JEAN-CHRISTOPHE (continued 10)
Reading edition
«La carrière du plaisir est une carrière de riches.»
Christophe n'était point riche, ni fait pour le devenir. Quand il venait de gagner quelque argent, il se hâtait de le dépenser aussitôt en musique; il se privait de nourriture pour aller au concert. Il prenait des dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet; et il se remplissait de musique: elle lui tenait lieu de souper et de maitresse. Il avait une telle faim de bonheur et tant d'aptitude à en jouir que les imperfections de l'orchestre ne parvenaient pas à le troubler; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans un état de béatitude, sans que les fautes de goût et les fausses notes provoquassent en lui autre chose qu'un sourire indulgent: il avait laissé sa critique à la porte; il venait pour aimer et non pas pour juger. Autour de lui, le public s'abandonnait, comme lui, immobile, les yeux à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait la vision d'un peuple tapi dans l'ombre, ramassé sur lui-même, comme un énorme chat, couvant des hallucinations de volupté et de carnage. Dans les demi-ténèbres épaisses et dorées, se modelaient mystérieusement certaines figures, dont le charme inconnu et l'extase muette attiraient les regards et le cœur de Christophe; il s'attachait à elles; il écoutait en elles; il finissait par s'assimiler corps et âme avec elles. Il arrivait qu'une d'elles s'en aperçût, et qu'il se tissât entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces sympathies obscures, qui vont jusqu'au plus profond de l'être, sans qu'il en reste rien, une fois le concert fini et le courant rompu qui unissait les âmes. C'est un état que connaissent bien ceux qui aiment la musique, surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus: l'essence de la musique est tellement l'amour qu'on ne la goûte complètement que si on la goûte en un autre; et au concert on cherche instinctivement des yeux, au milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie trop grande pour soi seul.
Parmi ces amis d'une heure, dont Christophe faisait choix, afin de savourer mieux la douceur de la musique, une figure l'attirait, qu'il revoyait, à chaque concert. C'était une petite grisette, qui devait adorer la musique, sans rien y comprendre. Elle avait un profil de petite bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la bouche légèrement avancée et du menton délicat, des sourcils fins et levés, des yeux clairs: un de ces minois insouciants, sous le voile desquels on sent de la joie, du rire, enveloppés d'une paix indifférente. Ces fillettes vicieuses, ces gamines ouvrières, reflètent peut-être le plus de la sérénité disparue, celle des statues antiques et des figures de Raphaël. Ce n'est là qu'un instant dans leur vie, le premier éveil du plaisir; la flétrissure est proche. Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.
Christophe se délectait à la regarder: une gentille figure lui faisait du bien au cœur; il savait en jouir sans la désirer; il y puisait de la joie, de la force, de l'apaisement,—oui, presque de la vertu. Elle,—cela va sans dire,—avait vite remarqué qu'il la regardait; et il s'était établi entre eux, sans y penser, un courant magnétique. Et comme ils se retrouvaient, à peu près aux mêmes places, à presque tous les concerts, ils n'avaient pas tardé à connaître leurs goûts. À certains passages, ils échangeaient un regard d'intelligence; lorsqu'elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres; ou, pour montrer qu'elle ne trouvait pas cela bon, elle avançait dédaigneusement son gentil museau. Il se mêlait à ces petites mines un peu de ce cabotinage innocent, dont presque aucun être ne peut se dégager quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois, pendant les morceaux sérieux, une expression grave; et, tournée de profil, l'air absorbé, et la joue souriante, du coin de l'œil elle regardait s'il la regardait. Ils étaient devenus très bons amis, sans s'être jamais dit un mot, et sans avoir même essayé—(Christophe tout au moins)—de se rencontrer à la sortie.
Le hasard fit enfin qu'à un concert du soir, ils se trouvèrent placés l'un à côté de l'autre. Après un instant d'hésitation souriante, ils se mirent à causer amicalement. Elle avait une voix charmante, et disait beaucoup de bêtises sur la musique: car elle n'y connaissait rien, et voulait avoir l'air de s'y connaître; mais elle l'aimait passionnément. Elle aimait la pire et la meilleure, Massenet et Wagner; il n'y avait que la médiocre qui l'ennuyât. La musique était une volupté pour elle; elle la buvait par tous les pores de son corps, comme Danaé la pluie d'or. Le prélude de Tristan lui donnait la petite mort; et elle jouissait de se sentir emportée, comme une proie dans la bataille, par la Symphonie Héroïque. Elle apprit à Christophe que Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si elle l'avait connu, elle l'aurait bien aimé, quoiqu'il fût joliment laid. Christophe protesta que Beethoven n'était pas si laid; alors, ils discutèrent sur la beauté et sur la laideur; et elle convint que tout dépendait des goûts; ce qui était beau pour l'un ne l'était pas pour l'autre: «on n'était pas le louis d'or, on ne pouvait pas plaire à tout le monde».—Il aimait mieux qu'elle ne parlât point: il l'entendait bien mieux. Pendant la Mort d'Ysolde, elle lui tendit sa main; sa main était toute moite; il la garda dans la sienne jusqu'à la fin du morceau; ils sentaient, à travers leurs doigts entrelacés, couler le flot de la symphonie.
Ils sortirent ensemble; il était près de minuit. Ils remontèrent, en causant, vers le quartier Latin; elle lui avait pris le bras, et il la reconduisit chez elle; mais arrivés à la porte, comme elle se disposait à lui montrer le chemin, il la quitta, sans prendre garde à ses yeux engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis furieuse; puis, elle se tordit de rire, en pensant à sa sottise; puis, rentrée dans sa chambre et se déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et finalement pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante. Mais il était si bon enfant que sa résolution ne tint pas. Ils se remirent à causer; seulement, elle gardait avec lui maintenant une réserve. Il lui parlait cordialement, mais avec une grande politesse, et de choses sérieuses, de belles choses, de la musique qu'ils entendaient et de ce que cela signifiait pour lui. Elle l'écoutait attentivement, et tâchait de penser comme lui. Le sens de ses paroles lui échappait souvent; mais elle y croyait quand même. Elle avait pour Christophe un respect reconnaissant, qu'elle lui montrait à peine. D'un accord tacite, ils ne se parlaient qu'au concert. Il la rencontra une fois au milieu d'étudiants. Ils se saluèrent gravement. À personne elle ne parlait de lui. Il y avait dans le fond de son âme une petite province sacrée, quelque chose de beau, de pur, de consolant.
Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule présence, parle seul fait qu'il existait, une influence apaisante. Partout où il passait, il laissait inconsciemment une trace de sa lumière intérieure. Il était le dernier à s'en douter. Il y avait près de lui, dans sa maison, des gens qu'il n'avait jamais vus, et qui, sans s'en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son rayonnement bienfaisant.
