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« Je cherchais à dessein les ours de la montagne pour les attaquer avec un pieu qui était la seule arme dont je fusse pourvu, et je regrettais que ces femmes ne fussent pas obligées de venir se réfugier, frémissantes de terreur, sous la protection de mon bras, car je les voyais partout. Je ne fréquentais point d’ailleurs les autres bergers mérédites, qui ne se fréquentaient presque pas entre eux; mais j’en étais connu par quelque courage et par une grande force physique que le hasard m’avait fait quelquefois essayer sous leurs yeux.
« La bizarrerie de mon apparition, l’isolement absolu dans lequel je vivais, et dont aucune circonstance ne m’avait fait sortir, ce qu’on rapportait surtout de ma vigueur et de mon audace, m’avaient acquis ce crédit populaire que les sauvages accordent à l’extraordinaire comme les hommes civilisés.
« Un jour les montagnes Clémentines furent investies par des troupes étrangères. Quelques détachements aventureux vinrent y mourir. Ils étaient soutenus par une armée qui ne tenta pas de les suivre, mais qui menaça quelque temps nos solitudes. Le bocage du plateau inférieur où j’habitais est à peu près inaccessible. Qu’y viendrait chercher d’ailleurs la cupidité des peuples voisins? Mais beaucoup de nos frères de l’extérieur étaient morts; nous nous levâmes pour les remplacer. Le hasard de la bataille me livra prisonnier à nos ennemis, en dépit de ma résolution. J’avais tout fait pour mourir, car la vie me lassait; mais je perdis la connaissance avec le sang, et on m’entraîna au loin. Cela serait fort long et fort inutile à raconter.
« Ce que ma vie est devenue depuis, c’est un autre mystère qu’il faudra peut-être expliquer. Mais combien de fois le souvenir de cet asile inviolable et délicieux, que je me suis acquis dans une société nouvelle, hors des pouvoirs et des lois de la terre, a fait palpiter mon sein! Combien de fois j’aurais tout quitté pour en reprendre possession, si l’ascendant d’un sentiment invincible ne m’avait pas retenu!
— Depuis longtemps? — dit Antonia.
— Depuis que je vous ai vue, — reprit froidement Lothario; — et si mon cœur, moins téméraire dans ses sentiments, s’était attaché à quelque femme isolée comme moi au milieu du monde, qui eût pu comprendre et envier le bonheur de mes bocages! — C’était le rêve de la jeunesse!
— Il me semble, Lothario, — dit madame Alberti, — que vous créez des chimères pour les combattre. Je n’ai point examiné, je n’ai pas même entrepris d’approfondir le secret étrange qui vous fait renoncer de si bonne heure à tous les avantages que vos heureuses qualités vous donnaient lieu d’espérer dans le monde; mais mon existence est liée sans condition à l’existence de ma sœur, et je sais déjà qu’elle est prête à se soumettre aux caprices sauvages de votre philosophie, jusqu’à ce qu’il vous plaise de revenir à un genre de vie plus digne d’elle et de vous. Elle seule a le droit de me désavouer.
— Allons aux montagnes Clémentines, — dit Antonia en se jetant dans les bras de sa sœur.
— Aux montagnes Clémentines! — s’écria Lothario, — Antonia y serait venue! — elle m’y aurait suivi, et la privation d’un tel bonheur ne suffirait pas à mon châtiment éternel! »
La porte s’ouvrit aux visites ordinaires.
Un poids de glace tomba sur le cœur d’Antonia. Lothario s’approcha d’elle doucement; et couvrant ses transports d’une apparence froide et polie:
« Aux montagnes Clémentines! — répétat-il à voix basse. — Antonia y serait venue? »
Antonia chercha les yeux de sa sœur.
« Partout, — dit-elle, en la montrant, — partout avec elle, et avec Lothario.
— Laissez-moi rêver, — reprit-il, — au bonheur qui m’est réservé ou à celui que j’ai perdu. Je ne suis pas assez calme pour voir distinctement mon avenir. — Demain... ou jamais! »
Lothario était sorti dans le plus grand trouble; le cœur d’Antonia n’était pas plus tranquille. Son inquiétude était devenue une affreuse perplexité. Deux heures après, Matteo entra, et présenta une lettre à Antonia, qui la remit à madame Alberti. Elles étaient seules. Ce billet était conçu en ces termes:
« Jamais, Antonia, jamais! Ne m’accusez pas; oubliez-moi... après m’avoir pleuré un moment. Je renonce à tout, au seul bonheur que mon misérable cœur ait jamais compris. Je vais chercher la mort qui m’a trop longtemps épargné. O mon Antonia! si ce monde auquel tu crois peut s’ouvrir un jour à la voix du repentir; si, parmi les enfants de Dieu, il n’y en a point qui soit déshérité d’avance, je te reverrai. — Te revoir! hélas! jamais, Antonia, jamais! »
LOTHARIO.
Madame Alberti avait lu ces lignes d’une voix tremblante, et sans oser lever les yeux sur sa sœur. Quand elle regarda Antonia, elle fut effrayée de sa pâleur et de son immobilité. Un coup terrible venait d’être porté à ce faible cœur, et madame Alberti conçut que ce coup était irréparable.
Le départ de Lothario fut le jour même connu dans Venise; et, suivant l’usage, il y fit naître une foule de conjectures diverses, plus étranges les unes que les autres. Lorsqu’Antonia fut en état d’y réfléchir, elle n’y vit qu’une énigme affreuse, dont elle ne pouvait chercher le mot sans sentir son cœur défaillir et sa raison s’égarer. Une seule fois, elle crut un moment pouvoir en saisir le mystère. Depuis le jour où Lothario avait dit à Antonia son dernier adieu, demain ou jamais, on avait évité de la laisser rentrer dans cet appartement, qui ne lui rappelait que des pensées cruelles et de mortels regrets. Comme elle était parvenue à s’y introduire sans témoins, et qu’elle regardait, pensive, la place où il l’avait quittée, elle aperçut, au pied du siège sur lequel elle était assise, de petites tablettes de cuir de Russie, garnies d’une agrafe d’acier dont le ressort était brisé. Elle s’en saisit; et pensant qu’elles pouvaient contenir l’explication dont elle avait besoin, que peut-être même Lothario ne les avait pas abandonnées sans dessein dans cet endroit, elles les ouvrit avec empressement, et y promena rapidement ses regards. Elles ne renfermaient qu’une douzaine de pages éparses, tracées tantôt avec un crayon, tantôt avec une plume, suivant les circonstances où les idées s’étaient présentées à l’imagination de Lothario.
Deux ou trois de ces lignes étaient écrites avec du sang.
Elles offraient peu de liaison entre elles; mais presque toutes étaient inspirées par ce fatal esprit de paradoxe, par cette misanthropie sauvage et exaltée qui dominait dans ses discours.
Trop préoccupée par les sentiments qui remplissaient son cœur pour s’attacher à leur sens, et pour y voir autre chose que ce qu’elles offraient en effet de plus remarquable, des images singulières, des pensées rêveuses, des traits d’une énergie sombre, mais rien qui pût dissiper ses doutes ou les fixer, Antonia referma les tablettes de Lothario, et les cacha dans son sein, sans les communiquer à madame Alberti.


XIII
Ne cherchons pas à débrouiller pourquoi l’innocent gémit, tandis que le crime est revêtu de la robe d’honneur. Le jour des vengeances, le jour de la rétribution éternelle peut seul nous dévoiler le secret du juge et de la victime
HERVEY.
