H. EMILE CHEVALIER (continued 4)
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—Je ne manquerai pas, répondit Philippe. La chute est à deux heures d'ici?
—Oui, à deux heures du temps des Faces-Pâles, repartit le sauvage.
Et ils se quittèrent.
Le gourmette rapporta fidèlement ce lambeau de conversation à Jean Morbihan.
Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couché sur la poupe de la Grande-Hermine, examinait, avec vigilance, ce qui se passait à bord de l'autre navire, amarré tout auprès. Soudain un capot d'échelle fut soulevé, une ombre glissa sur le pont de la Petite-Hermine, franchit l'enceinte de pieux, qui n'était pas encore achevée, et disparut dans la campagne.
—Min Gieu, voilà ce que c'est que d'avoir ouvert la cage à ces hérétiques-là, marmotta Jean Morbihan; si on avait continué de les tenir sous cadenas et verrous, ils n'ourdiraient pas de méchantes trames... Mais maître Jacques est comme ça. Il a voulu les mettre en liberté... Plutôt mettre en liberté des tigres, des lions et des serpents! Ah! si ç'avait été moi!...
Tout en agitant ces pensées dans son esprit, le brave timonier s'était jeté sur la piste de l'ombre.
Il faisait chaud, lourd. La nuit était très-noire. Un orage flottait dans l'air.
Jean longea le fleuve, en aval. Les réverbérations de l'eau l'aidaient à se diriger, sur les battures, bordées, comme d'une muraille par une lisière de grands arbres.
Le sentier était dangereux souvent, difficile toujours. Mais Morbihan le connaissait. Peu de jours auparavant, il l'avait parcouru avec Jacques Cartier allant visiter la chute, appelée d'abord la Vache, à cause de ses mugissements sans doute, et plus tard Montmorency.
Le fracas de cette chute se fit bientôt entendre.
Après une heure et demie de marche, Jean distingua les cimes pelées des roches qui encaissent le torrent.
La chaleur augmentait, malgré l'approche du jour. L'atmosphère devenait de plus en plus pesante. Quelques éclairs zébraient de feu la voûte céleste. Le tonnerre grondait par intervalles. Mais le vacarme de la cascade en dominait les éclats.
Jean Morbihan n'avait guère quitté de vue la silhouette de Philippe. Il s'en rapprocha avec prudence, en grimpant, à travers bois, vers le sommet du cap.
Comme l'aube blanchissait parmi un enchevêtrement de nuages violacés, ils arrivèrent tous deux au faîte. Philippe marchait ferme et droit, Jean se coulait, courbé en deux, autour des broussailles.
Le premier fit halte sur un plateau chenu, duquel l'oeil plongeait avec effroi dans les profondeurs encore à demi voilées de la cataracte. Le second aussi fit halte, sous un buisson, à quelques pas.
L'orage, amoncelé depuis la veille, fulminait ses dernières menaces. Il allait faire explosion. De larges gouttes de pluie tombaient.
Cinq sauvages débouchèrent alors d'un fourré voisin. Jean reconnut dans ce groupe Domagaia, Taignoagny et Donnacona. Les deux autres lui étaient étrangers.
Philippe engageait les sauvages à faire une attaque nocturne sur les navires. Il leur promettait son concours et celui de ses co-déportés. En récompense les indigènes pilleraient les approvisionnements et les armes qui se trouveraient à bord. On tuerait Cartier à son retour, et ils seraient débarrassés d'un ennemi aussi perfide que dangereux.
Morbihan était gêné par la posture qu'il avait prise. Il fit un mouvement. Il se trahit.
Les cinq sauvages poussèrent un cri affreux et s'enfuirent.
Sur le plateau, il ne resta plus que le transporté et le timonier.
Philippe, tout aussitôt, avait découvert Jean. Les deux hommes couvaient l'un contre l'autre une haine instinctive profonde. Ils devinèrent qu'à cet instant leur vie était en jeu.
Sans articuler un mot, ils s'étreignirent. Jean avait à sa ceinture son couteau de marinier; mais il ne songea pas à en faire usage. Philippe n'était pas armé.
Là, sur cet étroit plateau, que quelques pieds séparaient de l'abîme, commença une lutte sourde, acharnée, féroce. Les deux antagonistes bientôt furent en nage. Ils soufflaient comme des soufflets de forge. Leurs membres craquaient; leur bouche écumait et leurs yeux étaient injectés de sang.
Jean tâchait d'étouffer son ennemi pour s'en rendre maître. L'autre cherchait à le rouler vers le précipice pour l'y lancer.
—Terr i ben! fit tout à coup Morbihan en suspendant une seconde ses efforts; c'est le frère à...
Le reste de la phrase se confondit dans les rugissements de la tourmente.
Une surprise, puis une inattention au combat perdirent le pauvre vieux timonier.
Déjà il maintenait Philippe couché, haletant sous lui. De son genou, il lui écrasait la poitrine; avec son poing fermé, comme avec un marteau, il lui meurtrissait le visage, lorsque, par la chemise en lambeaux du jeune homme, il aperçut le tatouage que celui-ci portait sous le sein gauche.
Cette vue avait produit sur Jean une vive impression. Il avait lâché tout à la fois l'exclamation que nous venons de rapporter et son adversaire. Philippe aussitôt profita du répit pour reconquérir ses avantages.
Dans un mouvement rapide, il rassembla toutes ses forces, se dégagea, reprit le dessus, et poussa le corps du malheureux Morbihan dans l'abîme, à l'instant même où il s'écriait:
—Terr i ben! C'est le frère à...
Les voix de la foudre et de la cataracte faisaient, en ce moment, un effroyable duo.
CHAPITRE XV.
HOCHELAGA.
—Par ma Catherine, ce Taignoagny est, au demeurant, un pauvre hère. Depuis que je le connais, j'ai appris à le surveiller. Il nous a joué cent tours pendables. Cependant je ne le croyais ni aussi fourbe, ni aussi bestial. Refuser de nous accompagner à Hochelaga et s'imaginer que nous allions nous laisser imposer par ses mensonges ou ceux de Donnacona, son compère en artifices.
—Assurément, c'est un sot, mais un sot dont on se doit défier à l'avenir, croyez-moi, capitaine Cartier, dit Jean Poullet.
—Oh! intervint Marc Jalobert, en haussant les épaules; on ne fait pas à des niais de cette sorte l'honneur de se défier d'eux. Si l'on n'en a pas besoin, on s'en débarrasse. S'ils sont de quelque utilité, on les tient sous le séquestre.
—Vous êtes trop rigoureux, mon frère, trop rigoureux, répondit Cartier. Les sauvages sont hommes comme nous. Le bon Dieu ne nous a pas donné le droit de les maltraiter. Il faut les instruire en notre sainte foi, les prendre par la douceur...
—Oui pour qu'ils nous égorgent traîtreusement! grommela Marc Jalobert.
Elle ne saurait se tromper.
—Je ne me permettrai pas de discuter l'opinion du Sacré Collège, répliqua gravement Cartier; mais ma conscience me dit que ces gens que nous appelons sauvages sont nos semblables, que nous devons des égards à leur ignorance, et nous montrer charitables pour eux, afin de les attacher peu à peu à la vraie religion..
—Des idolâtres, des truands, des gibiers de potence ou de bûcher, fit Jean Poullet d'un ton dédaigneux.
—Et, ajouta Charles de la Pommeraye, des scélérats qui ne demanderaient pas mieux que de nous assassiner pour piller nos navires!
—Voyez-vous cet animal de Taignoagny qui cuide nous effrayer avec ses diables de paille! reprit Marc Jalobert.
—Bah! dit gaiement Cartier, ils m'ont fait rire. Nous avions besoin d'une mascarade pour nous réjouir. Mais, penser qu'avec ces mannequins cornus, accoutrés de peaux de chien, noires et blanches, puis plantés dans des barques, poussés contre nos navires, penser qu'avec ces piteuses diableries ils nous feraient peur! C'est par trop fort! Décidément, Taignoagny, l'instigateur probable de ce carnaval, est un asinet. Il nous a pris pour qui nous ne sommes pas. Au reste, vous avez vu comme je me suis moqué de lui et de son dieu Cudragny! Ces gens voulaient tout simplement nous retenir chez eux et accaparer le privilège de commercer avec nous. Ils sont jaloux de ce que nous poussons plus loin nos explorations. Ils craignent que nous ne contractions avec d'autres peuples une alliance plus intime qu'avec eux. C'est là tout. Mais je ne suppose pas qu'ils soient animés contre nous de méchantes intentions. Ils resteront en paix avec nos mariniers durant notre absence. D'ailleurs, les vaisseaux sont bien armés, bien commandés, et le vieux Jean Morbihan, que j'ai laissé malgré moi à bord de la Grande-Hermine, n'est pas homme à tomber dans les pièges que lui tendrait un Taignoagny ou un Donnacona! Ayons donc confiance en l'avenir, mes amis, et soyez persuadés que le Tout-Puissant, qui nous a si manifestement couverts de sa protection jusqu'à ce jour, ne nous abandonnera pas alors que nous travaillons pour sa gloire!
—C'est fort bien dit, maître Jacques, fit Jean Poullet. Mais arriverons-nous à les convertir? Sous le nom de Cudragny, ces païens adorent le diable, c'est sûr. Ils tuent leurs prisonniers, leur enlèvent la peau du crâne et s'en font d'odieux trophées.
—Puis, appuya Claude de Pontbriand, ils vivent comme les mahométans avec plusieurs femmes; voire leurs filles sont si débauchées qu'elles s'abandonnent à tout chacun avant d'être mariées.
—Ah! plaignons-nous de ça! dit lestement le galant Charles de la Pommeraye.
—Messieurs, je vous engage à plus de décence dans vos comportements avec elles, repartit Cartier d'un ton sévère. Nous ne sommes pas venus ici pour semer la corruption, mais pour y répandre la vertu.
Les jeunes seigneurs échangèrent entre eux un sourire quelque peu ironique.
—Pouah! exclama avec dégoût Pontbriand. J'ai voulu éprouver cette poudre. Il semblait que c'était du poivre tant elle était chaude.
—Sans compter, ajouta Guillaume Le Breton, qu'ils pratiquent le vice contre nature!
—Pas possible!
—J'en suis certain.
Cette réponse souleva un cri général de réprobation.
En prononçant ces paroles, le brave marin s'était animé, contre son habitude. Son mâle visage rayonnait de tous les feux du génie.
Il disait vrai, toutefois.
Elles étaient réellement d'une fertilité luxuriante les contrées qu'ils côtoyaient depuis leur départ de Sainte-Croix, qu'ils avaient quittée le 19 septembre (malgré les représentations intéressées des aborigènes), pour pousser aussi loin que possible leur reconnaissance.
Le galion l'Émerillon et deux barques avaient été affectés à ce voyage. Cinquante mariniers et tous les gentilshommes composaient l'équipage, bien pourvu d'armes et de munitions. Le reste des aventuriers avait été laissé sur les deux autres navires.
Caressée par les ailes des plus riantes espérances, la gaieté régnait à bord de l'Émerillon. A la splendeur du paysage qui se déroulait lentement sous les yeux, se joignait l'incomparable pureté, du ciel, encadrant un panorama toujours curieux, toujours nouveau. Ils savent combien il est agréablement diversifié ce panorama, ceux qui ont promené leurs rêveries sur le Saint-Laurent entre Québec et Montréal.