Depuis plusieurs semaines, Christophe n'avait plus d'argent pour aller au concert, même en faisant carême; et, dans sa chambre sous les toits, maintenant que l'hiver venait, il se sentait transi; il ne pouvait rester immobile à sa table. Alors il descendait, et marchait dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la faculté d'oublier par instants la ville grouillante qui l'entourait, et de se sauver dans l'infini du temps. Il lui suffisait de voir au-dessus de la rue tumultueuse la lune morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel, ou le disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour que le bruit de la rue s'effaçât, pour que Paris s'enfonçât dans le vide sans bornes, pour que toute cette vie ne lui apparût plus que comme le fantôme d'une vie qui avait été, il y avait longtemps, longtemps,... il y avait des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au commun des hommes, de la grande vie sauvage de la nature, que recouvre tant bien que mal la livrée de la civilisation, suffisait à la faire surgir tout entière à ses yeux. L'herbe qui poussait entre les pavés, le renouveau d'un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et sans terre, sur un boulevard aride; un chien, un oiseau qui passaient, derniers vestiges de la faune qui remplissait l'univers primitif, et que l'homme a détruite; une nuée de moucherons; l'épidémie invisible qui dévorait un quartier:—c'était assez pour que, dans l'asphyxie de cette serre-chaude humaine, le souffle de l'Esprit de la Terre vînt le frapper au visage et fouetter son énergie.
Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et n'ayant pas causé, de plusieurs jours, avec qui que ce fût, il rêvait intarissablement. Les privations et le silence surexcitaient cette disposition morbide. La nuit, il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants: sans cesse, il revoyait la vieille maison, la chambre où il avait vécu, enfant; il était poursuivi par des obsessions musicales. Le jour, il conversait avec ses êtres intérieurs et avec ceux qu'il aimait, les absents et les morts.
Une après-midi de décembre humide, que le givre couvrait les pelouses raidies, que les toits des maisons et les dômes gris se diluaient dans le brouillard, et que les arbres, aux branches nues, grêles et tourmentées, dans la vapeur qui les noyait, semblaient des végétations marines au fond e l'Océan,—Christophe, qui, depuis la veille, se sentait frissonnant et ne parvenait point à se réchauffer, entra au Louvre, qu'il connaissait à peine.
Il n'était pas, jusque-là, très touché par la peinture. Il était trop absorbé par l'univers intérieur pour bien saisir le monde des couleurs et des formes. Elles n'agissaient sur lui que par leurs résonances musicales, qui ne lui en apportaient qu'un écho déformé. Sans doute, son instinct percevait obscurément les lois identiques, qui président à l'harmonie des formes visuelles comme des formes sonores, et les nappes profondes de l'âme, d'où sourdent les deux fleuves de couleurs et de sons, qui baignent les deux versants opposés de la vie. Mais il ne connaissait que l'un des deux versants, et il était perdu dans le royaume de l'œil. Ainsi, lui échappait le secret du charme le plus exquis, le plus naturel peut-être, de la France au clair regard, reine dans le monde de la lumière.
Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était trop Allemand pour s'adapter aisément à une vision des choses aussi différente. Il n'était pas de ces Allemands dernier-cri, qui renient la façon de sentir germanique, et qui se persuadent qu'ils raffolent de l'impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,—quand, d'aventure, ils n'ont pas la ferme assurance qu'ils les comprennent mieux que les Français. Christophe était un barbare, peut-être; mais il l'était franchement. Les petits culs roses de Boucher, les mentons gras de Watteau, les bergers ennuyés et les bergères dodues, sanglées dans leur corset, les âmes de crème fouettée, les vertueuses œillades de Greuze, les chemises troussées de Fragonard, tout ce poétique déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d'intérêt qu'un journal élégant et polisson. Il n'en entendait point la riche et brillante harmonie; les rêves voluptueux, parfois mélancoliques, de cette vieille civilisation, la plus raffinée de l'Europe, lui étaient étrangers. Quant au dix-septième siècle français, il ne goûtait pas plus sa dévotion cérémonieuse et ses portraits d'apparat; la réserve un peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain gris de l'âme répandu sur l'œuvre hautain de Nicolas Poussin et sur les figures pâles de Philippe de Champaigne, éloignaient Christophe de l'ancien art français. Et du nouveau, il ne connaissait rien. S'il l'eût connu, il l'eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont il eût, en Allemagne, subi la fascination, Boecklinle Bâlois, ne l'avait point préparé à voir l'art latin. Christophe gardait en lui le choc de ce brutal génie, qui sentait la terre et les fauves relents du bestiaire héroïque qu'il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la lumière crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage ivre, avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux harmonies morcelées et moelleuses de l'art français.
Mais ce n'est pas impunément qu'on vit dans un monde étranger. On en subit l'empreinte. On a beau se murer en soi: on s'aperçoit un jour qu'il y a quelque chose de changé.
Il y avait quelque chose de changé dans Christophe, ce soir-là où il errait par les salles du Louvre. Il était las, il avait froid, il avait faim, il était seul. Autour de lui, l'ombre descendait dans les galeries désertes, les formes endormies s'animaient. Christophe passait, silencieux et glacé, au milieu des sphinx d'Égypte, des monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des serpents gluants de Palissy. Il se sentait dans une atmosphère de contes de fées; et dans son cœur montait un émoi mystérieux; Le rêve de l'humanité l'enveloppait,—les fleurs étranges de l'âme...
Dans le poudroiement doré des galeries de peinture, les jardins de couleurs éclatantes et mûres, les prairies de tableaux, où l'air manque, Christophe, fiévreux, au seuil de la maladie, eut un coup de foudre.—Il allait, presque sans voir, étourdi par le besoin, par la tiédeur des salles, et par cette orgie d'images: la tête lui tournait. Arrivé au bout de la galerie du bord de l'eau, devant le Bon Samaritain de Rembrandt, il s'appuya des deux mains, pour ne pas tomber, sur la rampe de fer qui entoure les tableaux, il ferma les yeux, un instant. Quand il les rouvrit sur l'œuvre qui était en face de lui, tout près de son visage, il fut fasciné...
Le jour s'éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà mort. Le soleil invisible s'effondrait dans la nuit. C'était l'heure magique où les hallucinations sont sur le point de sortir de l'âme endolorie par les travaux du jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n'entend que le bruit des artères. On n'a plus la force de remuer, à peine de respirer, on est triste et livré... Un immense besoin de s'abandonner dans les bras d'un ami... On implore le miracle, on sent qu'il va venir... Il vient! Dans le crépuscule un flot d'or flamboie, rejaillit sur le mur, sur l'épaule de l'homme qui porte le mourant, baigne ces humbles objets et ces êtres médiocres, et tout prend une douceur, une gloire divine. C'est Dieu même, qui étreint dans ses bras terribles et tendres ces misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes, qui se pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres apathiques, qui se taisent, épeurés,—toute cette humanité pitoyable de Rembrandt, ce troupeau des âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne peuvent rien, qu'attendre, trembler, pleurer, prier.—Mais le Maître est là. On ne Le voit pas Lui-même; on voit son auréole et l'ombre de lumière qu'il projette sur les hommes...
Christophe sortit du Louvre, d'un pas mal assuré. La tête lui faisait mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue, sous la pluie, il remarquait à peine les flaques entre les pavés et l'eau ruisselant de ses souliers. Le ciel jaunâtre, sur la Seine, s'allumait, à la tombée du jour, d'une flamme intérieure,—une lumière de lampe. Christophe emportait dans ses yeux la fascination d'un regard. Il lui semblait que rien n'existait: non, les voitures n'ébranlaient pas les pavés, avec un bruit impitoyable; les passants ne le heurtaient point avec leurs parapluies mouillés; il ne marchait point dans la rue; peut-être qu'il était assis chez lui et qu'il rêvait; peut-être qu'il n'existait plus... Et brusquement,—(il était si faible)!—un étourdissement le prit, il se sentit tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne fut qu'un éclair: il serra les poings, et s'arc-boutant sur ses jambes, il reprit son aplomb.
