ce que doit être dans un pareil état de choses l’orientation religieuse. Chez ceux qui n’ont pas reçu dans leur jeune âge de direction particulière, il y a en général table rase. D’autres ont vu leurs croyances d’enfant se dissiper au premier contact des négations scientifiques. En ceux qui ont conservé des traces d’une éducation religieuse, c’est plutôt par la persistance des impressions et des habitudes qu’elles se traduisent, que par un état intellectuel. Partagés entre une certaine façon de sentir et les procédés de la science dite positive, ils vivent dans deux mondes. C’est un modus vivendi entre le cœur resté fidèle aux souvenirs, et l’intelligence qui ne s’y retrouve plus. Il y a à ce sujet dans beaucoup de jeunes esprits un mélange incroyable, mais touchant, de choses contraires. Quelquefois ce mélange hétérogène entre en fermentation et fait éprouver à ceux qui en ont fait le contenu de leur vie spirituelle, des secousses profondes et des souffrances cruelles. Pourtant, en général, on peut dire que l’esprit voltairien a disparu. C’est une spécialité réservée aujourd’hui à quelques séides de la libre pensée et malheureusement au peuple. Il s’est débité une si prodigieuse quantité de sottises au nom de la libre pensée que les gens qui se piquent de culture redoutent d’en être soupçonnés. La religion est un fait capital, individuel et social, et non une imposture ou une maladie, cela commence à être acquis. Nous remontons la pente et pourrons même nous donner la satisfaction de signaler, sous ce rapport, un courant nouveau dans le chapitre où nous nous occuperons des Sentiers de demain.

Il est naturel que cette partie de la jeunesse qui s’adonne aux études religieuses par vocation ou par carrière occupe ici une situation d’exception. Contentons-nous d’y marquer plusieurs courants. Le premier se méfie de la pensée moderne, en général, et se retranche dans les traditions respectives des églises ; il peut être classé dans la réaction. L’autre, violemment travaillé par les négations contemporaines, dévie de leur côté, perd de vue, peu à peu, les réalités intérieures, désespère de sauver quelque chose de la tradition et de la foi et finalement, s’enlise dans le doute. Le troisième se fraie laborieusement un chemin vers une certitude nouvelle, où l’héritage du passé se combine avec les conquêtes et les besoins du temps actuel. C’est là que s’accomplit, dans une minorité sévère avec elle-même, éprise de vérité et de justice, l’évolution intéressante de l’heure présente, celle dont sortira la pensée religieuse de demain.

Puis ici comme partout, trop nombreux hélas ! sont les tièdes, les passifs et les habiles qui vont où le vent et les influences les poussent.

III ORIENTATION MORALE

Si telle est la situation dans le domaine intellectuel, que sera l’orientation morale ? C’est en vain que l’on essaie de séparer l’idée morale des tendances intellectuelles. Il n’y a pas de morale indépendante. Rien dans l’homme n’est indépendant de l’ensemble des choses humaines. Tout se conditionne et s’influence réciproquement. A une certaine époque les esprits forts se flattaient de suspendre la morale dans le vide. Ils supprimaient les croyances pour maintenir la morale. C’est qu’ils croyaient à la morale et la transformaient en dogme. Le bien, le mal, les droits de l’homme restaient pour eux les colonnes du monde. Ils avaient à la fois tort et raison. Raison d’admettre que le monde moral a ses lois éternelles découvertes et ratifiées par la conscience et peu à peu mieux discernées par l’humanité dans sa lente ascension vers la lumière. Tort d’admettre que la conscience puisse communiquer avec la réalité, si du côté de l’intelligence tout est déclaré vain. Si l’homme est incapable de connaître la vérité dans une certaine mesure, il l’est aussi de distinguer le bien du mal. Si la raison, si les dogmes qui, après tout, sont l’expression que l’intelligence essaie de donner aux réalités supérieures, ne sont que fantasmagories vides, si elles ne renferment pas sous une forme dialectique ou symbolique des parcelles de ce qui est, la conscience elle aussi est impuissante. Et voilà bien la conclusion logique que nous avons tirée. A la ruine des idées générales dans le domaine intellectuel, a correspondu tout d’abord la ruine des principes de morale. Dans ce temps qui n’a pas connu, comme d’autres, d’éclatantes personnalités représentant aux yeux de la jeunesse le résumé de tout un temps, et leur apportant dans la chaire universitaire une sorte de verbe et de mot d’ordre général, il s’est trouvé des docteurs extra-universitaires pour remplir cette mission, mais d’une façon, hélas ! bien différente. Ces leaders du jour sont les écrivains, plus particulièrement, les romanciers, qui se sont le plus largement assimilé la conception réaliste de l’univers et sont devenus parmi nous les docteurs du fatalisme. Plus affirmatifs que les savants, comme tous ceux qui tiennent le savoir de seconde main, ils ont échafaudé sur les données rudimentaires d’une physiologie naissante toute une psychologie, toute une sociologie. Avec des prétentions au positivisme absolu, ils ont tout tranché, pesé, mesuré. Imperturbables, ayant coupé, croyaient-ils, le cœur humain par tranches minces, comme d’autres avaient coupé et photographié le cerveau, ils en exposaient le détail, en démontraient le mécanisme, en étiquetaient les fibres. Leurs écrits où se disaient avec tant de talent et d’assurance les choses du monde les plus sujettes à caution, devenaient à leur tour des sources. Après les vulgarisateurs du premier degré, venaient ceux du second, du troisième, du dixième, toujours plus affirmatifs. La jeunesse a beaucoup lu et beaucoup accepté cette littérature qui lui semblait être le dernier mot de la science appliquée à l’humanité. Jusqu’à l’heure actuelle, malgré certains indices nouveaux et heureux, elle en est restée très imprégnée dans sa masse. Non seulement la liberté, la responsabilité, le bien et le mal, dans l’ancienne acception de ces mots, n’ont plus de sens, mais toute part personnelle de l’homme dans sa destinée, est considérée comme problématique. D’autres la nient péremptoirement. On entend très couramment raisonner sur l’inconscience, l’irresponsabilité, l’hérédité, les crimes passionnels, toutes choses dont il conviendrait de parler avec la plus extrême réserve, en raison de leur gravité et de leur obscurité, et qui circulent dans les jeunes têtes comme on a fait circuler dans nos veines une certaine lymphe allemande, avant même de savoir si elle n’était pas le pire des poisons. Il est résulté de tout cela un état moral pénible, dangereux, surtout à l’âge où se contractent ces plis du caractère qui restent pour toujours dans notre physionomie morale. Personne ne peut nier que le sentiment de la responsabilité, cette base de la conduite personnelle, ne soit gravement atteint.

Cependant le point de vue d’une morale franchement matérialiste est dépassé, et les idées morales ont traversé une phase plus scabreuse encore, à savoir celle du dilettantisme et du scepticisme, suivant un mouvement parallèle aux conceptions intellectuelles. Nous avons subi successivement toutes les dislocations. Après la négation brutale, nette, sûre d’elle-même, est venue la période d’indifférence, de doute, enfin de curiosité détachée. Pourquoi nier plutôt qu’affirmer ? Qu’en savons-nous ? Se demander si les choses sont bonnes ou mauvaises est une puérilité comme de se demander si elles sont vraies ou fausses. Un esprit supérieur ne s’embarrasse pas de ces vulgarités. Il assiste en spectateur aux phénomènes moraux extérieurs et intérieurs, ne se juge ni soi-même ni personne et s’enveloppe de ce sentiment vague dont on ne sait s’il est la bienveillance universelle ou l’universelle indifférence. Un de ces esprits détachés des futilités pour lesquelles tant de pauvres et braves martyrs se sont fait jadis et se font encore tuer disait : « Il nous faut avoir pour l’Évangile une grande reconnaissance, car en affinant nos consciences il a donné au péché tout l’attrait du fruit défendu. » D’autres, parlant des phénomènes d’immoralité et de décadence les plus navrants disent : « Ce temps devient intéressant et gai. Les drôleries divertissantes s’offrent en foule à notre indulgente curiosité. » Inutile d’insister davantage sur ces propos très connus de tout le monde. Notre jeunesse intellectuelle, selon l’âge, le degré de culture, la carrière particulière à laquelle elle se destine, a plus ou moins traversé les étapes que nous signalons et malgré les modifications incessantes qui sont le signe des temps inquiets et chercheurs, elle offre des représentants de tous les états d’esprit par lesquels ont passé ses littérateurs préférés.

La double dislocation intellectuelle et morale dont nous venons de nous occuper a eu pour résultat l’affaiblissement du sens de la réalité et le ralentissement de l’activité.