Mais, pour en saisir tout le pittoresque, toutes les féeries, c'est aux premiers jours de l'automne qu'il faut visiter cette galerie enchanteresse. L'opulente palette de Rubens n'aurait suffi à reproduire l'éclat et la variété de ses rideaux de verdure et de ses tableaux agrestes. Il y a là une profusion de couleurs inouïe. Les émeraudes les topazes, les rubis, les turquoises, les améthystes, les perles, les diamants de toute eau, de toute nuance semblent avoir été jetés, à pleines mains, sous une pluie d'or et d'argent, à la tête des végétaux grands et petits, monarques et sujets, pour leur en faire une somptueuse parure. Et, pourtant, à ce prodigieux ensemble de couleurs multiples éblouissantes, le plus léger frémissement de la brise prête même une harmonie une douce fusion de teintes, qui n'est pas un des moindres charmes de ce spectacle ravissant. Quand le soleil mordore toutes ces richesses, on dirait d'un merveilleux cachemire de l'Inde pavoisant les deux rives du fleuve. Vous vous imagineriez que, secouant les arbres auxquels flottent ses longs plis moirés, il en tomberait une poussière de pierreries.
Cartier jeta l'ancre et chercha un passage avec ses barques. Il trouva des sauvages qui chassaient dans les Iles. La vue des Européens, loin de les effaroucher, les attira. Ils se montrèrent bienveillants, donnèrent au capitaine des rats, «gros comme lapins, et bons à merveille;» et celui-ci leur offrit des couteaux et patenôtres, en récompense.
Partout, cela est digne de remarque, les étrangers furent reçus cordialement. Grave sujet de réflexion pour l'observateur! Si, bientôt, on ne les eût odieusement persécutés, les aborigènes de l'Amérique seraient-ils devenus aussi cruels qu'ils le sont aujourd'hui? Ne m'objectez pas l'atrocité de leurs guerres, la barbarie avec laquelle ils traitaient les prisonniers, dès cette époque. Nous-mêmes, alors, n'étions guère plus humains. Sans parler de l'inquisition, le système de torture usité dans l'ancien monde envers les accusés l'emportait de beaucoup en raffinement sur celui des sauvages. Le scalpage des captifs même ne leur était pas propre. Trop aisément l'on peut prouver que nos ancêtres l'ont pratiqué.
Cartier, cependant, fit presque toujours preuve de modération et de justice dans ses rapports avec les naturels. Aussi eut-il peu à se plaindre d'eux. Ceux du lac où il avait mouillé lui indiquèrent le chemin d'Hochelaga, en lui disant qu'il «y avait encore trois journées à y aller.»
Comme les eaux étaient peu profondes et «qu'il n'estoit possible pour lors passer ledict gallyon,» on arma les barques et Cartier poursuivit sa route avec Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraye, Jean Guyon, Jean Poullet, Marc Jalobert, Étienne Noël, Guillaume Le Breton et vingt-huit mariniers.
Ils naviguèrent de «temps à gré.» Mais leur navigation fut longue, car nos aventuriers n'atteignirent le territoire d'Hochelaga que le samedi soir 2 octobre, treize jours après avoir quitté le havre de Sainte-Croix. La traversée n'est que de soixante lieues seulement. On la fait aujourd'hui en douze heures. Que les temps sont changés!
Une foule considérable de sauvages, dans leur costume de grande cérémonie, attendait sur le rivage.
«Ils nous feirent, dit Jacques Cartier, aussy bon accueil que jamais père feist à enfant, menant joye merveilleuse.»
Hommes, femmes, enfants, tous dansaient et chantaient à l'envi. Le premier, Étienne Noël sauta à terre, pour se justifier des reproches que son oncle lui adressait parfois à cause de sa mélancolie habituelle. Mais c'est que le pauvre garçon trouvait le voyage long, terriblement long, et que sa pensée vagabonde bien souvent le ramenait à Saint-Malo, près de la fière et fantasque Constance. Et alors les rêves, les espérances, les craintes, les soupirs!
—Bien, lui dit en souriant le capitaine; prenons possession de cette terre au nom du roi notre maître.
Et il s'élança après Étienne Noël, avec les gentilshommes qui faisaient partie de l'expédition.
Le temps était beau à souhait. Les naturels, croyant nos navigateurs descendus, du ciel, se pressaient autour d'eux, apportant leurs enfants «à brassée,» pour les faire toucher, dans l'idée de les préserver de toute maladie ou de les rendre invulnérables.
Ils offrirent à Cartier du pain de gros oeil (maïs) et du poisson. Il les paya en brimborions et revint coucher dans ses barques, renvoyant au lendemain dimanche son excursion au village d'Hochelaga, éloigné de deux lieues environ. Mais les sauvages passèrent la nuit à danser et à s'ébaudir autour des grands feux qu'ils avaient allumés sur la plage.
Le jour suivant maître Jacques «s'accoutra et fit mettre ses gens en ordre pour aller voir la ville de ce peuple.» Cette visite était depuis longtemps l'objet de ses ardents désirs. On lui avait fait d'Hochelaga une description pompeuse. Son attente subit sans doute d'étranges déceptions. Mais il n'eut pas moins lieu de se féliciter d'avoir entrepris cette course périlleuse.
Devant les yeux se dressait superbement un mamelon, bien boisé, sous les pieds ondulaient des plaines fertiles se prolongeant à droite jusqu'aux confins de l'horizon, tandis qu'à gauche le Saint-Laurent roulait majestueusement ses ondes puissantes, au-delà desquelles, en un vague lointain, des rochers sourcilleux noyaient leur front dans l'azur céleste. L'air retentissait du gazouillement des oiseaux, et la brise chantait gaiement dans les arbres.
Peintures charmantes d'une inexprimable poésie, qui s'animait, s'incarnait de couleurs de plus en plus riantes à mesure que l'on avançait, par un bon chemin «aussi battu qu'il soit possible.»
Trois sauvages servaient de guides.
Tout de suite, et d'un commun accord, on nomma Mont-Royal la colline qui dressait en avant sa croupe arrondie, sur laquelle s'étage maintenant, en amphithéâtre, la belle cité de Montréal.
Lorsque Cartier y mit le pied, le 3 octobre 1535, ce n'était qu'Hochelaga, une pauvre bourgade, tout de bois et d'écorce, mais déjà célèbre parmi les riverains du Saint-Laurent.
L'illustre navigateur nous en a laissé une description fort détaillée.
La ville était de forme ronde, fortifiée de trois rangées du palissades. Elle n'avait qu'une porte, fermant à barres. La triple enceinte, bâtie en façon de pyramide, était haute de deux lances environ. Au-dessus circulait une sorte de galerie, approvisionnée de roches et de cailloux, et à laquelle on parvenait au moyen d'échelles.
A l'intérieur, les maisons, au nombre d'une cinquantaine, étaient disposées en ellipse. Elles mesuraient cinquante pas de long, sur douze ou quinze de large. Des pieux formaient les murailles, des écorces de bouleau le toit. Leur figure était celle d'un tunnel. Plusieurs familles vivaient dans chaque cabane. Elles y avaient leur chambre, séparée des autres par une simple cloison en peau ou en branchages. Point de porte à ces chambres, ne renfermant qu'un lit de pelleteries et des instruments de pêche, chasse et labour. Toutes donnaient sur un corridor intermédiaire, aboutissant, au milieu de la hutte, à un foyer commun. Des claies, étendues sous le plafond, tenaient lieu de grenier. Pour conserver les vivres, il y avait de grands vaisseaux semblables à des tonnes.
Cartier fit son entrée, a travers les flots pressés de toute la population. On le conduisit sur la place. Elle était carrée et occupait le centre du village.
Après les saluts d'usage parmi ces nations, les sauvages s'accroupirent auprès des Français, et plusieurs femmes étalèrent les nattes par terre pour les faire asseoir ù leur tour. «Le roi ou Agouhanna parut, un instant après, porté par une dizaine d'hommes, qui déployèrent une peau de cerf et le placèrent dessus. Il était âgé de cinquante ans environ et perclus de tous les membres. Rien ne le distinguait de ses sujets, si ce n'est qu'il avait sur la tête «une manière de lisière rouge pour sa couronne, faite en poil de hérisson.»
Dans sa profonde piété, Jacques Cartier s'agenouilla avec tous les siens, fit le signe de la croix sur les malades, récita l'Evangile selon saint Jean, et pria le Seigneur d'accorder à ces pauvres gens la grâce de recevoir un jour le baptême. Ensuite, prenant un livre d'Heures, il lut tout haut la Passion de Jésus-Christ.
Les naturels observaient un silence religieux. Ils parurent comprendre l'imposante grandeur de cette scène.
Les oraisons terminées, on leur distribua dus hachots, des couteaux, des patenôtres et «autres menues besognes,» puis ou jeta aux petits enfants des bagues, des agnus Dei d'étain. Enfin, pour couronner la cérémonie, le capitaine «ordonna sonner les trompettes et autres instruments de musique.»
Déjà électrisés par tant de prodiges, ces sauvages n'y tinrent plus. Et, dans leur enthousiasme, ils baisèrent jusqu'à la trace des pas des étrangers. Ils auraient bien voulu les faire manger. Pour cela, ils avaient apprêté du poisson, des potages, des fèves; mais, après y avoir tâté, les Français, ne trouvant pas les mets de leur goût, déclinèrent poliment l'invitation.
Parmi les femmes, plusieurs étaient, sinon jolies, du moins accortes et provoquantes. Aussi quelques-uns de nos gentilshommes n'auraient-ils pas été fâchés de resserrer les liens de la connaissance; malheureusement pour leurs velléités amoureuses, le capitaine était infatigable. Tout entier a ses desseins, il ne souffrait de délassement ni pour lui, ni pour ses compagnons.
Le Mont-Royal devait dominer une vaste étendue de territoire. Cartier se fit mener incontinent à la cime. De cette hauteur, en effet, l'oeil embrasse un horizon immense de tous les côtés, excepté au nord-ouest où il est borné par des montagnes bleuâtres.
Vers le centre de ce tableau, que sillonne le Saint-Laurent, s'élancent quelques pics isolés. De la main, les sauvages enseignèrent à Cartier le point où naissait le fleuve et les endroits où la navigation en était interrompue par des cascades. Partout le pays lui parut propre à la culture. Dans la direction du nord-ouest ils lui indiquèrent la rivière des Outaouais. Au sud, ajoutèrent-ils, il y a une contrée abondante en fruits exquis et où la neige et la glace sont inconnues. Sans qu'on leur demandât, ils prirent la chaîne du sifflet du capitaine «qui était d'argent et un manche de poignard, lequel était de laiton jaune comme or et montrèrent que cela venait d'amont ledit fleuve.» On leur présenta du cuivre rouge; leur geste désigna le Saguenay comme son lieu de provenance.
Satisfait de ces informations, Jacques Cartier refusa de céder aux instances des sauvages, qui le suppliaient de demeurer quelques jours parmi eux. Plus d'un gentilhomme n'en eût pas été marri. Mais le capitaine enjoignit à son monde de regagner aussitôt les barques.
Les indigènes suivirent leurs nouveaux amis, les chargeant sur eux comme sur chevaux, quand ils les voyaient fatigués.
On rentra à bord, dans l'après-midi. Le jour baissait rapidement, faisant place aux premières ombres du crépuscule. Néanmoins, Cartier donna l'ordre du départ.
—Tant mieux! s'écria Étienne Noël en larguant l'amarre de l'une des barques.
—Pourquoi tant mieux? répondit aigrement Jean Poullet derrière lui. N'eut-il pas été préférable de passer la nuit à nous ébattre avec ces gentes sauvagesses?
Étienne haussa les épaules d'un air dédaigneux.
—Palsambleu! mon jouvenceau, elles sont bien aussi affriolantes que certaine inconstante Constance que je sais, repartit Poullet.
Les amours d'Étienne étaient connues. Cette grossière saillie souleva une explosion d'hilarité autour de lui. Le jeune homme n'aimait pas mons Poullet dont l'outrecuidance était d'ailleurs insupportable à tous. Pâle, frémissant de colère, Étienne le souffleta brusquement.