À ce moment précis, dans la seconde où sa conscience émergeait du gouffre, son regard se heurta, de l'autre côté de la rue, à un regard qu'il connaissait bien, et qui semblait l'appeler. Il s'arrêta, interdit, cherchant où il l'avait déjà vu. Ce ne fut qu'au bout d'un moment qu'il reconnut ces yeux tristes et doux: la petite institutrice française, qu'il avait sans le vouloir fait chasser de sa place, en Allemagne, et qu'il avait tant cherchée depuis, pour lui demander pardon. Elle s'était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des passants, et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de remonter le courant de la foule, et descendre sur la chaussée, pour venir à lui. Il se jeta à sa rencontre; mais un encombrement inextricable de voitures les sépara; il l'aperçut encore un instant, se débattant de l'autre côté de cette muraille vivante; il voulut traverser quand même, fut bousculé par un cheval, glissa, tomba sur l'asphalte gluant, faillit être écrasé. Quand il se releva, couvert de boue, et réussit à passer de l'autre côté, elle avait disparu.
Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige redoublait: il dut y renoncer. La maladie venait: il le sentait, mais il ne voulait pas en convenir. Il s'obstina à ne pas rentrer tout de suite, à prendre le plus long chemin. Torture inutile: il lui fallut se reconnaître vaincu; il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut peine à revenir chez lui. Dans l'escalier, il étouffa, il dut s'asseoir sur les marches. Rentré dans sa chambre glacée, il s'entêta à ne pas se coucher; il restait sur sa chaise, trempé de pluie, la tête lourde et la poitrine haletante, s'engourdissant dans des musiques courbaturées, comme lui. Il entendait passer des phrases de la Symphonie inachevée de Schubert. Pauvre petit Schubert! Quand il écrivait cela, il était seul, fiévreux et somnolent, lui aussi, dans l'état de demi-torpeur qui précède le grand sommeil; il rêvait au coin du feu; des musiques engourdies flottaient autour de lui, comme des eaux un peu stagnantes; il s'y attardait, tel un enfant à demi endormi qui se complaît à l'histoire qu'il se raconte, en répète un passage vingt fois; le sommeil vient... la mort vient...—Et Christophe entendit passer aussi cette autre musique aux mains brûlantes, aux yeux fermés, souriant d'un sourire las, le cœur gonflé de soupirs, rêvant de la mort qui délivre:—le premier chœur de la Cantate de J. S. Bach: «Cher Dieu, quand mourrai-je?»... Il faisait bon s'enfoncer dans les moelleuses phrases qui se déroulent avec de lentes ondulations, le bourdonnement des cloches lointaines et voilées... Mourir, se fondre dans la paix de la terre!... «Und dann selber Erde werden»... «Et puis soi-même devenir terre...»
Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva et essaya de marcher dans sa chambre; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre. Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c'était sérieux; mais il ne désarmait pas; il n'était pas de ceux qui, quand ils sont malades, s'abandonnent à la maladie; il luttait, il ne voulait pas être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas mourir. Il avait sa pauvre maman qui l'attendait là-bas. Et il avait son œuvre à faire: il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait; ainsi, un bon nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le recouvrent. À tout instant, il plongeait: c'étaient des divagations, des images sans suite, des souvenirs du pays ou des salons parisiens; aussi, des obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient indéfiniment, comme des chevaux de cirque; le choc soudain de la lumière d'or du Bon Samaritain; les figures d'épouvante dans l'ombre; et puis, des abîmes, des nuits. Puis, il surnageait de nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, il crispait les poings et la mâchoire. Il s'accrochait à tous ceux qu'il aimait dans le présent et le passé, à la figure amie qu'il avait entrevue tout à l'heure, à la chère maman, et aussi à son être indestructible, qu'il sentait comme un roc: «la mort n'y mord»...—Mais le roc était de nouveau recouvert par la mer; un choc des vagues faisait lâcher prise à l'âme; elle était balayée par l'écume. Et Christophe se débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et jouant un orchestre imaginaire: trombones, trompettes, cymbales, timbales, bassons, et contrebasses,... il raclait, soufflait, tapait, avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des semaines qu'il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme une chaudière sous pression, près d'éclater. Certaines phrases obstinées s'enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu, haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les portes des mansardes qu'on refermait, le faisaient ressauter. Il avait le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares belliqueuses, le combat contre les diables... «Und wenn die Welt voll Teufel wär, und wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr...» («Et quand bien même le monde serait plein de diables, et qu'ils voudraient nous avaler, cela ne nous ferait pas peur...»)
Et sur l'océan de ténèbres brûlantes où son être roulait, s'ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure apaisé des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des trompettes et des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand mur, s'élevait de l'âme malade un chant inébranlable, comme un choral de J. S. Bach.
Tandis qu'il se débattait contre les fantômes de la fièvre et contre l'étouffement qui gagnait sa poitrine, il eut vaguement conscience qu'on ouvrait la porte de sa chambre, et qu'une femme entrait, une bougie à la main. Il crut que c'était encore une hallucination. Il voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin en loin, une vague de conscience le ramenait du fond à la surface, il sentait qu'on avait soulevé son oreiller, qu'on lui avait mis une couverture sur les pieds, qu'il avait sur le dos quelque chose qui le brûlait; ou il voyait, assise au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un médecin, qui l'ausculta. Christophe n'entendait pas ce qu'on disait; mais il devina qu'on parlait de le porter à l'hôpital. Il essaya de protester, de crier qu'il ne voulait pas, qu'il voulait mourir ici, seul; mais il ne sortait de sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme le comprit pourtant: car elle prit sa défense, et elle le calma. Il s'épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu'il put formuler une phrase suivie, au prix d'efforts inouïs, il le lui demanda.. Elle lui répondit qu'elle était sa voisine de mansarde, qu'elle l'avait entendu gémir de l'autre côté du mur, et qu'elle s'était permis d'entrer, pensant qu'il avait besoin d'aide. Elle le pria respectueusement de ne pas se fatiguer à parler. Il lui obéit. Au reste, il était brisé par l'effort qu'il avait fait; il se tint donc immobile, et se tut; mais son cerveau continuait de travailler, rassemblant péniblement ses souvenirs épars. Où donc l'avait-il vue?... Il finit par se rappeler: oui, il l'avait rencontrée dans le couloir des mansardes; elle était domestique, elle se nommait Sidonie.
Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu'elle le vît. Elle était petite, la figure sérieuse, le front bombé, les cheveux relevés, le haut des joues et les tempes découverts, pâles et de forte ossature, le nez court, les yeux bleu-clair, au regard doux et obstiné, les lèvres grosses et serrées, le teint anémié, l'air humble, concentré, un peu raidi. Elle s'occupait de Christophe, avec un dévouement actif et silencieux, sans familiarité, sans se départir jamais de la réserve d'une domestique qui n'oublie pas la différence de classes.