TABLETTES DE LOTHARIO
« Le mont Taurus élevait son front par-dessus toutes les collines ; une d’elles lui dit: Je ne suis qu’une colline, mais je renferme un volcan. »
« LA SOCIÉTÉ, c’est-à-dire une poignée de patriciens, de publicains et d’augures, et de l’autre côté, le genre humain tout entier dans ses langes et dans ses lisières..... »
« Les législateurs du XVIIIe siècle ressemblent aux architectes de Lycérus, qui emportaient dans les airs les matériaux d’un palais, et qui ne s’occupaient pas des fondements. »
« Les peuples usés demandent à être gouvernés. Les peuples dépravés ont besoin d’être soumis. La liberté est un aliment généreux qui ne convient qu’à une saine et robuste adolescence. »
« Quand la politique est devenue une science de mots, tout est perdu. Il y a quelque chose de plus vil au monde que l’esclave d’un tyran: c’est la dupe d’un sophiste. »
« Il est inconcevable que les hommes s’égorgent pour leurs droits, et que ces prétendus droits de l’homme ne soient que des mots mystiques interprétés par des avocats. Pourquoi ne parle-t-on jamais à l’homme du premier des droits de l’homme, de son droit à une part de terre déterminée dans la proportion de l’individu au territoire? »
« Quelle est cette loi qui porte les emblèmes et le nom de l’égalité à son frontispice? Est-ce la loi agraire? — Non, c’est le contrat de vente d’une nation livrée aux riches par des intrigants et des factieux qui veulent devenir riches. »
« Un homme flatte le peuple. Il lui promet de le servir. Il est arrivé au pouvoir. On croit qu’il va demander le partage des biens. Ce n’est pas cela. Il acquiert des biens, et il s’associe avec les tyrans pour le partage du peuple. »
« Le mot sacré des Hébreux, c’est I’or. Il y a une manière de le prononcer à l’oreille des juges de la terre qui fait tomber votre ennemi raide mort. »
« Lycurgue pensa une chose étrange: c’est que le vol était la seule institution qui pût maintenir l’équilibre social. »
« N’est-tu pas las, jeune homme, de moissonner les jardins de Tantale? Ouvre les yeux sur les maux de l’humanité; regarde. Le gouffre de Curtius est encore ouvert et il faut que beaucoup s’y précipitent pour le salut du monde. »
« L’aumône est une restitution partielle, faite à l’amiable. Le mendiant transige; plaidons. »
« Tirez un homme du fond des bois, et montrez-lui la société; il sera bientôt corrompu et méprisable comme vous, mais il ne comprendra jamais l’aréopage impassible qui envoie froidement un mendiant à la potence pour avoir décimé le banquet d’un millionnaire. »
« C’est une question difficile à décider que de savoir ce qu’il y a de plus hideux dans la vie sociale du délit ou de la loi, ce qu’il y a de plus cruel du coupable ou du juge, du crime ou du châtiment. Les opinions sont fort partagées. »
« Tuer un homme dans le paroxysme d’une passion, cela se comprend. « Le faire tuer par un autre en place publique, dans le calme d’une méditation sérieuse et sous le prétexte d’un ministère honorable, cela ne se comprend pas. »
« Une chose effrayante à penser, c’est que l’égalité, qui est l’objet de tous nos vœux et de toutes nos révélations, ne se trouve réellement que dans deux états de l’homme, l’esclavage et la mort. »
« De voir les peuples se débattre autour d’une idée comme des fourmis pour un brin de paille, il y a de quoi mourir de confusion. Un brin de paille, au moins c’est quelque chose, et une idée, ce n’est rien. »
« Le vol du pauvre sur le riche, si on remontait à l’origine des choses, ne serait, en dernière analyse, qu’une réparation, c’est-à-dire le déplacement juste et réciproque d’une pièce de monnaie ou d’un morceau de pain qui retourne des mains du voleur dans les mains du volé. »
« La plus haute portée de liberté à laquelle puisse parvenir une nation qui s’avise de sa souveraineté, c’est le droit de choisir un esclavage à son goût. »
« Il y a un grand obstacle à l’affranchissement des villes: ce sont les villes.
« Montrez-moi une ville, une ruche ou une fourmilière, et je vous montrerai l’esclavage; le lion et l’aigle seuls sont rois, parce qu’ils sont solitaires. »
« La méchanceté est une maladie sociale. L’homme naturel n’est pas plus malfaisant qu’une autre brute. L’homme civilisé fait horreur ou pitié. Comptez les étages d’une maison, et rappelez-vous la parabole de Babel. »
« Si j’avais le pacte social à ma disposition, je n’y changerais rien; je le déchirerais. »
« Le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, c’est la société. La première fois que l’homme s’est enveloppé d’une ceinture de feuillages, il a revêtu l’esclavage et la mort. »
Il y a deux instincts très opposés dans l’homme simple: l’instinct de conservation pour lui et pour ce qui procède de lui; l’instinct de destruction pour tout ce qui lui est appris et commandé. La société est donc fausse. »
« Toutes les œuvres de Dieu sont accomplies dans leur destination et dans leur fin. Si la société était entrée dans le but de la création, l’alouette ne conduirait jamais ses petits dans un champ de blé mûr et prêt pour la moisson. »
« Il y a peu d’hommes dont le cœur ne tressaille d’indignation et de douleur à l’aspect d’un fier lion garrotté dans une cage de fer, et léchant avec humilité la main sanglante du boucher qui le nourrit. Que doit penser l’homme qui regarde l’homme? »
« Pour rendre l’inégalité politique moins outrageante, presque tous les peuples qui ne l’ont pas fait reposer sur des avantages moraux en ont du moins rattaché l’origine à des souvenirs généreux ou à des traditions sacrées. Il ne s’est pas trouvé encore de législation assez dépravée pour avouer dans ses institutions l’aristocratie de l’argent. Quand nous en serons là, il fera beau vivre, car tout finira. »
« Il est bien humiliant pour l’espèce que les esclaves ne soient en minorité nulle part dans une société humaine. Que faut-il donc pour changer une mauvaise place contre une bonne, quand on a la force et le nombre? »
« Rien de plus facile que de persuader à l’homme qu’il dépend de l’homme, en vertu d’un droit mystérieux, fondé sur un titre inconnu. Mais comment lui faire comprendre, ce qui est vrai, que sa dépendance résulte purement et simplement de l’inégalité d’un ancien partage du sol, qui n’a changé ni de forme ni d’étendue, et qui peut tous les jours être remis en litige? »
« La ruche de l’abeille n’appartient pas au frelon, mais les fleurs des champs appartiennent à tous les insectes de l’air. La seule propriété inviolable de l’individu, c’est son industrie. »
« Est-il vrai que la plupart des souverains de l’Europe s’occupent de faire cadastrer la terre? Soit. »
« Instituer des monarchies aujourd’hui, c’est une grande pitié. « Je n’ai pas été surpris de trouver la cellule d’un ermite à demi cachée dans la cendre du cratère; mais qu’un roi pense à bâtir son trône au fond, je ne le lui conseille pas! »
« Tendre pour la dernière fois l’arc de Nemrod, ce n’est pas une rare merveille, Napoléon! dix autres l’ont fait avant vous. — Passe encore pour le briser. »
« Nos feux d’artifice de Venise finissent par une gerbe de feu qui éclipserait le soleil dans son midi.
« La nuit n’en est que plus profonde après cela, la nuit qui appartient aux voleurs.
« Le lendemain d’une GRANDE NATION, c’est la nuit d’un feu d’artifice. »
« Si vous réussissiez dans vos projets, — disent-ils, — ce serait à recommencer demain. »
« Le grand mal que de recommencer demain! nous sommes si bien aujourd’hui! »
« Quand on a cessé de vivre en premier dans le cœur d’un autre, on est très réellement mort. Il n’y manque plus que la façon. »
« Une société qui tue un homme est bien convaincue qu’elle fait justice. — Immense et sublime justice rétributive que celle d’un homme qui tuerait la société! »
« Deux crimes pour lesquels je suis sans pitié: faire du mal à qui ne peut se défendre, et voler qui a besoin.
« Supplices et malédictions sur l’infâme qui a dérobé le chien d’un aveugle! »
« Le sauvage de la mer du Sud qui donne une femme pour une hache ne fait pas un mauvais marché. Quel est le pays où l’on n’aurait pas une femme avec une hache? »
« Il y a au fond de l’homme trois erreurs ou trois mystères qui le décident à vivre: Dieu, l’amour et la liberté. — Et il y a bientôt deux mille ans que la société n’existerait plus, si quelques mendiants de Galilée ne s’étaient avisés de faire une religion avec cela.