Occupé dans l'autre barque, Jacques Cartier n'avait rien remarqué.
CHAPITRE XVI.
FRAGMENTS DE MÉMOIRES.
«Tremblant encore la fièvre,» Étienne Noël descendit péniblement de son branle. Il avait les joues creuses, le teint livide. Ses genoux le soutenaient A peine. Tout, dans sa physionomie, portait les marques profondes d'une longue et cruelle maladie.
On était à la fin de mars. Malgré le tuyau de poêle qui passait, bien chauffé, à travers les cloisons, le froid se faisait sentir. Il sévissait âprement au dehors, étoilant au dedans l'unique petit carreau qui éclairait la cabine.
Des gémissements douloureux se faisaient entendre.
Étienne Noël ouvrit, avec une clef, un coffret placé sous sa couche. Il en tira quelques feuilles de parchemin, réunies soigneusement en liasse par des rubans roses et verts. Puis, il dénoua les rubans et étala les feuillets sur la table.
Au recto du premier, servant d'enveloppe, on lisait:
CE MÉMOIRE EST DÉDIÉ A TRÈS-BELLE, TRÈS-DOUCE, TRÈS-EXCELLENTE ET MOULT AIMÉE DAMOISELLE ET COUSINE CONSTANCE.
Cette dédicace était écrite en magnifiques lettres gothiques, fleurdelisées d'or.
Étienne s'assit, tourna quelques feuilles du manuscrit, les parcourut d'un air mélancolique, et, sur une page blanche, il traça les lignes suivantes:
«A bord de la Petite-Hermine, ce vingt-troisième jour de mars mil cinq cent trente-six,»
«Combien je m'applaudis, affectionnée cousine, de cette résolution qui me fut inspirée par mon Ange gardien, de vous narrer nos faits et gestes en cette terre lointaine. Par là vous connaîtrez le fond de mon coeur, le verrez à nu, et saurez que le pauvre Étienne vous aime, ainsi que le méritez. Peut-être n'aurai-je jamais la félicité de vous remettre moi-même cet écrit, car j'ai été grièvement blessé, comme bientôt vous le dirai, et suis encore, à présent, atteint de maladie maligne; mais si le bon Dieu me refuse la grâce ineffable de revoir ma mie Constance, elle saura toutes les pensées et tous les actes de celui qui ne désire rien tant au monde que de devenir son heureux époux. Amen!
«Je vous mandais, en ma dernière missive, que mon oncle Cartier n'avait pas voulu, cette année, monter plus haut que Hochelaga. La saison était avancée, et le courant du fleuve si impétueux au point où nous avions amarré nos barques, qu'il eût été impossible de le refouler.
«Nonobstant sa décision d'aller plus loin, le capitaine-général dut ajourner l'accomplissement de ce projet à un moment plus favorable. C'est pourquoi il donna l'ordre de rallier incontinent le galion. Je vous avouerai, cousine, que lors j'eus une querelle avec un de nos passagers volontaires. Il m'insulta, sans raison; je le frappai, à grand tort. Le Seigneur tout-puissant m'en punit; car nous étant depuis battus en duel, à Stadacone, mon adversaire me bailla au travers du flanc un grand coup d'épée, dont ne suis pas encore tout à fait rétabli.
«Comme vous l'aurez apprise, sans nul doute, avant de lire ce récit, je ne prends, chère cousine, aucune précaution oratoire pour vous la répéter. Nos compagnons nous instruisirent donc de la disparition de ce tant bon et tant brave Jean Morbihan. Il y avait dix jours qu'il manquait à l'appel. On ne savait ce qui lui était advenu, non plus qu'à un des prisonniers, nommé Philippe, homme adroit, expert en toutes choses, de bel air, de grandes manières, courageux comme un lion, et qu'on prétendait être le chef de ces Tondeurs qui faisaient tant de mal dans Saint-Malo avant notre départ. J'ignore si le fait est vrai, mais le bruit courait parmi les mariniers que ce bandit n'était pas autre chose non plus que le fameux Georges de Maisonneuve, ce gentilhomme prodigue et libertin dont vous avez si souvent ouï parler. Ma foi, par moment, sous ses haillons, il avait bien la mine arrogante d'un haut seigneur! Après tout, ce sont rumeurs sans portée. Tous les hommes, les nôtres surtout, ont l'amour du merveilleux. Je suis sûr que le sire de Maisonneuve rirait très-fort, avec ses amis, s'il apprenait jamais cette histoire! Laissons-la pour ce qu'elle vaut et songeons plutôt au malheureux Jean Morbihan. Ah! je l'ai pleuré de toutes les larmes que vous verserez sur son sort, douce cousine. D'abord, on espéra le retrouver. Le capitaine fit faire des recherches minutieuses. Chacun s'y prêtait avec ardeur; car, qui ne le chérissait, ce brave père Jean! Mais tout a été inutile. Il n'a point reparu. On n'a pas découvert une seule trace de lui. Nous en sommes réduits à des conjectures. Peut-être a-t-il été enlevé par les sauvages? Peut-être est-il tombé dans le fleuve où il se sera noyé?
«Quoi qu'il en soit, sa perte a si vivement affligé mon oncle Jacques, qu'à travers toutes les afflictions dont il a plu à la Providence de l'accabler, il ne passe pas de journée sans regretter son vieux serviteur! Ah! votre pauvre père adoptif a été pitoyablement éprouvé, ma plus aimée! Mais, comme Job, il a courbé la tête sans murmurer, sans accuser la destinée. Notre capitaine est un homme d'une vertu antique. Il ressemble à ces héros de Plutarque, dont j'ai traduit la vie glorieuse. Lui, si doux, si compatissant aux maux des autres, il est ferme, comme le rocher de Saint-Michel, pour ceux qui le touchent. Rien ne paraît l'ébranler. Pourtant, ma cousine, vous savez comme moi que, si son esprit est un foyer brûlant d'intelligence, son coeur est un trésor de sensibilité. On ne peut s'empêcher de l'aimer et de l'admirer. Il souffre intérieurement, je le vois trop. Son âme est en proie à des angoisses affreuses; son corps a même pâti de privations grandes. Mais maître Jacques demeure impassible. Sur son front règne toujours une sérénité inaltérable. Deux fois seulement, j'ai cru surprendre en lui quelques signes d'émotion. C'est d'abord en embrassant, avec son oeil d'aigle, le pays que l'on aperçoit du haut de Mont-Royal, puis en recevant avis de la disparition de l'infortuné Morbihan.
«Pauvre bon père Jean, il avait déjà si activement poussé les travaux qu'un véritable retranchement était élevé pour protéger nos navires dans le havre de Sainte-Croix. Ce retranchement est en bois. Il se compose de gros pieux, enfoncés dans le lit de la rivière, tout à l'entour des vaisseaux. Sa forme est celle d'un ovale. La Grande-Hermine, la Petite-Hermine et l'Émerillon sont enfermés dans cette enceinte, crénelée, garnie de canons et de meurtrières. En avant le cours d'eau, large d'un trait d'arbalète, sert de fossé. De l'autre, on a creusé une espèce de douve, qu'on franchit par un pont-levis, pour se rendre à la terre ferme.
«Nous sommes donc, grâce à Jean, très-bien défendus contre les hostilités des sauvages. C'est heureux, car leurs intentions deviennent de moins en moins amicales. Mon oncle les soupçonne, avec raison, je crains, de conspirer contre nous, à l'instigation de ce Taignoagny, que nous avions, il vous en souvient, amené en France en revenant de notre premier voyage au Canada.
«Mais, apportons un peu de méthode dans cette narration, et consignons-y quelques dates.
«Le lendemain de notre arrivée à Sainte-Croix, Taignoagny et Domagaia nous firent visite avec plusieurs autres Canadians. Ils se confondirent en protestations d'amitié. M'est avis toutefois que c'était pour nous mieux leurrer. Sur leur invitation, le jour suivant, 13 octobre, notre capitaine leur rendit cette visite avec cinquante compagnons, à Stadacone, distant d'une petite lieue du fort. Stadacone est un petit village, non palissadé comme Hochelaga. Dans la maison de Donnacona, nous furent montrées les peaux de cinq têtes d'hommes, étendues sur du bois, comme peaux de tambour. Quelle horreur! Ces sauvages ne semblent cependant pas très-cruels. Ils nous contèrent qu'ils avaient pris ces hideux trophées à leurs ennemis, les Trudamans, peuples féroces avec lesquels ils sont en guerre.
«Les Canadians n'ont aucune créance de Dieu. Mais ils adorent le diable, sous la désignation de Cudragny. Toutefois, ils se feraient volontiers baptiser. Ils en ont prie le capitaine, qui leur a promis qu'à un autre voyage il leur apporterait des prêtres et du chrême. Donnacona s'est montré très-content de cette promesse.
«Les hommes sont joueurs effrénés. Ils chassent, pêchent, font la guerre, mais ne travaillent point le sol.
Cette rude besogne est réservée aux femmes. Elles labourent les champs avec un petit bois de la grandeur d'une demi-épée, et qu'ils appellent osizy. Leur blé est gros comme pois, jaune d'or quand il est mûr, l'épi long de cinq à six pouces, la tige haute comme une lance. Ils consomment ces épis grillés au feu, ou battent les grains avec des pilons, les mettent en pâte, en font des tourteaux qu'ils cuisent sur des pierres chaudes. En général, ils mangent les aliments crus ou boucanés à la fumée de leurs feux.
«Je n'en finirais pas si je voulais vous refaire tous les beaux récits que nous avons ouïs, tant à Stadacone qu'à Hochelaga. J'en réserve et des meilleurs, ma Constance, pour l'heure fortunée où, tout à notre aise, nous pourrons babiller ensemble.
«Je ne vous cèlerai pas alors la beauté du ciel durant l'été, la bonté du sol et les agréments de cette contrée si peu connue. Mais il me faudra aussi vous parler de ses incommodités, des épouvantables rigueurs du climat, du terrible fléau qui a décimé mes misérables compagnons.
«Ah! Constance, ma mie, quelle atroce froidure! Figurez-vous que, le 15 novembre, il gela tout d'un coup si fort, que nos navires furent, en une seule nuit, environnés de glace. Ce n'était que le début de l'hiver, las! Peu après, le fleuve entier fut pris, de Stadacone à Hochelaga. Au mois de janvier, les glaces avaient deux brasses de profondeur, et sur la terre la neige était haute de plus de quatre pieds. Nos breuvages étaient figés dans leurs futailles, et, malgré les grands feux que nous entretenions jour et nuit dans les navires, il y avait du haut en bas contre la muraille une couche de congélation épaisse de quatre doigts.
«Jugez, cousine, de nos souffrances! à nous qui n'avions pas pris, en partant de Saint-Malo, nos précautions contre semblable température! Cela dura jusqu'au 22 février. Ce ne fut pas tout encore. Dieu nous voulait éprouver. Sa main s'appesantit lourdement sur l'expédition.
«En décembre, la mortalité s'était mise au peuple de Stadacone. Une maladie hideuse le ravageait. Les jambes s'enflaient, les nerfs se retiraient, la peau noircissait comme charbon, on suintait le sang. Après quoi, cette exécrable affection gagnait les hanches, les épaules, les bras, le col, le visage. L'haleine devenait infecte, les gencives se pourrissaient, les dents déchaussées tombaient, et la mort enfin délivrait le patient de supplices comparables à ceux de l'enfer.
«En cette occurrence, notre capitaine fit inhibition aux sauvages de venir à notre fort et aux mariniers de communiquer avec eux. Ce fut en vain. L'effroyable contagion s'introduisit dans les équipages, et, à la mi-février, de cent dix hommes que nous étions, il y en avait déjà huit de morts, cinquante en qui on n'espérait plus de vie et pas trois de sains a bord. Moi-même, chère cousine, j'étais légèrement atteint. Mais, par bonheur, le digne Jacques Cartier fut épargné par cette peste maudite.
