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Jacques Cartier

H. EMILE CHEVALIER (continued 2)

Reading edition

«Vivait heureuse, vivait bien heureuse Maharite, Maharite, la femme du pêcheur Jugon.

«Mais Maharite était coquette, elle était trop coquette; et mal lui en prit, grand mal lui en prit.

«Son mari n'était pas pieux, pas pieux du tout; et mal lui en prit aussi, très-grand mal lui en prit.

«Le jour de la fête, de la fête de monsieur saint Jean, le mari de Maharite était allé à la pêche, dans son bateau; dans son grand bateau.

«Maharite la frivole, Maharite rencontra hors du logis un chevalier, un chevalier tout de vert habillé.

«Maharite la folle, Maharite écouta les paroles, les trop douces paroles du galant cavalier.

«C'était le démon, le beau démon, sorti des enfers pour la séduire, la séduire et la tromper.

«—Où vas-tu, Maharite? Maharite, où vas-tu?» demanda le prince, le prince damné des Enfers.

«—Cavalier, gentil cavalier, je vais, dit-elle, au feu que l'on allume sur le rocher, pour monsieur, le très-vénéré monsieur saint Jean.

«—Non, tu n'iras pas, tu n'iras pas à ce feu; mais viens avec moi, nous en allumerons ensemble un plus brûlant, bien plus brûlant.

«Laissez-moi, aimable cavalier; aimable cavalier, laissez-moi; je veux aller à la fête, à la fête sacrée.

«—Cette fête, douce Maharite, Maharite très-douce, nous la ferons dans mon château, dans mon riche château.

«—Monseigneur, je ne saurais, je ne saurais consentir; que dirait-on au village si je vous suivais dans votre château, votre riche château?

«—Viens, il y aura pour toi des coiffes en dentelle, en fine dentelle; et une robe, une jolie robe violette.

«—Y aura-t-il tout cela? Messire, y aura-t-il tout cela?» dit, en s'arrêtant, Maharite, l'imprudente Maharite.

«—Il y aura aussi, ma belle, de l'or, de l'or pour payer les redevances que vous devez à votre seigneur, votre très-redouté seigneur.»

«Notre seigneur, notre redouté seigneur était cruel, très-cruel pour ses vassaux.

«Son intendant, son intendant, aussi dur que lui, avait menacé Jugon de l'enfermer dans la tour, dans la tour épaisse du manoir.

«Maharite, la crédule Maharite, suivit, en hésitant, le cavalier, le perfide cavalier.

«Il la mena dans son château, dans son merveilleux château, où il lui fit boire des liqueurs, des liqueurs enivrantes.

«Maharite, ah! plaignez Maharite! s'endormit, et quand elle s'éveilla, elle était couchée, couchée à côté de LUI!

«Et le château était en feu, en feu flambant, et formait ce bûcher, ce magnifique bûcher que Satan avait dit.

«Sans mal, sans mal aucun Lucifer sortit de la fournaise, et Maharite, la désolée Maharite aurait voulu faire comme lui.

«Mais le plancher s'écroula, s'écroula sous ses pieds, et tomba Maharite dans les flammes, dans les flammes dévorantes.

«Où Maharite, la malheureuse Maharite, se rompit les reins et se brûla le visage, se brûla le visage au vif.

«Et, le lendemain, on apprit que Jugon, Jugon le pécheur, avait péri dans la mer, la mer sans fond.

«Et ainsi furent punis par monsieur saint Jean, le sévère monsieur saint Jean, Maharite, la très-coupable Maharite, et son mari.

«Et voilà l'histoire, la triste histoire de Maharite, Maharite la magicienne du roc Quince.»

Comme la sorcière terminait son goerz, d'une voix douce, qui n'était pas sans charme musical, elle achevait aussi la toilette de Constance. Peu à peu, la jeune fille s'était remise de sa stupeur. Elle prêtait une oreille attentive, presque complaisante, au chant de Maharite.

—Allons, mignonne, dit celle-ci en reprenant son ton sarcastique, après avoir fini; allons, à ton tour d'être l'amante et la dupe du roi des ténèbres! Regarde-moi, petite, regarde-moi et n'aie frayeur, car mon visage et mon corps t'annoncent ce qui t'attend!

Bien plutôt tâché de t'y accoutumer. Allons! tu es parée pour les noces, parée des effets de celle qui t'a précédée dans les bonnes grâces de Satan, cours te jeter entre ses bras! Je ne suis pas jalouse, moi; tiens, le voici! ajouta-t-elle avec un rire infernal, en s'enfuyant sur les pieds et sur les mains.

De nouveau, Constance se sentait troublée. La vue de cette femme, à demi folle, dont on discernait encore la grande jeunesse, à travers un honteux fouillis de plaies et de repoussantes infirmités, le récit nuageux qu'elle venait de faire de ses infortunes, le prestige indicible qui environnait alors les personnes soupçonnées de sorcellerie, mais surtout les dernières et cyniques paroles de Maharite, avaient ramené l'agitation, l'effroi dans l'âme de Constance. Aussi ne put-elle réprimer un mouvement et un cri de terreur, lorsque, rentrant dans la première partie de la caverne, elle se trouva tout à coup devant Georges qui, avec son chapeau de feutre, ombragé d'un panache noir, son beau et sombre visage, tout son habillement en velours noir, sur lequel brillait une ceinture d'or, semblait l'incarnation même de cette divinité malfaisante à qui Dieu permettait, suivant les légendes du temps, de parcourir la terre pour y tenter les jeunes femmes et y corrompre les jeunes hommes.

—Déjà prête et toujours ravissante! fit-il avec un sourire vainqueur, mettant un genou eu terre et lui baisant galamment la main. Que ce costume de fiancée vous sied bien! continua-t-il, sans paraître remarquer l'émoi de la jeune fille. Enfin, ma plus aimée, je vais donc toucher au comble de mes voeux! Je pourrai te chérir, t'adorer le jour et la nuit, et nul ne s'opposera désormais à notre bonheur. Ah! si tu savais, ma Constance, tout ce que j'ai souffert depuis hier, tout ce que j'ai souffert tout à l'heure... Mais ne parlons plus de douleurs. Soyons, n'est-ce pas, tout entier à la félicité de nous voir, de nous aimer.

Et, comme elle ne répondait point:

—Serais-tu malade? continua-t-il d'un ton vibrant de passion. Non, cela ne se peut; dis-moi, ma douce, dis-moi que tu n'es pas malade, que tu es heureuse de notre réunion, de ce hasard inespéré qui va nous permettre de nous abandonner, sans contrainte, légitimement, aux impulsions de nos coeurs?

Se relevant, il l'entoura amoureusement de ses bras, en appuyant ses lèvres brûlantes contre les lèvres de la jeune fille.

—Mais que voulez-vous de moi? que vous proposez-vous, Georges? balbutia celle-ci frissonnante et rejetant son buste en arrière, pour se dérober aux caresses énervantes de son amant.

En ce moment, à l'entrée de la grotte, apparut le masque horriblement moqueur de la sorcière.

—Le Diable! c'est le Diable! Prends garde, jeune innocente! Je te le dis: songe au sort de Maharite et à l'enfer!

—Va-t'en, chienne! monstre! exécration de la terre! lui cria Georges, en frappant du pied avec autant de dépit que de fureur.

—Vois comme il me traite maintenant! C'est ainsi qu'il te traitera bientôt! et ce sera tant mieux! menaça encore Maharite, qui se sauva, en poussant un grand éclat de rire.