« Combien connaissez-vous de spéculateurs qui placeraient sur la durée probable de cette dernière institution du monde politique un sequin en viager? »
« Je voudrais bien qu’on me montrât dans l’histoire une monarchie qui n’ait pas été fondée par un voleur. »
« Quand les nations arrivent à leur dernier période, il n’y a plus entre elles qu’un cri de ralliement: TOUT EST A TOUS. »
« Et le jour où l’étendard qui portera cette devise sera mouillé des pleurs d’un enfant, je l’arracherai pour m’en faire un linceul. »
« L’histoire des peuples anciens n’est pas difficile à raconter; l’histoire des peuples à venir n’est pas difficile à prévoir. — Les pères, les vieillards, les sages, les prêtres, les soldats, les rois. — Et puis après... les peuples peut-être?... »
« Il n’y a que trois manières de lier sa mémoire à celle du temple de Delphes. Il faut le bâtir, le consacrer, ou y mettre le feu. »
« Donnez-moi une force qui ose prendre le nom de loi, et je vous montrerai un vol qui prendra le nom de propriété. »
« La liberté n’est pas un trésor si rare: elle est dans la main de tous les forts, et dans la bourse de tous les riches. »
« Tu es maître de mon argent, et je le suis de ta vie. Cela ne nous appartient, ni à toi, ni à moi. Rends, et je laisse. »
« Mille fortunes pour une pensée! mille pensées pour un sentiment ! mille sentiments pour une action! mille actions sublimes pour un cheveu ! — et le monde, et l’avenir, et l’éternité avec tout cela! »
« Le fondateur d’une secte nouvelle, pauvre homme! l’enlumineur d’une vieille morale, pauvre homme! un législateur, pauvre homme ! — Un conquérant! quelle misère! »
« S’il y a une bonne société au monde, c’est celle où l’on partage tout, en donnant une prime au plus fort. — Quand la ruse et la trahison s’en mêlent, il arrive une législation. »
« Je ne sais plus qu’un métier à décréditer, celui de Dieu. »
« On m’a demandé quelquefois si j’aimais les enfants. Je le crois bien. Ils ne sont pas encore hommes. »
« Toutes les voix de la terre annoncèrent une fois que le grand Pan était mort. Ce fut l’émancipation des esclaves. Quand vous les entendrez une seconde fois, ce sera l’émancipation des pauvres — et alors, l’usurpation du monde recommencera. »
« De tous les gouvernements, celui qui révolte le moins mon cœur, celui qui dégrade le moins l’humanité, c’est le despotisme de l’Orient, où l’abaissement des peuples est au moins expliqué par des superstitions. Je conçois un tyran qui descend des prophètes et qui est allié des astres. Au Tibet, il est invisible, immortel, sacré. Cela est bien, cela ne devrait jamais être indifféremment. La tyrannie et l’esclavage sont deux états qui impliquent deux espèces. Les plus avilis des hommes, ce sont les esclaves qui reconnaissent des tyrans faits à leur image. »
« On a bien des grâces à rendre à son étoile, quand on peut quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se déclarer leur ennemi. »
« Quelle différence y a-t-il entre un crime et une action héroïque, entre un supplice et une apothéose? Le lieu, le temps, la méprisable opinion d’une foule stupide qui ne connaît pas le véritable nom des choses, et qui applique au hasard ceux que l’usage lui a appris. »
« Les fléaux sont dans l’ordre de la nature, et les lois n’y sont pas. »
« C’était une idée moins appropriée à la Divinité, telle que je la conçois, mais qui avait quelque chose de consolant pour l’homme que de donner des infirmités aux dieux. J’aime qu’Apollon soit banni, que Cérès souffre de la faim chez la mère de Stellion, que Vénus soit blessée par Diomède, que le berceau d’Hercule soit entouré de serpents comme celui du génie, et qu’il meure lui-même dévoré par cette robe de Nessus qu’il a léguée à ces successeurs. »
« Si mon cœur pouvait se donner la foi... si j’avais un dieu à inventer, je voudrais qu’il fût né sur la paille d’une étable, qu’il n’eût échappé aux assassins que dans les bras d’un pauvre artisan qui aurait passé pour son père; que son enfance se fût écoulée dans la misère et dans l’exil; qu’il eût été proscrit toute sa vie, méprisé des grands, inconnu des rois, persécuté par les prêtres, renié par ses amis, vendu par un de ses disciples, abandonné par le plus intègre de ses juges, dévoué au supplice de préférence au dernier des scélérats, fouetté de verges, couronné d’épines, outragé par les bourreaux, et qu’il eût péri entre deux voleurs, dont l’un le suivit dans le ciel. »
« Dieu tout-puissant, ayez pitié de moi!

XIV
C’est moi qui conduis au séjour des gémissements, c’est moi qui conduis dans l’éternelle douleur, c’est mol qui conduis au milieu du peuple réprouvé des rebelles. Laissez toute espérance, vous qui entrez.
DANTE.
« Depuis le départ de Lothario, la mélancolie d’Antonia avait fait de rapides progrès. Elle était tombée dans un abattement d’autant plus effrayant qu’elle semblait en ignorer elle-même ou en avoir oublié la cause. Sa tristesse n’avait rien de déterminé; c’était un malaise vague duquel on la tirait avec une distraction vive, mais où elle rentrait plus vite qu’elle n’en était sortie. Il lui arrivait souvent de sourire, et quelquefois même sans motif; alors sa gaieté faisait peine à voir, parce que l’expression de sa physionomie paraissait ne pas bien s’accorder avec l’état de son cœur. Jamais elle n’avait cherché avec plus de soin les promenades solitaires. Presque tous les lieux qu’elle fréquentait lui rappelaient Lothario, mais elle ne le nommait jamais. Elle évitait les conversations où son souvenir pouvait se mêler; on aurait cru qu’elle cherchait à se persuader qu’il n’avait pas existé pour elle, et qu’il n’était dans sa vie que l’illusion d’un rêve ou d’un accès de délire. Elle s’occupait souvent au contraire de son père et de sa mère, qu’elle n’avait pas nommés depuis longtemps, et elle en parlait, contre son usage, sans répandre des larmes, comme si elle n’en avait été séparée que par un court espace de chemin, et qu’elle dût bientôt les rejoindre.
Madame Alberti regarda cette circonstance comme quelque chose d’heureux dans la situation d’Antonia. Elle pensa que ses souvenirs se détruiraient plus facilement les uns par les autres, et qu’il lui serait plus aisé d’oublier les contrariétés d’un sentiment dont elle était encore loin de connaître toute la puissance, auprès du tombeau de ses parents. Elle résolut donc de reconduire Antonia à Trieste, et Antonia reçut cette proposition avec un témoignage de satisfaction froide, le seul que ses traits mornes et ses yeux fixes pussent imparfaitement manifester. Au reste, madame Alberti n’avait pas renoncé pour elle à toute espérance. Elle était bien persuadée, au contraire, et il n’y avait à la vérité rien de plus probable, que l’étrange procédé de Lothario n’était qu’un nouvel effet de la bizarrerie de son caractère ou de l’embarras de sa position, et qu’il ne tarderait pas à revenir aux pieds d’Antonia réclamer les droits qu’elle lui avait donnés à un bonheur qui semblait passer toutes ses espérances.
Il était possible que les raisons qui rendaient nécessaire ce système singulier dont il enveloppait ses actions l’empêchassent alors de former un nœud qui, en fixant tout à fait son existence, le soumettrait de trop près et par trop de points à la curiosité des hommes, et le soustrairait à ce vague de conjectures dont l’incertitude ne lui était sans doute pas inutile.
Dans l’état de l’Europe, combien d’hommes éminents étaient forcés, comme Lothario à cacher leur nom à travers vingt pays différents, et à se dérober comme lui aux affections les plus profondes, aux devoirs les plus doux de la nature, pour conserver leur sécurité, et surtout pour ne pas compromettre celle des personnes qui leur étaient chères!
Telle était évidemment la situation de Lothario, et il fallait bien qu’elle changeât un jour. Il aurait été absurde de chercher à sa conduite une autre explication. On pouvait même penser que s’il avait redouté, avec de justes motifs, de trop prolonger son séjour dans une grande capitale où il était déjà très connu, il ne manquerait pas de se diriger du côté de Trieste, quand il aurait appris qu’Antonia y était de retour.
Ces suppositions avaient beaucoup de vraisemblance, et Antonia ne les repoussait point; seulement elle ne répondait rien, et regardait sa sœur d’un œil défiant quand il en était question; puis elle se jetait dans ses bras.
Les affaires qui les avaient appelées à Venise ne les retenant plus, elles en partirent sur un bateau qui se rendait à Trieste par les lagunes. Cette manière de voyager leur avait paru préférable à toute autre, parce qu’elle leur faisait éviter les routes infestées par la troupe de Jean Sbogar, et surtout le passage dangereux où elles avaient failli devenir ses prisonnières.
Les canaux des lagunes offrent peu d’intérêt au voyageur. Tracés par la nature entre des portions de terre désertes et arides que la mer envahit et abandonne tour à tour, et qui ne peuvent offrir d’asile qu’aux troupes errantes des oiseaux du rivage, rien ne varie, rien n’anime leur triste monotonie. Ils ne présentent partout aux regards que des grèves stériles ou des forêts de roseaux, d’où s’élève quelquefois avec un long cri le héron surpris dans son sommeil par le bruit des mariniers et des passagers.
Antonia, pensive, n’avait encore été distraite par aucune circonstance digne de l’occuper, quand la nuit tomba et vint prêter à tous les objets un caractère plus calme et plus doux. Le ciel était parsemé d’étoiles brillantes, mais la lune lui refusait sa lumière. On ne distinguait plus rien hors de la barque, et le balancement alternatif des rameurs s’y faisait à peine apercevoir. On n’entendait que la chute cadencée de leurs rames et le sifflement de l’eau divisée par la proue. Tout à coup l’homme placé au gouvernail rompit le silence de la nature en chantant, d’une voix qui n’était pas sans agrément, quelques strophes du Tasse où sont peintes en vers harmonieux les délices de la solitude entre deux amants également épris. Ses accents, que rien ne réfléchissait dans l’immensité de l’air et du ciel, et qui s’étendaient sans obstacle sur la surface unie de la mer, faisaient participer l’âme à la jouissance de cet infini dans lequel ils allaient mourir. Antonia les écoutait avec un sentiment dont la douceur l’étonna, et qu’un moment auparavant elle n’aurait pas cru pouvoir goûter encore. Elle ne savait à quoi attribuer la confiance qui remplissait son cœur, et qui en calmait tous les orages. Ce n’était pas l’illusion vive et tumultueuse des premières espérances, c’était la jouissance reposée d’un avenir pur. Il lui semblait que ces intelligences tutélaires qui veillent sur les derniers moments de l’innocence, et qui viennent lui ouvrir le séjour de l’éternel repos, devaient manifester ainsi leur présence.