Peu à peu cependant, lorsqu'il alla mieux et qu'il put causer avec elle, la bonhomie affectueuse de Christophe amena Sidoine à lui parler un peu plus librement; mais elle se surveillait toujours; il y avait certaines choses (on le voyait), qu'elle ne disait pas. Elle avait un mélange d'humilité et de fierté. Christophe apprit qu'elle était bretonne. Elle avait laissé au pays son père, dont elle parlait avec beaucoup de discrétion; mais Christophe n'eut pas de peine à deviner qu'il ne faisait rien que boire, se donner du bon temps, et exploiter sa fille; elle se laissait exploiter, sans rien dire, par orgueil; et elle ne manquait jamais de lui envoyer une partie de l'argent de son mois; mais elle n'était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus jeune, qui se préparait à un examen d'institutrice, et dont elle était très fière. Elle payait presque tous les frais de son éducation. Elle s'acharnait au travail, d'une façon entêtée.
—«Est-ce qu'elle avait une bonne place?» lui demandait Christophe.
—«Oui; mais elle pensait à la quitter.»
—«Pourquoi? Est-ce qu'elle avait à se plaindre de ses maîtres?»
—«Oh! non. Ils étaient très bons pour elle.»
—«Est-ce qu'elle ne gagnait pas assez?»
—«Si...»
Il ne comprenait pas bien; il essayait de comprendre, il l'encourageait à parler. Mais elle n'avait rien à lui raconter que sa vie monotone, la peine qu'on avait à gagner sa vie, elle n'y insistait point: le travail ne l'effrayait pas, il lui était un besoin, presque un plaisir. Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus pesant: l'ennui. Il le devinait. Peu à peu, il lisait en elle, avec l'intuition d'une grande sympathie, que la maladie avait aiguisée, et que rendait plus pénétrante le souvenir des épreuves supportées dans une vie analogue par la chère maman. Il voyait, comme s'il l'avait vécue, cette existence morne, malsaine, contre nature,—l'existence ordinaire, que la société bourgeoise impose aux domestiques:—des maîtres pas méchants, mais indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs jours, sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures, des heures, dans l'étouffante cuisine, dont la lucarne, encombrée par un garde-manger, donnait sur un mur blanc sale. Toutes ses joies, quand on lui disait négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une lueur de désir et d'espoir, sans intérêt à rien.—Le plus mauvais moment pour elle était quand ses maîtres s'en allaient à la campagne. Ils ne l'emmenaient pas avec eux, par économie; ils lui payaient son mois, mais ne lui payaient pas son voyage pour retourner au pays; ils la laissaient libre d'y aller à ses frais. Elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule dans la maison à peu près abandonnée. Elle n'avait pas envie de sortir, elle ne causait même pas avec les autres domestiques, qu'elle méprisait un peu à cause de leur grossièreté et de leur immoralité. Elle n'allait pas s'amuser: elle était sérieuse de nature, économe, et elle avait la crainte des mauvaises rencontres. Elle restait assise, dans sa cuisine, ou dans sa chambre, d'où par-dessus les cheminées elle apercevait le sommet d'un arbre, dans un jardin d'hôpital. Elle ne lisait pas, elle essayait de travailler, elle s'engourdissait, elle s'ennuyait, elle pleurait d'ennui; elle avait un pouvoir singulier de pleurer, indéfiniment: c'était son plaisir. Mais quand elle s'ennuyait trop, elle ne pouvait même plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur mort. Puis, elle se secouait; ou la vie revenait d'elle-même. Elle pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie dans le lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement combien il lui faudrait de jours pour avoir fini tel travail, pour avoir gagné telle somme; elle se trompait dans ses comptes; elle recommençait à compter; elle dormait. Les jours passaient...
Avec ces accès de dépression alternaient des réveils de gaieté enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des autres et d'elle-même. Elle n'était pas sans voir et sans juger ses maîtres, les soucis que se créait leur désœuvrement, les vapeurs de Madame et ses mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-disant élite, l'intérêt qu'ils prenaient à un tableau, a un morceau de musique, à un livre de vers. Avec son bon sens un peu gros, également éloigné du snobisme des domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des domestiques provinciaux, qui n'admirent que ce qu'ils ne comprennent pas, elle avait un mépris respectueux pour ces pianotages, ces bavardages, toutes ces choses intellectuelles, parfaitement inutiles, et ennuyeuses par surcroît, qui prennent une si grande place dans ces existences mensongères. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer silencieusement la vie réelle, avec laquelle elle était aux prises, aux plaisirs et aux peines imaginaires de cette vie de luxe, où tout semble fabriqué par l'ennui. Au reste, elle n'en était pas révoltée. C'était ainsi: c'était ainsi. Elle admettait tout, les méchantes gens et les sots. Elle disait:
—Faut de tout, pour faire un monde.
Christophe s'imaginait qu'elle était soutenue par sa foi religieuse; mais un jour, elle dit, à propos des autres, plus riches et plus heureux:
—Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.
—Quand donc? demanda-t-il. Après la révolution sociale?
—La révolution? dit-elle. Oh! bien, il passera de l'eau sous le pont, avant. Je ne crois pas à ces bêtises. Tout sera toujours de même.
—Alors, quand est-ce qu'on sera pareils?
—Après la mort, bien sûr! Il ne reste rien de personne.
Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il n'osa pas lui dire:
—Est-ce que ce n'est pas affreux, en ce cas, si l'on n'a qu'une vie, qu'elle soit comme la vôtre, tandis qu'il y a d'autres gens qui sont heureux?
Mais elle sembla avoir deviné ce qu'il pensait; elle continua, avec un flegme résigné et un peu ironique:
—Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne peut pas tirer le gros lot. On est mal tombé: tant pis!
Elle ne songeait même pas à chercher hors de France (comme on le lui avait offert en Amérique) une place qui lui rapportât davantage. L'idée de quitter le pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait:
—C'est partout que les pierres sont dures.
Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et railleur. Elle était bien de cette race, qui a peu ou point de foi, peu de raisons intellectuelles de vivre, et pourtant une tenace vitalité,—de ce peuple des campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur et soumis, qui n'aime pas beaucoup la vie, mais qui y tient, et qui n'a pas besoin d'encouragements factices pour garder son courage.