—Cette pauvre misérable a perdu la raison, reprit Georges, d'une voix qui voulait être badine. Mais, ajouta-t-il avec empressement, viens, viens, ma fiancée, l'autel nous attend.

—L'autel? Que voulez-vous dire?

—Quoi! vous n'avez pas compris? Cette robe, cet anneau, ce voile, ne vous ont-ils pas prévenue...?

—Mais, en vérité, je ne sais...

Le jeune homme fît un geste d'humeur.

—N'était-il donc point convenu que nous nous marierions aussitôt que votre tuteur serait parti? dit-il avec amertume. Ne m'aviez-vous pas promis que, le soir de ce jour, vous vous échapperiez pour venir, avec moi, à l'île de Césembre, où un bon cordelier nous unirait? Vous avez la mémoire bien courte, Constance! Pourtant, j'ai tenu ma parole, moi. Après vous avoir fait enlever, hier par mes gens, suivant votre désir, afin de n'être pas fiancée à un homme que vous détestez, j'ai eu le courage, et c'en a été un bien grand, croyez-le, de ne point, parce que vous l'avez voulu, troubler votre solitude dans cette maison abandonnée, où... Mais je m'en veux de ces reproches; pardonnez-les, pardonnez-moi, amie... C'est l'excès de mon attachement pour toi qui me rend jaloux, disputeur... tu m'excuses, n'est-ce pas?... Je me sentais si malheureux, si désespéré, tandis que tu étais à bord de ce navire... près de mon rival... J'appréhendais tant que Cartier n'eût encore la fantaisie de faire célébrer vos fiançailles par quelque chapelain... Il n'en a rien été... Oh! je le sais... Je m'étais transporté sur cette île pour épier... Ah! tu es bonne! et tu m'aimes, n'est-ce pas, Constance?... Mais parle donc! Serais-tu fâchée contre moi? Quel motif!... Si la Providence ne m'avait conduit ici, tu périssais... Oh! rien qu'à cette idée, je me sens glacé... Dis un mot... un seul qui me rassure... Qu'as-tu? Cette toilette, que j'avais fait disposer, à l'avance, ne te plairait-elle pas?... Est-ce que tu es indisposée contre moi?...

Georges avait prononcé ces mots de ce ton mouillé, insinuant, qui caractérise les ardeurs de la passion et pénètre, bon gré mal gré, le coeur de ceux qui l'ont allumée. Aussi, comme à un divin nectar. Constance s'enivrait-elle «aux paroles du séduisant jeune homme, aux magnétiques effluves de son amour. Les doutes, les craintes qui s'étaient élevés dans son esprit, se fondaient ainsi que les brumes du matin sous un rayon de soleil, et, palpitante, ravie, elle dit, en enveloppant Georges dans un regard voluptueux:

—Quoi, doux ami, ce vêtement...

—C'est ton vêtement nuptial, que j'avais fait faire et apporter ici où tu l'aurais mis, avant de nous rendre à Césembre, s'écria-t-il, en enlevant la jeune fille de terre et la pressant avec frénésie contre sa poitrine.

—Laissez-moi! oh! laisse-moi! disait-elle éperdue, abandonnant sa tête alanguie sur l'épaule de son amant.

Et lui:

—La tempête s'apaise; le vent a cessé de gronder; les flots rentrent dans leurs abîmes. Viens, viens, mon ange, mon idole, viens, sautons dans ma barque; rendons-nous à Césembre et soyons unis, heureux pour toujours!

Georges se précipitait, avec son précieux fardeau, hors de la grotte, lorsque le crépitement d'une vive arquebusade se fit entendre, à quelques pieds au-dessus d'eux, sur le plateau de la Conchée.

CHAPITRE V.

GEORGES DE MAISONNEUVE.

De tout temps, la Bretagne a été remarquée pour sa fidélité au culte des pratiques dévotieuses. Mais, souvent aussi, elle s'est distinguée par les troubles déplorables qui ont pris naissance dans son sein et jeté le discrédit sur ses habitants. Le brigandage lui-même y a, plus d'une fois, usurpé le droit de cité et commis des excès heureusement ignorés ailleurs. Sans redire les abominations de Gilles de Laval, maréchal de Retz (1440), non plus que les atrocités de Fontenelle, cent cinquante ans plus tard, ou, de nos jours, les horreurs de la chouannerie, il serait facile de montrer que, fréquemment, la Bretagne fut ravagée par des bandes de scélérats, agissant tantôt sous la bannière de la religion, tantôt sous l'étendard de la politique.

Nombreuses, terribles apparurent ces bandes vers le milieu du seizième siècle. Depuis là mort de la «bonne» duchesse Anne, celle que Louis XII appelait sa Brette moult amée, la province était en proie au fléau des guerres intestines. Et quelles guerres! Sous prétexte de reconnaître ou de ne pas reconnaître la souveraineté de la France, les grands seigneurs se livraient d'évêché à évêché, de ville à ville, de château à château à des luttes acharnées qui répandaient la ruine et le deuil dans toute la péninsule; luttes, ai-je dit, massacres, bien mieux j'aurais pu écrire. Car ils sont farouches, ils sont sauvages, quand la passion les enflamme, nos Bretons! Dans leurs rixes, dans leurs jeux, gare au Pen-Bas! cette arme nationale autrement redoutable que le sabre, la baïonnette ou même la crosse de fusil! Je vous laisse à penser s'il eut un rôle capital à cette époque de discorde. Le sang coula à torrents, et, sur les monceaux de cadavres entassés par le fanatisme, dans toute la vieille Armorique, on vit germer des hordes de bandits qui, prenant diverses dénominations, plus effroyables les unes que les autres, achevèrent de saccager le pays, d'y répandre la terreur avec la désolation.

Ces malfaiteurs étaient connus du peuple sous le nom générique de Soudards. Mais chaque troupe avait, en outre, sa désignation particulière. C'est ainsi que l'une d'elles, dont nous allons nous occuper, s'intitulait fièrement les Tondeux, et tâchait de justifier sa sinistre appellation par tous les excès imaginables, perpétrés sur ceux qui tombaient entre ses mains, mais les riches, les nobles et les prêtres principalement.

Après avoir semé la dévastation dans la Cornouaille et le pays de Tréguier, les Tondeux avaient pris, en 1533, Saint-Malo et ses environs pour théâtre de leurs odieux exploits.

Redoutés, mystérieux, les Tondeurs obéissaient à un chef plus redouté, plus mystérieux encore. Personne ne le connaissait, mais tout le monde l'avait vu, ou le prétendait. Seulement, pour les uns c'était un géant, Magog; pour les autres un nain, un Poulpiquet; pour tous c'était un fils de Satan, sinon Satan lui-même. Pour tous? Non. Il y avait les sages, les esprits forts qui ne voulaient voir en lui qu'un possédé du démon. Sur le nombre et l'énormité de ses crimes, l'accord d'ailleurs était parfait. Aucune monstruosité dont il ne se fût rendu coupable. Il exerçait sur les femmes une fascination irrésistible; il était maître absolu des hommes. On le trouvait en vingt places différentes à la même heure, et nulle part. Ce don d'ubiquité il l'avait communiqué à ses gens. Vous pouviez être sûrs de les rencontrer là où vous ne les attendiez pas; et là où vous les cherchiez, ils n'étaient jamais. Des personnes qui se croyaient bien informées leur donnaient pour repaire les roches escarpées de la pointe de la Varde, à quelques milles est de Saint-Malo; mais des personnes, non moins bien informées, les logeaient dans les roches également escarpées de la pointe du Décollé, à l'ouest. S'il en était qui plaçaient leur retraite à l'anse de la Garde Guérin, il en était aussi qui la voulaient à l'anse du Val. Tout cela, supposition, simple conjecture, histoire de jaser. Les seuls faits certains, trop positifs, malheureusement, c'était l'existence des Tondeurs et leur présence dans l'évêché de Saint-Malo.