Madame Alberti éprouvait la même émotion. Sa main s’était unie à celle d’Antonia, elles s’étaient penchées l’une contre l’autre, et leurs cœurs battaient d’un mouvement régulier et doux. Plongées dans une langueur que l’extrême tranquillité de l’air et l’ondulation presque insensible des eaux contribuaient à entretenir, elles s’endormirent en s’embrassant.
Il y avait peu de temps que leur repos durait quand un coup de fusil, tiré à peu de distance, troubla le sommeil d’Antonia. Madame Alberti était encore appuyée contre elle, mais elle ne parla point. Antonia crut d’abord qu’elle avait rêvé; mais l’immobilité du bateau, le silence des rames, et quelques mots étranges qu’elle entendit dans l’entretien confus des mariniers épouvantés, la détrompèrent. Elle essaya de réveiller sa sœur sans pouvoir y parvenir. Elle voulut se lever, et se sentit saisir le bras par une main froide et nerveuse.
« C’est encore une femme, — dit une voix: — Jean ne sera pas content. »
A ces paroles, ses cheveux se dressèrent sur son front, une sueur froide inonda ses membres, et elle perdit connaissance. Elle ne revint à elle qu’au bruit des roues d’une voiture qui la conduisait, et sous laquelle tremblaient, en grondant sourdement, les ais retentissants d’un pont-levis.
Elle était seule.
Antonia, revenue de ce premier accès d’étonnement qui donne aux malheurs inattendus l’apparence d’un songe, ne tarda pas à comprendre celui-ci. Il était hors de doute que c’étaient des bandits apostés sur le bord de la mer qui avaient arrêté le bateau, et ces bandits ne pouvaient appartenir qu’à la troupe de Jean Sbogar. Descendue de la voiture, et soutenue par deux hommes dont le vêtement bizarre et la physionomie féroce la remplissaient d’effroi toutes les fois que les lumières éparses sous les voûtes venaient à les éclairer, elle parcourait les vastes galeries, les escaliers immenses, les salles gothiques du château, en se confirmant de plus en plus dans l’horrible idée qu’elle était prisonnière à Duino.
Arrivée à une chambre qui paraissait lui être destinée, et où son affreuse escorte la laissa libre un moment, elle s’élança vers une croisée ouverte, et ne vit devant elle que la mer. Une lueur lointaine, qui lui parut être celle du phare d’Aquilée, brillait seule au milieu des astres nocturnes. Elle ne douta plus de son sort, et tomba navrée de douleur sur un fauteuil.
« A Duino! — s’écria-t-elle: — Jean Sbogar!... Mais qu’a-t-on fait de ma sœur? »
Les voûtes sonores répondirent seules à ses cris.
Le dernier mot qu’elle avait prononcé expira dans leurs profondeurs, comme une voix faible qui s’éteint. Antonia se leva épouvantée en répétant: « Ma sœur!... » du ton d’une personne affligée d’un songe pénible, et qui cherche à se réveiller.
L’illusion de l’écho se renouvela plus sinistre encore. Elle ressemblait au dernier gémissement d’une mort violente. La malheureuse Antonia, presque incapable de se soutenir, s’appuya contre un des grands pilastres de la porte d’entrée, sous un réverbère qui répandait sur elle toute sa clarté. Elle embrassa en tremblant la colonne froide, y colla son visage à demi recouvert de ses cheveux flottants, et se sentit fléchir sous le poids de sa terreur. Quelques hommes groupés dans le corridor paraissaient la regarder de loin; mais la faiblesse de sa vue ne lui laissait distinguer, dans l’ombre où ils étaient cachés, que le mouvement de leurs panaches, et elle n’était pas bien sûre de ne pas s’abuser, quand un cri terrible frappa son oreille.
Un de ces hommes s’était enfui en la nommant.
La nuit était fort avancée, lorsque Antonia céda pour la seconde fois à ces cruelles émotions. Ce ne fut que bien des heures après qu’on put la rendre entièrement à elle-même. Elle s’étonna, en regardant autour d’elle, de la délicatesse des soins dont elle était l’objet. On l’avait transportée dans une chambre plus commode et plus ornée. Il n’y avait pas de femmes dans le château, mais elle était servie par des enfants d’une figure agréable.
Un seul des brigands sollicita, vers la fin du jour, la permission d’être introduit auprès d’elle pour s’acquitter des ordres dont son capitaine l’avait chargé. C’était un très jeune homme, dont la physionomie triste, mais douce et modeste, aurait inspiré dans tout autre lieu la confiance et l’intérêt. Il venait apprendre à Antonia que son bateau n’avait été attaqué que par la méprise la plus funeste; que rien de ce qu’elle possédait ne lui serait enlevé; qu’elle-même était libre à Duino, qu’elle n’avait pas cessé de l’être; que tout était disposé pour son voyage, et qu’il dépendait d’elle seule de le hâter ou de le retarder, suivant que sa santé l’exigerait; qu’en attendant, enfin, elle pouvait commander en souveraine à tout ce qui habitait dans le château.
« Mais ma sœur! — s’écria Antonia.
— Votre sœur, madame, — répondit le jeune homme en baissant les yeux, — ne peut vous être rendue. C’est la seule réserve que nous soyons obligés de mettre à notre obéissance, et cette condition même n’est pas imposée par une force qui dépende de nous.
— Et qui a pu l’imposer? — reprit vivement Antonia. — Qui empêcherait que je me réunisse à ma sœur, qui a été arrêtée, enlevée, conduite ici avec moi? Ah! je ne veux aucun des avantages, aucune des réparations que vous m’offrez, si je ne les partage avec elle.
— Madame, — dit le jeune homme en s’inclinant, — je n’ai pas reçu d’autres instructions. »
Et il se retira sans attendre de nouvelles instances.
Le nom de madame Alberti errait encore sur les lèvres d’Antonia interdite; il ne fut pas entendu.
La perplexité dans laquelle elle resta plongée est plus facile à comprendre qu’à décrire. Elle commençait à espérer que cet événement n’aurait pas les suites affreuses qu’il lui avait fait craindre; mais elle ne devinait pas les motifs qu’on pouvait avoir de la tenir éloignée de sa sœur, et ce nouveau mystère était un abîme où son esprit s’égarait. Tout lui persuadait d’ailleurs qu’on ne l’avait pas trompée par de fausses promesses. Le soleil était couché depuis plusieurs heures, et ses portes restaient ouvertes. Les gens employés à la servir s’étaient retirés d’eux-mêmes pour lui laisser une liberté entière, en lui indiquant la partie de son appartement qu’ils allaient occuper et où ils attendaient ses ordres. Enfin il ne paraissait pas un soldat dans la vaste étendue des corridors qu’on avait éclairés comme pour lui offrir un passage, à quelque moment qu’elle prit la résolution de sortir.
Rassurée par tout ce qu’elle remarquait, elle n’hésita pas à s’engager dans la galerie qui aboutissait à sa chambre et à suivre ses détours jusqu’au grand escalier du château. Elle descendit sans obstacles, parcourut avec la même facilité le vestibule et les cours, et parvint au pont-levis sans rencontrer personne. Il se baissa à son approche, comme si une puissance magique avait interprété le vœu d’Antonia, et s’était empressée d’y obéir. A peine l’eut-elle laissé derrière elle, qu’elle aperçut une voiture de voyage prête à partir, et gardée par des domestiques. Elle crut même reconnaître qu’elle était chargée de bagages qui avaient été pris avec elle sur le bateau, et l’empressement du postillon, à son approche, lui donna lieu de croire qu’elle était attendue. Elle s’informa cependant de la destination de cette voiture.
« Apparemment pour Trieste, — répondit un des domestiques; — mais pour tel lieu qu’il plaira à la signora Antonia de Monteleone.
— C’est moi, — reprit Antonia.
— Nous n’en doutions pas, — dit le postillon; — il n’y a pas d’autres femmes dans ce château, et nous sommes prêts à vous obéir.
— Il y a une autre femme dans ce château, — s’écria Antonia... — Ma sœur est dans ce château... Ne vous a-t-on pas prévenus que je serais accompagnée de ma sœur?
— On n’a parlé que de la signora, — dit-il en secouant tristement la tête, — et il n’y a pas d’apparence que sa sœur puisse sortir du château, si ce n’est pas l’intention du propriétaire. Mais madame ne connaît peut-être pas le propriétaire du château de Duino. Captive depuis si peu de temps...
