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Jean-Christophe, Volume 2

JEAN-CHRISTOPHE (continued 2)

Reading edition

Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des siens avec ses dithyrambes. À l'en croire, Christophe était un génie, un homme extraordinaire, qui faisait de la musique cocasse, qui surtout en parlait d'une façon étonnante, qui était plein d'esprit,—et beau, avec cela: une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que Christophe l'admirait.—Il finit par l'amener dîner, un soir, chez lui. Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami, le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith.

C'était la première fois qu'il pénétrait dans un intérieur israélite. Bien qu'assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence, la société juive vivait un peu à part de l'autre. Il existait toujours dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n'aimait pas les Juifs; mais l'ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves pour la musique—(l'un, devenu compositeur, l'autre, virtuose illustre)—étaient israélites; et le brave homme était malheureux: car il y avait des moments où il eût voulu embrasser ces deux bons musiciens; et puis, il se souvenait avec tristesse qu'ils avaient mis Dieu en croix; et il ne savait comment concilier l'inconciliable. En fin de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur pardonnerait, parce qu'ils avaient beaucoup aimé la musique.—Le père de Christophe, Melchior, qui faisait l'esprit fort, avait moins de scrupules à prendre l'argent des Juifs; et il trouvait même cela très bien: mais il faisait d'eux des gorges chaudes, et il les méprisait.—Quant à sa mère, elle n'était pas sûre de ne pas commettre un péché, lorsqu'elle allait servir chez eux, comme cuisinière. Ceux à qui elle avait affaire étaient d'ailleurs assez rogues avec elle: pourtant, elle ne leur en voulait pas, elle n'en voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux, que Dieu avait damnés; elle s'attendrissait, en voyant passer la fille de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants:

—Une si belle personne!... De si jolis petits!... Quel malheur!... pensait-elle.

Elle n'osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu'il dînerait, le soir, chez les Mannheim; mais elle eut le cœur un peu serré. Elle pensait qu'il ne fallait pas croire tout ce qu'on disait de méchant contre les Juifs—(on dit du mal de tout le monde)—et qu'il y a de braves gens partout, mais qu'il était mieux pourtant et plus convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les chrétiens d'un autre.

Christophe n'avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction perpétuelle contre son milieu, il était plutôt attiré par cette race différente. Mais il ne la connaissait guère. Il n'avait eu quelques rapports qu'avec les éléments les plus vulgaires de la population juive: les petits marchands, la populace qui grouillait dans les rues entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l'instinct de troupeau qui est chez tous les hommes, une sorte de petit ghetto. Il lui arrivait de flâner dans ce quartier, épiant au passage d'un œil curieux et assez sympathique des types de femmes aux joues creusées, aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient malheureusement détruire l'harmonie de la figure au repos. Même dans la lie de la populace, dans ces êtres aux grosses têtes, aux yeux vitreux, aux faces souvent bestiales, trapus et bas sur pattes, ces descendants dégénérés de la plus noble des races, on voyait, jusque dans cette fange fétide, d'étranges phosphorescences qui s'allumaient, comme des feux follets dansant sur les marais: des regards merveilleux, des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il pensait qu'il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier; et il eût voulu les rencontrer, leur venir en aide; il les aimait sans les connaître, en les redoutant un peu. Mais jamais il n'avait eu d'intimité avec aucun d'entre eux. Jamais surtout il n'avait eu l'occasion d'approcher l'élite de la société juive.

Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l'attrait de la nouveauté, et, même du fruit défendu. L'Ève qui lui présentait ce fruit le rendait plus savoureux. Depuis l'instant qu'il était entré, Christophe n'avait plus d'yeux que pour Judith Mannheim. Elle appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu'il connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que solidement charpentée, la figure encadrée de cheveux noirs, peu abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l'œil légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues d'une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré, elle avait un beau profil, énergique et net; de face, l'expression était plus trouble, incertaine, composite; les yeux et les joues étaient inégaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le moule de cette race, jetés confusément, des éléments multiples, disparates, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait surtout dans sa bouche silencieuse, et dans ses yeux qui semblaient plus profonds à cause de leur myopie, et plus sombres, par l'effet de leur cernure bleuâtre.

Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces yeux, qui sont ceux d'une race plus que d'un individu, pour lire sous leur voile humide et ardent l'âme réelle de la femme qui était devant lui. C'était l'âme du peuple d'Israël qu'il découvrait dans ces yeux brûlants et mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux-mêmes. Il y était perdu. Beaucoup plus tard seulement, après s'être souvent égaré dans de telles prunelles, il apprit à retrouver sa route sur cette mer orientale.

Elle, le regardait; et rien ne venait gêner la lucidité de son regard; rien ne semblait lui échapper, de cette âme chrétienne. Il le sentait. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin une volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte de brutalité indiscrète. Cette brutalité n'avait rien de malveillant. Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d'une coquette qui veut séduire sans s'inquiéter de savoir qui. Coquette, elle l'était plus que personne; mais elle savait sa force, et elle s'en remettait à son instinct de l'exercer,—surtout quand elle avait affaire à une proie aussi facile que Christophe.—Ce qui l'intéressait davantage, c'était de connaître son adversaire: (tout homme, tout inconnu était pour elle un adversaire,—avec qui l'on pouvait plus tard, s'il y avait lieu, signer un pacte d'alliance). La vie étant un jeu, où le plus intelligent gagnait, il s'agissait de lire dans les cartes de son adversaire et de ne pas montrer les siennes. À y réussir, elle goûtait la volupté d'une victoire. Peu lui importait qu'elle pût ou non en tirer parti. C'était pour le plaisir. Elle avait la passion de l'intelligence. Non de l'intelligence abstraite, encore qu'elle eût le cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n'importe quelles sciences, et que, mieux que son frère, elle eût été le vrai successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait l'intelligence vivante, celle qui s'applique aux hommes. Elle jouissait de pénétrer une âme, d'en peser la valeur—(elle y mettait autant d'attention scrupuleuse que la Juive de Matsys à peser ses écus);—elle savait, avec une divination merveilleuse, trouver en moins de rien le défaut de la cuirasse, les tares et les faiblesses qui sont la clef de l'âme, s'emparer des secrets: c'était sa façon de s'en rendre maîtresse. Mais elle ne s'attardait point à sa victoire; et de sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa curiosité et son orgueil satisfaits, elle ne s'y intéressait plus, et passait à un autre objet. Toute cette force restait stérile. Dans cette âme si vivante, il y avait la mort. Judith portait en elle le génie de la curiosité et de l'ennui.

Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à peine. Il lui suffisait d'un sourire imperceptible, au coin de la bouche: Christophe était hypnotisé. Ce sourire s'effaçait, la figure devenait froide, les yeux indifférents; elle s'occupait du service et parlait au domestique, d'un ton glacial; il semblait qu'elle n'écoutât plus. Puis, les yeux s'éclairaient de nouveau; et trois ou quatre mots précis montraient qu'elle avait tout entendu et compris.

Elle révisait froidement le jugement de son frère sur Christophe: elle connaissait les hâbleries de Franz; son ironie eut beau jeu, quand elle vit paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et la distinction—(il semblait que Franz eût un don pour voir le contraire de l'évidence; ou peut-être prenait-il à le croire un amusement paradoxal).—Mais, en étudiant mieux Christophe, elle reconnut que pourtant tout n'était pas faux dans ce que Franz avait dit; et, à mesure qu'elle avançait à la découverte, elle trouvait en Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste et hardie: elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe, dévoiler sa pensée, montrer lui-même ses limites et ses manques; elle lui fit jouer du piano: elle n'aimait pas la musique, mais elle la comprenait; et elle reconnut l'originalité musicale de Christophe, bien que sa musique ne lui inspirât aucune sorte d'émotion. Sans rien changer à sa froideur courtoise, quelques remarques brèves, justes, nullement louangeuses, montrèrent l'intérêt qu'elle prenait à Christophe.

Christophe s'en aperçut; et il en fut fier; car il sentait le prix d'un tel jugement et la rareté de son approbation. Il ne cachait pas le désir qu'il avait de la conquérir; et il y mettait une naïveté, qui faisait sourire ses trois hôtes: il ne parlait plus qu'à Judith, et pour Judith; des deux autres, il ne s'occupait pas plus que s'ils n'avaient pas existé.

Franz le regardait parler; il suivait ses paroles, des lèvres et des yeux, avec un mélange d'admiration et de blague; et il pouffait, en échangeant des coups d'œil moqueurs avec son père et avec sa sœur, qui, impassible, feignait de ne pas les remarquer.

Lothar Mannheim,—un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils très noirs, une figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui donnait l'impression d'une vitalité puissante,—avait, lui aussi, étudié Christophe, avec une bonhomie narquoise; et, lui aussi, avait reconnu sur-le-champ qu'il y avait «quelque chose» en ce garçon. Mais il ne s'intéressait pas à la musique, ni aux musiciens: ce n'était pas sa partie, il n'y connaissait rien, et il ne le cachait point; il s'en vantait même:—(quand un homme de sa sorte avoue une ignorance, c'est pour en tirer vanité.)—Comme Christophe, de son côté, manifestait clairement, avec une impolitesse dénuée de malice, qu'il pouvait sans regret se passer de la société de Monsieur le banquier, et que la conversation de Mademoiselle Judith Mannheim suffisait à occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s'était installé au coin de son feu; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d'une oreille ironique, les billevesées de Christophe et sa musique bizarre, qui le faisait rire parfois d'un rire silencieux, à la pensée qu'il pouvait y avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne se donnait même plus la peine de suivre la conversation; il s'en remettait à l'intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au juste le nouveau venu. Elle s'acquittait de sa tâche, en conscience.

Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith:

—Eh bien, tu l'as confessé: qu'est-ce que tu en dis, de l'artiste?

Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit:

—Il est un peu braque; mais il n'est pas bête.

—Bon, fit Lothar: c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors, il peut réussir?

—Oui, je crois. Il est fort.

—Très bien,—dit Lothar, avec la logique magnifique des forts, qui ne s'intéressent qu'aux forts,—il faudra donc l'aider.

Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim. Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous deux,—elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu d'esprit,—se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa vie cérébrale; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence étaient pris: son cœur ne l'était point.—Pourquoi?—Il eût été assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque chose de douteux et d'inquiétant? En d'autres circonstances, c'eût été là pour lui une raison de plus d'aimer: l'amour n'est jamais plus fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir.—Si Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son cœur un autre bûcher: d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément. Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami,—certes un peu troublant;—mais il s'efforçait de chasser ce trouble: ce trouble lui rappelait Ada; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds à la tête. Sa beauté même—ses gestes, ses mouvements, ses traits, les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur élégante,—était le reflet de son intelligence; son corps était modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût paru laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large et plus libre qu'elle n'était; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé personne qui s'y intéressât: quelle joie c'eût été de rencontrer une amie! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son enfance: il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix de l'amitié.

Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux. Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une influence de raison: (une influence de déraison a un bien autre prix pour une âme féminine!) Elle ne l'exerçait même pas: Christophe n'en faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la laissaient indifférente; mais il lui eût plu de diriger cette pensée neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur,—à sa façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait pas sans lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines: c'étaient de mauvaises herbes; elle se faisait fort de les arracher. Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée.

Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli, et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa vite; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine: Christophe l'ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus.

Elle ne le comprenait plus, passé certaines limites. Jusque-là, elle comprenait tout. Pour aller plus loin, son admirable intelligence ne suffisait plus: il eût fallu du cœur, ou, à défaut, ce qui en donne, pour un temps, l'illusion: l'amour. Elle comprenait bien les critiques de Christophe contre les gens et les choses: elle s'en amusait, et elle les trouvait assez vraies; elle n'était pas sans les avoir pensées. Mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que ces pensées pussent avoir une influence sur sa vie pratique, quand leur application était dangereuse ou gênante. L'attitude de révolte, que Christophe prenait contre tous, ne conduisait à rien: il ne pouvait s'imaginer qu'il allait réformer le monde... Alors?... C'était battre de sa tête contre un mur. Un homme intelligent juge les hommes, les raille secrètement, les méprise un peu; mais il fait comme eux, un peu mieux seulement: c'est le seul moyen de s'en rendre maître. La pensée est un monde, l'action en est un autre. Quelle nécessité de se rendre victime de ce qu'on pense? Penser vrai: certes! Mais à quoi bon dire vrai? Puisque les hommes sont assez bêtes pour ne pouvoir supporter la vérité, faut-il les y forcer? Accepter leur faiblesse, paraître s'y plier, et se sentir libre dans son cœur méprisant, n'y a-t-il pas à cela une jouissance secrète? Jouissance d'esclave intelligent? Soit. Mais esclave pour esclave, puisqu'il faut toujours en venir là, il vaut mieux l'être par sa propre volonté, et éviter des luttes ridicules et inutiles. Le pire des esclavages, c'est d'être esclave de sa pensée et de lui sacrifier tout. Il ne faut pas être dupe de soi.—Elle voyait nettement que si Christophe s'obstinait, comme il y semblait résolu, dans sa voie d'intransigeance agressive contre les préjugés de l'art et de l'esprit allemands, il tournerait contre lui tout le monde, et ses protecteurs mêmes: il allait fatalement à la défaite. Elle ne comprenait pas pourquoi il semblait s'acharner contre lui-même, se ruiner à plaisir.

Pour le comprendre, il eût fallu qu'elle pût comprendre aussi que le succès n'était pas son but, que son but était sa foi. Il croyait dans l'art, il croyait dans son art, il croyait en soi, comme en des réalités supérieures non seulement à toute raison d'intérêt, mais à sa vie. Quand, un peu impatienté par ses observations, il le lui dit, avec une emphase naïve, elle commença par hausser les épaules: elle ne le prit pas au sérieux. Elle voyait là de grands mots, comme ceux qu'elle était habituée à entendre dire à son frère, qui, périodiquement, annonçait des résolutions absurdes et sublimes, qu'il se gardait bien de mettre à exécution. Puis, quand elle vit que Christophe était vraiment dupe de ces mots, elle jugea qu'il était fou, et elle ne s'intéressa plus à lui.

Dès lors, elle ne se donna plus de peine pour paraître à son avantage; elle se montra ce qu'elle était: beaucoup plus Allemande, et Allemande banale qu'elle ne semblait d'abord, et que peut être elle ne pensait.—On reproche, à tort, aux Israélites de n'être d'aucune nation et de former d'un bout à l'autre de l'Europe un seul peuple homogène, imperméable aux influences des peuples différents chez qui ils sont campés. En réalité, il n'est pas de race qui prenne plus facilement l'empreinte des pays où elle passe; et s'il y a bien des caractères communs entre un Israélite français et un Israélite allemand, il y a bien plus encore de caractères différents, qui tiennent à leur nouvelle patrie; ils en épousent, avec une rapidité incroyable, les habitudes d'esprit; plus encore, à vrai dire, les habitudes que l'esprit. Mais l'habitude qui est, chez tous les hommes, une seconde nature, étant chez la plupart la seule et unique nature, il en résulte que la majorité des citoyens autochtones d'un pays seraient fort mal venus à reprocher aux Israélites le manque d'un esprit national, profond et raisonné, qu'ils n'ont eux-mêmes à aucun degré.

Les femmes, toujours plus sensibles aux influences extérieures, plus promptes à s'adapter aux conditions de la vie et à varier avec elles,—les femmes d'Israël prennent par toute l'Europe, souvent avec exagération, les modes physiques et morales du pays où elles vivent,—sans perdre toutefois la silhouette et la saveur trouble, lourde, obsédante, de leur race. Christophe en était frappé. Il rencontrait chez les Mannheim des tantes, des cousines, des amies de Judith. Si peu Allemandes que fussent certaines de ces figures aux yeux ardents et rapprochés du nez, au nez rapproché de la bouche, aux traits forts, au sang rouge sous la peau épaisse et brune, si peu faites qu'elles semblassent pour être Allemandes,—toutes étaient plus Allemandes que de raison: c'était la même façon de parler, de s'habiller, parfois jusqu'à l'outrance. Judith leur était supérieure à toutes; et la comparaison faisait ressortir ce qu'il y avait d'exceptionnel dans son intelligence, ce qui dans sa personne était son œuvre. Elle n'en avait pas moins la plupart des travers des autres. Beaucoup plus libre qu'elles—presque absolument libre—sur le terrain moral, elle ne l'était pas plus sur le terrain social; ou du moins, son intérêt pratique venait se substituer ici à sa raison libre. Elle croyait au monde, aux classes, aux préjugés, parce que, tout compte fait, elle y trouvait son avantage. Elle avait beau railler l'esprit allemand: elle était attachée à la mode allemande. Elle sentait intelligemment la médiocrité de tel artiste reconnu; mais elle ne laissait pas de le respecter, parce qu'il était reconnu; et si, personnellement, elle était en relations avec lui, elle l'admirait: car sa vanité en était flattée. Elle aimait peu les œuvres de Brahms, et elle le soupçonnait en secret d'être un artiste de second ordre; mais sa gloire lui en imposait; et, comme elle avait reçu cinq ou six lettres de lui, il en résultait pour elle avec évidence qu'il était le plus grand musicien du temps. Elle n'avait aucun doute sur la valeur réelle de Christophe et sur la stupidité du premier lieutenant Detlev von Fleischer; mais elle était plus flattée par la cour que celui-ci daignait faire à ses millions, que par l'amitié de Christophe: car un sot officier n'en est pas moins un homme d'une autre caste; et il est plus difficile à une Juive allemande qu'à une autre femme d'entrer dans cette caste. Quoiqu'elle ne fût pas dupe de ces niaiseries féodales et qu'elle sût fort bien que si elle épousait le premier lieutenant Detlev von Fleischer, c'était elle qui lui ferait un grand honneur, elle s'évertuait à le conquérir; elle s'humiliait à faire les yeux doux à ce crétin et à flatter son amour-propre. La Juive orgueilleuse, et qui avait mille raisons de l'être, la fille intelligente et dédaigneuse du banquier Mannheim, aspirait à descendre, à faire comme la première venue de ces petites bourgeoises allemandes, qu'elle méprisait.

L'expérience fut courte. Christophe perdit ses illusions sur Judith presque aussi vite qu'il les avait prises. Il faut rendre cette justice à Judith qu'elle ne fit rien pour qu'il les gardât. Du jour où une femme de cette trempe vous a jugé, où elle s'est détachée de vous, vous n'existez plus pour elle: elle ne vous voit plus, et elle ne se gêne pas davantage pour dévêtir devant vous son âme, avec une tranquille impudeur, que pour se mettre toute nue devant son chien ou son chat. Christophe vit l'égoïsme de Judith, sa froideur, sa médiocrité de caractère. Il n'avait pas eu le temps d'être pris à fond. Ce fut assez déjà pour le faire souffrir, pour lui donner une sorte de fièvre. Sans aimer Judith, il aimait ce qu'elle aurait pu être—ce qu'elle aurait dû être. Ses beaux yeux exerçaient sur lui une fascination douloureuse: il ne pouvait les oublier; quoiqu'il sût maintenant l'âme morne, qui dormait au fond, il continuait de les voir, comme il voulait les voir, comme il les avait vus d'abord. C'était là une de ces hallucinations d'amour sans amour, qui tiennent tant de place dans les cœurs d'artistes, quand ils ne sont pas entièrement absorbés par leur œuvre. Une figure qui passe suffit à la leur donner; ils voient en elle toute la beauté qui est en elle et qu'elle ignore, dont elle ne se soucie pas. Et ils l'aiment d'autant plus qu'ils savent qu'elle ne s'en soucie pas. Ils l'aiment comme une belle chose qui va mourir, sans que personne ait su son prix.

Peut-être s'abusait-il, et Judith Mannheim n'aurait-elle pu être rien de plus que ce qu'elle était. Mais Christophe, un instant, avait eu foi en elle; et le charme durait: il ne pouvait la juger d'une façon impartiale. Tout ce qu'elle avait de beau lui semblait n'être qu'à elle, être elle tout entière. Tout ce qu'elle avait de vulgaire, il le rejetait sur sa double race: la juive et l'allemande; et peut-être, en voulait-il plus à celle-ci qu'à celle-là, car il avait eu à en souffrir davantage. Comme il ne connaissait encore aucune autre nation, l'esprit allemand était pour lui le bouc émissaire: il le chargeait de tous les péchés du monde. La déception que lui causait Judith lui fut une raison de plus de le combattre: il ne lui pardonnait pas d'avoir brisé l'élan d'une pareille âme.

Telle fut sa première rencontre avec Israël. Il avait espéré trouver dans cette race forte et à part un allié dans sa lutte. Il perdit cet espoir. Avec la mobilité d'intuition passionnée, qui le faisait sauter d'un extrême à l'autre, il se persuada aussitôt que cette race était beaucoup plus faible qu'on ne disait, et beaucoup plus accessible—beaucoup trop—aux influences du dehors. Elle était faible de sa propre faiblesse et de toutes celles du monde, ramassées sur son chemin. Ce n'était pas encore là qu'il pouvait trouver le point d'appui pour poser le levier de son art. Il risquait bien plutôt de s'engloutir avec elle dans le sable du désert.

Ayant vu le danger et ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour le braver, il cessa brusquement d'aller chez les Mannheim. Il fut invité plusieurs fois, et s'excusa, sans donner de raisons. Comme il avait montré jusque-là un empressement excessif, ce changement soudain fut remarqué: on le mit sur le compte de son «originalité»; mais aucun des trois Mannheim ne douta que les beaux yeux de Judith n'y fussent pour quelque chose; ce fut un sujet de plaisanterie, à table, de la part de Lothar et de Franz. Judith haussa les épaules, en disant que c'était une belle conquête; et elle pria sèchement son frère «de ne pas lui monter de bateau». Mais elle ne négligea rien pour que Christophe revînt. Elle lui écrivit, sous prétexte d'un renseignement musical que nul autre ne pouvait lui fournir; et, à la fin de la lettre, elle faisait une allusion amicale à la rareté de ses visites et au plaisir qu'on aurait à le voir. Christophe répondit, donna le renseignement, prétexta ses occupations, et ne parut pas. Ils se rencontraient parfois au théâtre. Christophe détournait obstinément les yeux de la loge des Mannheim; et il feignait de ne pas voir Judith, qui tenait prêt pour lui son plus charmant sourire. Elle n'insista point. Ne tenant pas à lui, elle trouva inconvenant que ce petit artiste lui laissât faire tous les frais, en pure perte. S'il voulait revenir, il reviendrait. Sinon,—eh bien! on s'en passerait...

