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Reading edition
Si est livres que ne se peuvent ignorer, si tant plus ne peuvent se possesder.

’’ Petite Collection Guillaume ’’
CHARLES NODIER
Jean Sbogar

Illustrations de Marold, Mittis et Picard
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
3, Place de Valois, 3
M DCCC XCIV
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
quelques exemplaires
sur papiers Vélin, Chine et Japon.
CHARLES NODIER
« Comme écrivain, Nodier mérite peut-être le premier rang parmi les auteurs contemporains. Son style est un modèle de clarté, d’élégance soutenue et surtout d’une excessive pureté. Il est difficile d’imaginer plus de correction et en même temps plus de facilité à se plier à tous les sons, à suffire à tous les besoins de la passion. Tour à tour sévère, triste, plaisant, terrible, léger, c’est un style qu’on ne peut étudier avec trop de soin et d’attention. Nodier a une manière à lui; Nodier a fait école, et a des élèves et des élèves dignes de lui, et que le public aime, connaît, estime, et que nous ne nommerons pas ici, par égard pour la modestie du maître d’abord, et peut-être aussi de ses élèves. »
JULES JANIN.
(Extrait d’une notice de l’édition de 1832.).
Jean Sbogar
Jean Sbogar


Les personnes dont je suis connu me dispenseraient probablement sans peine de déclarer que cette nouvelle édition de quelques faibles ouvrages profondément oubliés du public n’est pas une spéculation de vanité. L’âge avance pour moi; mais je suis encore loin de cette époque d’heureux oubli où la vieillesse, revenue aux jeux des enfants, s’amuse des hochets qui ont amusé le berceau. Cette publication tardive est le simple effet d’une convenance de librairie, et les motifs que j’ai pour désirer son succès n’ont aucun rapport avec les prétentions du talent et les espérances de la gloire.
Après ces précautions oratoires d’une prudente modestie qui laisse peut-être percer quelque orgueil, comme les trous du manteau d’un philosophe, me permettra-t-on de parler de ces écrits ressuscités par la presse comme s’ils existaient encore réellement dans la mémoire de leurs anciens lecteurs? Pourquoi pas, s’il sort, de ce retour complaisant de l’esprit d’un écrivain vers les riens de sa jeunesse, un petit nombre d’anecdotes qui méritent d’être lues quand on n’a rien de mieux à faire? Dans ce temps de diffusion universelle, les auteurs de Mémoires et de Souvenirs ont eu souvent l’occasion de remarquer qu’il s’attachait quelque charme à la personnalité, et que l’esprit, fatigué d’émotions immenses, se réfugiait volontiers dans la sphère étroite des petites impressions individuelles. D’ailleurs ces préfaces sont faites pour ceux qui lisent mes romans et disposés, je pense, à me pardonner mes préfaces.
Je ne dirai pas quelles circonstances me décidèrent à publier en 1818 le roman de Jean Sbogar, ébauché en 1812 aux lieux qui l’ont inspiré. Il me suffira de noter en passant que j’entrais alors dans une carrière très sérieuse où je n’ai fait qu’un pas, et que cette considération me défendait d’attacher mon nom au frontispice. La politique de Jean Sbogar eût été en effet une mauvaise recommandation pour l’homme qui allait professer les sciences politiques dans la petite Tartarie; et personne ne s’étonnera que l’auteur, reconnu malgré ses précautions, y ait été mis à l’index comme son livre. On pourra juger au reste par l’opportunité de cette publication du haut esprit de convenance et d’aptitude aux concessions intéressées qui m’a dirigé dans toutes les grandes affaires de ma vie.
Le succès me dédommagea un peu cette fois des vicissitudes de la faveur. L’anonyme me porta bonheur dans les journaux où l’on a toujours toléré assez volontiers la vogue passagère d’un écrit nouveau, quand elle ne tire pas à conséquence pour une réputation. L’impression d’un moment que produisit cette bagatelle était d’ailleurs fort étrangère au mérite intrinsèque du livre. Elle résultait de la disposition générale des esprits que les événements des années antérieures avaient peu à peu ramenés aux doctrines de la liberté, et le caractère de mon héros m’avait permis de porter à leur dernière expression des théories dont je suis loin d’accepter en tout point la responsabilité. Elle était grave alors, et le serait peut-être aujourd’hui davantage si les prolétaires lisaient les romans. Je me réjouis de penser que les progrès de la civilisation n’en sont pas encore venus là, et que les rêveries de mon Gracchus de Spalato n’exerceront pas plus d’influence jusqu’à nouvel ordre sur les sociétés savantes que celles du Dieu qu’on adorait à la rue Taitbout.
Il faut pourtant que ma brochure en deux volumes ait porté quelque empreinte d’un caractère d’homme, puisqu’on ne trouva qu’un homme à qui l’attribuer, et que ce fut (j’en demande humblement pardon à sa noble mémoire) mon illustre ami Benjamin Constant. Des journalistes qui se crurent mieux avisés, et qu’avait trompés je ne sais quel mélange d’ascétisme d’amour et de philantropie désespérée qui se confondent dans cette bluette, en accusèrent Mme de Krudener, qui n’était pas un homme, et qui commençait à n’avoir plus de sexe. Je n’intervins pas dans ce combat qui ne pouvait durer longtemps. Adolphe et Valérie répondaient pour leurs auteurs.
Me voici parvenu à l’histoire du plus éclatant de mes succès, et je ne peux guère m’y tromper, car je ne suis pas ébloui par la quantité. Je raconte des faits, et c’en est assez pour mettre mon humilité à son aise. Je crois avoir dit quelque part qu’une préface était un ouvrage d’orgueil; je le répète volontiers. Orgueil innocent du reste, et presque digne d’une tendre compassion, que celui qui se fonde sur le bruit d’un petit livre, et qui dure tout juste le temps de l’escorter du magasin sous le pilon, en attendant qu’il subisse une nouvelle métamorphose dans les moules du cartonnier!
La vieille Marie de Gournay, digne fille d’alliance de Montaigne, a merveilleusement exprimé ma pensée dans un vers sublime qui ferait envie à nos jeunes et brillants poètes:
L’homme est l’ombre d’un songe, et son œuvre est son ombre.
En vérité, Jean Sbogar n’est que mon ombre, tout au plus, ou je me suis grandement trompé sur la pauvre place que je tiens au soleil.
Le nom de l’auteur de Jean Sbogar revint à Paris de Sainte-Hélène. Ce n’est pas le plus long de mes voyages, mais c’est l’Odyssée de ma renommée. On ne la reprendra jamais à voler si loin. Napoléon, dont le goût littéraire n’était pas bien sûr, témoin sa prédilection pour les supercheries épiques de Macpherson, et pour le pastiche homérique de Luce de Lancival, s’occupa de Jean Sbogar pendant deux jours. Les journaux anglais annoncèrent qu’il avait passé une nuit à le lire, et quelques heures à l’annoter sur un exemplaire qui est resté, à ce qu’on m’a dit souvent, dans les mains du général Gourgaud. Quant au souvenir de mon nom, il ne serait pas tout à fait nécessaire pour supposer qu’il l’eût conservé, de lui attribuer la puissance de mémoire de César, qui appela, chacun par le sien, les quarante mille soldats dont il était accompagné dans les plaines de Pharsale. Si Napoléon a cru réellement, comme il l’a dicté à ses chroniqueurs, qu’il ne se soit fait, sous son règne, que vingt-six arrestations sans mandat judiciaire et sans écrous, sur lettres de cachet revêtues de sa signature impériale, j’aurais bien pu me trouver là. Cette particularité s’explique, heureusement, d’une manière encore plus naturelle, par un fait très simple. Un des amis de Napoléon, à Sainte-Hélène, avait été le mien, à Paris, en 1814, et il savait l’histoire de Jean Sbogar, dans un temps où je ne pensais pas à l’achever. Je suis fier, mais je suis sincère; une pareille circonstance rabat beaucoup de l’illustration qui résulterait pour moi d’avoir été deviné par Napoléon, et j’aurais renoncé volontiers à ce titre équivoque de gloire, s’il m’avait été permis d’en faire tort à mon éditeur.
Quoi qu’il en soit, cette apostille, venue de haut lieu, excita probablement un instant de rumeur dans le bureau de rédaction des feuilletons bonapartistes où je ne jouissais pas d’un grand crédit. Je suppose que ce fut d’abord une assez grave question que de savoir si l’auteur de Jean Sbogar avait gagné quelque peu de chose en capacité, ou si Napoléon était tombé en enfance. Comme il n’était pas de ma destinée d’être pesé dans une telle balance, j’ai aujourd’hui quelque pudeur à le dire. Tout en y réfléchissant, les rédacteurs qui étaient gens habiles, et qui l’ont supérieurement prouvé depuis, convinrent d’un parti moyen. Il fut décidé qu’on n’invente rien en littérature, ce qui est tout à fait mon avis; que cela est défendu plus spécialement qu’à personne aux écrivains qui ne sont pas de l’Académie, ce que je n’admets pas d’une manière aussi exclusive, et que tout homme qui avait osé composer Jean Sbogar serait convaincu de l’avoir volé. Cette résolution passa, je dois le dire, à l’unanimité. Le procureur du roi n’informa point. Il avait cependant beau jeu.
Byron parut tout juste, en français, au milieu de la discussion, et on s’aperçut soudainement, tant sont profondes les perspicacités de la malveillance, que mon malheureux voleur avait été volé au Corsaire. Il est vrai que Jean Sbogar avait quatre ou cinq ans de plus que son aîné d’invention; mais on n’y regarde pas de si près quand on dispute avec l’agneau. La critique a un bon côté. Je lus Byron, que je connaissais à peine pour l’avoir entendu nommer deux ou trois fois à Mme de Staël. Je l’ai lu souvent depuis avec une admiration dont il n’est pas redevable à ma reconnaissance. Le Corsaire ressemble à beaucoup de choses comme tout ce que l’on écrira d’ici à la fin des siècles. Il m’a été impossible, et j’en fais mon compliment à Byron, de lui trouver le moindre rapport avec Jean Sbogar. Certainement, ce n’était pas là le cas de dire, dans aucune acception possible, que les beaux esprits se rencontrent. Si j’avais été Byron, j’aurais porté plainte. Byron, qui savait le français précisément comme je sais l’anglais, ne se plaignit point. Il est mort sans avoir ouvert ni Jean Sbogar, ni les journaux où il en est question, et ce n’est pas de cela qu’il est mort.
Je ne me plaignis pas non plus. La bibliographie m’avait bien quelques obligations. Je ne m’étais jamais sérieusement occupé que d’elle, et comme c’est son affaire d’éclaircir les dates et de redresser les torts littéraires, j’espérais qu’elle me vengerait, si jamais, bibliographie et moi, nous arrivions côte à côte par-devant la postérité. C’est alors que s’imprimait, sur un papier magnifique, et décoré au frontispice de l’ancre scientifique des Aldes, l’excellent Catalogue de la bibliothèque d’un amateur. Le docte et ingénieux auteur se garda bien de me reprocher d’avoir volé Byron; il était trop fort pour cela sur le synchronisme des livres, et il estimait à leur prix ces sornettes, bonnes tout au plus pour l’érudition d’un journal; mais après avoir fait justice de cette polémique aigre-douce, à laquelle il oubliait probablement que je n’avais pas concouru, il me déclara voleur en sa qualité de juré-critique. Il n’y avait que le nom du volé de changé. Vous me direz que les voleurs ne savent pas toujours le nom des gens qu’ils volent; mais vous seriez peut-être aussi embarrassé que moi si on vous accusait d’avoir volé Zchocke.