— Pardonnez-moi, — répondit Antonia, — je sais où je suis. Il est cependant incompréhensible que ma sœur ne soit pas ici. »
Le pont-levis était encore baissé. Le château n’était gardé que par les vigies de ses tours. Antonia jeta les yeux dans l’intérieur, et pensa que sa sœur y était prisonnière.
« Je resterai, — dit-elle d’une voix forte, — je ne partirai pas sans elle, et sa destinée sera la mienne. »
En prononçant ces paroles, elle avait rapidement parcouru une partie de l’espace qui la séparait du grand escalier. Elle se retourna pour voir si elle n’était pas suivie. Le pont-levis se relevait. A cet aspect son courage faiblit; il lui sembla que tout finissait, et qu’elle venait d’élever entre elle et le monde une barrière qu’elle ne franchirait plus. Elle aurait voulu se voir transportée tout à coup au milieu d’une forêt sauvage, à la merci des animaux les plus féroces, pendant une des nuits les plus âpres de l’hiver, mais encore libre et maîtresse d’elle-même; les murs du château pesaient sur elle, sur l’air qu’elle respirait, et son cœur comprimé était près d’éclater dans son sein. Elle s’approcha de la balustrade pour s’appuyer et pour reprendre haleine. Ses yeux étaient tournés vers un soupirail d’où sortait une faible lumière qui venait trembler à ses pieds. Au bout de quelques instants d’attention vague et involontaire, elle crut saisir des bruits singuliers qui sortaient aussi des souterrains du château, et qui rappelaient à son esprit la solennité de certains chants religieux. Elle jugea d’abord que ce devait être le mugissement de la mer qui se brise au pied de la montagne; mais ces bruits n’arrivaient à elle que par intervalles, quelquefois même ils paraissaient tout à fait arrêtés, et Antonia se rapprochait à pas mesurés du soupirail avec une curiosité inquiète. Ils la frappèrent enfin plus directement, au point qu’elle s’imaginait y discerner des sons articulés et le nom même de sa sœur. Persuadée que la préoccupation de son esprit pouvait avoir produit cette illusion, elle s’agenouilla sur le bord du soupirail; et retenant sa respiration pour ne pas perdre le moindre bruit qui agitait l’air, elle l’entendit encore.
« Ma sœur est là, » dit-elle à haute voix, incapable de modérer le sentiment qui absorbait toutes ses idées, qui pénétrait tous ses sens d’un mélange inconcevable de joie et de terreur.
Elle se releva précipitamment, et s’élança dans une rampe mal éclairée qui devait la conduire aux souterrains du château. Après d’innombrables détours qu’indiquaient d’espace en espace des lampes pâles cachées dans les creux de la muraille, elle ralentit sa marche, parce que le bruit qui l’avait attirée s’était rapproché de manière à ne pas lui laisser perdre un mot, mais elle n’entendit plus le nom de madame Alberti. C’était seulement, comme elle l’avait présumé, un chant semblable aux chants de l’église, qui était entonné par une seule voix et répété en chœur. Bientôt, elle arriva au lieu même de la cérémonie; et, transie de frayeur, elle se glissa comme un spectre entre les hautes colonnes qui soutenaient la voûte à une hauteur prodigieuse, cachée dans les ombres que projetaient au loin leurs bases énormes. Toutes ces colonnes chargées de faisceaux de lances, de cimeterres et d’armes à feu, formaient une espèce de forêt à travers laquelle on ne pouvait distinguer que confusément ce qui se passait au centre de cette salle souterraine.
Antonia, exaltée par son attachement pour sa sœur, s’armait de plus en plus d’une résolution jusqu’alors étrangère à son caractère. Chaque fois que les voix réunies remplissaient les échos d’un bruit prolongé qui pouvait couvrir le bruit de ses pas, elle volait d’une colonne à l’autre, et attendait, pour oser tourner ses yeux sur l’enceinte, que le silence universel qui y succédait de temps à autre, et que son aspect aurait sans doute troublé, lui prouvât qu’elle n’avait pas été aperçue.
Cependant la délicatesse de sa vue ne lui permettait pas de distinguer les objets que comme s’ils avaient été interceptés par un nuage, et le vague que son imagination prêtait à leurs formes incertaines augmentait la terreur de cette scène nocturne.
Du côté opposé à l’entrée du souterrain, s’élevait une longue suite d’arcades anguleuses dont les pointes se perdaient dans l’obscurité de la voûte, et qui n’étaient séparées entre elles que par d’autres groupes de colonnes minces, noircies et usées par le temps. Des tentures de deuil coupaient ces arcades à une certaine élévation, et les brigands disséminés sur le fond de cette décoration funèbre ajoutaient à sa mystérieuse horreur; les uns, immobiles et recueillis, assis au fond des stalles creusées dans le massif des colonnes, et qu’on aurait pris pour des figures sinistres disposées par un sculpteur atrabilaire, ceux-ci, debout autour des candélabres de fer, et attisant de leurs poignards la flamme des torches et des brasiers; ceux-là qui se perdaient dans la nuit des portiques éloignés, et qui, à travers les ténèbres mobiles dont s’obscurcissaient et se dégageaient tour à tour leurs têtes sourcilleuses et leurs barbes touffues, ressemblaient à autant de fantômes. Parmi eux, il en était un surtout dont la singulière attitude excitait d’autant plus vivement l’attention d’Antonia, qu’elle jugea bientôt qu’il était malheureux et sensible. Son visage était enveloppé d’un crêpe qui le cachait entièrement. Agenouillé sur les premières marches d’une estrade dont le reste se dérobait à la vue d’Antonia, il était appuyé sur la poignée de son sabre et pleurait amèrement. Le bruit de ses sanglots interrompait seul la voix ferme et soutenue du prêtre qui présidait au sacrifice. Antonia, hors d’elle-même et pressée par une curiosité invincible, fit un mouvement pour voir l’autel. C’était un lit funèbre, et sur ce lit une femme couchée, la tête soulevée sur un coussin de velours noir, et à peine défigurée par les traces récentes de la mort.
« Ma sœur! » s’écria Antonia, et elle tomba.
C’était elle en effet, car le coup de fusil tiré sur le bateau l’avait tuée, et la troupe de Jean Sbogar lui rendait les derniers honneurs.



XV
Pourquoi hérisses-tu ainsi, en me regardant, ta chevelure sanglante? Pourquoi tournes-tu sur moi ces yeux dont la prunelle desséchée a disparu de son orbite? Ce n’est pas moi qui t’ai tué.
SHAKESPEARE.
Vous retrouverai-je partout, ombres des assassinés, avec vos larges plaies livides? et vous, mères éplorées, qui me montrez ces flammes allumées par mes mains, ces flammes dont les langues horribles dévorent le berceau de vos premiers-nés?
SCHILLER.
« Antonia resta longtemps ensevelie dans un état qui ressemblait au sommeil. Elle ne paraissait éprouver aucune agitation, et ce calme était si profond, il devait faire place selon toute apparence à de si mortelles angoisses, qu’on tremblait de le voir cesser. Cependant elle revint à elle sans manifester de douleur. Tout au plus, elle semblait occupée d’une idée fâcheuse, d’un souvenir importun, qu’elle essayait de chasser. Elle promenait ses regards autour d’elle avec incertitude, et passait sa main sur son front pour chercher à se rendre compte d’un doute inquiétant.
« Je sais bien, — dit-elle enfin, — je sais où elle est. Je la retrouverai ce soir. »
Fitzer, le plus jeune des brigands, s’approcha d’elle pour s’informer de son état. Elle lui sourit comme à une personne connue, parce que c’était lui qui lui avait parlé la veille de la part de Jean Sbogar.
« Je vous attendais depuis longtemps, — reprit-elle. — Je voudrais savoir de quel supplice vous punissez les indiscrets qui pénètrent dans vos fêtes sans y avoir été priés. Je connais une jeune fille... Mais je vous recommande ce secret sur le salut de ce que vous aimez le mieux au monde... Promettez-moi de n’en parler jamais à personne. »
Le jeune homme la regardait, les yeux mouillés de larmes, parce qu’il s’apercevait que sa raison était égarée.
« Attends, — lui dit-elle du ton de la plus grande surprise, — ce sont des larmes! je croyais qu’on ne pleurait plus. Ne me cache pas tes larmes. Quant à moi, je ne puis plus en montrer. Je me souviens d’avoir vu un autre homme, c’était dans un endroit où je n’étais pas attendue, un homme qui pleurait aussi. Je pense que ce pouvait être toi, car son visage était couvert d’un voile qui m’empêchait de le connaître.
— Ses traits me sont inconnus comme à vous, — répondit Fitzer. — Peu d’entre nous l’ont aperçu autrement qu’à travers ce voile ou la visière de son casque. Nos vieux guerriers seuls l’ont vu à découvert dans les combats; mais il vient très rarement à Duino, et n’y paraît que masqué depuis que nous parcourons sans danger les provinces vénitiennes. C’est notre capitaine.