Parlons d’abord du premier. Le sens du réel consiste à bien voir ce qu’on voit, à bien sentir ce que l’on sent, à bien comprendre ce que l’on comprend, en s’y attachant, en y prenant part, en croyant que c’est arrivé — il n’y a pas de meilleure expression pour dire ma pensée que celle-ci. Croire que c’est arrivé, qu’il s’agisse de la constatation d’un fait matériel, intellectuel ou moral, d’une couleur, d’un parfum, d’un bon verre de vin, d’une belle musique, ou d’une bonne action, c’est le signe de la parfaite santé et de l’intégrité vitale. Toutes les perturbations physiques ou morales diminuent cette faculté mère. Mais elle s’altère surtout, lorsqu’à force de tourner et de retourner les choses, de les analyser à tous les points de vue, de se méfier de tout, de chercher midi à quatorze heures, de jongler avec nos pensées, nos sentiments et nos états de conscience, nous nous sommes infligé une sorte de vertige de tout l’être. Il est absolument contre nature qu’une intelligence ou une conscience d’homme regarde le pour et le contre, sans s’intéresser plus à l’un qu’à l’autre. Elle se détraque fatalement à ce jeu, et, à force de s’adapter à tous les contraires, se déforme et radote. Ce qui est naturel, c’est que l’homme s’intéresse à ce qui se passe en lui, non pas comme à un jeu vide, mais comme à un événement ferme et important. Il faut qu’il y mette du sien, et qu’il en soit. Autrement il ne lui reste pas davantage de tout ce qu’il a reflété, qu’à un miroir. Il perd tout d’abord le sens de la réalité, le droit bon sens. Mais il perd aussi le respect qui est la conséquence directe de notre façon d’apprécier la réalité. Le dilettante, le sceptique, le sophiste perdent le respect. Toute leur politesse, tous leurs sourires aux phénomènes dont ils s’offrent le spectacle, ne sont qu’une forme de mépris. Mais celui qui perd le respect des choses, perd davantage encore celui des mots, qui ne sont que le reflet des choses. Il jonglera avec les mots comme avec les idées. Où alors est la vérité ? Si la parole ne compte plus, à qui se fier ? Nous serons entre gens qui trouvent aussi spirituel de changer de parole que d’idées, et se transforment incessamment. Du monde artistique, cette disposition passera rapidement dans la vie. Notre société, vieille et jeune, commence à être grandement affectée du manque de respect et du manque de vérité. On n’a qu’à regarder la presse, cette photographie en laid de notre monde, pour y voir, par mille exemples, à quels abus peuvent descendre les hommes de parole et de plume lorsque, dans l’absence complète de principes sûrs, régulateurs du jugement et de la conduite, les mots ne sont plus que l’ombre d’une ombre. A la vérité, l’intérêt qui s’attache à ces caméléons qui changent de couleur à volonté, et selon le besoin du moment, disent blanc ou noir, présentent un fait à l’endroit ou à l’envers, est pour la jeunesse d’un exemple détestable. N’avoir qu’une couleur et qu’une parole devient monotone ; cela dénote un esprit sans ressource. Quiconque sait vivre, a plusieurs cordes à son arc et sait se dédoubler, se tripler, se multiplier. Aussi l’antique duplicité n’est-elle plus qu’un jeu d’enfant en comparaison d’hommes qui sont à eux seuls toute une société anonyme dont aucun membre n’est responsable.

Tout cela se tient et se succède comme les anneaux d’une chaîne et les dents d’un engrenage. Mais nous ne sommes pas au bout. Après la désagrégation du sens droit des choses, vient la désagrégation de l’activité et de l’énergie comme suite inévitable. Lorsque, à travers la négation, l’incertitude, l’instabilité, l’incohérence, l’acrobatie spirituelle et morale, on a gagné le suprême degré dans l’irréel, l’idée perd toute force. Il faut, pour être déterminé à l’action, une certaine fixité de pensée, une identification de l’homme avec ses idées. L’action est incompatible avec une trop grande mobilité d’esprit. Une pensée qui vibre tour à tour, avec un intérêt égal à toutes les impressions, est comme le champ où l’on ferait tous les huit jours un nouveau labour et des semailles nouvelles. Point n’est besoin de se préoccuper de la moisson. Un labour détruit l’autre. Mais non seulement la volonté se stérilise. De degré en degré nous en arrivons à mépriser la vie réelle et l’action. Plus rien n’est attrayant que cette mue perpétuelle de l’être intérieur, sur lequel nous avons l’œil fixé comme sur un kaléidoscope. Le monde de l’action est le milieu grossier où s’agitent les êtres bornés. « Les qualités des hommes d’action les plus admirés ne sont au fond qu’un certain genre de médiocrité. » En formulant ce prodigieux axiome, M. Renan a exprimé le sentiment de bien des contemporains, jeunes surtout, distingués ou non. On peut objecter à ces penseurs délicats qu’on est naturellement toujours une médiocrité pour quelqu’un. Un bon soldat peut, je m’imagine, être un médiocre comédien ; un athlète à coup sûr ferait un piètre acrobate, et, jugé par un de ces phénomènes de dislocation qu’on appelle hommes serpents, Miton de Crotone serait, lui aussi, une médiocrité.

La volonté s’atrophie encore quand on n’y croit plus. Il suffit de bien persuader à un être qu’il est incapable, pour qu’il se comporte comme tel. Combien de jeunes enfants richement doués ont été abrutis, annihilés par des éducateurs qui les traitaient sans cesse d’imbéciles ! A force de rabrouer et de décourager les gens, on finit par les faire douter d’eux-mêmes. Il en est de même de toutes les aptitudes humaines. La volonté a subi des influences déplorables dans la jeunesse actuelle, influences de tout genre et dont le concours néfaste a eu pour résultat de l’affaisser et de l’énerver. L’une de ces causes délétères est le vent de fatalisme qui a soufflé sur nous. Pourquoi s’efforcer, lutter ? Il n’y a pas d’initiative personnelle. L’inéluctable nécessité gouverne l’âme et le monde. Se réformer, entreprendre le combat contre ses passions, ses penchants, ou s’insurger contre le mal qui est dans la société, c’est de la folie. Passe encore pour les pauvres d’esprit. Laissons-leur l’innocente manie de se faire brûler et crucifier pour le salut des autres, mais de grâce n’allons pas les imiter ! Des idées semblables sont du poison pour la jeunesse.

Il est dans l’ordre des choses que les impressions de cet âge soient vives, saines, qu’on s’y attache avec impétuosité, qu’on s’éprenne d’idéal, qu’on s’emballe pour les belles causes et les hommes généreux et que l’on coure à l’action avec cette ardeur qui nous fait aimer, dans la jeunesse, même les exagérations et les imprudences. Sous ce rapport les choses ont bien changé. Au lieu de ces jeunes têtes qui promenaient jadis leurs chevelures arborescentes, symbole de tant de juvéniles excentricités, nous rencontrons maintenant trop de cheveux plats sur des fronts trop désabusés. Notre meilleure jeunesse apparaît si réservée, si hésitante que d’aucuns la trouvent trop sage. Sans doute il convient ici de faire grandement la part des circonstances. En omettant même les problèmes d’ordre intellectuel et moral en face desquels nous les laissons, il leur reste sur les bras trop de grosses affaires pour qu’ils ne soient point soucieux. Mais il n’en est pas moins vrai que l’orientation intellectuelle et morale des dernières générations est de celles qui paralysent l’action. Le malheur est double, se produisant à une époque comme celle-ci. Quand on songe à la vie qui attend cette jeunesse, à tout ce qu’elle devra fournir de labeurs et d’efforts, on se sent pris au cœur d’une haine invincible contre ces doctrines de néant qui ont été pendant des années sa grosse part de nourriture. Assez de négations, assez surtout de jongleurs et d’histrions ! Donnez-nous des hommes de foi et d’action, d’amour et de haine, à l’œil clairvoyant, à la poitrine émue, au bras vigoureux, des hommes qui, détachés des vains spectacles de la fantaisie et du cliquetis vide des mots, se taisent, mettent la main à la charrue et tracent, comme démonstration, leur sillon en pleine vie !

IV L’ÉCOLE DE LA VIE

Les questions d’ordre intellectuel et moral ne sont pas les seules qui sollicitent une jeunesse. On pourrait même dire que le plus grand nombre en reste éloigné : toute la jeunesse populaire, par exemple, pour laquelle ces choses n’existent que de loin. Nous aurons l’occasion d’en parler. Mais parmi la jeunesse studieuse elle-même, ce n’est pas la masse que ces questions préoccupent. Et la minorité, troublée et travaillée par les graves problèmes de ce temps, se trouve de son côté envahie par la pratique. Bien au delà des sphères universitaires, les enveloppant de toutes parts comme les flots enveloppent une île, s’étend la grande école de la vie.

Pour les chercheurs et les penseurs, aussi bien que pour ceux que la recherche effraie ou laisse froids et qui se brassent une philosophie sommaire avec les miettes ramassées au hasard, le monde positif est là qui s’empare d’eux, leur impose ses conditions et ses exemples. Les théories philosophiques, les systèmes de morale, les doctrines religieuses sont une chose, et la vie en est une autre. Ses leçons sont plus puissantes que les théories en bien comme en mal. Ce qui se passe dans la politique, la finance, l’industrie, dans le va-et-vient journalier du monde, dans les relations entre camarades et amis, dans la famille, ne peut manquer d’avoir une influence sur des esprits en pleine formation. Ceux-ci sont, d’autre part, travaillés par l’esprit de parti ou du moins recherchés par lui. La jeunesse est une pépinière où pousse l’avenir. Il est de bonne guerre de se mêler de ce qui s’y passe et d’essayer de faire tourner son développement dans le bon sens. Ce sens pour les hommes en pleine lutte est le leur. Au milieu de leurs batailles, ils regardent du côté de demain et y cherchent du renfort. Il en résulte parfois une action si directe et si énergique qu’elle va jusqu’à la violence morale.