Cette notule beaucoup plus aigre-douce, pour ne pas dire plus aigre, que ma polémique, à laquelle je n’avais jamais pensé, me plongea dans une cruelle consternation. Je me trouvais atteint et convaincu, dans un livre doué du principe de vie, du crime d’avoir volé Zchocke, moi qui ne voudrais voler personne au monde, fût-ce Zchocke, moi qui ne connaissais pas Zchocke, bien qu’il eût été traduit par Lamartelière, et qu’il se trouvât de ladite traduction dudit Zchocke un exemplaire en papier vélin à dos de maroquin bleu dans la bibliothèque de M. Renouard; moi qui n’étais pas digne de connaître Zchocke en 1815, puisque je ne connaissais pas Byron! j’allai demander partout des nouvelles de Zchocke. Au diable qui avait oui parler de Zchocke! Je commençais à me persuader enfin que la pièce de Zchocke n’existait qu’à un seul exemplaire, qui tenait sa place chez M. Renouard, parmi tant d’autres précieuses raretés, quand mon bon camarade, M. de Pixérécourt, m’apprit que Zchocke était en effet l’auteur d’un drame qui n’avait aucun rapport avec Jean Sbogar, et dont il avait composé, lui, un mélodrame qui valait cent fois mieux que Jean Sbogar et le drame de Zchocke. Je n’eus aucune peine à le croire, mais je ne voulais juger que pièces en main, tant j’avais à cœur, dans mon innocence littéraire, de n’avoir pas pillé Zchocke.
Je finis par le trouver. Quelle humiliation, grand Dieu! D’abord, mon héros s’appelle Jean Sbogar, celui de Zchocke, Abelino; et mon savant confrère à l’ancienne Académie celtique, Eloi Johanneau, vous prouvera quand vous voudrez que c’est littéralement la même chose. En second lieu, Abelino est un grand seigneur qui se fait passer pour un bandit, et Jean Sbogar un bandit qui se fait passer pour un grand seigneur. Le plagiat devient sensible. Troisièmement, Abelino est marié avec la plus riche héritière de la République, et Jean Sbogar refuse d’épouser la jeune fille qu’il aime, de peur de la tacher de son infamie. Le larcin est flagrant. Quatrièmement, Abelino sauve son pays en trahissant la foi qu’il a jurée à des voleurs; et Jean Sbogar, qui n’a porté ses vues qu’à la liberté ou à l’échafaud, marche à la mort avec ses compagnons. Ici l’effronterie du vol va jusqu’à l’impudence. Enfin les deux actions se passent à Venise, où jamais on n’avait eu l’idée de placer une autre action romanesque, et c’est, pour cette fois, comme si vous me preniez la main dans la poche de Zchocke!
Je suis très sensible à cette partie de la critique littéraire qui implique des questions morales. Je n’avais rien eu à faire avec Zchocke, mais il me sembla que tout le monde pouvait dire en me voyant passer: Voilà le plagiaire de Zchocke. J’avais appris que Zchocke était un de ces talents éminents qu’on ne rencontre pas souvent sur la route des réputations, et sur cette route-là j’étais bien sûr de mon alibi; mais cela ne me tranquillisait pas. J’avais des visions de Zchocke et d’Abelino. J’avais des cauchemars d’Abelino et de Zchocke; j’en fis une grosse maladie dont je ne fus sauvé que par le sentiment de ma vertu. Je tenais en effet une bien grande consolation en réserve dans le for intérieur de ma conscience injustement soupçonnée; c’est que je n’avais eu besoin de prendre Jean Sbogar à personne, puisque je devais au hasard l’avantage peu envié, selon toute apparence de l’avoir connu assez particulièrement.
Pendant que j’y réfléchissais, il arriva une chose fort singulière; c’est qu’on oublia aussi complètement mon livre que s’il n’avait jamais paru. Il fallut me résoudre à garder ma défense pour la troisième édition. Aujourd’hui que revoilà Jean Sbogar, et qu’il en sera peut-être question jusqu’à demain, je me vois obligé à déclarer que personne au monde n’a de plagiat à m’imputer dans cette affaire, si ce n’est, peut-être, le greffier des assises de Laybach en Carniole, l’honnête M. Repisitch, qui voulut bien me donner dans le temps, les pièces de la procédure en communication pour y corriger quelques germanismes esclavonisés dont il craignait de s’être quelquefois rendu coupable dans la chaleur de la rédaction. Je proteste en outre que tout ce que j’ai pris dans son dossier se réduit à certains faits que je n’aurais pas pu mieux inventer, quand j’aurais été Zchocke, et qu’il n’y a rien dans mon cœur qui me reproche de lui avoir fait tort d’une seule des formes de son style, ce bon M. Repisitch étant très entêté sur le classique du greffe, qui n’est pas celui du roman.
On vous dira en Istrie, en Croatie, en Dalmatie, quand vous prendrez la peine d’en tirer des informations, que je n’ai pas fait un grand effort d’esprit pour inventer le nom de Jean Sbogar. Mon principal personnage s’appelait ou se faisait appeler Jean Sbogar, et je présume que les petits enfants des bords du golfe de Trieste vous l’attesteraient encore comme moi, car le nom des chefs de voleurs a le même privilège que celui des conquérants: on s’en souvient partout où ils ont passé. La cour de justice qui le condamna était présidée par M. le comte Spalatin. Les juges que je me rappelle étaient M. de Koupferschein et M. de Giscelon; les hautes fonctions du ministère public étaient exercées avec toute la puissance d’un jeune et précieux talent, par M. Desclaux, procureur-général impérial, qui tient maintenant une place distinguée parmi les avocats de la cour de cassation, et qui me défendrait volontiers, si j’avais besoin de son secours en dernier ressort, de la méchante imputation d’avoir pris Jean Sbogar dans une tragédie de Zchocke. Il sait que je l’ai trouvé tout fait.
Jean Sbogar ne fut cependant remarqué du tribunal que par cette expression plus qu’humaine de physionomie qui était le trait caractéristique de son signalement, et qui le faisait tenir selon l’expression de Schiller, de l’ange, du démon et du dieu. L’intérêt moral de sa défense consistait à mourir sous le nom obscur d’un simple aventurier morlaque, en se dérobant à toute identité avec le ménechme éblouissant dont le déshonneur devait froisser toutes ses amitiés et flétrir toutes ses amours. Il ne répondit aux questions de ses juges que par l’affirmative ou la négative esclavone, et s’il faillit se trahir, ce fut seulement à la lecture du jugement capital, prononcé en français, qui ne frappait en lui qu’un bandit vulgaire. La nuit s’avançait au point qu’on venait d’être obligé d’apporter des flambeaux. J’étais debout contre sa banquette; je remarquai qu’il écoutait cette langue qu’il avait refusé de comprendre, et qu’un regard de joie illumina ses yeux, quand il put reconnaître au texte de la condamnation qu’elle avait écarté les faits relatifs à ses pseudonymies d’Allemagne et d’Italie. Ce regard radieux de bonheur, je l’interceptai peut-être, car il n’en fut pas question au parquet. Voilà pourquoi j’ai écrit une nouvelle intitulée Jean Sbogar.
J’aurais pu m’en tenir, pour ma justification, à ces lambeaux de la biographie d’un voleur, qui a laissé quelque souvenir à cent mille témoins vivants; mais mon amour pour l’anecdote est capable de m’entraîner plus loin, si on veut me suivre, et j’y suis d’autant plus disposé que le public m’inquiéterait peut-être sur la dimension de Jean Sbogar, dans lequel il a le droit d’exiger un volume raisonnable. Il est vrai que je ne lui en ai pas tant promis.
La condamnation de Jean Sbogar était un fait légal auquel il ne manquait que la sanction matérielle d’une exécution de sang; mais le cérémonial coquet de nos codes philantropiques exigeait un appareil inconnu dans le pays. Il fallut donc que Jean Sbogar se résignât à implorer dans son cachot le jour de délivrance où un charpentier de la ville des Argonautes parviendrait à élever sur des tréteaux deux longs poteaux parallèles, et où le taillandier carniolan consentirait à y ajuster un couteau propre à couper une tête d’homme. Les essais furent si gauches et si malheureux, qu’ils forcèrent probablement les hommes d’État à désespérer de la civilisation de l’Illyrie. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous la quittâmes quelques mois après, avec peu de confiance dans la perfectibilité des nations conquises. Nous ne lui avions pas même laissé la guillotine!
Jean Sbogar, affranchi par un jugement en forme de la seule inquiétude qui eût troublé son sommeil, devint plus communicatif, et s’ouvrit sans difficulté aux hommes dans lesquels il croyait pouvoir placer quelque foi, surtout quand ils lui offrirent la garantie jusqu’alors inviolée des serments du carbonarisme. C’est alors que je le vis à deux ou trois reprises, fort supérieur au Jean Sbogar que j’ai tenté de peindre, et peut-être à tous les types du même caractère qu’offrent le roman et la poésie, depuis le capitaine Laroque de Cervantes, jusqu’au Charles Moor des Voleurs. Il parlait avec élégance, et souvent éloquemment, le français, l’italien, l’allemand, le grec moderne, et la plupart des dialectes slaves. Quelques-unes des phrases fort hétérodoxes en politique, dont j’ai composé ses Tablettes, sont tirées de sa conversation avec une scrupuleuse littéralité. J’ajouterai seulement quelques détails à son portrait pour les lecteurs qui veulent tout savoir, et qui ne pardonnent pas au nouvellier de s’éloigner de l’historien dans les moindres particularités; mais on ne saurait contenter tous les goûts. N’ai-je pas eu quelques disputes avec les femmes pour lui avoir laissé des boucles d’oreilles?
Jean Sbogar n’avait pas les cheveux de ce blond doré qui prête une beauté pittoresque de plus aux têtes gracieuses du Nord et de l’Occident. Ils tiraient à peu près sur le rouge cuivre, couleur fort estimée au nord de l’Italie, mais qui n’est pas de mise à Paris, et dont j’aurais d’autant plus de peine à faire comprendre le charme, que la seule comparaison qui me soit venue est un sacrifice aux conventions du langage. Elle n’exprime pas leur nuance qui variait aux jeux de la lumière de tous les reflets de dix métaux confondus dans la fournaise, depuis le moment où ils en débordent en flamboyant, jusqu’au moment où ils noircissent refroidis. On pourrait cependant se faire une idée du caprice des couleurs de leurs touffes épaisses et flottantes quand on a vu l’éruption d’un volcan du commencement à la fin. Par une singulière bizarrerie de la nature, sa moustache et sa barbe qu’il portait longue au cachot étaient d’un noir d’acier bruni.
L’habitude du cheval avait arqué remarquablement les jambes de Jean Sbogar, mais son buste était si large, surtout aux épaules, qu’on ne s’étonnait pas que ses supports eussent fléchi sous le poids. Son cou paraissait au contraire extrêmement grêle vers le bas, peut-être à cause de sa longueur. Il plaisantait avec une gaieté horrible sur cet avantage de sa conformation, et cet effrayant badinage était tel que j’aime mieux le laisser deviner que de l’écrire.
Le signalement n’avait pas pu oublier la main blanche, délicate et féminine de Jean Sbogar, qui contrastait, à la vérité, d’une manière extraordinaire avec le reste de ses formes sveltes, mais robustes et presque athlétiques. Je n’en ai point vu de plus jolie; on aurait jugé à la regarder qu’elle était tout au plus capable de supporter les quatorze joyaux qui la paraient le jour de son arrestation, qui furent estimés quatre-vingt mille francs, et qui, révérence gardée pour le bijoutier expert, en valaient probablement davantage. On ne se serait pas douté, si on l’avait vue sortir de la manche d’un domino de Venise, qu’elle fût capable de soutenir une épée et, bien moins encore, de la manier avec dextérité à la tête d’un escadron; elle aurait cependant émietté, si elle en avait pris la peine, des barreaux, des verrous, des grilles, des portes de fer.
Il manquerait quelque chose au portrait de Jean Sbogar si je n’en esquissais le grand trait moral: c’était une sorte de morgue royale qui se manifestait dans toute sa personne, dans son port, dans ses attitudes, dans son regard souverain, dans son dédaigneux sourire, dans sa parole haute, brusque et impérative, mais surtout dans le pli rude et menaçant qu’il roulait, creusait en sillons, brisait en angles aigus, croisait, pour ainsi dire, en éclairs entre ses sourcils à la plus légère contradiction. Cette manifestation farouche d’une volonté despotique m’aurait fait horreur du haut d’un trône; mais je ne saurais exprimer combien je la trouvai sublime sur la paille du condamné, entre les guichetiers soumis qui l’entouraient comme des chambellans, et qui recevaient comme des grâces les ordres de l’infortuné que la justice venait de donner au bourreau.