A la ville, comme à la campagne, l'on n'entendait parler que de robberies, pilleries, incendies, rapts, meurtres, viols. Aux Tondeurs rien n'était sacré. Ils dévalisaient les couvents, les églises, comme les maisons bourgeoises et les châteaux; ils détroussaient un opulent abbé sans plus de scrupules qu'un riche baron. Les sacrilèges n'avaient-ils pas poussé l'audace jusqu'à arrêter Sa Grandeur Monseigneur de Saint-Malo, revenant du dernier Chapitre qui s'était tenu à Rennes!

A leur poursuite, on dépêcha une grosse troupe de gens d'armes. Mais où les prendre? où les atteindre? Disparus, invisibles. La garde de la ville fut doublée, la consigne observée avec la dernière rigueur. Cela inutilement. Au dedans, comme au dehors des murs, les Tondeurs n'en continuaient pas moins leur tonte.

Malgré la vieille réputation de ses sentinelles canines, le havre de Saint-Malo perdit toute sécurité. Ou les trente-quatre dogues qui, de jour, couchaient au Chenil de la Hollande, et, de nuit, avaient charge de protéger les navires contre les tentatives des voleurs, jouissaient d'un renom usurpé, où ils subissaient, eux aussi, le charme dont les Tondeurs disposaient pour dompter les humains. Depuis quelques mois, dans le port, ne mouillaient guère de navires qui échappassent à une agression nocturne et ne fussent mis à rançon.

Comment donc, par où les brigands pouvaient-ils entrer clandestinement, en bandes, souvent nombreuses, dans la ville et en sortir? Elle n'avait alors que trois portes, pourtant la ville—la Grande-Porte, la porte de Dinan, la porte de Bon-Secours,—et une poterne devant la Digue, par laquelle on communiquait avec Saint-Servan. Quant à la porte actuelle, Saint-Vincent, elle ne fut ouverte que plus tard. A cette époque, la muraille d'enceinte se prolongeait jusqu'au pont-levis du château, dont la mer baignait, de toutes parts, les fortes murailles.

Où donc, comment, on se le répétait, les Tondeurs pouvaient-ils envahir et quitter Saint-Malo, à leur bon plaisir?

Possédaient-ils des ailes? Peut-être le diable leur en avait prêté. Il est si pervers!

—Ah! l'incrédulité a beau dire, compère, si les scélérats n'étaient assistés de Belphégor...

—Belphégor! Belphégor! que parlez-vous de Belphégor, mon voisin? C'est Lucifer en personne qui leur commande. Ne vous souvient-il pas que je l'ai vu, avec le vieux Jean Morbihan, moi! C'était la nuit de la Sainte-Catherine passée, oh! j'ai la mémoire bonne, allez! Nous venions de souper, avec mes filles et le père Jean, chez mon gendre Jalobert. Tout à coup, en passant près du couvent des pieuses filles du Calvaire, j'entendis des cris perçants, puis des flammes brillèrent devant moi. C'étaient ces infâmes Soudards qui avaient mis le feu au couvent, et violentaient les vierges du Seigneur... Ah! ne me rappelez pas cette nuit, cette affreuse nuit, voisin!... Et leur chef, le chef des bandits, mais je le vois encore, avec son chapeau noir et sa plume noire!... Il était grand, voisin, plus grand que la croix du clocher de Saint-Aaron...

—Raison de plus pour que ce soit Satan lui-même! N'a-t-il pas le pouvoir de prendre toutes les formes? Ah! mon voisin, mon voisin; depuis lors, mes filles en rêvent; elles osent me soutenir que c'est un galant cavalier... dans leurs rêves, entendons-nous.

—Voire, compère, c'est ce que déclare ma femme. Et, je vous le confesse, à l'oreille, je l'ai entendue, oui, ma femme Brigitte, l'appeler tout haut, alors qu'elle était couchée à mon côté!

Ces quelques mots de conversation résument les entretiens auxquels se livraient, à peu près soir et matin, les bons négociants de Saint-Malo, sous l'auvent des boutiques. Jugez par là du grossissement que les commères devaient donner aux objets de leurs transes. Les Tondeurs n'en prenaient pas plus soin, cela se comprend aisément, que des mesures de vigilance multipliées contre eux.

Mais ce que l'on ignorait à Saint-Malo, ce que l'on sut plus tard, trop tard, c'est que les brigands s'introduisaient dans la ville et s'en échappaient, à leur gré, par un égout. Cet égout débouchait dans la mer au nord-est. Là, une forte grille défendait son entrée.

Cette grille, aux barreaux très-épais, aux mailles serrées, paraissait scellée à demeure. Mais, en l'examinant de près, un observateur attentif eût fini par découvrir, dans la frette, un trou de serrure. La grille était une porte. La porte ouverte, vous vous trouviez dans un couloir ténébreux, visqueux, tapissé de conferves, rempli d'exhalaisons salines. Le flot le balayait, à haute marée. Après quelques pas dans la galerie souterraine, on se heurtait à une nouvelle porte. De fer plein celle-ci.

Seulement, elle ne joignait pas le sol, par en bas. Un espace d'un demi-pied environ permettait aux eaux de s'écouler, et empêchait qu'elle ne fût enfoncée quand la vague faisait effort à l'extérieur.

Supposez l'obstacle franchi et avancez d'une cinquantaine de toises. Vous rencontrerez une troisième grille, semblable à la première, puis un escalier. Et cet escalier, de vingt-cinq marches, vous conduira, en montant, à un regard. Le regard s'ouvre, comme le reste. Vous voici dans une petite pièce circulaire, éclairée parcimonieusement par un soupirail grillagé, la base d'une tour, suivant toutes probabilités.

C'est une tour, en effet. Elle existe encore, dans un état de réparation passable. On la peut voir et visiter, en la cour la Houssaye, où elle flanque tristement une grande et vieille maison, à quatre étages, aussi, mélancolique qu'elle, dans cette cour étroite, sombre, humide, que les rayons du soleil doivent n'échauffer jamais. Été comme hiver, il y fait froid au corps; il y fait aussi froid à l'âme, en toutes saisons.

La tour, cependant, ne manque pas d'une certaine légèreté. Elle a même des prétentions à l'élégance. On y remarque quelques traces de sculptures, d'assez bon goût. Mais bien que couronnée par un simulacre de mâchicoulis, bien qu'hexagone à son quatrième étage, ronde ensuite jusqu'à ses fondements, ce qui lui prête une figure originale, les galets bruts dont elle est bâtie la revêtent d'une physionomie maussade, presque lugubre.

Rares, au surplus, étroites comme des lucarnes, sont les fenêtres.

