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Jeunesse

LIVRE DEUXIÈME LES HÉRITIERS (continued 2)

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Or, quel est le cadre ordinaire de l’existence de notre jeunesse studieuse, quelle que soit d’ailleurs son origine première ? C’est presque toujours le milieu factice et énervant des grandes villes. La nature y disparaît bien loin à horizon par delà les pavés, les cheminées et les murs. Il est impossible, avec la meilleure volonté, que dans un pareil milieu la santé physique ne souffre pas. Chacun sait que la grande ville est une mangeuse d’enfants. Elle fait en général une consommation effrayante de vies et de forces et se dépeuplerait rapidement, livrée à elle-même. Aucun milieu hygiénique ne pourrait être plus déplorable pour la jeunesse. Tout y est sédentaire, le plaisir comme l’étude, et en même temps excessif. Le double surmenage des distractions malsaines et du travail exagéré y a vite raison des plus robustes santés. L’existence en chambre, les longues veillées, le mauvais air, tout l’ensemble de cette vie noctambule soumettent l’être physique à des tours de force que tôt ou tard l’on paie. Mais le plus triste résultat de la vie artificielle, si ruineuse pour le cerveau et le système nerveux, a été de supprimer presque totalement la seule chose capable de nous rendre l’équilibre perdu, à savoir l’exercice physique, le travail manuel. Pendant des années, ces deux choses sont allées diminuant. Une sorte de mépris stupide s’y attachait. Les exercices du corps, comme certains sports excellents, ont recommencé à trouver grâce, ces derniers temps ; le travail manuel, surtout le travail de la terre, le plus sain de tous et le plus normal, sont toujours en discrédit. La jeunesse moissonne aujourd’hui ce que ses aînés ont semé. Chaque génération nouvelle montre des signes plus frappants d’énervement. Et déjà des voix nombreuses se sont élevées pour crier au danger ! On commence à les écouter. Mais il est dur de remonter les pentes. Comment lutter à la fois contre les hérédités, les goûts, les obstacles du milieu ? Le mal saute aux yeux, mais le remède est moins évident. En somme, notre jeunesse souffre, dans son ensemble, des suites de la vie factice et anormale.

Il devient même commun maintenant de trouver des jeunes gens qui ont de l’existence une impression pénible et qui tiennent médiocrement à la vie, tout en ne se souciant d’ailleurs ni de souffrir ni de mourir. Et je ne veux pas parler ici de ces blasés qui ont épuisé la gamme des jouissances, comme d’autres celle des émotions ou des conceptions intellectuelles, et en sont sortis sceptiques en plaisir, comme ceux-là le sont en philosophie. Je pense à ces sensibles, à ces hyperesthésiés, pour qui le rythme même de la vie nerveuse est devenu douloureux, et ne ressemble pas plus à l’état normal, que ne ressemble au son calme et ample d’une belle cloche, le bruit irritant d’un timbre électrique. Dans ces conditions la gaîté et la joie, ces trésors sacrés de la jeunesse, ne peuvent que pâtir. On arrive insensiblement à être inamusable. La cause en est d’ailleurs aussi au genre de plaisirs choisis. Presque tous nos amusements excitent les nerfs au lieu de les calmer. S’amuser c’est s’agiter. La joie à laquelle on se hausse ainsi est factice et très fatigante. Au lieu de vous amener à goûter ce que la vie a de bon et de vous verser cette douce ivresse qui fait que la jeunesse saine et robuste entend « tinter l’azur et chanter les étoiles », elle vous prédispose plutôt, par ses réactions forcées, à sentir ce qu’il y a d’amer au fond du calice. Oh, je sais bien qu’on s’amuse encore çà et là, et je m’en félicite ! On s’amusera toujours tant qu’il y aura du soleil, des fleurs et de braves jeunes compagnons au cœur non flétri. Mais en grand, la joie a diminué et j’ai les oreilles pleines du refrain : On ne sait plus s’amuser.

Il est grand temps qu’on se préoccupe sérieusement de ces symptômes. A mon avis, la santé et la joie sont aussi nécessaires à cultiver dans la vie que n’importe quelle connaissance et quelle qualité. Mais je reviendrai à ce sujet.

Hélas ! comment m’empêcher de penser que pour plusieurs le mal est incurable. Qu’il me soit permis au moins de donner une vraie larme à tant de pauvres vies jeunes et perdues, victimes d’anomalies psychologiques, fanées avant l’âge, à cette jeunesse prédestinée à tomber de l’arbre de vie, comme se détachent les fruits maladifs. Triste moisson de tant de semailles d’erreurs et de vices ! Ceux-là sont à plaindre. Ils paient des dettes qu’ils n’ont pas contractées. On peut les appeler les enfants de douleur du siècle. Mais malheur à nous, si la pitié qu’ils nous inspirent n’éveille pas en même temps dans nos cœurs la haine de tout ce qui a causé leur martyre !

VIII LA JEUNESSE POPULAIRE

La vie populaire est une des bonnes choses qu’on ne connaît pas. Ce qui en paraît au grand jour ne renseigne que peu ou mal sur le fond. Et cependant elle aurait besoin d’être largement connue, à cause du bien qui est en elle et des maux dont elle souffre. L’un et l’autre ont leur reflet dans la jeunesse populaire. Son sort est essentiellement différent de celui de la jeunesse studieuse. Elle n’a ni le loisir ni la culture nécessaires pour se renseigner dans le domaine des idées et des théories. Le souci du pain, les dures exigences du travail l’arrachent constamment à elle-même et ne lui permettent pas de s’écouter, de s’ausculter. L’analyse des idées et des impressions lui est inconnue. Après les courtes années d’école primaire, son école c’est l’atelier, l’usine, le bureau ou les champs, et puis surtout c’est l’exemple d’en haut et la presse à bon marché.

Malgré l’âge tendre où l’école possède l’enfant du peuple et les adieux trop précoces, il est impossible d’exagérer l’influence de cette institution. Par sa base large, le nombre d’individus auxquels elle s’adresse, elle est une grande puissance. Le souci que notre époque a apporté à l’école populaire sera un de ses mérites aux yeux de la postérité. L’école primaire est par excellence l’instrument de l’éducation nationale. Je compte y revenir dans la suite de ce livre. Pour le moment, je me contente de la signaler comme un des facteurs qui influent sur la jeunesse populaire et ses idées. Chacun connaît la ténacité des impressions d’enfance. Elles sont encore plus durables chez le peuple que dans la classe cultivée où les lectures, les écoles successives, des influences variées, viennent les contrarier et quelquefois les effacer.

Une autre part d’influence revient ici aux églises. Une fraction considérable de la jeunesse échappe, il est vrai, à cette direction, surtout dans les grands centres. Mais l’influence religieuse n’en reste pas moins incontestable sur un grand nombre. Combien dure-t-elle ? Dans quelle mesure est-elle entravée par l’indifférence, supprimée par l’antipathie, cela est difficile à établir nettement. Mais si, dans sa masse, le peuple n’échappe pas au contact religieux, il ne faudrait pas en conclure qu’il soit religieux. Il l’est infiniment moins qu’autrefois. Certaines recrudescences de pratiques extérieures, encouragées et provoquées dans un but souvent étranger à la religion, ne doivent pas nous faire illusion sur ce sujet. Le peuple a conçu de la méfiance à l’endroit de la religion, dont le caractère miraculeux l’éloigne, et à qui il attribue des arrière-pensées politiques et sociales. Vaguement ou distinctement, beaucoup se demandent si l’Église n’est pas du côté des puissants de la terre et des bourgeois fortunés, contre les petits ? Que le soi-disant mouvement de conversion ait commencé, dans la société contemporaine, par l’aristocratie et soit descendu de là à la bourgeoisie pour essayer de gagner le peuple, c’est un indice grave.

Quoi qu’il en soit, l’orientation pratique de la jeunesse populaire commence très tôt. Elle se fait pendant ces années d’apprentissage qui sont l’université populaire. La différence ici est grande entre les facultés. Ce n’est pas la même chose d’être à l’atelier, dans les bureaux ou aux champs.

Les années d’apprentissage d’un jeune ouvrier d’industrie sont en général des années très dures. Qu’est l’enfant, à cet âge, pour être livré tout seul à cet ensemble formidable d’hommes et de machines que nous présente la grande industrie ? Il est si petit, si faible, et les forces, les influences personnelles, les intérêts matériels qui l’environnent, sont si grands ! Dans cette salle d’usine où les métiers tournent avec un bruit assourdissant, où l’attention la plus absorbante est nécessaire pour éviter des accidents, où toute l’intelligence est concentrée sur l’exécution de trois ou quatre mouvements, l’enfant se sent insensiblement devenir un rouage parmi les autres. Il se mécanise, car la machine ne peut s’humaniser. Et lorsqu’il est admis à contempler cette machine où aboutissent les câbles et les arbres de couche qui font tourner les métiers sous ses yeux, cette précieuse machine enfermée dans un lieu particulier, propre, surveillée, soignée et surtout redoutable par sa force et les dangers qu’elle fait courir, comme l’enfant se sent petit à côté du monstre de fer qui mange du feu et souvent broie ceux qui le nourrissent !

Comme il se sent négligé à côté des mécaniques toujours reluisantes, à qui rien ne doit manquer et qui coûtent si cher ! Que vaut-il, lui, comparativement à elles et aux richesses dont elles sont les instruments ?

Puis, ce sont les rencontres avec les grands, les coudoiements brusques, les ordres brefs, la brutalité des conversations où il y a de tout, bien et mal, renseignements concis et impitoyables sur les hommes et les choses, qui font travailler les jeunes têtes et dont le pêle-mêle forcé est si difficile à coordonner dans un jugement de jeune homme.

La forme de notre industrie moderne, son développement, les ateliers et les usines colossales, les grandes sociétés anonymes, l’éloignement progressif des patrons et des ouvriers, autrefois collaborateurs, tout cela contribue à rendre la situation de cette jeunesse des ateliers aussi difficile qu’intéressante.

La jeunesse des bureaux a la vie moins dure, Elle sort du peuple et appartient par ses fonctions à cette classe toujours grossissante d’intermédiaires entre l’idée et l’exécution matérielle, le capital et la main-d’œuvre, le patronat et le prolétariat, que la forme de notre société a rendue nécessaire. Comme tous les intermédiaires, ceux-ci participent des qualités et des défauts d’en haut et d’en bas. Le plus grave inconvénient pour les jeunes employés est leur existence sédentaire, presque cellulaire, circonscrite à une chaise et un coin de table, et la nature limitée de leur travail. Les fonctions sont à tel point divisées que chacun en est réduit à une besogne spéciale, et tourne comme un cheval en manège. Cela tue l’esprit. Le corps ne s’en porte pas mieux.

Sous les deux rapports, le jeune ouvrier des champs est mieux partagé. Ses travaux changent avec les saisons : il est près de la nature et, quoique livré aux occupations manuelles, il exerce davantage sa réflexion, par le spectacle qu’il a sous les yeux, par l’attention toujours nouvelle qu’il est obligé d’apporter à ses occupations changeantes. Alors que le travail artistique a presque partout disparu de l’industrie sous la terrible pression de la concurrence économique, et que les artisans les plus habiles en sont réduits à devenir peu à peu des machines, le jeune laboureur est resté dans des conditions plus normales. Il collabore avec la vie générale, met sa main dans le grand ensemble de la création et, de plus, est entouré de choses qui échappent au calcul et à la prévision des hommes. Bien qu’il soit, lui aussi, étroitement serré dans les mailles du filet économique, il ne voit pas partout ce fatal chiffre qui mesure si misérablement les hommes et leur travail. Son champ vaut tant sans doute, prix d’achat ou de vente, mais il vaut encore bien plus pour lui. Il y trouve le plaisir de voir verdir et mûrir la moisson, le souvenir du père qui a cultivé et soigné la même terre, une masse de choses enfin qui donnent souvent tant de valeur aux plus petits riens. Puis il n’est pas perdu dans la foule, il est quelqu’un et non un numéro, comme le jeune apprenti des grandes usines et même le jeune employé. Mais d’autre part il subit de loin l’influence croissante, la fascination de la grande ville. C’est là son danger, car il risque d’y perdre ce qui le soutient, l’amour de la terre, sentiment puissant et profond, source d’énergie et de vertu.