«Ah! quel dévouement, quel courage, quelle patience il déploya depuis! Son admirable caractère apparut dans toute sa beauté. Ma chère Constance, cet homme n'a pas son égal.
«Oh! oui, je le répète, maître Jacques Cartier n'est pas un être ordinaire. Les anciens l'auraient honoré comme un Dieu. Avec cela, si simple, si modeste, si pieux! Tous les dimanches, il dit l'office de la messe. Dès le commencement de l'épidémie, il se fit pèlerin à Notre-Dame de Roquemado en Quercy, promettant y aller, si le Seigneur lui donnait grâce de retourner en France.
«Je ne mentionne pas ses soins affectueux pour moi, après que je fus blessé en ce duel avec Jean Poullet, et après que je fus pris par la maladie dont à peine je relève...»
A ce moment, Charles Guyot, serviteur de Jacques Cartier, entra brusquement dans la cabine:
—Où est le capitaine? demanda-t-il.
—Je ne l'ai pas vu ce matin, répondit Étienne.
—Le gourmette Lucas est à l'extrémité. Il désire lui parler.
—Pauvre enfant! mourir si jeune! Il n'a pas encore quinze ans.
—Ah! dit Charles, j'entends marcher sur le pont.
C'est mon maître, je reconnais son pas.
Cartier arrivait effectivement. Il tenait à la main des rameaux d'épinette.
—Réjouis-toi, Étienne, dit-il, je viens de rencontrer Domagaia. Il était naguère affecté de cette affreuse maladie qui nous désole. Aujourd'hui je le trouve sur pieds. Je m'enquiers comment il s'est guéri, feignant que Charles Guyot était aussi atteint de la contagion, mais me gardant bien de déclarer que nos compagnons en périssaient. Il me répond que c'est avec le jus et le marc des feuilles dont voici les branches. Il faut les faire bouillir, boire un gobelet de la décoction et appliquer le résidu en manière de cataplasme tous les deux jours. Veux-tu, Étienne, que nous commencions l'épreuve par toi, car nos gens se défient des sauvages. Ils craignent le poison. Je suis assuré cependant que ce végétal n'a point de propriétés offensives...
—Oh! mon oncle, je ferai tout ce que vous désirerez! dit Étienne. Mais Lucas vous appelle...
—Oui, maître, ajouta Charles Guyot. Le gourmette est à l'article de la mort. Il veut se confesser à vous.
—Encore ce malheureux enfant! Seigneur, je vous en conjure, mettez un terme à votre courroux, ou qu'il tombe de tout son poids sur moi! s'écria Cartier.
Et, posant ses branchages sur la table, il passa de la Petite sur la Grande-Hermine.
Dans le faux-pont, le spectacle était lugubre. Des hommes hâves, décharnés, des spectres plutôt, étaient assis languissamment autour du poêle ou couchés sur les branles. Leur visage n'avait plus rien d'humain. Quelques-uns poussaient des cris sourds, déchirants.
Pâle, les traits altérés, les membres amaigris, la démarche mal assurée, Cartier lui-même semblait une ombre, au milieu de ces fantômes.
A son arrivée les gémissements cessèrent.
—Mes amis, dit-il, je crois avoir découvert une médecine contre vos souffrances. C'est Domagaia qui m'en a donné le secret. Bientôt, je l'espère, nous remercierons le ciel d'être venu à notre secours.
Les mariniers secouèrent désespérément la tête, tandis que Cartier s'approchait du branle où Lucas se tordait en convulsions.
Frappé, lui aussi, du scorbut, le pauvre gourmette, enfant abandonné, recueilli par la charité de Cartier et qui avait trahi son bienfaiteur, sentait, avant d'expirer, le pressant besoin d'avouer son crime.
La confession fut courte, car déjà commençait l'agonie de Lucas. Mais, sans doute, elle remua profondément les entrailles de maître Jacques.
Ceux qui l'observaient l'entendirent prononcer ces mots: «Malheureux, je te pardonne;» et ils le virent porter, plus d'une fois, la main à son front ou essuyer des larmes à ses paupières.
La nature reprenait-elle enfin ses droits sur la fermeté ordinaire du capitaine-général? Il luttait évidemment contre de puissantes impressions. Mais, dans cette lutte, le respect de son devoir l'emporta comme toujours.
—A genoux, mes amis, dit-il. A genoux! Je vais réciter la prière pour les moribonds.
Ceux des assistants qui étaient levés se prosternèrent. Les autres joignirent les mains, en se tournant vers le lit du mourant.
Et Jacques Cartier, d'une voix pénétrante:
«Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout-puissant qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances; au nom des Chérubins et des Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au nom des saints Apôtres et des Évangélistes; au nom des saints Moines et solitaires; au nom des saintes Vierges et de tous les Saints et Saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix, et votre demeure dans la Sainte Sion. Par Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il.»
—Ainsi soit-il! répétèrent, en sanglotant, les mariniers.
Secrètement, dans la nuit suivante, le corps de Lucas fut enterré, lui vingt-cinquième, sous la neige, le reste de ses compagnons étant trop faible pour fouiller la terre gelée.
CHAPITRE XVII.
RETOUR A SAINT-MALO.
En faisant, dans ses Mémoires, l'éloge de Cartier, Étienne, second fils de Jacques Noël, n'avait point exagéré les admirables qualités du héros. C'était bien l'homme juste impavidus, au coeur bardé du triple airain, dont parle le poète.
Cartier était aussi grand par le coeur que par l'esprit: il appartient à cette race de génies trop rares auxquels l'humanité érige des monuments, témoignages de sa gratitude. Et pourtant, oh! je le répète ici, avec un vif sentiment de douleur, dans cette France si noble, si généreuse, qui a eu la gloire de lui donner le jour, Jacques Cartier attend encore sa statue!
Mais nous ne connaissons donc pas ses voyages! mais nous n'en avons donc pas lu les Relations! mais nous ne savons donc pas perpétuer la mémoire de nos ancêtres! Nouvelle Athènes, la France restera-t-elle éternellement ingrate envers l'un des meilleurs, l'un des plus dignes de ses enfants! Le coeur saigne, à cette pensée.
Quand je vois Cartier hardi tout autant que Colomb, son égal en habileté, son supérieur en persévérance; quand je le vois ce magnifique caractère lutter contre l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses compatriotes, résister aux sollicitations de ses affections intimes, opposer une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalité; ne se laisser abattre ni par les violences inusitées d'une température ordinairement excessive, ni par le déchaînement d'une maladie épouvantable, ni par les menaces, chaque jour plus terribles, des tribus sauvages qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe encore, frappe toujours autour de lui; quand je vois tout cela, je ne crains pas de me demander qui fut le plus méritant du pilote malouin ou du navigateur génois.
Capricieuse déesse que la fortune! L'univers sait l'histoire de Colomb; combien y a-t-il de gens, dans sa propre patrie, qui soupçonnent celle de Jacques Cartier? Qui oserait dire, cependant, que les explorations de celui-ci sont moins estimables que les découvertes de celui-là? Qui s'aviserait de prétendre que les Canadas et les États-Unis d'Amérique ne valent pas aujourd'hui pour le mouvement civilisateur, comme pour la richesse de toute nature, le Mexique, le Brésil, le Chili ou le Pérou?
Ah! si les Français possédaient la vingtième partie de l'esprit vantard, pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols et des Portugais, il ne serait pas besoin de venir, trois cents ans après la mort de Cartier, réclamer pour notre honneur, plus encore que pour le sien, une place au soleil de la renommée!
Il fut, sans doute, remarquable par l'habile direction de son expédition jusqu'à Hochelaga. Mais il le fut, à mon sens, bien autrement par sa conduite, durant les quatre mois qu'il passa au milieu de la peste, sur des navires mal approvisionnés, environnés de peuplades hostiles et sous un froid souvent de plus de 30 degrés!
La glace avait six pieds d'épaisseur, la neige quatre et davantage. Le Saint-Laurent était gelé. Le pont s'étendait de la pointe de Stadacone jusqu'à Hochelaga soixante lieues de longueur sur une de large en plusieurs endroits.
Le scorbut avait cessé de répandre la mort dans les équipages. Grâce aux infusions et aux cataplasmes d'épinette blanche, nos mariniers se rétablissaient rapidement. D'abord, ils avaient fait des difficultés pour user du remède. Mais l'exemple d'Étienne Noël, sa cure miraculeuse déterminèrent les plus récalcitrants. «Après avoir vu et connu, il y eut, dit Cartier, telle presse sur ladite médecine qu'on se voulait tuer à qui le premier en aurait. De sorte qu'un arbre aussi gros et aussi grand que chêne qui soit en France, a été employé en six jours, lequel a fait telle opération que, si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en eussent pas tant fait en un an que ledit arbre en a fait en six jours.»
Mais si la santé était revenue, l'inquiétude régnait toujours au havre de Sainte-Croix. De la part des sauvages on redoutait une attaque. Ils n'apportaient plus comme autrefois des provisions aux équipages. Quand par hasard ils le faisaient, c'était de mauvaise grâce et ils vendaient fort cher leurs denrées.
Donnacona, Taignoagny et d'autres étaient partis, sous couleur d'aller chasser. Mais il était à craindre que ce ne fût dans le but de réunir et de ramener des alliés pour assiéger le fort. Taignoagny ne voulait pas retourner en Europe. Fier des notions qu'il y avait apprises, parce qu'elles lui donnaient un certain empire sur les gens de sa race, il désirait secrètement perdre les Français, dont la supériorité portait ombrage à ses vues ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la route du grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe n'avait pas peu contribué à le pousser dans cette fausse voie; et, quoique Philippe eût disparu depuis leur entrevue au sommet de la chute, le sauvage y persévérait résolument. Donnacona, homme faible, versatile, se laissait guider par l'artificieux Taignoagny, qui ne cherchait cependant qu'à lui ravir le pouvoir.
Tout en allant «prendre des cerfs et daims,» vers la fin de février, ils firent alliance avec divers chefs des tribus voisines et, deux mois après, ils rentrèrent à Stadacone, suivis d'une foule de guerriers.
Heureusement Jacques Cartier était sur ses gardes. Il avait augmenté les défenses du fort et doublé les postes. En même temps, il pressait l'appareillage de ses navires, bien décidé à retourner eu France, avec la Grande-Hermine et l'Émerillon, aussitôt que tout serait prêt. La Petite-Hermine étant en mauvais état et le nombre des aventuriers ayant diminué, on avait résolu de la démolir et d'en abandonner les pièces inutiles dans le havre de Sainte-Croix.
Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivière, accompagné de plusieurs jeunes gens, «beaux et puissants.» On l'invita à venir à bord. Il refusa. Ce refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui annonçât que Donnacona était de retour et qu'il lui apporterait de la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre. C'était, de tous les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient le mieux. Guyot avait ordre d'aller à Stadacone pour observer ce qui s'y passait. Il exécuta avec adresse sa mission et marcha tout droit à la demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le malade et se coucha.
Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs? lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays. Mon frère est-il indisposé contre le capitaine Cartier, qui l'attend pour boire avec lui la liqueur rouge et faire chaudière?
—Non, dit Donnacona; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon coeur l'aime; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir aujourd'hui, il y ira demain.
—Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc envoie à son frère le chef rouge.
—Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain soleil, repartit Donnacona.
Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de Taignoagny. Cette hutte, comme les autres du village, était si pleine d'étrangers qu'on n'y pouvait remuer.
Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord. L'interprète fit la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, «si le Capitaine consentait à prendre avec lui un seigneur du pays, nommé Agonna, qui lui avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait tout ce que voudrait ledit capitaine.»
Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa haine contre Agonna. Il lui en voulait parce que ce chef était un des favoris de Donnacona, et qu'il devait, suivant toutes probabilités, lui succéder dans la direction des affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour se débarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il eût été ravi que Cartier lui rendît de façon ou d'autre ce service. On verra bientôt que les détestables machinations de l'interprète tournèrent contre leur auteur.
Guyot essaya de pénétrer dans d'autres maisons. Taignoagny s'y opposa. Évidemment il se tramait quelque perfidie.
Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et gestes de Fernand Cortez? On peut le supposer. Toujours est-il que le capitaine français adopta, pour se mettre en garde contre les indigènes de la Nouvelle-France, le moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre les naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de Donnacona, Taignoagny et des principaux Canadiens. Le projet n'était pas d'exécution facile. A la force on ne pouvait songer. Il fallut ruser. Les sauvages étaient très-soupçonneux. Peut-être flairaient-ils le piège. On leur réitéra pendant plusieurs jours les invitations à faire chaudière, c'est-à-dire à banqueter. On les combla de cadeaux. Le fond de la Petite-Hermine leur fut même donné pour qu'ils en utilisassent les clous. Rien n'y faisait. Ils s'obstinaient à fuir le fort. Enfin l'habileté de Cartier l'emporta.
Taignoagny lui avait renouvelé de vive voix sa proposition, d'embarquer avec lui l'individu qui l'avait offensé, le capitaine répondit adroitement que le roi avait défendu d'à amener en France hommes ni femmes du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre le langage.»
Rassuré par ces paroles, Taignoagny promit de venir le jour suivant avec Donnacona fêter la Sainte-Croix à bord des navires.
Cartier fit de grands préparatifs pour cette solennité, qui tombait le 3 mai. Ses gens et lui endossèrent leurs plus riches vêtements. On pavoisa les vaisseaux, radoubés, repeints, remâtés, tout prêts à mettre à la voile.
Quoiqu'il fît froid encore, que les bords du fleuve et de la rivière fussent chargés de glaces pourries et de bancs de neige fondante, le temps était beau. Au ciel, gris-pommelé, les petits nuages blancs couraient comme des flocons de laine chassés par la brise. Déjà les bourgeons rougissaient à l'extrémité des branches; les oiseaux revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait son sein aux fécondes exhalaisons du printemps.
Après la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-général, les équipages furent passés en revue. Puis Cartier pour prendre, avant son départ, définitivement possession du pays qu'il avait découvert, fit dresser, près du port, «une belle croix, haute d'environ trente pieds, sous le croisillon de laquelle on voyait un écusson en bosse, des armes de France, avec cette inscription en «lettres antiques»:
FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT.
Les Canadians s'étaient assemblés, en grand nombre pour y assister. Mais ils se tenaient craintivement sur le bord de la rivière. Cartier pria Donnacona d'entrer dans le fort pour y boire et manger avec lui. Taignoagny en dissuada l'agouhanna. Il était deux heures environ. Cartier sortit du parc, vint trouver Donnacona et le pressa d'accepter son offre. Le chef sauvage hésitait. La scène menaçait de traîner en longueur. Jacques Cartier comprit que, s'il laissait échapper cette occasion de mettre la main sur Donnacona, elle ne se représenterait plus. Il prit un parti décisif. Ses gens étaient bien armés, la revue ayant été le prétexte de cet armement. Il ût un signe convenu. Aussitôt les mariniers entourèrent Donnacona, Taignoagny, Domagaia, deux autres «seigneurs» et les arrêtèrent.
La foule s'enfuit épouvantée en poussant des hurlements affreux «les ungs le travers la rivière, les aultres parmy le boys, serchant chacun son avantage.»
Les prisonniers furent enfermés à bord et on accéléra l'appareillage.
Pendant toute la nuit, les sauvages rôdèrent autour du fort, en emplissant l'air de cris affreux.
Le lendemain, appréhendant que l'irritation ne les poussât à quelque résolution désespérée, Cartier ordonna à Donnacona de les rassurer sur son sort. On avait imposé un discours à l'agouhanna. En conséquence, il annonça à ses gens qu'il restait de plein gré sur les vaisseaux où il faisait bonne chère, qu'il partait pour parler au roi de France, lui conter ce qu'il avait vu au Saguenay et qu'il reviendrait à Stadacone dans dix ou douze lunes.
Cette harangue changea les dispositions des Canadians. Avec la mobilité si particulière à leur race, ils passèrent subitement de la douleur à la joie la plus bruyante.
Un de leurs canouys d'écorce se détacha de la rive, monté par les principaux de la nation, et apporta à Donnacona vingt-quatre colliers d'ésurgny. Jacques Cartier lui donna quelques colifichets que celui-ci envoya à ses femmes et à ses enfants.
Le jour suivant il se fit encore un grand concours de peuple sur le rivage de Sainte-Croix. Jacques Cartier n'était pas sans anxiété. Mais bientôt il vit apparaître quatre des femmes de l'agouhanna dans leur costume d'apparat. Elles montèrent dans un canot qui fut chargé de provisions et dirigé vers la Grande-Hermine.
Le capitaine les reçut de son mieux à bord. Donnacona leur répéta qu'il s'éloignait volontairement et serait de retour dans douze lunes au plus. On embarqua les vivres qu'elles avaient amenés. Les sauvagesses échangèrent avec Cartier quelques menus présents et prirent congé de leur seigneur et maître.
Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au bruit du canon, de la rivière Sainte-Croix et ils s'élancèrent vers leur patrie où,—après avoir opéré diverses reconnaissances nouvelles dans le golfe Saint-Laurent et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap Breton,—ils arrivèrent, le 6 juillet de cette mémorable année 1836.
En abordant à Saint-Malo, Jacques Cartier et Étienne Noël aperçurent dame Catherine et la vieille Manon, s'appuyant l'une au bras de l'autre, et entourées d'une multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur la grève pour saluer les hardis navigateurs.
—Où est Constance? demandèrent les yeux des deux hommes, avant que leurs lèvres eussent prononcé une parole.
Baissant la tête, dame Catherine se prit à pleurer.
CHAPITRE XVIII.
LES PORTES-CARTIER.
Hors du département d'Ille-et-Vilaine, qui connaît Limoilou? Qui jamais a entendu prononcer ce nom d'une saveur exotique si pénétrante? Personne cependant qui n'ait admiré les bords pittoresques de la Rance, entre Saint-Malo et Dinan, ou ouï décrire leurs beautés comparables seulement aux plus romantiques paysages de la Suisse. Mais Limoilou? Qu'est-ce que cela? Nos touristes s'en soucient peu, je vous assure. Limoilou a droit toutefois à de grandes considérations. Aux simples amateurs de jolis sites, je ne crains pas de le recommander. A quelques kilomètres à l'est de Saint-Malo, limité par une lande de roches, de bruyères et d'ajoncs, il est tapi dans une de ces adorables plaines bretonnes qu'aimait tant Souvestre: où l'on trouve les campagnes à luxuriante végétation, les vallées mousseuses, festonnées de chèvrefeuilles, de ronces et de houblon sauvage; mille nids de verdure d'où sort la fumée d'une chaumière, et toutes ces oasis de fleurs et d'ombrages au milieu desquelles poind l'aiguille brodée d'un clocher de granit ou la tête penchée d'un calvaire.
Pour le voyageur donc Limoilou, tout planté d'arbres fruitiers, tout tapissé par les mains prodigues de la nature, orné de gracieuses villas, est un lieu charmant où il fait bon se reposer. Mais aux yeux des amis des nobles choses du temps passé, ce village a un bien autre mérite:—Seigneur de Limoilou fut le titre que François Ier conféra à Jacques Cartier, en récompense de ses éminents services. C'est là que, revenu dans sa patrie, le capitaine-général passait la saison d'été, dans une métairie qu'il y possédait et qu'on nomme encore les Portes-Cartier.
Elle s'élève, entourée de guérets fertiles, sur le chemin de Roteneuf, non loin de la chapelle Saint-Vincent. Un mur de pierre lui fait clôture. Sur ce mur, près d'une grande porte cochère, cintrée, un écusson, fruste aujourd'hui, montrait jadis les armes de Cartier. La maison n'offre quoi que ce soit de remarquable. C'est un bâtiment du seizième siècle, avec tourelle, en demi-relief, à comble aigu, flanquée au milieu du corps de logis principal et servant de cage d'escalier pour l'étage supérieur et les greniers. D'autres constructions, granges et «ménageries» dans la cour sont affectées à l'exploitation de la ferme. Au centre de cette cour un puits profond peut cependant attirer l'attention par la structure singulière de sa margelle carrée. Une perche mobile, jouant à l'extrémité d'un pieu solidement enfoncé dans le sol, sert à tirer l'eau. Des amas de fumier, sur lesquels s'ébattent quelques volailles; des mares croupissantes, infectes, des vaux, comme on les appelle en Bretagne; des menions de paille ou d'ajoncs occupent l'espace autour du puits. J'ai regret à le dire: mais la ruine, le dénûment envahissent cette métairie, naguère théâtre de l'abondance et de la propreté. On respire la misère, là où régnait la richesse. Et l'on se sent mal à l'aise en songeant que dans cette habitation, si délabrée maintenant, si digne d'être restaurée et conservée comme monument public, l'un des hommes les plus distingués que la France ait produits passa une partie de son existence.
Il fallait la voir, vers le milieu du seizième siècle, cette demeure d'aspect repoussant aujourd'hui. Alors elle était enceinte par de délicieuses closeries de genêts et de pommiers aux bouquets éblouissants; alors ses murailles étaient blanches comme la neige; une belle calotte de tuiles rouges coiffait ses toits que rongent actuellement les moisissures; alors de jolis vitraux de couleur, encadrés dans des losanges de plomb, décoraient ses fenêtres que le temps a démantelées et privées de leurs carreaux, la plupart remplacés par quelques fonds de vieux chapeaux ou quelques bouchons de paille; alors aussi la cour, bien tenue et soigneusement couverte de sable fin, semblait, aux rayons du soleil, semée de grains d'or.
D'un côté de la porte du rez-de-chaussée, un vigoureux cep, étendant ses rameaux noueux, chargés à l'automne de grappes purpurines; de l'autre, c'était un rosier magnifique, dont les fleurs embaumées se mariaient agréablement aux pampres de la vigne.
Derrière la maison s'étendait un parterre, cultivé par la bonne dame Catherine. Après le parterre, c'était un verger, où chaque année l'on récoltait des fruits superbes; et au-delà, à perte de vue, les champs de sarrasin, à la tige de corail, au calice de nacre, au suc aimé des abeilles. L'habitation, le jardin et les entours plaisaient à l'oeil. Tout était coquet; séduisant, une miniature de l'Eden. Le bonheur et la joie devaient être les hôtes ordinaires de ce foyer rustique. Pendant longtemps, en effet, une douce félicité y avait élu domicile. C'était grande fête pour Catherine de s'installer à leur campagne avec son mari. Mais en 1539, et depuis trois années, la pauvre dame n'y apportait pas plus de gaieté qu'à sa maison de Saint-Malo. Une mélancolie noire s'était établie en son âme; et ni la sollicitude délicate de Jacques, ni les espiègleries d'une petite sauvagesse qu'ils élevaient, ne réussissaient à dérider le front soucieux de Catherine.
Par une splendide soirée de juillet, les deux époux causaient tristement sous une tonnelle de clématites et de jasmin, dans leur verger.
—Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis triomphent. Le roi ne pense plus à moi. Cette guerre terrible que nous soutenons contre l'Espagne lui a fait négliger ses promesses. Il m'avait honoré d'un excellent accueil, quand je lui présentai Donnacona, Taignoagny, Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui avaient plu. Il était disposé à m'accorder, malgré les clabauderies des jaloux, une nouvelle Commission. J'aurais exploré le Saguenay, ces terres inconnues qu'avait visitées Donnacona et qui produisent les minéraux précieux! J'aurais ainsi ajouté à la gloire et à la richesse de la France. Mais tout a tourné contre moi......
—Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne faut pas vous plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est bien fait.
—Sans doute, ma chère femme, sans doute. Aussi n'accusé-je point la Providence. Mais saurais-je ne pas déplorer que les malheurs de ma patrie l'empêchent de profiter de ces belles découvertes que l'on pourrait, poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si je suis favorisé par le sort. En revenant à Saint-Malo, j'apprends que le pays est envahi par l'étranger. Les Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des incursions en Picardie. Le mois d'ensuite c'est le Dauphin qui meurt. Puis la guerre redouble de violence. Impossible de parler au roi d'expéditions par-delà les mers. Enfin notre protecteur l'amiral Chabot est accusé de crime de lèse-majesté!...
—Ah! soupira Catherine. Vous oubliez la plus cruelle de nos afflictions!
—Non, hélas! je ne l'oublie pas, je ne puis l'oublier, répondit Jacques Cartier, prenant la main de sa femme et la pressant dans les siennes. Encore si nous savions ce qu'elle est devenue! Pauvre Constance! Elle était vive, mais bonne au fond, généreuse! Elle aurait fait une épouse excellente. Notre Étienne et elle...
—Oh! ne me parlez plus de ces rêves, mon ami. Je souffre trop à leur songer. Dieu nous a punis du fol amour que nous avions pour cette enfant. J'étais aveugle...
—Allons, ne pleure pas, dit Cartier ému. De vrai, tu as été aveugle de ne pas soupçonner ses intrigues avec le misérable Maisonneuve. Et si, à son lit de mort, Lucas ne m'eût fait des révélations, toujours nous aurions ignoré que Constance s'était éprise de ce capitaine de brigands dont le lieutenant et la bande ont, heureusement, expié leurs crimes sur l'échafaud. Mais là n'est plus la question. Lui mort ou demeuré en la Nouvelle-France, notre fille eût bien vite perdu son souvenir. Cette amourette ne pouvait avoir de conséquences sérieuses. A l'âge de Constance, elle n'avait rien que de très-naturel. Maisonneuve était beau, grand seigneur chacun à Saint-Malo raffolait de lui. Est-il surprenant qu'une fillette romanesque se soit laissé prendre le coeur parce galant! Mais, je le répète, cela n'aurait pas eu du suites. Si j'eusse été averti plus tôt, quelques remontrances à la chère enfant l'eussent incontinent ramenée dans le droit chemin. Elle était si docile à mes avis; Ah! plus le temps passe, plus s'avive ma douleur de l'avoir perdue! J'ignore ce qui lui est arrivé... Pourtant, je me dis quelquefois que nous la retrouverons...
—Peux-tu nourrir de telles pensées?
—Ah! mon ami, c'est qu'il m'est si dur de ne savoir ce qu'elle est devenue, si son corps repose en terre sainte!
—Pourquoi ne pas supposer qu'elle vit encore?
—Vivre encore! Il y aura quatre ans à l'Assomption prochaine qu'elle a disparu! Et nous n'aurions pas eu de ses nouvelles... Non, non... Le désespoir, je ne le crains que trop, l'a égarée... La malheureuse aura attenté à ses jours!
—Oh! fit Cartier avec un geste de dénégation.
—Vous ne la connaissiez pas, mon ami, reprit vivement Catherine. Occupé de vos vastes entreprises, vous ne cherchiez pas à lire dans ses sentiments. Constance était très-exaltée. L'enlèvement de cet homme lui a porté un coup funeste. Quand elle découvrit qu'il était parti avec les autres prisonniers, elle eut une crise terrible. C'est alors que j'appris tout. Manon, interrogée, acheva, en pleurant, de me mettre dans la confidence de cette horrible passion. Je l'avais peut-être soupçonnée, mais je suis si faible! Et puis j'idolâtrais cette enfant... Ah! c'est un châtiment du ciel! il est équitable...
Dame Catherine éclata en sanglots.
—Mon Dieu, cesse de t'affliger! dit Cartier, très-agité; aie du courage! Il te reste cette petite fille que j'ai ramenée et dont tu es la marraine...
—Hélas! elle est maladive, elle périra de langueur, comme sont morts les autres sauvages, après que vous les eûtes fait baptiser le 25 mars de l'an dernier...
—Malgré tout, reprit Cartier d'un ton ferme, moi j'ai la conviction que Constance respire!
—Le Seigneur vous entende!
—Oui, continua-t-il; et que nous la reverrons un jour.
En ce moment, un jeune homme, portant le costume de kloarek, parut à l'extrémité du jardin.
—Pauvre Étienne! murmura maître Jacques; inconsolable de la perte de sa cousine, il a renoncé à la profession de marin pour entrer dans les ordres.
Le jeune homme arrivait haletant, le visage rouge, baigné de sueur.
—Ah! mon oncle, mon oncle, s'écria-t-il, quel bonheur que je n'aie pas encore prononcé mes voeux!
—Qu'y a-t-il? Respire un peu. Ta es tout essoufflé.
—Je crois bien. On le serait à moins. Je suis venu de Saint-Malo ici toujours courant.
—Allons, assieds-toi...
—Oh! les bonnes nouvelles! Mon cher oncle, ma chère tante, les bonnes nouvelles!
—Eh bien, parle.
—Vous ne me croirez pas. Moi-même je n'y puis croire... Constance...
—Constance! répéta dame Catherine en pâlissant.
—Constance n'est pas morte!
—Pas morte? Es-tu bien sûr de ce que tu avances, Étienne? répliqua Cartier d'une voix altérée et en soutenant sa femme près de tomber en défaillance.
—Je vous dis, mon oncle, que Constance n'est pas morte. C'est le bruit de toute la ville. Vous allez l'entendre... car je suis venu vous chercher...
—Enfin, explique-toi.
—Oui, explique-toi vite, Étienne; tes lenteurs me font mourir, balbutia dame Catherine d'un ton faible.
—Vous savez, répondit-il, que la sorcière de la Grande-Conchée a été arrêtée. Sous accusation de magie noire, on l'a mise, cette après-midi, à la torture. Alors, elle a révélé bien des crimes...
—Mais Constance?
—J'y suis, mon oncle, j'y suis. La sorcière connaissait ma cousine. Il parait... mais je n'oserai jamais vous dire ça.
—Ne crains rien.
Le kloarek baissa les yeux et poursuivit en hésitant:
—Maharite prétend que ma cousine aimait le capitaine des Tondeurs; que c'est lui que nous avions à bord de la Petite-Hermine, et que...
—Achève, Étienne, achève!
—Constance se serait embarquée, sous un déguisement de page, le jour de l'Assomption, pour le joindre, sur un vaisseau allant faire la pêche à Terre-neuve!
—Jésus Sauveur! serait-ce possible? proféra Catherine.
—Mais le nom de ce navire? demanda Cartier.
—Je l'ignore, mon oncle. Il sera facile de le trouver, en consultant les registres du port pour l'année 1536.
—C'est juste. Pourtant ce vaisseau doit être de retour. Comment n'aurait-on pas découvert le sexe...
—Ah! s'écria dame Catherine; mon ami, remercions Dieu, d'abord...
—Ce n'est pas tout, ma tante, ce n'est pas tout! interrompit Étienne Noël. Un bonheur n'arrive jamais seul.
—Quoi encore?
—Eh bien! le brig Saint-Aaron, rentré, hier soir, du golfe Saint-Laurent...
—Il aurait des nouvelles de Constance!
—Non, hélas! mais de votre vieux serviteur.
—Que dis-tu là?
—Je dis, mon oncle, que le pilote du Saint-Aaron rapporte avoir vu à l'île Brion un sauvage qui l'a averti que Jean Morbihan était dans la baie de Gaspé, où il attendait qu'un autre navire de pêche, l'Aleth, mit à la voile pour repasser en France.
—Voilà qui est extraordinaire! souverainement extraordinaire! j'en suis confondu, murmurait Jacques Cartier, étourdi par ces informations.
Puis il s'écria, en saisissant la main du jeune homme:
—Mais es-tu bien certain de ce que tu dis?
—Je l'ai ouï de mes oreilles, mon oncle. La sorcière vous demande. Elle désire vous répéter à vous-même les aveux qu'elle a faits à l'inquisiteur. Quant au pilote du Saint-Aaron, il sera, m'a-t-il dit, jusqu'au couvre-feu à l'auberge A Monsieur Saint Anthoine...
—Oh! mon ami, allez tout de suite à la ville! fit Catherine.
—Je ne perds pas une minute. Étienne, tu m'attendras ici et tiendras compagnie à ta tante. Dis à Charles de seller mon cheval sur-le-champ. Constance et Jean retrouvés! Oh! c'est à devenir fou de bonheur!
Et il se jeta au cou de sa femme, qu'il embrassa avec transports.
—A genoux, Jacques! dit celle-ci; à genoux! Quoique j'appréhende de me livrer encore à la joie qui déborde mon âme, rendons grâces au Seigneur tout-puissant de la protection visible qu'il étend sur nous!
Cartier se prosterna auprès de Catherine et ils élevèrent leur coeur à Dieu.
Quoiqu'il fût tard déjà, Cartier courut à la salle Saint-Jean. C'était alors le Lloyd de Saint-Malo. Il consulta le livre où était enregistré le mouvement du port en 1836. Une seule nef avait quitté la rade pour Terreneuve, le 18 août de cette année-là. Elle s'appelait le Saint-Vincent. Cartier chercha l'époque de la rentrée de ce navire. Mais une note à la marge du livre, comme un nuage sur un rayon de soleil, assombrit la joie qui luisait en son coeur. Dans cette note il était dit que le Saint-Vincent, après avoir touché dans diverses baies de Terreneuve, s'était échoué en vue du détroit de Belle-Isle. Les sauvages de la côte avaient pillé l'épave et sans doute massacré l'équipage. Témoin de l'événement, mais n'y pouvant porter remède, à cause d'une violente tempête, le Lion, bateau pêcheur de Honfleur, l'avait consigné sur son journal de bord.
Pour douloureusement désappointé qu'il fût, Cartier ne perdit pas tout espoir. Il se dit qu'il irait à Honfleur, interroger le patron du Lion, et il se transporta à l'hôtellerie A Monsieur Saint Anthoine.
Le pilote du Saint-Aaron y faisait une partie de dés, en buvant un pichet de cidre. Il confirma la nouvelle donnée par Étienne, ajouta que l'Aleth ne tarderait pas, suivant toutes probabilités, à jeter l'ancre dans le port de Saint-Malo; mais il ne savait quoi que ce fût sur le compte de Jean Morbihan. Il n'aurait même pu affirmer que c'était de lui qu'avait parlé le sauvage. Seulement il avait cru le reconnaître, parce que ce sauvage le nommait Terriben, sobriquet que les mariniers de Saint-Malo avaient donné au vieux timonier, d'après son juron de prédilection.
Cartier rentra soucieux à la maison de campagne. Il cacha à sa femme une partie de la vérité, et il lui dit que Constance s'était en effet embarquée sur le Saint-Vincent et qu'elle avait dû prendre terre dans une île habitée du golfe Saint-Laurent: il termina par ces mots:
—Je vais retourner à Paris, faire de nouvelles instances auprès du roi. Dès qu'il m'aura octroyé une autorisation, je me rendrai dans le golfe, où je chercherai la trace de la pauvre enfant. Si on me refuse cette autorisation, je partirai sur le premier navire venu.
—Puissiez-vous retrouver notre Constance! s'écria Catherine en répandant un torrent de larmes.
—Me permettrez-vous, mon oncle, de reprendre l'accoutrement de marinier? s'enquit Étienne Noël, avec vivacité.