— Où est-il? — reprit froidement Antonia. — Il ne sait donc pas que je suis ici?
— Il le sait, mais il n’ose se présenter devant vous, de crainte que sa présence ne vous alarme, et que vous ne lui imputiez l’erreur qui vous a rendue captive.
— Captive? dis-tu. Antonia est plus libre que l’air! Cette nuit encore, je me suis promenée bien loin d’ici dans des bosquets délicieux, où je respirais un air si pur! Je n’ai jamais vu tant de fleurs! Ma sœur y était avec moi; elle a voulu y rester. J’y allais plus souvent quand j’étais plus jeune; mais je n’y suis jamais allée avec ma mère. Ma vie a bien changé depuis ce temps-là. »
Antonia reposa sa tête sur sa main, et ses paupières s’abaissèrent. Son teint était animé de couleurs foncées, ses lèvres paraissaient desséchées par une fièvre brûlante. Elle riait et sanglotait.
Le destin d’Antonia était accompli. Il ne lui restait plus sur la terre d’autre protection que celle de ce redoutable amant qui lui avait si mystérieusement apparu au Farnedo, et qui était Jean Sbogar lui-même. L’amour de Jean Sbogar veilla sur elle avec une sollicitude et avec une pureté qui l’aurait étonnée sans doute, si le trouble de sa raison lui avait permis de réfléchir sur son état. On fit venir, des chaumières de Sestiana, des jeunes femmes pour la servir et pour la garder; des médecins célèbres furent appelés ou enlevés des villes voisines pour lui donner les soins que sa maladie exigeait. Un ecclésiastique, depuis longtemps prisonnier des brigands, celui qui venait de célébrer le service funèbre de madame Alberti, dans un souterrain qu’ils avaient converti en chapelle pour cette cérémonie, épiait auprès de son lit de douleur les instants lucides que son mal lui laissait, pour lui porter les consolations du ciel. Ces hommes féroces enfin, dont l’âme n’avait conçu jusque-là que des pensées de sang, purifiés par l’aspect de tant d’innocence et touchés de tant d’infortune, lui prodiguaient les marques de soumission les plus délicates et les plus tendres. Antonia s’accoutumait à les voir et à les entretenir des illusions bizarres qui se succédaient dans son imagination malade. Jean Sbogar, lui seul, n’osait se présenter auprès d’elle sous le voile ou le casque à visière qui dérobait ses traits, que lorsqu’elle était livrée au sommeil, ou que le délire lui ôtait la connaissance de tous les objets, et qu’il pouvait nourrir ses regards de la douloureuse contemplation de l’objet aimé, sans s’exposer à lui inspirer de la crainte ou de l’horreur. Un jour cependant, prosterné à ses pieds et incapable de contenir les sentiments qui l’oppressaient:
« Antonia! — s’écria-t-il d’une voix étouffée par les sanglots, — Antonia! chère Antonia! »
Elle se retourna de son côté, et le regarda avec douceur. Il s’empressa de s’éloigner. Elle le rappela d’un signe. Il demeura, la tête penchée sur sa poitrine, dans l’attitude de l’obéissance et de l’attention.
« Antonia! — dit-elle après un moment de silence, — je crois que c’est en effet mon nom, je le portais dans la maison où je suis née, et l’on me promettait alors d’être heureuse. Écoute, continua-t-elle en prenant la main du voleur, — je veux te faire une confidence. Du temps de ma première jeunesse, quand je croyais qu’il était si aisé et si doux de vivre, quand mon sang ne brûlait pas mes veines, quand mes pleurs ne brûlaient pas mes joues, quand je ne voyais pas des esprits qui courent dans les halliers, qui ouvrent la terre en la frappant de leur pied, qui y creusent des abîmes plus profonds que la mer, et qui en font jaillir des sources de feu; quand les âmes des assassins qui n’ont point d’asile dans le tombeau ne venaient pas encore autour de moi bondir et s’élancer avec des rires cruels, et qu’à mon réveil je n’étais pas obligée de détacher la vipère enlacée à mes cheveux, la vipère dont la tête écumante d’un poison bleuâtre a reposé sur mon cou... dans ce temps-là il y avait un ange qui voyageait sur la terre avec des traits qui auraient ému le cœur d’un parricide; mais je n’ai fait que le voir, parce que Dieu le retira quand sa félicité fut jalouse de la mienne, et je l’appelais « Lothario, mon Lothario... » Je me rappelle que nous avions un palais dans des montagnes bien éloignées. Jamais je n’ai pu en trouver le chemin. »
Quoique le brigand n’eût pas quitté son voile, Antonia s’aperçut que ses pleurs avaient redoublé à ces derniers mots. Elle lui sourit alors avec une pitié tendre; et reprenant sa main qu’elle avait laissé échapper et qui n’avait osé retenir la sienne:
« Je sais, — lui dit-elle, — que je te fais de la peine, et je t’en demande pardon. Je n’ignore pas que tu m’aimes et que je suis ta fiancée, la fiancée de Jean Sbogar. Tu vois que je te connais et que je parle raison aujourd’hui. Il y a longtemps que notre mariage est arrangé, mais je n’ai pas voulu avoir de secret pour toi. D’ailleurs, ce Lothario pourrait bien ne pas exister. J’ai vu depuis quelques jours tant de personnes qui n’existent que dans mon imagination et qui m’échappent quand je reviens à moi!... Je suis sûre, par exemple, que tu ne m’as pas connu de sœur? Non, — reprit-elle après avoir réfléchi un instant. — Si j’avais une sœur, elle me tiendrait lieu de mère, et nous ne pourrions nous passer d’elle à la célébration de nos noces. Dis-moi si tu fais, pour ce jour-là, de brillants préparatifs? Il le faut, car la mariée est une riche héritière. J’ai des agrafes d’or et des anneaux de diamants pour me parer; mais je ne veux dans mes cheveux qu’une simple guirlande d’églantier. »
Elle s’interrompit de nouveau. Son égarement redoublait. Un sourire affreux à voir s’arrêta sur sa bouche.
« Ce sera une belle fête! — continua-t-elle; — tout l’enfer y sera. Le flambeau des noces de Jean Sbogar doit faire pâlir le soleil dans son midi. Vois-tu d’ici les conviés? Tu les connais tous. Je n’ai invité personne. En voilà qui ont les membres à demi calcinés par le feu; des vieillards, des enfants dont les lambeaux se réveillent vivants des incendies que tu as allumés, pour prendre part à tes plaisirs... En voilà d’autres qui se lèvent dans leur linceul, et qui se glissent à la table du festin en cachant des plaies sanglantes. O mon Dieu, quels monstres ont tué cette jeune femme? Pauvre Lucile! Et de quel nom ils me saluent..... Les as-tu bien entendus?... SALUT, SALUT... Je n’oserai jamais le répéter! SALUT, disent-ils; et ils murmurent tous ensemble le mot de ralliement des maudits, le cri de joie que Satan aurait poussé s’il avait vaincu son créateur, la parole secrète que prononce une exécrable mère qui va égorger son enfant, pour se rendre sourde à ses gémissements. — SALUT A LA FIANCÉE DE JEAN SBOGAR..... »
En achevant ces mots, Antonia perdit connaissance. Cette crise fut longue et terrible: longtemps même on désespéra de sa vie. Pendant huit jours, le chef des voleurs, immobile au pied du lit sur lequel elle était couchée, attentif à tous ses mouvements, ne s’était occupé d’aucun autre soin que de la servir. Il veillait et pleurait.
Quand l’état d’Antonia fut amélioré, certain qu’elle s’était familiarisée avec son aspect, et qu’elle le voyait sans effroi, il veillait encore.

Cette assiduité la frappa.
Les réminiscences qu’elle avait du passé étaient trop confuses pour que le nom de cet homme et les souvenirs qui y étaient attachés lui inspirassent un sentiment continu d’horreur. De temps en temps seulement, son âme se révoltait contre l’idée de dépendre de lui, et sa seule approche la glaçait d’épouvante; mais, plus ordinairement, abandonnée comme un enfant, par l’absence de sa raison, au seul instinct de ses besoins, elle ne voyait plus, dans le capitaine des bandits de Duino, qu’une créature sensible et compatissante qui s’efforçait d’adoucir l’amertume de ses souffrances, et qui prévenait avec empressement ses moindres besoins. Alors elle lui adressait des paroles douces et flatteuses, qui paraissaient redoubler la douleur secrète dont il était dévoré.
Un jour, entre autres, il était assis auprès d’elle, voilé suivant son usage, et attentif à protéger son sommeil contre tous les accidents qui pourraient le troubler. Elle se réveilla cependant tout à coup avec un mouvement brusque, en prononçant le nom de Lothario.