On s'en passa; et, en effet, son absence ne fit pas un grand vide aux soirées des Mannheim. Mais Judith, en dépit d'elle, garda rancune à Christophe. Elle trouvait naturel de ne pas se soucier de lui, quand il était là; et elle lui permettait d'en témoigner du déplaisir; mais que ce déplaisir allât jusqu'à rompre toutes relations lui semblait d'un orgueil stupide et d'un cœur plus égoïste qu'épris.—Judith ne tolérait point chez les autres ses défauts.

Elle n'en suivit qu'avec plus d'attention ce que Christophe faisait et ce qu'il écrivait. Sans en avoir l'air, elle mettait volontiers son frère sur ce sujet; elle lui faisait raconter ses conversations de la journée avec Christophe; et elle ponctuait le récit d'observations ironiques, qui ne laissaient passer aucun trait ridicule et ruinaient peu à peu l'enthousiasme de Franz, sans qu'il s'en aperçût.

D'abord, tout fut pour le mieux, à la Revue. Christophe n'avait pas encore pénétré la médiocrité de ses confrères; et eux, puisqu'il était des leurs, lui reconnaissaient du génie. Mannheim, qui l'avait découvert, répétait de tous côtés, sans avoir rien lu de lui, que Christophe était un critique admirable, qui s'était jusque-là trompé sur sa vocation, et que lui, Mannheim, la lui avait révélée. Ils annoncèrent ses articles à l'avance, en termes mystérieux, qui piquaient la curiosité; et sa première chronique fut, dans l'atonie de la petite ville, comme une pierre qui tombe dans une mare aux canards. Elle était intitulée: Trop de musique!

«Trop de musique, trop de boisson, trop de mangeaille!—écrivait Christophe.—On mange, on boit, on ouït, sans faim, sans soif, sans besoin, par habitude de goinfrerie. C'est un régime d'oie de Strasbourg. Ce peuple est malade de boulimie. Peu lui importe ce qu'on lui donne: Tristan ou le Trompeter von Säckingen, Beethoven ou Mascagni, une fugue ou un pas redoublé, Adam, Bach, Puccini, Mozart, ou Marschner: il ne sait pas ce qu'il mange; l'important, c'est qu'il mange. Il n'y trouve même plus de plaisir. Voyez-le au concert. On parle de la gaieté allemande! Ces gens-là ne savent pas ce que c'est que la gaieté: ils sont toujours gais! Leur gaieté, comme leur tristesse, se répand en pluie: c'est de la joie en poussière; elle est atone et sans force. Us resteraient pendant des heures à absorber, en souriant béatement, des sons, des sons, des sons. Ils ne pensent à rien, ils ne sentent rien: ce sont des éponges. La vraie joie, la vraie douleur,—la force,—ne se distribue pas pendant des heures, comme la bière d'un tonneau. Elle vous prend à la gorge et vous terrasse; et on n'a plus envie, après, de rien autre: on a son compte...!

«Trop de musique! Vous vous tuez et vous la tuez. Pour ce qui est de vous, cela vous regarde. Mais pour la musique, halte-là! Je ne permets pas que vous avilissiez la beauté du monde, en mettant dans le même panier les saintes harmonies et les ignominies, en donnant, comme vous faites couramment, le prélude de Parsifal entre une fantaisie sur la Fille du Régiment et un quartett de saxophones, ou un adagio de Beethoven flanqué d'un air de cake walk et d'une ordure de Leoncavallo. Vous vous vantez d'être le grand peuple musical. Vous prétendez aimer la musique. Quelle musique aimez-vous? Est-ce la bonne ou la mauvaise? Vous les applaudissez de même. À la fin, faites un choix! Que voulez-vous au juste? Vous ne le savez pas. Vous ne voulez pas le savoir: vous avez trop peur de prendre parti, de vous compromettre... Au diable votre prudence!—Vous êtes au-dessus des partis, dites-vous?—Au-dessus: cela veut dire au-dessous...»

Et il leur citait les vers du vieux Gottfried Keller, le rude bourgeois de Zurich,—un des écrivains qui lui étaient chers par sa loyauté batailleuse et son âpre saveur du terroir:

Wer über den Partein sich wähnt mit stolzen Mienen, Der steht zumeist vielmehr beträchtlich unter ihnen.

(« Qui fièrement se flatte d'être au-dessus des partis, celui-là bien plutôt reste considérablement au-dessous.»)

—«Ayez le courage d'être vrais, continuait-il. Ayez le courage d'être laids! Si vous aimez la mauvaise musique, dites-le carrément. Montrez-vous tels que vous êtes. Débarbouillez-vous l'âme du fard dégoûtant de toutes vos équivoques. Lavez-la à grande eau. Depuis combien de temps n'avez-vous pas vu votre mufle dans un miroir? Je m'en vais vous le montrer. Compositeurs, virtuoses, chefs d'orchestre, chanteurs, et toi, cher public, vous saurez une bonne fois qui vous êtes... Soyez tout ce que vous voudrez; mais par tous les diables! soyez vrais! Soyez vrais, dussent en souffrir les artistes et l'art! Si l'art et la vérité ne peuvent vivre ensemble, que l'art crève! La vérité, c'est la vie. La mort, c'est le mensonge.»

Cette déclamation juvénile, outrée, et d'assez mauvais goût, fit naturellement crier. Pourtant, comme tout le monde était visé, mais comme aucun ne l'était d'une façon précise, personne n'eut garde de se reconnaître. Chacun est, se croit, ou se dit le meilleur ami de la vérité: il n'y avait donc pas de risques qu'on attaquât les conclusions de l'article. On fut seulement choqué du ton général; on s'accordait à le trouver peu convenable, surtout de la part d'un artiste quasi officiel. Quelques musiciens commencèrent à s'agiter et protestèrent avec aigreur: ils prévoyaient que Christophe n'en resterait pas là. D'autres se crurent plus habiles, en félicitant Christophe de son acte de courage: ils n'étaient pas les moins inquiets sur les prochains articles.

L'une et l'autre tactique eurent même résultat. Christophe était lancé: rien ne pouvait l'arrêter; et, comme il l'avait promis, tout y passa: les auteurs et les interprètes.

Les premiers sabrés furent les Kapellmeister. Christophe ne s'en tenait point à des considérations générales sur l'art de diriger l'orchestre. Il nommait par leurs noms ses confrères de la ville ou des villes voisines; ou s'il ne les nommait point, les allusions étaient si claires que nul ne s'y trompait. Chacun reconnaissait l'apathique chef d'orchestre de la cour, Aloïs von Werner, vieillard prudent, chargé d'honneurs, qui craignait tout, qui ménageait tout, qui avait peur de faire une observation à ses musiciens et suivait docilement les mouvements qu'ils prenaient, qui ne hasardait rien sur ses programmes qui ne fût consacré par vingt ans de succès, ou, pour le moins, couvert par l'estampille officielle de quelque dignité académique. Christophe applaudissait ironiquement à ses hardiesses; il le félicitait d'avoir découvert Gade, Dvorak, ou Tschaikowsky; il s'extasiait sur l'immuable correction, l'égalité métronomique, le jeu éternellement fein-nuanciert (finement nuancé) de son orchestre; il proposait de lui orchestrer pour son prochain concert l'École de la Vélocité de Czerny; et il le conjurait de ne pas tant se fatiguer, de ne pas tant se passionner, de ménager sa précieuse santé.—Ou c'étaient des cris d'indignation à propos de la façon dont il avait conduit l'Héroïque de Beethoven:

—«Un canon! Un canon! Mitraillez-moi ces gens-là! ... Mais vous n'avez donc aucune idée de ce que c'est qu'un combat, la lutte contre la bêtise et la férocité humaines,—et la force qui les foule aux pieds, avec un rire de joie?... Comment le sauriez-vous? C'est vous qu'elle combat! Tout l'héroïsme qui est en vous, vous le dépensez à écouter, ou à jouer sans bâiller l'Héroïque de Beethoven,—(car cela vous ennuie... Avouez donc que cela vous ennuie, que vous en crevez d'ennui!)—ou à braver un courant d'air, tête nue et dos courbé, sur le passage de quelque Sérénissime.»

Il n'avait pas assez de sarcasmes pour ces pontifes de Conservatoires, interprétant les grands hommes du passé en «classiques».

—«Classique! ce mot dit tout. La libre passion, arrangée, expurgée à l'usage des écoles! La vie, cette plaine immense que balayent les vents,—renfermée entre les quatre murs d'une cour de gymnase! Le rythme sauvage et fier d'un cœur frémissant, réduit au tic-tac de pendule d'une mesure à quatre temps, qui va tranquillement son petit bonhomme de chemin, clochant du pied et béquillant sur le temps fort!... Pour jouir de l'Océan, vous auriez besoin de le mettre dans un bocal, avec des poissons rouges. Vous ne comprenez la vie que quand vous l'avez tuée.»

S'il n'était pas tendre pour les «empailleurs», ainsi qu'il les nommait, il l'était moins encore pour les «écuyers de cirque», pour les Kapellmeister illustres qui venaient en tournée faire admirer leurs ronds de bras et leurs mains fardées, ceux qui exerçaient leur virtuosité sur le dos des grands maîtres, s'évertuaient à rendre méconnaissables les œuvres les plus connues, et faisaient des cabrioles à travers le cerceau de la Symphonie en ut mineur. Il les traitait de vieilles coquettes, de tziganes, et de danseurs de cordes.

Les virtuoses lui fournissaient une riche matière. Il se récusait quand il avait à juger leurs séances de prestidigitation. Il disait que ces exercices de mécanique étaient du ressort du Conservatoire des Arts et Métiers, et que, seuls, des graphiques enregistrant la durée, le nombre des notes, et l'énergie dépensée, pouvaient évaluer le mérite de pareils travaux. Parfois il mettait au défi un pianiste célèbre, qui venait de surmonter, dans un concert de deux heures, les difficultés les plus formidables, le sourire sur les lèvres, et la mèche sur les yeux,—d'exécuter un andante enfantin de Mozart.—Certes, il ne méconnaissait point le plaisir de la difficulté vaincue. Lui aussi l'avait goûté: c'était une des joies de la vie. Mais n'en voir que le côté le plus matériel, et finir par y réduire tout l'héroïsme de l'art, lui paraissait grotesque et dégradant. Il ne pardonnait pas aux «lions», ou aux «panthères du piano».—Il n'était pas non plus très indulgent pour les braves pédants, célèbres en Allemagne, qui, justement soucieux de ne point altérer le texte des maîtres, répriment avec soin tout élan de la pensée, et, comme Hans de Bülow, quand ils disent une sonate passionnée, semblent donner une leçon de diction.