Au pied de l'édifice, et à son angle de mitoyenneté avec la maison, il y avait une porte basse, cintrée, qui se fermait au moyen d'un lourd battant, garni de plaques et de bandes de fer. Bouchée aujourd'hui, cette porte restait ordinairement close. La tour semblait abandonnée. Mais de la maison attenante on y communiquait par un panneau secret. Cette maison n'est plus maintenant telle qu'elle était alors.

Point d'habitants au rez-de-chaussée. Prudemment munies de barreaux, les fenêtres étaient encore fermées par des volets intérieurs. Au premier étage, de vastes salles, parfois brillamment éclairées, et ou les accords du biniou se mêlaient au bruissement des baisers, aux éclats de rire, au choc des verres. Souvent aussi ces salles étaient muettes. Des semaines entières se passaient sans qu'un hôte y parût.

Tour et maison appartenaient, en 1534, à un charmant jeune homme, qui signait Georges de Maisonneuve. De quelle noble famille descendait-il, d'où venait-il? Problème. Georges était un joyeux compagnon, brave, hardi, robuste, riche, généreux. En fallait-il davantage pour lui assurer des succès dans le monde? Son extrait de naissance, qui se fut avisé de le lui demander? Il était Georges de Maisonneuve, bien vu, bien fêté, adoré des mamans, caressé des papas, guigné par les filles, chéri par les fils et par les frères. Ces témoignages de la considération publique valaient tous les titres. Au moyen de quel talisman les avait-il gagnés? Secret facile à pénétrer. Georges était brave, complaisant, séduisant, nous l'avons dit: il avait de l'or; il le prodiguait à pleines mains, depuis une année qu'il résidait à Saint-Malo, voilà le mot de l'énigme. Il se disait natif de l'Écosse, où s'était établie, au commencement du siècle sa famille, d'origine française, et où il possédait de grands biens. On l'avait généralement cru sur parole. Georges de Maisonneuve était, au reste, servi par des domestiques modèles, contre la fidélité desquels venaient échouer toutes les inquisitions de la curiosité ou du mauvais vouloir. Aux questions des indiscrets, ils répondaient avec la plus grande politesse, mais aussi avec la plus grande habileté et de façon à dérouter les conjectures. Aux insinuations des malveillants, ils haussaient les épaules ou faisaient adroitement l'éloge de leur maître.

Qu'il fût bon gentilhomme, de vieille souche ou n'en eût que l'habit et le masque, Georges de Maisonneuve s'acquittait fort bien de son emploi.

Constance et lui se rencontrèrent. Ils eurent désir l'un de l'autre. Chez la jeune fille, ce fut moins de l'amour peut-être qu'un vif sentiment, une attraction de sympathie. Chez lui, le vainqueur, le blasé, ce fut le besoin d'une sensation nouvelle, mêlé à je ne sais quel entraînement magnétique vers la mignonne et frêle créature.

Si Constance l'eût aimé de cet amour, tout flammes, tout brûlant, dont son coeur était le foyer, nul doute qu'elle ne se fût, sans qu'un voile de pudeur gazât son front, donnée à lui. Entre la contrainte et la satisfaction d'un appétit, Constance n'eût pas balancé. Le devoir lui était inconnu. Mais telle n'était pas la nature de son penchant pour Georges de Maisonneuve. Elle se plaisait dans sa présence, avait joie à ses flatteries, à ses caresses; et, s'ignorant elle-même, elle se disait: «Je l'aime; je n'aurai d'autre époux que lui.» C'était, d'ail leurs, sa première inclination. Constance n'avait jamais analysé ses impressions. Les ardeurs de son esprit, la vivacité de ses sens, elle les soupçonnait à peine.

Quant à Georges, bien plus que celle de l'âme, il recherchait la possession du corps. Quoique mentalement séduite, la jeune fille fit résistance. Il s'irrita, il s'emporta, et n'obtint pas davantage. Le mariage fut proposé. Mariage secret, cela va sans dire. «Demandez ma main à mon tuteur,» répondait Constance.—«Et ma famille qui est noble, hélas! et ma famille qui est puissamment riche!» objectait Georges.—«Attendez alors que maître Jacques ait repris la mer.»—«Pourquoi attendre? Ne veut-on pas vous fiancer avant son départ?»—«On ne me fiancera pas, je vous le promets; et le soir du jour où Cartier aura levé l'ancre, je jure de vous suivre à l'autel.»

On sait que Constance tint parole. Pour échapper aux fiançailles et s'épargner, en même temps, un refus dont la perspective ne laissait pas de la contrarier, à cause du trouble, des questions, des observations, des reproches que provoquerait ce refus, elle concerta avec Georges un enlèvement, qui réussit à leurs souhaits, comme nous l'avons vu.

N'eût été le déchaînement subit du kirk et le naufrage de Constance, ils se seraient mariés dans la nuit qui suivit le départ de Jacques Cartier. Tout avait été préparé à cet effet. Gagné par les largesses de Maisonneuve, un cordelier, du monastère établi, en 1469, dans l'île de Césembre, avait promis sa bénédiction. Mais le hasard, l'éternel faiseur et défaiseur de projets, en disposa autrement, au moment même où Georges croyait pouvoir se féliciter du concours inattendu qu'il venait de lui offrir.

Lorsque le bruit de la mousqueterie se fit entendre sur la Grande-Conchée, Georges de Maisonneuve allait sauter dans un bateau amarré à l'est de l'écueil, entre deux roches.

—Qu'est cela, mon doux? fit Constance redevenue craintive; qu'y a...

Le reste de la phrase expira sur ses lèvres; et elle roula sur la grève près de Georges, qui tombait, frappé, comme elle, d'une balle égarée..

La jeune fille avait perdu connaissance.

Quand elle recouvra la raison, Constance était couchée en sa chambre de la maison de Cartier. On lui apprit qu'elle avait été blessée involontairement, dans une rencontre qui avait eu lieu sur la Grande-Conchée, entre des soldats de la garde de Saint-Malo et des pirates qu'on supposait être les Tondeux. Constance trembla en Songeant à Georges.

Un mot la rassura.

—Si c'étaient les Tondeux, on n'a pu en prendre aucun, ajouta dame Catherine qui lui donnait ces explications. Heureusement, ma chère fille, que les gardes sont arrivés à temps pour te délivrer; sans eux, Jésus-Sauveur! quel sort...

La pudibonde dame Catherine s'arrêta, honteuse d'en avoir trop dit.

—Aussitôt que tu seras relevée, mon enfant, continua-t-elle après une pause, nous irons rendre nos actions de grâces à Saint-Malo-du-Laurier; car c'est miracle que tu aies échappé à la tempête, puis aux brigands, puis à la mousqueterie de nos gardes.

—Mais quels gardes? interrogea Constance.

—Les gardes de la ville. Ils surveillaient, depuis plusieurs jours, paraît-il, les allées et venues de gens suspects, parmi lesquels se trouve, assure-t-on, un prétendu seigneur...

—Le sire de Maisonneuve, n'est-ce pas? interrompit Constance d'un ton calme.

—Lui-même, ma fille. Il n'était point avec eux, sans doute?

Et dame Catherine jetait sur Constance un coup d'oeil timide.

—Avec eux? où? fit celle-ci d'un air étonné.

—Mais, sur la roche?

—Pauvre malheureuse! Il faudra la récompenser. C'est déplorable qu'elle soit possédée; n'était cela, nous la prendrions à la maison...

—Ah! gémit Constance, je sens une douleur au côté...