Cette irruption de la vie, dans l’esprit de la jeunesse, se fait sentir surtout dans les questions d’avenir. De jour en jour augmente le nombre des jeunes gens dirigés vers les carrières pratiques, et ces carrières s’encombrent sans cesse davantage. La préoccupation d’arriver devient si pressante, en raison de la concurrence, qu’elle finit par tout dominer. C’est une préparation en petit au grand combat pour l’existence qui se livre partout sur le terrain économique. Il semble difficile de penser à autre chose quand on est entré dans cet engrenage des intérêts matériels. Mais ceux-là même que leurs études ne mettent pas tous les jours en face des chiffres et des calculs économiques et qui se préparent aux carrières libérales, n’échappent pas au souci du lendemain. La vie matérielle et tout l’ensemble des complications et des besoins qu’elle entraîne, s’impose à leur attention et vient se mêler constamment aux idées qu’ils se font sur les choses et les hommes. L’adage « primo vivere deinde philosophari » est de ceux auxquels un jeune homme d’aujourd’hui s’habitue malgré lui.

Le désir d’arriver est cette aspiration légitime de chaque être d’avoir sa place au soleil et son existence garantie. Il est du devoir d’un jeune homme sain d’esprit de s’en préoccuper, et ce n’est pas sans de graves inconvénients qu’on est élevé au-dessus de ces menus tracas, par sa situation de fortune. Mais il y a une grande différence entre le désir d’arriver, subordonné aux intérêts de science et de conscience, à un but supérieur enfin, et ce même désir devenu le seul guide et le seul objectif. L’acuité des questions économiques, la tournure réaliste de l’esprit contemporain, le train de vie dont la jeunesse est entourée, ont rompu en elle l’équilibre entre la question d’idéal et la question matérielle. Pour un grand nombre de jeunes hommes il n’y a qu’une question : arriver. Parmi ceux-ci, les uns sont modestes, se contentent de peu ; les autres sont âpres et demandent beaucoup. Arriver ne suffit pas, il faut se pousser, dépasser les autres, dominer. On y parvient en jouant hardiment de la dent et des ongles, comme les animaux inférieurs. On y parvient encore, et plus sûrement et plus proprement, en usant de fins stratagèmes. Cette dernière méthode est celle pratiquée par ce que nous appellerons les jeunes diplomates. Suspendons ici leur médaillon :

Plus ambitieux qu’affamés, ils méprisent la lutte grossière. A l’acharnement des loups, ils préfèrent la tactique des renards. De ce siècle réaliste, ils ont retenu surtout qu’il faut de l’habileté pour arriver. Aussi en ont-ils fait provision. Leur pensée est un arsenal où il y a de tout, et ils savent l’en tirer à propos. Toujours de l’avis de chacun et, selon l’heure, légers ou graves, honnêtes ou fripons, ils traitent les hommes selon leurs côtés faibles. La vie pour eux est une affaire, mieux : un échiquier. Sentiments, idées, intérêts, les leurs, comme ceux des autres, sont les pions qu’il convient de manier sans émotion. S’emballer nuirait. Ce qu’on appelle entre braves cœurs tout simplement une vilenie est pour eux un acte d’intelligent sang-froid. Ils ont soin toutefois de cultiver chez les autres des scrupules, dont l’absence fait toute leur force à eux. Ces jeunes vieillards sont impassibles, ils ne rient jamais — le rire dénote de la faiblesse d’esprit — mais ils connaissent la pitié et la réservent tout entière pour les pauvres camarades, atteints de sincérité, qui ne veulent devoir leur avancement dans le monde qu’au travail et au mérite. Cependant, au besoin, le jeune diplomate fera son possible pour supplanter ces excellents camarades. Il ne néglige rien, lui, pour se pousser, soigner sa petite réputation, se faire bien voir des dames influentes. Discrètement, il sait entretenir autour de sa personne un murmure de réclame, qui fait pressentir en lui un personnage. Il est annoncé pour demain sur la scène du monde, comme s’annoncent certains artistes en tournée en faisant afficher sur les murs : X viendra ! Vous pensez bien que ce n’est pas lui qui affiche, il s’étonne et se plaint de ce brouhaha de renommée qui effarouche sa modestie.

Quant aux sentiments tendres, le jeune diplomate s’en méfie. S’il lui arrive jamais d’aimer, ce sera un amour de tête. Le cœur est plein de surprises qui déroutent les calculs. Il n’en faut pas.

M’est avis que voilà quelqu’un qui fera son chemin dans le monde. Du moins il est de ceux que l’on commence à décorer du titre de très forts, et il possède d’ailleurs à un point élevé le courage du sacrifice : Pour arriver, il sacrifiera même les plus chers intérêts… des autres. — Vous réussirez, jeune seigneur, ou je m’y connais mal… Mais je ne t’envie pas, va !

Occupons-nous maintenant de cette troupe, hélas imposante, dont fourmillent les abords des carrières et qui demande à être casée tout bonnement. On leur dit : pour être casés, mes amis, il faut travailler, bûcher même. Et les voilà qui travaillent, bûchent s’il le faut. Ils distinguent entre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Ne perdons pas de temps : « Time is money ! » Leur monde n’est pas la Création, c’est un programme. Que l’infini tourmente quelqu’un, cela leur paraît contre nature ; leur curiosité, à eux, n’a rien d’angoissant. Leur ambition d’ailleurs n’a rien de féroce. Ils ne demandent pas mieux que de voir arriver tout le monde « ex æquo ». Il faut bien que chacun vive ! C’est l’utilitarisme infiltré du domaine industriel et commercial dans celui des études.

Pour être celui d’un grand nombre de jeunes gens, pas méchants, le point de vue n’en est pas moins misérable. Aussi me déclarerai-je toujours du côté de ceux, fussent-ils peu, qui ont un idéal. Heureusement il y en a plus qu’on ne le supposerait.

Eh oui, il faut vivre, nous le pensons tous. Vivre c’est la grande affaire. Nous sommes même tellement de cet avis que nous demandons plus que vous, car nous n’appelons pas cela vivre. Quoi, la destinée humaine s’arrondirait en cette phrase : Apprendre un état en échange d’un morceau de pain. Nous viendrions au monde avec un cœur, une intelligence, une conscience, et nous ferions des mathématiques, de l’histoire, de la médecine, du latin, de la théologie, que sais-je encore, pourquoi ? pour le vivre et le couvert ! Vous appelez cela une vie ! et c’est pour cela que vous suez sur l’algèbre, les cornues, les textes et les archives ; que vous promenez le scalpel dans les chairs mortes et le microscope sur les infiniment petits ; que vous passez des examens en pleine canicule !

Mieux vaudrait dormir de l’éternel sommeil, dans l’eau, le feu, ou sous la terre, n’importe où, que de vivre ainsi ; car décidément ce ne serait pas la peine. L’homme ne vit pas de pain seulement. Il n’est pas seulement un fonctionnaire, actif ou retraité, ou tout autre travailleur qui touche un salaire. Il est cela sans doute, et même il ne lui est pas permis de ne fonctionner d’aucune façon ; mais pour que les choses aillent bien, il faut d’abord qu’il soit un homme. Malheur aux sociétés où chacun n’aspire qu’à se caser pour vivre ! Elles réduisent la vie à ses proportions inférieures et en font une curée d’appétits ou une formalité banale. Il faut vivre, et, pour vivre quand on est un homme, la première chose c’est d’avoir un but, un amour et une haine, un idéal enfin. Si vous ne cherchez pas à vous procurer cela étant jeunes, vous ne l’aurez jamais et vous ne connaîtrez pas la vie. C’est pour cela qu’un souci plus élevé doit dominer le souci de la carrière, non pas seulement dans les fonctions consacrées aux choses de la science et de l’esprit, mais dans toutes. Vous étudiez la philosophie, l’histoire, les arts. Très bien, soyez d’abord un homme, et vous aurez l’étoffe dont se font les philosophes, les historiens, les artistes. Mais vous songez à devenir ingénieur, commerçant agriculteur, chef d’usine. Excellent, si vous commencez par être des hommes. Si vous négligez cela, vous ne serez que de misérables esclaves ou des oppresseurs, selon l’occasion.