Les chanteurs eurent leur tour. Christophe en avait gros sur le cœur à leur dire de leur lourdeur barbare et de leur emphase de province. Ce n'était pas seulement le souvenir de ses démêlés avec la dame en bleu. C'était la rancune de tant de représentations qui lui avaient été un supplice. Il ne savait ce qui avait le plus à y souffrir, des oreilles, ou des yeux. Encore Christophe manquait-il de termes de comparaison pour bien juger de la laideur de la mise en scène, des costumes disgracieux, des couleurs qui hurlaient. Il était surtout choqué par la vulgarité des types, des gestes et des attitudes, par le jeu sans naturel, par l'inaptitude des acteurs à revêtir des âmes étrangères, par l'indifférence stupéfiante avec laquelle ils passaient d'un rôle à un autre, pourvu qu'il fût écrit à peu près dans le même registre de voix. D'opulentes matrones, réjouies et rebondies, s'exhibaient tour à tour en Ysolde et en Carmen. Amfortas jouait Figaro!... Mais ce qui, naturellement, était le plus sensible à Christophe, c'était la laideur du chant, surtout dans les œuvres classiques dont la beauté mélodique est un élément essentiel. On ne savait plus chanter en Allemagne la parfaite musique de la fin du dix-huitième siècle: on ne s'en donnait pas la peine. Le style net et pur de Gluck et de Mozart, qui semble, comme celui de Gœthe, tout baigné de lumière italienne,—ce style qui commence à s'altérer déjà, à devenir vibrant et papillotant avec Weber,—ce style ridiculisé par les lourdes caricatures de l'auteur du Crociato,—avait été anéanti paille triomphe de Wagner. Le vol sauvage des Walkyries aux cris stridents avait passé sur le ciel de la Grèce. Les nuées d'Odin étouffaient la lumière. Nul ne songeait plus maintenant à chanter la musique: on chantait les poèmes. On faisait bon marché des négligences de détail, des laideurs, des fausses notes même, sous prétexte que seul, l'ensemble de l'œuvre, la pensée importait...

—«La pensée! Parlons-en. Comme si vous la compreniez!... Mais que vous la compreniez ou non, respectez, s'il vous plaît, la forme qu'elle s'est choisie. Avant tout, que la musique soit et reste de la musique!»

D'ailleurs, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient avoir de l'expression et de la pensée profonde était, selon Christophe, une bonne plaisanterie. De l'expression? De la pensée? Oui, ils en mettaient partout,—partout, également. Ils eussent trouvé de la pensée dans un chausson de laine, aussi bien—pas plus, pas moins,—que dans une statue de Michel-Ange. Ils jouaient avec la même énergie n'importe qui, n'importe quoi. Au fond, chez la plupart, l'essentiel de la musique était—assurait-il—le volume du son, le bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était une satisfaction de gymnastique vocale. Il s'agissait de se gonfler d'air largement et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en mesure.—Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de compliment, un brevet de bonne santé.

Il ne se contentait pas d'étriller les artistes. Il enjambait la rampe, et rossait le public, qui assistait bouche bée à ces exécutions. Le public, ahuri, ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher. Il avait tous les droits de crier à l'injustice: il avait pris bien garde de ne se mêler à aucune bataille d'art; il se tenait prudemment en dehors de toute question brûlante; et de peur de se tromper, il applaudissait tout. Et voici que Christophe lui faisait un crime d'applaudir!... D'applaudir les méchantes œuvres?—C'eût été déjà fort! Mais Christophe allait plus loin: ce qu'il lui reprochait le plus d'applaudir, c'étaient les grandes œuvres.

—«Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez tant d'enthousiasme que cela?... Allons donc! Vous prouvez justement le contraire. Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, qui appellent l'applaudissement. Applaudissez les conclusions bruyantes, qui ont été faites, comme disait Mozart, «pour les longues oreilles». Là, donnez-vous-en à cœur joie: les braiments sont prévus; ils font partie du concert.—Mais après la Missa Solemnis de Beethoven!... Malheureux!... C'est le Jugement Dernier, vous venez de voir se dérouler le Gloria affolant, comme une tempête sur l'océan, vous avez vu passer la trombe d'une volonté athlétique et forcenée, qui s'arrête, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings sur l'abîme, et se lance de nouveau dans l'espace, à toute volée. La rafale hurle. Au plus fort de l'ouragan, une brusque modulation, un miroitement de ton, troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer livide, comme une plaque de lumière. C'est la fin: le vol furieux de l'ange exterminateur s'arrête net, les ailes clouées par trois coups d'éclairs. Tout tremble encore, autour. L'œil ivre a le vertige. Le cœur palpite, le souffle s'arrête, les membres sont paralysés... Et la dernière note n'a pas fini de vibrer que vous êtes déjà gais et réjouis, vous criez, vous riez, vous critiquez, vous applaudissez!... Mais vous n'avez donc rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris, rien, rien, absolument rien! Les souffrances d'un artiste sont pour vous un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d'agonie d'un Beethoven. Vous crieriez: «Bis!» à la Crucifixion. Un demi-dieu se débat, toute une vie, dans la douleur, pour divertir, pendant une heure, votre badauderie!...»

Ainsi, il commentait, sans le savoir, la grande parole de Gœthe; mais il n'avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité:

«Le peuple se fait un jeu du sublime. S'il le voyait tel qu'il est, il n'aurait pas la force d'en soutenir l'aspect.»

S'il en fût resté là! ... Mais, emporté par son élan, il dépassa le public et s'en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité:—la Critique. Il bombarda ses confrères. L'un d'eux s'était permis d'attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à programme, à vrai dire assez extravagantes, mais pleines de génie. Christophe, qui lui avait été présenté, quand il était enfant, gardait pour lui une tendresse secrète, en reconnaissance de l'émotion qu'il avait eue jadis. Voir un critique stupide, dont il savait l'ignorance, faire la leçon à un homme de cette taille, le rappeler à l'ordre et aux principes, le mit hors de lui:

—«L'ordre! L'ordre!—s'écria-t-il—vous ne connaissez pas d'autre ordre que celui de la police. Le génie ne se laisse pas mener dans les chemins battus. Il crée l'ordre, et érige sa volonté en loi.»

Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit le malencontreux critique, et, relevant les âneries qu'il avait écrites depuis un certain temps, il lui administra une correction magistrale.

La critique tout entière sentit l'affront. Jusque-là, elle s'était tenue à l'écart du combat. Ils ne se souciaient point de risquer des rebuffades: ils connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence, et ils savaient aussi qu'il n'était point patient. Tout au plus, certains d'entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu'un compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n'était pas le sien. Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une), ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe rompre brutalement la convention tacite qui les liait, aussitôt ils reconnurent en lui un ennemi de l'ordre public. D'un commun accord, il leur sembla révoltant qu'un jeune homme se permît de manquer de respect aux gloires nationales; et ils commencèrent contre lui une campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions suivies;—(ils ne s'aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un adversaire mieux armé: encore qu'un journaliste ait la faculté spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son adversaire, et même sans les avoir lus);—mais une longue expérience leur avait démontré que, le lecteur d'un journal étant toujours de l'avis de son journal, c'était affaiblir son crédit auprès de lui que faire même semblant de discuter: il fallait affirmer, ou mieux encore, nier. (La négation a une force double de l'affirmation. Conséquence directe de la loi de la pesanteur: il est plus facile de faire tomber une pierre que de la lancer en l'air.) Ils s'en tinrent donc, de préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques, injurieuses, se répétant, chaque jour, en bonne place, avec une obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l'insolent Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d'une façon transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre absurdes; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de départ était vrai, parfois, mais dont le reste était un tissu de mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville, et, plus encore, avec la cour. Elles s'attaquaient à sa personne physique, à ses traits, à sa mise, dont elles traçaient une caricature, qui finissait par paraître ressemblante, à force d'être répétée.

Tout cela eût été indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue n'avait aussi reçu des horions dans la bataille. À la vérité, c'était en guise d'avertissement; on ne cherchait pas à l'engager à fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de Christophe: on s'étonnait qu'elle compromît son bon renom, et on laissait entendre que, si elle n'y avisait point, on serait contraint, quelque regret qu'on en eût, de s'en prendre également au reste de la rédaction. Un commencement d'attaques, assez anodines, contre Adolf Mai et Mannheim, mit l'émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu'en rire: il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins, et son innombrable famille, qui s'arrogeaient le droit de surveiller ses faits et gestes et de s'en scandaliser. Mais Adolf Mai le prit fort au sérieux, et il reprocha a Christophe de compromettre la Revue. Christophe l'envoya promener. Les autres, n'ayant pas été atteints, trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète: il dit qu'il n'y avait pas de combat sans quelques têtes cassées. Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne; il se croyait à l'abri des coups, par sa situation de famille et par ses relations; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses alliés, fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Goldenring, indemnes jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques: ils étaient capables de répondre. Ce qui leur était plus sensible, c'était l'obstination avec laquelle Christophe s'acharnait à les mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne: ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux; ils croyaient qu'il suffirait d'un mot pour tempérer son ardeur combative, pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu'ils lui désigneraient.—Point. Christophe n'écoutait rien: il n'avait égard à aucune recommandation, et il continuait, comme un enragé. Si on le laissait faire, il n'y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà, leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à persuader Christophe d'atténuer au moins certaines appréciations: Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent: Christophe se fâcha, mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l'émoi de ses amis, qui ne le touchait point, prit le parti de Christophe, pour les faire enrager. Peut-être était-il plus capable qu'eux d'apprécier la généreuse extravagance de Christophe, se jetant tête baissée contre tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour l'avenir. Quant à Mannheim, il s'amusait royalement du charivari: ce lui semblait une bonne farce d'avoir introduit ce fou parmi ces gens rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe assénait, que de ceux qu'il recevait. Bien qu'il commençât à croire, sous l'influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu timbré, il ne l'en aimait que mieux:—(il avait besoin de trouver ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.)—Il continua donc, avec Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres.

Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour se donner l'illusion du contraire, il eut très justement l'idée qu'il serait avantageux à son ami d'allier sa cause avec celle du parti musical le plus avancé du pays.

Il y avait dans la ville, comme dans la plupart des villes allemandes, un Wagner-Verein, qui représentait les idées neuves contre le clan conservateur.—Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites au répertoire de tous les Opéras d'Allemagne. Cependant, sa victoire était plutôt imposée par la force que consentie librement; et, au fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l'écart des grands courants modernes et fière d'un antique renom. Plus que partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple allemand, contre toute nouveauté, cette paresse à sentir quelque chose de vrai et de fort qui n'eût pas été ruminé déjà par plusieurs générations. On s'en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle étaient accueillies,—sinon les œuvres de Wagner, qu'on n'osait plus discuter,—toutes les œuvres nouvelles inspirées de l'esprit wagnérien. Aussi, les Wagner-Vereine auraient-ils eu une tâche utile à remplir, s'ils avaient pris à cœur de défendre les forces jeunes et originales de l'art. Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo Wolf, trouvèrent en certains d'entre eux leurs meilleurs alliés. Mais trop souvent l'égoïsme du maître pesait sur ses disciples; et, de même que Bayreuth ne servait qu'à la glorification monstrueuse d'un seul, les filiales de Bayreuth étaient de petites églises, où l'on disait éternellement la messe en l'honneur du seul Dieu. Tout au plus, admettait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, la face dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages: musique, poésie, drame et métaphysique.