C’est ici le lieu de réunir quelques considérations d’ensemble sur le bagage intellectuel et moral de la jeunesse populaire en général et sur sa conception de la vie, telle qu’elle nous apparaît dans la génération actuelle.

Les masses populaires, n’importe où on les étudie, sont profondément atteintes par le courant réaliste. Les deux ou trois points fondamentaux qui ont constitué pendant des siècles la base rudimentaire de la religion et de la morale sont ébranlés chez les uns, ruinés chez les autres. Dieu, l’âme, la survie, la liberté humaine et la responsabilité… ceux qui ont gardé ces principes les possèdent à un degré affaibli. Parmi ceux qui y restent attachés et le témoignent par des pratiques extérieures, quand on a fait la part de la routine ou de l’intérêt, il reste un bien faible contingent pour les fortes convictions. Du grand mouvement scientifique de ce temps, il est resté au peuple un bien-être matériel plus grand, de plus larges besoins et la conviction qu’il ne faut compter que sur ce qu’on voit et touche. En général la jeunesse entre dix-sept et vingt-cinq ans se distingue par le développement des appétits et la diminution des aspirations. C’est une chose triste à dire, mais plus j’ai parcouru ce monde particulier, plus je me suis convaincu du vide immense qui s’est peu à peu creusé dans l’âme populaire. Il y a des jours où ce qu’on entend et ce qu’on voit vous amène presque à conclure qu’il n’y a plus rien. Une demi-douzaine de formules négatives, résultat condensé des négations accumulées, servent à occuper la catégorie du mystère et de l’infini. La morale fait pendant à cette philosophie ; elle est utilitaire, en théorie. Comment pourrait-elle ne pas l’être ? Ceux qui donnent le ton dans la société, en montrent-ils une autre dans leurs actes ? Le peuple n’a-t-il pas journellement sous les yeux le spectacle de cette morale du succès qui est une de nos hontes ? Ne voit-il pas absoudre, même par ceux qui font profession de morale et de religion, les hommes et les causes qui réussissent ? Comme si le bien était ce qui triomphe, le mal ce qui succombe ! Ne constate-t-il pas, chaque fois qu’il ouvre les yeux, que presque partout l’argent malpropre, quand il y en a beaucoup, est plus honoré que l’argent honnête, quand il y en a peu ? Cela seul suffirait pour lui faire concevoir des doutes à l’endroit de la religion et de la morale qu’on s’efforce de lui enseigner. Il vous laisse vos avis et vos principes et vous emprunte vos vices. Il est tenté de prendre les premiers pour une invention des gens malins à l’usage des gens simples. La morale qui compte n’est pas celle qu’on enseigne, c’est celle qu’on pratique. Le peuple se rend compte de cela, et il se fait dans sa conscience de véritables effondrements, chaque fois que ceux sur qui il a l’œil ouvert lui font comprendre par leurs actes qu’au fond ils ne croient plus à rien. Car, il ne faut pas s’y tromper, il y a toujours des classes dirigeantes. On a beaucoup parlé de notre temps de leur disparition. On nous les a montrées s’éteignant faute de descendants, glissant de leur rang par leur propre faute ou sous la pression de l’esprit égalitaire. Il y a du vrai dans tout cela. Mais il est tout aussi vrai que ce qui faisait le périlleux privilège des anciennes classes dirigeantes, à savoir l’ascendant moral et l’exemple autorisé, ne peut pas disparaître. Le mot d’ordre est une nécessité sociale si urgente qu’on le prend toujours quelque part, et il vient forcément des minorités lettrées et aisées. On regarde à ceux qui sont en vue par le savoir ou la fortune. L’orientation du peuple diffère de celle des classes instruites en ce qu’elle s’attache plus énergiquement aux hommes qu’aux idées, aux actes et aux faits qu’aux paroles. Les nuances et les distinctions lui échappent. Il accorde difficilement son attention ; mais une fois qu’il l’accorde, c’est sérieusement, et il se renseigne alors en bloc et porte des jugements sommaires malaisés à réformer.

Cet état de choses est encore plus facile à remarquer dans la jeunesse populaire qu’ailleurs. Et pourtant, malgré cela, l’utilitarisme dont je parlais n’est pas à son aise dans ce milieu. Cette morale reçoit tous les jours, dans la vie même de ceux qui la professent, les plus catégoriques démentis. Dans le peuple, plus qu’ailleurs, sous l’impérieuse nécessité de l’existence, la pression de la souffrance ou des malheurs communs, l’humanité se réveille, et il s’accomplit sans cesse des actes touchants de solidarité et de fraternité. Malheureusement ils se remarquent peu à la surface. Pour les trouver, il faut vivre de la même vie. Le mal au contraire s’étale et se voit de loin.

Je me suis beaucoup appliqué à remarquer dans le monde de la jeunesse populaire deux points qui permettent de tirer bien des conclusions, à savoir la façon de se comporter vis-à-vis des parents âgés et vis-à-vis de la femme. J’ai le regret de dire que les exemples de cynisme en actes et en paroles, de dépravation des mœurs, de mépris de la femme abondent. Quant à l’irrespect, à l’ingratitude vis-à-vis des vieux parents, même quand la misère ne vient pas en atténuer la gravité, ils sont si fréquents qu’à certains moments obscurs on se dirait en pleine décomposition morale. Et ici, à propos de ces deux respects, de la femme et des parents, il convient de signaler la diminution du respect en général.

Le respect qu’un être est capable de ressentir, grandit ou diminue avec l’idée qu’il se fait de sa dignité. Plus l’homme vaut à ses propres yeux, plus il s’incline volontiers devant les hommes ou les institutions qui personnifient la nature humaine et la société. Quand l’homme a perdu la foi en son caractère supérieur, à sa valeur d’être moral, d’âme en un mot, la base du respect lui manque. Plus rien ne lui paraît vénérable. Le néant intérieur qui s’est fait en lui, ronge le monde entier. Nous sommes là en présence d’un fait grave. D’aucuns accusent l’esprit moderne lui-même d’avoir détruit le respect par sa tendance égalitaire. Examinons cela, car il vaut la peine d’être fixé à ce sujet.

Nul temps n’a détruit plus de grandeurs d’apparat et de convention, nul temps n’a sondé plus cruellement le vide des nullités brillantes. Il n’a voulu accorder son respect qu’à bon escient. Et quiconque est touché par l’esprit moderne, fût-il empereur ou pape, et Dieu merci ! ces choses arrivent, vous apparaît au fond convaincu de ceci : Plus rien n’est grand que ce qui est vrai. Et ces hommes, au centre de puissantes situations traditionnelles, cherchent plutôt à se recommander par la justice, la sollicitude pour les petits, tout ce qui nous rappelle qu’ils sont hommes comme nous, que par l’affirmation d’une autorité absolue. Ils se réclament du titre de serviteurs plutôt que de celui de maîtres, titre dont s’honorent les chefs de nos démocraties. Un autre les avait devancés en ceci. Cet autre est le Christ. C’est à lui en somme que remonte la nouvelle conception de l’autorité. Quel mal y a-t-il à cela ? Est-ce ainsi qu’on diminue le respect ? Je dis au contraire qu’un esprit pareil est ce qu’il y a de plus grand, et de plus auguste au monde, puisqu’il nous enseigne à ne rien craindre, à ne rien respecter au-dessus de la loi sainte et immortelle qui domine toutes les têtes, et à chercher la grandeur dans notre valeur intérieure et dans cette disposition secourable qui fait que le plus grand, à force de respecter la vie, en devient le plus humble serviteur. Mais cet esprit, comme toutes les belles choses, a sa caricature, et cette caricature est l’esprit de dénigrement. Celui-ci ne consiste pas à n’accorder son respect qu’à bon escient, et à ne proclamer grand que ce qui l’est en vérité ; il consiste à ne rien respecter du tout, et surtout il se plaît à avilir et à traîner dans la boue tout ce qui est vénérable et saint. Il ne veut pas démasquer les grandeurs d’emprunt et rechercher la vraie, afin de s’incliner devant elle ; non, toute grandeur, toute supériorité l’irrite ! Il est démolisseur, insulteur, profanateur par essence. Il a transformé l’absence de crainte humaine et le mépris des grandeurs factices, cette disposition royale des âmes fortes, en l’absence de piété, cet état d’âme de la canaille.

L’autre esprit conduit à l’affranchissement, celui-ci aux pires servitudes. L’homme qui ne respecte plus rien, retombe au régime de la contrainte et de la force brutale.

D’où vient le souffle irrespectueux qui trouble si fort la jeunesse ? Il vient des exemples délétères partis de plus haut. Il vient encore des éducateurs à rebours, des prophètes de néant et de boue, grands et petits, dont les doctrines se sont répandues par mille fissures jusqu’au cœur des masses. Il vient des exploiteurs de scandale et des calomniateurs de profession qui se sont appliqués avec persévérance à faire entrevoir un voleur, un assassin ou au moins un hypocrite derrière toute personnalité mise en relief par ses fonctions ou son talent. Quelque chose est plus dangereux auprès du peuple que de démolir les principes et de tirer en ridicule les choses saintes et respectables, ou de souiller les imaginations par des récits impurs, c’est de détruire la foi à l’honnêteté, au désintéressement, à toute vertu. Et sous ce rapport, un travail énorme de désagrégation s’est accompli. L’influence personnelle a été grossie jusqu’à des proportions illimitées par la propagande de la presse au rabais. Pas n’est besoin de lire un mauvais livre ou d’être renseigné par le détail ; un article de journal, une ligne de feuilleton, une méchante caricature suffisent pour éveiller un ordre d’idées et faire franchir le seuil d’un monde. Il y a dans la nature humaine certaines tendances inférieures qui vont au-devant des mauvais conseils. On peut toujours compter sur elles quand on veut désorganiser et battre monnaie en même temps.

Mais ce n’est pas tout. Lorsque le respect s’en va, la confiance disparaît aussi. Le peuple, aujourd’hui, et la jeunesse populaire se méfient de tout et de tous, même de ces éducateurs de rencontre qui leur ont sophistiqué l’esprit. Il fut un temps peu éloigné où tout ce qui est imprimé, affiche, proclamation, journal, était lu et admis comme parole d’évangile. Nous avons tous besoin de confiance, et ceux qui ont le moins de lumières, plus que les autres. On peut tout faire, pour le bien, de cette bonne disposition, qui en somme n’est qu’une des formes de la foi à l’humanité et à la vérité, et un des symptômes de la droiture. Mais la confiance meurt de l’abus. Le peuple a été si souvent trompé que la parole et la chose imprimée ne valent plus rien pour un grand nombre. C’est du scepticisme aussi, et sous une des pires formes. La jeunesse a hérité de ce scepticisme. Une chaîne précieuse, entre ceux qui doivent renseigner et diriger et ceux qui ont besoin de l’être, est ainsi rompue, et la masse de la jeunesse populaire s’en va, livrée à elle-même, n’ayant plus, pour s’orienter, ni la foi aux principes ni la confiance humaine.