—Volontiers, beau neveu; mais que diront tes supérieurs ecclésiastiques?
—Oh! ils savent bien que le désespoir seul...
—Soit, interrompit Cartier. Obtiens leur consentement et tu peux être assuré que le mien ne te fera pas défaut. Presse-toi... après-demain tu m'accompagneras à Rouen, où j'ai quelques affaires.
—Merci, ô mon excellent oncle! répondit le jeune homme enchanté, car il avait deviné la nature de ces affaires, dont le capitaine ne voulait pas causer devant sa femme.
Cartier effectua heureusement ce voyage. Mais ce fut sans résultat. Il ne recueillit aucun renseignement sur le sort de Constance. De Rouen, notre capitaine alla à Compiègne, où le roi se reposait de la guerre, en faisant exécuter de belles et utiles ordonnances, promulguées en 1538, «touchant l'abréviation, des procès, pour le soulagement de ses sujets foulés par la chicane des procureurs et ministres de justice.»
A cette époque, s'instruisait le procès de Philippe de Chabot.
Jacques Cartier eut néanmoins un facile accès auprès de François Ier, et il obtint du monarque la promesse que bientôt une nouvelle Commission lui serait délivrée.
Le capitaine revint très-satisfait à Limoilou. Une joie nouvelle l'y attendait. Comme il mettait le pied sur le seuil de sa maison, après une longue absence, un homme se jeta à son cou, en criant:
—Terr i ben! faut que je vous embrasse, maître Jacques; min Gieu, oui!
Et le brave timonier, joignant l'action aux paroles, fit retentir deux gros baisers sur les joues de Cartier, qui lui rendit avec effusion ses bruyantes caresses.
CHAPITRE XIX.
CONCLUSION.
—Tu dis donc qu'il avait, sous le sein gauche, une peinture noire et rouge représentant quatre poissons regardant les quatre points cardinaux, avec un coeur...
—Min Gieu, oui, maître Jacques! Je l'ai si bien vue cette marque que j'en ai perdu la tramontane. Sans cela...
—Mais alors cet homme serait...
—Ce serait et c'est le frère de Constance!
—Pourtant...
—Terr i bon!... Excusez, maître Jacques. Je jure devant vous...
—Va toujours.
—Eh bien, c'est mon avis. Là! sur ma conscience, ce prétendu Philippe, c'était d'abord Georges de Maisonneuve, le capitaine des Tondeux; c'était aussi cet Olivier Dubreuil que nous avons tant et tant cherché, depuis 1520, ensuite...
—Le fils de l'homme qui fut assassiné par les sauvages de Terreneuve... Je n'y puis croire...
—Puisque je vous affirme qu'il a encore le même signe que Constance au bas de l'oreille... min Gieu, oui!
—La soeur aurait été énamourée de son frère!... juste ciel!... Quel horrible mystère!
—Elle n'a point péché, croyez-le, maître, reprit gravement Jean Morbihan. Le Seigneur n'aurait pas permis un crime aussi odieux!
—J'aime à le penser. Mais répète-moi ce que tu m'as dit.
—Min Gieu! c'est bien simple. J'avais découvert ce qui se passait entre la pauvre Constance et ce... Que le bon Gieu lui pardonne, maître Jacques!... C'est pourquoi je vous priai de l'embarquer avec nous. Je comptais qu'une fois là-bas, l'enfant l'oublierait... Il n'en a pas été ainsi... Ah! j'ai été un imbécile... J'aurais dû vous déclarer tout... Le malheur ne nous serait pas arrivé...
—Tu as fait pour le mieux; je ne puis t'en vouloir.
—Enfin, quand nous fûmes au havre de Sainte-Croix, j'appris que ce Philippe conspirait... Le polisson de Lucas...
—Il est mort; pardonne-lui aussi!
—Min Gieu... oui! je lui pardonne. Mais...
—Laissons ce sujet. Prévenu que Philippe conspirait contre nous avec les sauvages, tu l'as suivi et tu as découvert la conjuration.
—Oui, maître Jacques. Les sauvages ont pris la fuite, en m'apercevant. Philippe s'est jeté sur moi. Nous nous sommes battus sur le bord de la chute. Sa jaquette a été déchirée, et dessous j'ai vu cette marque que Constance...
—Es-tu bien sûr que cette marque soit semblable à l'autre?
—Quatre poissons et un coeur. Pouvais-je m'y méprendre, moi qui ai été la première nourrice de la petite? Puis, ce signe à l'oreille gauche! Avec cela, quoiqu'il soit roussâtre et elle noire, il y a, voyez-vous, entre eux un air de famille qui m'avait toujours frappé. Ah! si la surprise ne m'eût paralysé, je serais venu à bout de lui et j'aurais vu...
—Heureusement que tu n'es pas tombé dans l'abîme!
—Min Gieu! j'en dois reconnaissance éternelle à mon vénéré patron, car en dévalant, je suis arrivé tout au bord de la fosse. J'étais toutefois moulu, sans force. Un buisson m'a retenu. Là j'aurais péri comme un chien, ayant une cuisse cassée et un bras démis. Mais des sauvages, qui chassaient aux environs, m'ont aperçu le lendemain matin...
—Quel malheur que c'étaient des ennemis de nos Canadians!
—Ils m'ont emmené à la rivière de Saguenay, pansé, guéri, et gardé comme prisonnier. J'avais grand'peur d'être brûlé; car c'est leur coutume à ces gens de faire rôtir les captifs. Mais, enfin, une de leurs femmes ayant eu pitié de moi, ils m'ont donné à elle. Une chance que je n'étais pas marié, maître, car je n'aurais pu accepter d'avoir deux épouses... Drôle, tout de même, qu'elle ait voulu de moi, celle-là! je ne suis ni beau, ni jeune! min Gieu, non! De fait, elle n'était pas, non plus, de première beauté ou jeunesse. Ce n'était cependant point une méchante créature. Si elle n'avait trépassé l'année dernière, je ne l'aurais peut-être jamais quittée. Terri-ben! elle m'avait sauvé la vie! et le vieux Morbihan n'est pas un ingrat. D'ailleurs, j'espérais que, tôt ou tard, vous reviendriez...
—Oh! c'était et c'est encore mon projet de visiter le pays de Saguenay, quoique tu penses qu'il n'y ait point de mines d'or.
—Ma Nou-ma-la décédée (j'appelais ainsi, ma défunte), je songeai à démarrer, reprit Jean Morbihan. Une certaine nuit, je chargeai de provisions mon casnouy d'écorce de bouleau et filai vers la baie de Gaspé, ou je comptais bien trouver quelque navire pécheur pour retourner tôt ou tard en Bretagne. Et, le bon Dieu aidant, me voici sain et sauf, maître Jacques! Mais quand je songe que moi, Jean Morbihan, qui avais jure de vivre célibataire, je me suis marié à la septantième année de mon âge, et avec une sauvagesse..... Terri ben! faut plus douter de rien!
—Revenons à nos jeunes gens, reprit rêveusement Cartier. Il parait, d'après toutes ces présomptions, que ce Philippe on Georges n'est autre qu'Olivier Dubreuil, fils du Français que nous n'avons pu arracher à la fureur des sauvages de Terreneuve. Plus j'y réfléchis, en effet, plus je trouve que tu dois avoir raison. Quand, pour me conformer à la promesse faite à son père mourant, je fis des recherches à Dieppe, on me dit que ses grands-parents étaient décédés et que le jeune Olivier avait été emmené en Écosse par un ami de la famille.
Seulement, personne ne put me dire le nom de cet ami. Mais je me souviens que ce Georges de Maisonneuve, que nous avons vu faire tant d'éclat à Saint-Malo, prétendait être Écossais d'origine. Il semblait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, n'est-ce pas?
—Min Gieu, oui, maître.
—C'est cela. Son père quitta Dieppe vers 1510, et Olivier n'était âgé que de quelques mois...... Mais, qu'est-il devenu? On ne l'a point revu depuis le jour où il faillit t'assassiner, mon vieux Jean...
—Oh! je l'absous de tout mon coeur!
—Et sa soeur! Où est-elle à cette heure? Étrange destinée qui les a ramenés tous deux sur cette terre lointaine de leurs aïeux maternels! Que profondes et inexplicables sont les voies de la Providence divine! Pourvu, ô mon Dieu..... Mais non, vous ne souffririez pas!...
—Ainsi, maître Jacques, vous n'avez plus entendu parler de lui? interrompit Jean Morbihan.
—Non. Aurait-il roulé avec toi dans le gouffre?
—Ça n'est pas probable. Mais pourtant..... j'étais si étourdi par ce que je venais de voir..... Je ne me rappelle rien!
—Prenons une détermination. Tu as sagement agi en ne révélant pas tes soupçons à ma femme. Il faut lui cacher avec soin ce que nous conjecturons de l'étroite parenté entre Constance et...
—Soyez tranquille, maître; j'ai appris à connaître les dames, pendant mes trois années de mariage, min Gieu, oui!
—Je n'ai pas besoin de te recommander le silence
vis à vis des étrangers. On m'a promis une Commission nouvelle; par ma Catherine! je vais en presser la délivrance. Nous remettrons à la mer aussitôt le printemps venu, et il faudra bien que nous retrouvions cette enfant, car une voix intérieure m'assure qu'elle n'a pas péri dans le naufrage du Saint-Vincent.
—Min Gieu, oui, nous la retrouverons! appuya Morbihan d'un air et d'un accent convaincus.
Cette conversation avait eu lieu peu de temps après que Jacques Cartier était revenu de Compiègne. Fort de la parole du roi, il se flattait de pouvoir reprendre l'oeuvre de ses explorations au commencement de l'année suivante. Mais de lourdes déceptions le retardèrent. Toujours en lutte avec Charles-Quint, François Ier ne pouvait guère sacrifier ses hommes et son trésor à une entreprise hasardeuse.
«La voix de Cartier fut, dit M. Garneau, perdue dans le fracas des armes et l'Amérique oubliée.
«Il fallut attendre un moment plus favorable... Ce ne fut que vers 1540 que François Ier put s'occuper sérieusement des découvertes du pilote malouin. Tout en France a des ennemis acharnés, même les choses les plus utiles. Le succès de la dernière expédition avait réveillé le parti opposé aux colonies qui fit sonner bien haut la rigueur du climat des contrées visitées par Cartier, son insalubrité qui avait fait périr d'une maladie cruelle une partie des Français. Enfin, l'absence des mines d'or et d'argent. Ces observations laissèrent d'abord une impression défavorable sur quelques esprits. Mais les amis de la colonisation finirent par détruire l'effet de ces propos, en faisant valoir surtout les avantages que l'on pourrait retirer du commerce des pelleteries avec les indigènes. D'ailleurs, disait-on, l'intérêt de la France ne permet point que les autres nations partagent seules la vaste dépouille du Nouveau-Monde.
«Le parti du progrès l'emporta. Dans ce parti se distinguait par-dessus tous les autres François de la Roque, seigneur de Roberval, que François appelait le petit Roi de Vimeu.»
Cartier avait pouvoir de démolir l'Émerillon, «jà viel et caduc, pour appliquer à l'adoub des navires qui en auraient besoing.» Il était autorisé de plus à prendre dans les prisons de France et Bretagne les «accusez ou prévenus d'aucuns crimes quels qu'ils estaient, fors des crimes d'hérésie et de lèse-majesté divine et humaine... et de faulx monnayeurs... jusqu'au nombre de cinquante personnes.»
Enfin, il lui était expressément recommandé de convertir les sauvages à la foi catholique, pour «faire chose agréable à Dieu, notre créateur et rédempteur.»
