JEAN-CHRISTOPHE (continued 8)
Reading edition
De ces plaines submergées s'exhalait un odor di femina. La littérature d'alors pullulait de femmes et d'hommes femelles.—Il est bien que les femmes écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce qu'aucun homme n'a su voir tout à fait: le fond de l'âme féminine. Mais bien peu l'osaient faire; la plupart n'écrivaient que pour attirer l'homme: elles étaient aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs salons; elles s'embellissaient fadement, et flirtaient avec le lecteur. Depuis qu'elles n'avaient plus de confesseur à qui raconter leurs petites malpropretés, elles les racontaient au public. C'était une pluie de romans, presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits dans une langue qui avait l'air de zézayer, une langue qui sentait la boutique à parfums, et l'obsédante odeur fade, chaude et sucrée. Elle était partout dans cette littérature. Christophe pensait, comme Gœthe: «Que les femmes fassent autant qu'elles veulent des poésies et des écrits! Mais que les hommes n'écrivent pas comme des femmes! Voilà ce qui ne me plaît point.» Il ne pouvait voir sans dégoût cette coquetterie louche, ces minauderies, cette sensiblerie qui se dépensait de préférence au profit des êtres les moins dignes d'intérêt, ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces charretiers psychologues.
Mais Christophe se rendait compte qu'il ne pouvait juger. Il était assourdi par le bruit de la foire aux paroles. Impossible d'entendre les jolis airs de flûte, qui se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de volupté, il en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide la ligne harmonieuse des collines de l'Attique,—tant de talent et de grâce, une douceur de vivre, une finesse de style, une pensée pareille aux langoureux adolescents de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les yeux à demi-clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n'en voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de l'esprit. Un Français aurait eu lui-même grand'peine à s'y reconnaître. Et la seule constatation qu'il lui était permis de faire, c'était de ce débordement d'écriture, qui avait l'air d'une calamité publique. Il semblait que tout le monde écrivît: hommes, femmes et enfants, officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une vraie épidémie.
Christophe renonça, pour l'instant, à se faire une opinion. Il sentait qu'un guide, comme Sylvain Kohn, ne pourrait que l'égarer tout à fait. L'expérience qu'il avait eue en Allemagne d'un cénacle littéraire le mettait justement en défiance; il était sceptique à l'égard des livres et des revues: savait-on s'ils ne représentaient pas simplement l'opinion d'une centaine de désœuvrés, ou même si l'auteur n'était pas tout le public à lui tout seul? Le théâtre donnait une idée plus exacte de la société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une place exorbitante. C'était un restaurant pantagruélique, qui ne suffisait pas à assouvir l'appétit de ces deux millions d'hommes. Une trentaine de grands théâtres, sans parler des scènes de quartier, des cafés-concerts, des spectacles divers,—une centaine de salles, chaque soir, presque toutes pleines. Un peuple d'acteurs et d'employés. Les quatre théâtres subventionnés occupant à eux seuls près de trois mille personnes, et dépensant dix millions. Paris entier rempli de la gloire des cabots. À chaque pas, d'innombrables photos, dessins, caricatures, répétaient leurs grimaces, les gramophones leur nasillement, les journaux leurs jugements sur l'art et sur la politique. Ils avaient leur presse spéciale. Ils publiaient leurs Mémoires héroïques et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands enfants flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces singes complets tenaient le sceptre; et les auteurs dramatiques étaient leurs chambellans. Christophe pria Sylvain Kohn de l'introduire dans le royaume des reflets et des ombres.
Mais Sylvain Kohn n'était pas un guide plus sûr dans ce pays que dans celui des livres, et la première impression que Christophe eut, grâce à lui, des théâtres parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle de ses premières lectures. Il semblait que partout régnât le même esprit de prostitution cérébrale.
Il y avait deux écoles parmi les marchands de plaisir. L'une était a la bonne vieille mode, la façon nationale, le gros plaisir bien sale, à la bonne franquette, la joie de la laideur, des digestions copieuses, des difformités physiques, les gens en caleçon, les plaisanteries de corps de garde, la bisque, le poivre rouge, les viandes faisandées, les cabinets particuliers,—«cette mâle franchise», comme disent ces gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la morale, parce qu'après quatre actes de chienneries, elle ramène le triomphe du Code en jetant, au hasard de quelque imbroglio, la femme légitime dans le lit du mari qu'elle voulait cocufier:—(pourvu que la loi soit sauve, la vertu l'est aussi),—cette honnêteté grivoise, qui défend le mariage, en lui donnant les allures de la débauche:—le genre gaulois.
L'autre école était modern-style. Elle était beaucoup plus raffinée, plus écœurante aussi. Les Juifs parisianisés (et les chrétiens judaïsés), qui foisonnaient au théâtre, y avaient introduit le mic-mac de sentiments, qui est le trait distinctif d'un cosmopolitisme dégénéré. Ces fils qui rougissaient de leur père s'appliquaient à renier la conscience de leur race; ils n'y réussissaient que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire, il ne leur restait plus de personnalité que pour mêler les valeurs intellectuelles et morales des autres peuples; ils en faisaient une macédoine, une olla podrida: c'était leur façon d'en jouir. Ceux qui étaient les maîtres du théâtre à Paris excellaient à battre ensemble l'ordure et le sentiment, à donner à la vertu un parfum de vice, au vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations d'âge, de sexe, de famille, d'affections. Leur art avait ainsi une odeur sui generis, qui sentait bon et mauvais à la fois, c'est-à-dire très mauvais: ils nommaient cela «amoralisme».
Un de leurs héros de prédilection était alors le vieillard amoureux. Leur théâtre en offrait une riche galerie de portraits. Ils trouvaient dans la peinture de ce type l'occasion d'étaler mille délicatesses. Tantôt le héros sexagénaire avait sa fille pour confidente; il lui parlait de sa maîtresse; elle lui parlait de ses amants; ils se conseillaient fraternellement; le bon père aidait sa fille dans ses adultères; la bonne fille s'entremettait auprès de la maîtresse infidèle, la suppliait de revenir, la ramenait au bercail. Tantôt le digne vieillard se faisait le confident de sa maîtresse; il causait avec elle des amants qu'elle avait, sollicitait le récit de ses libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir. On voyait des amants, gentlemen accomplis, qui étaient les intendants gagés de leurs anciennes maîtresses, veillaient sur leur commerce et leurs accouplements. Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le meilleur monde: le monde riche,—le seul qui comptât. Car il permettait d'offrir aux clients, sous le couvert des séductions du luxe, une marchandise avariée. Ainsi maquillée, elle s'enlevait sur la place; les jeunes femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices. Il se dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles du sérail.
Leur style n'était pas moins mêlé que leurs sentiments. Ils s'étaient fait un argot composite, d'expressions de toutes classes et de tous pays, pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique, précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l'âne, d'afféteries, de grossièretés et de mots d'esprit, qui semblaient avoir un accent étranger. Ironiques, et doués d'un humour bouffon, ils n'avaient pas beaucoup d'esprit naturel; mais, adroits comme ils étaient, ils en fabriquaient assez habilement, à l'instar de Paris. Si la pierre n'était pas toujours de la plus belle eau, et si presque toujours la monture était d'un goût baroque et surchargé, du moins cela brillait, aux lumières: c'était tout ce qu'il fallait. Intelligents d'ailleurs, bons observateurs, mais observateurs myopes, les yeux déformés depuis des siècles par la vie de comptoir, examinant les sentiments à la loupe, grossissant les choses menues et ne voyant pas les grandes, avec une prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient incapables de peindre autre chose que ce qui semblait à leur snobisme de parvenus l'idéal de l'élégance: une poignée de viveurs fatigués et d'aventuriers, qui se disputaient la jouissance de quelque argent volé et de femelles sans vertu.
Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se réveillait, montait des lointains de leur être, à propos d'on ne savait quels échos mystérieux provoqués par le choc d'un mot. Alors, c'était un amalgame étrange de siècles et de races, un souffle du Désert qui, par delà les mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents de bazar turc, l'éblouissement des sables, des hallucinations, une sensualité ivre, une puissance d'invectives, une névrose enragée, à deux doigts des convulsions, une frénésie de détruire,—Samson, qui brusquement assis depuis des siècles dans l'ombre se lève comme un lion, et secoue avec rage les colonnes du Temple, qui s'écroulent sur lui et sur la race ennemie.
Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn:
—Il y a de la force là-dedans; mais elle pue. Assez! Allons voir autre chose.
—Quoi? demanda Sylvain Kohn.
—La France.
—La voilà! dit Kohn.
—Ce n'est pas possible, fit Christophe. La France n'est pas ainsi.
—La France, comme l'Allemagne.
—Je n'en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n'en aurait pas pour vingt ans: il sent déjà le pourri. Il y a autre chose.
—Il n'y a rien de mieux.
—Il y a autre chose, s'entêta Christophe.
—Oh! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain Kohn, et des théâtres à leur mesure. Est-ce là ce qu'il vous faut? On peut vous en offrir.
Il conduisit Christophe au Théâtre-Français.
On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en prose, qui traitait d'une question juridique.
Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans quel monde cela se passait. Les voix des acteurs étaient démesurément amples, lentes, graves, compassées; elles articulaient toutes les syllabes, comme si elles voulaient donner des leçons de diction; elles paraissaient scander perpétuellement des alexandrins, avec des hoquets tragiques. Les gestes étaient solennels et presque hiératiques. L'héroïne, drapée de son peignoir comme d'un péplum grec, le bras levé, la tête baissée, jouait l'Antigone toujours, et souriait d'un sourire d'éternel sacrifice, en modulant les notes les plus profondes de son beau contralto. Le père noble marchait d'un pas de maître d'armes, avec une dignité funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune premier se contractait froidement la gorge pour en tirer des pleurs. La pièce était écrite en style de tragédie-feuilleton: c'étaient des mots abstraits, des épithètes bureaucratiques, des périphrases académiques. Pas un mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à la fin, un mécanisme d'horloge, un problème posé, un schéma dramatique, un squelette de pièce, et dessus, point de chair, des phrases de livre. Au fond de ces discussions qui voulaient paraître hardies, des idées timorées, une âme de petit bourgeois gourmé.
L'héroïne avait divorcé d'avec un mari indigne, dont elle avait un enfant, et elle s'était remariée avec un honnête homme qu'elle aimait. Il s'agissait de prouver que, même en ce cas, le divorce était condamné par la nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus facile: l'auteur s'arrangeait de façon à ce que le premier mari reprit la femme, une fois, par surprise. Et après, au lieu de la nature toute simple, qui eût voulu des remords, une honte peut-être, mais le désir d'aimer d'autant plus le second, l'honnête homme, on présentait un cas de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte si peu d'être vertueux, hors nature! Les écrivains français n'ont pas l'air familiers avec la vertu: ils forcent la note, quand ils en parlent; il n'y a plus moyen d'y croire. On dirait qu'on a toujours affaire à des héros de Corneille, à des rois de tragédie.—Et ne sont-ils pas des rois, ces héros millionnaires, ces héroïnes qui, toutes, ont, pour le moins, un hôtel à Paris et deux ou trois châteaux? La richesse, pour cette sorte d'écrivains, est une beauté, presque une vertu.