Une des conséquences de cet état d’esprit est le manque de cohésion qui se remarque même sur le terrain des plus sérieux intérêts. Ainsi, il eût semblé naturel de voir la jeunesse populaire, celle des villes surtout, s’intéresser en masse aux questions sociales. C’est plutôt le contraire qui se présente. Le gros nombre ne bouge pas. Une minorité seulement se passionne, et il est rare que celle-ci s’élève au-dessus des affaires de parti ou des questions purement matérielles. Il n’y a guère qu’une faible élite pour comprendre que la discipline, l’esprit de corps et de sacrifice sont des bases morales indispensables à tout progrès même économique. — L’éducation sociale de la jeunesse populaire en est à ses rudiments. De ce côté, notre jeunesse instruite trouvera, si le cœur et la bonne volonté ne lui font pas défaut, d’importants services à rendre.

Le grand point noir à l’horizon est l’alcoolisme. Sans doute son influence se fait sentir dans toutes les classes de la société ; mais c’est surtout un fléau populaire. Fléau récent, devenu sensible depuis trente ou quarante ans. L’alcoolisme est un parvenu de la dernière heure et un parvenu cosmopolite. On ne peut en effet lui attribuer de patrie. Il s’acclimate un peu partout. Depuis que, par l’hérédité, il a pénétré dans le sang et la moelle du peuple et qu’il s’est répandu à la campagne comme à la ville, il a commencé à effrayer d’abord les médecins et les hommes de loi, et peu à peu tous ceux qui réfléchissent. A l’heure actuelle, il monte et prend les proportions d’un danger universel. La race est atteinte dans ses œuvres vives. Les hôpitaux, les maisons de santé, les prisons rendent tous les jours témoignage à ses progrès. Dans certaines contrées on ne compte plus les alcoolisés, mais ceux qui ne le sont pas. Ajoutez à cela que ce que l’on boit maintenant diffère infiniment de ce que l’on buvait autrefois. Ce n’est pas seulement dans le domaine des idées que notre temps a connu la fraude. Ses vivres sont empoisonnés comme sa nourriture intellectuelle et morale. Ce qu’il absorbe surtout ce sont des boissons à bon marché frelatées avec des eaux-de-vie de betterave et de pommes de terre dont les gros industriels de certains pays inondent le globe. On peut bien dire qu’il boit sa mort et celle de ses enfants. Il empoisonne l’avenir et prédestine les générations futures au rachitisme, à la folie, au crime. On ne calculera jamais les conséquences de l’alcoolisme : économiques, hygiéniques, morales, politiques, sociales. Dans les neuf dixièmes des ruines, des maladies, des accidents, des crimes, dans beaucoup d’emportements d’opinions, de désordres populaires, on peut bien dire : cherchez l’alcool !

L’alcoolisme ravage la jeunesse populaire d’une façon effrayante. Il n’y a presque plus de distraction à laquelle il ne se mêle. Il vient troubler et tuer la joie saine, gâter les efforts de l’éducation physique, neutraliser les bons effets des réunions où l’on veut entretenir la sociabilité et chercher le délassement. Toute assemblée, toute excursion, quel qu’en soit le but, risque de se terminer en beuverie. Les mœurs deviennent grossières et le langage brutal ainsi que les chants.

Jadis la grande ville comptait, pour se refaire, sur le flot de sang pur venu des champs et de la montagne. Ces réserves elles-mêmes sont atteintes. Il y a dans nos Vosges, pour ne citer qu’elles, des vallées reculées où l’eau de source coule à flots, où l’air est pur, où de mémoire d’homme n’a régné aucune épidémie. Mais l’alcoolisme y règne en maître. Le nombre d’enfants rachitiques augmente sans cesse. Le désordre est dans les mœurs, les bourses, les ménages. Le fruit de la vie et du travail s’en va en fumée. L’alcool est plus terrible que la peste, la guerre ou n’importe quel fléau naturel. On peut réparer les désastres extérieurs, on peut même réparer les ruines dans le monde des idées. Mais comment remédier à un mal qui dévore le sang, le cerveau, le système nerveux et détruit la base même de la vie ?

Parfois, en regardant notre civilisation, plusieurs se sont demandé ce qui pourrait la menacer. Elle ne peut pas succomber en effet comme celle de l’antiquité sous une invasion de barbares. Ses ennemis cependant ne sont pas loin. Ils n’accourront pas du bout de l’horizon comme les Huns ou les Vandales. Ils sont dans notre sein, et l’alcool en est un des plus terribles.

Qu’espérer pour demain d’une jeunesse qui s’alcoolise ? Une démocratie repose sur le bon sens public, sur la sagesse et l’énergie des citoyens, sur l’esprit d’ordre, de travail, d’économie. Pour tous ces biens on peut tout redouter, tant que progressent l’absinthe et l’eau-de-vie. Nos barbares à nous, les voilà !

Vous me direz maintenant que j’ai mal commencé un chapitre si sombre en disant que la vie populaire était une des bonnes choses trop peu connues. Je tiens à justifier mon dire. Ce que je viens de signaler, ce sont les verrues, les excroissances, les maladies qui déparent et rongent la vie populaire. Oui, il est malheureusement vrai que dans le peuple sain et robuste quelque chose a fléchi. Les meilleurs s’en rendent compte et le disent autour de la table de famille, ou vous le confient dans l’intimité, quand la conversation tombe sur ces graves sujets. Mais malgré tout, la vie du peuple demeure la grande source d’énergie, de courage, d’esprit de sacrifice, d’où vient sans cesse à la société un renouveau de force. Ce qui sauve le peuple du néant, c’est la vie dure, le travail, la peine même. Son existence pratique entretient en lui le bon sens. Quand on se donne la peine d’y regarder de près, on est tous les jours témoin de miracles de patience et de fermeté. Les femmes surtout sont admirables. Il y en a qui portent des fardeaux surhumains avec un courage simple qui ferait honte aux hommes les plus endurcis à la souffrance. Certaines mères associent leurs devoirs de ménage avec des travaux d’ailleurs peu rémunérateurs et n’ont tout le long de l’année d’autre répit qu’un peu de sommeil. Presque jamais une distraction. Une sortie, si petite qu’elle soit, est un événement. Quand la maladie ou un vice du mari vient compliquer l’existence, on peut se figurer ce qu’elle devient. En vérité que sont les charges des gens aisés comparativement à celles-là ! Quelle vie ! Comparez-y les mœurs frivoles, la morale où tout est superficiel et facile, non pas seulement des gens oisifs, mais des hommes de pensée légère, qui prennent leur vie pour une promenade à travers les choses ! Comparez-y même la vie reposée et satisfaite du bourgeois rangé. Quel jugement que cette comparaison ! Il y a telles façons d’être et de penser qui fondent comme beurre au soleil au contact de la vie populaire avec son austère réalité. Le milieu populaire est pour la jeunesse une leçon de choses perpétuelle, très élevée. Bon gré mal gré, ceux qui ont un peu de cœur y deviennent sérieux.

Et c’est précisément parce que la vie du peuple contient ces précieux éléments qu’il faudrait la garantir et la sauvegarder. C’est un trésor, ne l’oublions pas ! Nous en rapprocher serait un des meilleurs moyens de lutter contre ce monde factice qui nous étreint et nous tue. Il faut fraterniser avec la jeunesse populaire, pour son bien et pour le nôtre.

IX LA JEUNESSE RÉACTIONNAIRE

En face des difficultés très réelles que nous traversons dans les choses de l’esprit et que des phénomènes analogues dans les domaines multiples de la vie pratique rendent plus poignantes encore, les détracteurs de l’esprit moderne crient au naufrage et conseillent les réactions. Car l’esprit moderne a ses détracteurs acharnés qui considèrent la crise actuelle comme la condamnation de toute une série de siècles. Ils accusent à la fois la science, la liberté civile et religieuse, tous les mouvements indépendants de l’humanité, dans l’idée comme dans le fait, et n’espèrent de salut que dans un retour pur et simple au passé. Les hommes qui partagent ce point de vue groupent autour d’eux une partie de la jeunesse et, avec une grande énergie et un dévouement admirable chez quelques-uns, ils essaient de la détacher du présent, de ses aspirations, pour l’engager à s’inspirer dans le passé et à le faire revivre. C’est une entreprise titanesque, quand on envisage la somme des efforts nécessaires et l’étendue du but. Car voici de quoi il s’agit : Considérer tout le développement moderne tel qu’il est sorti de la Renaissance, de la Réforme, de la Révolution et de la Science, comme une erreur colossale, Effacer cette erreur de l’histoire, avec toutes ses conséquences, et ramener la société au statu quo ante.

Rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger. Une réaction est une chose humaine, légitime parfois et utile, à condition qu’elle soit maintenue dans ses limites qui ne sont autres que le droit commun. Je déclare donc que je n’ai aucune antipathie préconçue contre le mouvement dont je parle. Le bien n’est jamais affermé en monopole à une seule tendance de l’esprit ; il est répandu un peu partout. Et le bien qu’il y a dans les réactions, c’est de nous donner à réfléchir. En général ce qui n’a plus aucune raison d’être, meurt. Lorsque beaucoup d’esprits, parmi lesquels des hommes d’une grande valeur morale, s’entendent pour une certaine direction à prendre, il y a, dans l’état de choses où ils vivent, des motifs profonds qui déterminent cette coalition. Que d’autres viennent mêler à l’entreprise des arrière-pensées de domination ou d’intérêt matériel, cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître la sincérité des premiers. Pour trouver la vérité, il faut rester juste. Je trouve donc naturel qu’aux époques de crise caractérisées par une incessante inquiétude, nous soyons hantés par ce grand passé où l’humanité semblait avoir trouvé son verbe qu’elle remettait comme un viatique à tous ses enfants ; où la pensée comme la vie venaient se couler d’elles-mêmes dans les formes stables d’un moule d’airain. Tant de solidité et de paix dans la sécurité, tente des générations qui sont, comme la nôtre, aux prises avec tous les vents et tous les flots. Je conçois les lassitudes mortelles qui jettent les penseurs aux abois dans les bras d’un dogme immuable. Je conçois mieux encore les regrets et les indignations qui saisissent les hommes de foi attachés aux saintes traditions, aux espérances, aux consolations, à l’adoration que la religion résume, lorsqu’ils voient toutes ces choses traitées de vieux rebut et foulées sous des pieds stupides ou profanes. Et ces regrets je les concevrais encore en face des négations, même respectueuses, d’une science matérialiste. Au fond il y a là de grands trésors à défendre et à sauvegarder. Il faudrait se mettre de propos délibéré en dehors des faits, en dehors de l’humanité et de tous ses intérêts, pour le méconnaître.

La grosse affaire est de savoir si l’entreprise ne dépasse pas le but et les forces humaines.

Je crois pour ma part qu’elle dépasse le but et par conséquent se nuit à elle-même en niant les progrès et le bien sortis de l’esprit de tolérance, de justice, de science qui est l’esprit moderne ; qu’elle commet une grande injustice en confondant cet esprit avec l’athéisme, le réalisme et le désordre.

D’autre part je suis persuadé qu’aucune puissance humaine individuelle ou collective ne peut ressusciter le passé tel quel.