Christophe, qui ne le connaissait pas encore, s'étonnait de trouver chez cette simple fille un désintéressement de toute foi; il admirait son attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que tout, son robuste sens moral, qui ne s'appuyait sur rien. Il n'avait vu jusque-là les gens du peuple français qu'à travers les romans naturalistes et les théories des petits hommes de lettres contemporains, qui, au rebours de ceux du siècle des bergeries et de la Révolution, aimaient à se représenter l'homme de la nature comme un animal vicieux, afin de légitimer leurs propres vices... Il découvrait avec surprise l'intransigeante honnêteté de Sidonie. Ce n'était pas une affaire de morale; c'était une affaire d'instinct et de fierté. Elle avait son orgueil aristocratique. Car c'est une sottise de croire que qui dit: peuple, dit: populaire. Le peuple a ses aristocrates, de même que la bourgeoisie a ses âmes de la plèbe. Des aristocrates, c'est-à-dire des êtres qui ont des instincts, un sang peut-être, plus purs que les, autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce qu'ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont minorité; mais, même tenus à l'écart, on sait bien qu'ils sont les premiers; et leur seule présence est un frein pour les autres. Les autres sont contraints de se modeler sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque village, chaque groupement d'hommes est, dans une certaine mesure, ce que sont ses aristocrates; et, suivant ce qu'ils sont, l'opinion est, ici, extrêmement sévère; et là, elle est relâchée. Le débordement anarchique des majorités, à l'heure actuelle, ne changera rien à cette autorité immanente des minorités muettes. Plus dangereux pour elles est leur déracinement du sol natal, et leur éparpillement au loin, dans les grandes villes. Mais même ainsi, perdues dans des milieux étrangers, isolées les unes des autres, les individualités de bonne race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure.—De tout ce que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne connaissait quasi rien, et ne cherchait à rien connaître. La littérature sentimentale et malpropre des journaux ne l'atteignait pas plus que les nouvelles politiques. Elle ne savait même pas qu'il y eût des Universités Populaires; et, si elle l'avait su, il est probable qu'elle ne s'en serait pas plus souciée que d'aller au sermon. Elle faisait son métier, et pensait ses pensées; elle ne s'inquiétait pas de penser celles des autres. Christophe lui en fit ses compliments.
—Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? dit-elle. Je suis comme tout le monde. Vous n'avez donc pas vu de Français?
—Voilà un an que j'habite au milieu d'eux, dit Christophe; et je n'en ai pas rencontré un seul qui parût penser à autre chose qu'à s'amuser, ou à singer ceux qui s'amusent.
—Bien oui, dit Sidonie. Vous n'avez vu que des riches. Les riches, c'est partout les mêmes. Vous n'avez encore rien vu.
—Si fait, dit Christophe. Je commence.
Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de France, qui donne l'impression d'une durée éternelle, qui fait corps avec sa terre, qui a vu passer, comme elle, tant de races conquérantes, tant de maîtres d'un jour, et qui ne passe pas.
Il allait mieux maintenant et commençait à se lever.
La première chose dont il s'inquiéta fut de rembourser à Sidonie les dépenses qu'elle avait faites pour lui, pendant qu'il était malade. Dans l'impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris pour chercher de l'ouvrage, il dut se résoudre à écrire à Hecht: il demandait qu'on voulût bien lui faire une avance d'argent sur son prochain travail. Avec son mélange étonnant d'indifférence et de bienfaisance, Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la réponse,—quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se refusant presque à toucher à la nourriture que lui apportait Sidonie, n'acceptant qu'un peu de lait et de pain qu'elle le forçait à prendre, et qu'il se reprochait ensuite, parce qu'il ne l'avait pas gagné: après quoi il reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée; et pas une fois, pendant les mois que dura la maladie de Christophe, Hecht ne chercha à savoir comment il allait. Il avait le génie de ne pas se faire aimer, même en faisant du bien. C'était, du reste, qu'en faisant du bien, il n'aimait pas.
Sidonie venait, chaque jour, un moment dans l'après-midi, et le soir. Elle préparait le dîner de Christophe. Elle ne faisait aucun bruit; elle s'occupait discrètement de ses affaires; et, ayant vu le délabrement de son linge, sans le dire, elle l'emportait chez elle, pour le raccommoder. Insensiblement, s'était glissé dans leurs relations quelque chose de plus affectueux. Christophe parlait longuement de sa vieille maman. Sidonie était émue; elle se mettait à la place de Louisa, seule, là-bas; et elle avait pour Christophe un sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle, s'efforçait de tromper son besoin d'affection familiale, dont on souffre bien plus, quand on est faible et malade. Il se sentait plus près de Louisa avec Sidonie qu'avec toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses chagrins d'artiste. Elle le plaignait doucement, avec un peu d'ironie pour ces tristesses intellectuelles. Cela aussi lui rappelait sa mère, et lui faisait du bien.
Il cherchait à provoquer ses confidences; mais elle se livrait beaucoup moins que lui. Il lui demandait, en plaisantant, si elle ne se marierait pas. Elle répondait, sur son ton habituel de résignation railleuse, que «ce n'était pas permis, quand on est domestique: cela complique trop les choses. Et puis, il faut bien tomber dans son choix, et ce n'est pas commode. Les hommes sont de fameuses canailles. Ils viennent vous faire la cour, quand vous avez de l'argent; ils mangent votre argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait vu trop d'exemples autour d'elle: elle n'était pas tentée de faire de même.»—Elle ne disait pas qu'elle avait eu un mariage manqué: son «futur» l'avait laissée, quand il avait vu qu'elle donnait tout ce qu'elle gagnait aux siens.—Christophe la voyait jouer maternellement dans la cour avec les enfants d'une famille qui habitait la maison. Quand elle les rencontrait seuls dans l'escalier, il lui arrivait de les embrasser avec passion. Christophe l'imaginait à la place d'une des dames qu'il connaissait: elle n'était point sotte, elle n'était pas plus laide qu'une autre; il se disait qu'à leur place, elle eût été mieux qu'elles. Tant de puissances de vie enterrées, sans que personne s'en souciât! Et, en revanche, tous ces morts vivants, qui encombrent la terre, et qui prennent, au soleil, la place et le bonheur des autres!...
Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux, trop affectueux pour elle; il se faisait câliner, comme un grand enfant.
Sidonie, certains jours, avait l'air abattue; mais il l'attribuait à sa tâche. Une fois, au milieu d'un entretien, elle se leva brusquement, et quitta Christophe, prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore qu'à l'ordinaire, elle interrompit ses visites pour quelque temps; et, quand elle revint, elle ne lui parla plus qu'avec contrainte. Il se demandait en quoi il avait pu l'offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec vivacité qu'il ne l'avait offensée en rien; mais elle continua de s'éloigner de lui. Quelques jours après, elle lui annonça qu'elle partait: elle avait laissé sa place, et quittait la maison. En termes froids et guindés, elle le remercia des bontés qu'il lui avait témoignées, lui exprima les souhaits qu'elle formait pour sa santé et pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si étonné de ce brusque départ qu'il ne sut que dire; il essaya de connaître les motifs qui l'y déterminaient: elle répliqua, d'une manière évasive. Il lui demanda où elle allait se placer: elle évita de répondre; et, pour couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de la porte, il lui tendit la main; elle la serra un peu vivement; mais sa figure ne se démentit pas; et, jusqu'au bout, elle garda son air raide et glacé. Elle s'en alla.
Il ne comprit jamais pourquoi.
L'hiver s'éternisait. Un hiver humide, brumeux et boueux. Des semaines sans soleil. Bien que Christophe allât mieux, il n'était pas guéri. Il avait toujours un point douloureux au poumon droit, une lésion qui se cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui l'empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait défendu de sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner de s'en aller sur la Côte d'Azur, ou dans les Canaries. Il fallait bien qu'il sortit! S'il n'était pas allé chercher son dîner, ce n'était pas son dîner qui serait venu le chercher.—On lui ordonnait aussi des drogues qu'il n'avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé à demander conseil aux médecins: c'était de l'argent perdu; et puis, il se sentait toujours mal à l'aise avec eux; eux et lui ne pouvaient se comprendre: deux mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et un peu méprisante pour ce pauvre diable d'artiste, qui prétendait être un monde à lui tout seul, et qui était balayé comme une paille par le fleuve de la vie. Il était humilié d'être regardé, palpé, tripoté par ces hommes. Il avait honte de son corps malade. Il pensait:
—Comme je serai content, lorsqu'il mourra!
Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de raisons de souffrir, Christophe supportait son sort patiemment. Jamais il n'avait été si patient. Il s'en étonnait lui-même. La maladie est bienfaisante, souvent. En brisant le corps, elle affranchit l'âme; elle la purifie: dans les nuits et les jours d'inaction forcée, se lèvent des pensées, qui ont peur de la lumière trop crue, et que brûle le soleil de la santé. Qui n'a jamais été malade ne s'est connu jamais tout entier.
La maladie avait mis en Christophe un apaisement singulier. Elle l'avait dépouillé de ce qu'il y avait de plus grossier dans son être. Il sentait, avec des organes plus subtils, le monde des forces mystérieuses qui sont en chacun de nous, et que le tumulte de la vie nous empêche d'entendre. Depuis la visite au Louvre, dans ces heures de fièvre, dont les moindres souvenirs s'étaient gravés en lui, il vivait dans une atmosphère analogue à celle du tableau de Rembrandt, chaude, douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur, les magiques reflets d'un soleil invisible. Et bien qu'il ne crût point, il savait qu'il n'était point seul: un Dieu le tenait par la main, le menait où il fallait qu'il vînt. Il se confiait à lui comme un petit enfant.
Pour la première fois depuis des années, il était contraint de se reposer. La lassitude même de la convalescence lui était un repos, après l'extraordinaire tension intellectuelle, qui avait précédé la maladie, et qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis plusieurs mois, se raidissait dans un état de qui-vive perpétuel, sentait se détendre peu à peu la fixité de son regard. Il n'en était pas moins fort; il en était plus humain. La vie puissante, mais un peu monstrueuse, du génie, était passée à l'arrière-plan; il se retrouvait un homme comme les autres, dépouillé de ses fanatismes d'esprit, et de tout ce que l'action a de dur et d'impitoyable. Il ne haïssait plus rien; il ne pensait plus aux choses irritantes, ou seulement avec un haussement d'épaules; il songeait moins à ses peines, et plus à celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait rappelé les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui luttaient sans se plaindre, sur tous les points de la terre, il s'oubliait en elles. Lui qui n'était pas sentimental à l'ordinaire, il avait maintenant des accès de cette tendresse mystique, qui est la fleur de la faiblesse. Le soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour, écoutant les bruits mystérieux de la nuit, ... une voix qui chantait dans une maison voisine, et que l'éloignement faisait paraître émouvante, une petite fille qui pianotait naïvement du Mozart, ... il pensait:
—Vous tous que j'aime, et que je ne connais pas! Vous que la vie n'a point flétris, qui rêvez a de grandes choses que vous savez impossibles, et qui vous débattez contre le monde ennemi,—je veux que vous ayez le bonheur—il est si bon d'être heureux!... Ô mes amis, je sais que vous êtes là, et je vous tends les bras... Il y a un mur entre nous. Pierre à pierre, je l'use; mais je m'use; en même temps. Nous rejoindrons-nous jamais? Arriverai-je à vous, avant que se soit dressé l'autre mur: la mort?...—N'importe! Que je sois seul, toute ma vie, pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et que vous m'aimiez un peu, plus tard, après ma mort!...
Ainsi, Christophe convalescent buvait le lait des deux bonnes nourrices: «Liebe and Not» (Amour et Misère).
Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin de se rapprocher des autres. Et, bien qu'il fût très faible encore, et que ce ne fût guère prudent, il sortait, de bon matin, à l'heure où le flot du peuple dévalait des rues populeuses vers le travail lointain, ou le soir, quand il revenait. Il voulait se plonger dans le bain rafraîchissant de la sympathie humaine. Non qu'il parlât à personne. Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder passer les gens, de les deviner, et de les aimer. Il observait, avec une affectueuse pitié, ces travailleurs qui se hâtaient, ayant tous, par avance, la lassitude de la journée,—ces figures de jeunes hommes, de jeunes filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, aux sourires étranges,—ces visages transparents et mobiles, sous lesquels on voyait passer des flots de désirs, de soucis, d'ironies changeantes,—ce peuple si intelligent, trop intelligent, un peu morbide, des grandes villes. Ils marchaient vite, tous, les hommes lisant les journaux, les femmes grignotant un croissant. Christophe eût bien donné un mois de sa vie pour que la blondine ébouriffée, aux traits bouffis de sommeil, qui venait de passer près de lui, d'un petit pas de chèvre, nerveux et sec, pût dormir encore une heure ou deux de plus. Oh! qu'elle n'eût pas dit non, si on le lui avait offert! Il eût voulu enlever de leurs appartements, hermétiquement clos à cette heure, toutes les riches oisives, qui jouissaient ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à leur place, dans leurs lits, dans leur vie reposante, ces petits corps ardents et las, ces âmes non blasées, pas abondantes, mais vives et gourmandes de vivre. Il se sentait plein d'indulgence pour elles, à présent; et il souriait de ces minois éveillés et vannés, où il y a de la rouerie et de l'ingénuité, un désir effronté et naïf du plaisir, et, au fond, une brave petite âme, honnête et travailleuse. Et il ne se fâchait pas, quand quelques-unes lui riaient au nez, ou se poussaient du coude, en se montrant ce grand garçon, aux yeux ardents.
Il s'attardait aussi sur les quais, à rêver. C'était sa promenade de prédilection. Elle calmait un peu sa nostalgie du grand fleuve, qui avait bercé son enfance. Ah! ce n'était plus sans doute le Vater Rhein! Rien de sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des vastes plaines, où l'esprit plane et se perd. Une rivière aux yeux gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et précis, une rivière de grâce, aux souples mouvements, s'étirant avec une spirituelle nonchalance dans la parure somptueuse et sobre de sa ville, les bracelets de ses ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa joliesse, comme une belle flâneuse... La délicieuse lumière de Paris! C'était la première chose que Christophe avait aimée dans cette ville; elle le pénétrait, doucement, doucement; peu à peu, elle transformait son cœur, sans qu'il s'en aperçût. Elle était pour lui la plus belle des musiques, la seule musique parisienne. Il passait des heures, le soir, le long des quais, ou dans les jardins de l'ancienne France, à savourer les harmonies du jour sur les grands arbres baignés de brume violette, sur les statues et les vases gris, sur la pierre patinée des monuments royaux, qui avait bu la lumière des siècles,—cette atmosphère subtile, faite de soleil fin et de vapeur laiteuse, où flotte, dans une poussière d'argent, l'esprit riant de la race.