—C'est là que tu as été blessée, mon enfant. On t'a rapportée demi-morte. Par bonheur, un des gardes te connaissait... Mais, pendant plus d'un mois, tu as eu la fièvre chaude... La sage-femme n'osait répondre de tes jours... Et tu divaguais, mon enfant; tu divaguais!... Tu croyais voir le sire de Maisonneuve, tu l'appelais, ajouta-t-elle en rougissant...

—Vraiment! proféra la jeune fille du ton le plus innocent.

—C'est pourquoi, reprit Catherine, j'avais imaginé qu'il était avec les Soudards et qu'il t'avait arrachée à l'abîme...

—Quelle idée! fit Constance avec un geste de négation.

—Ah! chère fille, continua la, bonne dame, en l'embrassant tendrement, te voici rendue à toi, c'est l'essentiel. Béni soit le saint nom de ma bienheureuse patronne qui a exaucé mes voeux!...

—Mais toi, mère, comment es-tu sortie de la tourmente? demanda enfin Constance.

Moi, répondit-elle simplement, je dois la vie au Seigneur tout-puissant, à Colas, l'un de nos mariniers, qui m'a transportée sur l'île de Césembre, où les pères cordeliers nous ont donné tous les secours possibles.

—Quoi! vous avez été poussés sur Césembre, à près d'un mille de l'endroit où nous avions naufragé? dit Constance, souriant à la pensée que, sans l'attaque des gardes, dame Catherine aurait pu être témoin de son mariage avec Georges.

—Allons! assez, mon enfant! c'est trop causer, reprit la femme de Cartier, en bordant le lit; dors... On m'a recommandé pour toi le silence et le repos. Un autre jour nous nous conterons, par le menu, de quelle manière, avec l'aide de Dieu, nous avons été préservées de la mort.

La convalescence de la jeune fille commençait, car sa blessure, peu profonde, avait eu des suites moins sérieuses que la congestion cérébrale, déterminée en partie par la soudaineté et la violence des émotions qu'elle avait éprouvées. Mais d'abondantes saignées l'avaient fort affaiblie. Quatre mois après l'accident, elle ne pouvait encore sortir de sa chambre.

Loin d'altérer le sentiment qu'elle nourrissait pour Georges de Maisonneuve, le sombre mystère planant sur sa tête avait doublé l'intérêt que lui portait Constance. Ce mystère formait auréole au front du jeune homme. Elle s'irritait d'être confinée à la maison. Elle voulait le voir. Sa volonté était un ordre impérieux. En cachette, Manon, la vieille nourrice, se chargea de la commission.

Et, le 4 septembre suivant, entre dix et onze heures du soir, par de profondes ténèbres, Constance, sa lumière éteinte, attachait au pilastre perpendiculaire qui séparait en deux compartiments la fenêtre de sa chambre, une échelle de soie.

La chambre était au premier étage; la fenêtre donnait sur la petite place, devant la douve du château.

CHAPITRE VI.

LE TÊTE-A-TÊTE.

L'air était calme. Il faisait une chaleur lourde, énervante. Point d'étoiles au ciel. Un manteau d'ébène. Quelques lueurs de phares, du côté de l'église Saint-Aaron et au donjon du château, seules, trouaient la nuit. Leur flamme vive, mais nette, sans épanouissement, la rendait plus noire encore.

Au pied des fortifications, la mer gémissait son long et solennel gémissement, que venait parfois déchirer une dissonance lugubre. C'était l'aboiement si lamentable d'un chien enfermé dans une cour. Paisible, d'ailleurs, paraissait la ville. Le sommeil y avait suspendu les agitations du jour.

Constance s'accouda à l'appui de la fenêtre, et, attentive, écouta. Bientôt, un pas furtif, imperceptible à tout autre qu'à une oreille aiguisée par l'amour, se fit entendre près de Saint-Thomas. Le coeur de Constance battit plus fort. Ses yeux se fixèrent dans la direction du son et fouillèrent l'ombre.

Une forme flottante s'estompe dans les ténèbres. Elle en brise l'unité. Elle s'avance. Elle est silhouette. Constance respire à peine. Sa main se pose sur son sein pour en comprimer les battements.

La silhouette s'arrête sous la fenêtre. Aussi légère que le frou-frou d'une aile d'oiseau, une tousserie part d'en-bas. Semblable note lui répond d'en haut. Ces signaux ont confirmé la divination de deux âmes. Constance est dans les bras de Georges.

Les questions jaillissent, se pressent, se multiplient encore, se contredisent, à travers l'effeuillement de mille baisers.

—Pas si haut! pas si haut, Georges! Ma mère repose dans la pièce voisine... dit tout à coup la jeune fille.

—Que m'importe! Enfin! je te retrouve! Ah! si tu savais! si tu savais. Constance! Mais oublions cela... oui, oublions, n'est-ce pas?... Oublions les heures mauvaises... Mais on dirait que tu as peur de moi... Pourquoi t'éloigner ainsi... Méchante!...

—Asseyez-vous, Georges, balbutia-t-elle, troublée, palpitante, et, en se dérobant à ces dangereuses ivresses; asseyez-vous, mon bien-aimé... Je vous en prie... Voudriez-vous me faire de la peine? Je suis souffrante, très-souffrante encore... ne l'oubliez pas. Sans cela, je ne vous eusse point fait venir ici...

—Oh! Constance...

—De grâce, laissez-moi parler! Ah! vous êtes gentil! vous voici assis!

—Eh bien! approche, approche tout près... et je t'écouterai...

—Non, messire, non. Je vais me placer vis à vis de vous, à la fenêtre...

Alors, je m'établis à tes pieds...

—Non...

—Je proteste, commença le jeune homme en faisant un mouvement vers Constance...

—Ah! dit celle-ci mélancoliquement, vous avez envie de m'affliger. Faut-il que déjà j'aie à me repentir de ma confiance en vous?

—Je jure...

—Asseyez-vous, je le répète, messire Georges, ou je vous quitte...

—Que votre volonté soit faite! fit-il d'un ton piqué.

Cependant il obéit. Mais si la chambre eût été éclairée, on eût pu voir Un sourire ironique plisser le coin de sa bouche.

—Ah! vous êtes bon; je vous aime ainsi! reprit Constance d'une voix pénétrée.

En prononçant ces mots, elle lui tendit une main, que Georges s'empressa de porter à ses lèvres.

Leurs yeux s'habituaient à l'obscurité. Si les traits du visage leur échappaient, le miroitement de la fenêtre permettait au moins de distinguer les gestes.

—Que de choses j'ai à vous dire, mon doux! continua Constance. Mais, d'abord, répondez franchement à mes demandes. Le voulez-vous?

—C'est donc bien grave! dit-il en badinant.

—Vous en pourrez juger, repartit la jeune fille avec un accent sérieux.

Puis, elle voulut retirer sa main. Mais, suivant, la coutume des Bretons amoureux, Georges de Maisonneuve saisit le petit doigt de cette main avec le sien, et lui en fit un anneau.

Constance poursuivit:

—Vous m'avez écrit que, grièvement blessé, en même temps que moi, vous étiez resté près de quatre mois alité. Mais vous avez oublié de me dire deux choses, Georges: pourquoi l'attaque, et comment vous avez échappé aux assaillants?

En posant ces points d'interrogation, la voix de la jeune fille ne tremblait pas. Elle était nette; précise, scandée presque. Et, dans la pénombre, les regards de Constance cherchaient avidement ceux de Georges.