L’utilitarisme détruit l’homme ; il étrique toutes nos conceptions de la vie pratique. Pour lui il n’y a ni sentiment, ni droit, ni noblesse, ni beauté, ni sainteté, rien enfin de ce qui est humain, il n’y a que des chiffres. Ce qui ne vaut pas d’argent ou n’en fait pas gagner, ne vaut rien, en général. C’est la plus épouvantable erreur qui puisse s’emparer d’un homme ou d’une société, car ce qui vaut précisément le plus dans la vie humaine, c’est ce qui ne saurait ni s’acheter ni se vendre. Aussi je considère l’utilitarisme dans la jeunesse comme une calamité. Cette soi-disant brave disposition de bon bourgeois rangé et égoïste est pire que tous les vices. Une jeunesse terre à terre, Dieu nous en préserve ! Le beau nom de jeunesse ne lui conviendrait plus. La jeunesse n’est-elle pas faite de tous les élans et de toutes les ardeurs qui nous engagent à mépriser l’utilitarisme ? En être atteint c’est être en proie à la sénilité, entrer dans l’existence avec un stigmate de décrépitude. De même que naître aveugle est pire que de le devenir, puisque le souvenir même de la lumière vous manque, de même commencer dans l’utilitarisme est plus affreux que d’y finir, car il peut rester au moins un reflet des choses supérieures à celui qui s’en est détaché par la lente usure de la vie. L’autre au contraire, l’utilitaire précoce, ne garde rien. Dès lors tout est possible jusqu’à la honte inclusivement, pourvu que cela profite !

Nous nous trouvons là sur un terrain peu édifiant, mais encore fort vaste à parcourir, et cet ordre d’idées nous amène à nous occuper en général de l’idéal tout négatif qui s’est emparé d’une grande masse de nos contemporains et qui ne déteint que trop sur la jeunesse. Je veux parler de ce que j’appellerai le bonheur passif.

La recherche de ce bonheur est le résultat de l’avilissement des volontés ; mais elle est aussi une conséquence du bien-être que nous a procuré le progrès. La civilisation, en augmentant le pouvoir de l’homme, diminue son effort, l’habitue aux aises et lui fait fuir les labeurs rudes. C’est un résultat contradictoire sans doute, puisque la domination sur la nature n’est obtenue qu’au prix des plus longs et des plus pénibles efforts. Mais, ces efforts accomplis par quelques-uns procurent d’autant plus de tranquillité aux autres. S’il est vrai que ce temps a travaillé plus qu’aucun autre, il a aussi produit une classe toujours plus nombreuse de privilégiés qui ne travaillent que peu ou point.

Le réalisme pratique, acclimaté un peu partout, y aidant, le repos, l’absence de lutte est devenu le rêve caressé par une foule d’hommes. Une vie commode, à l’abri des secousses, une vie de rentier, que de gens n’ont pour eux et leurs enfants que cette aspiration-là ! Il en est résulté toute une catégorie de jeunesse commode portée aux habitudes efféminées, éprise de vie sédentaire, vouée aux langueurs et aux paresses du corps et de l’esprit. Comme tous ceux qui sont habitués à se faire servir, cette jeunesse est impatiente, et surtout impatientante. Il n’y a de tels que ceux qui ne font rien, pour trouver que les autres ne travaillent pas assez. Habituée aux merveilles de la science et de l’industrie dont elle profite, sans savoir le mal qu’elles ont coûté, cette jeunesse ne sait plus attendre. Il lui faut tout, très rapidement, si possible tout de suite. Elle a remplacé l’impétuosité juvénile par une nervosité de petite dame très difficile à contenter. C’est ainsi que nos moyens accélérés, notre habitude de forcer et de violenter la nature, nous ont créé des mœurs factices. Qu’il faille du temps aux arbres pour pousser, cela paraît à d’aucuns un reste de vieille barbarie que le progrès supprimera. Volontiers ils mettraient toute la vie à l’allure des trains-éclairs, pourvu qu’ils aient dans le train leur sleeping et leur restaurant ! Ainsi se présente dans notre société un phénomène souvent observé dans les familles. Les pères laborieux ont des fils nonchalants, voire même fainéants. C’est la division du travail : Les pères se sont fatigués pour les fils, les fils se reposent pour les pères.

Ceci nous rapproche tout doucement de cette classe de jeunes hommes que j’appellerai les Inutiles. On les rencontre surtout dans les conditions aisées ou brillantes, toujours pleines de péril. Il est d’autant plus honorable de se soustraire à ces périls par l’énergie et le labeur. L’exemple de bien des jeunes gens riches et travailleurs nous console ici du triste spectacle que donnent leurs compagnons. Mais parlons de ceux-ci : Ils sont très solennels. Tout dans leur physionomie et leur toilette à la fois correcte et dédaigneuse, révèle le Monsieur revenu de tout. Une expression de pacha assoupi indique que le monde passé et présent est là pour eux. Entrons dans leur chambre et empruntons-en la description à Legouvé : c’est bien toujours cela. « Il n’y a pas de quoi s’y asseoir, il n’y a plus que de quoi s’y coucher. Ce ne sont que fauteuils renversés, fauteuils à bascule, fauteuils à oreillers, larges divans à larges coussins, rideaux ouatés, cheminée doublée de calorifère, tapis épais comme une toison ! Et quel cabinet de toilette ! Suis-je chez une princesse du quartier Bréda, ou chez le fils d’un président de tribunal ? Un outillage pour les mains à se croire devant la vitrine d’un coutelier ! Vingt flacons d’essences diverses ! Un système de brosses aussi ingénieux que compliqué : il y en a de recourbées en creux, il y en a de recourbées en relief ! Il y en a de longues, il y en a de larges ! il y en a de dures, il y en a de moelleuses ! Toute la simplicité de la maison est réfugiée dans la chambre du père, voire de la fille ! Même recherche pour la table. Certes, nous ne dédaignions pas jadis un bon dîner, et nous savions faire fête à une bouteille de vin ; mais au moins nous ne nous y connaissions pas ! Aujourd’hui, les jeunes gens sont gourmets, délicats, difficiles. Ils font de l’amour du confort un dilettantisme ! Où est le mal ? dira-t-on. Le mal, c’est qu’on ne travaille pas dans un fauteuil renversé ! Le mal, c’est qu’on devient esclave d’un bon tapis et d’un bon mets ! Le mal, c’est qu’on hésite à entreprendre un voyage dur, mais utile, parce qu’on ne peut pas traîner tout son attirail de coiffeur avec soi ! Le mal, enfin, c’est qu’on en arrive à sacrifier même sa conscience à son cher confort, et que dans toutes les questions de mariage, de profession, d’emplois publics, c’est-à-dire d’avenir, d’amour, de considération, de dignité, d’honneur, parfois, le bien-être, le tyrannique bien-être entre en lutte avec les plus strictes obligations, et qu’il en triomphe, car il s’appelle d’un nom plus puissant que le nom de la passion même, il s’appelle l’habitude. Oui ! l’habitude, cette pâle compagne de la vieillesse, cette triste sœur de la manie, l’habitude règne parmi beaucoup de jeunes gens comme n’y règne pas l’amour. De là, des pères aux fils, mille reproches légitimes repoussés par mille réponses souvent amères ; de là enfin mille débats incessants, sur le vrai champ de bataille de la famille, sur la question d’argent ! »

Et puisque cette citation nous amène sur la question, marquons ici, en passant, un gros paragraphe de l’école de la vie : l’importance pour la jeunesse à connaître la valeur de l’argent. Le grand malheur de la fortune des parents, surtout de celle qui a été gagnée rapidement, ou héritée, et ne repose plus sur aucun travail actuel, est de faire perdre aux enfants le respect de l’argent. Respecter l’argent, et même quand on en a beaucoup, ne jamais le dépenser mal à propos, n’est pas une qualité ordinaire. C’est une qualité sociale des plus complexes, car elle suppose non seulement de la conscience, du tact, bref le sentiment que posséder est une fonction sociale, mais elle demande encore à s’entretenir par l’expérience. En un mot, pour posséder cette qualité, il faut savoir combien l’argent est dur à gagner et que d’efforts il représente. Celui qui ne sait pas cela le méprise, et s’il y attache quelque valeur, ce n’est que pour le plaisir qu’il peut procurer. J’insiste sur ce point dans un intérêt de morale supérieure et non, Dieu m’en garde, pour servir l’égoïsme de certains parents pour qui le mal consiste à dépenser de l’argent, le bien à le garder, et qui mesurent la moralité de leurs fils à leur parcimonie. Le vice coûte cher, c’est pour cela qu’il faut le fuir ; la vertu est bon marché, il faut la cultiver, et ainsi on ne cultive souvent que l’avarice, le plus sordide de tous les vices. — Mais revenons à nos inutiles et ne les lâchons pas ! Point n’est besoin d’appartenir à une classe privilégiée pour avoir l’étoffe d’un inutile.