C'était précisément le cas du Wagner-Verein de la ville.—Cependant, il y mettait des formes; il cherchait volontiers à enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être utiles; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. Il lui avait fait faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n'avait pas pris garde, parce qu'il n'éprouvait aucunement le besoin de s'associer avec qui que ce fût; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait ses compatriotes à se grouper toujours en troupeaux, comme s'ils ne pouvaient rien faire seuls: ni chanter, ni se promener, ni boire. Il avait l'aversion de tout Vereinswesen. Mais, à tout prendre, il était mieux disposé pour un Wagner-Verein que pour les autres Vereine: c'était au moins un prétexte à de beaux concerts; et bien qu'il ne partageât pas toutes les idées des Wagnériens sur l'art, il en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait, semblait-il, trouver un terrain d'entente avec un parti, qui se montrait aussi injuste que lui pour Brahms et les «Brahmines». Il se laissa donc présenter. Mannheim fut l'intermédiaire: il connaissait tout le monde. Sans être musicien, il faisait partie du Wagner-Verein.—Le comité de direction avait suivi la campagne que Christophe menait dans la Revue. Certaines exécutions qu'il avait faites dans le camp opposé lui paraissaient témoigner d'une poigne vigoureuse, qu'il serait bon d'avoir à son service. Christophe avait bien aussi décoché quelques pointes irrespectueuses contre l'idole sainte; mais on avait préféré fermer les yeux là-dessus;—et, peut-être, ces premières attaques, assez inoffensives, n'avaient-elles pas été étrangères, sans que l'on en convînt, à la hâte que l'on avait d'accaparer Christophe, avant qu'il eût le temps de se prononcer davantage. On vint très aimablement lui demander la permission d'exécuter quelques-unes de ses mélodies à un des prochains concerts de l'Association. Christophe, flatté, accepta: il vint au Wagner-Verein; et, poussé par Mannheim, il s'y laissa inscrire.

À la tête du Wagner-Verein étaient alors deux hommes, dont l'un jouissait d'une notoriété comme écrivain, et l'autre comme chef d'orchestre. Tous deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait fait un Dictionnaire de Wagner,—Wagner-Lexikon,—permettant de savoir, à la minute, la pensée du maître de omni re scibili: ç'avait été la grande œuvre de sa vie. Il eût été capable d'en réciter des chapitres entiers à table, comme les bourgeois de province française récitaient des chants de la Pucelle. Il publiait aussi dans les Bayreuther Blätter des articles sur Wagner et l'esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme latin, et spécialement français. Il proclamait la défaite définitive de l'impur esprit gaulois. Il n'en continuait pas moins, chaque jour, âprement le combat, comme si l'éternel ennemi était toujours menaçant. Il ne reconnaissait qu'un seul grand homme en France: le comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très poli, et rougissant comme une demoiselle.—L'autre pilier du Wagner-Verein, Erich Lauber, avait été directeur d'une fabrique de produits chimiques, jusqu'à quarante ans; puis il avait tout planté là, pour se faire chef d'orchestre. Il y était parvenu à force de volonté, et parce qu'il était très riche. Il était un fanatique de Bayreuth: on contait qu'il s'y était rendu à pied, de Munich, en sandales de pèlerin. Chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge; toute son originalité s'était dépensée là à être un peu plus stupide que les autres. Trop peu sur de lui-même en musique pour se fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les interprétations que donnaient de Wagner les Kapellmeister et les artistes patentés par Bayreuth. Il eût voulu faire reproduire jusqu'aux moindres détails de la mise en scène et des costumes multicolores, qui ravissaient le goût puéril et barbare de la petite cour de Wahnfried. Il était de l'espèce de ce fanatique de Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu'aux moisissures, qui, s'étant introduites dans l'œuvre sacrée, étaient devenues, de ce fait, elles-mêmes sacrées.

Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages. Mais ils étaient hommes du monde, affables, assez instruits; et la conversation de Lauber ne laissait pas d'être intéressante, quand on le mettait sur un autre sujet que la musique. C'était d'ailleurs un braque: et les braques ne déplaisaient pas trop à Christophe: ils le changeaient de l'assommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait pas encore que rien n'est plus assommant qu'un homme qui déraisonne, et que l'originalité est encore plus rare chez ceux qu'on nomme, bien à tort, des «originaux», que dans le reste du troupeau. Car ces «originaux» sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des mouvements d'horlogerie.

Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe, se montrèrent d'abord pleins d'égards pour lui. Kling lui consacra un article élogieux, et Lauber s'appliqua à suivre toutes ses indications pour ses œuvres qu'il dirigea à un concert de la Société. Christophe en fut touché. Malheureusement, l'effet de ces prévenances lui fut gâté par l'inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n'avait pas la faculté de s'illusionner sur les gens, parce qu'ils l'admiraient. Il était exigeant. Il avait la prétention qu'on ne l'admirât point pour le contraire de ce qu'il était; et il n'était pas loin de regarder comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de chercher des rapprochements entre des phrases de ses Lieder et des passages de la Tétralogie, qui n'avaient rien de commun que certaines notes de la gamme. Et il n'eut aucun plaisir à entendre une de ses œuvres encastrée—côte à côte avec un pastiche sans valeur d'un scholar wagnérien—entre deux blocs énormes de l'éternel Richard.

Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C'était un autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus intolérant, parce qu'il était nouveau venu dans l'art. Christophe commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d'une forme d'art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées portent partout avec elles leur lumière. Il s'apercevait à présent que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes; et, en définitive, rien ne comptait que les hommes: les idées étaient ce qu'ils étaient. S'ils étaient nés médiocres et serviles, le génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri d'affranchissement du héros brisant ses fers devenait le contrat de servitude des générations à venir.—Christophe ne put se tenir d'exprimer ses sentiments. Il dauba sur le fétichisme en art. Il déclarait qu'il ne fallait plus d'idoles, plus de classiques, d'aucune sorte, et que seul avait le droit de s'appeler l'héritier de l'esprit de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en arrière,—celui qui avait le courage de laisser mourir ce qui doit mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise de Kling rendait Christophe agressif. Il releva les fautes ou les ridicules qu'il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas de lui attribuer une jalousie grotesque à l'égard de leur dieu. Christophe, de son côté, ne doutait point que ces mêmes gens qui exaltaient Wagner depuis qu'il était mort, n'eussent été des premiers à l'étrangler quand il était vivant:—en quoi il leur faisait tort. Un Kling et un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d'illumination; ils avaient été de l'avant, il y avait quelque vingt ans; puis, comme la plupart, ils avaient campé là. L'homme a si peu de force qu'à la première montée il s'arrête époumonné; bien peu ont assez de souffle pour continuer leur route.

L'attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur sympathie était un marché: pour qu'ils fussent avec lui, il fallait qu'il fût avec eux; et il était trop évident que Christophe ne céderait rien de lui-même: il ne se laissait pas enrôler. On lui battit froid. Les éloges qu'il se refusait à décerner aux dieux et petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra moins d'empressement à accueillir ses œuvres; et certains commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique allait son train; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s'y associer. On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe: d'abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions mixtes, aux solutions qui n'en sont point et qui ont le privilège de prolonger indéfiniment une situation ambiguë; ensuite parce qu'on espérait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu'on voulait, sinon par persuasion, du moins par lassitude.

Christophe ne leur en laissa pas le temps. Quand il croyait sentir qu'un homme avait de l'antipathie pour lui, mais n'en voulait pas convenir et cherchait à se faire illusion, afin de rester en bons termes avec lui, il n'avait pas de cesse qu'il n'eût réussi à lui prouver qu'il était son ennemi. Après une soirée au Wagner-Verein, où il s'était heurté à un mur d'hostilité hypocrite, il envoya à Lauber sa démission sans phrases. Lauber n'y comprit rien; et Mannheim accourut chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots, Christophe éclata:

—Non, non, non, et non! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus les voir... Je ne peux plus, je ne peux plus... J'ai un dégoût effroyable des hommes; il m'est presque impossible d'en regarder un en face.

Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait moins à calmer l'exaltation de Christophe qu'à s'en donner le spectacle:

—Je sais bien qu'ils ne sont pas beaux, dit-il; mais ce n'est pas d'aujourd'hui: que s'est-il donc passé de nouveau?

—Rien du tout. C'est moi qui en ai assez... Oui, ris, moque-toi de moi: c'est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d'après les lois de la saine raison. Je ne suis pas ainsi; je suis un homme qui agit d'après ses impulsions. Quand une certaine quantité d'électricité s'est accumulée en moi, il faut qu'elle se décharge, coûte que coûte; et tant pis pour les autres, s'il leur en cuit! Et tant pis pour moi! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux plus appartenir qu'à moi.

—Tu n'as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde? dit Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as besoin de chanteurs, de chanteuses, d'un orchestre, d'un chef d'orchestre, d'un public, d'une claque...

Christophe criait:

—Non! non! non!...

Mais le dernier mot le fit bondir:

—Une claque! Tu n'as pas honte?

—Ne parlons pas de claque payée—(quoique ce soit, à vrai dire, le seul moyen qu'on ait encore trouvé pour révéler au public le mérite d'une œuvre).—Mais il faut toujours une claque, une petite coterie dûment stylée; chaque auteur a la sienne: c'est à cela que les amis sont bons.

—Je ne veux pas d'amis!

—Alors, tu seras sifflé.

—Je veux être sifflé!

Mannheim était aux anges.

—Tu n'auras même pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera pas.

—Et bien, soit! Crois-tu donc que je tienne à devenir un homme célèbre?... Oui, j'étais en train de tendre à toute force vers ce but... Non-sens! Folie! Imbécillité!... Comme si la satisfaction de l'orgueil le plus vulgaire était une compensation aux sacrifices de toute sorte—ennuis, souffrances, infamies, avanies, avilissement, ignobles concessions—qui sont le prix de la gloire! Que dix mille diables m'emportent, si de semblables soucis me travaillent encore le cerveau! Plus rien de tout cela! Je ne veux rien avoir à faire avec le public et la publicité. La publicité est une infâme canaille. Je veux être un homme privé, et vivre pour moi et pour ceux que j'aime...

—C'est cela, dit Mannheim, ironique. Il faut prendre un métier. Pourquoi ne ferais-tu pas aussi des souliers?

—Ah! si j'étais un savetier comme l'incomparable Sachs! s'écria Christophe. Comme ma vie s'arrangerait joyeusement! Savetier, les jours de la semaine,—musicien, le dimanche, et seulement dans l'intimité, pour ma joie et pour celle d'une paire d'amis! Ce serait une existence!...—Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au magnifique plaisir d'être en proie aux jugements des imbéciles? Est-ce qu'il n'est pas beaucoup mieux et plus beau d'être aimé et compris de quelques braves gens, qu'entendu, critiquaillé, ou flagorné par des milliers d'idiots?... Le diable de l'orgueil et du désir de la gloire ne me prendra plus aux cheveux: tu peux t'en fier à moi!