—L'attaque, répondit-il, avec hésitation, mais ne vous l'ai-je pas dit? Ne vous a-t-on pas conté que les gardes de la ville?...

—Ils guettaient les Tondeurs; je sais!

—Eh bien?

—Eh bien, dit-elle hardiment, vous êtes leur chef!

—Moi!

—Ne niez pas, Georges. Je suis certaine de ce que j'avance. Vous êtes le chef des Tondeurs, de ces brigands...

—Mais, Constance...

—Rassurez-vous, je ne vous en aime pas moins. Qui sait? ajouta-t-elle d'un ton rêveur, peut-être vous en aimé-je plus!

—Quoi! il serait vrai! s'écria le jeune homme, en se glissant à ses genoux.

Tendrement, Constance lui prit la tête entre ses mains, et lui mit un baiser au front.

Sous cette caresse, Georges frissonna. Il se retourna à demi. Ses bras amoureux s'ouvrirent pour nouer une ceinture à la taille de la jeune fille. Mais d'un bond de panthère, évitant son étreinte, elle fut dans les ténèbres qui envahissaient le reste de la chambre.

Enflammé par les désirs, il fit mine de la suivre.

—Arrêtez, Georges! arrêtez! commanda impérieusement Constance.

Puis, d'une voix radoucie:

—Ne m'avez-vous pas promis d'avoir des égards pour ma faiblesse? Je vous en conjure, retournez à votre place, et laissez-moi achever ce que j'ai à vous dire. Le veux-tu, ami? Là, soumets-toi à ma volonté, ce soir encore... Bientôt je serai tienne, ton épouse, ton esclave, tes ordres seront les miens; je ne penserai, je n'agirai plus que par toi; mais, à présent, écoute-moi, sans m'interrompre, jusqu'à la fin.

Cette prière avait été chantée avec une onctuosité d'un effet irrésistible. Georges se jeta sur son escabeau; par un mouvement plein de grâce féline, Constance s'accroupit à ses pieds.

Il y eut un moment de silence, troublé seulement par les battements précipités de leurs coeurs.

La jeune fille reprit, en inclinant mollement sa tête sur les genoux du jeune homme:

—J'avais deviné, Georges, que vous étiez le chef des Tondeurs. Loin de le trouver mauvais, j'en suis heureuse... oui, heureuse! Je vous admire et je vous aime, car j'aime tout ce qui est puissant, tout ce qui est fort, tout ce qui domine! Fi de ces esprits médiocres qui se traînent platement dans l'ornière commune! La vie n'est belle qu'agitée par les grandes émotions. Commander aux hommes et commander aux circonstances, les orages, là lutte, voilà mon rêve! C'est ce rêve, ô bien-aimé, que tu réalises! C'est sa réalisation qui me fait t'aimer; c'est elle qui m'a entraînée vers toi! C'est elle qui, jusqu'à mûri dernier souffle, m'attachera à ta fortune! Oui, fais tout trembler autour de toi; ébranle la terre et le ciel! Que, semblable à la voix du canon, le bruit de ton nom sème partout le respect ou l'épouvante, et mon amour montera à la hauteur de ta renommée!

Bien des femmes sans doute t'ont déjà comblé de leurs tendresses! Mais aucune ne t'a aimé comme je t'aime, comme je ne cesserai de t'aimer. Et fussé-je réservée à subir le sort de la pauvre Maharite, je me croirais trop payée d'avoir su un jour, une heure, une minute fixer tes regards sur moi!

—Maharite! s'écria Georges, mais qui vous a dit?...

—Qu'est-ce que cela te fait? Tu étais libre alors. Elle a été ta maîtresse, elle ne peut l'être désormais. Je ne suis pas jalouse, va! car si je l'étais!...

Et, frémissante d'exaltation, Constance se dressa debout, comme mue par un ressort.

—Et si tu étais jalouse? demanda en souriant le jeune homme, étonné et ravi tout à la fois par cette éruption de passion farouche.

—Si j'étais jalouse! repartit lentement la délicate créature, dont les dents crissèrent; si j'étais jalouse!... Oh! non, non! non, Georges! ne parle pas de cela!... N'en parle pas... Non, non...

Son agitation atteignit tout d'un coup à un tel paroxysme, que Georges en eut peur.

—Rassure-toi, dit-il, avec des inflexions caressantes, rassure-toi, chère adorée, si mon esprit a eu quelques échappées, jamais mon coeur ne s'est donné qu'à toi, à toi seule, entends-tu? Il n'a compris l'amour, il ne l'a senti, qu'en te voyant, en s'animant de ton haleine, en respirant la vie auprès de toi. Car, moi aussi, je t'aime! je t'aime d'un amour égal au tien. Et cet amour, il me maîtrise à ce point que, malgré ses emportements, je souscris à tous tes vouloirs. Pour t'obéir, j'étouffe ce volcan qui bout dans mon sein. Pour t'obéir, je me tiens froidement sur cette escabelle...

—Écoutez, Georges, interrompit avec vivacité Constance, qui s'était un peu remise; je veux être votre femme. Puisque vous y consentez, je la serai. Mais il faut nous bâter. Dans quelques jours, demain peut-être, reviendra maître Cartier. Si j'étais assez forte pour vous accompagner, je vous dirais: Partons sur-le-champ. Allons à Césembre et qu'un bon père cordelier consacre notre union. Mais ma santé exige encore une semaine de repos. Je le sens. Pendant ce temps-là, faites vos préparatifs, et après, oh! après, avec quelle félicité je m'abandonnerai à toi, à toi toujours, pour toujours!

En lui lançant cette exclamation de bonheur, la jeune fille tendit les bras pour se pendre à son cou; mais soudain, le tintement d'une clochette, suivi d'un cri monotone, funèbre comme celui de l'orfraie, l'arrêta court:

Réveillez-vous, gens qui dormez, Priez Dieu pour les trépassés!

Fascinée, éperdue, enfiévrée de crainte, d'amour, Constance cédait.

De son souffle brûlant, comme une exhalaison de fournaise, Georges incendiait les dernières résistances de la jeune fille. Il l'emportait vaincue, anéantie, au plus profond de l'ombre, quand brusquement une main sèche, osseuse, crochue comme une griffe, s'implanta sur son épaule. En même temps, une voix chevrotante grinçait à son oreille:

—Halte-là, mon homme! Elle n'est pas encore ta femme!

Georges lâcha une interjection de surprise.

—C'est nourrice Manon; n'ayez crainte, mon doux! dit Constance, qui glissa comme une couleuvre entre ses bras, et revint en riant gaiement vers la fenêtre.

—Quoi! s'écria le jeune homme avec un accent de dépit, nous avions un témoin?...

—Oh! soyez tranquille, c'est un témoin aveugle et sourd: aveugle, puisqu'on ne peut se voir à deux pas dans cette chambre sans lumière; sourd, car la pauvre femme n'entendrait pas le canon d'alarme.

—Ah! Constance, reprit-il, en se rapprochant d'elle, vous ne m'aimez pas! Vous n'avez pas confiance en moi!

—Pas confiance! moi qui vous reçois ici... à cette heure!

—Oui, mais avec un tiers! au moins, fallait-il me dire que nous n'étions pas seuls, reprocha-t-il amèrement.