Cette existence de roi fainéant a, paraît-il, tant d’attraits que d’aucuns ne pouvant la mener dans le luxe, la mènent dans la médiocrité ou la misère. Et voici ce que demandent ces précieux parasites : Se coucher dans l’existence comme un tronc d’arbre sur l’eau. Flotter au gré de la vague, avancer, reculer, monter, descendre selon le hasard des heures. Pourvu que cela marche tout seul ! Au milieu des influences contraires qui travaillent les sociétés, parmi les labeurs, les études, les souffrances d’autrui, jouir d’une sereine indifférence, étant nourri, vêtu, amusé et ingrat, par-dessus le marché ; se laisser traîner aujourd’hui par l’intérêt, demain par la passion, la colère, la haine ou la peur, une autre fois par la volupté et les appétits grossiers ; puis à certains jours, agréable diversion, subir le charme de la vertu, être emporté par un souffle sur les hauteurs, en attendant qu’on en soit enlevé pour être jeté dans quelque bourbier : La belle vie que voilà ! Quand on s’approche d’un de ces passifs pour l’exhorter à se ressaisir, il faut toujours s’attendre à être pris par lui en grande pitié. Le mieux qu’on puisse en espérer dans ses bons jours, est qu’il vous réponde : Que voulez-vous, je suis ainsi fait, je n’y puis rien ! Peut-être, s’il vous juge digne d’un tel effort, vous dira-t-il en citant Montaigne : « Je ne gâte rien, je n’use que du mien ; et si je fais le fol c’est à mes dépens, et sans l’intérêt de personne, car c’est une folie qui meurt en moi, qui n’a point de suite. » Mais si vous tombez sur un mauvais jour, prenez bien garde : Il se fâchera très fort, comme une bête contrariée dans son repos ou ses emportements passionnels. Être dérangé ! cela peut-il se supporter ? S’il y a une action méchante au monde c’est de troubler les gens, qui, sans vouloir nuire à personne, se laissent glisser doucement du côté de la pente. — Mais je m’aperçois que c’est prendre bien de la peine pour qui s’en donne si peu.

Et pourtant j’ai à cœur de crier gare à plusieurs, qui sans être des inutiles, se laissent aller vers la vie facile. Il y a là un engrenage qui vous saisit et vous lâche difficilement. La vie molle engendre la lâcheté. La lâcheté produit le mensonge et la duplicité. On est obligé de recourir aux expédients et de quitter les chemins droits. Une fois entré dans cette voie, le plus clairvoyant est perdu.

En particulier il faut mentionner la passion du jeu, comme un des plus tristes pièges où tombent tant de jeunes vies. La jeunesse d’aujourd’hui joue beaucoup trop. C’est une des maladies du temps, une des formes de sa fièvre. On parie aux courses, on joue entre soi, tantôt grand jeu tantôt petit, et dans toutes les classes de la société. Augmenter son avoir, ou son gain, par un coup de hasard, ou même, dans les cas extrêmes, demander à ce hasard qu’il vous fasse vivre sans travailler, c’est un objectif beaucoup trop poursuivi. Que de gens s’endorment le soir en prononçant le nom du cheval sur lequel ils ont parié ! Moins condamnable en apparence que l’ivrognerie ou la débauche, le jeu est d’une immoralité plus subtile. Il fait partie de tout un ensemble de phénomènes et peut être considéré comme le symptôme de profonds troubles psychologiques. Un homme qui joue perd pied dans la réalité. L’enchaînement simple et laborieux des causes lui échappe. Il se trouve jeté en pleine aventure. Comme les générations de l’an mille, il attend qu’un coup de baguette transforme le monde. Aussi, pourquoi travaillerait-il ? Bientôt la fortune viendra toute seule. En attendant, il emprunte ou prend. Le jeu en effet donne le vertige et rend possibles des actes dont on était auparavant incapable. Dès lors l’homme est à vau l’eau. Voyez si l’on a raison de crier casse-cou !

J’ajouterai que le jeu tue la conversation, un des charmes et des grands besoins de la jeunesse. C’est un isolateur. Il escamote le monde autour de vous, faisant disparaître hommes et choses.

Dans un des plus beaux sites de la Suisse, où l’on regrette toujours d’avoir trop peu de temps pour admirer, je rencontrai un jour deux jeunes touristes. Ils étaient environ à mi-côte d’une ascension fort intéressante et semblaient prendre quelque repos. De loin, les voyant assis, le dos tourné au paysage, cela m’avait paru étrange. En m’approchant, je compris : ils jouaient aux cartes. Quatre heures plus tard, en redescendant, je les retrouvai à la même place, jouant toujours. La nuit tombait ! Ils rentrèrent alors continuer leur partie à l’hôtel.

Il est enfin un point capital, important toujours et partout, mais plus sérieux encore pour la jeunesse que pour les autres âges, j’ai indiqué les choses de l’amour. C’est là qu’on peut le mieux voir apparaître l’état général d’une société, les qualités et les défauts de sa conception de la vie. Dites-moi comment vous aimez, je vous dirai qui vous êtes. La valeur d’un temps se mesure au respect dont il entoure l’amour. Le criterium de la valeur d’un homme n’est pas son credo religieux, intellectuel ou moral ; mais c’est le degré de respect qu’il a pour la femme. Quand l’homme perd la foi et l’espérance, il déprécie la vie. Dût-il s’y cramponner comme à la seule chose certaine et qu’il faut exploiter vite, il l’amoindrit par là même, et sa conception rabougrie du monde et des hommes, l’absence d’idéal, de poésie réelle, d’énergie, tout cela trouve dans sa façon d’aimer un long écho, un commentaire éloquent et pratique. L’amour sans doute est immortel et renaîtra toujours de ses cendres. On a beau le traîner dans la boue, il vient un jour où il ressuscite plus jeune et plus beau que jamais. Mais il n’en est pas moins vrai qu’individuellement nous pouvons le ternir en nous. Où en sommes-nous pour les choses de l’amour ? Comment aime notre jeunesse ? comment parle-t-elle de l’amour ? comment le chante-t-elle ?

Hélas, on peut constater sans peine que sur ce point notre jeunesse est extrêmement réservée. Nous touchons là un endroit douloureux. Il y a de la méfiance, du scepticisme, des ruines intérieures. Maintenant il devient ordinaire de raisonner sur l’amour, à l’entrée de la vie, comme les plus désabusés des hommes. Volontiers on croirait qu’il est parmi les bonnes vieilles choses disparues et que, pour l’éprouver encore, nous soyons venus trop tard dans un monde trop vieux.

Règle générale, ce qui manque, c’est le respect de la femme, je dirais volontiers ce culte de la femme qui est le signe de l’intégrité vitale. Sans doute on ne la regarde pas, à l’instar de certaines époques ascétiques, comme un être impur, pernicieux, dont il faille fuir le commerce. On la trouve au contraire désirable ; mais en même temps bizarre et, à la longue, gênante. Elle est un instrument de plaisir, à condition qu’on n’en fasse pas sa société et qu’on évite ses liens. Les chaînes de l’amour sont remplacées avantageusement par l’amour libre. En somme, ce qu’on appelle le plus couramment amour, ne ressemble pas plus au vrai amour que la constellation de l’Ourse ne ressemble au quadrupède du même nom.

Quand l’amour authentique existe, et les précautions sont prises pour qu’il ne puisse périr, il se cache plutôt. Ainsi, il est assez rare de rencontrer des chansons d’amour composées par de tout jeunes gens et plus rare encore d’entendre chanter en société cette sorte de poésie.

On n’entend guère non plus les vieux chants d’amour du répertoire national.

Par contre on chante et rechante à satiété l’amour vulgaire. Vénus Uranie est moins louée que ses homonymes inférieures. Impossible de ne pas dire ici ce que je pense des chansonnettes du jour. Mais cela ne s’adresse à aucun auteur particulier. C’est le genre que je vise, le milieu qui les fait éclore, et ceux qui vont les répétant à tel point que du dehors on pourrait s’imaginer qu’il n’y a plus que cela.

Je trouve donc aux chansonnettes le plus en vogue pour le moment, et où l’on chante l’amour, un arrière-goût de libertinage sénile. Cela sent la décadence, le détraquement, et lorsque cette note persiste à travers une série et se reproduit dans des productions similaires renvoyées par tous les échos, cela finit par devenir horriblement ennuyeux. Loin de moi de reprocher à ce genre de littérature son immoralité. On se méprendrait sur mes intentions. Peut-être m’accuserait-on d’être un atrabilaire, un rabat-joie, un philosophe boutonné, se donnant ainsi contre moi le beau rôle de quelqu’un qui revendique pour la jeunesse le droit de s’amuser. Hé, moi aussi, je revendique ce droit et le proclame ; et pourvu que la compagnie soit de celles où l’on peut s’asseoir en se respectant, je ne permettrai à personne de chanter de meilleure humeur que moi : Gaudeamus igitur ! Mais quand nous en viendrons au fameux couplet du pereat, où le joyeux vacarme atteint des proportions inquiétantes pour les voisins, je crierai de toutes mes forces : pereat diabolus…, atque irrisores ! et je songerai, à ce moment, à tout ce qui tue la joie, à la gaîté macabre qui consume dans son feu ce qui doit être sacré, à l’esprit de moquerie, enfin, qui fait trop souvent les frais de ces chansonnettes. Comment, en ce temps, dans ce pays lorsque la jeunesse d’un grand peuple s’assemble et qu’elle veut chanter l’amour, ce seraient ces choses-là qui lui viendraient à l’esprit, et de préférence, et presque exclusivement ! Non, vous vous calomniez vous-mêmes. Vous avez mieux que cela dans le cœur. Il n’est pas possible que vous manquiez de tout ce qui manque à ces produits, à savoir : la poésie, le naturel, la fraîcheur, la jeunesse !