Une nuit, les portes de la prison furent ouvertes par un événement de force majeure, tout à fait étranger à Jean Sbogar et à sa troupe, et que je raconterai peut-être ailleurs si l’occasion s’en présente, ou si l’on ne s’ennuie de m’entendre conter. Tous les prisonniers s’enfuirent; le concierge disparut; ses employés se dispersèrent. Au lever du soleil toutes les issues étaient libres. Jean Sbogar sortit le dernier, mit en sûreté une vieille femme que l’arrêt avait frappée avec lui, et que le système de l’accusation présentait comme sa mère, alla chercher son cheval à une auberge du faubourg de Cracaw où il l’avait laissé, lui fit donner l’avoine, prit la route d’Istrie, et coucha le soir à Adelsberg; deux jours après, il fut enveloppé dans l’antique masure de Duino, et le reste se passa ainsi que je l’ai dit, ou à peu près, car je ne pensais pas que le roman fût tenu à l’exactitude de la gazette, et quiconque s’entend à ce genre de composition ne s’étonnera point que j’ai supprimé l’épisode surabondant de Laybach, malgré sa péripétie, pour arriver plus vite au dénouement de Mantoue. Là mourut Jean Sbogar sur l’échafaud qui avait bu, dit-on, en six mois, le sang d’un millier de ses compagnons, chose difficile à croire et que je ne garantis pas. A Mantoue, jamais charpentiers ni taillandiers n’avaient failli à l’appel de l’autorité, quand il s’agissait des préparatifs d’un supplice. L’instrument officiel de l’assassinat juridique s’y était conservé par tradition, de temps immémorial, comme dans la plus grande partie de la péninsule italique, ce qui est suffisamment prouvé aux amateurs des monuments et des humanités du moyen âge, par une des admirables estampes dont Bonasone enrichit à Bologne en 1555 les fastidieux emblèmes du noble Achille Bocchius, et que les bibliomanes recherchent peu dans les exemplaires retouchés en 1574 par Augustin Carrache. La perfectibilité aura beau dire et beau faire; la guillotine n’est pas de son invention.
Les détails dans lesquels je viens d’entrer ne sont pas entièrement inconnus partout. M. Percival Gordon, qui a pris la peine de traduire Jean Sbogar en anglais, sur la première édition, déclare dans sa préface de 1820 que Jean Sbogar est un personnage historique, dont la renommée aventureuse remplit encore les États vénitiens. Ce n’est du moins pas en Angleterre qu’on m’a imputé l’imitation subreptice d’un poème anglais qui n’y manque pas de popularité, et cela me console.
Je n’ai plus qu’à parler de ce qui distinguera cette édition des précédentes, et c’est plutôt l’affaire du libraire que la mienne. Les corrections seront assez nombreuses; elles seraient innombrables si j’avais le courage difficile de relire attentivement ce que j’ai écrit il y a vingt ans. On concevra sans peine qu’il y a beaucoup de fautes à laisser dans un livre qu’on n’est pas le maître de détruire tout d’une pièce. Le ciel m’est témoin que c’est là le seul avantage que me fassent regretter aujourd’hui les mauvaises chances de ma fortune, emportée dans un naufrage plus grand et plus mémorable que le mien. Plectuntur achivi.
Les Tablettes sont augmentées de plusieurs pages que mes amis avaient supprimées sur le premier manuscrit, dans quelques accès de prudence politique dont le motif m’échappe totalement, car je ne les trouve pas plus insensées et pas plus furieuses que les autres. On sait ce que j’en pense, et pourquoi je les donne.
Ce qui résultera de plus essentiel de ces longues et ennuyeuses élucubrations, c’est que Jean Sbogar n’est ni de Zchocke, ni de Byron, ni de Benjamin Constant, ni de Mme de Krudener; c’est qu’il est de moi; et cela était fort essentiel à dire pour l’honneur de Mme de Krudener, de Benjamin Constant, de Byron et de Zchocke.
CHARLES NODIER.

Jean Sbogar

I
Hélas! qu’est-ce que cette vie où ne manquent jamais les afflictions et les misères, où tout est plein de pièges et d’ennemis! car le calice de la douleur n’est pas plutôt épuisé qu’il se remplit de nouveau; et un ennemi n’est pas plutôt vaincu qu’il s’en présente d’autres pour combattre à sa place.
IMITATION DE J.-C.
Un peu plus loin que le port de Trieste, en s’avançant sur les grèves de la mer, du côté de la baie verdoyante de Pirano, on trouve un petit ermitage, depuis longtemps abandonné, qui était autrefois sous l’invocation de saint André, et qui en a conservé le nom. Le rivage, qui va toujours en se rétrécissant vers cet endroit, où il semble se terminer entre le pied de la montagne et les flots de l’Adriatique, semble gagner en beauté à mesure qu’il perd en étendue; un bosquet presque impénétrable de figuiers et de vignes sauvages, dont les fraîches vapeurs du golfe entretiennent le feuillage dans un état perpétuel de verdure et de jeunesse, entoure de toutes parts cette maison de recueillement et de mystère. Quand le crépuscule vient de s’éteindre, et que la face de la mer, légèrement ridée par le souffle serein de la nuit, commence à balancer l’image tremblante des étoiles, il est impossible d’exprimer tout ce qu’il y a d’enchantements dans le silence et le repos de cette solitude. A peine y distingue-t-on, à cause de sa continuité qui le rend semblable à un soupir éternel, le bruit doux des eaux qui meurent sur le sable: rarement une torche qui parcourt l’horizon avec la nacelle invisible du pêcheur jette sur les flots un sillon de lumière qui s’étend ou diminue selon l’agitation de la mer; elle disparaît bientôt derrière un banc de sable, et tout rentre dans l’obscurité. En ce beau lieu, les sens, tout à fait inoccupés, ne troublent d’aucune distraction les pensées de l’âme, elle y prend librement possession de l’espace et du temps, comme s’ils avaient déjà cessé de se renfermer pour elle dans les limites étroites de la vie; et l’homme, dont le cœur plein d’orages ne s’ouvrait plus qu’à des sentiments tumultueux et violents, a compris quelquefois le bonheur d’un calme profond, que rien ne menace, que rien n’altère, en s’arrêtant à l’ermitage de Saint-André.
Près de là s’élevait, en 1808, un château d’une architecture simple, mais élégante, qui a disparu dans les dernières guerres. Les habitants l’appelaient la casa Monteleone, du non italianisé d’un émigré français, qui y était mort depuis peu, laissant une fortune immense qu’il avait acquise dans le commerce. Ses deux filles l’habitaient encore. M. Alberti, simple négociant, son gendre et son associé, avait été enlevé par la peste à Salonique. Peu de mois après, M. de Montlyon perdit sa femme, mère de sa seconde fille. Mme Alberti était d’un autre mariage. Naturellement porté à la tristesse, il s’y était abandonné sans réserve depuis ce dernier malheur. Une sombre mélancolie le consumait lentement entre ses deux enfants, dont les caresses même ne pouvaient le distraire. Ce qui lui restait de son bonheur ne faisait que lui rappeler amèrement ce qu’il en avait perdu. Le sourire ne parut renaître sur ses lèvres qu’aux approches de la mort. Quand il sentit que son cœur allait se glacer, son front chargé d’ennuis s’éclaircit un moment; il saisit les mains de ses filles, les porta sur ses lèvres, prononça le nom de Lucile et d’Antonia, et il expira.
Mme Alberti avait trente-deux ans. C’était une femme sensible, mais d’une sensibilité douce et un peu grave, qui n’était pas susceptible d’éclats et de transports. Elle avait beaucoup souffert, et aucune des impressions pénibles de sa vie n’était entièrement effacée de son âme; mais elle conservait ses souvenirs, sans les nourrir à dessein. Elle ne se faisait point une occupation de sa douleur, et elle ne repoussait pas les sentiments qui rattachent par quelques liens ceux dont les liens les plus chers ont été brisés. Elle ne se piquait pas du courage de la résignation; elle en avait l’instinct. Une imagination d’ailleurs très mobile, et facile à s’égarer sur une foule d’objets divers, la rendait plus propre à recevoir des distractions, et même à en chercher. Longtemps fille unique et seul objet des soins de sa famille, elle avait eu une éducation brillante; mais l’habitude de céder aux événements sans résistance, ayant rendu le plus souvent inutile l’usage de son jugement, sa manière d’apprécier les choses tenait moins du raisonnement que de l’imagination. Personne n’était moins exalté, et cependant personne n’était plus romanesque, mais c’était à défaut de connaître le monde. Enfin, le passé avait été si sévère pour elle, qu’elle ne pouvait plus aspirer à un état très heureux; mais son organisation la défendait également d’un malheur absolu. Quand elle eut perdu son père, elle regarda Antonia comme sa fille. Elle n’avait point d’enfants, et Antonia venait d’atteindre à sa dix-septième année. Madame Alberti se promit de veiller à son bonheur: ce fut sa première pensée, et cette pensée adoucit l’amertume des autres. Madame Alberti n’aurait jamais pu comprendre le dégoût de la vie, tant qu’elle sentait la possibilité d’être utile et de se faire encore aimer.
La mère d’Antonia avait succombé à une maladie de poitrine: Antonia ne paraissait pas atteinte de cette affection, souvent héréditaire; mais elle semblait n’avoir puisé, dans un sein déjà habité par la mort, qu’une existence fragile et imparfaite. Elle était grande cependant, et aussi développée qu’on l’est ordinairement à son âge: seulement il y avait dans sa taille élancée et svelte un abandon qui annonçait la faiblesse; sa tête, d’une expression gracieuse et pleine de charmes, un peu penchée sur son épaule; ses cheveux, d’un blond clair, rattachés avec négligence; son teint d’une blancheur éclatante, à peine animé d’une légère nuance de l’incarnat le plus doux; son regard un peu voilé, qu’un défaut naturel de l’organe rendait timide et inquiet, et qui devenait d’un vague triste en cherchant les objets éloignés, tout en elle donnait l’idée d’un état habituel de langueur et de souffrance. Elle ne souffrait point; elle vivait imparfaitement et comme avec une espèce d’effort. Accoutumée dès l’enfance aux plus vives émotions, cet apprentissage douloureux n’avait point émoussé sa sensibilité, et ne l’avait pas rendue moins accessible aux émotions moins profondes; elle les subissait toutes, au contraire, avec la même force. Il semblait que son cœur n’avait qu’une manière de sentir, parce qu’il n’avait encore qu’un sentiment, et que tout ce qu’il éprouvait lui rappelait les mêmes douleurs, la perte de sa mère et de son père: aussi la moindre circonstance réveillait en elle cette funeste faculté de s’associer aux peines des autres. Tout ce qui pouvait permettre à son imagination cette liaison d’idées lui arrachait des larmes ou la frappait d’un frémissement subit. Ce tremblement était si fréquent, que les médecins l’avaient regardé comme une maladie. Antonia, qui savait qu’il cessait d’être avec sa cause, ne partageait pas leur inquiétude; mais elle avait conclu, de bonne heure, de cette circonstance et de quelques autres, qu’il y avait quelque chose de particulier dans son organisation. De conséquences en conséquences elle vint à penser qu’elle était, jusqu’à un certain point, disgraciée de la nature. Cette persuasion augmenta sa timidité et surtout son penchant pour la solitude, au point d’alarmer madame Alberti, qui s’alarmait aisément, comme tous ceux qui aiment.
Leur promenade ordinaire était sur les bords du golfe, jusqu’aux premiers palais qui annoncent l’entrée de Trieste. De là les yeux s’étendent sur la mer, et de distance en distance, sur quelques points plus ou moins rapprochés qui échappaient à la vue d’Antonia, mais que madame Alberti lui avait rendus en quelque sorte présents à force de les lui décrire. Il n’y avait pas de jours qu’elle ne l’entretint des grands souvenirs qui peuplent cette contrée poétique, des Argonautes qui l’avaient visité, de Japix qui avait donné son nom à ses habitants, de Diomède et d’Anténor qui leur avaient donné des lois.