Un soir, il était accoudé près du pont Saint-Michel, et, tout en regardant l'eau, il feuilletait distraitement les livres d'un bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit au hasard un volume dépareillé de Michelet. Il avait déjà lu quelques pages de cet historien, qui ne lui avait pas trop plu par sa hâblerie française, son pouvoir de se griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce soir là, dès les premières lignes, il fut saisi: c'était la fin du procès de Jeanne d'Arc. Il connaissait par Schiller la Pucelle d'Orléans; mais jusqu'ici, elle n'était pour lui qu'une héroïne romanesque, à laquelle un grand poète avait prêté une vie imaginaire. Brusquement, la réalité lui apparut, et elle l'étreignit. Il lisait, il lisait, le cœur broyé par l'horreur tragique du sublime récit; et lorsqu'il arriva au moment où Jeanne apprend qu'elle va mourir le soir et où elle défaille d'effroi, ses mains se mirent à trembler, les larmes le prirent, et il dut s'interrompre. La maladie l'avait affaibli: il était devenu d'une sensibilité ridicule, qui l'exaspérait.—Quand il voulut achever sa lecture, il était tard, et le bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d'acheter le livre; il chercha dans ses poches: il lui restait six sous. Il n'était pas rare qu'il fût aussi dénué: il ne s'en inquiétait pas; il venait d'acheter son dîner, et il comptait, le lendemain, toucher un peu d'argent chez Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre jusqu'au lendemain, c'était dur! Pourquoi venait-il justement de dépenser à son dîner le peu qui lui restait? Ah! s'il avait pu offrir en paiement au bouquiniste le pain et le saucisson, qu'il avait dans sa poche!
Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour chercher l'argent; mais en passant près du pont, qui porte le nom de l'archange des batailles,—«le frère du paradis» de Jeanne,—il n'eut pas le courage de ne pas s'arrêter. Il retrouva le précieux volume dans les caisses du bouquiniste; il le lut en entier; il passa près de deux heures à le lire; il manqua le rendez-vous chez Hecht; et, pour le rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute sa journée. Enfin, il réussit à avoir sa nouvelle commande et a se faire payer. Aussitôt, il courut acheter le livre. Il avait peur qu'un autre acheteur ne l'eût pris. Sans doute, le mal n'eût pas été grand: il était facile de se procurer d'autres exemplaires; mais Christophe ne savait pas si le livre était rare ou non; et d'ailleurs, c'était ce volume-là qu'il voulait, et non un autre. Ceux qui aiment les livres sont volontiers fétichistes. Les feuillets, même salis et tachés, d'où la source des rêves a jailli, sont pour eux sacrés.
Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit, l'Évangile de la Passion de Jeanne; et aucun respect humain ne l'obligea plus à contenir son émotion. Une tendresse, une pitié, une douleur infinie le remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans ses gros habits rouges de paysanne, grande, timide, la voix douce, rêvant au chant des cloches,—(elle les aimait comme lui)—avec son beau sourire, plein de finesse et de bonté, ses larmes toujours prêtes à couler,—larmes d'amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse: car elle était à la fois si virile et si femme, la pure et vaillante fille, qui domptait les volontés sauvages d'une armée de bandits, et tranquillement, avec son bon sens intrépide, sa subtilité de femme, et son doux entêtement, déjouait pendant des mois, seule et trahie par tous, les menaces et les ruses hypocrites d'une meute de gens d'église et de loi,—loups et renards, aux yeux sanglants,—faisant cercle autour d'elle.
Ce qui pénétrait le plus Christophe, c'était sa bonté, sa tendresse de cœur,—pleurant après les victoires, pleurant sur les ennemis morts, sur ceux qui l'avaient insultée, les consolant quand ils étaient blessés, les aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui la livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes s'élevaient, ne pensant pas à elle, s'inquiétant du moine qui l'exhortait, et le forçant à partir. Elle était «douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même. La guerre, ce triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu».
Et Christophe, faisant un retour sur lui-même, pensait:
—Je n'y ai pas assez porté l'esprit de Dieu.
Il relisait les belles paroles de l'évangéliste de Jeanne:
«Être bon, rester bon, entre les injustices des hommes et les sévérités du sort... Garder la douceur et la bienveillance parmi tant d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur...»
Et il se répétait:
—J'ai péché. Je n'ai pas été bon. J'ai manqué de bienveillance. J'ai été trop sévère.—Pardon. Ne croyez pas que je sois votre ennemi, vous que je combats! Je voudrais vous faire du bien, à vous aussi... Mais il faut pourtant vous empêcher de faire le mal...
Et comme il n'était pas un saint, il lui suffisait de penser à eux pour que sa haine se réveillât. Ce qu'il leur pardonnait le moins, c'était qu'à les voir, à voir la France à travers eux, il était impossible d'imaginer qu'une telle fleur de pureté et de poésie héroïque eût pu jamais pousser de ce sol. Et pourtant, cela était. Qui pouvait dire qu'elle n'en sortirait pas encore une seconde fois? La France d'aujourd'hui ne pouvait être pire que celle de Charles VII, la nation prostituée d'où sortit la Pucelle. Le temple était vide à présent, souillé, à demi ruiné. N'importe! Dieu y avait parlé.
Christophe cherchait un Français à aimer, pour l'amour de la France.
C'était vers la fin de mars. Depuis des mois, Christophe n'avait causé avec personne, ni reçu aucune lettre, sauf de loin en loin quelques mots de la vieille maman, qui ne savait point qu'il était malade, qui ne lui disait point qu'elle était malade. Toutes ses relations avec le monde se réduisaient à ses courses au magasin de musique, pour prendre ou rapporter du travail. Il y allait à des heures où il savait que Hecht n'y était pas,—afin d'éviter de causer avec lui. Précaution superflue: car la seule fois qu'il avait rencontré Hecht, celui-ci lui avait à peine adressé quelques mots indifférents au sujet de sa santé.
Il était donc bloqué dans une prison de silence, quand, un matin, lui arriva une invitation de Mme Roussin à une soirée musicale: un quatuor fameux devait s'y faire entendre La lettre était fort aimable, et Roussin y avait ajouté quelques lignes cordiales. Il n'était pas très fier de sa brouille avec Christophe. Il l'était d'autant moins que, depuis, il s'était brouillé avec sa chanteuse et la jugeait sans ménagements. C'était un bon garçon; il n'en voulait jamais à ceux à qui il avait fait tort. Il lui eût paru ridicule que ses victimes eussent plus de susceptibilité que lui. Aussi, quand il avait plaisir à les revoir, n'hésitait-il pas à leur tendre la main.
Le premier mouvement de Christophe fut de hausser les épaules et de jurer qu'il n'irait pas. Mais à mesure que le jour du concert approchait, il était moins décidé. Il étouffait de ne plus entendre une parole humaine, ni surtout une note de musique. Il se répétait pourtant que jamais il ne remettrait les pieds chez ces gens-là. Mais, le soir venu, il y alla, tout honteux de sa lâcheté.
Il en fut mal récompensé. À peine se retrouva-t-il dans ce milieu de politiciens et de snobs qu'il fut ressaisi d'une aversion pour eux plus violente encore que naguère: car, dans ses mois de solitude, il s'était déshabitué de cette ménagerie. Impossible d'entendre de la musique ici: c'était une profanation. Christophe décida de partir, aussitôt après le premier morceau.