Mais, je me hâte de le dire, la jeunesse est en grande partie innocente d’un état de choses que la vérité nous oblige à représenter sous des couleurs sombres. Rien n’a été négligé pour nous en faire venir là. La société actuelle a de grands torts à se reprocher. Comment qualifier la légèreté avec laquelle, en public comme en famille, on parle de l’amour, de la chasteté, du mariage, surtout lorsqu’on s’adresse à des jeunes gens ? Il semble que leurs oreilles soient faites exprès pour écouter les railleries et les jeux d’esprit douteux. On leur a donné les conseils les plus pernicieux, en ce qui concerne le respect de la femme et d’eux-mêmes, comme si toute la sagesse des siècles, si chèrement acquise sur ce point et condensée en deux ou trois règles qu’on ne violera jamais impunément, n’était que du radotage. Aussi les conséquences se font-elles sentir. Dans les choses de l’amour notre jeunesse est douloureusement atteinte. Ses aînés lui laissent un héritage funeste dans les mœurs, les idées courantes, la littérature. Cette dernière surtout en est arrivée à travers tous les degrés du relâchement moral jusqu’à la licence effrénée. Sous prétexte d’art et de plastique, « la luxure la plus crue s’étale communément dans les livres des jeunes gens[1]. » Et le livre est dépassé. C’est à qui, dans des brochures ou des feuilles volantes, renchérira sur lui, afin de frapper la curiosité. Comment la jeunesse peut-elle être, sans le plus grave danger, exposée à de pareilles influences ? L’écolier déjà est contaminé. A l’âge où les sens s’éveillent on n’a plus besoin de rechercher les mauvaises lectures. Elles viennent au-devant même de qui ne les cherche pas. Quel avenir cela nous prépare-t-il ? N’est-il pas temps de se lever pour défendre l’enfant, la famille, l’amour, la jeunesse, les sources de la vie, et de tendre la main à cette vaillante ligue pour le relèvement de la moralité publique, qui, après avoir prêché longtemps dans le désert, commence à convaincre les moins clairvoyants de son utilité ?

Tout ce que nous venons de dire a eu pour but de montrer comment les exemples, les mœurs ambiantes influencent la jeunesse dans l’orientation pratique de sa conduite et exercent sur elle une pression aussi forte, plus forte parfois, que les idées et l’école. Nous n’avons pourtant envisagé la question que par son côté négatif. Mais il y a un grand côté positif. Enfermée dans le bois sacré des muses, dans le calme parfait de ses contemplations et de ses recherches, la jeunesse risquerait de s’isoler et de se désintéresser de la vie. Il est bon qu’elle en entende les échos, et que la grande voix de l’humanité qui lutte et souffre arrive jusqu’à elle. Le meilleur correctif des théories est encore la vie pratique. Si elle est remplie de dangers, de mauvais entraînements, de scandales, elle est pleine aussi d’enseignements austères et de salutaires avertissements. La vie d’ailleurs a sur les théories et les livres le grand avantage qu’elle se laisse moins tordre et moins subtiliser. Elle est là. Ce n’est plus un peu de blanc ou un peu de noir, interprétation fugitive d’une fantaisie ou d’un calcul, c’est gravé dans le roc des choses réelles, cela grince, crie, hurle ou chante, c’est du sang, ce sont des larmes, c’est de la joie, et il y a quelque chance que celui qui en est témoin en garde le souvenir.

Cette vérité ne s’est peut-être jamais mieux vérifiée que durant les vingt dernières années. Tout le monde connaît l’état de notre littérature et de notre politique intérieure. Il s’en faut de peu qu’en certains de ses excès déplorables, cette dernière ait accompli, pour le patriotisme, ce qu’a fait la première pour les principes de pensée et de vie. L’esprit de parti est aussi funeste à la patrie que l’analyse à outrance à la vitalité morale et spirituelle.

Le grand danger de ces luttes entre compatriotes, de cet esprit de calomnie et de dénigrement qui a empoisonné notre vie publique, est de produire une jeunesse sceptique à l’endroit du patriotisme. Pourquoi ce danger a-t-il été conjuré ? D’abord parce que les spectacles écœurants repoussent au lieu d’entraîner et que les folies des aînés rendent souvent leurs successeurs pensifs. Le mal, arrivé à un certain degré, secoue les plus réservés et les fait sortir de leur indifférence. Exemple : la triste équipée boulangiste qui a réveillé toute la jeunesse des écoles. Ensuite parce que la vie corrige la vie et que, si les politiciens y ont leur place bruyante et largement mesurée, il y a autre chose, le grand et silencieux travail national. A côté de ce qui remplit les journaux, de ce qu’une publicité malsaine grossit et annonce au monde entier, se trouvent les féconds labeurs dont on parle peu, mais qui sont éloquents en eux-mêmes.

Les enfants de ce pays de France, n’ont pas pu voir la Patrie se relever lentement, depuis vingt ans, par des efforts continus et un travail persévérant, sans ressentir en eux-mêmes les suites d’un pareil exemple. Rien n’est beau comme de voir la vie lutter contre ses ennemis. Le moindre être qui répare ses pertes et ranime son courage est intéressant. Les fourmis qui reconstituent leur demeure dispersée par le pied du passant, l’arbre même qui, déchiré par l’orage, pousse des rameaux nouveaux, nous touchent et gagnent notre sympathie. A plus forte raison un homme abattu qui se ramasse, un peuple vaincu qui bande ses blessures, refait ses finances, son armée, ses écoles, son commerce, son industrie. Pendant que les négations de la science matérialiste et les théories littéraires nous étalaient l’impuissance de la volonté humaine, tout un peuple en labeur donnait à ces théories malsaines le plus universel démenti. Pendant que les politiciens dans leurs luttes stériles discréditaient jusqu’à la Liberté, la France démocratique apportait à ses institutions naissantes, à l’esprit moderne tout entier, le magnifique témoignage de sa patiente résurrection. La jeunesse a le cœur magnanime. Elle ne pouvait pas rester insensible à ces preuves du fait. Il lui est venu là, des profondeurs de la vie nationale, un grand courant d’air vivifiant qui a balayé bien des miasmes théoriques et bien des maladies inoculées par la littérature.

Enfin la jeunesse a été saisie par la vie, d’une façon plus directe encore, par sa collaboration à la défense nationale. J’estime que le métier des armes est très salutaire et fait le plus grand bien à la jeunesse, pour mille raisons. Mais il y a surtout plusieurs choses devenues rares qu’on apprend à cette grande école. L’obéissance d’abord, chose précieuse, qui ne court pas les rues et qui est indispensable à une démocratie, car elle est la mère de toutes les libertés. Ensuite l’égalité dont on parle avec aisance, mais qu’il est si difficile de pratiquer. Puis l’effort, effort de volonté, effort physique. Un peu de misère est un excellent remède contre les tendances efféminées. Il y a toute une philosophie dans les longues marches sac au dos, et au fond des gamelles. D’ailleurs, si vous n’êtes pas convaincus, regardez ceux qui reviennent du service. Quel œil vif, quel teint hâlé, quel sommeil et quel appétit ! On devrait envoyer à l’école de guerre tous les sceptiques, tous les dilettantes, tous les inutiles. Ces pratiques viriles leur ouvriraient des horizons jusqu’alors inconnus. Je n’en dirai pas plus sur le sujet, car je m’y installerais. A bas le militarisme, vive le soldat ! Le vrai soldat, est une des plus belles figures que l’humanité ait produites. Et quiconque aime quelque chose doit être, bon gré mal gré, un peu soldat. Il faut en effet qu’il ait du cœur au ventre et le fer à la main.

Je ne mentionnerai qu’en passant, pour m’y arrêter d’autant plus dans la suite, l’influence bienfaisante que les questions sociales commencent à exercer sur les jeunes générations studieuses. Nulle part plus que là, elles ne pourront trouver de salutaires diversions, d’austères leçons capables de secouer les utilitaires, les volontés molles et les intelligences trop exclusivement tournées vers les spéculations.

C’est ainsi que la vie, avec ses nécessités, ses exemples bons ou mauvais, agit sur la jeunesse, la déprimant ou la fortifiant tour à tour. Et ce qui est vrai du vaste monde l’est aussi de ce microcosme qu’on appelle la famille. Là aussi, ceux qui cherchent leur chemin sont constamment à l’école. Malheureusement que de blessures, d’avaries graves, d’incertitude dans ces milieux intimes, où les grandes voix du dehors et les tendances individuelles qui en résultent, ont toutes leur écho. La famille est en souffrance et les enfants s’en ressentent : Vie factice, manque d’autorité d’une part, de respect de l’autre, rapports tendus entre l’homme et la femme si diversement orientés, relâchement des liens entre époux, des mœurs domestiques, irruption de la vie publique, de la rue même et du ruisseau, dans l’éducation ! Le bien est toujours là sans doute, mais le mal est si grand, si envahissant ! Que de peine n’a pas la jeunesse, avec son ignorance de la vie, son besoin d’être sûrement guidée, à démêler le chemin droit parmi tant d’écueils ! Il n’est pas étonnant qu’elle s’égare souvent. La faute en est surtout au milieu, et nous aurons bien des travers à réformer, pour arriver à réaliser, vis-à-vis des nouveaux venus dans la vie, le desideratum contenu dans le précepte : maxima debetur puero reverentia.