C’est avec de grandes appréhensions pour elle-même et l’avenir des idées qui lui sont chères, que je vois une jeunesse nombreuse se laisser enrôler dans une œuvre qui consisterait à supprimer quatre siècles de vie humaine et à leur substituer un état de choses disparu. D’abord il faudrait nous empêcher d’être les fils de ce temps que nous voulons effacer. Son sang coule dans nos veines, ses maux sont les nôtres, nous profitons de son bien. C’est à travers lui que nous nous rattachons au passé par la filière des successions. Nous ne pouvons pas descendre des aïeux de nos aïeux directement. Entre eux et nous, il y a les générations intermédiaires dont nous portons les traces dans chaque fibre de notre corps et dans chaque parcelle de notre pensée. Être un homme du passé est aussi impossible que d’être le fils de son arrière-grand-père. Il nous est déjà fort difficile de nous mettre tant soit peu à la place des ancêtres afin de les comprendre et de les apprécier. Nous avons d’autres règles de jugement, d’autres moyens d’observation, d’autres hérédités intellectuelles. Le monde pour nous, en bien des points, est autre que pour nos anciens. Mais revivre leur vie maintenant, rentrer dans leurs cadres de mœurs, d’idées, d’imagination, équivaudrait à reconstituer, avec ce qui nous en reste, une faune disparue, pour la faire vivre et l’acclimater parmi nous. Plus j’y pense, plus il me paraît évident que vivre dans le quatorzième siècle est aussi difficile à un homme du nôtre que de vivre dans le vingt-deuxième.

Nous sommes là en présence d’un ensemble très complexe de problèmes dont le moindre réclamerait, pour sa solution, des puissances plus qu’humaines. Mais il y a surtout un très intéressant et très grave problème psychologique étroitement lié à la genèse des convictions et de la foi. Lorsqu’on dit à la jeunesse actuelle : Le monde se perd depuis plusieurs siècles, il faut retourner sur nos pas. Revenons au giron de l’Église, seule dépositaire de la vérité, de l’autorité spirituelle, et par conséquent aussi du pouvoir extérieur, voici ce qu’on lui demande : Un effort de volonté pour admettre en bloc la somme de saint Thomas d’Aquin. C’est peut-être dur, dit-on, mais que voulez-vous, nous sommes si malades, et cela seul peut nous guérir !

Je nous suppose décidés à suivre le conseil. Nous faisons un effort de volonté pour croire en bloc ; nous avalons le remède malgré nos répugnances. Cela suffit-il ? Non. Cette foi que nous adoptons ainsi, va rester inerte. Aucune certitude, aucune vie n’en jaillira. Elle n’agira pas plus qu’une médecine qui resterait dans l’estomac telle quelle, sans être assimilée et digérée. Si donc cet ensemble de doctrines qu’on nous présente à adopter, doit servir, il ne suffit pas de l’absorber, il faut nous l’assimiler. En pénétrant dans un organisme intellectuel et moral comme le nôtre, le passé y subira une vraie digestion. Notre pensée le traitera d’après ses méthodes, ses lois intimes, le soumettra à l’expérience, à l’examen, lui demandera en un mot de se justifier. Oh ! loin de nous l’idée d’exiger une foi démontrable ! Une idée pareille ne peut venir à quiconque possède le moindre sens du mystère et de l’infini. Autant vaudrait demander une montagne de poche ou un océan portatif. Mais si les réalités de la foi ne sont pas de celles que l’intellect mesure, pèse et aligne comme des quantités arithmétiques, il faut du moins que celui qui veut les posséder entre en communion avec elles. La foi n’est pas comme une monnaie qu’on met dans sa bourse. Pour nous appartenir, elle a besoin de renaître à travers notre vie, à travers notre conscience, et de se transformer en conviction personnelle. Autrement elle reste dans l’esprit à l’état de corps étranger.

Il ne suffit pas de dire : « Tout va mal. Si nous pouvions croire, espérer, adorer comme nos pères, tout irait bien, donc reprenons leurs croyances. » Ce qu’il faut, c’est d’être convaincu comme ils l’étaient, et pour être convaincu il faut avoir été gagné librement par des motifs de l’âme et de la conscience ; il faut que la vérité ait trouvé en nous un terrain pour y reposer. En un mot, la foi volontaire est un leurre. On ne croit pas parce qu’on veut, mais parce qu’on ne peut autrement. La foi volontaire repose tout entière sur un effort de l’homme, comme le monde de l’antique mythologie sur les épaules d’Atlas. Ce n’est pas là la foi qui sauve et vivifie et à laquelle, en somme, nous demandons de nous porter nous-mêmes. Celle-ci ne peut être que le résultat de l’expérience.

Supposons un homme absolument dévoué, convaincu que le monde est perdu, s’il ne rentre pas avec sa pensée et sa conduite pratique dans le cadre serré des traditions autoritaires, mais un homme détaché intérieurement de la vieille foi. Que cet homme convaincu de l’utilité pratique d’une foi qu’il respecte mais qu’il ne peut pas s’assimiler, adopte cette foi pour la forme, souffre même pour la défendre et finisse par mourir pour elle, dans l’espoir que son sacrifice fera au moins croire à d’autres ce qu’il n’a admis, lui, que d’une façon mécanique. A quoi ces efforts et ce martyre serviront-ils ? On croira à la bonté, au triomphe de l’amour, aux choses saintes et humaines qui ont fait affronter la mort à un homme de bien ; on croira peut-être à la personne du martyre, mais non à sa doctrine. Pour communiquer celle-là, il eût fallu qu’elle vécût en lui : Le feu seul allume le feu.

Voilà le secret de l’impuissance de bien des champions du passé.

D’ailleurs la réaction qui s’offre pour remplacer l’esprit moderne, dépasse de beaucoup la limite de ce qu’il est permis de dire quand elle parle au nom du passé. Elle n’est, ni tout le passé, ni tout le passé religieux, ni tout le passé chrétien. Ses champions représentent quelques étapes de ce passé condensées en règles de vie, et quelques formes de la pensée religieuse condensées en doctrine. Mais il s’est développé, dans les vastes régions de la vie religieuse, des flores d’une richesse inouïe que l’Église n’a pas cultivées. Dans son propre jardin, il a poussé des arbres qu’elle a essayé d’arracher, et d’autres auxquels, après les avoir mutilés d’abord, elle a fini par emprunter leurs fruits. L’humanité devra-t-elle se priver de tout le bien que le passé spécial dont il est question n’a pas fait ? Et le mal que ce passé a fait, faudra-t-il l’oublier et s’y résigner de nouveau ?

Si la question se présentait ainsi : D’une part le matérialisme scientifique, le scepticisme, l’ensemble des négations qui dépouillent l’humanité de sa noblesse, le désordre et l’incertitude ; d’autre part toute la foi, toute l’espérance, toutes les vertus, ce serait différent. Il ne faudrait pas hésiter un instant. Ces résultats pratiques seraient à eux seuls les preuves les plus irrécusables de la vérité d’une tradition. Mais la question ne saurait se poser ainsi. Que si, néanmoins, on se permet de la poser ainsi, on commet une mauvaise action. On manque de respect d’abord à la jeunesse qu’on éduque et qui vous croit sur parole. On manque de respect ensuite à la vérité, en ne reconnaissant pas le bien qu’ont fait les autres. En somme, pour se grandir on diminue l’humanité, et par conséquent on se diminue soi-même.

Plus de modestie et d’impartialité rendrait les champions du passé infiniment plus forts. Que ne prennent-ils auprès de ce passé qui est leur fief héréditaire une grande et salutaire leçon ?

Ce monde aujourd’hui cristallisé, momifié, a été le plus vivant, le plus changeant, le plus susceptible d’adaptation dont l’histoire nous conserve l’exemple. Il a su se mettre au niveau le plus élevé de la culture antique, et descendre aux plus humbles comme aux plus ignorants. Les Grecs et les Barbares l’ont trouvé également familier. Il était à son aise dans la domination comme dans la servitude ; dans l’opulence comme dans la misère. Il a parlé toutes les langues, marché sur toutes les routes, et son cœur a battu pour tout ce qui fait vibrer l’âme des hommes. Aussi quelle vie, quelle popularité, quelle incomparable puissance sociale ! Il n’a commencé de perdre une partie de son influence que lorsqu’il s’est enfermé dans l’égoïsme, la routine, l’immobilité. A mesure qu’il s’est isolé de la grande vie des peuples, la vie s’est retirée de lui. Aussi n’y a-t-il qu’une espérance pour ceux qui admirent et aiment sincèrement ce grand passé, c’est de l’imiter dans ce qu’il avait de meilleur et de plus humain. Il faut vous élargir, vous transformer, pratiquer le renoncement dans une large mesure, cesser d’être à l’arrière-garde des idées, même religieuses, et aller de l’avant, résolument, la main dans la main, avec quiconque aime les hommes et prie sur la terre.

Tout ceci est dit avec la supposition qu’une réaction soit sérieuse et loyale. Mais il y a d’abord une réaction qu’il nous est impossible de considérer comme sérieuse. C’est cette sorte de dilettantisme religieux qui fait que certains jeunes esprits se complaisent maintenant dans toutes sortes de vieux symboles, sans être pour cela plus croyants, et surtout sans songer à faire de leur religiosité un principe de sanctification et de bonne vie. Ils cherchent dans la religion des jouissances esthétiques, archéologiques. Ils suspendent dans leur chambre de vieilles chasubles, des figurines de saints, jouent à la vie monacale, s’imprègnent délicieusement du parfum de l’encens, du murmure des prières, de la musique sacrée, de la douce et paisible lumière que tamisent les vitraux des cathédrales, et croient faire grand honneur aux hommes religieux en leur disant qu’ils possèdent des évangiles et des livres d’heures reliés en très vieux parchemin, portent des crucifix cachés sur leur poitrine et trempent leurs doigts dans l’eau bénite. On appelle cela aussi, en roulant des yeux mystérieux, une réaction. — Une réaction cela ! Ne jouons pas avec les mots ni surtout avec les choses saintes ! Il ne suffit pas de manger dans de la vaisselle d’évêque ou de boire son vin dans un calice pour se réclamer du christianisme. La religion pour vous est comme ces vieux meubles graves et sévères dans lesquels notre temps, par un singulier contraste, aime parfois à encadrer la légèreté de ses mœurs et la futilité de ses conversations. C’est un bibelot, voilà tout. M’est avis qu’on l’honore davantage en la combattant qu’en lui rendant de si bizarres hommages.

Mais que dire d’un autre genre de réaction, de celle qui ne serait qu’une manœuvre politique sous le manteau de la morale et de la religion ? Il faudrait la stigmatiser comme la pire des profanations et la dernière hypocrisie. Autant toute conviction sincère et même toute foi volontaire nous est sympathique, autant cette spéculation impie avec les choses sacrées nous inspire d’horreur. Car la foi ici n’est qu’une servante, une esclave, exposée aux pires traitements. Si quelque chose peut contribuer à la faire mépriser, c’est bien cette promiscuité déshonorante avec les intrigues et les roueries des politiciens. Une jeunesse qui serait élevée dans cet esprit ne pourrait au fond être que sceptique. La foi ne peut être vénérable que lorsqu’elle est désintéressée, miséricordieuse, et que celui qui la professe, est prêt, pour elle, à tous les sacrifices. Le jour où l’ambitieux s’en sert pour se pousser dans le monde, et où l’homme du peuple lui fait tendre la main pour un morceau de pain, ce n’est plus la foi, c’est quelque chose qui n’a plus de nom, mais qui est plus triste et plus affreux que le néant.