« En faisant le tour de l’horizon, et après avoir parcouru cette ligne lointaine d’un bleu foncé, qui se détache de l’azur plus clair du ciel, peux-tu distinguer, — lui disait-elle, — une tour dont le sommet réfléchit les rayons du soleil? C’est celle de la puissante Aguilée, une des anciennes reines du monde. Il en reste à peine quelques ruines. Non loin de là coule un fleuve que mon père m’a montré dans mon enfance, le Timave, qui a été chanté par Virgile. Cette chaîne de montagnes, qui couronne Trieste, s’élève presque à pic au-dessus de ses murailles, et se développe à notre droite, depuis le hameau d’Opschina, sur une étendue incalculable, sert d’asile à une foule de peuples célèbres dans l’histoire ou intéressants par leurs mœurs. Là, vivent ces braves Tyroliens dont tu aimas toujours le génie agreste, le courage et la loyauté; ici, ces aimables paysans du Frioul, dont les danses pastorales et les chansons joyeuses sont devenues européennes. En revenant vers nous, tu dois remarquer un peu plus haut que les derniers mâts du port, au-dessus des toits du Lazaret, une partie de la montagne, qui est infiniment plus obscure que les autres, qui les domine de beaucoup, et dont l’aspect gigantesque et ténébreux inspire le respect et la terreur; c’est le cap de Duino. Le château qui en occupe le faite, et dont je vois d’ici les créneaux, passe pour avoir été construit du temps d’une ancienne invasion des barbares: le peuple l’appelle encore le palais d’Attila. Pendant les guerres civiles d’Italie, Dante, proscrit de Florence, y chercha un asile. On prétend que ce séjour sinistre lui inspira le plan de son poème, et que c’est là qu’il entreprit de peindre l’enfer. Depuis, il a été habité tour à tour par des chefs de parti et par des voleurs. Dans ce siècle où tout se décolore, je crains qu’il ne soit tombé en partage à quelque châtelain paisible, qui aura dépeuplé de démons ses tours formidables pour y faire nicher des colombes. »
Tel était le plus souvent le sujet des entretiens de madame Alberti avec sa sœur, à qui elle cherchait à inspirer peu à peu le désir de voir des objets nouveaux, dans l’espérance de produire sur ses idées habituelles une diversion favorable; mais le caractère d’Antonia n’avait pas assez de ténacité pour suivre longtemps l’impulsion d’un désir curieux. Elle était trop faible, et se défiait trop d’elle-même pour oser concevoir une volonté hors de son état, et, comme son abattement lui paraissait naturel, elle ne pensait pas à en sortir. Il fallait autre chose qu’un simple motif de curiosité pour l’y déterminer. Le tombeau de ses parents était tout ce qu’elle connaissait du monde, et elle ne supposait pas qu’il y eût quelque chose à chercher au delà.
« Mais la Bretagne, — lui disait madame Alberti, — la Bretagne est ta patrie.
— Ce n’est pas là qu’ils sont morts, — répondait Antonia, en l’embrassant, — et leur souvenir n’y habite pas. »


II
Ce sont des hommes redoutables que le désir de voir du sang tient éveillés pendant les plus longues nuits d’hiver, et qui égorgeraient une jeune mariée pour avoir son collier de perles.
CONDOLA.
L’Istrie, successivement occupée et abandonnée par des armées de différentes nations, jouissait d’un de ces moments de liberté orageuse qu’un peuple faible goûte entre deux conquêtes. Les lois n’avaient pas encore repris leur force, et la justice suspendue semblait respecter jusqu’à des crimes qu’une révolution pouvait rendre heureux. Dans les grandes anxiétés politiques, il y a une sorte de sécurité attachée à la bannière des scélérats; elle peut devenir celle de l’État et du monde, et les hommes mêmes qui se croient vertueux la respectent par prudence. La multiplicité des troupes irrégulières, levées au nom de l’indépendance nationale et presque à l’insu des rois, avait familiarisé les citoyens avec ces bandes armées qui descendaient à tout moment des montagnes, et qui se répandaient de là sur tous les bords du golfe. Presque toutes étaient animées des sentiments les plus généreux, conduites par le dévoûment le plus pur; mais par derrière elles se formait du rebut de ces hommes violents, pour qui les désordres de la politique ne sont qu’un prétexte, une ligue redoutable à tous les gouvernements et désavouée de tous. Ennemie décidée des forces sociales, elle tendait ouvertement à la destruction de toutes les institutions établies. Elle proclamait la liberté et le bonheur, mais elle marchait accompagnée de l’incendie, du pillage et de l’assassinat. Dix villages fumants attestaient déjà les horribles progrès des Frères du bien commun. C’est ainsi que s’était nommée d’abord, avant de se mettre au-dessus de toutes les convenances et de violer toutes les lois, la troupe sanguinaire de Jean Sbogar.
Les brigands avaient paru à Santa-Croce, à Opschina, à Materia; on assurait qu’ils occupaient même le château de Duino, et que c’était du pied de ce promontoire qu’ils se jetaient, à la faveur de la nuit, comme des loups affamés, sur tous les rivages du golfe, où ils portaient la désolation et la terreur. Les peuples épouvantés se précipitèrent bientôt sur Trieste. La casa Monteleone surtout était loin d’être un asile sûr. Un bruit s’était répandu qu’on avait vu Jean Sbogar lui-même errer, au milieu des ténèbres, sous les murailles du château. La renommée lui donnait des formes colossales et terribles. On prétendait que des bataillons effrayés avaient reculé à son seul aspect. Aussi n’était-ce point un simple paysan d’Istrie ou de Croatie, comme la plupart des aventuriers qui l’accompagnaient. Le vulgaire le faisait petit-fils du fameux brigand Sociviska, et les gens du monde disaient qu’il descendait de Scanderberg, le Pyrrhus des Illyriens modernes. Les hommes simples, qui sont toujours amoureux de merveilles, ornaient son histoire des épisodes les plus singuliers et les plus divers; mais on s’accordait à avouer qu’il était intrépide et impitoyable. En peu de temps, son nom avait acquis le crédit d’une tradition des temps reculés, et dans le langage figuré de ce peuple, chez qui toutes les idées de grandeur et de puissance se réunissent dans celle d’un âge avancé, on l’appelait le vieux Sbogar, quoique personne ne sût quel nombre d’années avait passé sur sa tête, et qu’aucun de ses compagnons, tombé entre les mains de la justice, n’eût pu donner sur lui le moindre renseignement.
Madame Alberti, qu’une imagination facile à ébranler disposait à accueillir les idées extraordinaires, et qui s’était occupée de Jean Sbogar depuis le moment où le nom de cet homme avait frappé ses oreilles pour la première fois, ne tarda pas à sentir la nécessité de quitter la casa Monteleone pour Trieste; mais elle cacha ses motifs à Antonia, dont elle redoutait la sensibilité. Celle-ci avait entendu parler aussi des Frères du bien commun et de leur capitaine; elle avait pleuré sur des crimes dont ils se rendaient coupables, quand le récit lui en était parvenu; mais cette impression laissait peu de traces dans son esprit, parce qu’elle comprenait mal les méchants: il semblait qu’elle évitât de penser à eux, pour n’être pas forcée de les haïr. Ce sentiment passait la mesure de ses forces.
La position de Trieste a quelque chose de mélancolique qui serrerait le cœur, si l’imagination n’était pas distraite par la magnificence des plus belles constructions, par la richesse des plus riantes cultures. C’était le revers d’un rocher aride, embrassé par la mer; mais les efforts de l’homme y ont fait naître les dons les plus précieux de la nature. Pressé entre la mer immense et des hauteurs inaccessibles, il offrait l’image d’une prison; l’art, vainqueur du sol, en a fait un séjour délicieux. Ses bâtiments, qui s’étendent en amphithéâtre depuis le port jusqu’au tiers de l’élévation de la montagne, et au delà desquels se développent, de degrés en degrés, des vergers d’une grâce inexprimable, de jolis bois de châtaigniers, des buissons de figuiers, de grenadiers, de myrtes, de jasmins, qui embaument l’air, et au-dessus de tout cela la cime austère des Alpes illyriennes, rappellent aux voyageurs qui traversent le golfe l’ingénieuse invention du chapiteau corinthien: c’est une corbeille de bouquets, frais comme le printemps, qui repose sous un rocher. Dans cette solitude ravissante, mais bornée, on n’a rien négligé pour multiplier les sensations agréables. La nature a donné à Trieste une petite forêt de chênes verts, qui est devenue un lieu de délices: on l’appelle, dans le langage du pays, le Farnedo, ou le Bosquet. Jamais ces divinités champêtres, dont les heureux rivages de l’Adriatique sont la terre favorite, n’ont prodigué, dans un espace de peu d’étendue, plus de beautés faites pour séduire. Le Bosquet joint souvent même à tous ses charmes celui de la solitude; car l’habitant de Trieste, occupé de spéculations lointaines, a besoin d’un point de vue vaste et indéfini comme l’espérance. Debout sur l’extrémité d’un cap, et sa lunette fixée sur l’horizon, son plaisir est de chercher une voile éloignée, et depuis le Farnedo on n’aperçoit pas la mer. Madame Alberti y conduisait souvent son Antonia, parce que là, seulement, elle trouvait le tableau d’un monde étranger à celui où sa pupille avait vécu jusqu’alors, et capable d’exciter dans sa jeune imagination le désir des sensations nouvelles. Pour une âme vive, le Farnedo est à mille lieues des villes; et madame Alberti cherchait à développer en Antonia cet instinct de l’immensité qui atténue les impressions locales, et qui les rend moins durables et moins dangereuses. Elle avait déjà assez d’expérience de la vie pour savoir qu’être heureux ce n’est que se distraire.
La fête du Bosquet des chênes avait d’ailleurs le charme le plus piquant pour madame Alberti. Élevée comme un homme dont on veut faire un homme instruit, elle connaissait les poètes, et avait rêvé souvent ces danses d’Arcadie et de Sicile, qui ont tant d’agréments dans leurs vers. Elle se les rappelait, au costume près, en voyant le berger istrien dans son habit flottant et léger, chargé de nœuds et de rubans, sous son large chapeau couronné de bouquets de fleurs, soulever en passant et remettre sur le gazon la jeune fille qui lui échappe, la tête voilée, sans avoir été reconnue, et qui se perd, dans un autre groupe, au milieu de ses compagnes, semblables entre elles. Souvent une voix s’élève tout à coup parmi les danseurs, celle d’un aventurier des Apennins, qui chante quelques strophes de l’Arioste ou du Tasse: c’est la mort d’Isabelle ou celle de Sophronie; et chez cette nation qui jouit de toutes ses émotions, et qui est fière de toutes ses erreurs, les illusions d’un poète sont des autorités qui demandent des larmes. Un jour, comme Antonia pénétrait à côté de sa sœur au milieu d’une de ces assemblées, elle fut arrêtée par le son d’un instrument quelle ne connaissait point: elle s’approcha et vit un vieillard qui promenait régulièrement sur une espèce de guitare, garnie d’une seule corde de crin, un archet grossier, et qui en tirait un son rauque et monotone, mais très bien assorti à sa voix grave et cadencée. Il chantait, en vers esclavons, l’infortune des pauvres Dalmates, que la misère exilait de leur pays; il improvisait des plaintes sur l’abandon de la terre natale, sur les beautés des douces campagnes de l’heureuse Macarsca, de l’antique Trao, de Curzole aux noirs ombrages; de Cherso et d’Ossero, où Médée dispersa les membres déchirés d’Absyrthe; de la belle Épidaure, toute couverte de lauriers roses; et de Salone, que Dioclétien préférait à l’empire du monde. A sa voix, les spectateurs d’abord émus, puis attendris et transportés, se pressaient en sanglotant; car dans l’organisation tendre et mobile de l’Istrien, toutes les sympathies deviennent des émotions personnelles, et tous les sentiments des passions. Quelques-uns poussaient des cris aigus, d’autres ramenaient contre eux leurs femmes et leurs enfants; il y en avait qui embrassaient le sable et qui le broyaient entre leurs dents, comme si on avait voulu les arracher aussi à leur patrie. Antonia surprise s’avançait lentement vers le vieillard, et en le regardant de plus près, elle s’aperçut qu’il était aveugle comme Homère. Elle chercha sa main pour y déposer une pièce d’argent percée, parce qu’elle savait que ce don était précieux aux pauvres Morlaques, qui en ornent la chevelure de leurs filles. Le vieux poète la saisit par le bras et sourit, parce qu’il s’aperçut que c’était une jeune femme. Alors, changeant sur-le-champ de mode et de sujet, il se mit à célébrer les douceurs de l’Amour et les grâces de la jeunesse. Il ne s’accompagnait plus de la guzla, mais il accentuait ses vers avec bien plus de véhémence, et rassemblait tout ce qu’il avait de forces, comme un homme dont la raison est dérangée par l’ivresse ou par une passion violente; il frappait la terre de ses pieds, en ramenant vivement vers lui Antonia, presque épouvantée:
« Fleuris, fleuris, — s’écriait-il, — dans les bosquets parfumés de Pirano, et parmi les raisins de Trieste qui sentent la rose! Le jasmin lui-même, qui est l’ornement de nos buissons, périt et livre sa petite fleur aux airs, avant qu’elle se soit ouverte,dans les plaines empoisonnées de Narente. C’est ainsi que tu sécherais, si tu croissais, jeune plante, dans les forêts qui sont soumises à la domination de Jean Sbogar. »


III
Les collines entendent le son de cette voix terrible, leurs noirs rochers et leurs bosquets en frémissent. Avertis par les songes du danger, le peuple court à travers les bruyères et allume les signaux d’alarme.
OSSIAN.
Antonia retourna lentement vers la ville, appuyée sur sa sœur, mais silencieuse et pensive. Le nom du brigand taisait naître pour la première fois dans son cœur un sentiment de crainte pour elle-même et une vague inquiétude de son avenir. Elle avait pensé au sort des malheureux qui tombaient dans ses mains, sans supposer jamais que cette destinée pût devenir la sienne, et le langage comme inspiré du vieil improvisateur morlaque l’avait frappée de terreur, en lui faisant comprendre la possibilité de cette épouvantable infortune, parmi les divers accidents dont la vie est menacée. Cette idée était cependant si dénuée de raison, ce danger si éloigné de toute vraisemblance, qu’Antonia, qui n’avait point de secrets pour madame Alberti, n’osa lui confier le sujet de son trouble. Elle se rapprochait d’elle, se pressait contre elle avec un frisson que le progrès de la nuit, le silence de la solitude, le murmure plus effrayant encore qui sortait de temps en temps du fond des bois, ne faisaient qu’augmenter. Inutilement madame Alberti cherchait à désoccuper sa pensée du sentiment qui paraissait la remplir; comme elle ignorait ce qui pouvait l’exciter, le hasard lui fit choisir le motif de conversation le plus propre à l’entretenir.
« Quelle funeste renommée que celle de Jean Sbogar! — dit-elle; — combien il est douloureux de fixer l’attention des hommes à ce prix!
— Et qui sait cependant, — reprit Antonia, — si ce n’est pas le désir insensé de fixer leur attention, qui a produit tant d’égarements et tant de crimes? Au reste, — ajouta-t-elle, dans la secrète intention peut-être de se rassurer elle-même, — il y a sans doute beaucoup d’exagération dans ce que l’on en raconte. Je suis portée à croire que nous calomnions un peu ces gens qu’on appelle des scélérats, et l’idée que j’ai de la bonté de Dieu ne se concilie pas bien avec la possibilité d’une dépravation si horrible.
— La bienveillance de ton cœur t’abuse, — répondit madame Alberti. — Il est vrai que le mal absolu répugne à la juste idée que nous nous faisons de l’extrême bonté du Créateur et de la perfection de ses ouvrages; mais il l’a cru certainement nécessaire à leur harmonie, puisqu’il l’a placé dans tout ce qui est sorti de ses mains à côté du bon et du beau. Pourquoi n’aurait-il pas jeté dans la société des âmes dévorantes et terribles, qui ne conçoivent que des pensées de mort, comme il a déchaîné dans les déserts ces tigres et ces panthères effroyables, qui boivent le sang des animaux sans jamais s’en désaltérer? Quoiqu’il fut le principe de tout bien, il a voulu permettre le mal dans l’ordre moral; mais n’a-t-il pas donné des formes hideuses à certaines espèces dans l’ordre physique, quoiqu’il soit le principe de toute beauté, et qu’il ait revêtu ses ouvrages de tant d’attraits quand il l’a voulu? N’as-tu pas remarqué qu’il se plaisait à attacher le sceau repoussant de la laideur la plus rebutante aux êtres malveillants et dangereux? Tu te souviens de cette espèce de vautour blanc comme la neige, qu’un des correspondants de mon père avait apporté de Malte? Sa forme n’a rien de désagréable; il n’y a rien de plus pur et de plus élégant que son plumage; quand on le voit par le dos sur une des pierres éparses des cimetières où il fait sa demeure, on désire de s’en approcher et de l’examiner en détail? s’il se retourne en sautillant sur ses jambes grêles, et qu’il arrête sur vous son œil plein d’un feu sanglant entouré d’une large pellicule cadavéreuse, comme d’un masque de spectre, vous tressaillez d’horreur et de dégoût. Sous les apparences les plus flatteuses, je me persuade qu’il en est de même de tous les méchants, et qu’on trouve en eux, au premier regard, le signe distinct de réprobation que Dieu leur a attaché en les créant pour le crime.
— D’après cela, — dit Antonia en affectant de sourire, — ton imagination ne prête pas des charmes bien séduisants au chef des Frères du bien commun; tu dois te faire une étrange idée de la beauté de Jean Sbogar. »
Madame Alberti, qui se présentait avec une facilité extrême les objets dont sa pensée était frappée, et qui s’était composé sur-le-champ l’idéal du plus féroce des bandits, allait répondre à sa sœur, quand le bruit d’un pas précipité se fit entendre derrière elles, au détour du chemin.
La nuit était tout à fait tombée, et tous les promeneurs étaient rentrés dans les bastides, dont l’amphithéâtre est semé d’espace en espace. Les deux sœurs s’arrêtèrent en tremblant, péniblement prévenues par les sombres images qui venaient de passer devant leurs yeux. Elles écoutaient, immobiles et la respiration suspendue. Une voix douce, mélodieuse, une de ces voix qui ont le privilège d’enchanter les soucis, de transporter l’âme dans une région plus calme, dans une vie plus parfaite, fit succéder à leur trouble une agréable émotion.
C’était un jeune homme; on pouvait en juger à la délicatesse et à la fraîcheur de son organe. Il était enveloppé d’un man- tenu court à la vénitienne, coiffé d’un chapeau retroussé à panache flottant, et il passait au-dessus du sentier, ou plutôt il volait de rocher en rocher, comme un fantôme de nuit, en répétant le refrain du vieil aveugle:
« Si jamais tu croissais, jeune plante, dans les forêts soumises à la domination de Jean Sbogar, du cruel Jean Sbogar. »
Parvenu à un roc plus élevé, que sa blancheur détachait du contour obscur de la montagne, il resta debout et interrompit brusquement son refrain; puis, après un moment de silence, il partit de l’endroit où il s’était arrêté un cri si sauvage, si douloureux, si formidable et si plaintif tout à la fois, qu’il ne semblait pas procéder d’une voix humaine; et au même instant, ce gémissement farouche, semblable à celui d’une hyène qui a perdu ses petits, se répéta sur vingt points différents de la forêt: ensuite l’inconnu disparut en reprenant sa romance.
Antonia ne fut entièrement rassurée qu’à l’entrée de la ville, et elle s’était souvent promis, en revenant, de ne plus quitter si tard le Farnedo. Cependant, en y réfléchissant depuis, elle condamnait ses terreurs, et trouvait, à tout ce qui l’avait émue, des explications naturelles; mais sa faiblesse et sa timidité ne tardaient pas à l’emporter encore sur les efforts de sa raison. Sa sensibilité, à défaut d’exercice extérieur, s’attachait de plus en plus à des chimères effrayantes: elle se perdait dans un vague sans bornes, et il se composait en elle un sentiment inquiet du monde, que son isolement, sa défiance, son éloignement pour toutes les sociétés nombreuses rendaient de jour en jour plus irritable; quelquefois ce désordre d’idées, que produit la peur, allait jusqu’à une sorte d’égarement qui lui causait de la honte et de l’effroi. Madame Alberti l’avait remarqué avec une extrême douleur; mais, fidèle à son système de distraction, elle se promettait toujours de fournir assez de diversion à son esprit, jusqu’à ce qu’une affection heureuse et légitime vint en donner à son cœur. C’était la dernière, c’était aussi la plus agréable et la plus spécieuse de ses espérances. Il ne faut en effet désespérer de rien pour ceux qui n’ont pas aimé: leur existence a un complément à recevoir, et un complément qui fait souvent la destinée de tout le reste de la vie.


IV
Lors apparoissent figures étranges, improuvues et portenteuses; et ne sçauriez dire que ce fust hommes ou démons, ny que telle phrénésie fust effet de veille dormante ou de sommeil esveillé.
DE LANCRY.
Les promenades du Farnedo n’avaient pas discontinué; seulement madame Alberti avait soin de les commencer de bonne heure, et de rentrer dans Trieste avant le déclin du jour. La saison était ardente, et l’ombrage des chênes entretenait à peine assez de fraîcheur pour tempérer les ardeurs du soleil, quand le vent d’Afrique soufflait sur le golfe. Des nuages énormes d’un jaune terne, et cependant éblouissant, s’amassent dans une partie du ciel, roulent et tombent de leurs sommets gigantesques, comme des avalanches de feu, s’étendent, s’aplanissent et se fixent. Un bruit sourd les accompagne et cesse quand ils s’arrêtent: alors la nature entière reste enchaînée de terreur, comme un animal menacé de sa destruction, qui prend l’aspect de la mort pour lui échapper. Il n’y a pas une feuille qui frémisse, pas un insecte qui bruisse sous l’herbe immobile. Si l’on tourne les yeux vers l’endroit où doit être le soleil, on voit flotter dans une colonne oblique d’atomes lumineux la poussière impalpable que le sirocco a enlevée au désert, et dont on reconnaît l’origine à sa nuance d’un rouge de brique. Nul mouvement d’ailleurs qui se fasse apercevoir, si ce n’est celui du milan qui décrit, au haut du firmament, son vol circulaire, en marquant de loin, dans le sable, sa proie accablée sous le poids de cette atmosphère redoutable. Nulle voix qui se fasse entendre, si ce n’est le cri aigu et plaintif des animaux carnassiers, qui, remplis d’un instinct féroce, et se croyant au dernier jour du monde, viennent réclamer les débris des êtres créés qui leur ont été promis. L’homme lui-même, malgré sa puissance morale, cède à cette puissance contre laquelle il n’a jamais essayé ses facultés. Son noble front se penche vers la terre, ses membres faiblissent et se dérobent sous lui; sans courage et sans ressort, il tombe et attend, dans une langueur invincible, qu’un air plus doux le ranime, rende le mouvement à ses esprits, la chaleur à son sang, et la vie à la nature.
Mme Alberti se reposait souvent avec Antonia, sous un groupe d’arbres, dans un joli endroit d’où l’on découvre une partie de Trieste, jusqu’à l’église des Grecs, et où la terre est revêtue d’un gazon court et frais qui invite au sommeil. Antonia, dont les organes délicats ne résistaient pas à l’impression du sirocco, s’était endormie, et sa sœur se promenait à quelques pas, en lui faisant une guirlande de petites véroniques bleues, à la manière des filles d’Istrie, qui les tressent avec beaucoup d’art. Comme il lui en manquait quelques-unes pour la compléter, elle avait marché en divers sens hors de l’enceinte où Antonia reposait, et quand elle s’était aperçue qu’elle en était sortie, les efforts qu’elle avait faits pour la retrouver l’en avaient éloignée davantage. D’abord elle s’était amusée de son erreur, comme d’un accident sans conséquence, puis elle s’était un peu inquiétée; et son inquiétude, qui rendait sa démarche plus précipitée, la rendait aussi plus incertaine. Enfin, l’inquiétude avait fait place à un sentiment plus pénible, mais qui devait céder à la réflexion. Il y avait un moyen sûr de retrouver Antonia: c’était de l’appeler avec force; mais un cri aurait troublé son repos, et non pas sans danger pour cette organisation vive et sensible, que la moindre émotion inattendue offensait toujours. Quoi de plus naturel que de penser, au contraire, qu’Antonia, réveillée, appellerait sa sœur, avant de s’être effrayée de son absence! A cette idée, Mme Alberti, rassurée, s’assit et continua sa guirlande.
Pendant ce temps-là, Antonia s’était réveillée en effet. Un bruit léger qui se faisait entendre en face d’elle, dans le feuillage, avait interrompu son sommeil, et sa paupière s’était à demi soulevée sous celui de ses bras qui enveloppait sa tête. A travers les boucles de ses cheveux, qui couvraient une partie de son visage, elle avait aperçu, mais d’une manière que la faiblesse de sa vue rendait plus vague et plus alarmante, deux hommes qui la regardaient attentivement. L’un d’eux, comme voilé d’un large panache qui retombait sur sa figure, s’appuyait sur l’autre, qui était agenouillé à ses pieds, les jambes croisées sous lui, dans l’attitude des Ragusains en repos. Antonia, saisie de crainte, referma les yeux et retint sa respiration, pour ne pas laisser reconnaître l’agitation qu’elle éprouvait, au mouvement de son sein.
« La voilà, — dit un de ces inconnus, — voilà la fille de la casa Monteleone, qui a fixé le sort de ma vie.
— Maître, — lui répondit l’autre, — vous en disiez autant de la fille du bey des montagnes, à qui nous avons tué tant de monde, et de l’esclave favorite de ce chien de Turc, qui nous a fait payer si cher la forteresse de Czetim. Par saint Nicolas, si nous avions voulu en faire autant pour réduire la Valachie, vous seriez maintenant hospodar, et nous n’aurions pas besoin...
— Tais-toi, Ziska, — reprit celui qui avait parlé le premier, — tes ridicules exclamations la tireront de son sommeil, et je serai privé du bonheur de la voir, dont je ne jouirai peut-être plus. Prends garde d’agiter l’air qui circule autour d’elle, car je te punirais jusque sur ton vieux père, qui pleure si amèrement de t’avoir enfanté. Tu ris, Ziska... Conviens cependant que mon Antonia est belle...
— Pas mal, — dit Ziska, — mais pas assez pour efféminer un cœur d’homme, et pour arrêter une troupe de braves dans une forêt de plaisance, où il n’y a pas de l’eau à boire. Maître, — continua-t-il en se relevant, — où voulez-vous que je porte cet enfant? »
Antonia trembla, et, malgré elle, son bras retomba sur son sein.
« Misérable! — reprit d’une voix sourde le maître de Ziska, — qui t’a demandé tes exécrables services? Sais-tu que cette fille est mon épouse devant Dieu, et que j’ai juré que jamais une main mortelle ne détacherait un seul fleuron de sa couronne de vierge, pas même la mienne, Ziska? Non, je n’aurai jamais un lit commun avec elle sur la terre... Que dis-je? ah! si je savais que mes lèvres profanassent un jour ces lèvres innocentes, qui ne se sont entr’ouvertes qu’aux chastes baisers d’un père, je les brûlerais avec un fer ardent. Notre jeunesse a été bercée dans des idées violentes et farouches; mais cette jeune fille est sacrée pour mon amour, et je veille à la conservation du moindre de ses cheveux... Mon âme s’attache à elle, plane sur elle, vois-tu, et la suit à travers cette courte vie, au milieu de toutes les embûches des hommes et de la destinée, sans qu’elle m’aperçoive un moment. C’est ma conquête de l’éternité; et puisque j’ai perdu mon existence, puisqu’il m’est défendu de la faire partager à une créature douce et noble comme celle-ci, je m’en empare pour tout l’avenir. Je jure, par le sommeil qu’elle goûte maintenant, que son dernier sommeil nous réunira, et qu’elle dormira près de moi jusqu’à ce que la terre se renouvelle. » Le trouble d’Antonia n’avait cessé de s’augmenter, mais il commençait à se mêler de curiosité et d’intérêt. Elle voulut regarder, sa vue trop faible la servit mal; elle souleva doucement sa tête, les inconnus s’éloignèrent. Elle se leva tout à fait, et fixa ses yeux sur l’endroit où elle les avait entendus; il n’en restait qu’un seul qui se glissait courbé sous les buissons: il était hideux.
Les inconnus avaient à peine disparu, que madame Alberti, avertie par quelque bruit, arriva au pied du chêne sous lequel Antonia s’était endormie. Elle écouta son récit sans y croire. Antonia lui avait donné trop de preuves de la faiblesse de sa raison, pour qu’elle soupçonnât autre chose qu’une vision ou l’illusion d’un songe dans ce qu’elle racontait; mais comme cette idée même lui inspirait un attendrissement remarquable, sa sœur se trompa sur la nature de son émotion; elle attribua à la compassion qu’excite un grand péril la pitié que fait naître un grand égarement d’esprit. Elle se livra avec abandon aux idées qu’elle avait conçues, et cette préoccupation habituelle prit, autant qu’elle pouvait le prendre, le caractère d’une manie. « Eh quoi! pauvre infortunée, — s’écria enfin madame Alberti. — de qui te persuades-tu que tu sois aimée? D’un des lieutenants de Jean Sbogar, Dieu me pardonne !

— De Jean Sbogar, — reprit Antonia en reculant, comme si elle avait marché sur une vipère... — Cela est probable! »
Il était impossible, d’après cela, de retourner au Farnedo. Antonia ne sortait presque point de la maison; seulement quand son esprit plus calme n’avait pas été troublé par quelques-unes de ces terreurs dont l’objet passait pour imaginaire, elle allait, seule, respirer sur le port la brise fraîche du soir. Quelquefois elle s’arrêtait sous les murs du palais Saint-Charles, et elle cherchait à découvrir, de là, ce château de Duino, dont son père et sa sœur lui avaient parlé si souvent. Arrivé au môle qui s’en rapproche, elle s’avançait machinalement le long de la chaussée, jusqu’à l’endroit où elle se termine par un petit ouvrage élevé, revêtu, du côté de la mer, d’un banc étroit, qui ne peut recevoir commodément qu’une seule personne. Cette solitude, placée entre une ville habitée et la mer déserte, plaisait à son imagination et ne l’effrayait pas. Elle aimait à voir, après une journée nébuleuse, le flux sensible du golfe, quand sa face ardoisée se rompt tout à coup d’espace en espace, que les bancs écumeux se précipitent l’un sur l’autre vers le rivage, que la vague monte, blanchit et retombe sous la vague qui la suit, qui l’enveloppe et l’entraîne dans une vague plus éloignée; tandis que les goélands s’élèvent à perte de vue, redescendent en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d’une bergère échappé à sa main, effleurent l’eau, la soulèvent de l’aile, ou semblent courir à sa surface. Un soir qu’elle y avait demeuré plus longtemps que de coutume, retenue par le charme de la nuit, qui n’avait jamais été d’une sérénité plus pure et qu’éclairait une lune resplendissante, elle prenait plaisir à voir la lumière de cet astre paisible s’étendre du haut des montagnes en nappes argentées, lavées d’une légère teinte bleuâtre, et marier la terre, la mer et le ciel, inondés de sa clarté immobile. Le silence de la côte, interrompu seulement d’heure en heure par les signaux des gardes-marine, laissait entendre le frémissement de l’eau qui venait mourir devant Antonia, et le battement d’une petite barque attachée à l’extrémité du môle, que le flot repoussait à intervalles égaux contre le pied de la chaussée. Sa pensée, plongée dans un vague infini, comme l’élément qui s’offrait à ses yeux, avait perdu de vue le monde, quand une subite impression d’effroi la rendit à toutes ses alarmes. Cette sensation, rapide comme l’éclair, déterminée par une liaison inexplicable d’idées, c’était le souvenir de ce qui lui était arrivé dans sa dernière promenade au Farnedo, de l’incompréhensible apparition de cet homme qui s’était arrogé un pouvoir absolu sur sa vie. Tel est l’empire de l’imagination, qu’elle se représenta sur-le-champ cette scène, et qu’au bout d’un montent, tous ses sens, également trompés, se livrèrent à l’illusion la plus complète. Elle crut encore voir et entendre. Une vive lumière, partie de Duino, et suivie d’une explosion sourde, détruisit le prestige, mais l’impression subsistait. Le cœur d’Antonia battait avec violence; une sueur froide coulait sur son front; son regard inquiet cherchait à droite et à gauche un objet qu’elle craignait de voir; son oreille écoutait dans le silence, et s’impatientait de sa continuité désolante. Elle aurait voulu être distraite de cette terreur sans objet par une cause raisonnable de crainte. A force d’attention, elle crut remarquer qu’on parlait à demi-voix auprès d’elle: elle se leva et se rassit; ses jambes tremblaient. Les voix prirent un peu plus de force; mais elles s’approchaient davantage. Elle crut reconnaître l’accent de ce Ragusain qui avait proposé de l’enlever de la forêt: Où voulez-vous que je porte cet enfant? et au même instant il lui sembla qu’on prononçait à peu près les mêmes paroles. Elle avait peine à se persuader elle-même que ses sens ne fussent pas trompés par un songe: elle se pencha pour entendre mieux; ces mots n’étaient pas achevés, ou bien on les répétait. Ils frappèrent distinctement son oreille.
« Plutôt mourir! » répondit une voix plus élevée, qui était d’ailleurs plus rapprochée d’elle. Elle jugea qu’elle n’était séparée de l’homme qui parlait que par l’angle étroit que la muraille projetait sur la chaussée: un peu plus, elle aurait senti l’air agité par son souffle. Elle se reporta rapidement à l’autre extrémité du banc; et, pendant ce mouvement, elle vit deux hommes qui s’élançaient dans la petite barque, et qui s’éloignaient à force de rames. La lune était cachée derrière des nuages d’un gris-perle, qui se déchiraient peu à peu en épais flocons. Un de ses rayons tomba sur la nacelle, et éclaira une plume blanche abandonnée aux vents, qui ombrageait le chapeau d’un des voyageurs. Antonia ne distinguait presque plus rien. Empressée de regagner la ville, elle parcourut en deux ou trois minutes la longueur de la chaussée, et passa comme une ombre à côté du factionnaire qui se reposait sur son escopette.
« Dieu vous garde, signora, — lui dit-il. — Il se fait tard pour les jeunes filles.
— Je croyais être seule sur le môle,— répondit-elle.
— Aussi y étiez-vous seule, — reprit le soldat; — et depuis une heure, âme qui vive ne s’en est approchée, à moins que ce ne soit le démon ou Jean Sbogar.
— Le ciel nous préserve de Jean Sbogar! — s’écria Antonia.
— Dieu vous écoute! » dit le soldat en se signant.
Au même instant le canon retentit pour la seconde fois du côté de Duino.
Ce nouveau récit d’Antonia ne fut pas accueilli avec plus de confiance que le premier. Il était trop visible que l’attention compatissante et douloureuse qu’on feignait de lui accorder n’avait rien de commun avec l’intérêt de la conviction. Frappée de cette idée, elle insista avec un calme noble qui étonna madame Alberti, mais qui ne la persuada pas. Antonia, restée seule, couvrit ses yeux de ses mains, et réfléchit sur sa situation avec une profonde amertume. L’opinion qu’elle s’était faite, dès l’enfance, de la singularité de son organisation et de l’état de disgrâce dans lequel la nature l’avait fait naître, confirmée par le sentiment qu’elle excitait autour d’elle, se fixa devant son esprit, et développa au plus haut degré cette disposition extrême à la défiance et à la crainte, qui faisait le fond de son caractère. Sa faiblesse était une espèce de maladie morale, qui n’est pas difficile à guérir avec les soins et les ménagements dont madame Alberti était capable; mais celle-ci y voyait autre chose, et sa prévention s’était augmentée à cet égard de tous les efforts qu’elle avait faits pour la vaincre. Antonia était son unique pensée, l’espérance, l’amour et le but de sa vie. Perdre cette fille chérie par la mort, ou la voir ravie aux projets qu’elle avait fondés sur elle par un égarement incurable d’esprit, c’était à peu près la même chose; et quand elle avait eu lieu de redouter ce dernier malheur, elle avait tout fait pour se persuader qu’il était impossible. Dans la funeste erreur de sa tendresse, elle repoussait bien le soupçon qui l’obsédait, parce qu’il l’aurait tuée; mais il y avait trop de danger à le considérer en face, à le discuter froidement, à s’en rendre compte enfin, pour qu’elle osât l’entreprendre. Elle était parvenue à s’en distraire, et non pas à le chasser. Son imagination vive et absolue d’ailleurs dans toutes les idées qu’elle se faisait des choses, et qui s’attachait, par une préférence involontaire et invincible, à celles qui étaient les plus pénibles à croire, ne modifiait presque jamais l’aspect sous lequel elle les avait vues une fois. Les deux sœurs se regardaient donc avec un attendrissement mutuel, provenant dans l’une d’un excès de timidité, dans l’autre d’un excès de sollicitude qui les rendaient également malheureuses.


V
O mon Dieu! vous ne confondrez pas dans les rigueurs de votre justice l’innocent avec le coupable! Frappez, frappez cette tête depuis longtemps condamnée! elle se dévoue à vos jugements; mais épargnez cette femme et cet enfant que voilà seuls au milieu des voies difficiles et périlleuses du monde! N’est-il point parmi ces pures intelligences, premier ouvrage de vos mains, quelque ange bienveillant, favorable à l’innocence et à la faiblesse, qui daigne s’attacher à leurs pas, sous la forme du pèlerin, pour les préserver des tempêtes de la mer, et détourner de leur cœur le fer acéré des brigands?
PRIÈRE DU VOYAGEUR.
A cette époque, des affaires très importantes, que leur père avait laissées à régler à Venise, y demandèrent la présence de madame Alberti. Elle regarda cette circonstance comme la plus heureuse qui pût arriver dans l’état d’Antonia, et se persuada de nouveau que les impressions fâcheuses qui avaient altéré son jugement, et qui paraissaient dépendre de l’influence des lieux et des souvenirs, céderaient enfin à un changement total d’habitude et de genre de vie. La grande fortune dont elles jouissaient leur permettait de se procurer, dans cette ville opulente et magnifique, tous les plaisirs que le luxe et les arts y réunissent de tous les points du monde; et cette nouvelle espèce d’émotion, qui s’adresse plus à l’imagination qu’à la sensibilité, offrait infiniment moins de danger pour une âme irritable que celles qui résultent de la contemplation des beautés naturelles de l’univers, dont la grandeur imposante accable la pensée. Le voyage de Venise fut donc résolu, et jamais Antonia n’avait reçu aucune nouvelle avec plus de joie. Trieste était devenu pour elle un palais magique, où, sans cesse observée par des espions invisibles, elle vivait à la merci d’un tyran inconnu, maître absolu de sa liberté et de sa vie, qui, plusieurs fois, avait balancé à l’enlever du milieu des siens, pour la transporter dans un monde nouveau, dont elle ne se faisait pas d’idée sans frémir, et qui était peut-être à la veille d’accomplir cette funeste résolution, si la Providence ne la dérobait à ses yeux. L’espérance de se voir délivrée de ce sujet de terreur agit promptement sur elle, et lui rendit en peu de jours cette fraîcheur et cette grâce de jeunesse que l’inquiétude avait longtemps flétrie. Le sourire reparut sur ses lèvres, la sérénité sur son front; une confiance plus expansive, un abandon plus doux régna dans ses discours, et madame Alberti, enchantée que la seule approche du départ produisit des effets si propres à justifier ses conjectures, ne négligea rien pour le hâter encore davantage. Le défaut de sûreté des chemins publics exigeait cependant qu’il fût remis à un jour fixe où se réunissaient tous les voyageurs qui se dirigeaient vers un même point, pour se servir réciproquement d’escorte. La voiture de madame Alberti se trouva la neuvième au rendez-vous, sur la plateforme sablonneuse d’Opschina, d’où l’œil embrasse au loin le golfe et les dunes inégales dont son long circuit est hérissé. Antonia et sa sœur étaient accompagnées d’un aumônier, d’un homme d’affaires, d’un vieux domestique de confiance, et de deux femmes. Il restait une place vacante dans l’intérieur. La journée était déjà avancée, parce que la bora, qui avait soufflé le matin, avait fait craindre un de ces ouragans qu’on ne brave jamais impunément sur les côtes élevées de l’Istrie, d’où ils enlèvent les charges les plus pesantes, qu’ils roulent jusqu’au fond des abîmes. Cette caravane était d’ailleurs assez nombreuse pour qu’il n’y eût pas de crainte raisonnable à concevoir des brigands, même quand on se trouverait surpris par la nuit la plus obscure; et on ne devait coucher qu’à Montefalcone, qui est à quelques lieues de là, sur les bords poétiques du Timave. La soirée s’était tout à coup embellie, l’air était frais et pur, le ciel sans nuages. Les équipages se suivaient lentement dans les pentes raides et raboteuses du revers des montagnes de Trieste, à travers de vastes halliers semés de rochers qui lèvent çà et là leurs crêtes aiguës et sourcilleuses dans une mousse courte et aride. La seule verdure qu’on y remarque est celle de la feuille lustrée du houx, et de quelques ronces qui traînent leurs bras épineux sur le sable. Au pied de la côte on aperçoit un groupe de maisons de l’aspect le plus triste, dont les toits, chargés de pierres énormes, attestent les ravages de la bora, par les obstacles souvent inutiles qu’on multiplie contre elle, dans tous les lieux où elle a coutume de se déchaîner. C’était le hameau de Sestiana, peuplé de mariniers et de pêcheurs.
Pendant que les chevaux se délassaient du long effort qu’ils avaient opposé au poids qui se précipitait sur eux, dans un chemin glissant et rapide, le vieil hôte de Sestiana s’appuya à la portière de la voiture de madame Alberti, et la pria, au nom de la charité chrétienne, de recevoir jusqu’à Montefalcone un pauvre voyageur accablé de fatigue, qui ne pouvait continuer sa route. C’était un jeune moine du couvent arménien des Lagunes de Venise, qui revenait de la mission, et dont la figure douce et honnête lui avait inspiré le plus vif intérêt. Cette prière était de celles que madame Alberti et sa sœur n’auraient jamais repoussées, quelque raison qu’elles eussent pour le faire. La portière s’ouvrit, et l’Arménien, soutenu par le bon vieillard qui l’avait présenté, mit le pied sur les marches du carrosse, après avoir balbutié quelques mots de remerciement, et se souleva péniblement vers la place qui lui était destinée. Sa main blanche et douce comme celle d’une jeune fille s’appuya par mégarde sur la main de madame Alberti, mais il la retira précipitamment; et, reconnaissant que la voiture était presque entièrement occupée par des femmes, il rabattit sur son visage les ailes démesurées de son feutre rond, avant d’avoir été aperçu. Bientôt après on se remit en marche. La nuit était alors tout à fait tombée.

L’intervalle de Sestiana à Duino est rempli par une grève légère d’un sable fin et mobile, qui fuit de toutes parts sous les roues, et dans lequel la voiture, se relevant et s’enfonçant tour à tour, semble agitée par un mouvement d’ondulation pareil à celui des flots. Une circonstance qui augmente ce prestige dans la lumière fausse et trompeuse des astres du soir, c’est la couleur brillante de l’arène argentée, et l’étendue vague de l’horizon, qui, moins circonscrit que pendant le jour, se prolonge de toute l’incertitude de ses ténèbres, et présente aux yeux quelque image de la vaste mer. Il semble alors que les chevaux sont descendus dans un gué et parcourent un espace inondé par les eaux des montagnes. Antonia, qui occupait un des angles de la voiture, avait levé la glace de son côté, et jouissait, en respirant l’air froid mais énergique de la nuit, de cette espèce d’illusion. La difficulté de la marche des chevaux sur le sol fugitif et profond qui se dérobait à tout moment sous leurs pas les avait extrêmement ralentis, et la moindre agitation extérieure se faisait remarquer. Plusieurs fois Antonia, qui n’était que trop disposée à saisir tous les sujets d’inquiétude, avait cru voir des ombres d’une forme singulière se glisser dans l’espace indécis qui s’étendait devant elle; et, troublée, elle avait retenu sa respiration, pour savoir si ce mouvement n’était pas accompagné de quelque bruit, ce qui devait être indubitablement s’il résultait d’autre chose que d’une simple erreur de sa vue. Tout à coup, le postillon, qui éprouvait peut-être quelque chose de semblable, ou qui craignait de céder au sommeil, se mit à entonner un pismé dalmate, sorte de romance qui n’est pas sans charme quand l’oreille y est accoutumée, mais qui l’étonne par son caractère extraordinaire et sauvage quand on l’entend pour la première fois, et dont les modulations sont d’un goût si bizarre que les seuls habitants du pays en possèdent le secret. Le chant en est extrêmement simple cependant, car il ne se compose que d’un motif répété à l’infini, selon l’usage des peuples primitifs, et de deux ou trois sons au plus qui reviennent dans le même ordre; ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est l’espèce même de ces sons, qui ne paraissent pas procéder de la voix d’un homme, et dont un artifice analogue à celui de ces jongleurs de France, qu’on appelle ventriloques, mais qui est naturel au chanteur illyrien, change à tout moment l’expression, le volume, le lieu d’origine sensible. C’est une imitation successive et rapide des bruits les plus graves, des cris les plus aigus, et surtout de ceux que l’habitant des lieux déserts recueille au milieu des nuits dans la rumeur des vents, dans les sifflements des tempêtes, dans les hurlements des animaux épouvantés, dans ce concert de plaintes qui sort des forêts solitaires au commencement d’un ouragan, lorsque tout prend dans la nature une voix pour gémir, jusqu’à la branche que le vent a rompue, sans la détacher entièrement de l’arbre auquel elle appartient, et qui se balance en criant suspendue à un reste d’écorce. Tantôt la voix pleine et sonore retentit sans obstacle autour des auditeurs; tantôt on croirait qu’elle résonne sous une voûte, et quelquefois que l’air l’enlève au delà des nuages et l’égare dans les deux, où elle l’empreint d’un charme qu’on n’a jamais goûté dans les mélodies humaines. Cependant cette musique aérienne n’a pas la pureté si calme et si propre à reposer l’âme que nous attribuons à celles des anges, même quand elle s’en approche le plus: elle est, au contraire, sévère au cœur de l’homme, parce que la pensée qu’elle éveille est pleine de souvenirs tumultueux, de sentiments passionnés, d’inquiétudes et de regrets; mais elle attache, elle entraîne, elle subjugue l’attention, qui ne peut se délivrer de son empire. Elle rappelle ces accords redoutables et doux des divinités marines, qui liaient les voyageurs et qui attiraient leur navire dans des écueils inévitables. L’étranger doué d’une imagination vive, qui, assis sur les rivages de Dalmatie, a entendu une seule fois la jeune fille morlaque exhaler son chant du soir, et livrer aux vents ses accents qu’aucun art ne saurait enseigner, qu’aucun instrument n’imitera jamais, qu’aucune parole ne peut décrire, a pu comprendre la merveille des sirènes de l’Odyssée, et il a excusé, en souriant, la méprise d’Ulysse.
Antonia, par un penchant commun à toutes les âmes faibles qui s’élancent volontiers hors des bornes de la nature, parce qu’elles ont besoin d’être protégées et surtout d’être aimées (c’est peut-être pour elles la même chose), Antonia jouissait mieux que personne de ces effets mystérieux qui doublent l’aspect de la vie, et qui donnent un monde nouveau à l’intelligence. Elle ne croyait pas à l’existence de ces êtres intermédiaires qui jouent un si grand rôle dans les superstitions de son pays natal et de son pays adoptif; de ces géants ténébreux qui règnent sur les hautes montagnes, où on les voit quelquefois assis dans une nue, le bras armé d’un pin énorme; de ces sylphes plus légers que l’air, qui ont leur palais dans le calice d’une petite fleur, et que le zéphir emporte en passant; de ces esprits nocturnes qui gardent les trésors cachés sous un roc retourné sur sa pointe, ou qui errent à l’entour pour éloigner les voleurs, en laissant sur leur passage une flamme inconstante qui monte, descend, s’éteint pour renaître, disparaît et renaît encore: mais elle aimait ces illusions, et le chant morlaque, qu’elle avait souvent écouté avec plaisir, les renouvelait toutes à la fois. Elle écoutait donc avec un intérêt vif et sans mélange, quand un mouvement singulier de la voiture, qui s’arrêta subitement en se balançant sur elle-même, vint interrompre sa rêverie. Les chevaux avaient reculé d’un pas, et la chanson morlaque expirait dans la bouche du postillon.
« Les voitures qui nous précèdent ont pris l’avance, — dit-il, — pendant que le moine montait dans celle-ci; et la route est, si je ne me trompe, coupée par des brigands.
— Que dit-il? — s’écria madame Alberti en s’élançant à la portière.
— Que nous sommes arrêtés, — reprit Antonia, qui venait de retomber dans l’angle de la voiture, et qui frissonnait de terreur.
— Arrêtés! — répétèrent madame Alberti et les voyageurs.
— Arrêtés! assassinés! perdus! — continua le postillon: — ce sont eux, c’est la troupe de Jean Sbogar; et voilà cet exécrable château de Duino, qui sera notre tombeau à tous.
— Par saint Nicolas de Raguse! — dit le moine arménien, d’un accent profond et terrible, — la terre s’écroulerait plutôt sous nos pieds. »
Et en finissant ces paroles, il s’était élancé au milieu des brigands. Le cri féroce qui avait effrayé Antonia au Farnedo se fit entendre au même moment, et mille voix horribles rugirent en le répétant. La portière était retombée derrière le missionnaire; les stores étaient baissés, les chevaux restaient immobiles, un silence de mort régnait dans la voiture, il n’arrivait plus du dehors qu’un bruit sourd qui s’éloignait de plus en plus, quand, au sifflement redoublé du fouet, les chevaux repartirent au grand galop, impatients, comme si cet avertissement avait détruit sur eux faction d’un sortilège. Ils ne s’arrêtèrent qu’en rejoignant les autres voyageurs.
« Et l’Arménien, — s’écriait depuis longtemps Antonia, demi-penchée hors de la portière; — ce généreux, ce brave homme qui s’est dévoué pour nous... Mon Dieu! mon Dieu! l’aurions-nous abandonné aux assassins? ce serait une action horrible!
— Horrible! — répéta vivement madame Alberti.
— Rassurez-vous, mes bonnes dames, — répondit le postillon, qui était descendu de son siège, et qui avait repris toute sa sécurité. — Ce moine n’a rien à craindre des assassins; ils ne peuvent rien sur lui; et, afin que vous le sachiez, c’est lui qui m’a ordonné de chasser mes chevaux quand je l’ai fait, et qui m’a rendu pour cela la force et la voix: aussi avec quelle impétuosité ils se sont élancés; l’avez-vous remarqué? Quant à lui, je l’ai vu de près, je vous jure, car les brigands me touchaient; et il s’est jeté entre eux et moi, si terrible, qu’il y en a qui sont tombés de frayeur, et que tous les autres ont pris la fuite, sans seulement retourner la tête. Une minute après, il était seul, et il était là, debout, la main levée, d’un air de commandement: va-t’en, m’a-t-il crié d’une voix si imposante, que mon sang se serait figé dans mes veines s’il avait annoncé de la colère; mais c’était une voix protectrice, la voix dont il parle ordinairement aux matelots...
— Aux matelots? — dit madame Alberti... — Tu connais donc cet Arménien?
— Si je le connais? — reprit le postillon; — ne s’est-il pas nommé lui-même, quand il a crié: par saint Nicolas de Raguse! Quel est le saint qui éprouve les voyageurs et les récompense? et quel autre saint disperse d’un mot, d’un geste, d’un regard, une armée de bandits, qui ont le glaive à la main, la rage dans le cœur, et qui cherchent du danger, de l’or et du sang?... je vous le demande. »
Le postillon se tut en regardant le ciel, qui parut traversé d’une lueur subite. Le canon grondait à Duino.


VI
Les uns l’appellent le « Grand Mogol », les autres le « Prophète Elie ». C’est un homme extraordinaire qui se trouve partout, qui n’est connu de personne, et à qui l’on ne veut pas de mal.
LEVIS.
Cette explication ne suffisait pas à tout le monde. Madame Alberti en concevait plusieurs autres, et les accueillait tour à tour. Antonia ne voyait rien de distinct dans cet événement, mais elle y trouvait tout ce qu’il fallait pour entretenir des idées sombres et rêveuses. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’elle poursuivit son voyage au milieu des campagnes enchantées qui lui restaient à parcourir. Elle vit le lendemain la riante Gorizia, riche de fleurs et de fruits, et dont l’aspect charme de loin les yeux du voyageur, nouvellement sorti des sables inféconds de la côte d’Istrie. Les souvenirs antiques se réveillent si naturellement sur ce coteau chéri de la nature, ou s’y conservent avec tant de facilité, qu’on croit y vivre encore sous l’empire poétique de la mythologie. Les belles s’y promènent sous des berceaux dédiés aux Grâces, les chasseurs s’y rassemblent dans le bosquet de Diane: c’est de là qu’ils descendent pour aller surprendre leur proie dans les champs qui bordent l’Isonzo, l’Isonzo, la plus élégante des rivières de l’Italie et de la Grèce, qui roule, profondément encaissée entre deux montagnes d’un sable d’argent, ses flots bleus de ciel, aussi purs que le firmament qu’ils réfléchissent, et dont ils n’ont pas besoin d’emprunter l’éclat; lorsqu’il est voilé par des nuages, l’habitant de Gorizia retrouve son azur à la surface limpide de l’Isonzo. Un jour plus tard, elle aperçut les délicieux canaux de la Brenta, bordés de riches palais, et le modeste village de Mestre, qui sert de point de communication entre une partie de l’Europe et une cité à laquelle l’Europe ne peut rien montrer d’égal, cette superbe Venise dont l’existence même est un phénomène. Le jour naissait à peine, quand la barque qui devait y conduire Mme Alberti, Antonia et les personnes qui les accompagnaient, entra de la Brenta dans l’eau marine. Le petit bâtiment glissait doucement sur l’onde immobile, le long des poteaux qui dirigent le nautonier. Mme Alberti aperçut à sa droite une maison blanche, d’une construction très simple, au milieu des îlots dont cette partie des Lagunes est semée. On lui apprit que c’était le couvent des catholiques arméniens, et Antonia frissonna, sans pouvoir s’expliquer son émotion. Enfin Venise commença à se dessiner sur l’horizon, comme une découpure d’une couleur sombre, avec ses dômes, ses édifices, et une forêt de mâts de vaisseaux; puis elle s’éclaircit, se développa, et s’ouvrit devant le bateau, qui circula longtemps à travers des bâtiments de toute grandeur, avant d’entrer dans le canal particulier sur lequel était situé le palais Monteleone, dont Mme Alberti avait fait l’acquisition depuis peu. Une circonstance pénible différa leur arrivée. Ce canal était chargé de gondoles qui suivaient un convoi funèbre: c’était celui d’une jeune fille, car la gondole qui portait le cercueil était drapée en blanc, et parsemée de bouquets de roses de la même couleur. Deux flambeaux brûlaient à chaque extrémité, et leur lumière, éclipsée par celle du soleil levant, ne semblait qu’une fumée bleuâtre. Il n’y avait qu’un rameur. Un prêtre, debout sur le devant de la gondole, mais tourné du côté de la bière, et une croix d’argent dans les mains, murmurait à basse voix les prières des morts. En face de lui, un jeune homme vêtu de noir, agenouillé à la tête du cercueil, pleurait amèrement; le bruit de ses sanglots étouffés avait quelque chose de déchirant: c’était probablement le frère de la trépassée. Sa douleur était si vive et si profondément sentie que, si elle avait été exaltée par un autre sentiment, elle aurait été mortelle. Un amant n’aurait pas pleuré.
Cette rencontre de mauvais augure émut aisément la sensibilité d’Antonia; mais le premier objet remarquable lui fit oublier la pensée superstitieuse qu’elle lui avait suggérée. Elle était près de sa sœur, sans motifs raisonnables de crainte pour l’avenir, entourée, au contraire, de toutes les probabilités d’une vie douce, d’une tranquillité inaltérable, d’un bonheur tel enfin, s’il en est pour les âmes tendres qui compatissent à toutes les souffrances de la société, que peu d’entre elles sont appelées à en goûter un pareil. Elle s’arrêta à cette perspective; elle jouit pour la première fois du sentiment d’une sécurité pure; elle jugea qu’elle était heureuse; elle conçut la possibilité de l’être toujours, et, à la vérité, jamais elle ne l’avait été davantage.
Le peuple est, dans tous les pays, amoureux de l’extraordinaire, et sujet à se passionner pour les personnes et pour les choses; mais nulle part il ne porte aussi loin qu’à Venise la faculté de se créer des dieux, objets passagers d’un enthousiasme dont les retours sont souvent funestes pour ceux qui l’ont excité. Il n’était question, dans ce temps-là, que d’un jeune étranger qui s’était concilié, sans qu’on sût de quelle manière, car il n’en avait pas même laissé deviner la prétention, cette faveur si brillante et si fugitive. Le génie, le courage et la bonté de Lothario étaient le sujet de tous les entretiens; son nom était dans toutes les bouches. Pendant le court trajet de Mestre à Venise, il avait été ramené vingt fois dans la conversation des mariniers. Après avoir parcouru sa nouvelle demeure, en soutenant Antonia, à qui l’habitude d’une santé délicate rendait le secours de son bras nécessaire, même quand elle ne souffrait pas, Mme Alberti venait de la conduire dans une des principales pièces de l’appartement, et elles s’y étaient assises l’une à côté de l’autre. Le vieil intendant se présenta pour les saluer, et resta debout en attendant leurs ordres.
« Nous sommes contentes, — lui dit Mme Alberti; — tout répond à ce que j’attendais de vos soins, honnête Matteo, et je puis juger à ces commencements que personne ne sera mieux servi à Venise. — Non, pas même le seigneur Lothario, » répondit le vieillard en humiliant son front chauve et en tournant dans ses mains son goura de soie noire.
Pour cette fois, Antonia éclatant de rire:
« Et quel est donc, grand Dieu! le seigneur Lothario? Depuis que nous sommes arrivées, je n’ai entendu nommer que lui.
— Il est vrai, — dit madame Alberti en récapitulant ses idées avec sa précipitation ordinaire. — Quel est donc le seigneur Lothario? Apprenez-nous, mon cher Matteo, ce qu’il faut penser de cet homme, dont la réputation est devenue proverbiale à Venise, avant d’avoir passé le golfe?
— Mesdames, — répondit Matteo, —je ne suis pas moi-même beaucoup plus instruit, quoique j’aie cédé à l’usage en me servant de ce nom qui a un tel crédit dans ce pays que les brigands mêmes le respectent. Cela peut paraître exagéré, mais il n’y a rien de plus vrai; et le seigneur Lothario inspire un respect si universel qu’il est arrivé quelquefois qu’on a fait tomber, en le nommant, le stylet des mains d’un assassin; que le bruit, le seul bruit de son approche a calmé une révolte, dissipé un attroupement de furieux, rendu la tranquillité à Venise. Cependant c’est un jeune homme bien peu redoutable, je vous assure, car on s’accorde à dire qu’il a dans le monde la douceur et la timidité d’un enfant. Je ne l’ai vu qu’une fois, et d’assez loin, mais j’éprouvai à contempler sa physionomie un saisissement qui me fit croire tout ce qu’on pense de lui. Depuis ce temps, j’ai inutilement cherché à le revoir. Il avait quitté la ville.
— Il n’est plus à Venise! — s’écria Antonia.
— Il en est absent depuis près d’un an contre son usage, — reprit Matteo, — car il passe très rarement plus de deux ou trois mois sans y revenir.
— Il n’y fait donc pas son habitation ordinaire? — dit madame Alberti.
— Non, certainement, — continua Matteo; — mais il y a longtemps, très longtemps qu’il y vient de mois en mois passer quelques jours, tantôt plus, tantôt moins, presque jamais au delà d’une semaine ou deux. Cette fois-ci son long éloignement aurait fait craindre qu’il eût tout à fait abandonné Venise, s’il n’y en avait pas d’autres exemples; mais on se rappelle qu’il en a disparu déjà pendant plusieurs années.
— Plusieurs années? — dit Antonia; — vous n’y pensez pas, Matteo ; vous nous disiez tout à l’heure, si je vous ai bien entendu, que c’était un très jeune homme.