Le public paraissait à Christophe encore plus étonnant que la pièce. Aucune invraisemblance ne le troublait. Il riait aux bons endroits, quand l'acteur disait la phrase qui devait faire rire, en l'annonçant à l'avance, afin qu'on eût le temps de se préparer à rire. Il se mouchait, toussait, ému jusques aux larmes, quand les mannequins tragiques hoquetaient, rugissaient, ou s'évanouissaient, selon des rites consacrés.
—Et on dit que les Français sont légers! s'exclama Christophe, au sortir de la représentation.
—Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn, gouaillant. Vous vouliez de la vertu? Vous voyez qu'il y en a encore en France.
—Mais ce n'est pas de la vertu, se récria Christophe, c'est de l'éloquence!
—Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre est toujours éloquente.
—Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au plus bavard. Je hais les avocats. N'avez-vous pas des poètes, en France?
Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques.
Il y avait des poètes en France. Il y avait même de grands poètes. Mais le théâtre n'était pas pour eux. Il était pour les rimeurs. Le théâtre est à la poésie ce qu'est l'opéra à la musique. Comme disait Berlioz: Sicut amori lupanar.
Christophe vit des princesses courtisanes par sainteté, qui mettaient leur honneur à se prostituer, et que l'on comparait au Christ, gravissant le calvaire;—des amis qui trompaient leur ami, par dévouement pour lui;—de vertueux ménages a trois;—des cocus héroïques: (le type était devenu, comme la chaste prostituée, un article européen; l'exemple du roi Marke leur avait tourné la tête: tel le cerf de saint Hubert, ils ne se présentaient plus qu'avec une auréole).—Christophe vit aussi des filles galantes, qui étaient partagées, comme Chimène, entre la passion et le devoir: la passion était de suivre un nouvel amant; le devoir était de rester avec l'ancien, un vieux qui leur donnait de l'argent, et que d'ailleurs elles trompaient. À la fin, noblement, elles choisissaient le devoir.—Christophe trouvait que ce devoir différait peu du sordide intérêt; mais le public était content. Le mot de Devoir lui suffisait; il ne tenait pas à la chose: le pavillon couvrait la marchandise.
Le comble de l'art était quand pouvaient s'accorder, de la façon la plus paradoxale, l'immoralité sexuelle avec l'héroïsme cornélien. Ainsi, tout était satisfait chez ce public parisien: son libertinage d'esprit, et sa vertu oratoire.—Il faut lui rendre justice: il était encore plus bavard que paillard. L'éloquence faisait ses délices. Il se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu, héroïsme abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il n'était pas de pilule qu'on ne lui fît avaler, dorée de rimes sonores et de mots ronflants. Tout était matière à couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand Hugo faisait entendre son tonnerre, vite, (comme disait son apôtre, Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas effrayer même un petit enfant... (L'apôtre était persuadé qu'il faisait un compliment.)—Jamais on ne sentait dans leur art une force de la nature. Ils mondanisaient tout: l'amour, la souffrance, la mort. Comme en musique,—bien plus encore qu'en musique, qui était un art plus jeune en France et relativement plus naïf,—ils avaient la terreur du «déjà dit». Les mieux doués s'appliquaient froidement à en prendre le contrepied. La recette était simple: on faisait choix d'une légende, ou d'un conte d'enfant, et on leur faisait dire juste le contraire de ce qu'ils voulaient dire. On obtenait ainsi Barbe-Bleue battu par ses femmes, ou Polyphème qui se crève l'œil, par bonté, afin de se sacrifier au bonheur d'Acis et de Galatée. En tout cela, rien de sérieux, que la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais il était mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de grands écrivains, créateurs de leur style, et peignant largement.
Nulle part, le mensonge poétique ne s'étalait avec plus d'insolence que dans le drame héroïque. Ils se faisaient du héros une conception burlesque:
«L'important, c'est d'avoir une âme magnifique. Un œil d'aigle, un front large et haut comme un portique, Un air puissant et grave, émouvant, radieux, Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux.»
De tels vers étaient pris au sérieux. Sous l'affublement des grands mots, des panaches, des parades de théâtre avec des épées de fer-blanc et des casques en carton, on retrouvait toujours l'incurable futilité d'un Sardou, l'intrépide vaudevilliste, qui jouait Guignol avec l'histoire. À quoi pouvait répondre, dans la réalité, l'absurde héroïsme d'un Cyrano? Ces gens-là remuaient le ciel et la terre, ils faisaient sortir de leurs tombeaux l'Empereur et ses légions, les bandes de la Ligue, les condottieri de la Renaissance, tous les cyclones humains qui dévastèrent l'univers:—et c'était pour montrer quelque fantoche, impassible dans les massacres, entouré d'armées de reîtres et de sérails de captives, qui se consumait d'un amour de petit bêta romanesque pour une femme qu'il avait vue, dix ou quinze ans avant,—ou le roi Henri IV, qui allait se faire assassiner, parce que sa maîtresse ne l'aimait pas!
C'est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et les héros en chambre. Dignes rejetons des illustres benêts du temps du Grand Cyrus, ces Gascons de l'idéal,—Scudéry, La Calprenède,—chantres du faux héroïsme, de l'héroïsme impossible, qui est l'ennemi du vrai... Christophe remarquait avec étonnement que les Français, qui se disent si fins, n'avaient pas le sens du ridicule.
Mais ce qui passait tout, c'était quand la religion était à la mode! Alors, pendant le carême, des comédiens lisaient au théâtre de la Gaîté les sermons de Bossuet, avec accompagnement d'orgue. Des auteurs israélites écrivaient pour des actrices israélites des tragédies sur sainte Thérèse. On jouait Chemin de Croix à la Bodinière, l'Enfant Jésus à l'Ambigu, la Passion à la Porte-Saint-Martin, Jésus à l'Odéon, des Suites d'orchestre sur le Christ, au Jardin d'Acclimatation. Quelque brillant causeur, un poète de l'amour voluptueux, faisait au Châtelet une conférence sur la Rédemption. Naturellement, de tout l'Évangile, ce que ces snobs avaient le mieux retenu, c'était Pilate et la Madeleine:—«Qu'est-ce que la Vérité?», et la vierge folle.—Et leurs Christs boulevardiers étaient d'affreux bavards, au courant des dernières ficelles de la casuistique mondaine.
Christophe dit:
—Cela, c'est le pire de tout. C'est le mensonge incarné. J'étouffe. Sortons d'ici!
Un grand art classique se maintenait pourtant au milieu de ces industries modernes, comme les ruines des temples antiques parmi les constructions prétentieuses de la Rome d'aujourd'hui. Mais, à l'exception de Molière, Christophe n'était pas encore en état de l'apprécier. Il lui manquait le sens intime de la langue, donc, du génie de la race. Rien ne lui était plus incompréhensible que la tragédie du XVIIe siècle,—la province de l'art français la moins accessible aux étrangers, justement parce qu'elle est située au cœur même de la France. Il la trouvait assommante, froide, sèche, écœurante de pédantisme et de minauderies. Une action indigente ou forcée, des personnages abstraits comme des arguments de rhétorique, ou insipides comme une conversation de femmes du monde. Une caricature des sujets et des héros antiques. Un étalage de raison, de raisons, d'arguties, de psychologie, d'archéologie démodée. Des discours, des discours, des discours: l'éternel bavardage français. Que cela fût beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en décider: il ne s'intéressait à rien là-dedans; quelles que fussent les thèses soutenues tour à tour par les orateurs de Cinna, il lui était parfaitement indifférent que l'une ou l'autre de ces machines à harangues l'emportât, à la fin.
Il constatait d'ailleurs que le public français n'était pas de son avis et qu'il applaudissait fort. Cela ne contribuait pas à dissiper le malentendu: il voyait ce théâtre au travers du public; et il reconnaissait dans les Français modernes certains traits, déformés, des classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait dans le visage flétri d'une vieille coquette les traits purs de sa fille: le spectacle est peu propre à faire naître l'illusion amoureuse!... Comme les gens d'une même famille, qui sont habitués à se voir, les Français ne s'apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe en était frappé, et il l'exagérait: il ne voyait plus qu'elle. L'art d'aujourd'hui lui semblait offrir les caricatures des grands ancêtres; et les grands ancêtres, à leur tour, lui apparaissaient en caricatures. Il ne distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs poétiques, enragés à placer partout des cas de conscience sublimes et absurdes. Et Racine se confondait avec sa postérité de petits psychologues parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs.
Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs classiques. Les critiques continuaient indéfiniment à discuter sur Tartuffe et sur Phèdre. Ils ne s'en lassaient point. Ils se délectaient, vieillards, des mêmes plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu'à la fin de la race. Aucun pays, au monde, ne conservait aussi enraciné le culte de ses arrière-grands-pères. Le reste de l'univers ne l'intéressait point. Combien n'avaient rien lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui avait été écrit en France, sous le Grand Roi! Leurs théâtres ne jouaient ni Gœthe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer, ni Hebbel, ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun des grands hommes d'aucune des autres nations, à part la Grèce antique, dont ils se disaient les héritiers,—(comme tous les peuples d'Europe). De loin en loin, ils éprouvaient le besoin d'enrôler Shakespeare. C'était la pierre de touche. Il y avait parmi eux deux écoles d'interprètes: les uns jouaient le Roi Lear, avec un réalisme bourgeois, comme une comédie d'Émile Augier; les autres faisaient d'Hamlet un opéra, avec des airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo. Il ne leur venait point à l'idée que la réalité pût être poétique, ni la poésie une langue spontanée, pour des cœurs débordants de vie. Shakespeare paraissait faux. On en revenait vite à Rostand.
Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour renouveler le théâtre; le cercle étroit de la littérature parisienne s'était élargi; elle touchait à tout, avec un semblant d'audace. Même, deux ou trois fois, la mêlée du dehors, la vie publique avait crevé, d'une poussée, le rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de recoudre les déchirures. C'étaient des pères douillets, qui avaient peur de voir les choses comme elles sont. Un esprit de société, une tradition classique, une routine de l'esprit et de la forme, un manque de sérieux profond, les empêchaient d'aller jusqu'au bout de leurs audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient des jeux ingénieux; et tout se ramenait finalement à des questions de femmes,—de petites femmes. Ô la triste figure que faisaient sur leurs tréteaux les fantômes des grands hommes: l'Anarchie héroïque d'Ibsen, l'Évangile de Tolstoy, le Surhomme de Nietzsche!...
Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour avoir l'air de penser des choses nouvelles. Au fond, ils étaient tous conservateurs. Il n'était pas en Europe de littérature où régnât plus généralement le passé, «l'éternel hier»: dans les grandes Revues, dans les grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans les Académies. Paris était en littérature ce que Londres était en politique: le frein modérateur de l'esprit européen. L'Académie française était une Chambre des Lords. Des institutions de l'Ancien Régime persistaient à imposer leur norme d'autrefois à la société nouvelle. Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou assimilés promptement. Ils ne demandaient qu'à l'être. Même quand le gouvernement affectait en politique des allures socialistes, en art il se mettait à la remorque des Écoles Académiques. Contre les Académies, on ne luttait qu'à coups de cénacles; et on luttait fort mal. Car aussitôt qu'un du cénacle le pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait plus académique que les autres. Au reste, que l'écrivain fût à l'avant-garde, ou dans les fourgons de l'armée, il était prisonnier de son groupe et des idées de son groupe. Les uns s'enfermaient dans leur Credo académique, les autres dans leur Credo révolutionnaire; et, au bout du compte, c'étaient toujours les mêmes œillères.
Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa encore de le mener à des théâtres d'un genre spécial,—le dernier mot du raffinement. On y voyait des meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les nerfs et satisfaire la barbarie cachée d'une élite trop civilisée. Cela exerçait un attrait sur un public de jolies femmes et de mondains,—les mêmes qui allaient bravement s'enfermer pendant des après-midi dans les salles étouffantes du Palais de Justice, pour suivre des procès scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des bonbons. Mais Christophe refusa avec indignation. Plus il avançait dans cet art, plus il sentait se préciser l'odeur, qui, dès les premiers pas, l'avait saisi, sournoise, puis tenace, suffocante: l'odeur de mort.
La mort: elle était partout, sous ce luxe, sous ce bruit. Christophe s'expliquait la répulsion qu'il avait tout d'abord éprouvée pour certaines de ces œuvres. Ce n'était pas leur immoralité qui le choquait. Moralité, immoralité, amoralité,—ces mots ne veulent rien dire. Christophe ne s'était jamais fait de théories morales; il aimait dans le passé de très grands poètes et de très grands musiciens, qui n'étaient pas de petits saints; quand il avait la chance de rencontrer un grand artiste, il ne lui demandait pas son billet de confession; il lui demandait plutôt:
—Es-tu sain?
Être sain, tout est là. «Si le poète est malade, qu'il commence par se guérir, dit Gœthe. Quand il sera guéri, il écrira.»
Les écrivains parisiens étaient malades; ou, quand l'un était sain, il en avait honte; il s'en cachait, il tâchait de se donner une bonne maladie. Leur mal ne se révélait pas à tel trait de leur art:—à l'amour du plaisir, à la licence extrême de la pensée, à l'esprit de critique destructeur. Tous ces traits pouvaient être—étaient, suivant les cas,—sains ou malsains; il n'y avait en eux aucun germe de mort. Si la mort était là, elle ne venait pas de ces forces, elle venait de leur emploi par ces gens, elle était dans ces gens.—Et lui aussi, Christophe, aimait le plaisir. Lui aussi aimait la liberté. Il avait soulevé contre lui l'opinion de sa petite ville allemande, par sa franchise à soutenir des idées, qu'il retrouvait maintenant, prônées par ces Parisiens, et qui, prônées par eux, maintenant le dégoûtaient. Les mêmes idées, pourtant. Mais elles ne sonnaient plus de même. Quand Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du passé, quand il partait en guerre contre l'esthétique et la morale pharisiennes, ce n'était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux esprits; il était sérieux, terriblement sérieux; et sa révolte avait pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile. C'était le mot de l'énigme. Une débauche inféconde de la pensée et des sens. Un art brillant, plein d'esprit, d'habileté,—une belle forme, certes, une tradition de la beauté, qui se maintenait indestructible, en dépit des alluvions étrangères,—un théâtre qui était du théâtre, un style qui était un style, des auteurs qui savaient leur métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette assez beau d'un art, d'une pensée, qui avaient été puissants. Mais un squelette. Des mots qui tintent, des phrases qui sonnent, des froissements métalliques d'idées qui se heurtent dans le vide, des jeux d'esprit, des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout cela ne servait à rien, qu'à jouir égoïstement. Cela allait à la mort. Phénomène analogue à celui de l'effrayante dépopulation de la France, que l'Europe observait—escomptait—en silence. Tant d'esprit et d'intelligence, des sens si affinés, se dépensaient en une sorte d'onanisme honteux! Ils ne s'en doutaient point. Ils riaient. C'était même la seule chose qui rassurât Christophe: ces gens-là savaient encore bien rire; tout n'était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins, quand ils voulaient se prendre au sérieux; et rien ne le blessait autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient dans l'art qu'un instrument de plaisir, se donner comme les prêtres d'une religion désintéressée:
—Nous sommes des artistes, répétait avec complaisance Sylvain Kohn. Nous faisons de l'art pour l'art. L'art est toujours pur; il n'a rien que de chaste. Nous explorons la vie, en touristes que tout amuse. Nous sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don Juan amoureux de la beauté.
—Vous êtes des hypocrites, finit par riposter Christophe. Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais jusqu'ici qu'il n'y avait que mon pays qui l'était. En Allemagne, nous avons l'hypocrisie de parler toujours d'idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt; et nous nous persuadons que nous sommes idéalistes, en ne pensant qu'à notre égoïsme. Mais vous êtes bien pires: vous couvrez du nom d'Art et de Beauté (avec une majuscule) votre luxure nationale,—quand vous n'abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de Vérité, de Science, de Devoir intellectuel, qui se lave les mains des conséquences possibles de ses recherches hautaines. L'art pour l'art!... Une foi magnifique! Mais la foi seulement des forts. L'art! Étreindre la vie, comme l'aigle sa proie, et l'emporter dans l'air, s'élever avec elle dans l'espace serein!... Pour cela, il faut des serres, de vastes ailes, et un cœur puissant. Mais vous n'êtes que des moineaux, qui, quand ils ont trouvé quelque morceau de charogne, le dépècent sur place et se le disputent en piaillant... L'art pour l'art!... Malheureux! L'art n'est pas une vile pâture, livrée aux vils passants. Une jouissance, certes, et de toutes la plus enivrante. Mais elle n'est le prix que d'une lutte acharnée, et son laurier couronne la victoire de la force. L'art est la vie domptée. L'empereur de la vie. Quand on veut être César, il faut en avoir l'âme. Vous n'êtes que des rois de théâtre: c'est un rôle que vous jouez, vous n'y croyez même pas. Et, comme ces acteurs, qui se font gloire de leurs difformités, vous faites de la littérature avec les vôtres. Vous cultivez amoureusement les maladies de votre peuple, sa peur de l'effort, son amour du plaisir, des idéologies sensuelles, de l'humanitarisme chimérique, de tout ce qui engourdit voluptueusement la volonté et peut lui enlever toutes ses raisons d'agir. Vous le menez droit aux fumeries d'opium. Et vous le savez bien; mais vous ne le dites point: la mort est au bout.—Eh bien, moi, je dis: Où est la mort, l'art n'est point. L'art, c'est ce qui fait vivre. Mais les plus honnêtes d'entre vos écrivains sont si lâches que, même quand le bandeau leur est tombé des yeux, ils affectent de ne pas voir; ils ont le front de dire:
—C'est dangereux, je l'avoue; il y a du poison là-dedans; mais c'est plein de talent!
Comme si, en correctionnelle, le juge disait d'un apache:
—Il est un gredin, c'est vrai; mais il a tant de talent!...
Christophe se demandait à quoi servait la critique française. Ce n'étaient pourtant pas les critiques qui manquaient; ils pullulaient sur l'art. On n'arrivait plus à voir les œuvres: elles disparaissaient sous eux.
Christophe n'était pas tendre pour la critique, en général. Il avait déjà peine à admettre l'utilité de cette multitude d'artistes, qui formaient comme un quatrième, ou un cinquième État, dans la société moderne: il y voyait le signe d'une époque fatiguée, qui s'en remet à d'autres du soin de regarder la vie,—qui sent, par procuration. À plus forte raison, trouvait-il un peu honteux qu'elle ne fût même plus capable de voir avec ses yeux ces reflets de la vie, qu'il lui fallût encore d'autres intermédiaires, des reflets de reflets, en un mot, des critiques. Au moins, eût-il fallu que ces reflets fussent fidèles. Mais ils ne reflétaient rien que l'incertitude de la foule, qui faisait cercle autour. Telles, ces glaces de musée, où se réfléchissent, avec le plafond peint, les visages des curieux qui tâchent de l'y voir.
Il avait été un temps où ces critiques avaient joui en France d'une immense autorité. Le public s'inclinait devant leurs arrêts; et il n'était pas loin de les regarder comme supérieurs aux artistes, comme des artistes intelligents:—(les deux mots ne semblaient pas faits pour aller ensemble).—Puis, ils s'étaient multipliés à l'excès; ils étaient trop d'augures: cela gâte le métier. Quand il y a tant de gens, qui affirment, chacun, qu'il est le seul détenteur de l'unique vérité, on ne peut plus les croire; et ils finissent par ne plus se croire eux-mêmes. Le découragement était venu: du jour au lendemain, suivant l'habitude française, ils avaient passé d'un extrême à l'autre. Après avoir professé qu'ils savaient tout, ils professaient maintenant qu'ils ne savaient rien. Ils y mettaient leur point d'honneur et leur fatuité même. Renan avait enseigné à ces générations amollies qu'il est élégant de ne rien affirmer sans le nier aussitôt, ou du moins sans le mettre en doute. Il était de ceux dont parle saint Paul, «en qui il y a toujours oui, oui, et puis non, non». Toute l'élite française s'était enthousiasmée pour ce Credo amphibie. La paresse de l'esprit et la faiblesse du caractère y avaient trouvé leur compte. On ne disait plus d'une œuvre qu'elle était bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, intelligente ou sotte. On disait:
—Il se peut faire... Il n'y a pas d'impossibilité... Je n'en sais rien... Je m'en lave les mains.
Si l'on jouait une ordure, ils ne disaient pas:
—Voilà une ordure.
Ils disaient:
—Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de parler de tout avec incertitude; et, par cette raison, vous ne devez pas dire: «Voilà une ordure», mais: «Il me semble... Il m'apparaît que voilà une ordure... Mais il n'est pas assuré que cela soit. Il se pourrait que ce fût un chef-d'œuvre. Et qui sait si ce n'en est pas un?»
Il n'y avait plus de danger qu'on les accusât de tyranniser les arts. Jadis, Schiller leur avait fait la leçon, et il avait rappelé aux tyranneaux de la presse ce qu'il appelait crûment:
Le Devoir des Domestiques.
«Avant tout, que la maison soit nette, où la Reine va paraître. Alerte donc! Balayez les chambres. Voilà pourquoi, Messieurs, vous êtes là.
«Mais dès qu'Elle paraît, vite à la porte, valets! Que la servante ne se carre point dans le fauteuil de la dame!»
Il fallait rendre justice à ceux d'aujourd'hui. Ils ne s'asseyaient plus dans le fauteuil de la dame. On voulait qu'ils fussent domestiques: ils l'étaient.—Mais de mauvais domestiques: ils ne balayaient rien; la chambre était un taudis. Plutôt que d'y remettre l'ordre et la propreté, ils se croisaient les bras, et laissaient la tâche au maître, à la divinité du jour:—le Suffrage Universel.