—Vous êtes injuste, Georges. Pouvais-je faire autrement? Nourrice couche avec moi dans cette pièce, et ma mère habite la pièce contiguë depuis le départ de maître Jacques. On est obligé de traverser sa chambre pour entrer dans la mienne. Croyez-vous que, sans cela, j'aurais exposé vos jours en vous faisant passer par la fenêtre? L'escalier du perron n'était-il pas plus commode et moins compromettant? Pour ce qui est de la bonne Manon, sa discrétion devrait vous être connue. N'est-ce pas elle qui a demandé à être notre intermédiaire? notre messager? N'est-ce pas elle qui nous a facilité ce rendez-vous, en m'apportant l'échelle de soie que vous lui aviez remise? Allons, messire, quittez cette méchante humeur qui me chagrine et ne vous sied pas!

Grâce à la mobilité de ses impressions. Constance avait, en un instant, reconquis l'empire d'elle-même. Mais ce n'était point là l'affaire de Georges de Maisonneuve! Le supplice de Tantale exaspérait autant son organisation qu'il mortifiait son amour-propre. Avoir difficilement fait naître l'occasion; s'être tour à tour échauffé le sang et glacé le cerveau; s'être fait de marbre quand on est de feu; puis avoir eu la possession à sa merci et la manquer! Georges était dépité, furieux.

Il se mit à fredonner je ne sais plus quel refrain populaire, en battant la mesure contre les vitraux de la fenêtre.

Leste, la jeune fille sauta sur l'escabeau qu'il avait quitté, et, gentiment, rusée déjà comme une jeune femme, coulant sa joue satinée contre celle de Georges:

—Vous m'en voulez donc terriblement, messire!

Elle savait bien ce qu'elle faisait, la câline. Professeur à nul autre pareil que l'amour. Par sa vertu, le vieillard retrouve la jeunesse, le jeune acquiert l'expérience de la maturité. Finesse, vaillance, beauté, vérité, mais aussi hypocrisie, lâcheté, laideur, mensonge, il enseigne tout, il donne toutes les qualités; tous les vices. En quelques leçons, ses élèves les plus naïfs sont maîtres passés.

Un double baiser fut le scel de paix. Mais le charme était rompu. Une sorte de bise avait, comme un vent coulis, soufflé sur cette torride atmosphère d'amour. Vainement, Constance employa-t-elle son arsenal de minauderies et de cajoleries féminines; vainement, Georges lui-même essaya-t-il de chasser de son esprit le ressentiment qui l'assiégeait; leurs efforts, à tous deux, n'aboutirent qu'à aviver le froid qui s'était élève entre leurs coeurs.

Enfin, ayant convenu de se revoir le jeudi de la semaine suivante, ils se séparèrent; lui sourdement irrité contre elle; elle, froissée, point satisfaite de lui.

Sans se servir de l'échelle, que Constance avait retirée dès qu'il avait été entré dans sa chambre, Georges sauta par la fenêtre.

Comme il tombait légèrement à terre, sur les pieds, des pas résonnèrent près du pont-levis du château. Le ciel s'était un peu éclairci. Si Georges fût resté là quelques secondes, il eût pu apercevoir deux hommes qui s'avançaient sur la petite place et entendre ce juron énergique:

—Terr i ben!

Mais Georges avait aussitôt disparu par une ruelle qui longeait le rempart.

Nous avons déjà dit que ces événements se passaient dans la nuit des 4-5 septembre 1534.

CHAPITRE VII.

Illustration from Jacques Cartier

En ce temps-là, au coin de la rue des Petits-Degrés et de la rue des Cordiers, il y avait, à Saint-Malo, une hôtellerie fort achalandée parmi les «pillottes, maistres, mariniers et compaignons de nefs.»

A une tige de fer, établie en potence au-dessus du rez-de-chaussée, se balançait l'enseigne ci-dessus, conservant des vestiges d'une enluminure jadis brillante, et dont les inscriptions, fraîchement refaites, n'avaient pas effacé tout à fait, sous leur couche de rouge sanglant, la teinte jaunâtre des lettres qu'elles avaient remplacées.

La représentation de «Monsieur saint Anthoine,» placé immédiatement sous l'annonce, pouvait, au besoin, figurer un moine quelconque. Mais l'esprit le mieux prévenu eût, avec la meilleure volonté du monde, hésité à ranger parmi les membres de la race porcine l'animal dont le saint personnage était flanqué.

Comme si cette plaque de tôle et ces indications eussent été insuffisantes pour attirer l'attention publique, une grosse touffe de gui était encore fixée à l'extrémité d'une perche horizontale, assujettie elle-même à la poutre angulaire du pignon.

La maison avait une seule entrée: cette entrée sur la rue des Petits-Degrés. Des châssis de toile écrue tamisaient la lumière à l'intérieur. Car, à cette époque, en Bretagne, comme dans beaucoup d'autres provinces françaises, il n'y avait que les habitations des riches et les monuments religieux ou civils qui se permissent le luxe des fenêtres à carreaux de verre.

L'hôtellerie comptait trois étages et un rez-de-chaussée. Les surplombs des trois étages allaient en augmentant. De sorte que le troisième touchait presque la façade de la maison qui lui faisait vis à vis de l'autre côté de la rue. De sorte encore que, du dernier étage de l'auberge, on pouvait aisément donner la main à une personne qui se serait trouvée au dernier étage de cette maison, laquelle était celle d'un cordier: métier en mauvaise odeur de réputation dans toute la Bretagne, exercé le plus souvent alors par les cacoux, c'est-à-dire les juifs, les excommuniés, les gens mal famés.

Une halle unique embrassait le rez-de-chaussée. Elle était vaste, peu close, mais chauffée en toutes saisons par une cyclopéenne cheminée, aux profondes embrasures, et au manteau tout enjolivé de dessins faits avec des oeufs d'oiseaux de mer. Pour meubles, des tables et des bancs, des bancs et des tables. Le tout grossièrement équarri, et reposant sur une aire inégale. Bossue ici, trouée là, formant hauts-fonds, chargée d'immondices, en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse, nauséabonde, eu dix autres. J'oubliais l'indispensable lit-clos contre une paroi de la muraille, le vaisselier contre une autre, et, pour décors, des courges, des coloquintes desséchées sur la tablette de la cheminée et le couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfumé comme celui d'une forge, ne manquaient pas—pantagruéliques festons,—les brunes flèches de lard, les chapelets de boudins, saucisses, légumes secs ou poissons fumés. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du matin à huit heures du soir, tournait sans trêve ni merci une broche homérique, toujours chargée d'appétissantes pièces de viande, volaille ou gibier. Je ne parle ni des coquelles, ni des casseroles, ni des tourtières qui chantaient sur la braise.

Telle était, en gros, la salle commune du Cochon à Monsieur saint Anthoine, et vraiment une des meilleures tavernes de toute la Bretagne, au seizième siècle.

Elle était tenue par le père Clovis, un homme du pays haut, venu à Saint-Malo, à la suite de François Ier, en 1518, et qui avait fait fortune en épousant la fille de l'ancien propriétaire de l'hôtellerie.

Comme Français, mons Clovis n'était guère aimé. Mais comme cuisinier, ah! dame, ça changeait! Sur toute la côte, de Pornic à Mont-Saint-Michel, on le tenait en haute estime. De même aux îles de la Manche, et dans les localités du littoral anglais.

Le 5 septembre 1534, vers sept heures de relevée, le père Clovis, alors âgé d'une cinquantaine d'années, trinquait avec quelques habitués, à l'une de ses tables, en causant du grand événement du jour.