Il nous reste à nous expliquer sur une réaction purement politique, sans arrière-pensée religieuse ni philosophique, sorte de restauration du pouvoir arbitraire, régime de sabre et de crosse, destiné à maintenir les appétits en respect, et prôné par certains jeunes énergumènes que les prétentions démocratiques agacent. Oderint dum metuant, disent-ils, citant une parole célèbre qu’a traduite en action pendant plus de vingt ans, celui qu’il est convenu d’appeler le vieil apôtre de la Force. Je ne crois pas au succès d’une réaction de ce genre, ni en France ni ailleurs. La première condition d’un despotisme fort, c’est qu’il croie en lui-même. Il faut que, sans broncher ni sourciller, il aille jusqu’au bout, marchant sur les volontés et les cœurs avec l’allure impitoyable d’un rouleau d’airain. Or, la secrète faiblesse des pouvoirs despotiques de ce temps est qu’ils ont perdu la foi en eux-mêmes. L’esprit moderne les a contaminés malgré eux. Il a ébranlé de même le cœur des masses. Privée ainsi de son double appui ; discréditée auprès de ceux qui l’exercent et de ceux qu’elle doit réduire, la Force perd du terrain de jour en jour. Cette grande contemptrice des réalités immatérielles dépend après tout de l’état des esprits. Et cet état, personne ne peut le modifier à son gré, car il n’est pas le résultat de l’arbitraire, mais de la nécessité. Il faut bien que chacun soit pénétré de ceci : Le trône des puissances de chair s’est écroulé dans le monde depuis qu’il s’est écroulé dans l’âme humaine. Le grand fait qui s’accomplit, à des degrés divers au fond des sociétés civilisées, peu importe la forme de leur gouvernement, et que n’arrêteront ni les regrets des uns ni les excès des autres, est l’évolution du pouvoir extérieur qui repose sur la coercition, vers le pouvoir intérieur qui est l’autorité morale et repose sur le respect et la conviction. Toutes les fonctions sociales humbles ou élevées, depuis la paternité jusqu’aux postes gouvernementaux les plus éminents, subissent une lente transformation. Une fonction ne suffit plus pour honorer un homme, il faut que l’homme honore la fonction. Peut-on revenir sur cette évolution de l’esprit public qui ne consiste pas en quelques phénomènes variables et de surface, mais touche à l’essence même et se fait sentir dans tous les domaines ? Pour l’admettre, il ne faudrait avoir aucune notion de la Force des idées. Il serait plus facile de saisir une montagne par sa base et de la soulever à bras tendus, que de faire bouger une idée assise d’aplomb sur la conscience et le bon sens de l’humanité et déposée là, grain de sable à grain de sable, par le travail séculaire de l’expérience.

Nous concluons donc. Le salut ne saurait être dans une réaction contre l’esprit moderne. Au lieu de façonner, de passionner toute une belle jeunesse, de l’isoler du monde dans des intérêts particularistes, de chercher à l’opposer comme un bélier au temps qui marche et qui marchera quand même, concluez plutôt alliance avec ce que ce siècle a de bon, pour lutter contre ce qu’il a de funeste. Si vous avez quelque chose à lui apporter, faites-le avec désintéressement. Ce sera la meilleure façon de conserver au monde le bien qui est en vous et pour lequel vous combattez, et j’ajoute, ce sera la façon la plus chrétienne de remplir votre importante mission.

X SENTIERS DE DEMAIN

Je crains que le travail du vingtième siècle ne consiste à retirer du panier une foule d’excellentes idées que le dix-neuvième siècle y avait étourdiment jetées.

E. Renan[5].

L’impression de trouble que nous avions éprouvée en essayant de dresser le bilan de la société actuelle n’a fait que s’accentuer à mesure que nous nous avancions à travers notre jeunesse. Confusion et anarchie semblent les termes les mieux faits pour caractériser l’état des esprits. Il n’y a guère, dans tout ce que nous avons vu, que la continuation et l’aggravation d’un état de choses précédent. Si nous n’avions que cela à dire de la jeunesse contemporaine, ce livre serait en somme bien triste. Nous ne l’aurions pas écrit. A quoi bon constater que la décadence marche et que nous descendons d’un mouvement toujours plus rapide ? Heureusement ce n’est pas tout. Ce que nous avons constaté jusqu’ici est le côté sombre de la situation. Mais il y a autre chose de tout aussi réel et que, de propos délibéré, nous avons réservé pour la fin.

Un premier point important à relever est le désenchantement qui de plus en plus devient le fond des dispositions. Ils sont bien peu nombreux, ceux qui se réjouissent de vivre dans un monde sans foi, sans espérance et sans amour. Les cyniques eux-mêmes ont leurs jours de mélancolie. Le monde tel qu’il est devenu, ne plaît qu’à bien peu de gens. Ce n’est pas mauvais signe. Sans doute le désenchantement à lui tout seul ne mène pas loin. Mais c’est toujours autant que cet aveu presque général d’insuffisance. Il est permis d’y voir, après tout, la forme négative de l’aspiration vers un état meilleur. Cette aspiration arrive à devenir consciente chez ceux qui, avertis par leur désenchantement, se demandent si nous n’avons pas fait fausse route. Or, cette petite question, que d’hommes, surtout dans la jeunesse, se la sont posée depuis quelque temps ! D’autres, plus avancés, reconnaissent que positivement nous avons fait fausse route. Pour eux l’expérience de la science matérialiste et du réalisme est concluante dans tous les domaines. L’arbre est jugé par les fruits, il est mauvais. Notre vie spirituelle et notre vie matérielle languissent parce que des lois saintes et profondes ont été violées. Mais il ne suffit pas d’être désenchanté, ni même de demander du changement. Nous avons essayé de l’indiquer en parlant de la jeunesse réactionnaire. A quoi servirait-il à la société de se jeter subitement d’un excès dans un autre ? Ce serait vouloir se guérir d’une mutilation par une mutilation d’un genre différent. Le monde où la réaction nous invite à entrer, pour nous reconstituer une santé, a fait ses preuves, lui aussi. L’humanité n’a pas attendu ce siècle pour découvrir qu’elle s’y trouvait à l’étroit, et même qu’elle y étouffait. Il est impossible que les leçons de l’histoire soient oubliées par la jeunesse intelligente, au point de rendre probable un mouvement général de réaction. Il suffit d’ailleurs d’observer ce qui se passe, pour se convaincre que les tendances réactionnaires proprement dites ne se rencontrent qu’à l’état d’exception, en dehors des milieux spécialement créés pour les faire naître et les cultiver.

Les jeunes gens indépendants, profondément travaillés par les questions actuelles, en cherchent une solution moins étroite et moins illusoire. Quelques-uns, de jour en jour plus nombreux, commencent à comprendre que, s’il y a un moyen de nous sauver, c’est de nous rapprocher de la vie normale, de retourner aux bases, aux choses élémentaires, en prenant le bien au près et au loin, dans le présent et le passé, partout où il s’en trouve une parcelle, en renonçant aux tendances exclusives et aux intérêts de parti, pour redevenir simplement des hommes.

Dans cette voie qu’une partie de notre jeunesse se dispose à choisir, elle a eu ses devanciers. Il était impossible que l’état de choses qui s’étale dans le monde, depuis tant d’années, n’eût pas frappé certains esprits. Pouvait-il, à la longue, échapper à ceux qui pensent et vont au fond des phénomènes, que le matérialisme scientifique, l’industrialisme, le militarisme, l’utilitarisme, tout cet ensemble de produits que la réaction affecte de mettre sur le compte de l’esprit moderne, en étaient la plus brutale négation ? Ce n’était pas possible. Il est arrivé ce qui devait arriver. Des hommes, par qui les contradictions de ce siècle ont été ressenties avec une grande énergie, n’ont pas cessé un instant de les signaler, de flétrir les excès dans l’idée et dans le fait, et de maintenir au sein des heures les plus difficiles le drapeau de la dignité humaine, de la sainteté des choses de l’âme, de la haute autorité de la conscience, de toutes ces réalités que la conception soi-disant positive de l’existence, aussi bien que le vieil autoritarisme traitent de chimères. Pour ne citer, parmi cette phalange, que deux grands noms, je choisirai ceux d’Edgar Quinet et de Michelet, véritables prophètes de l’esprit moderne. Un flot de littérature de toutes nuances a couvert leurs voix ; mais ce qu’ils ont dit est aussi vrai que de leur temps, plus vrai même, car il semble que la vérité devienne plus éclatante à mesure qu’on fait des progrès dans le faux. Ces hommes, moins que personne suspects de dénigrer la science ou la démocratie, n’ont cessé pourtant d’en signaler les abus et les écarts, tout en s’insurgeant contre le vieux monde autoritaire. Ils avaient appris à l’école de l’histoire le respect de l’âme humaine, dans l’intégrité de ses aspirations et de ses droits, la haine de toutes les tyrannies, et c’est pour cela que leur parole respire une sorte de haute équité, résultat de l’harmonie qui s’était faite en eux. Ils avaient trouvé ce chemin d’or du milieu, si malaisé à tenir, autour duquel terreur et les excès font sans cesse osciller les sociétés, du scepticisme à la foi aveugle et de l’anarchie au despotisme. La direction qu’ils ont indiquée est celle où il faut chercher la solution des problèmes qui nous tourmentent. Il va sans dire que je parle de la direction générale, et ne viens pas proposer ici de jurer sur les paroles de quelqu’un.

Voici d’abord une parole d’Edgar Quinet, bien touchante comme préoccupation d’avenir : « L’abeille prépare d’avance la pâture à la larve près d’éclore. Faisons comme l’abeille. Préparons la substance du monde qui va naître et mettons-la à côté de son berceau. » Dans le même livre, l’Esprit nouveau, nous lisons : « Quand je vois la tempête qui emporte les générations actuelles, et l’espèce de délire dont toute âme est saisie, je me dis que ce n’est pas l’effet d’une trop grande ambition de désirer rendre équilibre à tant d’esprits déchaînés. L’époque qui contient de si grands maux, en contient certainement aussi le remède. Il existe, il est sans doute près de nous, peut-être là, caché sous l’herbe. »

« Celui qui navigue dans la tempête, se fait quelquefois attacher au grand mât du navire, pour ne pas être emporté par les vents. Moi aussi je me suis attaché à ce que j’ai trouvé de plus solide autour de moi, aux idées, aux vérités qui nous survivront à tous… »

« Que nous faut-il aujourd’hui pour achever de sortir de l’abîme ? Une heure de sincérité. »

Copions encore une page de Michelet qui semble être écrite d’hier, tant elle résume bien la situation actuelle :

« Un fait est incontestable. Au milieu de tant de progrès matériels, intellectuels, le sens moral a baissé. Tout avance et se développe ; une seule chose diminue, c’est l’âme.

« Au moment vraiment solennel où le réseau des fils électriques, répandu sur toute la terre, va centraliser sa pensée et lui permettre d’avoir enfin conscience d’elle-même, quelle âme allons-nous lui donner ? Et que serait-ce si la vieille Europe dont elle attend tout, ne lui envoyait qu’une âme appauvrie ?

« L’Europe est vieille et elle est jeune, en ce sens qu’elle a contre sa corruption les rajeunissements du génie. Elle seule sait, voit et prévoit. Qu’elle garde la volonté, et tout est sauvé encore. »

Cet esprit, heureusement, sans avoir jamais cessé d’y agir, recommence à souffler avec une vigueur nouvelle dans notre enseignement national, à tous ses degrés.

Il se fait là un travail lent et profond dont les signes heureux vont en s’accentuant. Je n’en veux pour preuve que certains passages de discours que je citerai, en faisant tous mes vœux pour qu’ils deviennent féconds dans la pratique.

Voici, en premier lieu, des extraits de deux discours de concours généraux, 1890 et 1891, du ministre de l’instruction publique, M. Léon Bourgeois.

Dans le premier de ces discours, l’orateur, après avoir caractérisé les différents systèmes pédagogiques de notre passé national, s’exprime ainsi :

« Notre pédagogie sera certainement plus large. Rien de ce passé ne lui est ni étranger ni inutile. Un grand philosophe français définissait ainsi, il y a quelques jours à peine, le but de notre enseignement : « Il doit transporter l’évolution humaine, en ce qu’elle a de meilleur, dans l’esprit de l’individu. »

« Tous les états philosophiques, dont nous avons rappelé la succession, ont préparé l’esprit de l’humanité moderne ; tous les procédés de culture ont eu de même leur utilité partielle, et notre tâche doit être de reconnaître et de conserver ce que chacun d’eux peut avoir encore de profitable pour la formation et le développement d’un esprit contemporain. »

Le discours de 1891 accentue le précédent, marquant ainsi la fixité et l’énergie de la tendance.