—Assurément, dit Mannheim.

Il pensait:

—Dans une heure, il dira le contraire.

Il conclut tranquillement:

—Alors, n'est-ce pas, j'arrange les choses avec le Wagner-Verein?

Christophe leva les bras:

—C'est bien la peine que je m'époumonne, depuis une heure, à te crier le contraire!... Je te dis que je n'y remettrai plus jamais les pieds! J'ai en horreur tous ces Wagner-Vereine, tous ces Vereine, tous ces parcs à moutons, qui ont besoin de se serrer les uns contre les autres, afin de bêler ensemble. Va leur dire de ma part à ces moutons: je suis un loup, j'ai des dents, je ne suis pas fait pour paître!

—C'est bon, c'est bon, on leur dira, fit Mannheim, s'en allant, enchanté de sa matinée. Il pensait:

—Il est fou, fou à lier...

Sa sœur, à qui il s'empressa de raconter l'entretien, haussa les épaules, et dit:

—Fou? Il voudrait bien le faire croire!... Il est stupide, et d'un orgueil ridicule...

Cependant, Christophe continuait sa campagne enragée dans la revue de Waldhaus. Ce n'était pas qu'il y trouvât plaisir: la critique l'assommait, et il était sur le point d'envoyer tout au diable. Mais il s'entêtait, parce qu'on s'évertuait à lui fermer la bouche: il ne voulait pas avoir l'air de céder.

Waldhaus commençait à s'inquiéter. Aussi longtemps qu'il était resté indemne au milieu des coups, il avait assisté à la mêlée avec le flegme d'un dieu de l'Olympe. Mais, depuis quelques semaines, les autres journaux semblaient perdre conscience du caractère inviolable de sa personne; ils s'étaient mis à l'attaquer dans son amour-propre d'auteur, avec une rare méchanceté, où Waldhaus eût pu reconnaître, s'il avait été plus fin, la griffe d'un ami. C'était en effet à l'instigation sournoise de Ehrenfeld et de Goldenring que ces attaques avaient lieu: ils ne voyaient plus que ce moyen pour le décider à mettre fin aux polémiques de Christophe. Ils voyaient juste. Waldhaus, sur-le-champ, déclara que Christophe commençait à l'agacer; et il cessa de le soutenir. Toute la Revue s'ingénia dès lors à le faire taire. Mais allez donc museler un chien en train de dévorer sa proie! Tout ce qu'on lui disait ne faisait que l'exciter davantage. Il les appelait capons, et il déclarait qu'il dirait tout—tout ce qu'il avait le devoir de dire. S'ils voulaient le mettre à la porte, libre à eux! Toute la ville saurait qu'ils étaient aussi couards que les autres; mais lui, ne s'en irait pas, de lui-même.

Ils se regardaient, consternés, reprochant aigrement à Mannheim le cadeau qu'il leur avait fait, en leur amenant ce fou. Mannheim, toujours riant, se fit fort de mater Christophe; et il paria que, dès son prochain article, Christophe mettrait de l'eau dans son vin. Ils restèrent incrédules; mais l'événement prouva que Mannheim ne s'était pas trop vanté. L'article suivant de Christophe, sans être un modèle de courtoisie, ne contenait plus aucune remarque désobligeante pour qui que ce fût. Le moyen de Mannheim était bien simple; tous s'étonnèrent ensuite de n'y avoir pas songé plus tôt: Christophe ne relisait jamais ce qu'il écrivait dans la Revue; et c'est à peine s'il lisait les épreuves de ses articles, très vite et fort mal. Adolf Mai lui avait fait plus d'une fois des observations aigres-douces à ce sujet: il disait qu'une faute d'impression déshonore une Revue; et Christophe, qui ne regardait pas la critique comme un art, répondait que celui dont il disait du mal le comprendrait toujours assez. Mannheim profita de l'occasion: il dit que Christophe avait raison, que la correction d'épreuves était un métier de prote; et il offrit de l'en décharger. Christophe fut près de se confondre en remerciements; mais tous lui assurèrent, d'un commun accord, que cet arrangement leur rendait service, en évitant à la Revue une perte de temps. Christophe abandonna donc ses épreuves à Mannheim, en le priant de les bien corriger. Mannheim n'y manqua point: ce fut un jeu pour lui. D'abord, il ne se risqua prudemment qu'à atténuer quelques termes, à laisser tomber çà et là quelques épithètes malgracieuses. Enhardi par le succès, il poussa plus loin ses expériences: il commença à remanier les phrases et le sens; il déployait à cet exercice une réelle virtuosité. Tout l'art consistait, en conservant le gros de la phrase et son allure caractéristique, à lui faire dire exactement le contraire de ce que Christophe avait voulu. Mannheim se donnait plus de mal pour défigurer les articles de Christophe qu'il n'en aurait eu à en écrire lui-même; jamais il n'avait tant travaillé, de sa vie. Mais il jouissait du résultat: certains musiciens, que Christophe poursuivait de ses sarcasmes, étaient stupéfaits de le voir s'adoucir peu à peu et finir par célébrer leurs louanges. La Revue était dans la joie. Mannheim lui donnait lecture de ses élucubrations. C'étaient des éclats de rire. Ehrenfeld et Goldenring disaient parfois à Mannheim:

—Attention! tu vas trop loin!

—Il n'y a pas de danger, répondait Mannheim.

Et il continuait de plus belle.

Christophe ne s'apercevait de rien. Il venait à la Revue, déposait sa copie et ne s'en inquiétait plus. Quelquefois, il lui arrivait de prendre Mannheim à part:

—Cette fois, je leur ai dit leur fait, à ces canailles. Lis un peu...

Mannheim lisait.

—Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?

—Terrible! mon cher, il n'en reste plus rien!

—Qu'est-ce que tu crois qu'ils diront?

—Ah! ce sera un beau vacarme!

Mais il n'y avait pas de vacarme du tout. Au contraire, les visages s'éclairaient autour de Christophe; des gens qu'il exécrait le saluaient dans la rue. Une fois, il arriva à la Revue, inquiet et renfrogné; et, jetant sur la table une carte de visite, il demanda:

—Qu'est-ce que cela veut dire?

C'était la carte d'un musicien qu'il venait d'éreinter: «Avec tous ses remerciements.»

Mannheim répondit, en riant:

—Il fait de l'ironie.

Christophe fut soulagé:

—Ouf! dit-il, j'avais peur que mon article ne lui eût fait plaisir.

—Il est furieux, dit Ehrenfeld; mais il ne veut pas en avoir l'air: il fait l'homme supérieur, il raille.

—Il raille?... Cochon! fit Christophe, de nouveau indigné. Je vais lui faire un autre article. Rira bien qui rira le dernier!

—Non, non, dit Waldhaus, inquiet. Je ne crois point qu'il se moque. C'est de l'humilité, il est bon chrétien: on le frappe sur une joue, il tend l'autre.

—Encore mieux! dit Christophe. Ah! le lâche! Il la veut, il aura sa fessée!

Waldhaus voulait s'interposer. Mais les autres riaient.

—Laisse donc... disait Mannheim.

—Après tout... faisait Waldhaus, subitement rassuré. Un peu plus, un peu moins!...

Christophe s'en allait. Les compères se livraient à des gambades et des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus disait à Mannheim:

—Tout de même, il s'en est fallu de peu... Fais attention, je te prie. Tu vas nous faire pincer.

—Bah! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours... Et puis, je lui fais des amis.

DEUXIÈME PARTIE

L'ENLISEMENT

Christophe en était là de ses expériences pour réformer l'art allemand, quand vint à passer dans la ville une troupe de comédiens français. Il serait plus juste de dire: un troupeau; car, suivant l'habitude, c'était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux de se laisser exploiter, pourvu qu'on les fît jouer. Tous ensemble étaient attelés au chariot d'une comédienne illustre et antique. Elle faisait une tournée en Allemagne, et, de passage dans la petite capitale, y venait donner trois représentations.

À la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. Mannheim et ses amis étaient au courant de la vie littéraire et mondaine de Paris, ou ils prétendaient l'être; ils s'en répétaient les potins, cueillis dans les journaux des boulevards, et plus ou moins bien compris: ils représentaient l'esprit français en Allemagne. C'était enlever à Christophe le désir de le connaître davantage. Mannheim l'assommait avec ses éloges de Paris. Il y était allé plusieurs fois; il avait là une partie de sa famille:—il avait de la famille dans tous les pays d'Europe; et, partout, elle avait pris la nationalité et les dignités du pays; cette tribu d'Abraham comptait un baronnet anglais, un sénateur de Belgique, un ministre français, un député au Reichstag, et un comte du pape; et tous, bien qu'unis et respectueux de la souche commune dont ils étaient sortis, étaient sincèrement Anglais, Belges, Français, Allemands, ou papalins: car leur orgueil ne doutait point que le pays qu'ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim était le seul, par paradoxe, qui s'amusât à préférer tous les pays dont il n'était point. Il parlait donc souvent de Paris, avec enthousiasme; mais, pour faire l'éloge des Parisiens, il les représentait comme des espèces de toqués, paillards et braillards, qui passaient leur temps à faire la noce et des révolutions, sans jamais se prendre au sérieux; aussi, Christophe était-il peu attiré par «la byzantine et décadente république d'outre-Vosges». De bonne foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une gravure naïve, en tête d'un livre récemment publié dans une collection d'art allemande: au premier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au-dessus des toits de la ville, avec cette légende:

«Insatiable vampire l'éternelle Luxure Sur la grande Cité convoite sa pâture.»

En bon Allemand, il avait le mépris des Velches débauchés et de leur littérature, dont il ne connaissait guère que quelques bouffonneries égrillardes, l'Aiglon, Madame Sans-Gêne, et des chansons de café-concert. Le snobisme de la petite ville, où les gens le plus notoirement incapables de s'intéresser à l'art s'empressèrent bruyamment de s'inscrire au bureau de location, le jeta dans une affectation d'indifférence dédaigneuse pour la grande cabotine. Il protesta qu'il ne ferait pas un pas pour aller l'entendre. Il lui était d'autant plus facile de tenir sa promesse que les places étaient h un prix excessif, qu'il n'avait pas les moyens de payer.

Le répertoire que la troupe française transportait en Allemagne, comprenait deux ou trois pièces classiques; mais il était composé, en majeure partie, de ces niaiseries, qui sont par excellence l'article parisien pour l'exportation: car rien n'est plus international que la médiocrité. Christophe connaissait la Tosca, qui devait être le premier spectacle de la comédienne en tournées; il l'avait entendue en traduction, parée des grâces légères que peut donner une troupe de petit théâtre rhénan à une œuvre française; et il se disait bien aise, avec un rire goguenard, en voyant ses amis partir pour le théâtre, de n'être pas forcé d'aller la réentendre. Il n'en suivit pas moins, le lendemain, d'une oreille attentive, les récits enthousiastes qu'ils firent de la soirée: il enrageait de s'être enlevé jusqu'au droit de contredire, en ayant refusé de voir ce dont tout le monde parlait.