À la vérité, il se dessinait depuis quelque temps un mouvement de réaction contre la veulerie anarchique du jour. Quelques esprits plus fermes avaient entrepris une campagne—bien faible encore—de salubrité publique; mais Christophe n'en voyait rien, dans le milieu où il se trouvait. D'ailleurs, on ne les écoutait pas, ou l'on se moquait d'eux. Quand il arrivait, de loin en loin, qu'un vigoureux artiste eût un mouvement de révolte contre la niaiserie malsaine de l'art à la mode, les auteurs répliquaient avec superbe qu'ils avaient raison, puisque le public était content. Cela suffisait à fermer la bouche aux objections. Le public avait parlé: suprême loi de l'art! Il ne venait à l'idée de personne que l'on pût récuser le témoignage d'un public dépravé, en faveur de ceux qui le dépravaient, ni que l'artiste fût fait pour commander au public, et non le public à l'artiste. La religion du Nombre—du nombre des spectateurs et du chiffre des recettes—dominait la pensée artistique de cette démocratie mercantilisée. À la suite des auteurs, les critiques docilement décrétaient que l'office essentiel de l'œuvre d'art est de plaire. Le succès est la loi; et quand le succès dure, il n'y a qu'a s'incliner. Ils s'appliquaient donc à pressentir les fluctuations de la Bourse du plaisir, à lire dans les yeux du public ce qu'il pensait des œuvres. Le plaisant, c'était que le public s'évertuait de son côté à lire dans les yeux de la critique ce qu'il fallait penser des œuvres. Ainsi, tous deux se regardaient; et ils ne voyaient dans les yeux l'un de l'autre que leur propre indécision.
Jamais pourtant une critique intrépide n'eût été aussi nécessaire. Dans une République anarchique, la mode, toute-puissante, a rarement des retours en arrière, comme dans un pays conservateur; elle va de l'avant, toujours; et c'est une surenchère perpétuelle de fausse liberté d'esprit, à laquelle presque personne n'ose résister. La foule est incapable de se prononcer; elle est choquée, au fond; mais aucun n'ose dire ce que chacun sent en secret. Si les critiques étaient forts, s'ils osaient être forts, quel serait leur pouvoir! Un robuste critique, (pensait Christophe, ce jeune despote), pourrait, en quelques années, se faire le Napoléon du goût public, et balayer à Bicêtre les malades de l'art. Mais vous n'avez plus de Napoléon... D'abord, tous vos critiques vivent dans cette atmosphère viciée: ils ne s'en aperçoivent plus. Puis, ils n'osent parler. Ils se connaissent tous, ils forment une compagnie, et doivent se ménager: il n'est point d'indépendant. Pour l'être, il faudrait renoncer à la vie de société, et aux amitiés mêmes. Qui en aurait le courage, dans une époque affaiblie où les meilleurs doutent que la justesse d'une franche critique vaille les désagréments qu'elle peut causer à son auteur? Qui se condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer: oser tenir tête à l'opinion, lutter contre l'imbécillité publique, mettre à nu la médiocrité des triomphateurs du jour, défendre l'artiste inconnu, seul, et livré aux bêtes, imposer les esprits-rois aux esprits faits pour obéir?—Il arrivait à Christophe d'entendre des critiques se dire, à une première, le soir, dans les couloirs du théâtre:
—Hein! Est-ce assez mauvais! Quel four!
Et, le lendemain, dans leurs chroniques, ils parlaient de chef d'œuvre, de Shakespeare nouveau, et de l'aile du génie, dont le vent avait passé sur les têtes.
—Ce n'est pas le talent qui manque à votre art, disait Christophe à Sylvain Kohn; c'est le caractère. Vous auriez plus besoin d'un grand critique, d'un Lessing, d'un...
—D'un Boileau? dit Sylvain Kohn, goguenardant.
—D'un Boileau, peut-être bien, que de dix artistes de génie.
—Si nous avions un Boileau, dit Sylvain Kohn, on ne l'écouterait pas.
—Si on ne l'écoutait pas, c'est qu'il ne serait pas un Boileau, répliqua Christophe. Je vous réponds que, du jour où je voudrais vous dire vos vérités toutes crues, si maladroit que je sois, vous les entendriez; et il faudrait bien que vous les avaliez.
Mon pauvre vieux! ricana Sylvain Kohn.
Il avait l'air si sûr et si satisfait de la veulerie générale que Christophe, le regardant, eut soudain l'impression que cet homme était cent fois plus un étranger en France que lui-même.
—Ce n'est pas possible, dit-il de nouveau, comme le soir où il était sorti écœuré d'un théâtre des boulevards. Il y a autre chose.
—Qu'est'ce que vous voulez de plus? demanda Kohn.
Christophe répétait avec opiniâtreté:
—La France.
—La France, c'est nous, fit Sylvain Kohn, en s'esclaffant.
Christophe le regarda fixement, un instant, puis secoua la tête, et reprit son refrain:
—Il y a autre chose.
—Eh bien, mon vieux, cherchez, dit Sylvain Kohn, en riant de plus belle.
Christophe pouvait chercher. Ils l'avaient bien cachée.
DEUXIÈME PARTIE
Une impression plus forte s'imposait à Christophe, à mesure qu'il voyait plus clair dans la cuve aux idées, où fermentait l'art parisien: la suprématie de la femme sur cette société cosmopolite. Elle y tenait une place absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus d'être la compagne de l'homme. Il ne lui suffisait même pas de devenir son égale. Il fallait que son plaisir fût la première loi pour l'homme. Et l'homme s'y prêtait. Quand un peuple vieillit, il abdique sa volonté, sa foi, toutes ses raisons de vivre, dans les mains de la dispensatrice de plaisir. Les hommes font les œuvres; mais les femmes font les hommes,—(quand elles ne se mêlent pas de faire aussi les œuvres, comme c'était le cas dans la France d'alors);—et ce qu'elles font, il serait plus juste de dire qu'elles le défont. L'éternel féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante sur les meilleurs; mais pour le commun des hommes et pour les époques fatiguées, il y a, comme l'a dit quelqu'un, un autre féminin tout aussi éternel, qui les attire en bas. Cet autre était le maître de la pensée, le roi de la République.
Christophe observait curieusement les Parisiennes, dans les salons où la présentation de Sylvain Kohn et son talent de virtuose l'avaient fait accueillir. Comme la plupart des étrangers, il généralisait à toutes les Françaises ses remarques sans indulgence d'après deux ou trois types qu'il avait rencontrés: de jeunes femmes, pas très grandes, sans beaucoup de fraîcheur, la taille souple, les cheveux teints, un grand chapeau sur leur aimable tête, un peu grosse pour le corps; les traits nets, la chair un peu soufflée; un nez assez bien fait, souvent vulgaire, sans caractère, toujours; des yeux en éveil, mais sans vie profonde, qui tâchaient de se rendre le plus brillants et le plus grands possible; la bouche bien dessinée, bien maîtresse d'elle-même; le menton gras; tout le bas de la figure dénotant le caractère matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées qu'elles fussent d'intrigues amoureuses, ne perdaient jamais de vue le souci du monde et de leur ménage. Jolies, mais point de race. Chez presque toutes ces mondaines, on sentait la bourgeoise pervertie, ou qui eût voulu l'être, avec les traditions de sa classe: prudence, économie, froideur, sens pratique, égoïsme. Une vie pauvre. Un désir du plaisir, procédant beaucoup plus d'une curiosité cérébrale que d'un besoin des sens. Une volonté de qualité médiocre, mais décidée. Elles étaient supérieurement habillées, et avaient de menus gestes automatiques. Tapotant leurs cheveux et leurs peignes, du revers ou du creux de leurs mains, par petits coups délicats, elles s'asseyaient toujours de façon à pouvoir se mirer—et surveiller les autres—dans une glace, voisine ou lointaine, sans compter, au dîner ou au thé, les cuillers, les couteaux, les cafetières d'argent, polis et reluisants, où elles attrapaient au passage le reflet de leur visage, qui les intéressait plus que le reste du monde. Elles observaient à table une hygiène sévère: buvant de l'eau, et se privant de tous les mets, qui eussent pu porter atteinte à leur idéal de blancheur enfarinée.
La proportion des Juives était assez forte dans les milieux que fréquentait Christophe; et il était attiré par elles, bien que, depuis sa rencontre avec Judith Mannheim, il n'eût guère d'illusions sur leur compte. Sylvain Kohn l'avait introduit dans quelques salons israélites, où il avait été reçu avec l'intelligence habituelle de cette race, qui aime l'intelligence. Christophe se rencontrait à dîner avec des financiers, des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des courtiers internationaux, des espèces de négriers,—les hommes d'affaires de la République. Ils étaient lucides et énergiques, indifférents aux autres, souriants, expansifs, et fermés. Christophe avait le sentiment qu'il y avait des crimes sous ces fronts durs, dans le passé et dans l'avenir de ces hommes assemblés autour de la table somptueuse, chargée de chairs et de fleurs. Presque tous étaient laids. Mais le troupeau des femmes, dans l'ensemble, était assez brillant. Il ne fallait pas les regarder de trop près: la plupart manquaient de finesse dans la ligne ou la couleur. Mais de l'éclat, une apparence de vie matérielle assez forte, de belles épaules qui s'épanouissaient orgueilleusement sous les regards, et un génie pour faire de leur beauté, et même de leur laideur, un piège à prendre l'homme. Un artiste eût retrouvé en certaines d'entre elles l'ancien type romain, les femmes du temps de Néron, ou de celui de Hadrien. On voyait aussi des figures à la Palma, expression charnelle, lourd menton, fortement attaché dans le cou, non sans beauté bestiale. D'autres avaient les cheveux abondants et frisés, des yeux brûlants, hardis: on les devinait fines, incisives, prêtes à tout, plus viriles que les autres femmes, et cependant plus femmes. Au milieu du troupeau, se détachait çà et là un profil plus spiritualisé. Ses traits purs, par delà Rome, remontaient jusqu'au pays de Laban: on y croyait goûter une poésie de silence, l'harmonie du Désert. Mais quand Christophe s'approchait et écoutait les propos qu'échangeait Rébecca avec Faustine la Romaine, ou Sainte Barbe la Vénitienne, il trouvait une juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne qu'une Parisienne, plus factice et plus frelatée, qui disait des méchancetés tranquilles, en déshabillant l'âme et le corps des gens avec ses yeux de Madone.
Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir se mêler à aucun. Les hommes parlaient de chasse avec férocité, d'amour avec brutalité, d'argent seulement avec une sûre justesse, froide et goguenarde. On prenait des notes d'affaires au fumoir. Christophe entendait dire d'un bellâtre, qui se promenait entre les fauteuils des dames, une rosette à la boutonnière, grasseyant de lourdes gracieusetés:
—Comment! Il est donc en liberté?
Dans un coin du salon, deux dames s'entretenaient des amours d'une jeune actrice et d'une femme du monde. Parfois, il y avait concert. On demandait à Christophe de jouer. Des poétesses, essoufflées, ruisselantes de sueur, proféraient sur un ton apocalyptique des vers de Sully-Prudbomme et de Auguste Dorchain. Un illustre cabotin venait solennellement déclamer une Ballade mystique, avec accompagnement d'orgue céleste. Musique et vers étaient si bêtes que Christophe en était malade. Mais les Romaines étaient charmées, et riaient de bon cœur, en montrant leurs dents magnifiques. On jouait aussi de l'Ibsen. Épilogue de la lutte d'un grand homme contre les Soutiens de la Société, aboutissant à les divertir!
Ensuite, ils se croyaient tenus, naturellement, à deviser sur l'art. C'était une chose écœurante. Les femmes surtout se mettaient à parler d'Ibsen, de Wagner, de Tolstoy, par flirt, par politesse, par ennui, par sottise. Une fois que la conversation était sur ce terrain, plus moyen de l'arrêter. Le mal était contagieux. Il fallait écouter les pensées des banquiers, des courtiers et des négriers sur l'art. Christophe avait beau éviter de répondre, détourner l'entretien: on s'acharnait à lui parler musique, haute poésie. Comme disait Berlioz, «ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on dirait qu'ils parlent vin, femmes, ou autres cochonneries». Un médecin aliéniste reconnaissait dans l'héroïne d'Ibsen une de ses clientes, mais beaucoup plus bête. Un ingénieur assurait, convaincu, que, dans Maison de Poupée, le personnage sympathique était le mari. L'illustre cabotin,—un comique fameux,—ânonnait en vibrant de profondes pensées sur Nietzsche et sur Carlyle; il contait à Christophe qu'il ne pouvait pas voir un tableau de Velasquez,—(c'était le dieu du jour)—«sans que de grosses larmes lui coulassent sur les joues». Toutefois, il confiait—à Christophe, toujours,—que, si haut qu'il mît l'art, il plaçait encore plus haut l'art dans la vie, l'action, et que s'il avait eu le choix du rôle à jouer, il eût choisi Bismarck. Parfois, il se trouvait là un de ces hommes dits d'esprit. La conversation n'en était pas sensiblement relevée. Christophe faisait le compte de ce qu'ils passaient pour dire, et de ce qu'ils disaient en effet. Le plus souvent, ils ne disaient rien; ils s'en tenaient à des sourires énigmatiques; ils vivaient sur leur réputation, et ne la risquaient point. À part quelques discoureurs, en général, du Midi. Ceux-là parlaient de tout. Nul sentiment des valeurs; tout était sur le même plan. Tel était un Shakespeare. Tel était un Molière. Ou tel, un Jésus-Christ. Ils comparaient Ibsen à Dumas fils, Tolstoy à George Sand; et naturellement, c'était pour montrer que la France avait tout inventé. D'ordinaire, ils ne savaient aucune langue étrangère. Mais cela ne les gênait pas. Il importait si peu à leur public, qu'ils disent la vérité! Ce qui importait, c'était qu'ils disent des choses amusantes, et autant que possible flatteuses pour l'amour-propre national. Les étrangers avaient bon dos,—à part l'idole du jour: car il en fallait une pour la mode: que ce fût Grieg, ou Wagner, ou Nietzsche, ou Gorki, ou d'Annunzio. Cela ne durait pas longtemps, et l'idole était sûre de passer, un matin, à la boîte aux ordures.
Pour le moment, l'idole était Beethoven. Beethoven—qui l'eût dit?—était un homme à la mode. Du moins, parmi les gens du monde et les littérateurs: car les musiciens s'étaient sur-le-champ détachés de lui, suivant le système de bascule, qui est une des lois du goût artistique en France. Pour savoir ce qu'il pense, un Français a besoin de savoir ce que pense son voisin, afin de penser de même, ou de penser le contraire. Voyant Beethoven devenir populaire, les plus distingués d'entre les musiciens avaient commencé de ne le plus trouver assez distingué pour eux; ils prétendaient devancer l'opinion, et ne jamais la suivre; plutôt que d'être d'accord avec elle, ils lui tournaient le dos. Ils s'étaient donc mis à traiter Beethoven de vieux sourd, qui criait d'une voix âpre; et certains affirmaient qu'il était peut-être un moraliste estimable, mais un musicien surfait.—Ces mauvaises plaisanteries n'étaient pas du goût de Christophe. L'enthousiasme des gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si Beethoven était venu à Paris, en ce moment, il eût été le lion du jour: c'était fâcheux pour lui qu'il fût mort depuis un siècle. Sa musique comptait pour moins dans cette vogue que les circonstances plus ou moins romanesques de sa vie, popularisée par des biographies sentimentales. Son masque violent, au mufle de lion, était devenu une figure de romance. Les dames s'apitoyaient sur lui; elles laissaient entendre que, si elles l'avaient connu, il n'eût pas été si malheureux; et leur grand cœur était d'autant plus disposé à s'offrir qu'il n'y avait aucun risque que Beethoven les prît au mot: le vieux bonhomme n'avait plus besoin de rien.—C'est pourquoi les virtuoses, les chefs d'orchestre, les impresarii se découvraient des trésors de piété pour lui; et, en leur qualité de représentants de Beethoven, ils recueillaient les hommages qui lui étaient destinés. De somptueux festivals, à des prix fort élevés, donnaient aux gens du monde l'occasion de montrer leur générosité,—et parfois aussi de découvrir les symphonies de Beethoven. Des comités de comédiens, de mondains, de demi-mondains, et de politiciens chargés par la République de présider aux destinées de l'art, faisaient savoir au monde qu'ils allaient élever un monument à Beethoven: on voyait sur la liste, avec quelques braves gens qui servaient de passeport aux autres, toute cette racaille, qui eût foulé aux pieds Beethoven vivant.
Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents, pour ne pas dire une énormité. Toute la soirée, il restait tendu et crispé. Il ne pouvait ni parler, ni se taire. Parler, non par plaisir ou par nécessité, mais par politesse, parce qu'il faut parler, lui semblait humiliant. Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis. Dire des banalités, cela ne lui était pas possible. Et il n'avait même pas le talent d'être poli, quand il ne disait rien. S'il regardait son voisin, c'était d'une façon trop fixe et trop intense: malgré lui, il l'étudiait, et l'autre en était blessé. S'il parlait, il croyait trop à ce qu'il disait: cela choquait tout le monde, et même lui. Il se rendait compte qu'il n'était pas à sa place; et, comme il était assez intelligent pour avoir le sens de l'harmonie du milieu, où sa présence détonnait, il était aussi choqué de ses façons d'être que ses hôtes eux-mêmes. Il s'en voulait, et il leur en voulait.
Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au milieu de la nuit, il était si écrasé d'ennui qu'il n'avait pas la force de rentrer à pied chez lui; il avait envie de se coucher par terre, en pleine rue, comme il avait été, vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit virtuose, il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois, n'ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa semaine, il en dépensait deux à une voiture. Il s'y jetait précipitamment, afin de fuir plus vite; et tandis qu'elle l'emportait, il gémissait d'énervement. Chez lui, il gémissait encore, dans son lit, en dormant... Et puis, brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant une parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant les gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui arrivait encore, se promenant seul, de gronder tout à coup comme une bête... Pourquoi allait-il voir ces gens? Pourquoi retournait-il les voir? Pourquoi s'obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les autres, à feindre de s'intéresser à ce qui ne l'intéressait pas?—Est-ce qu'il était bien vrai que cela ne l'intéressât pas?—Il y a un an, il n'eut jamais pu supporter cette société. Maintenant, elle l'amusait tout en l'irritant. Était-ce un peu de l'indifférence parisienne qui s'insinuait en lui? Il se demandait avec inquiétude s'il était donc devenu moins fort. Mais c'était au contraire qu'il l'était davantage. Il était plus libre d'esprit dans un milieu étranger. Ses yeux s'ouvraient malgré lui a la grande Comédie du monde.
D'ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien continuer cette vie, s'il voulait que son art fût connu de la société parisienne, qui ne s'intéresse aux œuvres que dans la mesure où elle connaît les artistes. Et il fallait bien qu'il cherchât à être connu, s'il voulait trouver des leçons à donner parmi ces Philistins, dont il avait besoin pour vivre.
Et puis, l'on a un cœur; et, malgré soi, le cœur s'attache; il trouve à s'attacher, dans quelque milieu que ce soit; s'il ne s'attachait, il ne pourrait vivre.
Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour élèves, était la fille d'un riche fabricant d'automobiles, Colette Stevens. Son père était Belge, naturalisé Français, fils d'un Anglo-Américain établi à Anvers et d'une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C'était une famille bien parisienne. Pour Christophe,—pour beaucoup d'autres,—Colette Stevens était le type de la jeune fille française.
Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés, qu'elle faisait doux aux jeunes gens, des prunelles d'Espagnole, qui remplissaient tout l'orbite de leur humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque, qu'elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec des moues mutines, les cheveux désordonnés, un minois chiffonné, la peau médiocre, frottée de poudre, les traits gros, un peu gonflés, l'air d'un petit chat bouffi.
De proportions toutes menues, très bien habillée, séduisante, agacinante, elle avait des manières mignardes, précieuses, niaisottes; elle jouait la fillette, se balançant deux heures dans son fauteuil à bascule, poussant des petits cris, des:
—Non? C'est pas possible?... à table, battant des mains, quand il y avait un plat qu'elle aimait; au salon, grillant des cigarettes, affectant, devant les hommes, une affection exubérante pour ses amies, se jetant à leur cou, leur caressant la main, leur chuchotant à l'oreille, disant des ingénuités, disant aussi des méchancetés, admirablement, d'une voix douce et frêle, qui savait même, à l'occasion, dire des choses très lestes, sans avoir l'air d'y toucher, qui savait encore mieux en faire dire,—l'air candide d'une petite fille bien sage, les yeux brillants, aux paupières lourdes, voluptueux et sournois, qui regardaient de côté, malignement, guettant tous les potins, happant toutes les polissonneries de la conversation, et tâchant de pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.
Ces singeries, ces parades de petit chien, cette ingénuité frelatée, ne plaisaient à Christophe en aucune façon. Il avait autre chose à faire qu'à se prêter aux manèges d'une petite fille rouée, ou même qu'à les considérer, d'un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt pour lui de ces perruches de salon était de lui en fournir les moyens. En échange de leur argent, il leur donnait ses leçons, en conscience, le front plissé, l'esprit tendu vers la tâche, afin de ne se laisser distraire ni par l'ennui qu'elle lui causait, ni par les agaceries de ses élèves, quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens. Il ne faisait guère plus d'attention à elle qu'à la petite cousine de Colette, une enfant de douze ans, silencieuse et timide, que les Stevens avaient prise chez eux, et à qui il enseignait aussi le piano.
Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir qu'avec lui toutes ses grâces étaient perdues, et trop souple pour ne pas s'adapter instantanément aux façons de Christophe. Elle n'avait même pas besoin de s'appliquer pour cela. C'était un instinct de sa nature. Elle était femme. Elle était une onde sans forme. Toutes les âmes qu'elle rencontrait lui étaient comme des vases, dont, par curiosité, par besoin, sur-le-champ, elle épousait les formes. Pour être, il fallait toujours qu'elle fût un autre. Toute sa personnalité, c'était qu'elle ne le restait pas. Elle changeait de vases, souvent.
Christophe l'attirait, pour beaucoup de raisons, dont la première était qu'il n'était pas attiré par elle. Il l'attirait encore, parce qu'il était différent de tous les jeunes gens qu'elle connaissait: elle n'avait jamais essayé encore d'une potiche de cette forme et de ces aspérités. Il l'attirait enfin, parce qu'experte, de race, à évaluer du premier coup d'œil le prix exact des potiches et des gens, elle se rendait parfaitement compte qu'à défaut d'élégance, Christophe avait une solidité, qu'aucun de ses bibelots parisiens ne pouvait lui offrir.
Elle faisait de la musique, comme la plupart des jeunes filles oisives. Elle en faisait beaucoup et peu. C'est-à-dire qu'elle en était toujours occupée, et qu'elle n'en connaissait presque rien. Elle tripotait son piano, toute la journée, par désœuvrement, par pose, par volupté. Tantôt elle en faisait, comme du vélocipède. Tantôt elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec âme,—(on eût presque dit qu'elle en avait une: il suffisait qu'elle se mît à la place de quelqu'un qui en avait une).—Elle était capable d'aimer Massenet, Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais elle était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu'elle connaissait Christophe. Et maintenant, elle jouait Bach et Beethoven très proprement,—(ce qui, à la vérité, n'est pas beaucoup dire);—mais le plus fort, c'est qu'elle les aimait. Au fond, ce n'était ni Beethoven, ni Thomé, ni Bach, ni Grieg, qu'elle aimait: c'étaient les notes, les sons, ses doigts qui couraient sur les touches, les vibrations des cordes qui lui grattaient les nerfs comme autant d'autres cordes, leurs chatouilleries voluptueuses.
Dans le salon de l'hôtel aristocratique, décoré de tapisseries un peu pâles, avec, sur un chevalet, au milieu de la pièce, le portrait de la robuste madame Stevens par un peintre à la mode, qui l'avait représentée languissante, comme une fleur sans eau, les yeux mourants, le corps tordu en spirale, pour exprimer la rareté de son âme millionnaire,—dans le grand salon aux baies vitrées, donnant sur de vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette toujours assise devant son piano, ressassant indéfiniment les mêmes phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses.
—Ah! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte, qui fait encore ronron!
—Malhonnête! disait-elle, en riant...
(Et elle lui tendait sa main un peu moite.)
—... Écoutez cela. Est-ce que ce n'est pas joli?
—Très joli, disait-il, d'un ton indifférent.
—Vous n'écoutez pas!... Voulez-vous bien écouter!
—J'entends... C'est toujours la même chose.
—Ah! vous n'êtes pas musicien, faisait-elle, avec dépit.
—Comme si c'était de musique qu'il s'agissait!
—Comment! ce n'est pas de musique?... Et de quoi, s'il vous plaît?
—Vous le savez très bien; et je ne vous le dirai pas, parce que ce ne serait pas convenable.
—Raison de plus pour le dire.
—Vous le voulez?... Tant pis pour vous!... Eh bien, savez-vous ce que vous faites avec votre piano?... Vous flirtez.
—Par exemple!
—Parfaitement. Vous lui dites: «Cher piano, cher piano, dis-moi des gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser!»
—Mais voulez-vous vous taire! dit Colette, moitié riante, moitié fâchée. Vous n'avez pas la moindre idée du respect.
—Pas la moindre.
—Vous êtes un impertinent... Et puis d'abord, quand cela serait, est-ce que ce n'est pas la vraie façon d'aimer la musique?
—Oh! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à cela!
—Mais c'est la musique même! Un bel accord, c'est un baiser.
—Je ne vous l'ai pas fait dire.
—Est-ce que ce n'est pas vrai?... Pourquoi haussez-vous les épaules? Pourquoi faites-vous la grimace?
—Parce que cela me dégoûte.
—De mieux en mieux!
—Cela me dégoûte d'entendre parler de la musique, comme d'un libertinage... Oh! ce n'est pas votre faute. C'est la faute de votre monde. Toute cette fade société qui vous entoure regarde l'art comme une sorte de débauche permise... Allons, assez là-dessus! Jouez-moi votre sonate.
—Mais non, causons encore un peu.
—Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des leçons de piano... En avant, marche!
—Vous êtes poli! disait Colette, vexée,—ravie, au fond, d'être ainsi rudoyée.
Elle jouait son morceau, s'appliquant de son mieux; et, comme elle était habile, elle y réussissait très passablement, parfois même assez bien. Christophe, qui n'était pas dupe, riait en lui-même de l'adresse «de cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait ce qu'elle jouait, quoiqu'elle n'en sentît rien». Il ne laissait pas d'en éprouver pour elle une sympathie amusée. Colette, de son côté, saisissait tous les prétextes pour reprendre la conversation, qui l'intéressait beaucoup plus que la leçon de piano. Christophe avait beau s'en défendre, prétextant qu'il ne pouvait dire ce qu'il pensait, sans risquer de la blesser: elle arrivait toujours à le lui faire dire; et plus c'était blessant, moins elle était blessée: c'était un amusement. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n'aimait rien tant que la sincérité, elle lui tenait tête hardiment, et discutait mordicus. Ils se quittaient très bons amis.
Pourtant, jamais Christophe n'eût eu la moindre illusion sur cette amitié de salon, jamais la moindre intimité ne se fût établie entre eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par surprise que par instinct de séduction.
La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri, bavardé, flirté comme une enragée; mais, le matin suivant, quand Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine quelques mots; elle avait l'air éteinte. Elle se mit au piano, joua mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore, s'interrompit brusquement, et dit:
—Je ne peux pas... Je vous demande pardon... Voulez-vous, attendons un peu...
Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit que non:
«Elle n'était pas bien disposée... Elle avait des moments comme cela... C'était ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir.»
Il lui proposa de revenir, un autre jour; mais elle insista pour qu'il restât:
—Un instant seulement... Tout à l'heure, ce sera mieux... Comme je suis bête, n'est-ce pas?
Il sentait qu'elle n'était pas dans son état normal; mais il ne voulut pas la questionner; et, pour parler d'autre chose, il dit:
—Voilà ce que c'est d'avoir été si brillante, hier soir! Vous vous êtes trop dépensée.
Elle eut un petit sourire ironique:
—On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle.
Il rit franchement.
—Je crois que vous n'avez pas dit un mot, reprit-elle.
—Pas un.
—Il y avait pourtant des gens intéressants.
—Oui, de fameux bavards, des gens d'esprit. Je suis perdu au milieu de vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent tout, qui excusent tout,—qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, pendant des heures, d'amour et d'art! N'est-ce pas écœurant?
—Cela devrait pourtant vous intéresser: l'art, sinon l'amour.
—On ne parle pas de ces choses: on les fait.
—Mais quand on ne peut pas les faire? dit Colette, avec une petite moue.
Christophe répondit, en riant:
—Alors, laissez cela à d'autres. Tout le monde n'est pas fait pour l'art.
—Ni pour l'amour?
—Ni pour l'amour.
—Miséricorde! Et qu'est-ce qui nous reste?
—Votre ménage.
—Merci! dit Colette, piquée.
Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit:
—Je ne peux pas!... Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien.
—C'est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec bonhomie.
Elle le regarda, de l'air penaud d'une petite fille qu'on gronde, et dit:
—Ne soyez pas si dur!
—Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement Christophe. Une bonne femme, c'est le paradis surterre. Seulement, le paradis sur terre...
—Oui, personne ne l'a jamais vu.
—Je ne suis pas si pessimiste. Je dis: Moi, je ne l'ai jamais vu; mais il se peut bien qu'il existe. Je suis même décidé à le trouver, s'il existe. Seulement, ce n'est pas facile. Une bonne femme et un homme de génie, c'est aussi rare l'un que l'autre.
—Et en dehors d'eux, le reste des hommes et des femmes ne compte pas?
—Au contraire! Il n'y a que le reste qui compte... pour le monde.
—Mais pour vous?
—Pour moi, cela n'existe pas.
—Comme vous êtes dur! répéta Colette.
—Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne serait que dans l'intérêt des autres!... S'il n'y avait pas un peu de caillou, par-ci par-là, dans le monde, il s'en irait en bouillie.
—Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d'être fort, dit Colette tristement. Mais ne soyez pas trop sévère pour ceux,—surtout pour celles qui ne le sont pas... Vous ne savez pas combien notre faiblesse nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des singeries, vous croyez que nous n'avons rien de plus en tête, et vous nous méprisez. Ah! si vous lisiez tout ce qui se passe dans la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur vie débordante,—lorsqu'elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu'elles rient, lorsqu'elles ont livré un peu d'elles-mêmes à des imbéciles, et cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu'on n'y trouve jamais,—si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la nuit, et s'enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à genoux dans des agonies de solitude!...
—Est-ce possible? dit Christophe, stupéfait. Quoi! vous souffrez, vous souffrez ainsi?
Colette ne répondit pas; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle essaya de sourire, et tendit la main à Christophe: il la saisit, ému.
—Pauvre petite! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne faites-vous rien pour sortir de cette vie?
—Que voulez-vous que nous fassions? Il n'y a rien à faire. Vous, hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous, nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des plaisirs mondains: nous ne pouvons en sortir.
—Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une tâche qui vous plaise et vous assure, comme à nous, l'indépendance?
—Comme à vous? Pauvre monsieur Krafft! Elle ne vous l'assure pas trop!... Enfin! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour quelle tâche sommes-nous faites? Il n'y en a pas une qui nous intéresse.—Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant, nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous regardent pas; nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose! Je fais comme les autres. Je m'occupe de patronages, de comités de bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées classiques, et je prends des notes, des notes... je ne sais pas ce que j'écris!... et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du moins que c'est utile. Ah! comme je sais bien le contraire, comme tout cela m'est égal, et comme je m'ennuie!... Ne recommencez pas à me mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense. Je ne suis pas plus bécasse qu'une autre. Mais qu'est-ce que la philosophie, et l'histoire, et la science peuvent bien me faire? Quant à l'art,—vous voyez—je tapote, je barbouille, je fais des petites saletés d'aquarelles;—mais est-ce que cela remplit une vie? Il n'y a qu'un but à la nôtre: c'est le mariage. Mais croyez-vous que c'est gai de se marier avec l'un ou l'autre de ces individus, que je connais aussi bien que vous? Je les vois comme ils sont. Je n'ai pas la chance d'être comme vos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion... Est-ce que ce n'est pas terrible? Regarder autour de soi, voir celles qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser qu'il faudra faire comme elles, se déformer de corps et d'esprit, devenir banales comme elles!... Il faut du stoïcisme, je vous assure, pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n'en sont pas capables... Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s'en va; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en nous,—qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu'il faudra se résigner à donner à des sots, à des êtres qu'on méprise, et qui vous mépriseront!... Et personne ne vous comprend! On dirait que nous sommes une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui nous trouvent insipides et baroques! Mais les femmes devraient nous comprendre! Elles ont été comme nous; elles n'auraient qu'à se souvenir... Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères nous ignorent, et ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne cherchent qu'à nous marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi comme tu voudras! La société nous laisse dans un abandon absolu.
—Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à son tour, refasse l'expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore quelques honnêtes hommes en France.
—Il y en a. J'en connais. Mais ils sont si ennuyeux!... Et puis, je vous dirai: le monde où je vis me déplaît; mais je ne crois pas que je pourrais vivre en dehors, maintenant. J'en ai pris l'habitude. J'ai besoin d'un certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de société, que l'argent ne suffit pas sans doute à donner, mais pour lesquels il est indispensable. Ce n'est pas brillant, je le sais. Mais je me connais, je suis faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous! Je sens que vous êtes fort, que vous êtes sain: j'ai toute confiance en vous. Soyez un peu mon ami, voulez-vous?
—Je veux bien, dit Christophe. Mais qu'est-ce que je pourrai faire?
—M'écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans un tel désarroi, souvent! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis: «À quoi bon lutter? À quoi bon me tourmenter? Ceci ou cela, qu'importe? N'importe qui! N'importe quoi!» C'est un état affreux. Je ne voudrais pas y tomber. Aidez-moi! Aidez-moi!...
Elle avait l'air accablée, vieillie de dix ans; elle regardait Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce qu'elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie.
Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l'ordinaire.
À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes. Ils étaient seuls ensemble: elle lui confiait ce qu'elle voulait; il se donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller; elle écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement, attentivement, comme une fillette bien sage: cela la distrayait, l'intéressait, la soutenait même; elle le remerciait d'une œillade émue et coquette.—Mais à sa vie, rien n'était changé: il n'y avait qu'une distraction de plus.
Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies; elle ne s'endormait guère qu'à l'aube. De tout le jour, elle ne faisait rien. Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d'idée, un souvenir de conversation, une phrase musicale, l'image d'une figure qui lui avait plu. Elle n'était tout à fait éveillée qu'à partir de quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières lourdes, le visage gonflé, l'air boudeur, endormi. Elle se ranimait, quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de vue sur l'amour. La psychologie amoureuse: c'était l'éternel sujet, avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en porter: car ils avaient des âmes et des conversations de filles. Christophe avait son heure: l'heure du confesseur. Colette, instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal, «développait un thème tranquillement préparé, modèle d'ordonnance lumineuse et de clarté, où tout ce qui devait être dit était rangé en bon ordre, et classé en catégories distinctes».—Après quoi, elle s'amusait déplus belle. À mesure que la journée s'avançait, elle redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre; et c'était l'éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles figures;—le plaisir, non de la pièce qu'on jouait, mais des acteurs qu'on connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les travers bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou bien sur les actrices. On trouvait que l'ingénue avait un filet de voix «comme une mayonnaise tournée», ou que la grande comédienne était habillée «comme un abat-jour».—Ou bien, on allait en soirée; et là, le plaisir était de se montrer, si l'on était jolie:—(cela dépendait des jours: rien de plus capricieux qu'une joliesse de Paris);—on renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs toilettes et leurs défauts physiques. De conversation, il n'y en avait point.—On rentrait tard. On avait peine à se coucher: (c'était l'heure où l'on était le plus éveillée). On trôlait autour de sa table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d'une parole ou d'un geste. On s'ennuyait. On était très malheureuse. On ne pouvait s'endormir. Et la nuit, brusquement, on avait des crises de désespoir.
Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en temps, et ne pouvait assister qu'à quelques-unes de ses transformations, avait déjà bien de la peine à s'y reconnaître. Il se demandait à quel moment elle était sincère,—ou si elle était sincère toujours,—ou si elle n'était sincère jamais. Colette elle-même n'aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit. Elle ne savait pas ce qu'elle était, parce qu'elle ne savait pas ce qu'elle voulait, et parce qu'elle ne pouvait pas le savoir, avant de l'avoir essayé. Alors elle l'essayait, à sa façon, avec le plus de liberté et le moins de risques possible, entachant de se calquer sur ceux qui l'entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter de tout.
Mais avec un ami comme Christophe, ce n'était pas commode. Il admettait qu'on lui préférât des êtres qu'il n'estimait pas, ou même qu'il méprisait; mais il n'admettait pas qu'on l'égalât à eux. Chacun son goût; mais au moins, fallait-il en avoir un.
Il était d'autant moins disposé à la patience que Colette semblait prendre plaisir à collectionner autour d'elle tous les petits jeunes gens, qui pouvaient le plus exaspérer Christophe: d'écœurants petits snobs, riches pour la plupart, en tout cas oisifs, ou lotis de quelque sinécure dans quelque ministère,—ce qui est tout comme. Tous écrivaient—prétendaient écrire. C'était une névrose, sous la Troisième République. C'était surtout une forme de paresse vaniteuse,—le travail intellectuel étant de tous le plus difficile à contrôler, et celui qui prête le plus au bluff. Ils ne disaient de leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils semblaient pénétrés de l'importance de leur tâche, accablés sous le fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait une gêne à ignorer absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il tâcha de s'informer; il désirait surtout savoir ce qu'avait écrit l'un d'eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il fut surpris d'apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul acte, lequel était extrait d'un roman, qui lui-même était fait d'une suite de nouvelles, ou plutôt de notations qu'il avait publiées dans une de leurs Revues, au cours des dix dernières années. Les autres n'avaient pas un bagage plus lourd: quelques actes, quelques nouvelles, quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. D'autres pour un livre, «qu'ils devaient faire». Ils professaient du dédain pour les œuvres de longue haleine. Ils semblaient attacher une importance extrême à l'agencement des mots dans la phrase. Cependant, le mot de «pensée» revenait fréquemment dans leurs propos; mais il ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant: ils l'appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu'ils écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en italiques, pour qu'on ne s'y trompât point.
Tous avaient le culte du moi: le seul culte qu'ils eussent. Ils cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les autres étaient déjà pourvus. Ils avaient la préoccupation constante d'un public dans leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal, porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le cabotinage est naturel aux jeunes gens, et d'autant plus qu'ils sont plus insignifiants, c'est-à-dire moins occupés. C'est surtout pour la femme qu'ils se mettent en frais: car ils la convoitent, et désirent—encore plus—être convoités par elle. Mais même pour le premier venu, ils font la roue: pour un passant qu'ils croisent, et dont ils ne peuvent attendre qu'un regard ébahi. Christophe rencontrait souvent de ces petits paonneaux: rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font la tête d'un portrait connu: Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ou d'un rôle à jouer: le bon peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l'homme de la nature... Ils jetaient un regard de côté, en passant, pour voir si on les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient près de lui, malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux d'un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère: deux pas plus loin, ils piaffaient pour le prochain passant.—Ceux du salon de Colette étaient plus raffinés: c'était surtout leur esprit qu'ils grimaient: ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n'étaient pas des originaux. Ou bien, ils mimaient une idée: la Force, la Joie, la Pitié, la Solidarité, le Socialisme, l'Anarchisme, la Foi, la Liberté: c'étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les plus héroïques élans de l'âme humaine au rôle de cravates à la mode.
Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c'était dans l'amour: il leur appartenait. La casuistique du plaisir n'avait point de secrets pour eux; dans leur virtuosité, ils inventaient des cas nouveaux, afin d'avoir l'honneur de les résoudre. Ç'a toujours été l'occupation de ceux qui n'en ont point d'autre: faute d'aimer, ils «font l'amour»; et surtout, ils l'expliquent. Les commentaires étaient plus abondants que le texte, qui, chez eux, était fort mince. La sociologie donnait du ragoût aux pensées les plus scabreuses: tout se couvrait alors du pavillon de la sociologie; quelque plaisir qu'on eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l'on ne s'était persuadé qu'en les satisfaisant, on travaillait pour les temps nouveaux. Un genre de socialisme éminemment parisien: le socialisme érotique.
Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d'amour, était l'égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs droits à l'amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes, protestants, un peu ridicules,—Scandinaves ou Suisses,—qui avaient réclamé l'égalité dans la vertu: les hommes arrivant au mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient une égalité d'une autre sorte, l'égalité dans la malpropreté: les femmes arrivant au mariage, souillées comme les hommes,—le droit aux amants. Paris avait fait une telle consommation de l'adultère, en imagination et en pratique, qu'il commençait à sembler insipide: on cherchait à lui substituer, dans le monde des lettres, une invention plus originale: la prostitution des jeunes filles,—j'entends la prostitution régulière, universelle, vertueuse, décente, familiale, et, par-dessus le marché, sociale.—Un livre, plein de talent, qui venait de paraître, faisait loi sur la question: il étudiait en quatre cents pages d'un pédantisme badin, «selon toutes les règles de la méthode Baconienne», le «meilleur aménagement du plaisir». Cours complet d'amour libre, où l'on parlait sans cesse d'élégance, de bienséance, de bon goût, de noblesse, de beauté, de vérité, de pudeur, de morale,—un Berquin pour les jeunes filles du monde qui voulaient mal tourner.—C'était, pour le moment, l'Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses délices, et qu'elle paraphrasait. Il va de soi qu'à la façon des disciples, ils laissaient de côté ce qu'il pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de juste, de bien observé et même d'assez humain, pour n'en retenir que le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne manquaient jamais de cueillir les plus vénéneuses,—des aphorismes de ce genre: «que le goût de la volupté ne peut qu'aiguiser le goût du travail»;—«qu'il est monstrueux qu'une vierge devienne mère avant d'avoir joui»;—«que la possession d'un homme vierge était pour une femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie»;—que c'était le rôle des mères «d'organiser la liberté des filles avec cet esprit de délicatesse et de décence qu'elles appliquent à protéger la liberté de leurs fils»;—et que le temps viendrait «où les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel qu'elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une amie».
Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort raisonnables.
Christophe avait l'horreur de ces propos. Il s'exagérait leur importance et le mal qu'ils pouvaient faire. Les Français ont trop d'esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied, cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme le génial Panurge de l'Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes, voire aussi timorés que les autres. C'est justement parce qu'ils sont si timides dans l'action qu'ils s'amusent à pousser l'action (en pensée), jusqu'aux limites du possible. C'est un jeu où l'on ne risque rien.
Mais Christophe n'était pas un dilettante français.
Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il y en avait un qu'elle semblait préférer. Naturellement, de tous il était celui qui était le plus insupportable à Christophe.
Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la littérature aristocratique, et jouent les patriciens de la Troisième République. Il se nommait Lucien Lévy-Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard vif, le nez busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie précoce, qui ne lui allait point mal, la parole câline, des manières élégantes, des mains fines et molles, qui fondaient dans la main. Il affectait toujours une très grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec ceux qu'il n'aimait point, et qu'il cherchait à jeter par-dessus bord.
Christophe l'avait rencontré déjà, au premier dîner d'hommes de lettres, où Sylvain Kohn l'avait introduit; et bien qu'ils ne se fussent point parlé, il lui avait suffi d'entendre le son de sa voix pour éprouver à son égard une aversion, qu'il ne s'expliquait pas, et dont il ne devait comprendre que plus tard les profondes raisons. Il y a des coups de foudre de l'amour. Il y en a aussi de la haine,—ou,—(pour ne point choquer les âmes douces, qui ont peur de ce mot, comme de toutes les passions),—c'est l'instinct de l'être sain, qui sent l'ennemi et se défend.
En face de Christophe, il représentait l'esprit d'ironie et de décomposition, qui s'attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout ce qu'il y avait de grand dans l'ancienne société qui mourait: à la famille, au mariage, à la religion, à la patrie; en art, à tout ce qu'il y avait de viril, de pur, de sain, de populaire; à toute foi dans les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l'homme. Au fond de toute cette pensée, il n'y avait qu'un plaisir mécanique d'analyse, d'analyse à outrance, un besoin animal de ronger la pensée, un instinct de ver. Et à côté de cet idéal de rongeur intellectuel, une sensualité de fille, mais de fille bas-bleu: car chez lui, tout était ou devenait littéraire. Tout lui était matière à littérature: ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec beaucoup de talent la vie privée de ses parents, leurs aventures intimes, celles de ses amis, les siennes, ses liaisons, une entre autres qu'il avait eue avec la femme de son meilleur ami: les portraits étaient faits avec un grand art; chacun en louait l'exactitude: le public, la femme, et l'ami. Il ne pouvait obtenir les confidences ou les faveurs d'une femme, sans le dire dans un livre.—Il eût semblé naturel que ses indiscrétions le missent en froid avec ses «associées». Mais il n'en était rien: elles en étaient à peine un peu gênées; elles protestaient, pour la forme: au fond, elles étaient ravies qu'on les montrât aux passants, toutes nues; pourvu qu'on leur laissât un masque sur la figure, leur pudeur était en repos. De son côté, il n'apportait à ces commérages aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de scandale. Il n'était pas plus mauvais fils, ni plus mauvais amant que la moyenne des gens. Dans les mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père, sa mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait d'eux avec une tendresse et un charme poétiques. En réalité, il était extrêmement familial; mais de ces gens qui n'ont pas besoin de respecter ce qu'ils aiment: bien au contraire; ils aiment mieux ce qu'ils peuvent un peu mépriser; l'objet de leur affection leur en paraît plus près d'eux, plus humain. Ils sont les gens du monde les moins capables de comprendre l'héroïsme et surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les considérer comme un mensonge ou une faiblesse d'esprit. Il va de soi d'ailleurs qu'ils ont la conviction de comprendre mieux que quiconque les héros de l'art, et qu'ils les jugent avec une familiarité protectrice.
Il s'entendait admirablement avec les ingénues perverties de la société bourgeoise, riche et fainéante. Il était une compagne pour elles, une sorte de servante dépravée, plus libre et plus avertie, qui les instruisait, et qu'elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec lui; et, la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient curieusement l'androgyne nu, qui les laissait faire.
Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme Colette, qui semblait avoir une nature délicate et le désir touchant d'échapper à l'usure dégradante de la vie, pouvait se complaire dans cette société... Christophe n'était point psychologue. Lucien Lévy-Cœur l'était cent fois plus que lui. Christophe était le confident de Colette; mais Colette était la confidente de Lucien Lévy-Cœur. Grande supériorité pour celui-ci. Il est doux à une femme de croire qu'elle a affaire à un homme plus faible qu'elle. Elle trouve à satisfaire, en même temps qu'à ce qu'il y a de moins bon en elle, à ce qu'il y a de meilleur: son instinct maternel. Lucien Lévy-Cœur le savait bien: un des moyens les plus sûrs pour toucher le cœur des femmes est d'éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette se sentait faible, passablement lâche, avec des instincts dont elle n'était pas très fière, mais qu'elle se fût bien gardée de repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader, par les confessions audacieusement calculées de son ami, que les autres étaient de même, et qu'il fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle se donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des penchants qui lui étaient agréables, et le luxe de se dire qu'elle avait raison ainsi, que la sagesse était de ne pas se révolter et d'être indulgent pour ce qu'on ne pouvait—«hélas!»—empêcher. C'était là une sagesse dont la pratique n'avait rien de pénible.
Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une forte saveur dans le contraste perpétuel qui existe, au sein de la société, entre l'extrême raffinement de la civilisation apparente et l'animalité profonde. Tout salon, qui n'est point rempli de fossiles et d'âmes pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains, deux couches de conversations superposées: l'une,—que tout le monde entend,—entre les intelligences; l'autre,—dont peu de gens ont conscience, et qui est pourtant la plus forte,—entre les instincts, entre les bêtes. Ces deux conversations sont souvent contradictoires. Tandis que les esprits échangent des monnaies de convention, les corps disent: Désir, Aversion, ou, plus souvent: Curiosité, Ennui, Dégoût. La bête, encore que domptée par des siècles de civilisation, et aussi abrutie que les misérables lions dans la cage, rêve toujours à sa pâture.
Mais Christophe n'était pas encore arrivé à ce désintéressement de l'esprit, que seul apporte l'âge et la mort des passions. Il avait pris très au sérieux son rôle de conseiller de Colette. Elle lui avait demandé son aide; et il la voyait s'exposer de gaieté de cœur au danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité a Lucien Lévy-Cœur. Celui-ci s'était tenu d'abord, vis-à-vis de Christophe, dans l'attitude d'une politesse irréprochable et ironique. Lui aussi flairait l'ennemi; mais il ne le jugeait pas redoutable: il le ridiculisait, sans en avoir l'air. Il n'eût demandé qu'à être admiré de Christophe pour rester en bons termes avec lui: mais c'était ce qu'il ne pourrait obtenir jamais; et il le sentait bien, car Christophe n'avait pas l'art de feindre. Alors, Lucien Lévy-Cœur était passé insensiblement d'une opposition tout abstraite de pensées à une petite guerre personnelle, soigneusement voilée, dont Colette devait être le prix.
Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle goûtait la supériorité morale et le talent de Christophe; mais elle goûtait aussi l'immoralité amusante et l'esprit de Lucien Lévy-Cœur; et, au fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas les remontrances: elle les écoutait avec une humilité touchante, qui le désarmait. Elle était assez bonne, mais sans franchise, par faiblesse, par bonté même. Elle jouait à demi la comédie; elle feignait de penser comme Christophe. Elle savait bien le prix d'un ami comme lui; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à une amitié; elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien, ni à personne; elle voulait ce qui lui était le plus commode et le plus agréable. Elle cachait donc à Christophe qu'elle recevait toujours Lucien Lévy-Cœur; elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde, expertes dès l'enfance en cet exercice nécessaire à qui doit posséder l'art de garder tous ses amis et de les contenter tous. Elle se donnait comme excuse que c'était pour ne pas faire de peine à Christophe; mais en réalité, c'était parce qu'elle savait qu'il avait raison; et elle n'en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait à elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le soupçon de ces ruses; il grondait alors, il faisait la grosse voix. Elle, continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu triste; elle lui faisait les yeux doux,—feminæ ultima ratio.—Cela l'attristait vraiment de sentir qu'elle pouvait perdre l'amitié de Christophe; elle se faisait séduisante et sérieuse; et elle réussissait à désarmer pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou tard, il fallait bien en finir par un éclat. Dans l'irritation de Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de jalousie. Et dans les ruses enjôleuses de Colette, il entrait aussi un peu, un petit peu d'amour. La rupture n'en devait être que plus vive.
Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant délit de mensonge, il lui mit marché en main: choisir entre Lucien Lévy-Cœur et lui. Elle essaya d'éluder la question; et, finalement, elle revendiqua son droit d'avoir tous les amis qu'il lui plaisait. Elle avait parfaitement raison; et Christophe se rendit compte qu'il était ridicule; mais il savait aussi que ce n'était pas par égoïsme qu'il se montrait exigeant: il s'était pris pour Colette d'une sincère affection; il voulait la sauver, fut-ce en violentant sa volonté. Il insista donc, maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit:
—Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis?
Elle dit:
—Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous ne l'étiez plus.
—Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre sacrifice?
—Sacrifice! Quel mot absurde! dit-elle. Pourquoi faudrait-il toujours sacrifier une chose à une autre? Ce sont des bêtes d'idées chrétiennes. Au fond, vous êtes un vieux clérical sans le savoir.
—Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c'est tout un ou tout autre. Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, même pour l'épaisseur d'un cheveu.
—Oui, je sais, dit-elle. C'est pour cela que je vous aime. Je vous aime bien, je vous assure; mais...
—Mais vous aimez bien aussi l'autre?
Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins et sa voix la plus douce:
—Restez!
Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien Lévy-Cœur entra; et les mêmes yeux câlins et la même voix douce servirent à le recevoir. Christophe regarda, en silence, Colette faire ses petites comédies; puis il s'en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur chagrin. C'était si bête de s'attacher toujours, de se laisser prendre au piège!
En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit par désœuvrement sa Bible, et lut:
... Le Seigneur a dit: Parce que les filles de Sion vont en raidissant le cou, en remuant les yeux, en marchant à petits pas affectés, en faisant résonner les anneaux de leurs pieds,
Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des filles de Sion, le Seigneur en découvrira la nudité...
Il éclata de rire, en songeant aux manèges de Colette; et il se coucha, de bonne humeur. Puis il pensa qu'il fallait qu'il fût bien atteint, lui aussi, par la corruption de Paris, pour que la Bible fût devenue pour lui d'une lecture comique. Mais il n'en continua pas moins, dans son lit, à se répéter la sentence du grand Justicier farceur; et il cherchait à en imaginer l'effet sur la tête de sa jeune amie. Il s'endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait déjà plus à son nouveau chagrin. Un de plus, un de moins... Il en prenait l'habitude.
Il ne cessa point de donner des leçons de piano à Colette; mais il évita désormais les occasions qu'elle lui offrait de continuer leurs entretiens amicaux. Elle eut beau s'attrister, se piquer, jouer de ses petites roueries: il s'obstina; ils se boudèrent; d'elle-même, elle finit par trouver des prétextes pour espacer les leçons; et il en trouva pour esquiver les invitations aux soirées des Stevens.
Il en avait assez de la société parisienne; il ne pouvait plus souffrir ce vide, cette oisiveté, cette impuissance morale, cette neurasthénie, cette hypercritique, sans raison et sans but, qui se dévore elle-même. Il se demandait comment un peuple pouvait vivre dans cette atmosphère stagnante d'art pour l'art et de plaisir pour le plaisir. Cependant, ce peuple vivait, il avait été grand, il faisait encore assez bonne figure dans le monde; pour qui le voyait de loin, il faisait illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre? Il ne croyait à rien, à rien qu'au plaisir...
Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se heurta dans la rue à une foule hurlante de jeunes gens et de femmes, qui traînaient une voiture, où un vieux prêtre était assis, bénissant à droite et à gauche. Un peu plus loin, il vit des soldats français, qui enfonçaient à coups de hache les portes d'une église, et que des messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il s'aperçut que les Français croyaient pourtant à quelque chose,—encore qu'il ne comprît pas à quoi. On lui expliqua que c'était l'État qui se séparait de l'Église, après un siècle de vie commune, et que, comme elle ne voulait pas partir de bon gré, fort de son droit et de sa force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point le procédé galant; mais il était si excédé du dilettantisme anarchique des artistes parisiens qu'il eut plaisir à rencontrer des gens qui étaient prêts à se faire casser la tête pour une cause, si inepte qu'elle fût.