Il parcourait des yeux tout ce cercle de figures et de corps antipathiques. Il rencontra, à l'autre extrémité du salon, des yeux qui le regardaient et se détournèrent aussitôt. Il y avait en eux je ne sais quelle candeur qui le frappa, parmi ces regards blasés. C'étaient des yeux timides, mais clairs, précis, des yeux à la française, qui, une fois qu'ils se fixaient sur vous, vous regardaient avec une vérité absolue, qui ne cachaient rien de soi, et à qui rien de vous n'était peut-être caché. Il connaissait ces yeux. Pourtant, il ne connaissait pas la figure qu'ils éclairaient. C'était celle d'un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, de petite taille, un peu penché, l'air débile, le visage imberbe et souffreteux, avec des cheveux châtains, des traits irréguliers et fins, une certaine asymétrie, donnant à l'expression quelque chose, non de trouble, mais d'un peu troublé, qui n'était pas sans charme, et semblait contredire la tranquillité des yeux. Il était debout dans l'embrasure d'une porte; et personne ne faisait attention à lui. De nouveau, Christophe le regarda; et, à chaque fois, il rencontrait ces yeux, qui se détournaient timidement, avec une aimable maladresse; et à chaque fois, il les «reconnaissait»: il avait l'impression de les avoir vus déjà dans un autre visage.
Incapable de cacher ce qu'il sentait, suivant son habitude, Christophe se dirigea vers le jeune homme; mais, tout en approchant, il se demandait ce qu'il pourrait lui dire; et il s'attardait, indécis, regardant à droite et à gauche, comme s'il allait au hasard. L'autre n'en était pas dupe, et comprenait que Christophe venait à lui; il était si intimidé, à la pensée de lui parler, qu'il songeait à passer dans la pièce voisine; mais il était doué sur place par sa gaucherie même. Ils se trouvèrent l'un en face de l'autre. Il se passa quelques moments avant qu'ils réussissent à trouver une entrée en matière. À mesure que la situation se prolongeait, chacun d'eux se croyait ridicule aux yeux de l'autre. Enfin, Christophe regarda en face le jeune homme, et, sans autre préambule, lui dit en souriant, sur un ton bourru:
—Vous n'êtes pas Parisien?
À cette question inattendue, le jeune homme sourit, malgré sa gêne, et répondit que non. Sa voix faible et d'une sonorité voilée était comme un instrument fragile.
—Je m'en doutais, fit Christophe.
Et, comme il le vit un peu confus de cette singulière remarque, il ajouta:
—Ce n'est pas un reproche.
Mais la gêne de l'autre ne fit qu'en augmenter.
Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme faisait des efforts pour parler; ses lèvres tremblaient; on sentait qu'il avait une phrase toute prête à dire, mais qu'il ne pouvait se décider à la prononcer. Christophe étudiait avec curiosité ce visage mobile, où l'on voyait passer de petits frémissements sous la peau transparente; il ne semblait pas de la même essence que ceux qui l'entouraient dans ce salon, des faces massives, de lourde matière, qui n'étaient qu'un prolongement du cou, un morceau du corps. Ici, l'âme affleurait à la surface; il y avait une vie morale dans chaque parcelle de chair.
Il ne réussissait pas à parler. Christophe, bonhomme, continua:
—Que faites-vous ici, au milieu de ces êtres?
Il parlait tout haut, avec cette étrange liberté, qui le faisait haïr. Le jeune homme, gêné, ne put s'empêcher de regarder autour d'eux si on ne les entendait pas; et ce mouvement déplut à Christophe. Puis, au lieu de répondre, il demanda, avec un sourire gauche et gentil:
—Et vous?
Christophe se mit à rire, de son rire un peu lourd.
—Oui. Et moi? fit-il, de bonne humeur.
Le jeune homme se décida brusquement:
—Comme j'aime votre musique! dit-il, d'une voix étranglée.
Puis, il s'arrêta, faisant de nouveaux et inutiles efforts pour vaincre sa timidité. Il rougissait; il le sentait; et sa rougeur en augmentait, gagnait les tempes et les oreilles. Christophe le regardait en souriant, et il avait envie de l'embrasser. Le jeune homme leva des yeux découragés vers lui.
—Non, décidément, dit-il; je ne puis pas, je ne puis pas parler de cela... pas ici...
Christophe lui prit la main, avec un rire muet de sa large bouche fermée. Il sentit les doigts maigres de l'inconnu trembler légèrement contre sa paume, et l'étreindre avec une tendresse involontaire; et le jeune homme sentit la robuste main de Christophe qui lui écrasait affectueusement la main. Le bruit du salon disparut autour d'eux. Ils étaient seuls ensemble, et ils comprirent qu'ils étaient amis.
Ce ne fut qu'une seconde, après laquelle Mme Roussin, touchant légèrement le bras de Christophe avec son éventail, lui dit:
—Je vois que vous avez fait connaissance, et qu'il est inutile de vous présenter. Ce grand garçon est venu pour vous, ce soir.
Alors, ils s'écartèrent l'un de l'autre, avec un peu de gêne.
Christophe demanda à Mme Roussin:
—Qui est-ce?
—Comment! fit-elle, vous ne le connaissez pas? C'est un petit poète, qui écrit gentiment. Un de vos admirateurs. Il est bon musicien, et joue bien du piano. Il ne fait pas bon vous discuter devant lui: il est amoureux de vous. L'autre jour, il a failli avoir une altercation, à votre sujet, avec Lucien Lévy-Cœur.
—Ah! le brave garçon! dit Christophe.
—Oui, je sais, vous êtes injuste pour ce pauvre Lucien. Cependant, il vous aime aussi.
—Ah! ne me dites pas cela! Je me haïrais.
—Je vous assure.
—Jamais! Jamais! Je le lui défends.
—Juste ce qu'a fait votre amoureux. Vous êtes aussi fous l'un que l'autre. Lucien était en train de nous expliquer une de vos œuvres. Ce petit timide que vous venez de voir s'est levé, tremblant de colère, et lui a défendu de parler de vous. Voyez-vous cette prétention!... Heureusement que j'étais là. J'ai pris le parti de rire; Lucien a fait comme moi; et l'autre s'est tu, tout confits; et il a fini par faire des excuses.
—Pauvre petit! dit Christophe.
Il était ému.
—Où est-il passé? continuait-il, sans écouter Mme Roussin, qui lui parlait d'autre chose.
Il se mit à sa recherche. Mais l'ami inconnu avait disparu. Christophe revint vers Mme Roussin:
—Dites-moi comment il se nomme.
—Qui? demanda-t-elle.
—Celui dont vous m'avez parlé.
—Votre petit poète? dit-elle. Il se nomme Olivier Jeannin.
L'écho de ce nom tinta aux oreilles de Christophe comme une musique connue. Une silhouette de jeune fille flotta, une seconde, au fond de ses yeux. Mais la nouvelle image, l'image de l'ami l'effaça aussitôt.
Christophe rentrait chez lui. Il marchait dans les rues de Paris, au milieu de la foule. Il ne voyait, il n'entendait rien, il avait les sens fermés à tout ce qui l'entourait. Il était comme un lac, séparé du reste du monde par un cirque de montagnes. Nul souffle, nul bruit, nul trouble. La paix. Il se répétait:
—J'ai un ami.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME
TABLE
LA RÉVOLTE LA FOIRE SUR LA PLACE