Cette Commission avait un caractère très-absolu. Elle n'en rendit que plus vive la jalousie des ennemis de maître Jacques; ils redoublèrent d'activité et de malices contre lui, cherchant à débaucher les équipages qu'il engageait et à les détourner de leur noble but. Ce fut à ce point que Cartier sollicita et obtint, le 12 décembre, un Mandement du roi contre ceux qui pernicieusement divertissaient ses mariniers.
Roberval reçut sa Commission le 13 janvier suivant; il vint au printemps à Saint-Malo pour surveiller les préparatifs de l'embarquement. Mais diverses causes le rappelèrent en Picardie. Après avoir mis à une cuisante épreuve la patience de Cartier, il finit par lui annoncer que, ne pouvant quitter la France à cette époque, il le rejoindrait plus tard à Terreneuve.
Outre le désir qui le peignait, Jacques Cartier avait instruction expresse du roi d'accélérer le départ. Aussi, ayant arboré son pavillon sur la Grande-Hermine il quitta le port de Saint-Malo le 23 mai 1541, avec une flottille de cinq navires, «bien pourvus de victuailles pour deux ans.»
La traversée jusqu'à Terreneuve fut longue. On manqua d'eau. Il fallut abreuver avec du cidre les bestiaux qu'on menait à la Nouvelle-France pour un propager l'espèce. Tout le monde souffrit beaucoup de la soif. Une fois arrivé à l'île, Cartier, Étienne Noël et Jean Morbihan firent les plus minutieuses perquisitions pour retrouver Constance. Ils pouvaient s'y livrer à loisir, en attendant le seigneur de Roberval.
Ils revinrent au mouillage général faire part à Cartier de ces renseignements. Si bons qu'ils fussent, si impatient que se montrât le pauvre Étienne de revoir son aimée Constance, on ne pouvait demeurer plus longtemps à Terreneuve. Roberval ne paraissant pas, le capitaine-général jugea à propos de poursuivre sa route.
—Sache attendre, dit-il à son neveu. Je t'engage ma parole de te ramener ou de te renvoyer bientôt ici et de ne pas quitter l'île avant d'avoir trouvé ma pauvre enfant; mais le devoir commande, obéissons.
Le 23 août, l'escadrille reconnut le port de Sainte-Croix. Les Canadians accoururent avec de grandes démonstrations de joie sur le rivage pour recevoir Cartier. Ils étaient alors gouvernés par cet Agona, dont Taignoagny avait voulu se défaire. Agona fut prodigue de présents et de caresses pour le capitaine. Mais quand les sauvages apprirent que Donnacona était mort, ils changèrent d'humeur, quoique, par manière de consolation, on eût essayé de les leurrer en disant que ses compagnons désiraient rester on France, où ils vivaient comme de grands seigneurs.
Le port de Sainte-Croix n'était pas assez vaste pour loger les cinq navires. Cartier les conduisit à l'embouchure d'une petite rivière, à trois ou quatre lieues plus haut, dans le Saint-Laurent. Il est probable que c'est la rivière qui coule en serpentant sous le cap Rouge. Cartier, après avoir affourché ses vaisseaux, fit construire un fort sur le promontoire. Ce fort fut appelé Charlesbourg-Royal. On y débarqua les futurs colons, des approvisionnements et l'on se mit tout de suite à défricher les environs.
Dès que sa position fut placée à l'abri d'une surprise, Jacques Cartier dépêcha en France deux navires avec Marc Jalobert, son beau-frère, et Étienne Noël, son neveu, afin d'informer le roi de son arrivée au Canada, et, fidèle à sa promesse, il permit à Étienne de relâcher à Terreneuve pour voir si Constance était revenue.
Ces navires levèrent l'ancre, le 2 septembre.
Ils parvinrent sans accident à leur destination. Mais, emporté par une tempête, Étienne ne put atterrir à l'île.
Le 7, Cartier appela au commandement de la colonie le vicomte de Beaupré, un des gentilshommes qui l'avaient accompagné, et il partit pour explorer les rapides au-dessus de Hochelaga, dans la croyance erronée que par-là il se rendrait plus rapidement au pays de Saguenay. Après plusieurs jours de voyage, et après avoir trouvé les sauvages empressés à le servir, il franchit le courant Sainte-Marie, mais fut incapable d'aller plus loin, empêché qu'il était par cette série d'écueils qu'on nomme aujourd'hui le Sault-Saint-Louis.
Cartier redescendit le courant et rentra au fort où il avait résolu d'hiverner.
On lui dit que les Canadians s'étaient assemblés en grand nombre à Stadacone et qu'ils paraissaient très-mal disposés pour les blancs. Ils ne venaient plus à ce cantonnement faire des échanges. Ils se montraient souvent par troupes armées et belliqueuses, sur les hauteurs couronnant le fort. Ils allaient même jusqu'à menacer les colons qu'ils rencontraient isolés.
Ces avis ne laissaient pas d'être inquiétants. Cartier se convainquit bientôt qu'ils étaient fondés.
Un matin, l'agouhanna d'Hochelay, qui n'avait pas cessé de témoigner de l'amitié aux Français, quoiqu'il les trahît déjà en secret, avertit le capitaine que les Canadians avaient fait prisonnier, chez leurs ennemis les Trudamans, un homme blanc et qu'ils se proposaient de le brûler. Qui pouvait être cet homme blanc? L'agouhanna n'en savait pas davantage. Cartier décida de le sauver; mais il n'y avait pas un instant à perdre. Le Visage-Pâle devait monter sur le bûcher ce jour-là. Peut-être son supplice avait-il déjà commence. Maître Jacques choisit sur-le-champ vingt mariniers des plus robustes. Il les arma d'arquebuses, de sabres, de poignards et courut à Stadacone.
Un spectacle hideux les attendait.
De loin ils virent briller une flamme à travers la forêt qui bordait le village.
—Ah! s'écria le capitaine avec douleur, nous arriverons trop tard! Lâchez vos arquebuses, faites du tapage pour chasser cette horde de démons que voici là-bas!
Les ordres de Cartier furent exécutés immédiatement, et, tout en précipitant leurs pas, les mariniers firent une décharge qui jeta l'épouvante parmi les Canadians.
Au nombre de plusieurs milliers, ces sauvages entouraient un bûcher sur lequel un homme tout sanglant était attaché à un poteau. Quoique criblé de blessures, environné de flammes, le malheureux dévisageait fièrement ses bourreaux. Il semblait défier leur férocité.
—Terr i bon! mais c'est Philippe! s'écria Jean Morbihan en l'apercevant.
Et, se jetant sur le bûcher,—des pieds, des mains, sans crainte de se brûler—il en écarta violemment les tisons embrasés.
Les sauvages avaient pris la fuite.
On détacha le supplicié. On le coucha sur un brancard fabriqué à la hâte. Il fit signe qu'il voulait parler à Jacques Cartier.
Celui-ci examinait attentivement une sorte d'écusson tatoué sous le sein gauche de Philippe et figurant comme «quatre poissons de sable, cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de gravier en coeur.»
—Pardonnez-moi, monsieur, le mal que j'ai voulu vous faire, car je vais mourir, lui dit cet homme.
—Non, vous ne mourrez pas, s'écria Cartier, ému jusqu'aux larmes. Vous avez été coupable,—mais Dieu aura pitié de vous. Vous guérirez...
—Mes blessures sont mortelles, je le sens. Je n'ai que peu de temps à vivre; recevez ma confession, monsieur:
D'un geste, maître Jacques ordonna à ses gens de se retirer. Le blessé reprit:
—Monsieur, je suis né à Dieppe, mais je n'ai connu ni mon père ni ma mère. Mon nom véritable est Olivier Dubreuil...
—Je le savais, dit Cartier.
—Comment! vous le saviez?
—Oui, j'ai assisté votre père à ses derniers moments.
—Que dites-vous, monsieur?... Mais non, ne me répondez pas... ne m'interrompez plus... car mes forces faiblissent... Élevé chez mon grand-père paternel, j'y demeurai jusqu'à l'âge de dix ans... Il mourut... Un ami de la maison m'emmena en Écosse... Mais lui aussi expira peu d'années après m'avoir recueilli... j'étais seul au monde... Je m'affiliai aune bande de soudards qui ravageait la Bretagne... Mon audace et mon habileté y furent remarquées... Notre capitaine ayant été tué dans une expédition, je fus unanimement élu à sa place... Alors, monsieur, je vins à Saint-Malo... j'achetai une maison, y perçai un souterrain qui communiquait avec le port et je pus en sécurité, pour moi et les miens, exercer mes forfaits... J'avais acquis un vieux manoir en Écosse... mon intention était de m'y retirer après avoir enlevé votre fille, monsieur...
—Constance!... votre soeur, malheureux! ne put s'empêcher de dire Cartier.
—Ma soeur! proféra le blessé dans un cri terrible.
Et sa tête, qui s'était soulevée, retomba lourdement sur le sol. Il était mort.
Son corps fut rapporté au cap Rouge, pour y être inhumé.
Jacques Cartier apprit depuis qu'Olivier Dubreuil, attaqué par les Trudamans, à l'instant où il venait d'attenter aux jours de Jean, avait été traîné par eux en captivité. Il sut plaire à ces sauvages, devint un de leurs agouhanna et les commanda jusqu'au jour où il tomba entre les mains des Canadians, qui lui firent cruellement expier ses crimes.
Au retour d'une expédition contre les Esquimaux, on avait conté à Constance que des blancs étaient venus la demander. Dès que la saison le permit, elle se transporta sur le rivage de la mer, sous prétexte de chasser et épia l'apparition d'un navire européen.
La Providence avait exaucé ses voeux eu lui faisant découvrir les vaisseaux de Roberval.
Je ne peindrai ni la joie de maître Jacques, ni l'allégresse de Jean Morbihan.
Avec tous les ménagements possibles, Cartier apprit à Constance la parenté qui l'unissait à celui qu'elle avait rêvé pour époux et la triste fin de cet infortuné.
Déjà, Constance était guérie de son fol amour. Les vicissitudes de la vie avaient mûri sa raison. Mais elle pleura sincèrement le sort du frère qu'elle avait perdu.
Jacques Cartier partit bientôt de Terreneuve et rentra à Saint-Malo, le mois suivant.
Le bonheur de dame Catherine, la félicité d'Étienne Noël ne sauraient se décrire. J'abandonne à l'imagination de mon lecteur cette tâche aussi douce que délicate.
Pendant une année Constance porta le deuil de son frère. Elle le quitta pour suivre le bon Étienne au pied des autels.
—Terr i ben! j'avais bien dit que tout ça finirait par une noce, da oui! marmottait gaiement Jean Morbihan en sortant de l'église.
Jacques Cartier avait été parfaitement accueilli par François Ier, mais il avait sacrifié à ses belles découvertes repos, fortune, santé. Il ne reprit plus la mer et mourut, dit M. Ch. Cunat, dans sa soixantième année.
N'est-il pas douloureux cependant de penser que, non-seulement on ignore le lieu où gît la dépouille de ce grand citoyen, mais que la date exacte de son décès soit une énigme indéchiffrée.
Et n'est-ce pas simple justice de réclamer, une fois encore, après trois siècles d'oubli, un monument public, une statue pour:
JACQUES CARTIER,
LE DÉCOUVREUR DU CANADA
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
DÉDICACE.
AU LECTEUR.
PROLOGUE.
CHAPITRE Ier. II. III. VI. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. —Saint-Malo, patrie de Jacques Cartier. —Le départ. —Le sauveur. —La sorcière. —Georges de Maisonneuve. —Le tête-à-tête. —«Au cochon à monsieur saint Anthoine». —Les Tondeurs. —Le Chariot. —L'enlèvement. —La prison. —Tentative d'évasion. —Le Saint-Laurent. —Terr i ben. —Hochelaga. —Fragments de mémoires. —Retour à Saint-Malo. —Les Portes-Cartier. —Conclusion.
FIN DE LA TABLE.