« Je le voyais, — dit-elle en soupirant profondément, — il était assis à ta place. Je l’y vois souvent dans mon sommeil, et je me trouve bien heureuse; mais comment se fait-il que je croie l’y voir aussi quelquefois quand je suis éveillée, et quand il me semble que je ne rêve point? C’est là, sous ce rideau, qu’il a coutume de venir. — Dans ces jours de douleur..... et d’espérance, où je me sentais appelée à l’éternelle liberté, un ruisseau de flammes parcourait tous mes membres, ma bouche était ardente, mes ongles bleus et meurtris. — Tout, ici, était plein de fantômes. — On y voyait des aspics d’un vert éclatant, comme ceux qui se cachent dans le tronc des saules; d’autres reptiles bien plus hideux, qui ont un visage humain; des géants démesurés et sans formes; des têtes nouvellement tombées, dont les yeux pleins de vie me pénétraient d’un affreux regard; et toi, tu étais aussi debout au milieu d’eux, comme le magicien qui présidait à tous ces enchantements de la mort... Je criais de terreur, et j’appelais Lothario pour me protéger... Tout à coup, — ne ris point de ma chimère! — je vis ce voile tomber, et, à l’endroit où tu étais placé, j’aperçus Lothario tout en larmes, qui étendait vers moi ses bras tremblants, et qui me nommait d’une voix gémissante..... Il est vrai que ce n’était point lui tel que je l’ai connu, triste, soucieux et sévère, mais beau d’une céleste bonté! Défait, livide, effaré, il tournait des yeux sanglants; sa barbe était épaisse et hideuse; un rire désespéré, comme celui des démons, errait sur ses lèvres pâles... Oh! tu ne concevrais jamais ce qu’est devenu Lothario!... »
Le voleur paraissait n’avoir pas entendu Antonia. Il était plongé dans un silence profond. Il se leva et marcha dans la chambre à pas précipités, puis il revint vers Antonia et la contempla longtemps. Ses dents se heurtaient violemment. Une méditation horrible semblait l’occuper tout entier au point même de ne pas lui laisser discerner l’effroi toujours croissant qu’il inspirait à son infortunée prisonnière.
Enfin elle se souleva sur son lit, parvint à se soutenir sur ses genoux, et lui cria, les mains croisées en signe de prière:
« Grâce, grâce, pardonne-moi! ne crains rien de Lothario; il ne veut point d’Antonia. Je me donnais à lui, et il m’a refusée. — Grâce encore pour cette fois, et je ne t’en parlerai jamais! »
Ensuite elle retomba, car ses forces étaient épuisées. Jean Sbogar vola à ses pieds, saisit l’extrémité de la couverture qui l’enveloppait et qui flottait jusqu’à terre, y imprima sa bouche avec fureur, et s’enfuit.


XVI
Force du guerrier, qu’es-tu donc? Tu roules aujourd’hui la bataille devant toi en nuages de poussière. Tes pas sont Jonchés de morts, comme les feuilles desséchées marquent pendant la nuit la route d’un spectre. Demain le rêve momentané de la bravoure est fini; ce qui épouvantait des milliers d’hommes a disparu. Le moucheron, porté sur ses ailes couleur de fumée, chante sur les buissons son hymne de triomphe, et insulte à ta gloire qui n’est plus qu’un vain mot.
OSSIAN.
Il y avait deux mois qu’Antonia vivait de cette manière parmi les brigands de Duino, sans que son état eût changé, sans qu’il eût donné d’espérance. Elle avait seulement repris quelques forces, et elle aimait à venir respirer l’air du soir à sa fenêtre sur la mer.
Un jour, aucune des personnes qui la servaient n’avait paru auprès d’elle. C’était la première fois que cela arrivait; mais elle s’en aperçut à peine. Le bruit du canon qui grondait aux environs de Duino l’occupa davantage, parce que l’émotion qu’il lui causait se répétait souvent. Désirant de voir ses compagnes, elle descendit le grand escalier, parcourut les salles et les vestibules, et trouva le château désert. Le canon se rapprochait, et chaque coup était suivi d’une rumeur semblable à celle de la tempête. Antonia remonta, ouvrit sa fenêtre et regarda la mer. Elle y remarqua un grand nombre de petits bâtiments ou de nacelles pareilles à celles des pêcheurs, qui semblaient cerner le pied de la forteresse.

Toutes ces impressions furent assez vives d’abord, mais elles s’effacèrent promptement. La nuit était tombée, l’air était serein, les flots tranquilles, le ciel peuplé de myriades d’étoiles resplendissantes, comme dans la nuit où le bateau d’Antonia avait été arrêté sur les côtes d’Istrie en sortant des lagunes. Elle prit quelque temps plaisir à le contempler.
Cependant le bruit qu’elle avait entendu s’augmentait derrière elle d’une manière menaçante. Elle crut distinguer un cliquetis d’épées, des imprécations, des gémissements, qui faisaient place, de moment en moment, à un silence de mort. Elle était trop malheureuse pour craindre, si elle avait eu l’usage de sa raison, car son sort ne paraissait pas susceptible de changer en mal; mais elle ne vit pas dans la catastrophe qui s’annonçait que le danger de souffrir, et les plaintes qui frappaient son oreille lui donnaient une idée affreuse des douleurs auxquelles elle allait être exposée.
Les galeries du château n’avaient pas été éclairées, et l’obscurité était devenue profonde. Elle s’y engagea cependant, et se glissa le long des murailles ténébreuses, en les suivant de la main. Quand elle fut au haut de l’escalier, elle écouta. Les cours étaient remplies d’hommes d’armes qui parlaient confusément.
On ne se battait plus.
La crosse des fusils résonnait seule en tombant sur les dalles du pavé.
Tout à coup elle entendit un tumulte horrible, au milieu duquel s’élevait le nom de Jean Sbogar. Un homme poursuivi s’élança dans l’escalier, et passa auprès d’elle comme l’éclair. Quelques flambeaux commençaient à luire sur les premiers degrés. Les baïonnettes se choquaient. Les marches de pierre retentissaient sous les pas des soldats. Antonia courut vers sa chambre; et, en y rentrant, il lui sembla qu’on la nommait d’une voix sourde
« Qui m’appelle? — dit-elle en tremblant.
— C’est moi, — répondit Jean Sbogar, — ne t’effraie point. Adieu pour toujours. »
Il s’était approché de la fenêtre, et déjà la troupe qui était à sa recherche remplissait l’extrémité opposée de la galerie.
Le voleur revint vers Antonia, et la saisit.
« C’est moi, c’est moi, — dit-il; — adieu pour toujours! »
Antonia éprouvait un sentiment vague d’horreur et de tendresse qu’elle ne comprenait point.
Sbogar frémissait.
Il la pressa d’un de ses bras contre son cœur.
« Antonia, chère Antonia! — s’écria-t-il; — adieu pour toujours! Oh! pour la dernière fois, plus que cette minute dans tous les siècles! Antonia, chère Antonia! »
Son voile était tombé, mais Antonia ne voyait point son visage. Elle le touchait, elle avait senti le feu de son haleine. Au même instant les lèvres du brigand s’attachèrent aux siennes, et leur imprimèrent un baiser qui répandit dans les sens d’Antonia une ivresse inconnue, une volupté dévorante qui participait du ciel et de l’enfer.
« Profanation ou sacrilège! — dit Sbogar. — Tu es ma maîtresse et ma femme, et que le monde périsse maintenant! »
En prononçant ces mots, il la déposa sur le degré élevé qui montait à la fenêtre, et s’élança dans la mer.
Les soldats étaient arrivés avec leurs torches. Ils s’étonnèrent de ne pas voir le voleur, et demandèrent à Antonia si elle l’avait aperçu.
« Paix, — leur dit-elle, en appliquant son doigt sur sa bouche, — il est allé le premier au lit nuptial; — et voilà, — continua-t-elle en montrant le crêpe qu’il avait laissé à ses pieds, — voilà son présent de noces. »


XVI
Celui que l’ange me fit voir alors était monté sur un cheval pâle, et traînait tous les vivants à sa suite. Il s’appelait LA MORT.
APOCALYPSE.
« Les troupes françaises venaient d’entrer dans les provinces vénitiennes. Le premier soin des généraux fut de purger ce pays des brigands qui l’infestaient, et qui pouvaient devenir pour une armée opposée le plus redoutable auxiliaire. C’est ce motif qui avait déterminé l’attaque du château de Duino. Presque tous les bandits périrent les armes à la main. On ne put avoir vivants qu’un petit nombre d’entre eux, que des blessures graves venaient de mettre hors de combat ou qui s’étaient précipités dans la mer, et qui devaient avoir été recueillis par ces nacelles qu’Antonia avait observées. On présumait que Jean Sbogar se trouverait parmi eux; mais comme ses traits n’étaient pas connus des brigands eux-mêmes, rien ne pouvait fixer sur ce point les doutes de leurs vainqueurs. Fitzer, Ziska et la plupart des principaux affidés du capitaine, étaient morts à ses côtés avant qu’il rentrât dans le château.