« Ayez un idéal ! Un idéal, ce n’est pas seulement, au milieu de l’atmosphère étouffante de l’égoïsme des hommes, un souffle d’air pur qui ranime et vivifie, au-dessus des doutes de l’existence quotidienne, une lumière qui guide et qui sauve, c’est quelque chose de plus que tout cela et que je voudrais dire d’un seul mot : avoir un idéal c’est avoir une raison de vivre.

« Messieurs, nous préparons cette jeunesse, non pour telle ou telle carrière, mais pour la vie. Si donner à l’homme un idéal, c’est donner une orientation à toute son existence, une raison et un ressort à tous ses actes, nous reconnaissons là le but dernier de l’éducation, le devoir le plus haut du maître… »

« Messieurs, il y a un an j’essayais de vous montrer combien il est nécessaire à l’Université d’avoir une pensée commune, une unité de doctrine pour la formation de l’intelligence de la jeunesse française. Combien plus nécessaire encore est cette unité de doctrine dans l’œuvre de l’éducation morale, si l’Université veut répondre à son objet véritable, si elle veut être ce qu’elle doit être, ce que le pays lui demande d’être, le foyer où viennent se concentrer tous les mouvements de la conscience nationale, pour se réfléchir sur chaque génération nouvelle et donner ainsi impulsion et la vie à la conscience de chacun de ses enfants.

« Quand je parle de cette unité de doctrine, ai-je besoin d’ajouter qu’il ne s’agit point d’imposer aux esprits un système philosophique et de promulguer je ne sais quel dogme métaphysique sur la nature du bien et du mal ? L’Université républicaine respecte toutes les croyances et donne l’exemple de la tolérance à ses adversaires les plus intolérants. Mais quelque opinion que l’on professe sur les problèmes éternellement posés à l’esprit limité de l’homme, l’idée du bien existe, et, comme l’a dit un grand philosophe français, cette idée est un fait, et ce fait est une force. Et depuis que les hommes sont en société, cette force n’a cessé d’agir sur le monde pour adoucir la violence, abaisser les inégalités, substituer la justice à l’arbitraire, la liberté à la contrainte, la solidarité à l’hostilité, élargissant sans cesse la sphère des devoirs de chacun des êtres conscients vis-à-vis de tous, et, malgré les retours en arrière, malgré les défaites partielles de la vérité et du droit, malgré les apothéoses passagères de la force, rapprochant chaque jour l’humanité d’un état supérieur de paix, d’équilibre et de réconciliation. »

C’est le souci légitime de l’avenir qui perce partout dans ces paroles. Quand on est aux prises avec les problèmes de l’éducation, le vide de certaines doctrines vous apparaît mieux qu’ailleurs. Pour expérimenter la qualité d’un système de philosophie, ou même de n’importe quels principes de pensée et de conduite, il suffit de se rendre compte de leur vertu éducatrice. Tout ce qu’il est impossible d’enseigner hardiment à la jeunesse ne vaut rien. Il était donc très naturel que les hommes chargés de la responsabilité d’une forte éducation nationale finissent par se poser des questions comme celle-ci :

« De quoi vivront nos successeurs, s’ils ne croient plus à rien, n’espèrent plus rien, ne respectent plus rien ? Qu’est-ce qui les maintiendra, les consolera, leur donnera la force de vivre et de mourir en paix ? »

Nous sommes des hommes comme l’étaient nos pères. Malgré tous les changements extérieurs, notre cœur a les mêmes besoins que le leur. Est-il possible que ce qui les inspirait ait disparu du monde ? Sans doute les formes des conceptions ont changé, l’interprétation de l’univers s’est modifiée. En face de certaines croyances nous sommes obligés, au nom de l’expérience, de protester et de nous récuser. Nous aussi nous avons notre non possumus. Mais sous les formes caduques d’autrefois, n’y a-t-il pas des réalités permanentes dont nous pourrions faire notre profit ? — Rien ne rend industrieux comme la nécessité, ni chercheur comme la faim. La maigreur effrayante de notre vie spirituelle nous a inspiré des réflexions salutaires. On a donc recommencé à regarder vers le passé, non plus dans un esprit servile, mais pour en saisir l’âme et le voir vivre. Et ce passé qui semblait disparaître dans les brumes, s’est soudain éclairé d’un jour nouveau. En le voyant, lui aussi, arriver à la vérité par détours et par tâtonnements, se constituer pièce à pièce sa patrie spirituelle, nous l’avons mieux compris que ceux qui nous en présentent en bloc la figure héraldique et après tout froide. Sous ces formes rigides nous avons retrouvé la vie, la chaleur, la fraîcheur des choses qui naissent et se développent. Ainsi rapprochés de nous, par ce commerce intime auquel l’histoire nous initiait, les pères nous donnaient le conseil qui résume toute paternité spirituelle : Joignez le meilleur de ce que vous avez conquis à ce que nous vous avons légué de meilleur, et vous vivrez et reconstituerez une patrie à l’esprit.

Des préoccupations analogues à celles que nous venons de signaler travaillent une élite de notre jeunesse. Tandis que la masse continue à se laisser aller à la dérive du courant réaliste, quelques-uns en sont sortis et regardent vers d’autres horizons. La vie actuelle est dure à la jeunesse qui pense. Elle lui offre tant de choses pour la déconcerter et si peu pour l’affermir. Sur les ruines des vieilles choses et parmi les matériaux encore inachevés de l’édifice futur, au milieu du choc discordant des tendances, entourée de souffrances sociales, de phénomènes de barbarie que ce temps traîne derrière lui comme des lambeaux hideux sous un manteau de roi, cette jeunesse a connu de bonne heure l’anxiété du lendemain. Le spectacle des hontes, des folies, des étroitesses, des abus de la force brutale, des intérêts en conflit, de toute la grande bataille des hommes et des choses, lui a inspiré de nobles dégoûts et lui a laissé au cœur un immense désir d’équité et d’apaisement.

Ce désir se manifeste dans l’orientation intellectuelle par une curiosité ardente et bienveillante de toutes les manifestations de l’esprit humain. Ils sont arrivés — chose bien rare, je crois, chez les jeunes gens, mais qui est un signe des temps — à ne plus croire que la vérité puisse être enfermée dans une formule, mais qu’il y a un peu partout où l’homme a pensé, cherché et souffert, des choses intéressantes et des choses vraies. Sans doute cette tournure d’esprit rappelle les curiosités multiformes du dilettantisme ; mais elle est tout aussi souvent un indice de cette réserve discrète, de cette soif de s’éclairer qui est la disposition la plus favorable à la recherche de la vérité. Dans un toast récent, le président actuel de l’Association des étudiants a dit un mot qui caractérise cette manière d’être et qui tranche d’une façon si réjouissante sur l’esprit de parti.

« Notre association n’est point de celles où l’on voit s’enrôler sous des drapeaux éphémères des ambitions de coterie et des passions de parti. Elle poursuit lentement, mais sûrement une œuvre qui est toute de paix et de science. Elle a au plus haut point le respect de la conscience individuelle ; elle laisse à chacun l’intégrité de son trésor moral intime, de ses croyances politiques ou religieuses. Elle n’est ralliée à aucun parti, à aucune secte. Elle tient à rester avant tout, sans distinction d’étiquette, la jeunesse française et, dans la jeunesse française, la jeunesse universitaire. Nous sommes et voulons rester des étudiants, c’est-à-dire des jeunes gens fidèles à l’esprit scientifique, qui est un esprit de tolérance désintéressée, et à l’esprit démocratique, qui est un esprit de justice et de bonté. Nous n’avons que deux grands soucis qui nous soient communs : le souci du plus grand développement intellectuel possible et le souci de l’amélioration sociale, car le premier forme l’individualité et le second la purifie. Au-dessus des croyances qui divisent, il y a les aspirations qui rapprochent : ce sont celles-là que nous préférons[6]. »

Pour dessiner davantage le trait dominant de cette jeunesse qui est une respectueuse indépendance, je dirai qu’elle aime la science, qu’elle la considère comme une des colonnes de l’humanité, qu’elle sait ce que nous lui devons et ce qu’on peut espérer de la sûreté de ses méthodes. Volontiers elle applaudit à des paroles comme celle-ci :

« Sans doute le temps revisera, il ruinera peut-être de fond en comble quelques-uns des résultats acquis par la science contemporaine ; nos systèmes de synthèse ne dureront peut-être pas plus que n’ont duré ceux de nos devanciers. Mais nos méthodes d’analyse, notre vue rationnelle du monde, l’orientation générale de l’esprit scientifique, ce sont là des acquisitions qui ne peuvent désormais périr que dans un effondrement total de la civilisation. Cette conviction est devenue le fond même de notre entendement ; tout ce que nous rebâtirons, nous le rebâtirons sur ce tuf inattaquable[7]. »

Mais, en même temps, elle se rend compte des limites de la science et de ses impuissances : « Il faudra avant tout reconnaître que ni la science ni la démocratie ne se suffisent à elles-mêmes, que, privées d’un principe supérieur qui les concilie, elles ne sont que des forces barbares et aveugles. La science ne se suffit pas à elle-même : à quoi aboutissent en effet les suprêmes généralisations scientifiques si ce n’est à cette notion du mouvement, incompréhensible elle-même sans la mystérieuse notion de force, c’est-à-dire sans une notion purement psychologique ? Il y a à l’origine de toute la science moderne un postulat emprunté à l’esprit lui-même. La démocratie, elle non plus, ne se suffit pas à elle-même : elle ne serait qu’une lutte sauvage de classes et d’intérêts, si elle n’était dominée par l’esprit de justice et de charité. C’est donc, en dernière analyse, l’esprit qui doit diriger l’évolution moderne, et dans l’esprit, son principe suprême, le plus actif et le plus fécond : l’amour[8]. »

Il y a au fond de cela une grande sincérité et un grand esprit de justice. Des entretiens nombreux, des coups de sonde donnés dans toutes sortes de milieux studieux, ainsi que la lecture de ces productions éphémères et variées qui remplissent les journaux et les revues des jeunes, m’ont fait constater que ces tendances n’étaient pas isolées. Une orientation nouvelle s’accuse nettement.

On peut entendre maintenant, entre jeunes gens préoccupés des choses de l’esprit, railler ces deux déesses terribles, l’analyse et la critique. Non pas que l’esprit de discernement soit honni et qu’après avoir méconnu le mystère on tombe dans l’excès contraire qui est de méconnaître les droits de la raison et du jugement. Mais on se rend compte que la critique pratiquée au point de vue des sciences positives et appliquée, à tort et à travers, à tous les domaines de l’esprit, devient une aberration. Pratiquer le jugement de cette façon c’est manquer de jugement. Il faut ouvrir chaque serrure avec la clef qui lui convient. — Une certaine critique arriverait tout simplement à supprimer l’histoire par sa façon de concevoir la certitude historique, comme elle arrive à supprimer les réalités intérieures par son obstination à n’appeler un fait, que ce qui tombe sous le sens matériel. Cette grande vérité si magistralement proclamée par H. Lotze : Le rôle du mécanisme dans le monde est aussi universel qu’absolument subalterne[9], se fait lentement jour dans les esprits. — L’analyse à outrance qui avait fini par provoquer dans la jeunesse de véritables maladies, voit diminuer son prestige. Elle a beau s’appeler inexorable, son charme est rompu pour plusieurs. Ils ne se sentent plus en face d’un monstre aux cent yeux, qui voit tout, scrute la moelle et les os, mais en face d’une prétention gratuite et quelquefois ridicule. Ils ont l’irrévérence de trouver que ces analyses où l’on aligne en formules et par quantités, de quoi nous sommes faits, comment nous sentons, pensons, vivons, ne sont la plupart du temps que du déchiquetage ou de la prestidigitation. Ainsi nos enfants analysent leurs polichinelles, ainsi d’habiles artistes font sortir des montagnes de choses d’un chapeau. Pour avoir le droit de dire qu’on nous a analysés, il faudrait pouvoir nous refaire après nous avoir décomposés.