V LES MOUTONS DE PANURGE

Dans tous les mouvements, à côté des hommes en qui ils se condensent, il y a la foule de ceux qui vont comme on les pousse, inconscients, suivant un courant ou un autre, au hasard des rencontres, sans s’expliquer ce qui leur arrive. L’esprit d’imitation et l’inertie sont d’importants facteurs dans le monde, surtout dans celui de la jeunesse. « Il se trouve dans chaque génération une masse molle, et le plus grand nombre, toujours et partout, est troupeau[2]. » Cette tendance à suivre les chemins battus est plutôt accentuée que diminuée de nos jours. Parmi les erreurs grossières, qui encombrent notre cerveau et que nous échangeons entre nous comme des vérités indubitables, se trouve, entre autres, celle que le passé se caractérise par son immobilité, sa rigidité et sa pauvreté de formes, l’absence d’esprit critique, la monotonie de la pensée et des mœurs. Nous, au contraire, nous sommes les hommes de la diversité, du mouvement, de l’examen. Rien n’est plus faux. Ces époques anciennes qui nous apparaissent avec un caractère marqué de stabilité, n’en avaient pas moins, au sein de leur cadre solide, une merveilleuse richesse de formes, d’usages, de coutumes, d’originalités locales. Elles possédaient la variété dans l’uniformité. Nous, au contraire, nous possédons la monotonie dans le changement. Plus cela change, plus c’est la même chose. A aucune époque de l’histoire la mode n’a joué le rôle qu’elle joue maintenant. Les mille formes par lesquelles se manifestent la vie et la pensée se propagent et s’imposent avec rapidité. La foule les accepte sans discernement.

Un des travers de ce temps désabusé et sans foi est l’engouement. Spontanément un courant naît, grandit, se répand et emporte les masses désemparées. Rien de plus gobeur que les gens revenus de tout. Leur besoin de croire, sans cesse réprimé, se porte subitement sur des objets que le hasard et le caprice déterminent seuls et qui sont destinés à être lâchés un jour comme ils ont été adoptés, sans raison apparente.

Tout, dans ce siècle si riche en inventions, a contribué à amener l’uniformité. La science nous a mis à même de multiplier à l’infini les formes une fois trouvées et de les jeter dans le monde avec une profusion qui les avilit. La rage de la vulgarisation a ravalé les arts. Surgit-il quelque part un chef-d’œuvre, immédiatement il est copié en myriades d’exemplaires ; on en met si bien partout qu’au bout de quelques mois la fatigue s’ensuit. C’est l’histoire des plus beaux airs d’opéra devenus des airs d’orgue de barbarie. Pendant six semaines une mélodie s’empare du public, tout le monde la chante, la siffle. Après cela, c’est le tour d’une autre. Il en est de même de la plupart des manifestations de l’art ou de la vie sociale.

La grande ville en possession de tous les engins de la civilisation moderne, a inondé le pays de ses produits, et engagé partout une lutte inégale avec les particularités locales. A force de centraliser, nous n’avons pas seulement supprimé ce que le particularisme avait de malsain et d’étroit, mais nous en avons supprimé la sève et la vigueur. Le grand laminoir de l’industrialisme, de la bureaucratie et de la mode a passé sur le monde et y a écrasé l’originalité. Le nivellement des vies et des êtres en est résulté. Mœurs locales, costumes, chants et idiomes provinciaux sont allés s’effaçant. Maintenant on a beau voyager, les lignes de chemin de fer, les gares, les hôtels et les théâtres se ressemblent comme des frères. La province exténuée et vidée, désespérant d’elle-même n’offre plus à la grande ville que son image réduite et affaiblie.

Il y aurait long à dire sur ce sujet. Mais voici où j’en veux venir. Où le caractère, l’originalité, le désir de se frayer des chemins nouveaux peuvent-ils se nicher dans un monde ainsi constitué ? Comment voulez-vous que la jeunesse y arrive à se former une physionomie individuelle ? Remarquez-le bien, c’est presque une hérésie de n’être pas comme tout le monde. La crainte de se distinguer apparaît déjà dans l’habillement. Personne ne suit plus passivement la mode que certains jeunes gens. Il leur faut le même chapeau, le même nœud de cravate, la même coupe d’habit, etc. Ce ne sont plus des individus qui passent, mais des exemplaires, par dizaines, par grosses comme on dit dans la fabrication. Et de fait, on a une vague impression de fabrique et de choses postiches en voyant circuler un si grand nombre d’êtres identiques. Ce monocle, cette canne, ces gestes, ce parler stéréotype rappellent l’automate. On ne serait pas étonné de trouver quelque part une estampille de provenance, une signature, soit par exemple : Grevin fecit.

Les mœurs se conforment au régime de l’habillement, et les idées suivent. Lentement une ornière se dessine, et se creuse toujours plus profonde. On s’y engage en foule les uns à la suite des autres. C’est un monome dans le domaine de la pensée. Alors la vie en troupeau devient l’élément préféré. Sortez-les de là, ils sont comme poissons sur terre, et poules à l’eau. Ils perdent le fil et le jugement. Ils n’attachent plus de prix qu’à ce qu’ils ont vu, entendu, goûté en masse. « C’était mauvais, il n’y avait personne ; c’était superbe, on s’écrasait ! » Avouons-le, voilà un état de choses sérieux et grave au point de vue de l’avenir. L’école pourrait y remédier. Où, plus que là, l’indépendance devrait-elle être cultivée et prisée ? Mais l’école s’est ressentie des influences ambiantes. Je cède, pour dire cela, la parole à M. Lavisse : « Notre infériorité est peut-être un effet de l’abus où nous sommes tombés, de l’éducation uniforme. Nous avons multiplié les collèges, nous les avons placés sous la même discipline ; nous avons réglé l’emploi du temps, minute par minute ; nous avons écrit, article par article, des programmes qui s’allongent sans cesse. Afin que personne ne pût échapper à nos règles et qu’aucune fantaisie ne fût permise à qui que ce fût, nous avons établi, à l’entrée de toutes les avenues de la vie intellectuelle, des examens qui barrent la route aux indépendants. Notre liberté d’enseignement n’a rien de commun avec la liberté de l’intelligence. Elle est réduite au choix du maître, à l’option entre la redingote et la soutane.

« C’est un des phénomènes de notre siècle que la mainmise de l’école sur les esprits. Notre œuvre scolaire, nous devions la faire, et nous avons raison de nous enorgueillir de l’avoir faite ; mais prenons garde ! La culture scolaire comme nous la comprenons aujourd’hui est dangereuse. Ses prétentions encyclopédiques sont un leurre : elle veut être universelle, mais à cause de cela même elle est limitative. L’écolier qui doit tout apprendre apprend peu ; l’esprit que l’on sature perd l’appétit ; la monotonie des règles absolues étouffe toute originalité[3]. »

Pour devenir quelqu’un au sein de pareilles conditions, il faut avoir un cœur d’airain et une tête de diamant. On a quelquefois reproché à la France de ne pas développer l’esprit colonisateur. Cet esprit, en somme, est celui de la puissante initiative personnelle. Pour sortir des milieux accoutumés, il faut du courage. Il en faut tout autant pour coloniser dans le domaine de l’esprit, des mœurs, de l’action, pour se séparer du grand nombre et aller son chemin, à la suite d’un idéal nouveau. Aussi quelle ardente sympathie ne devons-nous pas témoigner à toute jeune force qui essaie de s’affranchir du pesant esclavage de la routine ! La meilleure espérance, pour nous tirer de l’ornière où nous sommes engagés, repose sur les jeunes gens, à coup sûr rares, qui auront assez de courage pour vivre comme des colons et des explorateurs, pour sortir du troupeau guidé, gardé et tondu, pour marcher seuls ou se créant, dans l’amitié avec des esprits décidés comme eux, un refuge dans les jours difficiles.

VI QUELQUES MOTS SUR L’ESPRIT DE PARTI

Chemin faisant nous avons rencontré cet esprit à différents détours de notre route. Il mérite une page spéciale. Ainsi décrit-on avec un soin particulier la forme, les habitudes et les déprédations de certains animaux malfaisants.

Dans la part modeste d’influence que l’homme a sur sa vie, un des meilleurs principes à suivre est celui-ci : Prendre les choses telles qu’elles sont, et tâcher d’en tirer le meilleur parti possible. L’homme imbu de l’esprit de parti pratique ce précepte à l’envers, et il réussit ainsi à tirer le mal même du bien. Il exagère chez l’adversaire le mal et dénigre le bien. Du même coup il neutralise le bien qu’il pourrait faire lui-même, par l’intention mauvaise qu’il y joint.