Les prisonniers furent envoyés à Mantoue pour y être jugés. On préféra cette ville assez éloignée à toute autre, parce qu’elle les mettait hors de la portée et des tentatives de leurs complices, et que son heureuse position militaire la défendait d’un coup de main. Antonia y fut conduite dans une voiture séparée. Son état de démence étant bien manifeste, on la confia dans un hôpital aux soins d’un médecin célèbre par les progrès qu’il avait fait faire à la connaissance et au traitement de cette triste maladie.
Ses efforts furent couronnés d’un funeste succès. Antonia guérit, et comprit toute l’étendue de son malheur.
Pendant le temps qu’elle avait passé dans cette maison, elle ne cessa d’être l’objet de ces pieuses sollicitudes dont la religion seule peut enseigner le secret à la charité. A mesure qu’elle s’y était fait connaître, et que son esprit dégagé des ténèbres qui l’obscurcissaient avait repris ce charme liant qui enchaîne le cœur, elle avait excité autour d’elle, et surtout parmi les saintes filles qui desservaient cet hospice, un sentiment plus doux que la pitié.
Elle était aimée.
Comme aucune affection ne la rappelait dans le monde, et que cet asile paisible était désormais tout pour elle, il lui fut aisé de s’accoutumer à l’idée d’y finir sa vie. Un peu plus tard elle aurait été forcée de s’y résoudre.
Quelques démarches pour rentrer dans ses grands biens restèrent inutiles. Des collatéraux avides, arrivés à la suite de l’armée, avaient fait constater la mort de Mme Alberti, avaient supposé la sienne et s’étaient emparés de son héritage. Ils étaient puissants. Cette spoliation les rendait riches. Les réclamations d’Antonia ne pouvaient être entendues. Elle n’était plus aux yeux des hommes qu’une orpheline sans nom et sans aveu. Ce fut la moindre de ses infortunes, et son cœur ne la ressentit qu’en pensant au bien qu’elle aurait pu en faire dans son nouveau genre de vie si elle y avait apporté les ressources de l’opulence. Ses bijoux suffirent du moins à sa dot et à la distribution des aumônes qui devaient faire connaître aux pauvres qu’il leur était venu à l’hôpital de Sainte-Marie une bienfaitrice de plus.
Le jour de sa profession, longtemps retardé à cause de son extrême faiblesse, était enfin arrivé, quand deux sbires vinrent la mander au nom de la justice.
L’instruction du procès des brigands était achevée. Ils avaient été condamnés à la peine capitale au nombre de quarante, mais rien ne prouvait que Jean Sbogar fût parmi eux, et la terreur de ce nom formidable planait encore sur les provinces vénitiennes, où il pouvait seul rallier de nouvelles bandes aussi dangereuses que la première.
Dans cette incertitude, on se rappela la jeune fille folle qui avait été trouvée au château de Duino, et que tous les témoignages s’accordaient à présenter comme le seul objet qui eût jamais attendri l’implacable férocité de Jean Sbogar. On pensa qu’elle le reconnaîtrait sans doute parmi ses complices s’il se trouvait avec eux, et que son premier mouvement l’indiquerait d’une manière certaine; c’est pour cela qu’on avait jugé à propos de la faire placer dans la grande cour des prisons, au moment où les condamnés y passeraient pour la dernière fois.
Antonia était revêtue de son habit de noviciat; ses cheveux étaient déjà attachés sous le bandeau des vierges, dont son teint pâle effaçait la blancheur: deux sœurs hospitalières l’accompagnaient. Presque incapable de se soutenir, elle s’appuyait sur le bras de l’une d’elles; sa main était fixée sur l’épaule de l’autre, et sa tête retombait sur sa poitrine.
Bientôt un bruit étrange se fit entendre; c’était l’exclamation d’une horrible impatience qui se voyait enfin satisfaite: elle leva les yeux et crut distinguer quelque chose d’extraordinaire; mais sa vue la servait mal. Un officier de justice qui s’en aperçut la fit avancer de quelques pas: elle vit plus distinctement, sans comprendre ce qu’elle voyait; c’étaient des hommes dont le costume hideux la navrait de terreur, et qui s’avançaient sur une seule ligne devant une haie de soldats. Leurs pas étaient mesurés, leurs stations fréquentes. A chacun d’eux elle sentait s’accroître son affreuse inquiétude; enfin elle fut frappée d’une illusion effroyable, et crut retomber en proie au délire dont elle venait d’être sauvée.
C’était lui.

C’était ce tableau qui lui avait inspiré une terreur si profonde à Venise, quand la tête de Lothario apparut dans une glace au-dessus de son schall rouge.
Elle s’avança d’elle-même pour convaincre ou pour détromper ses yeux; sa physionomie avait le même caractère. Il était enveloppé d’une robe ou d’un manteau de la même couleur.
C’était lui.
« Lothario! » s’écria-t-elle d’une voix déchirante, en se précipitant vers lui.
Lothario se détourna et la reconnut.
« Lothario! » dit-elle en s’ouvrant un passage au travers des sabres et des baïonnettes, car elle concevait qu’il allait mourir.
« Non, non, — répondit-il, — je suis Jean Sbogar!
— Lothario! Lothario!
— Jean Sbogar! — répéta-t-il avec force.
— Jean Sbogar! — cria Antonia. — O mon Dieu!..... » et son cœur se brisa.
Elle était par terre, immobile; elle avait cessé de respirer.
Un des sbires souleva sa tête avec la pointe de son sabre, et lui laissa frapper le pavé en l’abandonnant à son poids.
« Cette jeune fille est morte, — dit-il.....
— Morte, — reprit Jean Sbogar en la considérant fixement. — Marchons! »

LISTE
DES
OUVRAGES PARUS
dans la
" Petite Collection Guillaume "
IN-8 NELUMBO
B. DE ST-PIERRE. . . Paul et Virginie. . . . . . 1 vol.
GŒTHE. . . . . . . . . . Werther. . . . . . . . . . . . 1 vol.
NATESA SASTRI. . . . Le Porteur de Sachet. 1 vol.
ALPH. DAUDET. . . . L’Arlésienne. . . . . . . . 1 vol.
L’ABBÉ PRÉVOST. . Manon Lescaut. . . . . . 1 vol.
EDGAR POE. . . . . . Le Scarabée d’Or. . . . 1 vol.
BYRON. . . . . . . . . . Le Corsaire et Lara. . 1 vol.
DE GONCOURT. . . . Armande. . . . . . . . . . . 1 vol.
CHATEAUBRIAND. . Atala. . . . . . . . . . . . . . 1 vol.
Roman coréen. . . . Printemps Parfumé. . . 1 vol.
DA PORTO. . . . . . . Juliette et Roméo. . . . 1 vol.
VOLTAIRE. . . . . . . Candide. . . . . . . . . . . 1 vol.
DIDEROT. . . . . . . . La Religieuse. . . . . . . 1 vol.
CERVANTES. . . . . . La Jitanilla. . . . . . . . . 1 vol.
LA FONTAINE. . . . . L’Amour et Psyché. . . 1 vol.
CAZOTTE. . . . . . . . Le Diable Amoureux. . 1 vol.
CHAMISSO. . . . . . . Pierre Schlémihl. . . . . 1 vol.
VALMIKI. . . . . . . . L’Exil de Rama. . . . . . 1 vol.
STERNE. . . . . . . . . Voyage Sentimental. . . 1 vol.
TOLSTOÏ. . . . . . . . . Michaïl. . . . . . . . . . . . 1 vol.
DICKENS. . . . . . . . Le Grillon du Foyer. . 1 vol.
ALPH. DAUDET. . . Numa Roumestan. . . . 1 vol.
LES EDDAS. . . . . . Sigurd. . . . . . . . . . . . . 1 vol.
GŒTHE. . . . . . . . . . Hermann et Dorothée. 1 vol.
MOLIÈRE. . . . . . . . Œuvres Complètes. . . 12 vol.
ROMAN EGYPTIEN Tabubu. . . . . . . . . . . . 1 vol.
JOKAÏ. . . . . . . . . . . Rêve et Vie. . . . . . . . . 1 vol.
ALPH. DAUDET. . . . Entre les Frises et la Rampe. . . . . . . . . . . 1 vol.
TOLSTOÏ. . . . . . . . . Mort d’Ivan Iliitch. . . 1 vol.
SHAKESPEARE. . . . Le Songe d’une Nuit d’été. . . . . . . . . . . . . 1 vol.
VYASA. . . . . . . . . . . Sakountala. . . . . . . . . 1 vol.
LA MOTTE-FOUQUÉ Ondine. . . . . . . . . . . . 1 vol.
CH. NODIER . . . . . . Jean Sbogar. . . . . . . . 1 vol.
Il est tiré de chacun de ces ouvrages quelques exemplaires sur papiers Vélin, Chine et Japon.
LE VOLUME
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15 Avril 1894.

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