Le temps n’est plus où une connaissance sommaire de notre être matériel suffisait pour nous expliquer l’homme. Des problèmes sont nés dont ceux qui appellent la pensée une sécrétion du cerveau, n’avaient aucune idée, et dont ne se doutent pas les esprits pour qui la psychologie semble se confondre avec la physiologie. Ce petit mot, je sais, jadis encore si sûr de lui-même et si satisfait, rencontre des incrédules partout. Le sens du mystère, qui n’est en somme qu’une des formes du sens de la réalité, s’est réveillé en face de l’inconnu. Que nul ne puisse expliquer la vie, que nul ne puisse jeter un pont sur l’abîme qui sépare le mouvement matériel de la pensée, de la plus simple sensation même, qu’il y ait dans le domaine de tous les jours, où nous nous agitons pourtant avec aisance des mystères sans nombre, voilà qui maintenant frappe tous ceux qui réfléchissent. Le respect pour la science n’en est pas diminué ; mais le respect pour l’homme, pour les réalités invisibles, y a gagné.

Sans doute, il serait puéril de s’abandonner trop facilement à l’espérance. On remonte péniblement ces côtes d’où l’on était si vite descendu. Mais le mouvement existe, il est positif, et ce n’est pas la jeunesse seulement qui en est touchée. Partout des hommes qui cherchent et pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle l’humanité ne peut plus se résigner à vivre.

Ce n’est pas un des moindres symptômes de cette recherche des sentiers nouveaux, que l’attention toute spéciale que les esprits les plus divers donnent au sentiment religieux naguère dédaigné. Il y a dans ce domaine une grande variété d’appréciations, souvent un grand manque de compétence historique. Les uns confondent le catholicisme avec le christianisme et y voient le salut de l’avenir, les autres parlent d’une renaissance de l’Évangile dans le sens de l’esprit moderne, d’autres se passionnent pour l’ésotérisme, la théosophie, l’étude comparée des religions, d’autres encore s’attendent à voir surgir des horizons absolument nouveaux et d’une telle étendue que nous y verrons enfin la synthèse laborieusement poursuivie de tout le passé et de tout le présent. « Une des marques de la jeunesse d’aujourd’hui, j’entends de celle qui pense, est la nostalgie du divin[10]. » Nous recueillons avec bonheur ces témoignages. Si incomplètes que soient les manifestations en elles-mêmes, il convient de s’en féliciter : ce qui importe surtout, c’est l’état d’esprit qui leur a donné naissance. Il est très intéressant d’observer comment cet état d’esprit arrive à se manifester dans les milieux plus particulièrement voués aux études religieuses. Nous y rencontrons journellement un plus grand nombre de jeunes gens détachés des extrêmes. Alors que leurs prédécesseurs s’étaient retranchés dans l’orthodoxie ou le rationalisme et que ces étiquettes archaïques continuent à servir à la masse, nous les voyons, eux, se frayer résolument un chemin nouveau. Ils ont dépassé le point de vue étroit des orthodoxies intransigeantes, dépassé de même celui de la critique négative, deux exagérations également impuissantes à apprécier les choses de l’âme. Leur but est de ne rien laisser perdre de la tradition et de ne rien sacrifier des droits du présent, de s’appliquer à découvrir la vérité n’importe où elle se trouve, de lui rendre hommage et de la traduire en un langage aussi simple et aussi pratique que possible. L’esprit de parti qui a été pendant longtemps l’âme des milieux religieux et qui, hélas ! continue à en être le démon, leur est en horreur.

La toute jeune littérature se teinte graduellement de nuances nouvelles. Un mysticisme tantôt sain, tantôt maladif, mais qui, sous n’importe quelle forme, contraste avec le réalisme de la période précédente, se révèle dans une quantité de poésies et d’essais divers. Nous lisons maintenant assez ordinairement des pages de jeunesse qui eussent paru bien étranges, impossibles même, il y a peu d’années encore, et qui annoncent une autre flore littéraire. La fermentation s’étend et gagne continuellement en énergie. Sans se connaître, ni s’être concertés, des jeunes gens studieux se rencontrent dans des aspirations analogues, et leur donnent souvent une expression identique. En un mot il y a du nouveau dans l’air.

Mais, plus que les symptômes d’une pensée qui cherche des règles nouvelles et d’une morale préoccupée d’un nouveau fondement, nous saluons un autre mouvement qui paraît s’accentuer dans la jeunesse depuis quelques années. Il est très faible encore, si nous regardons aux résultats pratiques (d’ailleurs ils commencent à se montrer) ; mais il est réel.

Je veux parler du mouvement social. Ma conviction profonde, en effet, est que ce mouvement sera le pivot de la pensée et de l’action humaines dans l’âge qui va venir. C’est sous cette forme particulière que les problèmes philosophiques, religieux, scientifiques, internationaux qui travaillent le monde actuel arriveront à leur solution temporaire. Ils se posent de plus en plus comme les parties séparées du même grand problème humain, et culminent tous dans la question de l’organisation de la vie. Toutes les sphères de gouvernement moral ou matériel du monde contemporain ont eu à compter avec les questions sociales. Elles ont acquis une telle vigueur qu’elles se posent aux grands comme aux petits. Les pouvoirs matériels et spirituels les plus anciens, les plus habitués à faire bon marché de l’opinion du grand nombre, de son bonheur ou de son malheur, et à poser le talon sur toutes les têtes, se sont subitement abaissés à accorder leur attention aux questions si méprisées jadis. On peut bien dire qu’une fois de plus la pierre rejetée par les maçons est devenue la pierre angulaire. Les hommes habitués à voir la jeunesse studieuse à l’avant-garde des choses nouvelles s’étonnaient de voir la nôtre si longtemps inerte, impassible en face de la question sociale. Pour beaucoup elle n’existait pas, il y a peu d’années. Aujourd’hui heureusement elle s’est emparée des meilleurs, et il faut dire que là elle est en bonnes mains. La jeunesse prend en effet ces questions dans un sens largement humain et telles qu’elles demandent à être prises. Elles ont beaucoup perdu à être traitées autrement. Des intérêts impurs, des ambitions inavouables se sont trop souvent emparés des questions sociales pour les exploiter et les stériliser en même temps. Du côté de la foule elles dégénèrent facilement en questions matérielles. Rien ne contribuera autant que l’accession de notre jeunesse studieuse, sur ce terrain, à lui rendre toute son étendue et à ramener dans ce problème social si compliqué tous les éléments qu’il comporte en sa qualité de problème total. Je reparlerai plus loin de ce sujet. Qu’il me suffise de constater quels fruits excellents a déjà portés le mouvement social dans la jeunesse. Il a réveillé son esprit de corps, l’a poussée à se solidariser, à s’unir, à s’organiser. Il a rapproché les professeurs des étudiants et les étudiants des professeurs, leur faisant entrevoir, dans des agapes dont le souvenir ne s’effacera plus, le bonheur qui consiste à découvrir un jour qu’on est frères les uns des autres, membres d’un même corps. Dire que des générations peuvent vivre et mourir sans expérimenter dans son charme puissant cette vieille et sainte banalité !

Je considère la fondation de notre association générale des étudiants, et des sociétés analogues, comme un des plus heureux événements dans la jeunesse contemporaine. En même temps la jeunesse studieuse s’est sentie attirée vers le peuple. On s’ignore encore réciproquement, mais il suffit que d’un côté le désir de fraterniser s’éveille, pour que le rapprochement puisse se préparer. Des hommes de cœur et d’action indiquent ce terrain comme un de ceux sur lesquels il faudra marcher. Je ne puis m’empêcher de citer ici les paroles de M. Jules Ferry au banquet de l’Association des étudiants en 1890 : « Et vous avez encore autre chose à aimer ; vous avez à aimer ces grandes souffrances dont vous parlait tout à l’heure si éloquemment votre président ; vous avez à aimer ce prolétariat, dont nous, tant que nous sommes, nous avons peut-être le tort de rester trop éloignés, non par les sympathies, car elles sont ardentes en nous, non par les œuvres, car nous avons fait beaucoup pour lui, et beaucoup plus qu’il ne croit et qu’on ne le laisse croire, mais par l’action personnelle, la fréquentation individuelle et quotidienne. »

Les préoccupations sociales se sont traduites dans la jeunesse par une tendance à l’action et une sorte de prédilection pour les hommes d’action et les écrivains qui, à l’exemple de M. Melchior de Vogué, nous apportent dans leurs écrits une conception généreuse de la vie, et des raisons nouvelles de lutter et d’espérer.

Certains états intellectuels si haut estimés naguère ne paraissent plus qu’une paresse et une désertion. L’homme est là pour payer de sa personne et mettre la main à la pâte. On recommence à croire à l’effort, à la force morale et à sa prééminence sur toute autre puissance. « Des optimistes succèdent à des pessimistes et des sociologues à des égotistes. Mais quelles que soient les raisons de l’actuelle transformation, il est clair qu’il faut s’en réjouir. D’où que soit revenue la confiance aux jeunes, elle est la bienvenue. Je sais qu’ils sont sévères pour leurs devanciers, et jusqu’à l’injustice. Ceux qui portent aujourd’hui, et non sans superbe, les panaches de la politique seraient très surpris de s’entendre juger par leurs successeurs de demain, aux yeux desquels ils semblent des personnages d’une autre époque, presque d’une autre faune. Les doctrines des partis, la subtilité des distinctions entre quelques-uns, mainte question aujourd’hui capitale, tous ces combats autour de minuties, et, à côté, cette incapacité de renouvellement, c’est, pour eux, autant de phénomènes d’une civilisation très ancienne. Les jeunes romantiques de 1830 n’avaient point plus de sarcasmes pour les classiques, que nos jeunes sociologues n’en ont pour les politiques.

La pratique de la vie corrigera ces exagérations ; mais c’est chose rassurante de savoir que des jeunes gens se proposent de pratiquer la vie ; qu’ils la prennent très au sérieux ; qu’ils y voient clairement des devoirs ; qu’ils s’appliquent à découvrir, par l’étude et par la réflexion, les voies et moyens d’accomplissement ; que leur jeune raison se réchauffe à des sentiments, et que les vues de leur esprit ne sont point courtes, ni les aspirations de leurs cœurs limitées[11].