L’incurable travers de l’esprit de parti est qu’il contrarie la grande loi humaine de la solidarité. Il crée une humanité dans l’humanité, trace autour de cette minorité d’élection, des limites strictes, s’y retranche et s’y barricade et ne laisse apparaître au dehors que des murs épais, hérissés d’armes. Dès lors il n’y a plus d’intérêt général, de justice, de bien, il n’y a que des intérêts de parti, une justice de parti, etc. Tout ce qu’il fait, lui et les siens, est bien. Que d’autres fassent identiquement de même, mais ailleurs et en dehors de son patronage, ce sera très mal. « Qu’est-ce qu’une mauvaise herbe ? — Toute herbe qui n’a pas poussé dans notre jardin. — Mais on cultive chez le voisin la même plante, identiquement. — Impossible. Si le voisin la cultive, c’est donc qu’il est contrefacteur. Nous sommes les seuls et les uniques. » Voilà l’esprit de parti. Le meilleur cheval, quand il ne consent pas à s’atteler à son char, n’est plus qu’une bourrique. L’or des autres est de l’or faux ; leurs vertus des vices brillants, leurs croyances des impostures. Il s’agit bien de s’inquiéter de l’adversaire pour démêler le bien du faux dans sa conduite ! Supposer l’ennemi capable d’un bien quelconque, c’est, dans une certaine mesure, passer à l’ennemi.

Ce n’est pas un des moindres signes du temps que cet esprit délétère se soit développé parallèlement au scepticisme. Il n’est souvent que le manteau dont se couvre ce dernier. Pour masquer le vide intérieur, on se garantit derrière un appareil formidable. On peint en fer le roseau fragile d’une conviction creuse et vermoulue. Ainsi les plus sceptiques des hommes, moqueurs, railleurs, insulteurs, dépourvus de cette base élémentaire de toute conviction qu’on nomme le respect, se sont montrés de nos jours les plus intransigeants. Et cela, au fond, est logique. Il est rare que celui qui a suivi, vers la vérité, l’humble chemin de l’expérience personnelle, cesse de pratiquer ce chemin. Il continue d’y avancer au contraire et se ménage la possibilité d’être éclairé, même par l’adversaire. Mais celui qui n’est rien et ne croit à rien, ni de divin ni d’humain, qui est mort, enfin, à la vérité, a tout à gagner en prenant l’attitude impassible de l’esprit de parti. Sa rigidité alors, qui n’est que celle des cadavres, donne l’illusion de la fermeté.

Voilà sans doute une des grandes raisons pour lesquelles l’esprit de parti a, de nos jours, infesté la politique, la religion et la science elle-même. Il a produit des merveilles. Grâce à lui par exemple, en certains jours de défaite, des gens qui gisent par terre les reins cassés, chantent victoire dans les journaux, se disent plus forts que jamais et enterrent leurs vainqueurs sur le papier. Grâce à lui, des fanatiques soi-disant religieux déclarent douteux des actes de dévouement qui ne sont pas inspirés par un sentiment identique au leur ; et vice versa les fanatiques de l’irréligion taxent d’hypocrisie les preuves les moins équivoques de désintéressement, quand la religion y a eu quelque part. C’est le même esprit qui fait rêver, en pleine tranquillité publique, de désordre et d’anarchie, parce qu’on est inféodé aux régimes de gouvernement déchus, ou qui fait déclarer à d’autres que la France monarchique n’a connu que terreurs, rapines et tyrannies. Celui-ci déclare ex cathedra : « depuis trois cents ans l’histoire est une vaste entreprise contre la vérité. » Cet autre compte le temps à partir de la Révolution. Tout ce qui s’est fait avant, est nul et non avenu.

Quelle belle école pour la jeunesse que celle qu’un maître pareil préside et sous le régime duquel on peut dire avec raison : « Je sais que je vis en des jours d’intolérance, où je n’ai rien à attendre de quiconque ne pense pas exactement comme moi[4] ! »

Que cet esprit renfrogné, hargneux, oublieux de ce qui rapproche les hommes, et qui n’a de mémoire que pour ce qui les divise, se déclare sur le tard dans les existences désemparées ; qu’il sévisse dans l’âge mûr, ou achève de durcir le cœur des vieillards, envenimant les passions, détruisant à la fois l’agrément de la vie et son fruit, c’est triste. Mais il est des difformités qui semblent plus naturelles chez ceux que la vie a maltraités. Autre chose est de rencontrer ces mêmes laideurs dans la jeunesse. Là elles sont hideuses. Un jeune homme rongé par l’esprit de parti devient un être incomparablement odieux. Car pour prendre la tournure et la physionomie d’un homme de parti, cet air rébarbatif et intraitable, il lui a fallu réprimer, de propos délibéré, sa bienveillance native, toutes les saines curiosités, tous les bons mouvements. Certains éducateurs de pauvres bêtes ont des cruautés révoltantes. Ils crèvent les yeux aux jeunes rossignols pour qu’ils chantent mieux et taillent les oreilles des chiens pour leur donner un air plus féroce. Oh les pauvres bêtes et les méchantes gens ! Mais que dire de ceux qui traitent ainsi la jeunesse, ou de la jeunesse qui s’inflige à elle-même des mutilations pareilles !

Et pourtant l’esprit de parti est un des facteurs qui influent le plus puissamment sur les années où l’homme s’oriente et cherche son chemin. Sa timidité, son ignorance, son inertie, tout prédestine la jeunesse à en devenir la proie. Les milieux mollasses et moutonniers dont nous parlions plus haut sont l’élément convoité des meneurs de profession. C’est là qu’on peut pétrir et manipuler à l’aise ! Malheur aux jeunes gens qui subissent ces influences et ne savent pas se défendre ! Ils sont pour longtemps, pour jamais peut-être, réduits en esclavage, à moins qu’ils ne deviennent eux-mêmes, ce qui est pire, des énergumènes. Quel merveilleux produit alors le monde est admis à contempler ! Les plus forts ici sont les néophytes. Leur zèle fait la joie de leurs pères spirituels. Ceux-ci étaient féroces, ceux-là sont enragés. Moins ils connaissent les hommes et les causes, mieux ils peuvent les malmener, les juger, les condamner. C’est à qui commettra le plus d’excès de langage et s’attaquera avec le moins de vergogne aux adversaires les plus respectables. Une telle jeunesse est incapable de rien apprendre. Elle entre dans la vie par la petite porte basse des préjugés, s’y enferme, s’y rétrécit le cœur et la pensée, tous les jours davantage, et devient finalement sourde et aveugle à l’évidence même !

Heureusement qu’ici l’excès même du mal est quelquefois un bien. L’esprit de parti a si bien rempli ce temps de scandales, a si bien stérilisé les plus honnêtes et les plus courageux efforts, que son crédit est en baisse. Je vois venir une jeunesse qui, pour mieux se garer de lui, semble avoir pris pour devise : L’esprit de parti voilà l’ennemi !

VII COMMENT ON SE PORTE ET COMMENT ON S’AMUSE

Il y a eu de longues périodes dans l’histoire où les hommes développaient leur vigueur physique au détriment de toutes les autres aptitudes, et vivaient comme s’ils n’avaient pas d’esprit. Puis sont venus des temps où ils vivaient comme s’ils n’avaient pas de corps. Sous un certain rapport on pourrait dire que notre temps s’est parfois comporté comme si nous n’avions ni l’un ni l’autre. En effet, la science matérialiste qui nie l’esprit a prétendu fermer pour jamais une foule de sources où l’âme se retrempe et se fortifie, et d’autre part nous avons également, pendant longtemps, négligé l’éducation physique. Le savoir est le tout de l’homme. Pour l’acquérir, il convient de sacrifier le reste. Nous avons produit ainsi des phénomènes d’hypertrophie cérébrale, des cerveaux, des paquets de nerfs. D’autre part la civilisation actuelle, avec sa hâte enfiévrée, la multitude de sensations qu’elle nous communique et d’émotions qu’elle excite continuellement, le raffinement de jouissance qu’elle procure, a exercé sur notre système nerveux une action fatale. La vie, telle qu’elle est faite maintenant, exaspère la sensibilité, tend les nerfs à outrance, brise l’énergie et détruit le sang. Notre nourriture elle-même contribue à entretenir cette action. On recherche par-dessus tout les viandes et les liqueurs fortes. Par une de ces contradictions, si nombreuses en ce temps qu’on ne pourra jamais les signaler toutes, notre âge de conquêtes sur la nature et de sciences naturelles a éloigné l’homme de la nature. La vie artificielle s’est développée. Tous les moyens de transport et de circulation ont servi surtout à précipiter vers les grands centres urbains la vie répandue sur de vastes territoires. Les grandes villes ont absorbé le plus pur de l’intelligence et de l’énergie des nations. Notre pays est rentré dans cette voie de la centralisation à outrance avec une rare impétuosité. Un état de pléthore, d’apoplexie, s’est peu à peu déclaré dans les grands centres. La montagne, la forêt, les champs se sont dépeuplés au contraire. Une portion d’hommes toujours plus nombreuse a consommé le divorce le plus funeste qui puisse s’accomplir jamais, le divorce de l’homme avec la nature, avec la terre.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings