Front matter (continued 2)
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— Très jeune, en vérité, — répondit Matteo... — au moins à ce qu’il paraît: je n’ai pas dit le contraire, mais je parle d’après les idées singulières du peuple, qui ne méritent pas votre attention, mes illustres dames, et que je rougirais moi-même...
— Continuez, continuez, Matteo. — dit madame Alberti avec véhémence: — ceci nous intéresse beaucoup, n’est-il pas vrai, Antonia? Asseyez-vous, Matteo, et n’oubliez rien, absolument rien de ce qui concerne Lothario. »
Madame Alberti était en effet vivement intéressée, et son esprit, rapide à saisir tous les aspects des choses, avait devancé de beaucoup la narration de Matteo en conjectures romanesques et merveilleuses qu’elle brûlait de voir vérifiées. Antonia n’avait pas une sensibilité moins vive; elle était, au contraire, plus irritable et plus avide d’émotions, mais elle les redoutait, parce que sa faiblesse l’exposait toujours à y céder. Quand Matteo eut commencé à exciter la curiosité de madame Alberti par les circonstances vagues et bizarres de son récit, elle s’était pressée contre sa sœur avec un frisson d’inquiétude et d’effroi dont elle cherchait à couvrir l’impression par un sourire.
« Ce que je sais du seigneur Lothario, — reprit gravement Matteo, qui s’était assis pour obéir à madame Alberti, — ne m’est connu, comme je vous l’ai dit, mes illustres dames, que par le bruit public. C’est un jeune homme de la plus belle figure, qui paraît de temps en temps à Venise avec le train d’un prince, et qui semble pourtant n’avoir cherché l’habitation d’une grande ville que pour trouver l’occasion de répandre des libéralités plus abondantes parmi les pauvres, car il fréquente peu la société, et on ne lui a presque point connu d’habitudes et d’amitiés familières ni en hommes ni en femmes. Il visite quelquefois une famille malheureuse pour lui porter un secours; passionné pour les arts, qu’il cultive avec succès, il recherche quelquefois la conversation et les conseils de ceux qui les exercent. Hors de ces rapports-là, qu’il borne avec un soin extraordinaire, il vit presque solitaire dans Venise. Il n’est pas entré dix fois dans une maison particulière, il ne correspond avec personne; cela est au point que jamais homme n’a été assez avant dans son intimité pour savoir le nom de sa famille, ou pour connaître le lieu de sa naissance, ou pour former une conjecture fondée sur le mystère de sa vie. Il est vrai qu’il a beaucoup de domestiques, mais tous lui sont étrangers, parce qu’il en change chaque fois qu’il voyage, et qu’il se procure à Venise même ceux qui doivent le servir pendant qu’il y réside. Ses relations hors de sa maison ne donnent pas plus de lumières. Depuis qu’on le connaît, jamais la poste ne lui a apporté une lettre, les banquiers ne lui ont pas fourni un sequin. Les révolutions des États ne changent pas la moindre chose à sa position; dans les temps orageux, il ne s’éloigne pas plus que d’ordinaire; et quand les voyageurs sont soumis à des formalités de précaution, ses papiers se trouvent toujours signés de l’autorité qui gouverne, sous ce simple nom de Lothario, qu’une pareille circonstance rendrait suspect, si l’on ne savait que cette foule de bonnes actions qui s’y rattachent l’ont recommandé aux hommes puissants de toutes les époques et de tous les partis.
« Il serait d’ailleurs difficile de l’inquiéter à Venise, où il est, pour une classe immense, un objet de reconnaissance, d’affection, et, pour ainsi dire, de culte. La proscription de Lothario, si jamais il avait donné lieu d’y penser, serait peut-être le signal d’une révolution; mais il n’a pas l’air de le croire, car il oblige la classe malheureuse sans la caresser. Son esprit sévère et un peu hautain, à ce qu’on assure, le sépare d’elle par un obstacle qu’il est seul maître de lever, et qu’il ne lèverait point sans bouleverser les États vénitiens, s’il l’avait résolu. Cette forte distance qu’il a laissée entre lui et le peuple ne révolte personne, parce qu’on sent que la nature même en a marqué les limites, et qu’elle le sépare d’ailleurs bien plus sensiblement des hommes qui paraissent se rapprocher de sa condition. En effet, ce sont ceux-là pour lesquels il montre le plus d’éloignement; et si l’on voit le seigneur Lothario descendre en faveur de quelqu’un des hauteurs de son caractère, ce n’est jamais pour un seigneur; c’est pour un infirme qui a besoin de son appui, pour un enfant égaré, pour un épileptique dont la vue repousse les passants. Cela ne l’empêche pas de fréquenter les réunions publiques et les grandes sociétés où les hommes peuvent paraître et même briller sans communiquer immédiatement avec personne. Il s’y est fait aisément remarquer, puisque Venise n’a point d’artiste et de virtuose qui lui soit, dit-on, comparable; mais loin d’user de ces avantages, on prétend qu’il redoute de les faire valoir, qu’il ne les laisse apercevoir qu’à regret, et que c’est au moment où ils pourraient lui procurer des connaissances agréables, ou de grands établissements, qu’il s’enfuit de Venise, comme pour éviter l’éclat d’une vie publique et répandue, qui le déroberait à lui-même et au secret dont il veut s’envelopper. L’ambition ne peut rien sur lui; l’amour même ne l’a jamais arrêté, quoiqu’il n’y ait pas sur la terre de femmes plus séduisantes qu’à Venise. Une seule fois, il parut s’occuper beaucoup d’une jeune fille noble, qui, de son côté, avait témoigné une vive passion pour lui; mais un malheur bien extraordinaire mit fin aux rapports que le public supposait entre eux. C’était au moment du départ de Lothario, qui, cette fois, avait résidé à Venise un peu plus que de coutume, et que ce sentiment, s’il a existé, ne put cependant y retenir. Deux ou trois jours avant son départ, elle disparut, et on ne retrouva son corps que longtemps après, contre ce banc de sable où il s’est établi depuis le couvent des Arméniens.
« Voilà qui est incompréhensible, — dit Antonia d’un air profondément concentré.
— Non, mademoiselle, — répondit Matteo, en suivant sa pensée, qui n’était peut-être pas la même que celle d’Antonia. — Le mouvement des eaux refoulées par la mer porte de ce côté la plupart des débris qui flottent sur nos canaux. Comme cette dame avait la tête vive, et que des particularités que j’ai oubliées annonçaient que sa mort avait été violente, on l’attribua au désespoir plutôt qu’à un accident: je crois même qu’une lettre de sa main, qui fut trouvée ensuite, et dans laquelle elle expliquait son dessein, justifia cette supposition.
— Prenez garde, Matteo, — dit madame Alberti. — Vous avez commencé par nous dire que Lothario était jeune.
— Vingt-cinq ou vingt-six ans tout au plus, — répondit Matteo; — mais il est très blond et délicat à le voir, quoique plus adroit et plus robuste que les hommes les plus fortement constitués, et il serait possible...
— Il ne serait pas possible, — continua-t-elle avec force, — qu’il eût été absent pendant plusieurs années depuis qu’il s’est fait connaître à Venise: c’est ce que vous ne nous avez pas éclairci. Pensez d’ailleurs que l’histoire de la jeune fille trouvée morte à l’ile des Arméniens doit être antérieure, suivant vos termes, à l’époque où les Arméniens sont venus s’y établir, et qu’alors...
— Je n’en sais pas davantage, — reprit Matteo avec une sorte de confusion; — et je n’ai dit à ces dames que ce que j’ai entendu dire aux Vénitiens, d’un âge avancé, qui soutiennent qu’ils ont vu autrefois le seigneur Lothario tel qu’il est aujourd’hui, mais qui supposent qu’il n’a pas été absent moins de cinquante ans; et vous sentez l’extravagance de cette idée. Au reste, il est trop naturel de croire, d’après le genre de vie du seigneur Lothario, qu’il a un grand intérêt à cacher ce qu’il est réellement, pour ne pas comprendre les soins qu’il a mis sans doute à favoriser et même à faire naître les bruits qui devaient redoubler sur son compte l’incertitude de l’opinion. Aussi faut-il avouer qu’il n’y en a point de si étranges et de si ridicules qui n’aient eu au moins le crédit de se faire répéter, pendant quelque temps, par des personnes qui ont la réputation d’être sensées. Vous en jugerez par le plus vraisemblable de tous: c’est que ce mystérieux étranger a le secret de la pierre philosophale; et, à la vérité, on ne voit pas comment expliquer autrement l’existence magnifique et les dépenses de roi d’un inconnu auquel on ne sait pas le moindre genre de commerce ou d’industrie, la plus petite propriété, la plus légère relation d’affaires de quelque espèce que ce soit. Il y a près des trois ans, c’est l’époque de son premier voyage, depuis la longue absence dont parlent ces gens-ci, que des jaloux, irrités de ses prodigieux succès, et d’autant plus peut-être qu’il y attachait lui-même moins d’importance, et que la marque d’attention la plus ordinaire qu’on puisse obtenir de lui ressemble singulièrement au dédain, s’avisèrent de faire courir sur lui la fable la plus outrageante; j’ose à peine la répéter, et je ne le ferais pas sans danger ailleurs qu’ici. On alla jusqu’à dire qu’il était l’agent d’une troupe de faux-monnayeurs cachés dans les grottes du Tyrol, ou dans quelque forêt de la Croatie. Cette erreur ne dura pas longtemps, car le seigneur Lothario répand l’or avec tant de profusion, qu’il est aisé d’en vérifier le titre et la fabrique. On se convainquit bien qu’il n’y en avait point de meilleur dans tous les États de Venise; et, depuis ce moment, si on inventa des fables sur son compte, elles cessèrent du moins d’être injurieuses et atroces. Ce qu’il est réellement, c’est ce que je ne sais point, — dit Matteo en se levant de son siège; — mais je puis répéter qu’il dépend à peu près de lui d’être tout ce qu’il voudra être à Venise, s’il y revient.
— Il y reviendra, » dit madame Alberti en embrassant cette idée avec cette susceptibilité romanesque qu’elle prenait trop souvent pour de la pénétration: c’était son seul défaut.


VII
Tu me reverras encore une fois sous cette forme, et ce jour sera le dernier.
SHAKESPEARE.
Cette conversation n’avait pas laissé de traces bien profondes dans l’esprit d’Antonia. Comme le nom de Lothario revenait souvent dans les cercles où sa sœur l’avait introduite, il ne frappait guère ses oreilles sans lui rappeler vaguement les idées bizarres et singulières dont Matteo les avait entretenues; mais ce n’était qu’une sensation passagère, à laquelle elle aurait rougi de se livrer. En cherchant à se rendre compte au premier moment de l’impression que ce récit lui avait faite, elle s’affligea de ne pouvoir fixer sur Lothario un jugement assuré: mais il n’était pas dans son caractère de s’égarer longtemps dans des conjectures inutiles sur des choses qui la touchaient si légèrement. La faiblesse de sa constitution, l’abattement habituel de ses organes, la forçaient à circonscrire beaucoup ses sentiments; et plus ils étaient puissants autour d’elle, moins elle était capable de les étendre aux objets inconnus. Un jour cependant, le bruit courut dans Venise que Lothario était arrivé, et ce bruit, bientôt confirmé par la folle joie d’une populace enthousiaste, parvint rapidement à Antonia. Ce jour-là même elle devait se trouver, avec madame Alberti, dans une société composée en grande partie de seigneurs étrangers, attirés à Venise par les plaisirs du carnaval, et qui se réunissaient de temps en temps pour faire de la musique. A peine étaient-elles entrées qu’un laquais annonça le seigneur Lothario.
Un frémissement subit d’étonnement et de plaisir parcourut l’assemblée, et saisit surtout madame Alberti, que toutes les idées extraordinaires préoccupaient facilement. Elle prit ce mouvement pour un pressentiment heureux, et comme toutes ses pensées se rapportaient à Antonia, elle lui serra brusquement la main, sans savoir bien au juste ce que cette démonstration pouvait signifier. Antonia fut autrement affectée; son cœur se serra d’une sorte d’effroi, parce qu’elle rassembla autour du nom de Lothario quelques-unes de ces circonstances inquiétantes et terribles qui l’avaient frappée dans le discours du vieil intendant. Elle tarda même quelque temps à lever les yeux sur lui; mais elle le vit alors distinctement, parce qu’il n’était pas loin d’elle, et qu’il paraissait la regarder quand il l’aperçut. Au même instant il avait détourné sa vue, sans la fixer toutefois sur aucun autre objet. Appuyé sur le rebord d’un vase de marbre antique chargé de fleurs, il avait l’air de prendre part à un entretien de peu d’importance, pour se dispenser de porter ailleurs son attention. Antonia fut saisie à son aspect d’une émotion qu’elle n’avait jamais éprouvée, et qui ne ressemblait point à un sentiment connu. Ce n’était plus de l’effroi; ce n’était pas davantage l’idée qu’elle se faisait des premiers troubles de l’amour; c’était quelque chose de vague, d’indécis, d’obscur, qui tenait d’une réminiscence, d’un rêve ou d’un accès de fièvre. Son sein palpitait violemment, ses membres perdaient leur souplesse, ses yeux se troublaient, une langueur indéfinissable enchaînait ses organes fascinés. Elle essayait inutilement de rompre ce prestige; il s’augmentait de ses efforts. Elle avait entendu parler de l’engourdissement invincible du voyageur égaré que le boa glace d’un regard dans les forêts de l’Amérique; du vertige qui surprend un berger parvenu à la poursuite de ses chèvres à l’extrémité d’une des crêtes gigantesques des Alpes, et qui, ébloui tout à coup par le mouvement circulaire que son imagination prête, comme un miroir magique, aux abîmes dont il est entouré, se précipite de lui-même dans leurs profondeurs horribles, incapable de résister à cette puissance qui le révolte et qui l’entraîne. Elle sentait quelque chose de semblable et d’aussi difficile à expliquer, je ne sais quoi de tendre et d’odieux, qui étonnait, qui repoussait, qui appelait, qui accablait son cœur; elle trembla. Ce tremblement qui lui était assez ordinaire n’effraya pas madame Alberti; elle pressa cependant Antonia de sortir, et Antonia le désirait. Elle fit un effort pour se lever, défaillit, se rassit et sourit à madame Alberti, qui regarda ce sourire comme un consentement à rester. Lothario n’avait pas changé de place.
Il était habillé à la française avec une simplicité élégante. Rien n’annonçait la moindre recherche dans son costume et dans sa parure, si ce n’est deux petites émeraudes qui pendaient à ses oreilles, et qui, sous les épaisses boucles de cheveux blonds dont son visage était ombragé lui donnaient un aspect singulier et sauvage. Cet ornement avait cessé depuis longtemps d’être à la mode dans les États vénitiens, comme dans presque toute l’Europe civilisée. Lothario n’était pas régulièrement beau, mais sa figure avait un charme extraordinaire. Sa bouche grande, ses lèvres étroites et pâles, qui laissaient voir des dents d’une blancheur éblouissante, l’habitude dédaigneuse et quelquefois farouche de sa physionomie, repoussaient au premier regard; mais son œil plein de tendresse et de puissance, de force et de bonté, imposait le respect et l’amour, surtout quand on voyait s’en échapper une certaine lumière douce, qui embellissait tous ses traits. Son front très élevé et très pur, avait aussi quelque chose d’étrange, un pli fortement ondé, que l’âge n’avait pas produit, et qui marquait la trace d’une pensée soucieuse et fréquente. Sa physionomie était en général sérieuse et sombre; mais personne n’avait plus de facilité à effacer une prévention désagréable. Il lui suffisait pour cela de soulever sa paupière, et d’en laisser descendre ce feu céleste dont ses yeux étaient animés. Pour les observateurs, ce regard avait quelque chose d’indicible, qui tenait d’une organisation supérieure à celle de l’homme. Pour le vulgaire, il était, selon l’occasion, ou caressant ou impérieux: on sentait qu’il pouvait être terrible.
Antonia était d’une certaine force sur le piano; mais sa timidité l’empêchait presque toujours de développer son savoir devant une société nombreuse. Il y a un genre de modestie, et c’était le sien, qui consiste à dissimuler continuellement ses facultés pour ne pas blesser les personnes médiocres, qu’on trouve en majorité partout, et peut-être aussi pour ne pas déplaire à la minorité qui juge, par une apparence de prétention. Elle n’avait jamais consenti à exécuter un morceau de musique en public que par condescendance pour des invitations qu’elle attribuait à une simple politesse, et auxquelles elle était bien sûre de satisfaire, sans intéresser à ce faible effort de bienséance réciproque toutes les ressources de son talent: elle avait même remarqué que les témoignages de satisfaction obligée que recueillait sa complaisance n’étaient pas moindres quand elle avait rendu un passage simplement et suivant les seules règles de l’exécution mécanique, que lorsqu’elle s’était trouvée dirigée par une inspiration subite et heureuse, qui la satisfaisait intérieurement. Elle s’assit donc au piano avec assez de calme, lorsqu’elle y fut appelée, et elle laissait courir ses doigts sur le clavier avec son indifférence ordinaire, quand ses yeux, distraits par le reflet d’une glace en face de laquelle elle était placée, furent frappés d’une illusion étrange et terrible. Lothario s’était approché de son siège, et comme ce siège était monté sur l’estrade où était placé l’instrument, sa tête pâle et immobile s’élevait seule au-dessus du cachemire rouge d’Antonia. Les cheveux en désordre de ce jeune homme mystérieux, la fixité morne de son œil triste et sévère, la contemplation pénible dans laquelle il paraissait plongé, le mouvement convulsif de ce pli bizarre et tortueux que le malheur sans doute avait gravé sur son front, tout concourait à donner à cet aspect quelque chose d’effrayant. Antonia, surprise, interdite, épouvantée, reportait successivement ses regards du pupitre à la glace et de la glace au pupitre, perdit bientôt de vue les notes confuses et jusqu’à l’auditoire qui l’entourait. Substituant involontairement le sentiment dont elle était saisie à celui qu’elle avait à peindre, elle improvisa par une transition extraordinaire, mais qui devait passer pour un jeu singulier de son imagination plutôt que pour ce qu’elle était réellement, une expression de terreur si vraie que tout le monde frémit: elle se jeta dans les bras de madame Alberti qui la reconduisit à sa place au milieu d’une rumeur d’applaudissements, mêlée de surprise et d’inquiétude. Après l’avoir suivie de l’œil jusqu’à l’endroit où elle s’arrêtait, Lothario s’approcha d’une harpe, et un mouvement universel de curiosité et de plaisir succéda à celui qui venait de troubler un moment l’assemblée. Antonia elle-même, rassurée et distraite par une impression nouvelle, exprima la plus vive impatience d’entendre Lothario, et comme il paraissait craindre que son état ne fût pas devenu assez tranquille pour qu’elle pût prendre part au reste des plaisirs de la soirée, elle se crut obligée de lui témoigner par un regard que son indisposition avait cessé. Cette marque d’intérêt de Lothario l’avait vivement touchée; mais on aurait dit que Lothario, plus sensible encore à la légère démonstration qu’il venait d’en recevoir, avait changé d’existence pendant qu’Antonia le regardait. Son front s’était éclairci, ses yeux brillaient d’une lumière bizarre; un sourire où se faisait remarquer un reste d’attendrissement et un commencement de joie embellissait sa bouche sévère. Passant sa main gauche à travers les larges ondes de ses cheveux pour chercher un motif ou un souvenir, et saisissant de l’autre avec légèreté les cordes de la harpe, de manière à lui imprimer seulement une vibration vague, il entraînait en préludant ces sons fugitifs, mais enchantés, qui tiennent du concert des esprits, et il semblait les jeter sans effort et les abandonner aux airs.
« Malheur à toi, — murmurait-il, — malheur à toi, si jamais tu croissais dans les forêts qui sont soumises à la domination de Jean Sbogar! »
« C’est, — continua-t-il, — la fameuse romance de l’anémone, si connue à Zara, et la production la plus nouvelle de la poésie morlaque. »

Antonia, vivement émue par le choix de cet air et par le son de la voix de Lothario, se rapprocha de madame Alberti, qui était très préoccupée de son côté. Elle se rappelait aussi cette voix harmonieuse et le lieu où elle l’avait entendue; mais ce pouvait être l’effet d’une ressemblance fortuite. Le chant dalmate est trop simple, trop uniforme, trop dépouillé d’ornements, pour qu’il ne soit pas aisé de se méprendre entre deux voix analogues. Enfin, après un moment de réflexion, Lothario reprit sa romance tout entière, en continuant à s’accompagner de ces accords aériens que la harpe rendait sous ses doigts, et dont la mélodie religieuse se mariait avec son chant de la manière la plus imposante. Parvenu au refrain du vieux Morlaque, il y mit l’accent d’une pitié si douloureuse que tous les cœurs en furent attendris, mais surtout celui d’Antonia, qui attachait à cette idée un souvenir d’inquiétude et d’effroi. La romance de Lothario était achevée depuis longtemps, que ses dernières paroles et le redoutable nom de Jean Sbogar retentissaient encore dans sa pensée.



VIII
Rêvez, innocentes créatures, et reposez dans le doux sommeil qui tient vos sens assoupis; vous aurez bientôt, hélas! de tristes veilles et de cruelles insomnies.
MILTON.
Au nombre des suppositions qui se succédèrent dans l’esprit de Mme Alberti à la suite de cette soirée, il y en avait une qui offrait assez de vraisemblance pour frapper les imaginations vulgaires, et qui ne manquait pas cependant de cet aspect romanesque qu’elle cherchait ordinairement dans ses combinaisons. Le reste de ses conjectures était si mal fondé qu’elle ne tarda pas à s’en tenir à celle-ci, qui lui convenait d’autant mieux qu’elle flattait le plus agréable et le plus dominant de ses sentiments, son amour pour Antonia. L’établissement de cette sœur chérie l’occupait sans cesse; elle était décidée à ne rien négliger pour qu’il assurât son bonheur, et à subordonner à ce seul intérêt toutes les autres convenances. L’immense héritage d’Antonia, celui que Mme Alberti devait lui laisser un jour, étaient faits pour exciter la cupidité d’une foule de prétendants, et Mme Alberti ne voulait pas que la vie de sa sœur dépendit de l’homme vil dont l’amour serait une spéculation et l’alliance un marché. C’était d’après les sentiments qu’elle se promettait de voir éclore en elle qu’elle avait résolu de disposer de sa main, presque sûre que le cœur d’Antonia, dirigé par le jugement et l’expérience d’une seconde mère, ne pouvait pas se tromper. Déjà plusieurs jeunes gens d’une grande fortune ou d’une naissance distinguée s’étaient mis inutilement sur les rangs. Aucun d’eux n’était parvenu à fixer l’attention de sa sœur, et Mme Alberti, attentive à épier les moindres sensations de cette âme ingénue et sans détours, ne lui avait jamais surpris un secret; le premier aspect de Lothario semblait, au contraire, avoir produit sur elle une impression profonde, qui pouvait seule expliquer la scène singulière du piano. Lothario lui-même n’avait pas paru moins ému, moins troublé, moins pénétré d’une affection puissante, et l’idée qu’un tel homme, si renommé par l’éclat de son esprit, par la variété de ses talents, par la tendresse et la générosité de son caractère, par la grandeur de ses manières et la pureté de ses mœurs, pourrait devenir l’époux d’Antonia, était pour Mme Alberti la plus douce des illusions. Qu’était cependant ce Lothario, et comment lier des relations aussi sérieuses avec un inconnu qui s’obstinait, de l’aveu de tout le monde, à s’entourer du mystère le plus suspect? Ce problème n’inquiéta qu’un moment madame Alberti. En peu de temps elle eut trouvé des explications à tout, et elle eut l’art ou le bonheur de les rattacher toutes à sa première pensée, avec assez d’apparence de vérité pour qu’Antonia même, qui ne voyait pas toujours les choses des mêmes yeux, demeurât sans objection et sans réponse. Il est vrai que son cœur commençait à s’intéresser à cette hypothèse et à souhaiter qu’elle fût la réalité, non qu’elle ressentît pour Lothario ce mouvement de sympathie douce qui indique le besoin d’aimer, cet attrait indéfinissable qui fait qu’on cesse d’être soi pour vivre de l’existence d’un autre: ce qu’elle éprouvait n’avait pas encore ce caractère; c’était plutôt l’entraînement d’une âme soumise, la résignation de la faiblesse qui ne demande qu’à être protégée, la dépendance volontaire d’une créature timide et sensible envers celle qui lui impose de la confiance et du respect. Tel lui avait paru Lothario, et le premier regard de ce jeune homme s’était arrêté sur elle avec tant d’empire, qu’il lui semblait qu’à compter de cet instant il eût pris des droits sur sa destinée.
Je n’ai pas dit jusqu’ici quelle était la supposition de Mme Alberti. Elle pensait, avec assez de raison, qu’en retranchant de l’histoire de Lothario ce que les bruits populaires y avaient ajouté de ridicule et d’absurde, il restait probable que sa condition et sa fortune étaient tout ce qu’annonçaient son éducation et sa magnificence; que s’il avait des raisons pour cacher son nom et son rang, elles ne pouvaient être que momentanées; que ce déguisement n’avait rien d’alarmant pour l’amour d’Antonia qui n’était au-dessous d’aucune alliance; que le désir de frapper son attention, de se rapprocher d’elle et d’intéresser son cœur par des considérations indépendantes de celles qui déterminent la plupart des mariages était probablement au contraire le principal objet de ces apparences mystérieuses dont Lothario avait voulu s’envelopper; que les plus extraordinaires, les plus inexplicables des faits qui se rapportaient à lui, n’étaient sans doute que des mensonges habilement insinués aux gens d’Antonia par des personnes apostées, dans l’intention d’augmenter l’incertitude où l’on voulait la retenir; et cette dernière conjecture n’était pas elle-même dénuée de preuves, car il était impossible de se dissimuler que Lothario eût pris une grande part aux derniers événements de la vie d’Antonia. C’était, tout bien considéré, le jeune homme qui avait passé près d’elle au retour du Farnedo, en chantant le refrain du Morlaque, et ce jeune homme n’était pas sans dessein à Trieste. Les apparitions qui alarmaient si souvent Antonia, et qui avaient inspiré tant d’inquiétude à Mme Alberti, lorsqu’elle les regardait comme les illusions d’un esprit malade, pouvaient aussi procéder de la même cause. Si elle en avait exagéré ou changé quelques circonstances, c’est le propre des âmes faibles qui ont tout à redouter, et des âmes tendres qui croient n’intéresser jamais assez. Enfin l’événement de Duino n’était pas expliqué. Comment des brigands, animés au pillage et à l’assassinat, auraient-ils cédé au seul aspect d’un jeune moine arménien, si cet homme redoutable par sa valeur et peut-être par sa renommée ne leur avait pas imposé une terreur invincible, en s’élançant de la voiture où Mme Alberti lui avait accordé une place? Nul doute qu’il n’en ait renversé plusieurs autour de lui avant de les disperser, et qu’ensuite indécis au milieu de la nuit, sur une route qu’il n’avait jamais parcourue, il se soit trouvé dans l’impossibilité de rejoindre ses compagnons de voyage. Quel serait ce moine armé contre les statuts de son ordre, et qui se dévoue avec tant de courage et d’oubli de lui-même pour quelques étrangers, sinon un amant déguisé qui veut sauver Antonia ou qui veut mourir pour elle? Si la vision pieuse du postillon était, comme il n’y avait pas à en douter, l’erreur d’un homme du peuple tout à fait privé de lumières, quelle explication pouvait-on substituer à celle de Mme Alberti? Il restait des choses douteuses et incompréhensibles; mais il serait étonnant qu’il n’y en eût point dans la vie d’un homme qui cherche à multiplier autour de lui les incertitudes et les mystères, et qui a toute l’habileté nécessaire pour préparer, combiner, faire valoir les moyens qu’il emploie dans ce dessein. Lothario aimait, il adorait Antonia, et toutes ses actions annonçaient d’ailleurs un homme si judicieux et si éclairé, qu’il était impossible d’attribuer la bizarrerie apparente de quelques-unes de ses démarches à un travers de l’esprit. Il avait ses raisons; et pourquoi les chercher avant le temps? Ce qu’il y avait d’important pour Mme Alberti, c’était de connaître mieux Lothario, de s’assurer par une fréquentation plus habituelle de cette perfection de caractère que l’opinion générale lui attribuait, et de voir se déclarer sous ses yeux les sentiments qu’elle n’avait fait que soupçonner jusqu’alors. Lothario ne fuyait pas ces réunions générales où chacun est tributaire de son talent. Il évitait les sociétés particulières, où il faut porter de la confiance ou des affections, et il était bien rare, comme l’avait observé Matteo, qu’il consentit à paraître plus d’une fois. Cependant il saisit avec empressement, quand elle lui fut présentée, l’occasion de voir chez elles Mme Alberti et sa sœur; et cette singularité, promptement remarquée de tout le monde, débarrassa Antonia de beaucoup de prétentions ennuyeuses. Une visite de Lothario avait l’air d’une démarche, et une démarche de Lothario excluait jusqu’aux hommes qui pouvaient rivaliser avec lui, quant à de certains avantages, parce qu’il conservait sur eux des avantages qui ne sont jamais méconnus par le vulgaire et par l’imagination même des femmes les plus éprises de l’éclat et du bruit, une âme sérieuse, un caractère imposant et une vie cachée.
On a vu que l’impression qu’avait ressentie Antonia à la vue de Lothario ne ressemblait point à celles qui annoncent la naissance du premier amour dans les cœurs ordinaires. Une circonstance bien indifférente en elle-même, et dont l’effet n’était cependant pas entièrement détruit, cette singulière illusion de la glace où Lothario lui apparut, y avait mêlé une sorte de trouble et de terreur indéfinissable. L’intérêt qu’elle prenait à Lothario, le penchant qui l’entraînait vers lui, n’avait toutefois pas moins de puissance pour avoir moins de douceur. Il portait une empreinte de fatalité qui surprenait, qui épouvantait quelquefois Antonia, mais dont elle n’essayait pas de se défendre, puisque Mme Alberti approuvait ce sentiment, et trouvait même un certain plaisir à le nourrir. Elle s’étonnait pourtant que l’amour fût si différent de l’idée qu’elle s’en était faite, sur les peintures tendres et passionnées des romanciers et des poètes. Elle n’y voyait encore qu’une chaîne austère et menaçante qui l’enveloppait de liens inflexibles, et dont elle se serait inutilement efforcée de secouer le poids. Seulement, quand Lothario, distrait pour elle de ses sombres rêveries, daignait se livrer un moment avec un naturel plein de grâce aux simples entretiens de l’amitié familière; quand cette fierté sourcilleuse, quand cette tension douloureuse de l’esprit, qui donnait à sa physionomie une dignité si majestueuse et si triste à la fois, faisait place à un doux abandon; quand un sourire venait à éclore sur cette bouche qui en avait depuis longtemps perdu l’habitude, et rendait à ses traits sévères une sérénité franche et pure, Antonia, transportée d’une joie qu’elle n’avait jamais connue, comprenait quelque chose du bonheur d’aimer un être semblable à soi, et d’en être aimée sans partage: c’était encore Lothario qui la faisait naître, mais c’était Lothario dépouillé de ce je ne sais quoi d’étrange et de redoutable qui alarmait sa tendresse. Il est vrai que ces instants étaient rares, et qu’ils passaient rapidement; mais Antonia en jouissait avec tant d’ivresse qu’elle était parvenue à ne plus désirer d’autre félicité; et elle était si peu maîtresse alors de dissimuler ce qu’elle éprouvait que Lothario ne put longtemps s’y méprendre. Dès la première fois qu’il en fit l’observation, on s’aperçut qu’elle n’était pas pour lui sans amertume; son front se rembrunit, son sein se gonfla, il appuya fortement sa main sur ses yeux et il sortit. Dès lors, il sourit plus rarement encore; et, quand cela lui arrivait, il se hâtait de tourner sur Antonia un œil soucieux et chagrin.
Son amour pour elle n’était plus un secret. On sentait que toutes ses pensées, toutes ses paroles, toutes ses actions se rapportaient à elle, qu’elle était l’idée unique et le seul but de sa vie. Mme Alberti n’en doutait point, et Antonia se le disait quelquefois à elle-même dans un mouvement d’orgueil qu’elle avait peine à réprimer; mais l’amour de Lothario, marqué d’un sceau particulier, comme l’existence entière de cet homme inconcevable, n’avait rien de commun avec le sentiment qui porte le même nom dans la société: c’était une affection grave et réfléchie, avare de démonstrations et de transports, qui se satisfaisait de peu, et qui se recueillait en elle-même avec une réserve excessive aussitôt qu’elle pouvait craindre d’être trop bien entendue. Le feu de ses regards le trahissait souvent; mais à l’expression ineffable du sentiment chaste et doux qui remplissait bientôt l’accès de cette fièvre passagère, Lothario ne paraissait plus un amant. On aurait dit un père à qui il ne reste plus qu’une fille, qu’une seule fille, et qui a concentré en elle toutes les affections qu’il lui avait été permis un jour de partager entre d’autres enfants. Il se révélait alors dans sa passion pour Antonia quelque chose de plus puissant, de plus grand que l’amour, une volonté dominante de protection si bienveillante et si tutélaire qu’on ne peindrait pas autrement celle de l’ange de lumière qui veille à la garde de la vertu, et qui l’escorte depuis le berceau jusqu’à la tombe. C’était aussi l’espèce d’ascendant qu’il exerçait sur cette jeune fille, et qu’on ne pouvait comparer à rien dans l’ordre des relations purement humaines. L’imagination tendre et un peu superstitieuse d’Antonia n’avait pas oublié cette idée dans la foule des hypothèses que l’existence incompréhensible de Lothario lui faisait concevoir et rejeter tour à tour; mais elle s’en jouait avec elle-même et avec Mme Alberti, comme d’une illusion sans conséquence. Lothario s’appelait, dans leur intimité, l’ANGE d’ANTONIA.



IX
Hélas! la plus douce perspective qui puisse flatter mon cœur, c’est l’anéantissement. Oh! ne va pas me tromper, unique espoir qui me reste! Il me semble que j’oserais maintenant supplier mon juge de m’anéantir. Il me semble que je le trouverais maintenant disposé à m’exaucer. Alors, ô ravissante pensée, alors je ne serais plus! Je retomberais dans le calme inviolable du néant, effacé, retranché du nombre des êtres, oublié de toutes les créatures, des anges et de Dieu même! Dieu tout-puissant! me voici; daigne me rendre au chaos d’où tu m’as tiré!
KLOPSTOCK.
Un jour, au déclin du soleil, Antonia était entrée dans l’église de Saint-Marc pour prier. Les derniers rayons du crépuscule expiraient à travers les vitraux sous les grands cintres du dôme, et s’éteignaient tout à fait dans les recoins des chapelles éloignées. On voyait à peine briller de quelques reflets mourants les parties les plus apparentes des mosaïques de la voûte et des murailles. De là les ombres croissantes descendaient toujours plus épaisses le long des fortes colonnes de la nef, et finissaient par inonder d’une obscurité profonde et immobile la surface inégale de ses pavés, sillonnés comme la mer qui les entoure, et qui vient souvent jusque dans le lieu saint reconquérir son empire sur les usurpations de l’homme. Elle aperçut, à quelques pas d’elle, un homme à genoux, dont l’attitude annonçait une âme fortement préoccupée. Au même instant un des clers de l’église vint déposer une lampe devant une image miraculeuse, suspendue en cet endroit, et la flamme agitée par le mouvement de sa marche répandit autour de lui une clarté faible et passagère, mais qui suffit à Antonia pour reconnaître Lothario. Il se levait avec précipitation et il allait disparaître, lorsqu’Antonia se trouva au-devant de ses pas sur le parvis. Elle saisit son bras, et marcha quelque temps sans lui parler; puis, avec une effusion pleine de tendresse:
« Eh quoi! Lothario, — lui dit-elle, — quelle inquiétude vous tourmente? Rougiriez-vous d’être chrétien, et cette croyance est-elle si indigne d’une âme forte qu’on n’ose l’avouer devant ses amis? Quant à moi, le plus grand de mes chagrins, je puis vous l’assurer, était de douter de votre foi, et je me sens soulagée d’une peine mortelle depuis que je suis sûre que nous reconnaissons le même Dieu, et que nous attendons le même avenir.
— Hélas! que dites-vous, chère Antonia? — répondit Lothario. — Pourquoi faut-il que ma mauvaise destinée ait amené cette explication! Cependant je ne l’éviterai pas: il est trop affreux d’abuser une âme comme la vôtre. L’homme, mal organisé peut-être, qui ne croit pas à la religion dans laquelle il est né; qui, plus malheureux encore, ne comprend ni la grande intelligence qui gouverne le monde, ni la vie immortelle de l’âme, est plus digne de pitié que d’horreur; mais s’il cachait son incrédulité sous des pratiques pieuses, s’il n’adorait que pour tromper le monde tout ce que le monde adore, si sa raison superbe désavouait l’hommage qu’il rend au culte public à l’instant même où il se prosterne avec les fidèles, cet homme serait un monstre d’hypocrisie, la plus perfide et la plus odieuse des créatures. Voyez plutôt mon cœur dans toute son infirmité et dans toute sa misère. Balancé depuis l’enfance entre le besoin et l’impossibilité de croire; dévoré de la soif d’une autre vie et de l’impatience de m’y élever, mais poursuivi de la conviction du néant, comme d’une furie attachée à mon existence, j’ai longtemps, souvent, partout cherché ce Dieu que mon désespoir implore, dans les églises, dans les temples, dans les mosquées, dans les écoles des philosophes et des prêtres, dans la nature entière, qui me le montre et qui me le refuse! Quand la nuit déjà avancée me permet de pénétrer sous ces voûtes, et de m’humilier sans être vu sur les degrés de ce sanctuaire, j’y viens supplier Dieu de se communiquer à moi. Ma voix le prie, mon cœur l’appelle, et rien ne me répond. Plus fréquemment, parce qu’alors je suis plus sûr de ne pas tromper un témoin par des démonstrations mal interprétées, c’est au milieu des bois, c’est sur le sable des rivages, c’est couché sur une barque abandonnée à la mer, que j’invoque cette lumière du ciel, dont la douce influence me guérirait de tous mes maux! Combien de fois et avec quelle ferveur, ô ciel, je me suis prosterné devant cette création immense en lui demandant son auteur! Combien j’ai versé de larmes de rage, lorsqu’en redescendant dans mon cœur, je n’y ai trouvé que le doute, l’ignorance et la mort! Antonia, vous tremblez de m’entendre! Pardonnez-moi, plaignez-moi, et rassurez-vous! L’aveuglement d’un malheureux, désavoué du ciel, ne prouve rien contre la foi d’une âme simple. Croyez, Antonia! votre Dieu existe, votre âme est immortelle, votre religion est vraie. Mais ce Dieu a réparti ses grâces et ses châtiments avec l’intelligence prévoyante qui règne dans tous ses ouvrages. Il a donné la prescience de l’immortalité aux âmes pures pour qui l’immortalité est faite. Aux âmes qu’il a dévouées d’avance au néant, il n’a montré que le néant.
— Le néant! — s’écria Antonia; — Lothario, y pensez-vous? Ah! mon ami, votre âme n’est pas dévouée au néant! Vous croirez, ne fût-ce qu’un moment, un seul moment; mais il arrivera l’instant où l’immortalité se fera sentir à la raison de Lothario, comme à son cœur! L’âme de Lothario serait mortelle, Dieu tout-puissant! et à quoi servirait la création tout entière, si l’âme de Lothario devait finir? Oh! pour moi, — continua-t-elle avec plus de calme, — je sens bien que je vivrai, que je ne finirai plus, que je posséderai tout ce qui m’a été si cher, dans un avenir sans vicissitude, mon père, ma mère, ma bonne sœur.., et je sais que toutes les douleurs de la vie la plus pénible, toutes les épreuves auxquelles la Providence peut soumettre une faible créature dans ce court passage de la naissance à la mort ne me réduiront jamais à un désespoir absolu, parce que l’éternité me reste pour aimer et pour être aimée!
— Pour aimer! Antonia,— dit Lothario. — Quel homme est digne d’être aimé de vous! »
Il achevait ces paroles en entrant dans le salon de Mme Alberti, qui lui sourit d’un air significatif. Lothario sourit aussi, mais ce n’était pas de ce sourire enchanteur qu’une distraction heureuse lui enlevait quelquefois; c’était d’un sourire amer et douloureux qui paraissait étranger à son visage.
Antonia commençait à trouver une explication à la profonde tristesse de Lothario. Elle concevait comment cet infortuné, déshérité de la plus douce faveur de la Providence, du bonheur de connaître Dieu et de l’aimer, et jeté sur la terre comme un voyageur sans but, devait fournir avec impatience cette carrière inutile et aspirer au moment d’en sortir pour jamais. Il paraissait d’ailleurs qu’il était seul au monde, car il ne parlait jamais de ses parents. S’il s’était connu autrefois une mère, il l’aurait nommée sans doute. Pour un homme qui n’était lié par aucun sentiment, ce vide immense où son âme était plongée ne pouvait manquer d’être effrayant et terrible, et Antonia, qui n’avait jamais supposé qu’une créature pût tomber dans cet excès de misère et de solitude, ne le contemplait pas sans épouvante. Elle réfléchissait surtout avec un serrement de cœur extrême à cette idée de Lothario, qu’il y avait pour certains êtres réprouvés de Dieu une prédestination du néant qui faisait leur malheur en ce monde de la conviction de ne point revivre dans un autre. Elle pensait pour la première fois à ce néant effroyable, à la profonde, à l’incommensurable horreur de cette séparation éternelle; elle se mettait à la place du malheureux qui ne voyait dans la vie qu’une succession de morts partielles qui aboutissent à une mort complète, et dans les affections les plus délicieuses que l’illusion fugitive de deux cœurs de cendre; elle imaginait la terreur de l’époux qui presse dans ses bras son épouse bien-aimée, quand il vient à songer qu’au bout de quelques années, de quelques jours peut-être, tous les siècles seront entre eux, et que chaque moment de ce présent qui s’écoule est un acompte donné à l’avenir sans fin; et dans cette méditation douloureuse, elle éprouvait le même sentiment qu’un pauvre et faible enfant, égaré dans les bois, qui, d’erreurs en erreurs, et de détours en détours, serait arrivé, sans moyen de reconnaître sa trace et de retourner sur ses pas, au penchant rapide d’un précipice. Absorbée dans ces réflexions, comme par un rêve pénible, elle s’était levée de son siège, pendant que Mme Alberti et Lothario la regardaient en silence, et elle avait gagné sa chambre. A peine y fut-elle arrivée que son cœur, affranchi de toute contrainte extérieure, se soumit sans résistance à l’oppression qui l’accablait, et goûta la liberté de souffrir avec une sorte de volupté. Jusque-là les passions avaient exercé peu d’empire sur elle, et l’amour même que Mme Alberti aimait à voir développer en elle pour Lothario ne s’y était pas manifesté par ces orages qui accompagnent les sentiments exaltés, qui augmentent l’action de la vie, et qui font parvenir toutes les facultés à leur plus haut degré de puissance. Elle avait conçu qu’elle aimait Lothario, et cette persuasion pleine de douceur et d’abandon n’avait rien coûté à son bonheur. Mais cette pensée d’anéantissement ou de damnation, la damnation, l’anéantissement de Lothario, soulevait dans son cœur les idées les plus tumultueuses et le remplissait de confusion et de terreur.
« Quoi, — disait-elle, — au delà de cette vie si rapidement écoulée..... rien! plus rien pour lui! et c’est lui qui le pense! et c’est lui qui le dit! et c’est lui qui nous menace de ne le revoir jamais dans l’endroit où l’on se reverra pour ne plus se quitter!
« Le néant! Qu’est-ce donc que le néant? et qu’est-ce que l’éternité si Lothario n’y est point? »
Pendant qu’elle cherchait à se rendre compte de cette pensée, elle s’était, sans le savoir, rapprochée de son Christ, et sa main s’appuyait sur un des bois de la croix. Elle releva les yeux, et tomba à genoux:
« Mon Dieu! mon Dieu! — s’écria- t-elle, — vous à qui l’espace et l’éternité appartiennent, vous qui pouvez tout et qui aimez tant, n’avez-vous rien fait pour Lothario? »
En prononçant ces mots, Antonia se sentit défaillir; mais elle fut rappelée à elle par l’impression d’une main qui la soutenait, celle de Mme Alberti, qui avait quitté Lothario pour la suivre, dans la crainte qu’elle ne fût malade.....
« Tranquillise-toi, pauvre Antonia, — lui dit Mme Alberti; — tes aïeux ont donné des princes à l’Orient, et ta fortune se compte par millions. Tu seras l’épouse de Lothario, quand il serait fils de roi.
— Qu’importe? — répondit Antonia d’un air égaré, — qu’importe s’il ne ressuscite point? »
Mme Alberti, qui ne pouvait pas saisir le sens de ces paroles, secoua la tête avec douleur, comme une personne qui se confirme malgré elle dans une conviction désolante qu’elle a longtemps et inutilement repoussée:
« Malheureuse enfant! — dit-elle en la pressant dans ses bras et en l’arrosant de ses larmes, — que tu fais de mal à ta sœur! Ah! si le ciel te réserve à cette infortune, puissé-je du moins mourir avant d’en être témoin! »


X
On est détrompé sans avoir joui; il reste encore des désirs, et l’on n’a plus d’illusions. L’imagination est riche, abondante et merveilleuse; l’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout.
CHATEAUBRIAND.
L’intimité de Lothario était devenue un besoin pour Antonia, que l’espérance de ramener son cœur à la foi enflammait d’un zèle plein de tendresse, et qui l’aimait déjà vivement avant de s’être avoué qu’elle l’aimait. Elle n’était pas moins précieuse à madame Alberti, qui, de plus en plus inquiète sur le sort d’une jeune fille sans appui, qui entrait dans le monde, avec une organisation débile, une santé chancelante, et une disposition extrême à subir douloureusement toutes les impressions fortes, ne concevait la possibilité de lui assurer quelque bonheur qu’en lui faisant trouver, dans une affection puissamment sentie, une protection de plus contre les froissements de la vie. Elle voyait un grand avantage à aider de bonne heure l’attachement presque maternel qu’elle avait pour sa sœur, du secours d’un sentiment plus tendre encore et plus prévoyant, tel qu’Antonia l’avait sans doute inspiré à Lothario, quoique, par une singularité difficile à définir, il évitât de rapporter ce qu’il éprouvait si évidemment à aucun être particulier. On aurait cru qu’il s’était formé dans un monde plus élevé quelque type admirable de perfection dont la figure et le caractère d’Antonia ne faisaient que lui retracer le souvenir, et que s’il arrêtait sur elle ses regards avec une attention si vive et si tendre, c’est que ses traits réveillaient une réminiscence dont l’objet n’était pas sur la terre. Cette circonstance avait entretenu dans leurs rapports une sorte de mystère pénible, qui était à charge à tous, mais que le temps seul pouvait éclaircir. Antonia se trouvait assez heureuse d’ailleurs de l’amitié d’un homme tel que Lothario; et son âme, timide et défiante, qui comprenait bien un autre bonheur, n’eût pas osé le désirer. Sa vie s’embellissait de l’idée qu’elle occupait la vie de Lothario, et qu’elle avait pris dans les pensées de cet homme extraordinaire une place que personne, peut-être, ne partageait avec elle. Quant à Lothario, sa mélancolie augmentait tous les jours, et s’augmentait surtout de ce qui semblait propre à la dissiper. Souvent, en serrant la main de madame Alberti, en reposant ses yeux sur le doux sourire d’Antonia, il avait parlé de son départ avec un soupir étouffé, et ses paupières s’étaient mouillées de larmes.
Cette disposition mélancolique de l’esprit qui leur était commune les éloignait des lieux publics et des plaisirs bruyants auxquels les Vénitiens se livrent pendant la plus grande partie de l’année. Leur temps se passait ordinairement en promenades sur les lagunes, dans les îles qui y sont semées, ou dans les jolis villages de la Terre-Ferme qui bordent les rives élégantes de la Brenta. Cependant, de tous les lieux où ils aimaient à se retrouver, il n’en était aucun qui leur offrit plus de charmes qu’une ile étroite et allongée, que les habitants de Venise appellent le Lido, ou le rivage, parce qu’elle termine en effet les lagunes du côté de la grande mer, et qu’elle est comme leur limite. La nature semble avoir imprimé à ce lieu un caractère particulier de tristesse, de solennité, qui ne réveille que des sentiments tendres, qui n’excite que des idées graves et rêveuses. Du côté seulement où il a vue sur Venise, le Lido est couvert de jardins, de jolis vergers, de petites maisons simples, mais pittoresques. Aux beaux jours de fête de l’année, c’est le rendez-vous des gens du peuple, qui viennent s’y délasser des fatigues de la semaine, par des jeux et des danses champêtres. De là, Venise se développe aux yeux dans toute sa magnificence; le canal, couvert de gondoles, présente dans sa vaste étendue l’image d’un fleuve immense, qui baigne le pied du palais ducal et les degrés de Saint-Marc. Une pensée amère serre le cœur, quand on distingue au-dessous de ses dômes majestueux les murs noircis par le temps de l’inquisition d’état, et quand on essaye de compter à part soi les innombrables victimes d’une tyrannie inquiète et jalouse que ces cachots ont dévorées.
En remontant vers la crête du Lido, on se sent attiré par l’aspect d’un bosquet de chênes qui en occupe toute la partie la plus élevée, qui s’étend en rideau de verdure au-dessus du paysage, ou qui s’y divise çà et là en groupes frais et ombreux. On croirait, au premier abord, que cet endroit, favorable à la volupté, ne renferme d’autres mystères que ceux du plaisir; il est consacré aux mystères de la mort. Un grand nombre de tombes éparses, chargées de caractères singuliers et inintelligibles pour la plupart des promeneurs, semblent annoncer la dernière demeure d’un peuple effacé de la terre, qui n’a point laissé d’autres monuments. Cette idée imposante qui rassemble, qui confond avec le sentiment de la brièveté de la vie, celui de l’antiquité des temps, a quelque chose de plus vaste et de plus austère que celle qui naît sur la pierre mortuaire d’un homme que nous avons connu vivant; mais elle n’est qu’une erreur. On n’a pas fait quelques pas que la rencontre d’une pierre plus blanche, ornée d’une manière plus moderne, et souvent semée encore de fleurs à peine fanées qu’est venu y déposer l’amour conjugal, la piété filiale en deuil, dissipe cette illusion. Ces lettres inconnues sont empruntées à la langue d’une nation à laquelle Dieu a promis de ne point finir, et qui vit séparée des hommes avec lesquels elle n’a pas même le droit de mêler sa poussière. C’est le cimetière des Juifs. En redescendant à l’opposé de Venise, tout à coup les arbres deviennent plus rares, le gazon poudreux et flétri ne se fait plus remarquer que d’espace en espace; la végétation disparaît tout à fait, et le pied s’enfonce dans un sable léger, mobile, argenté, qui revêt tout ce côté du Lido, et qui aboutit à la grande mer. Ici le point de vue change entièrement, ou plutôt l’œil égaré sur un espace sans bornes cherche inutilement ces forêts de clochers superbes, ces dômes éblouissants, ces monuments somptueux, ces bâtiments élégamment pavoisés, ces gondoles agiles, qui, un moment auparavant, l’occupaient de tant de distractions brillantes et flatteuses. Il n’y a pas un récif, pas un banc de sable qui le repose dans cette vague étendue. Ce n’est plus la surface plane et opaque des canaux tranquilles qui ne se rident le plus souvent que sous la rame légère du gondolier, et qui embellissent, de leur cours égal, des rues où chaque maison est un palais digne des rois. Ce sont les flots orageux de la mer indépendante, de la mer qui ne reçoit point les lois de l’homme, et qui baigne indifféremment des villes opulentes ou des grèves stériles et désertes.
Ce genre d’idées était d’une nature bien sérieuse pour l’âme timide d’Antonia, mais elle s’était peu à peu familiarisée avec les scènes et les images les plus sombres, parce qu’elle savait que Lothario y prenait plaisir, et qu’il ne goûtait avec douceur, avec plénitude, le charme d’une conversation recueillie, que dans les solitudes les plus agrestes. Ennemi des formes du monde qui contraignaient, qui réprimaient l’expansion de son ardente sensibilité, il n’était véritablement lui que lorsque le cercle de la société était franchi, et que, seul avec la nature et l’amitié, il pouvait donner carrière à l’impétuosité de ses pensées, souvent bizarres, toujours énergiques et franches, quelquefois grandes et sauvages comme le désert qui l’inspirait. C’est alors surtout que Lothario paraissait quelque chose de plus qu’un homme. C’est quand, libre des convenances qui rapetissent l’homme, il semblait prendre possession d’une création à part, et respirer du poids des institutions sociales dans un endroit où elles n’avaient pas pénétré. Appuyé contre un arbre sans culture, sur un sol que les pas du voyageur n’ont jamais foulé, il rappelait quelque chose de la beauté d’Adam après sa faute. Plusieurs fois, Antonia l’avait considéré dans cette situation à cette partie supérieure du Lido où se trouve le cimetière des Israélites. De là, pendant qu’il portait alternativement ses regards sur Venise et sur la mer, sa physionomie si mobile, si animée, si expressive, peignait ce qui se passait en lui avec autant de netteté, autant de précision que la parole. On lisait dans ses regards le rapprochement pénible que faisait son esprit de ces tombeaux intermédiaires entre un monde tumultueux et la monotonie éternelle des mers avec le terme de la vie de l’homme, qui est aussi placé, peut-être, entre une agitation sans but et une inaction sans fin. Sa vue s’arrêtait douloureusement aux dernières limites de l’horizon du côté du golfe, comme si elle eût cherché à les reculer encore, et à trouver au delà quelque preuve contre le néant. Un jour Antonia, pénétrée de cette idée comme s’il la lui avait communiquée, s’élança jusqu’à lui du tertre où elle était assise; et, saisissant sa main de toute la force dont elle était capable:
« Dieu, Dieu! — s’écria-t-elle en lui indiquant du doigt la ligne indécise où la dernière vague se mêlait au premier nuage... — il est là! »
Lothario, moins surpris que touché d’avoir été compris, la pressa contre son sein.
« Dieu manquerait dans toute la nature, — répondit-il, — qu’on le trouverait dans le cœur d’Antonia. »
Madame Alberti, témoin de tous leurs entretiens, prenait moins d’intérêt à ceux qui se tournaient vers ces grands objets de méditation, parce qu’elle croyait sans effort, avec une foi naïve, et qu’elle n’avait jamais supposé qu’on pût mettre en doute les seules idées sur lesquelles reposent le bonheur et les espérances de l’homme. Quelques circonstances lui avaient donné lieu de croire que les opinions religieuses de Lothario n’étaient pas d’accord en tout avec celles d’Antonia; mais elle était loin de penser que cela s’étendit jusqu’aux principes fondamentaux de sa croyance, et ce petit défaut d’harmonie entre deux cœurs qu’elle voulait unir l’inquiétait bien légèrement. Quelque parfait que fût Lothario, elle sentait qu’il pouvait se tromper, mais elle était sûre qu’un homme aussi parfait que Lothario ne pouvait pas se tromper toujours.


XI
Je grince les dents quand je vois les injustices qui se commettent, et comment on persécute de pauvres misérables au nom de la justice et des lois.
GOETHE.
Un jour que leur promenade s’achevait plus tard que de coutume, à une heure où l’obscurité qui commençait à s’étendre sur la mer ne laissait plus distinguer Venise qu’aux lumières éparses de ses bâtiments, dans le silence où reposait toute la nature, et où l’oreille saisissait facilement les moindres bruits, celle d’Antonia fut tout à coup frappée d’un cri extraordinaire qui n’était cependant pas nouveau pour elle et qui la fit tressaillir. Elle se souvenait de l’avoir entendu au Farnedo, le jour où elle y avait rencontré un vieux poète morlaque, et depuis, aux environs du château de Duino, quand le moine arménien s’était élancé au milieu des brigands et les avait dispersés devant lui. Elle se rapprocha de sa sœur par un mouvement involontaire, et chercha de l’œil Lothario qui était debout à la proue de la gondole. Peu après, ce bruit se renouvela, mais il partait d’un point beaucoup plus voisin, et au même instant la gondole éprouva une secousse violente, comme si elle eût été touchée par une autre. Lothario n’y était plus. Antonia poussa un cri et se leva précipitamment en l’appelant. La gondole restait immobile. Un grand bruit qui se faisait à côté fixa son attention, et changea son épouvante en curiosité. Elle distinguait très bien, dans cette rumeur confuse, la voix de Lothario qui parlait avec autorité au milieu d’une poignée d’hommes assemblés sur un bateau découvert. Il ne lui fallut qu’un moment pour comprendre que ces hommes étaient des sbires déguisés qui emmenaient un prisonnier à Venise, et qui se plaignaient qu’on leur eût fait perdre leur proie. Indigné, en effet, de la violence qu’on faisait à ce misérable, et ne voyant, dans les traitements rigoureux qu’il éprouvait, qu’un odieux abus de la force, Lothario s’était élancé sur le bâtiment, et avait délivré l’inconnu en le précipitant dans la mer d’où il pouvait gagner un bord voisin à la nage. Les sbires éclatèrent d’abord en reproches et en menaces, car ce prisonnier était fort important; on avait même des raisons de penser que c’était un émissaire de Jean Sbogar, et ils attendaient un grand prix de leur capture; mais ils rentrèrent dans un respectueux silence en reconnaissant Lothario, dont l’influence mystérieuse servait de frein, dans ces temps de crise, à tous les excès du pouvoir. Après leur avoir adressé quelques mots de mépris, il laissa tomber au milieu d’eux une poignée de sequins, et remonta paisiblement sur la gondole où son retour mit un terme aux inquiétudes d’Antonia. A l’instant où ils entraient dans le canal, le cri singulier qui avait averti quelque temps auparavant l’attention de Lothario se fit entendre de nouveau à la pointe de la Judecque. Antonia présuma que l’homme que Lothario venait de tirer des mains des sbires était abordé en cet endroit, et qu’il en donnait connaissance à son libérateur, pour lui apprendre qu’il n’avait pas reçu de lui un bienfait inutile. Lothario parut éprouver un vif transport de joie, et ce sentiment se communiqua au cœur d’Antonia, qui, à travers la crainte vague qui l’occupait encore, jouissait vivement de la perfection de l’âme de Lothario, qu’elle avait vu toujours prêt à se révolter contre l’injustice et à se dévouer pour le malheur. Elle concevait que cette impétuosité invincible de sentiments l’exposait à tomber quelquefois dans des excès dangereux, mais elle ne supposait pas qu’on pût blâmer jamais des fautes aussi nobles dans leur motif.
Madame Alberti recevait rarement du monde, parce qu’elle avait remarqué que ce genre de distractions, qui consiste le plus souvent dans un échange de bienséances réciproquement importunes, convenait peu à Antonia dont les goûts la dirigeaient en toutes choses. Cependant, ce jour-là même, contre l’ordinaire, elle attendait une société assez nombreuse, qui arriva presque en même temps qu’elle. Déjà, le bruit du singulier incident qui venait de se passer s’était répandu dans les groupes de la place Saint-Marc, et l’opinion populaire, toujours favorable à Lothario, avait présenté sa conduite sous le jour le plus brillant. Le peuple vénitien, qui est en apparence le plus souple de tous et le plus facile à asservir, ce peuple si soumis, si humble, si caressant pour ses maîtres, est peut-être de tous les peuples le plus jaloux de sa liberté; et, dans ces moments de tourmente publique où le pouvoir indécis passait de main en main à la merci du hasard, il se rattachait avec enthousiasme à tout ce qui paraissait garantir son indépendance ou la défendre dans l’absence des institutions. La moindre atteinte à la sûreté des individus inquiétait, révoltait son irritabilité ombrageuse, et il était bien moins porté à voir, dans les actes les plus légitimes de l’autorité, ce qu’elle faisait pour maintenir sa sécurité, que ce qu’elle pouvait faire un jour pour la détruire. Le nom de Jean Sbogar était parvenu à Venise comme celui d’un homme dangereux et redoutable; mais il n’y avait jamais donné d’alarmes, parce que sa troupe, trop peu nombreuse pour tenter un coup de main sur une grande ville, ne portait guère les ravages que la renommée lui reprochait que dans quelques villages de la Terre-Ferme auxquels les habitants des lagunes étaient aussi étrangers que s’ils en avaient été séparés par des mers immenses. Un émissaire de Jean Sbogar n’était donc pas un ennemi pour Venise, et l’on ne voyait généralement dans l’action de Lothario qu’un de ces mouvements de générosité énergique qui paraissaient si naturels à son caractère, et qui lui avaient déjà gagné l’affection des classes inférieures et l’estime de tout le monde. La conversation se tourna naturellement sur cet objet dans le cercle de madame Alberti, malgré l’embarras visible de Lothario, dont la modestie ne supportait pas les moindres éloges sans impatience et rien n’annonçait que cette thèse inépuisable dans le style de la politesse vénitienne dût se terminer enfin à la grande satisfaction de l’homme qui en était l’objet, lorsqu’Antonia, tourmentée du malaise que manifestait sa physionomie, s’empressa de saisir un aspect moins favorable de cet événement pour soulager Lothario du poids d’une admiration importune.
« Si cependant, — dit-elle en souriant, — le seigneur Lothario s’était trompé sur l’objet de son généreux dévouement; si la mauvaise opinion qu’il a des sbires s’était trouvée cette fois en défaut; s’il avait joint au malheur d’entraver l’action des lois, et de leur opposer une résistance qui est toujours répréhensible, celui de dérober au châtiment qui lui est dû un de ces coupables qu’aucune classe de la société ne réclame, de faire rentrer dans le monde effrayé quelques-uns de ces monstres qui ne marquent leurs jours que par des scélératesses; s’il avait délivré un des compagnons de Jean Sbogar..., et, je frémis d’y penser! Jean Sbogar lui-même!...
— Jean Sbogar! ... — interrompit Lothario avec l’accent de l’inquiétude et de la surprise. — Mais qui pourrait penser, — continua-t-il, — que Jean Sbogar, ou même un des siens, eût osé se jeter au milieu de Venise, sans but, sans intérêt connu, car ce n’est point dans une grande ville que ces bandits peuvent exercer ouvertement le brigandage et l’assassinat? Cet artifice des sbires est trop grossier!...
— Il est absurde, — s’écria madame Alberti. — On conçoit qu’un proscrit d’un ordre élevé, que le chef d’un parti généreux s’introduise dans une ville où son jugement est porté, où il est dévoué à la mort et attendu par l’échafaud. Quand cette tentative serait inutile à sa cause, combien de sentiments peuvent l’y déterminer! Mais quel sentiment, quelle passion déterminerait un misérable chef de voleurs, dont le cœur n’a jamais palpité que de l’espoir du butin, à exécuter une entreprise aussi téméraire? Ce n’est pas l’amour, sans doute! Heureux ou malheureux dans ses desseins, toujours sûr d’inspirer le même mépris, de quelle femme obtiendrait-il les regards, sinon de celles pour qui l’on serait honteux de rien entreprendre? Est-il quelqu’un qui comprenne l’amante de Jean Sbogar?
— En effet, — dit Lothario, — ce serait singulier.
— Au reste, — continua madame Alberti. — qui sait même si cet homme existe; si son nom n’est pas le mot d’ordre d’une bande aussi méprisable que les autres, mais assez adroite pour relever sa bassesse par l’éclat de quelque renommée?
— Sur ce point, madame, — dit un homme d’un âge avancé, qui avait écouté attentivement madame Alberti pendant qu’elle parlait, et qui faisait remarquer depuis quelque temps l’intention de lui répondre, — vos doutes sont mal fondés. Jean Sbogar existe très réellement, et ne m’est pas tout à fait inconnu. »
Le cercle se resserra, à l’exception de Lothario qui continuait de prêter à la conversation une attention assez froide, selon son usage, celle tout au plus qu’exige la politesse dans un entretien dont l’objet est également indifférent à tout le monde.
« Je suis Dalmate, — continua l’étranger, — et né à Spalato.
— A Spalato! — dit Lothario, en se rapprochant. — Je connais beaucoup ce pays.
— C’est dans les environs de cette ville qu’est né Jean Sbogar, — reprit le vieillard, — au moins si j’en crois les témoignages qui me sont parvenus, car ce nom même n’est pas son nom. Il le prit en quittant sa famille, qui est une des plus nobles et des plus illustres de notre province, et qui remonte en ligne directe à un prince d’Albanie. Je ne vous dirai pas ce qui le détermina à cette démarche, mais il passa presque enfant au service des Turcs, où il s’acquit promptement une grande réputation militaire. Les événements n’ayant pas été favorables à son parti, il fut obligé de fuir pour se dérober à la proscription. Il rentra, dit-on, en Dalmatie et s’y trouva déshérité. Accoutumé à une vie orageuse, et tourmenté, à ce qu’il paraît, de passions sombres et violentes, il saisit la première occasion venue de se rattacher à un état de révolution permanent. S’il s’était trouvé dans une de ses positions heureuses où l’activité et le génie mènent à tout, il se serait acquis peut-être une réputation honorable. A défaut des périls qui donnent la gloire, il a embrassé ceux qui ne donnent que le mépris et l’échafaud. C’est un être bien à plaindre!
— Vous l’avez vu, vous avez vu Jean Sbogar? — dit Antonia.
— Je l’ai souvent pressé dans mes bras quand il était enfant, — répondit le vieillard. — C’était alors une âme douce et tendre, et une figure si noble et si belle!
— Il était beau? — s’écria madame Alberti.
— Pourquoi pas? — murmura Lothario. — Une belle physionomie est l’expression d’une belle âme; et que de belles âmes ont été altérées, aigries, quelquefois dégradées par l’infortune! Que d’enfants étaient l’orgueil de leurs mères, qui sont devenus le rebut ou la terreur du monde! Satan, la veille de sa chute, était le plus beau des anges! Mais — continua-t-il en élevant la voix, — l’avez-vous connu plus âgé?
— Jusqu’à dix ou douze ans, — dit le vieux Dalmate, — et depuis quelque temps il était devenu rêveur et solitaire. J’ai toujours pensé depuis que je le reconnaîtrais si je le rencontrais jamais.
— Dieu vous préserve, — reprit Lothario, — de le reconnaître sur le banc des assassins! Ce moment serait également affreux pour vous et pour lui... pour lui à qui il rappellerait les souvenirs d’une jeunesse dont il a démenti les promesses, et qui fait peut-être maintenant son plus grand supplice!
— En vérité, Lothario, — dit Antonia, — vous êtes trop disposé à pressentir de semblables impressions dans les autres. Vous ne pensez pas que, dans Jean Sbogar, elles se sont nécessairement aliénées par le seul effet de ses habitudes, et que son âme basse et flétrie ne les comprendrait plus, quand il serait vrai, comme on le dit, qu’elle eût jamais pu les comprendre! »
Lothario sourit avec douceur à Antonia; puis, se retournant vers les autres personnes qui composaient la société, et s’adressant plus particulièrement au vieillard qui venait de parler:
« Que le coupable est malheureux sur la terre, — dit-il en secouant la tête, — puisqu’il est détesté par de telles âmes, sans qu’il lui reste devant elles un prétexte pour se justifier ou pour attendrir la rigueur de leur jugement! Il ne leur paraît qu’un monstre placé tout à fait hors de la nature par la bizarrerie féroce de sa destinée, et qui ne tient à rien d’humain! Il n’a été jeté au rang des vivants que pour les effrayer et pour mourir. Cet infortuné n’a pas eu de parents. Il n’a point compté d’amis. Son cœur n’a jamais battu d’un sentiment profond de tristesse à la vue d’un malheureux comme lui. Son œil sans larmes s’est fermé au sommeil à côté de la misère qui veille et qui pleure. Grand Dieu! qu’une pareille supposition troublerait pour moi l’ordre déjà si triste de la société humaine! Ah! j’aime mieux croire à l’erreur d’un jugement faux, à l’aigreur d’un cœur blessé, à la réaction d’une vanité noble, mais impitoyable, qui s’est révoltée contre tout ce qui la froissait, et qui s’est ouvert une voie de sang parmi les hommes, pour se faire connaître à son passage et pour en laisser une marque.
— J’ai pensé cela, » dit Antonia émue en se rapprochant de Lothario et en appuyant sa main sur son épaule.
« La pensée d’Antonia, —continua-t-il, — est toujours une révélation du ciel. Quant à moi, j’ai bien compris, j’ai senti souvent de quelle amertume les misères de la société pouvaient navrer une âme énergique; je conçois les ravages que la passion du bien même produirait quelquefois dans un cœur ardent et inconsidéré. Il est des hommes turbulents par calcul, orageux par intérêt, dont l’exaltation hypocrite ne surprendra jamais ni mon esprit ni ma pitié; mais, tant que je trouve la loyauté sous une action téméraire, extravagante ou féroce, je suis tout prêt à me faire le second de l’homme qui l’a commise, la justice l’eût-elle déjà condamné. »
Antonia retira sa main avec une sorte d’effroi. Lothario la saisit.
« L’homme a appartenu à deux états bien différents, mais il a remporté dans le second quelques souvenirs du premier; et chaque fois qu’une grande commotion politique fait pencher vers son état naturel la balance de la société, il s’y précipite avec une incroyable ardeur, parce que telle est la tendance de son organisation, qui le ramène toujours d’une autorité irrésistible à la jouissance la plus complète de liberté qu’il puisse se procurer. Ce sentiment peut être affreux par ses résultats; il est presque toujours absurde dans ses combinaisons, mais il tient à la nature de l’homme, et il est en lui-même noble et touchant. C’est bien autre chose encore dans une société usée comme celles parmi lesquelles nous vivons, et où tout le pouvoir, partagé pour quelques moments entre des institutions également précaires qui n’ont plus que le droit du temps ou qui n’ont encore que celui de l’audace, menace de tomber à tout moment des mains de la témérité dans celles de la bassesse, et de devenir le partage des derniers misérables.
« Eh quoi! lorsqu’un peuple est arrivé à ce point; lorsque, arraché à ses anciennes mœurs et à ses anciennes lois par une force invincible, et incertain de son existence, il endort sa lâche agonie dans les bras des jongleurs hypocrites qui le caressent pour hériter de ses dernières dépouilles; lorsque la société, si près de sa ruine, ne repose presque plus parmi les méchants que sur des intérêts, parmi les honnêtes gens que sur quelques règles de morale qui vont cesser d’exister, il sera interdit à l’homme fort qui trouve en lui, et dans l’impulsion qu’il est capable de donner aux autres, la garantie, la seule garantie des droits de l’espèce entière,... il lui sera défendu de rassembler toutes ses facultés contre l’ascendant de la destruction, contre le progrès de la mort! Je sais bien que cet homme n’arborera point l’étendard des sociétés ordinaires. Les sociétés ordinaires le repousseraient, car il leur parlerait un langage qu’elles n’entendent point et qu’il leur est défendu d’entendre. Pour les servir, il doit se séparer d’elles, et la guerre qu’il leur déclare est la première caution de l’indépendance qu’elles trouveront un jour sous ses auspices, quand la main qui maintient les États se sera retirée tout à fait. Alors ces méprisables brigands, l’objet du dégoût et de l’horreur des nations, en deviendront les arbitres, et leurs échafauds se changeront en autels.
« Ce n’est point ici un paradoxe, — continua Lothario, — c’est une induction tirée de l’histoire des peuples, et qui s’appuie de l’exemple de tous les siècles. Qui ne verrait un effet très naturel de l’ordre des choses dans cet esprit de renouvellement qui se manifeste à la fin d’une civilisation, et qui la tue pour la rajeunir? car enfin les nations ne rajeunissent qu’ainsi, au moins s’il faut en croire l’expérience. Et vous croyez à la Providence, et vous osez blâmer ses moyens! Quand un volcan épure la terre en couvrant vos campagnes de laves fumantes, vous dites que Dieu l’a voulu; et vous ne croyez pas que Dieu a revêtu d’une mission particulière ces hommes de sang et de terreur qui usent, qui brisent les ressorts de l’état social pour le recommencer! Cherchez dans votre mémoire quels sont les fondateurs des sociétés nouvelles, et vous verrez que ces hommes sont des brigands comme ceux que vous condamnez! Qu’étaient, je vous le demande, ces Thésée, ces Pirithoüs, ces Romulus qui ont marqué le passage des âges barbares à l’âge héroïque auquel ils ont présidé; Hercule lui-même dont le nom est resté en vénération parmi les faibles, parce que les forts n’eurent jamais d’ennemi plus redoutable, et dont la colère ne s’adressait qu’aux rois et aux dieux? Les prêtres consacrèrent le souvenir de ses travaux, et lui décernèrent l’apothéose, quoiqu’il fut bâtard, voleur, meurtrier et suicide. J’ai vu, dans mon voyage à Athènes, la montagne sur laquelle Mars a été mis en jugement pour assassinat. »
Pendant que Lothario parlait, Antonia s’était assise, et le regardait avec un sentiment indéfinissable. Madame Alberti prenait une part moins vive à ses discours, mais elle en jouissait comme d’une idée singulière et nouvelle; et tel était sur elle l’empire de ces idées, qu’il lui faisait souvent oublier combien elles étaient en opposition avec les sentiments qu’elle avait reçus de son éducation, ou que sa propre raison lui avait inspirés.
Le caractère de Lothario, connu d’ailleurs par une indépendance un peu farouche, et par un penchant prononcé pour les opinions qui ne portaient pas le sceau du pouvoir et l’approbation plus honteuse encore de la multitude, prêtait à ses expressions un intérêt piquant et singulier; sa position dans le monde était telle, qu’on ne pouvait voir dans ses idées les plus bizarres et les plus hasardées qu’un caprice de son imagination. Cette impression était si générale quand il avait parlé qu’il était rare qu’on essayât de le contredire. On lui savait gré de l’effusion de son cœur, de l’abandon de ses mouvements. On ne lui en demandait pas compte. Cette conversation était finie depuis longtemps, et Lothario, absorbé, ne prenait plus de part à l’entretien indifférent, à l’échange froid des phrases insignifiantes qui y avait succédé. La tête appuyée sur sa main, il attachait un œil sombre sur Antonia, qui avait changé de place sans s’en apercevoir pour se rapprocher de lui, et qui paraissait frappée d’une pensée douloureuse.
« Lothario, — lui dit-elle à demi-voix en lui tendant la main, — votre amour pour les faibles et les malheureux vous entraîne quelquefois à dire des choses que vous n’approuveriez plus après avoir réfléchi. Défiez-vous d’un enthousiasme que de certaines circonstances pourraient rendre funestes à votre bonheur, au bonheur de ceux qui vous aiment.
— De ceux qui m’aiment! — s’écria Lothario... — Ah! si j’avais été aimé! si j’avais pu l’être! si le monde m’avait été connu; si le regard d’une femme digne de mon cœur était tombé sur mon cœur avant que le malheur l’eût flétri!... Quelle étrange supposition!... »
Antonia s’était encore rapprochée pour isoler Lothario, ou pour mieux l’entendre. Sa main était croisée dans la sienne.
« Oui, — reprit Lothario, — si une femme qui m’aurait été destinée avait permis à ma misérable vie un sentiment qui ressemblât à de l’amour; si un être qui eût approché d’Antonia, qui en eût approché de loin comme l’ombre de la réalité, m’avait pris alors sous la protection de sa pitié...; si j’avais pu respirer sans profanation l’air agité par les plis de sa robe, ou les ondes de ses cheveux...; si mes lèvres avaient osé te dire: Antonia, je t’aime!... »
La société s’écoulait. Antonia, tremblante, avait cessé de comprendre sa position. Elle restait immobile, et madame Alberti était rentrée; mais Lothario n’avait rien changé à son langage. Il répétait sa dernière phrase avec une expression plus sombre, et entraînait madame Alberti vers sa sœur avec un cri douloureux.
« Que faites-vous, — dit-il, — que faites-vous de Lothario? Connaissez-vous Lothario, ou plutôt cet inconnu, cet homme du hasard qui n’a point de nom? Et vous, la sœur de cette enfant, savez-vous que je l’aime, et que mon amour donne la mort? »
Antonia souriait amèrement.
Cette liaison d’idées ne se faisait pas sentir à son esprit; mais elle y voyait un présage pénible.
Madame Alberti ne s’étonnait point. Ces expressions n’étaient pour elle que celle d’un amour exalté, comme Lothario devait le sentir, et comme elle s’en était souvent fait l’image. Elle pressa la main de Lothario, en le regardant d’une manière affectueuse, pour lui témoigner qu’il dépendait de lui d’être heureux, et qu’il ne trouverait point d’obstacle à ses vœux dans la seule personne qui pût encore exercer quelque empire sur les résolutions de sa sœur. Les sentiments d’Antonia, encouragés par cet aveu, se manifestaient avec plus d’abandon. Elle les peignit d’un regard, le premier regard de ses yeux que l’amour eût animé.
« Malheur à moi! » dit Lothario d’une voix étouffée, et il disparut.
Le bruit d’une rame qui frappait le canal troubla le morne silence qui avait suivi son départ. Antonia s’élança vers la fenêtre. La lune éclairait d’un de ses rayons le panache flottant de Lothario, qui était ce jour-là vêtu à la vénitienne. L’aspect du ciel, le mouvement de l’air, l’heure, l’instant, quelque autre circonstance peut-être, rappelèrent à Antonia, l’apparition de ce brigand inconnu qu’elle avait vu partir du môle de Saint-Charles. Son cœur ne céda qu’un moment à ce souvenir d’effroi. Quel que fût le motif secret du trouble de Lothario, il lui avait dit qu’il l’aimait, et sa tendresse devait la protéger contre tous les périls.

XII
Ah! contrée délicieuse! s’il se trouvait quelque séjour propre à calmer un peu les peines d’un cœur désolé, à panser les blessures profondes faites par les traits du chagrin, et à rappeler les premières illusions de la vie, ce serait toi sans doute qui l’offrirais! Ton aspect enchanteur, tes bois solitaires, ton air pur et balsamique ont le pouvoir de calmer toute sorte de tristesse... hors le désespoir.
CHARLOTTE SMITH.
Madame Alberti passa la nuit et une partie du jour suivant à chercher des interprétations aux discours mystérieux de Lothario. Elle n’en trouva point qui changeassent la moindre chose à ses dispositions. Une naissance peut-être obscure, une fortune peut-être dérangée par des prodigalités excessives, de grands malheurs politiques ou privés qui le tenaient pour jamais éloigné de sa patrie, telles furent les diverses suppositions sur lesquelles son imagination s’arrêta, et aucune d’elles ne lui faisait naître l’idée d’un obstacle fondé au bonheur d’Antonia. La résistance même de Lothario s’expliquait alors par des sentiments si délicats et si honorables qu’elle n’hésita pas sur les moyens d’en triompher.
Après quelques moments d’entretien avec Antonia, elle l’autorisa à disposer de sa main en faveur de Lothario, et à lui en donner la nouvelle elle-même, persuadée que ses généreux scrupules ne résisteraient pas à l’amour. Antonia, plus craintive et menacée par des sentiments sombres dont elle avait conservé l’habitude depuis l’enfance, de ne jamais goûter la félicité dont on lui présentait les images, attendait avec une impatience plus inquiète que ce jour fût écoulé. Il lui semblait que Lothario ne reviendrait point, qu’elle l’avait vu pour la dernière fois.
Il revint cependant.
Sa physionomie triste et fatiguée annonçait des méditations pénibles. Son teint était plombé. Son œil avait perdu la douceur ordinaire de son expression; il peignait le vague inquiet et orageux d’une imagination malade. Il s’assit près d’Antonia et la regarda fixement; madame Alberti était occupée à quelque distance et se dérobait à dessein à leur conversation. Cette situation avait quelque chose de difficile pour l’organisation timide et faible d’Antonia. Elle essayait de sourire, et une larme roulait dans ses yeux. Son cœur battait avec une grande violence. Quelquefois elle se détournait de Lothario, et puis elle s’étonnait, en revenant à lui, de le retrouver dans cette contemplation immobile et sinistre où elle l’avait laissé. Elle voulait articuler quelques paroles, mais elle balbutiait à peine des sons confus, et Lothario ne s’informait point de ce qu’elle avait voulu dire. L’attention avec laquelle il la couvrait de son regard avait quelque chose d’un prestige et d’une vision nocturne. Enfin elle parvint à rompre une partie de ce charme, en lui disant:
« Vous êtes donc malheureux, Lothario?... »
Cette question se liait, par un rapport imperceptible, à leur dernier entretien, mais elle était plutôt l’expression d’un sentiment douloureux qui résultait de ce qu’elle éprouvait alors, qu’une transition préparée à ce qu’elle avait promis de dire.
Lothario ne répondit point.
« Cependant, — continua-t-elle, — vous seriez trop cruel envers ceux qui vous aiment...
— Ceux qui m’aiment! — dit Lothario en couvrant sa tête de ses mains. — Toujours ceux qui m’aiment! Mon mauvais ange vous a enseigné là une phrase magique qui me navre l’âme.
— J’y revenais à dessein, — répondit Antonia, — car je ne sais point de malheur absolu pour l’homme qui est aimé; et si tel est votre destin, Lothario, que beaucoup d’affections aient trompé votre tendresse, que beaucoup de félicités aient échappé à vos espérances, ce ne fut jamais à ce point, mon ami, que vous n’ayez plus trouvé auprès de vous cette compensation si précieuse qui dédommage un cœur sensible de toutes les douleurs; vous le savez, Lothario, vous êtes aimé. »
Lothario se remit à regarder Antonia, mais le caractère de sa physionomie était tout à fait changé. On ne remarquait en lui qu’un mélange de joie inquiète, d’étonnement et de terreur qui n’appartenait pas à ses traits.
« Lothario, — poursuivit-elle, — je ne connais ni votre famille, ni votre rang, ni votre fortune, et il m’importe peu de connaître tout cela; mais on m’a dit que la main de cette Antonia dont vous désirez d’occuper le cœur n’était à dédaigner pour personne, sous aucun de ces rapports; et Antonia, libre de son choix, ne l’arrêterait que sur vous.
— Sur moi! » s’écria Lothario avec une sorte de fureur.
Madame Alberti s’approcha.
« Sur moi! et c’est vous, c’est Antonia qui m’accable d’une dérision si amère!
— Lothario, — reprit Antonia d’un ton de dignité froide, —vous méprisez Antonia, ou vous ne l’avez pas comprise.
— Mépriser Antonia! Que signifie ce langage? De quoi m’a-t-on parlé? D’un mariage, si je ne me trompe, et c’est vous... »
Antonia s’appuya sur sa sœur. Elle pleurait.
« Ma fille, — dit madame Alberti, — respecte ses secrets. Il ne te repousserait point si un obstacle invincible, un autre lien peut-être... »
Lothario l’interrompit.
« Ah! gardez-vous de le croire. Né pour aimer Antonia, et pour n’aimer qu’elle, je n’ai engagé ma liberté dans aucune autre affection... Et si sa main pouvait être le prix de l’amour — ou du courage, c’est à moi, je le jure, qu’elle appartiendrait; mais de quel droit et à quelles conditions! A quelles conditions, grand Dieu! et quel homme oserait les proposer! Vengeances du ciel, que vous êtes redoutables! Écoutez-moi, n’avez-vous pas entendu dire, — ne vous a-t-on pas parlé — il y a peu de temps encore d’un homme qui s’appelle — Lothario — ce doit être son nom! et l’épouse de Lothario, dans quel palais, le savez-vous, dans quels domaines il la présenterait à ses vassaux! »
Antonia s’assit. Un frisson mortel glaçait ses membres. Des lueurs horribles apparaissaient à son esprit qui se révoltait contre elles. Elle cherchait à pénétrer cet impénétrable mystère; et tout ce qu’elle pouvait distinguer, c’est qu’il était profond et affreux. Lothario s’éloignait, se rapprochait d’elle tour à tour. Quelquefois ses traits portaient l’empreinte du délire, quelquefois ils paraissaient se détendre et se décomposer sous une force irrésistible. Depuis quelque temps il était pensif et abattu. Tout à coup son front s’éclaircit, ses yeux s’animèrent, une idée subite qui le réconciliait avec l’espérance éclata sur sa physionomie. Il tomba aux genoux d’Antonia; et pressant avec transport ses mains et celles de madame Alberti en les baignant de larmes:
« Si cependant, — dit-il, — j’avais été le monde pour elle et pour vous!
— Le monde? — répondit Antonia.
— Elle et vous! — continua madame Alberti. — Toute ma vie était dans cette pensée.
— Il serait vrai! — s’écria Lothario, comme accablé sous le poids d’un bonheur qu’il n’avait jamais prévu; — il serait vrai, et je pourrais commencer avec vous une existence nouvelle, emporter mon nom et ma destinée du milieu des hommes — je le pourrais! Mais faut-il... comment oserais-je soumettre ce que j’aime... Ainsi le veut ma fatale étoile? C’est loin d’ici, loin des villes, dans un pays où vous jouiriez inutilement de l’éclat d’un grand nom et d’une grande fortune; — mais où désormais je consacrerais ma vie entière... Ah! laissez-moi me reposer un moment sous les sentiments qui m’oppressent! »
Lothario garda le silence pendant quelques minutes, puis il se leva; et, reprenant son discours avec plus de calme, il s’exprima ainsi:
« Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreur les maux de la société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l’ont quelquefois entraînée dans des excès qu’Antonia me reprochait hier, et que je n’ai que trop péniblement expiés. Par instinct plutôt que par raison, je fuyais les villes et les hommes qui les habitent; car je les haïssais, sans savoir combien un jour je devais les haïr. Les montagnes de la Carniole, les forêts de la Croatie, les grèves sauvages et presque inhabitées des pauvres Dalmates, fixèrent tour à tour ma course inquiète. Je restai peu dans les lieux où l’empire de la société s’était étendu; et, reculant toujours devant ses progrès qui indignaient l’indépendance de mon cœur, je n’aspirais plus qu’à m’y soustraire entièrement. Il est un point de ces contrées, borne commune de la civilisation des modernes et d’une civilisation ancienne qui a laissé de profondes traces, la corruption et l’esclavage: le Monténègre est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne sais quelle tradition vague m’avait donné lieu de croire qu’il ne participait ni de l’un ni de l’autre. C’est une oasis européenne, isolée par des rochers inaccessibles, et par des mœurs particulières que le contact des autres peuples n’a point corrompues. Je savais la langue des Monténégrins. Je m’étais entretenu avec quelques-uns d’entre eux, quand des besoins qui ne s’accroissent jamais, et qui ne changent jamais de nature, en avaient amené par hasard dans nos villes. Je me faisais une douce idée de la vie de ces sauvages qui se suffisent depuis tant de siècles, et qui, depuis tant de siècles, ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement de l’approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est telle que nul intérêt, nulle ambition ne peut appeler dans leurs déserts cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre pour l’exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois tenté l’accès de ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu’ils allaient y porter; car la présence de l’homme social est mortelle à un peuple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments naturels. Il était donc difficile d’y pénétrer; j’y parvins cependant, à la faveur de vêtements semblables aux leurs et de l’habitude de leur langage. Ce n’était point d’ailleurs des hommes que j’allais chercher, c’était une terre indépendante où n’avait jamais retenti la voix d’un pouvoir humain fondé sur d’autres droits que la paternité. J’avais mesuré mes besoins, ceux d’un adolescent à tête ardente, qui croit se suffire toujours, parce que, dans quelque moment d’ivresse amère, il a cru sentir que toutes les affections sont insuffisantes pour son cœur, et que Dieu l’a fait seul de son espèce. Il ne fallait à mon ambition qu’une cabane contre les froids rigoureux de l’hiver, un arbre fruitier et une fontaine. J’errai longtemps sur la seule trace des bêtes sauvages, à travers les groupes variés des montagnes Clémentines, fuyant de loin la fumée des maisons de l’homme, dans lequel un sentiment que les Monténégrins éprouvent bien réciproquement me faisait voir partout un ennemi.
« Je ne vous peindrai pas les fortes impressions que je recevais de cette grande et imposante nature qui n’a jamais été soumise, et dont les bienfaits suffisent à une population heureusement assez rare pour être dispensée de les solliciter. Je ne vous dirai pas avec quelle joie je ravissais à la terre une racine nourrissante, sans crainte de faire tort à la cupidité d’un fermier avare, ou de tromper l’espérance d’une famille de laboureurs affamés, et d’entendre résonner ce mot fatal qui me rappelle toujours, comme à un de vos écrivains, l’usurpation de la terre: Ceci est mon champ! Un jour enfin, comment exprimerai-je le mélange inexplicable des sentiments qui se succédèrent en moi! le soleil se couchait dans la plus belle saison de l’année, il se couchait à l’extrémité d’une vallée immense qu’ombrageaient de toutes parts des bocages de figuiers, de grenadiers et de lauriers-roses, et que couvraient, de distance en distance, de petites maisons isolées, mais entourées des plus belles, des plus riantes cultures. C’est un tableau qui appartenait, il est vrai, à l’état de la société, mais à la société du premier âge. En aucun temps, en aucun lieu, l’habitation du cultivateur n’avait flatté mes regards d’un aspect plus agréable. Jamais mon imagination n’avait rêvé tant de prospérité pour la demeure du villageois. Je conçus alors les rapports pleins de charmes de l’homme aimé de l’homme, et utile à son bonheur sans lui être nécessaire, dans une tribu agricole; je regrettai de n’avoir pas vécu au moment où la civilisation n’en était qu’à ce point, ou de ne pas être admis à en jouir chez le peuple qui en goûtait la douceur. Bientôt, je frémis en pensant, en me rappelant que les lois d’une telle société devaient être terribles, et que l’étranger qui en souillait le territoire ne pouvait attendre que la mort. Mon sang bouillonnait d’indignation contre moi-même à l’instant où, dans les veines d’un autre, il se serait glacé de terreur. — Ah! malheur au profane, m’écriai-je, qui apporterait ici les vices et les fausses sciences de l’Europe, si j’y avais une mère, une sœur ou une maîtresse! Il paierait cher l’injure qu’il a faite à l’air que je respire en l’empoisonnant de son souffle. »
« Un Monténégrin m’avait entendu, car je m’étais exprimé dans sa langue. »
« Telles sont aussi nos lois, — me dit-il en me prenant la main, — et ceux mêmes qui comme toi descendent vers nos vallons des hauteurs du Monténègre, dont les barrières extérieures sont presque insurmontables aux étrangers, ne sont pas toujours admis à vivre parmi les bergers mérédites. La différence de nos mœurs nous sépare d’ailleurs assez, puisque vous êtes chasseurs et guerriers, et que vous consentiriez difficilement à partager les douces habitudes et la vie tranquille de nos pasteurs; seulement, pour ne point gêner la liberté naturelle des hommes, en abusant du pouvoir que nous exerçons sur nos enfants, nous permettons quelquefois l’échange de ceux que leur inclination appelle à défendre nos montagnes, contre ceux d’entre vous à qui des goûts plus simples font ambitionner les paisibles travaux de nos champs; et ce commerce libre d’hommes et de sentiments entretient nos rapports avec nos voisins, malgré la différence de nos mœurs. Ainsi, depuis des siècles, les Monténégrins guerriers enveloppent nos montagnes d’une ceinture d’hommes formidables, et protègent ces champs, qui les nourrissent à leur tour, quand la nature refuse de pourvoir à leurs besoins, ce qui arrive rarement. Vous êtes probablement un des enfants de nos frères, et tout ce grand espace, — poursuivit-il en m’indiquant un recoin isolé de la vallée, délicieux par son aspect, et déjà couvert des espérances d’une riche moisson, — tout cela vous appartient, qui que vous soyez. Si vous choisissez une épouse parmi nos filles; si elle vous donne des enfants, et que votre domaine ne vous suffise plus, nous l’agrandirons en raison de vos besoins, sauf à rendre proportionnellement à la nature ce dont vous pourrez vous priver quand votre famille se sera étendue dans nos montagnes; car chez les autres peuples on juge de la prospérité des familles et des villages à l’étendue des cultures, et chez nous on la mesure sur l’étendue des terres qui restent en friche, et dont des besoins précoces, indices d’une population trop nombreuse, n’ont pas rendu l’exploitation nécessaire. A compter de ce moment vous êtes pasteur mérédite; vous êtes libre, et il n’existe entre vous et nous d’autre lien obligé que celui des secours mutuels et de l’hospitalité, dans les rares occasions où quelque événement inopiné peut les rendre nécessaires. Si vous n’avez pas de besoins actuels, allez prendre possession de votre domaine; autrement, recourez à nous, et rien ne vous manquera de ce que la nature accorde aux désirs d’un homme simple. »
En achevant ces paroles, il se disposait à me quitter, mais une idée insupportable corrompait mon bonheur et me rendait incapable d’en jouir. Il y allait de ma vie de me faire connaître, mais quelque chose de plus impérieux que l’intérêt de ma vie me défendait de recevoir de la bonté hospitalière de ces montagnards un bienfait qui ne m’était pas destiné.
« Mon frère, — lui dis-je, — vous êtes abusé par les apparences. Je suis né hors des montagnes Clémentines; j’y ai cherché la liberté. Tout me prouve que j’y aurais trouvé les seuls biens que je désire sur la terre, la libre jouissance de l’air, du ciel et de mon cœur ; mais ce paradis que vous m’offrez appartient à un homme plus heureux que moi. Je ne suis dans ce bocage qu’un étranger que vous avez le droit de punir. »
Le Morlaque me regardait.
« Jeune homme, — dit-il après un moment de silence, — on ne sait pas tromper à ton âge, mais à ton âge est-on bien sûr de ne pas se tromper soi-même? Puisses-tu être désabusé du monde que tu quittes et l’être pour toujours! Rassure-toi d’ailleurs. Jeune comme toi, et alors étranger comme toi au Monténègre, j’y vins chercher un asile, et la même bienveillance m’accueillit parmi ces pasteurs dont je craignais aussi d’être repoussé. Va, — continua-t-il avec une sorte d’autorité, — prends possession des terres que je t’ai montrées. Elle n’appartenait à aucun homme en particulier, mais au premier venu, et nous n’en sommes pas au point d’être obligés de réprimer l’excès d’une population embarrassante. Cent familles occupent ici un territoire qui suffirait à un peuple. Les enfants de tes enfants y croîtront sans être à charge à leurs voisins et sans souffrir de l’aspect de la misère. Adieu, — me dit-il. — Travaille, prie, et jouis de la paix de ton cœur. »
« Je restai seul, heureux du sentiment de ma liberté, et maître d’un sol fertile qui demandait à peine quelques travaux que leur facilité et leur succès changeaient toujours en plaisir. Mon domaine sauvage était arrosé par les eaux d’un ruisseau abondant qui, de temps en temps grossi par les orages, tombait en cascade du sommet de mes rochers, et allait baigner au loin des vergers trop riches pour mes besoins, mais dont les fruits attiraient des familles innombrables d’oiseaux voyageurs. Je jouissais avec délices du plaisir de prémunir ces hôtes passagers de mes jardins contre les vicissitudes imprévues des saisons; heureux quand je ravissais l’abeille même, l’abeille saisie tout à coup par une brise du soir, à l’action mortelle du froid, et quand je la rapportais, réchauffée par mon souffle, au creux de la roche solitaire où elle avait coutume de trouver son abri. Je vécus ainsi deux ans sans communiquer avec personne! J’en avais dix-huit alors, et l’habitude d’une vie agreste avait développé mes forces de manière à m’étonner moi-même.
« J’étais heureux, je le répète, heureux parce que j’étais libre, parce que j’étais sûr de l’être, et je ne connais rien de plus propre à remplir le cœur de l’homme d’émotions délicieuses que cette pensée dont il jouit si rarement. Comme tout m’enchantait, comme tout me mettait hors de moi dans la contemplation de la nature! Souvent cependant j’étais tourmenté par un besoin inconcevable d’être aimé, et la persuasion désolante que jamais une femme de mon choix ne viendrait dans ces déserts s’associer à mon sort. J’éprouvais alors que le sentiment le plus tendre peut se changer en fureur dans un cœur passionné. J’accablais le monde qui possédait ce trésor inconnu de toute la haine que j’aurais portée à un rival heureux. Je rêvais avec dépit, avec une jalouse colère, à ces jeunes filles éblouies des atours de la mode et des flatteries de quelques adorateurs efféminés, qui avaient laissé tomber sur moi un regard dédaigneux à cause de mon obscurité ou de ma trop grande jeunesse. Je sentais avec une sorte de rage qu’il serait doux de les détromper un jour des préventions de leur vanité, en versant du sang sous leurs yeux ou en les effrayant de la clarté d’un incendie... Pardonnez, Antonia, au délire d’une folle jeunesse abandonnée à ses passions.