On peut se demander d’où vient le revirement dont nous énumérons les symptômes. Doit-on seulement y voir une réaction naturelle provoquée par les tendances de la période précédente ? — Certes, il y a de cela, et beaucoup. Mais n’est-il pas étonnant que, d’une génération à l’autre, il se remarque un tel contraste ? Je ne puis, quant à moi, m’empêcher de faire hommage de l’esprit nouveau à la patrie elle-même. Si la foi à l’énergie renaît, nous le devons à ce grand acte d’énergie où sont venues se condenser tant de bonnes volontés et d’espérances opiniâtres et qu’on appelle notre relèvement. Ce fait constitue à lui seul un superbe démenti à tout l’ensemble des puissances fatales et grossières en même temps qu’il fournit un argument à l’esprit moderne. La jeunesse a été empoignée par la leçon. Rien d’étonnant à cela. Pour qui n’est pas aveugle, cette leçon est la plus grande qu’on puisse contempler. Elle n’agit pas seulement sur la jeunesse. Ne voyons-nous pas, parallèlement avec le réveil de la foi au mystère, à la dignité humaine, à la justice sociale, un autre mouvement se dessiner bien au delà des limites de ce pays ? L’âme humaine commence à frémir sous la lourde chaîne du matérialisme, dans le domaine des idées et de la force brutale, dans le domaine du fait. Le droit se lève, la force est en baisse. Partout la foi aux puissances purement matérielles chancelle. Au sortir d’une période comme la nôtre où il semblait parfois que la justice et l’amour fussent réduits au silence éternel, que les cœurs se surprennent à tressaillir à leur seul nom, quel signe des temps ! Il dégèle en Europe, et ce que la jeunesse ressent, c’est la sève printanière. En vérité, à cette heure où plusieurs s’attardent à prôner l’ancien régime aux dépens de l’esprit moderne et nous offrent de nous guérir de tous les maux en échange de notre liberté, voici ce que je vois de plus clair : l’étoile de la France démocratique, un instant obscurcie par la force brutale et raillée à l’envi par les sectaires du vieux despotisme ou de la barbarie nouvelle, remonte à l’horizon comme la messagère d’un temps meilleur.

Mais quelle influence le mouvement que nous voyons se dessiner, peut-il avoir sur la jeunesse populaire ? C’est ce qu’il est difficile de déterminer à l’heure actuelle. On peut toujours poser en principe que c’est dans le peuple que les vieilles choses durent le plus. Virgile a dit :

… Extrema per illos Justitia excedens terris vestigia fecit.

C’est dans le peuple qu’on retrouve, des années, des siècles plus tard, les traces des bonnes vieilles coutumes disparues. On y rencontre de même des modes antédiluviennes, de vieux livres que personne ne lit plus, et de vieux raisonnements usés ailleurs. Il faut donc s’attendre à ce que, pendant longtemps encore, les idées dont nous signalons le réveil ne fassent que lentement leur chemin parmi le peuple en général. Mais elles y descendront comme les négations y sont descendues, par cette même puissance de l’exemple et du rayonnement dont nous avons signalé la fatalité. Elles circuleraient plus vite dans la jeunesse et de là travailleraient la masse populaire, si le rapprochement si désirable entre la jeunesse instruite et la jeunesse populaire pouvait s’organiser. La France d’aujourd’hui a besoin de constituer de jour en jour avec plus de fermeté et de clairvoyance un haut idéal démocratique et d’en pénétrer l’esprit public. Sans cet idéal, malgré ses prérogatives et ses libertés, une démocratie tombe rapidement au régime des abus et s’achemine par le désordre à la servitude. En attendant que la jeunesse reconnaisse et pratique dans toute leur étendue ses devoirs d’intermédiaire entre les sommets intellectuels et le peuple, nous compterons un peu sur la bonne presse, les bons livres, toutes les bonnes influences en un mot, et beaucoup sur un auxiliaire nouveau, d’une portée immense quand il s’agit de la jeunesse populaire : l’école. En raison de l’extrême importance du sujet, je demande à m’expliquer un peu en détail.

Il y a des institutions qui rappellent le vieux bouc émissaire qu’Israël chargeait de toutes ses iniquités et qui, lorsqu’enfin il s’échappait de leurs mains, maudit, roué de coups, s’enfonçait au désert, ayant derrière lui, pour l’aiguillonner dans sa course à mort, l’horrible écho des clameurs et des imprécations de tout un peuple. L’école laïque est de ce nombre. Dans certaines bouches, son nom sonne à peu près comme école diabolique. Pour eux l’école laïque est l’antichambre du bagne. Au lieu d’y prier, les maîtres, sans doute, y jurent, et dans leurs fameuses leçons de choses, ils doivent enseigner à la jeunesse de véritables abominations.

L’une des règles de prudence en ce temps habile à dénaturer les faits, est de se renseigner scrupuleusement sur les personnes ou les institutions attaquées avec acharnement. Je me conforme à cette règle depuis longtemps dans l’intérêt de la justice et, très souvent, j’ai dû constater que c’est des meilleures choses qu’on disait le plus de mal. Ma méthode me prescrivait donc une excursion dans l’école primaire. Pourquoi tant de cris, tant d’accusations, tant de haine obstinée ? Ayons-en le cœur net, et renseignons-nous à fond !

Le meilleur moyen de me renseigner eût été de me faire recevoir élève. Mais je me heurtai à la limite d’âge. D’ailleurs, élève, je l’avais été autrefois pendant toute une série d’années. On faisait le catéchisme, il est vrai, mais si peu et si mal qu’il eût gagné à être enseigné en dehors. Mais à part ses leçons de catéchisme, le maître était un brave homme et disait des choses fort honnêtes, pleines de bon sens, de tact, et que je me rappellerai toujours. Certainement cela avait dû changer depuis. Pour m’en rendre bien compte, je me mis donc à étudier les programmes, les méthodes, le personnel enseignant suivant sa hiérarchie, afin de voir dans ses instruments, son organisation, son esprit, cette entreprise qui m’était dénoncée comme corruptrice au premier chef. De plus, non content de regarder du côté des maîtres, je regardai du côté des écoliers. Je m’insinuai dans l’âme de quelques-uns de ces jeunes patients, mes amis très particuliers, je leur tâtai le pouls, j’écoutai battre leur cœur pour bien suivre en eux les effets de l’enseignement qu’on leur donnait. Enfin je pus me déclarer suffisamment édifié, et voici ce que je pense sur ce sujet.

L’école laïque est un des coins du monde où l’on a fait sans bruit le plus de besogne depuis vingt ans. Elle est le véritable organe de l’éducation nationale, l’intermédiaire modeste, mais d’une portée incalculable entre les sommets où s’élabore la pensée moderne, dans le sens élevé de ce mot, et le peuple. Intermédiaire sérieux, prudent, désintéressé, elle s’applique à condenser toutes les choses humaines en quelques données bien simples qui puissent être une base ferme à l’esprit public dans la conduite pratique de la vie, comme dans l’orientation intellectuelle et morale. Mais elle a un grand tort, je l’avoue : c’est de vouloir servir tout le monde et de rester dans ces limites d’équité générale et d’unité humaine qui la rendent absolument impropre à satisfaire l’esprit de parti. Non seulement elle est impropre à le servir, mais si quelque chose peut le contaminer et l’affaiblir, c’est elle.

Que l’école soit laïque, libre d’attache avec telle ou telle religion, indépendante en un mot, au point de vue confessionnel, c’est un grand bien. Vous sentez le besoin de dire aux enfants, dès les bancs de l’école, qu’il y a différentes façons de croire et d’adorer, qu’il y a entre les hommes des dissemblances profondes qu’il convient d’accentuer, afin de ne pas être tenté d’en faire abstraction. Quant à moi, je connais un autre besoin, c’est de leur laisser ignorer cet état de choses aussi longtemps que possible et de les élever d’abord comme des frères. En posant ainsi une base humaine commune, respectueuse, il me semble qu’on favorise les dispositions où il faut être pour dire : Notre père qui es aux cieux. Au contraire, en les isolant avec soin pour leur donner à part des enseignements religieux différents, on risque de fortifier en eux les sentiments qui font dire : Seigneur, je te remercie de n’être pas comme les autres ! Je persiste donc à considérer la laïcité de l’école comme favorable, à cette condition toutefois, c’est qu’elle n’appartienne pas non plus à une secte antireligieuse. Or, cette dernière supposition, née des excès de zèle de quelques laïciseurs fanatiques, et exploitée d’ailleurs par la malveillance, est mise à néant par toute sa pratique et tout son esprit. Non, l’école laïque n’est pas l’école athée, Elle a quitté le terrain particulariste pour remonter vers des régions plus vastes. Les choses de l’âme qu’on y enseigne sont du domaine universel, de ce domaine où l’on fraternise ensemble au-dessus des différences particularistes. En religion comme en politique, en morale individuelle et sociale, l’école laïque est avant tout humaine. Je la vois s’inspirer de plus en plus des quelques principes sobres et robustes indispensables, qui sont la quintessence de la sagesse pratique et la base d’une société. Nous vivons en un temps où il faut rechercher les terrains communs, afin de s’y fortifier et de marcher vers l’avenir la main dans la main. Quelle que soit la religion à laquelle nous appartenons, et même si nous n’appartenons à aucune, tous, tels que nous sommes, chefs et soldats nous avons besoin de nous convertir à l’humanité. C’est là la grande aspiration qui traverse les meilleures âmes de ce temps émietté et inquiet. Quelque chose de cette aspiration très moderne, très largement ouverte à tout ce qui est équitable et vrai, a passé dans l’école primaire. Puisse-t-elle y grandir et s’étendre ! Aussi, depuis que je sais cela, j’ai vu l’humble toit de l’école, ses murs, ses bancs, ses tableaux, les labeurs silencieux et patients de ses maîtres et de ses élèves prendre à mes yeux une importance immense, et lorsque je vois les maux qui rongent cette nation, les passions qui la divisent, les crises qu’elle traverse, tout l’ensemble enfin de ce qu’on redoute quand on aime son peuple et quand on aime les hommes, une de mes espérances et de mes consolations, c’est la petite école populaire. Il nous faut l’aimer, la respecter, la soutenir ! Nous devrions y aller tous ensemble pendant nos premières années, afin d’y laisser se former bien au fond de notre être une base solide et commune qui nous resterait comme un souvenir précieux, même après que chacun aurait marché sur les chemins divers de la vie et de la pensée vers les horizons les plus éloignés !

Pour aider à frayer le chemin aux idées réparatrices et à la vie nouvelle qui doit nous sauver peu à peu des maux dont nous souffrons, nous avons en outre un allié au plus profond du cœur populaire. Le peuple a le cœur généreux, et il souffre. Ni sa générosité ni sa douleur ne pourront s’accommoder longtemps du monde sans entrailles qu’a enfanté le réalisme. Plus celui-ci fait de progrès, plus sa laideur est frappante, plus il se rend odieux, et déjà un obscur pressentiment révèle à l’homme du peuple qu’en perdant l’espérance, la dignité, la foi en sa destinée, il perd le plus précieux trésor ; et qu’en perdant le respect, il travaille à son extermination. Croyons au bien et luttons pour lui, vivons pour lui, et plus vite peut-être que nous n’osons l’espérer, il gagnera les masses.

Je conclus : malgré les nuages noirs dont notre horizon reste chargé, malgré les misères, les erreurs, les fautes dont nous portons les conséquences, il y a lieu de se rassurer, de prendre courage. Quelque chose de nouveau est né au cœur de notre jeunesse. « Mystérieuse encore, mais prochaine et peut-être grandiose, une évolution s’élabore[12]. » Ceux qui veillent dans la nuit et scrutent l’horizon avec anxiété respirent enfin. En vérité, nous sortons comme d’un cauchemar sombre. Placés au bord du néant, nous en avons mesuré la profondeur. Nous avons senti l’espérance, la certitude se mourir en nous ; mais le rêve se termine, et déjà « du côté de la nuit qui paraît transparent » se dessine aux yeux la ligne blanchissante de l’aube. Ce n’est qu’une ligne encore, une mince frange argentée sur le manteau opaque et pesant de la nuit ; mais à sa vue, l’espérance se réveille : il y a des jours encore dans l’avenir ; ce n’est pas fini d’aimer et de croire ! Du courage maintenant, en haut les cœurs ! En face de la loi brutale de l’égoïsme envahisseur ; en face du sophisme dans l’idée et dans la vie, il faut s’éprendre de justice, de vérité, de simplicité. Mais, pour être plus forts et pour mieux y voir — car l’avenir est aux croyants qui voient clair — retrempons-nous aux sources et gagnons les sommets !

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