Le second spectacle annoncé devait être une traduction française d'Hamlet. Christophe n'avait jamais négligé une occasion de voir une pièce de Shakespeare. Shakespeare était pour lui, au même titre que Beethoven, une source inépuisable de vie. Hamlet lui avait été particulièrement cher dans la période de troubles et de doutes tumultueux qu'il venait de traverser. Malgré la crainte de se revoir dans ce miroir magique, il était fasciné; et il tournait autour des affiches du théâtre, sans s'avouer qu'il brûlait d'envie d'aller prendre une place. Mais il était si entêté qu'après ce qu'il avait dit à ses amis, il n'en voulait pas démordre; et il fût resté chez lui, ce soir-là, comme le précédent, si, au moment où il rentrait, le hasard ne l'avait mis en présence de Mannheim.

Mannheim l'attrapa par le bras, et lui raconta d'un air furieux, mais sans cesser de gouailler, qu'une vieille bête de parente, une sœur de son père, venait de tomber inopinément chez eux avec toute sa smala, et qu'ils étaient forcés de rester à la maison, pour les recevoir. Il avait essayé de s'esquiver; mais son père n'entendait pas raillerie sur les questions d'étiquette familiale et d'égards que l'on doit aux ancêtres; et comme il devait ménager son père, en ce moment, à cause d'une carotte qu'il se proposait de lui tirer, il avait fallu céder, et renoncer à la représentation.

—Vous aviez vos billets? demanda Christophe.

—Parbleu! une loge excellente; et, pour comble, il faut que je l'aille porter—(et j'y vais, de ce pas)—à ce crétin de Grünebaum, l'associé de papa, pour qu'il s'y pavane avec la femme Grünebaum et leur dinde de fille. C'est gai!... Je cherche au moins quelque chose à leur dire de très désagréable. Mais cela leur est bien égal, pourvu que je leur apporte des billets,—quoiqu'ils aimeraient encore mieux que ces billets fussent de banque.

Il s'arrêta brusquement, la bouche ouverte, regardant Christophe:

—Oh!... Mais voilà... Voilà ce qu'il me faut!...

Il gloussa:

—Christophe, tu vas au théâtre?

—Non.

—Si fait. Tu vas au théâtre. C'est un service que je te demande. Tu ne peux pas refuser.

Christophe ne comprenait pas.

—Mais je n'ai pas de place.

—En voilà! fit Mannheim, triomphant, en lui fourrant de force le billet dans la main.

—Tu es fou, dit Christophe. Et la commission de ton père?

Mannheim se tordait:

—Il sera dans une colère! fit-il.

Il s'essuya les yeux, et conclut:

—Je le taperai demain matin, au saut du lit, avant qu'il sache encore rien.

—Je ne peux pas accepter, dit Christophe, sachant que cela lui serait désagréable.

—Tu n'as rien à savoir, tu ne sais rien, cela ne te regarde pas.

Christophe avait déplié le billet:

—Et que veux-tu que je fasse d'une loge de quatre places?

—Tout ce que tu voudras. Tu dormiras au fond, tu danseras, si tu veux. Amènes-y des femmes. Tu en as bien quelques-unes? On peut t'en prêter.

Christophe tendit le billet à Mannheim:

—Non, décidément. Reprends-le.

—Jamais de la vie, fit Mannheim, reculant de quelques pas. Je ne peux pas te forcer à y aller, si cela t'ennuie; mais je ne le reprendrai pas. Tu es libre de le jeter au feu, ou même, homme vertueux, de le porter aux Grünebaum. Cela ne me regarde plus. Bonsoir!

Il se sauva, plantant là Christophe, au milieu de la rue, son billet à la main.

Christophe était embarrassé. Il se disait bien qu'il serait convenable de porter les places aux Grünebaum; mais cette idée ne l'enthousiasmait point. Il rentra, indécis; et, quand il s'avisa de regarder l'heure, il vit qu'il n'avait plus que le temps de s'habiller pour aller au théâtre. Il eût été tout de même trop sot de laisser perdre le billet. Il proposa à sa mère de l'emmener. Mais Louisa déclara qu'elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond, il avait un plaisir d'enfant. Une seule chose l'ennuyait: d'avoir ce plaisir, seul. Il n'éprouvait aucun remords, à l'égard du père Mannheim, ou des Grünebaum, dont il prenait la loge; mais il en avait vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Il pensait combien cela aurait fait de joie à des jeunes gens, comme lui; et il lui était pénible de ne pas la leur faire. Il cherchait dans sa tête, il ne voyait pas à qui offrir son billet. D'ailleurs, il était tard, il fallait se hâter.

Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un écriteau marquait qu'il ne restait plus une seule place au bureau. Parmi les gens qui s'en retournaient, dépités, il remarqua une jeune fille, qui ne pouvait se décider à sortir et regardait ceux qui entraient, d'un air d'envie. Elle était mise très simplement, en noir, pas très grande, la figure amincie, l'air délicat; et il ne remarqua pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle; il s'arrêta un moment, se retourna, et sans prendre le temps de réfléchir:

—Vous n'avez pas trouvé de place, mademoiselle? demanda-t-il, à brûle-pourpoint.

Elle rougit, et dit, avec un accent étranger:

—Non, monsieur.

—J'ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez-vous en profiter avec moi?

Elle rougit plus fort, et remercia, en s'excusant de ne pouvoir accepter. Christophe, gêné par son refus, s'excusa de son côté et essaya d'insister; mais il ne réussit pas à la persuader, bien qu'il fût évident qu'elle en mourait d'envie. Il était perplexe. Il se décida brusquement.

—Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il: prenez le billet. Moi, je n'y tiens pas, j'ai déjà vu cela.—(Il se vantait.)—Cela vous fera plus plaisir qu'à moi. Prenez, c'est de bon cœur.

La jeune fille fut si touchée de l'offre et de la façon cordiale que les larmes lui en montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec reconnaissance, que jamais elle ne voudrait l'en priver.

—Eh bien, alors, venez, dit-il en souriant.

Il avait l'air si bon et si franc qu'elle se sentit honteuse de lui avoir refusé; et elle dit, un peu confuse:

—Je viens .. Merci.

Ils entrèrent. La loge des Mannheim était une loge de face, largement ouverte: impossible de s'y dissimuler. Leur entrée ne passa pas inaperçue. Christophe fit placer la jeune fille au premier rang, et resta un peu en arrière, pour ne pas la gêner. Elle se tenait droite, raide, n'osant tourner la tête, horriblement intimidée; elle eût donné beaucoup pour ne pas avoir accepté. Afin de lui laisser le temps de se remettre, et ne sachant de quoi causer, Christophe affectait de regarder d'un autre côté. Où qu'il regardât, il lui était facile de constater que sa présence, avec cette compagne inconnue, au milieu de la brillante clientèle des loges, excitait la curiosité et les commentaires de la petite ville. Il lança à droite et à gauche des regards furieux; il rageait qu'on s'obstinât à s'occuper de lui, quand il ne s'occupait pas des autres. Il ne pensait pas que cette curiosité indiscrète s'adressât à sa compagne encore plus qu'à lui, et d'une façon plus blessante. Pour montrer sa parfaite indifférence à tout ce qu'ils pourraient dire ou penser, il se pencha vers sa voisine et se mit à causer. Elle eut l'air si effarouchée de ce qu'il lui parlât, et si malheureuse d'avoir à lui répondre, elle eut tant de peine à s'arracher un: oui, ou un: non, sans oser le regarder, qu'il eut pitié de sa sauvagerie et se renfonça dans son coin. Heureusement, le spectacle commençait.

Christophe n'avait pas lu l'affiche, et il ne s'était guère soucié de savoir quel rôle jouait la grande actrice: il était de ces naïfs qui viennent au théâtre pour voir la pièce, et non pas les acteurs. Il ne s'était pas demandé si l'illustre comédienne serait Ophélie, ou la Reine; s'il se l'était demandé, il eût opiné pour la Reine, vu l'âge des deux matrones. Mais ce qui n'aurait jamais pu lui venir à l'idée, c'est qu'elle jouât Hamlet. Quand il le vit, quand il entendit ce timbre de poupée mécanique, il fut un bon moment avant d'y croire...

—Mais qui? Mais qui est-ce? se disait-il à mi-voix. Ce n'est pourtant pas...

Et quand il lui fallut constater que «c'était pourtant» Hamlet, il poussa un juron, qu'heureusement sa voisine ne comprit pas, parce qu'elle était étrangère, mais que l'on comprit parfaitement dans la loge à côté: car il lui en vint sur-le-champ l'ordre indigné de se taire. Il se retira au fond de la loge, pour pester à son aise. Il ne décolérait pas. S'il eût été juste, il eût rendu hommage à l'élégance du travesti et au tour de force de l'art, qui permettait à cette femme sexagénaire de se montrer dans le costume d'un adolescent, et même d'y paraître belle,—du moins à des yeux complaisants. Mais il haïssait les tours de force, et tout ce qui fausse la nature. Il aimait qu'une femme fût une femme, et un homme un homme. (La chose n'est pas commune, aujourd'hui.) Le travesti enfantin et un peu ridicule de la Léonore de Beethoven ne lui était déjà pas agréable. Mais celui d'Hamlet dépassait la limite permise à l'absurdité. Faire du robuste Danois, gras et blême, colérique, rusé, raisonneur, halluciné, une femme,—même pas une femme: car une femme qui joue l'homme ne sera jamais qu'un monstre,—faire d'Hamlet un eunuque, ou un louche androgyne..., il fallait toute la veulerie du temps et la niaiserie de la critique, pour que cette dégoûtante sottise pût être tolérée, un seul jour, sans sifflets!... La voix de l'actrice achevait de mettre Christophe hors de lui. Elle avait cette diction chantante et martelée, cette mélopée monotone, qui, depuis la Champmeslé, semble avoir toujours été chère au peuple le moins poétique du monde. Christophe en était si exaspéré qu'il avait envie de marcher à quatre pattes. Il avait tourné le dos à la scène, et il faisait des grimaces de colère, le nez contre le mur de la loge, comme un enfant mis au piquet. Fort heureusement, sa compagne n'osait pas regarder de son côté; car si elle l'avait vu, elle l'eût pris pour un fou.

Soudain, les grimaces de Christophe s'arrêtèrent. Il resta immobile et se tut. Une belle voix musicale, une jeune voix féminine, grave et douce, venait de se faire entendre. Christophe dressa l'oreille. À mesure qu'elle parlait, il se retournait, intrigué, sur sa chaise, pour voir l'oiseau qui avait ce ramage. Il vit Ophélie. Certes, elle n'avait rien de l'Ophélie de Shakespeare. C'était une belle fille, grande, robuste, élancée, comme une jeune statue grecque: Électre ou Cassandra. Elle débordait de vie. Malgré tous ses efforts pour s'enfermer dans son rôle, une force de jeunesse et de joie rayonnait de sa chair, de ses gestes, de ses yeux bruns qui riaient. Tel est le pouvoir d'un beau corps que Christophe, impitoyable l'instant d'avant pour l'interprétation d'Hamlet, ne songea pas un moment à regretter que l'Ophélie ne ressemblât guère à l'image qu'il s'en faisait; et il sacrifia sans remords celle-ci à celle-là. Avec l'inconsciente mauvaise foi des passionnés, il trouva même une vérité profonde à cette ardeur juvénile qui brûlait au fond de ce cœur de vierge chaste et trouble. Ce qui achevait le charme, c'était la magie de la voix, pure, chaude et veloutée: chaque mot sonnait comme un bel accord; autour des syllabes dansait, comme une odeur de thym ou de menthe sauvage, l'accent riant du Midi, aux rythmes rebondissants. Étrange vision d'une Ophélie du pays d'Arles! Elle apportait avec elle un peu de son soleil d'or et de son mistral fou.

Oubliant sa voisine, Christophe s'était assis à côté d'elle, sur le devant de la loge; et il ne quittait pas des yeux la belle actrice, dont il ignorait le nom. Mais le public, qui ne venait point pour entendre une inconnue, ne lui prêtait aucune attention; et il ne se décidait à applaudir que quand l'Hamlet femelle parlait. Ce qui faisait que Christophe grondait, et les appelait: «Ânes!»—d'une voix basse qui s'entendait à dix pas.

Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour l'entr'acte, qu'il se rappela l'existence de sa compagne de loge; et, la voyant toujours intimidée, il songea en souriant qu'il avait dû l'effarer par ses extravagances.—Il ne se trompait pas: cette âme de jeune fille, que le hasard avait rapprochée de lui pour quelques heures, était d'une réserve presque maladive: il avait fallu qu'elle fût dans un état d'exaltation anormal pour oser accepter l'invitation de Christophe. Et à peine avait-elle accepté, qu'elle eût souhaité, pour tout au monde, de pouvoir se dégager, trouver un prétexte, s'enfuir. C'avait été bien pis, quand elle s'était vue l'objet de la curiosité générale; et son malaise n'avait fait que croître à mesure qu'elle entendait derrière son dos—(elle n'osait se retourner)—les sourdes imprécations et les grognements de son compagnon. Elle s'attendait à tout de sa part; et, quand il vint s'asseoir à côté d'elle, elle fut glacée d'effroi: quelle excentricité n'allait-il pas encore faire? Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se reculait instinctivement; elle avait peur de l'effleurer.

Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l'entr'acte venu, elle l'entendit lui dire avec bonhomie:

—Je suis un voisin bien désagréable, n'est-ce pas? Je vous demande pardon.

Alors elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, qui l'avait tout à l'heure décidée à venir.

Il continua:

—Je ne sais pas cacher ce que je pense... Mais aussi, c'était trop fort!... Cette femme, cette vieille femme!...

Il fit de nouveau une grimace de dégoût.

Elle sourit, et dit tout bas:

—Malgré tout, c'est beau.

Il remarqua son accent, et demanda:

—Vous êtes étrangère?

—Oui, fit-elle.

Il regarda sa modeste petite robe:

—Institutrice? dit-il.

Elle rougit, et dit:

—Oui.

—Quel pays?

Elle dit:

—Je suis Française.

Il fit un geste d'étonnement:

—Française? Je ne l'aurais jamais cru.

—Pourquoi? demanda-t-elle timidement.

—Vous êtes si... sérieuse! dit-il.

(Elle pensa que ce n'était pas tout à fait un compliment dans sa bouche.)

—Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, toute confuse.

Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, au petit nez droit, au menton fin, ses joues maigres qu'encadraient ses cheveux châtains. Il ne la voyait pas: il pensait à la belle actrice. Il répéta:

—C'est curieux que vous soyez Française!... Vraiment, vous êtes du même pays qu'Ophélie? On ne le croirait jamais.

Il ajouta, après un instant de silence:

—Comme elle est belle!

Sans s'apercevoir qu'il avait l'air d'établir entre elle et sa voisine une comparaison désobligeante pour celle-ci. Elle la sentit très bien; mais elle n'en voulut pas à Christophe: car elle pensait comme lui. Il essaya d'avoir d'elle quelques détails sur l'actrice; mais elle ne savait rien: on voyait qu'elle était très peu au courant des choses de théâtre.

—Cela doit vous faire plaisir d'entendre parler français? demanda-t-il.

Il croyait plaisanter: il avait touché juste.

—Ah! fit-elle avec un accent de sincérité qui le frappa, cela me fait tant de bien! J'étouffe ici.

Il la regarda mieux, cette fois: elle crispait légèrement les mains et semblait oppressée. Mais aussitôt, elle songea à ce qu'il pouvait y avoir de blessant pour lui dans cette parole:

—Oh! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis.

Il rit franchement:

—Ne vous excusez donc pas! Vous avez joliment raison. Il n'y a pas besoin d'être Français pour étouffer ici. Ouf!

Il leva les épaules, en aspirant l'air.

Mais elle avait honte de s'être ainsi livrée, et elle se tut désormais. D'ailleurs, elle venait de s'apercevoir que, des loges voisines, on épiait leur conversation; et il le remarqua aussi avec colère. Ils s'interrompirent donc; et, en attendant la fin de l'entr'acte, il sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la jeune fille résonnaient à son oreille; mais il était distrait: l'image d'Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva de s'emparer de lui, dans les actes suivants; et lorsque la belle actrice arriva à la scène de la folie, aux mélancoliques chansons d'amour et de mort, sa voix sut y trouver des accents si touchants qu'il en fut bouleversé; il sentit qu'il allait se mettre à pleurer comme un veau. Furieux contre lui-même de ce qui lui semblait une marque de faiblesse—(car il n'admettait point qu'un vrai artiste pleurât),—et ne voulant pas se donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Les couloirs, le foyer, étaient vides. Dans son agitation, il descendit les escaliers du théâtre et sortit, sans s'en apercevoir. Il avait besoin de respirer l'air frais de la nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres et à demi désertes. Il se retrouva au bord d'un canal, accoudé sur le parapet de la berge, et contemplant l'eau silencieuse, où dansaient dans l'ombre les reflets des réverbères. Son âme était pareille: obscure et trépidante; il n'y pouvait rien voir qu'une grande joie qui dansait à la surface. Les horloges tintèrent. Il lui eût été impossible de retourner au théâtre et d'entendre la fin de la pièce. Voir le triomphe de Fortinbras? Non, cela ne le tentait pas... Beau triomphe! Qui pense à envier le vainqueur? Qui voudrait être lui, après qu'on est gorgé de toutes les sauvageries de la vie féroce et ridicule? L'œuvre est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais une telle puissance de vie bout en elle que la tristesse devient joie; et l'amertume enivre...

Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de la jeune fille inconnue, qu'il avait laissée dans sa loge, et dont il ne savait même pas le nom.

Le lendemain matin, il alla voir l'actrice, dans l'hôtellerie de troisième ordre où l'impresario l'avait reléguée avec ses camarades, tandis que la grande comédienne était descendue au premier hôtel de la ville. On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les restes du déjeuner traînaient sur un piano ouvert, avec des épingles à cheveux et des feuilles de musique déchirées et malpropres. Dans la chambre à côté, Ophélie chantait à tue-tête, comme un enfant, pour Le plaisir de faire du bruit. Elle s'interrompit un instant, quand on lui annonça la visite et demanda d'une voix joyeuse qui ne prenait nul souci de n'être pas entendue de l'autre côté du mur:

—Qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur? Comment est-ce qu'il se nomme?... Christophe... Christophe quoi?... Christophe Krafft?... Quel nom!

(Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terriblement rouler les r.)

—On dirait un juron...

(Elle en dit un.)

—Est-ce qu'il est jeune ou vieux?... Gentil?...—C'est bon, j'y vais.

Elle se remit à chanter:

«Rien n'est plus doux que mon amour...»

en furetant à travers la chambre, et pestant contre une épingle d'écaille qui se faisait chercher au milieu du fouillis. Elle s'impatienta, elle se mit à gronder, elle fit le lion. Bien qu'il ne la vît pas, Christophe suivait par la pensée tous ses gestes derrière le mur, et il riait tout seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la porte s'ouvrit impétueusement; et Ophélie parut.

Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu'elle serrait autour de sa taille, les bras nus dans les larges manches, les cheveux mal peignés, des boucles tombant sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux bruns riaient, sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave et chantante, elle s'excusa à peine de se montrer ainsi. Elle savait qu'il n'y avait pas de quoi s'excuser, et qu'il ne pouvait lui en être que très reconnaissant. Elle croyait qu'il était un journaliste, qui venait l'interviewer. Au lieu d'être déçue, quand il dit qu'il venait uniquement pour son compte et parce qu'il l'admirait, elle en fut ravie. Elle était bonne fille, affectueuse, enchantée de plaire, et ne cherchait pas à le cacher: la visite de Christophe et son enthousiasme la rendaient heureuse:—(elle n'était pas encore gâtée par les compliments).—Elle était si naturelle dans tous ses mouvements et dans toutes ses façons, même dans ses petites vanités et dans le plaisir naïf qu'elle avait à plaire, qu'il n'éprouva pas le moindre instant de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. Il baragouinait un peu de français, elle baragouinait quelques mots d'allemand; au bout d'une heure, ils se racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucunement à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, intelligente et expansive, qui eût crevé d'ennui, au milieu de ses stupides compagnons et d'un pays dont elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle qui était en elle, était contente de trouver à qui parler. Quant à Christophe, c'était un bien inexprimable pour lui de rencontrer, dans sa ville de petits bourgeois étriqués et peu sincères, cette libre fille du Midi, pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le factice de ces natures, qui, à la différence de ses Allemands, n'ont rien de plus dans le cœur que ce qu'elles montrent,—et souvent, ne l'ont pas. Au moins, elle était jeune, elle vivait, elle disait franchement, crûment, ce qu'elle pensait; elle jugeait tout, librement, d'un regard frais et neuf; on respirait en elle un peu de son mistral balayeur de brouillards. Elle était bien douée: sans culture et sans réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, jusqu'à en être sincèrement émue, les choses qui étaient belles et bonnes; et puis, l'instant d'après, elle riait aux éclats. Certes, elle était coquette, elle jouait des prunelles; il ne lui déplaisait point de montrer sa gorge nue, sous le peignoir entr'ouvert: elle eût aimé tourner la tête à Christophe; mais c'était pur instinct. Nul calcul, elle aimait encore mieux rire, causer gaiement, être bon camarade, bon garçon, sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de la vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités niaises de ses camarades, les tracasseries de Jézabel,—(elle appelait ainsi la grande comédienne)—qui était attentive à ne pas la laisser briller. Il lui confia ses doléances sur les Allemands: elle battit des mains et fit chorus avec lui. Elle était bonne, d'ailleurs, et ne voulait dire du mal de personne; mais cela ne l'empêchait pas d'en dire; et, tout en s'accusant de malignité, quand elle plaisantait quelqu'un, elle avait ce don d'observation réaliste et bouffonne, propre aux gens du Midi: elle n'y pouvait résister, et faisait des portraits à l'emporte-pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui découvraient ses dents de jeune chien; et ses yeux cernés brillaient dans sa figure un peu blême, que le fard avait décolorée.

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