Il s'agissait de la rentrée, dans le port, des deux navires partis en avril dernier, sous le commandement de maître Jacques Cartier, pour un voyage d'exploration à la «terre neuve.»

Et les commentaires allaient bon train, je vous promets!

—Sur ma part du paradis, j'étais certain qu'il échouerait! dit un gros négociant de la Grand'Rue.

—Qu'il échouerait! mais il n'a pas du tout échoué, monsieur Vordec! On assure qu'il a fait une grande découverte, maître Jacques! et qu'il rapporte, de l'or plein la cale de ses vaisseaux.

A ces paroles, un individu vêtu comme un pêcheur, qui sirotait silencieusement son vin-de-feu en un coin de la salle, tendit l'oreille.

—Ta! ta! ta! fit le commerçant avec une moue dédaigneuse.

—Par Notre-Dame d'Auray! c'est pure vérité, affirma un autre interlocuteur. Un des mariniers de maître Cartier m'a montré, ce soir, un lingot d'or....

—Du cuivre! interrompit le négociant.

—Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que c'est de l'or!

—Bravo! appuya l'aubergiste. J'ai justement encore, dans ma cave, deux ou trois flacons de ce crû de 1520, que tu connais, Lorimy!

—Votre vin est trop cher, papa Clovis; parlons plutôt une double pinte de cervoise, observa le négociant en hochant la tête.

—Ça va, tope-là, repartit Lorimy.

—Le vieux ladre! murmura l'aubergiste, en se levant pour aller tirer la cervoise.

—Mais, reprit M. Vordec, où est ce lingot d'or?

—Oh! bien, soyez tranquille. Tout à l'heure j'irai le quérir.

—Après tout, fît le commerçant, quand ce serait de l'or vrai, qui me prouvera qu'il a été rapporté de là-bas?

Cette réflexion, assez sensée d'ailleurs, déconcerta Lorimy.

—Le journal de bord, de maître Jacques, pourrait faire foi, insinua un troisième personnage.

—Peuh! on écrit ce que l'on veut dans un journal de bord. Le parchemin est bon enfant; il accepte tout ce qu'on lui donne. Au surplus, en admettant que maître Cartier ait trouvé quelques pépites aurifères, cela paiera-t-il les frais de l'expédition? Il est resté près de cinq mois absent, avec deux navires et soixante hommes d'équipage. Ça coûte. Les îles que, dit-il, il a explorées, mais nos nefs les avaient reconnues depuis longtemps! Ce n'était pas là l'homme pour un pareil voyage! Ah! si l'on m'en eût confié l'entreprise!... Mais il a renié sa patrie, lui. Il est l'ami des Français! Chez lui, on ne parle même plus bas-breton. C'est une indignité. Mais le bon Dieu le punira comme il mérite. Déjà sa fille, cette créature sans vergogne, qu'il a ramenée on ne sait d'où....

—La Constance! dit Lorimy avec un accent et un geste de mépris.

—Oui, cette dévergondée qui porte chaperon de velours, basquine et cotte de soie, comme une châtelaine, ni plus ni moins. Et qu'est-ce que c'est, je vous demande? quelque bâtarde que maître Jacques aura eue d'une sauvagesse... hé! hé! Je me souviens encore qu'à ce fameux voyage de 1520, d'où elle est revenue avec lui, il était resté neuf mois absent... hé; hé!! neuf mois, vous comprenez!... Cette bonne pâte de Catherine Desgranches n'y a rien vu...

—Catherine Desgranches! min Gieu! qui est-ce qui parle de Catherine Desgranches, la femme à maître Jacques, da oui? cria à ce moment une rude voix au bout de la salle.

Chacun leva les yeux dans la direction du son, et cette exclamation sortit de toutes les bouches:

—Le père Jean!

—Jean Morbihan, en chair et en os, da oui; joie et prospérité à tout le monde, dit le vieux timonier, qui venait d'entrer dans la halle.

—Vous arrivez comme marée en carême, père Jean, reprit Lorimy, en lui montrant une place vide, à côté de lui, sur le banc. M. Vordec et moi nous avons engagé un pari. Vous pouvez le décider et vous nous aiderez à consommer l'enjeu. En attendant, lestez-vous d'un coup de cidre nouveau.

Disant cela, il lui présenta le pichet de faïence coloriée dont il se servait lui-même.

Le marin avala une longue gorgée et fit claquer sa langue contre son palais.

—Très-bien! très-bien; dit-il; ça vous fait un velours sur l'estomac. Maintenant, qu'y a-t-il pour vous obliger, mes gens?

—C'est M. Vordec qui me soutient que vous n'avez pas trouvé de l'or, dans votre navigation, répondit Lorimy.

—De l'or! repartit Morbihan, nous en avons tant et plus. A preuve!

Et il tira de sa poche un caillou tout rayé de paillettes, qui brillèrent comme des étincelles de feu, dans la demi-obscurité de la salle.

Le buveur solitaire prêtait la plus vive attention à cette scène.

Au même instant, le tavernier remonta de sa cave.

—Par la croix du Dieu vivant! je suis heureux de vous voir, compère Jean, dit-il en tendant sa main au timonier.

—Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre vous, Clovis, mon homme. Vous avez fait repeindre, en français, m'a-t-on dit, les écritures de votre enseigne. Ça ne me va pas! Parce que vous êtes du pays haut ce n'est pas une raison pour tâcher de nous imposer votre grimoire, et votre jargon, non da!

—Et vous refusez de me donner la main, compère Jean? dit le cabaretier, en plaçant un broc d'étain sur la table.

—Min Gieu, vous le mériteriez, Clovis!

—Vous ne savez pas qu'une ordonnance du parlement, siégeant à Rennes....

—Terr i ben! proféra le marin, jamais ordonnance du parlement ne m'obligera, moi, à baragouiner votre maudit langage!

—Ah! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint aux aubergistes de mettre, sous peine d'amende, en français: Par permission du Roy et du Parlement, au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du voisin Clovis a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions.

—Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions! maugréa Jean Morbihan.

—Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le négociant, êtes-vous convaincu? est-ce de l'or?

—Quand je l'aurai essayé, je vous répondrai, dit celui-ci qui roulait avec lenteur le caillou entre ses doigts et l'examinait minutieusement.

—Buvons toujours notre cervoise! Clovis, versez-nous à boire!

L'hôtelier s'empressa de satisfaire ses pratiques.

—A la santé de maître Jacques! cria Jean Morbihan en se levant.

—Comment, à la santé de maître Jacques! objecta le négociant d'un air rechigné.

—Min Gieu, oui! je bois à la santé du capitaine Cartier, le plus intrépide, le plus illustre des marins bretons! répliqua fièrement notre timonier, en choquant son gobelet contre celui de Lorimy.

—Excusez-moi, je vais jusqu'à ma boutique essayer ce fragment de roche; vous me le confiez, n'est-ce pas? dit M. Vordec.

—Pourquoi pas? On vous connaît, vous! fit le père Jean, en haussant les épaules.

Et, quand le commerçant fut sorti, il continua:

—Vrai? s'exclama le tavernier..

—Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde?

—Du monde! il y a des hommes tout nus.

—Tout nus! Et les femmes?

—Ouais! interjeta Morbihan, avec un geste narquois.

—Pas jolies, hein?

—Rouges comme le cuivre des chaudrons à Clovis! puis peinturées de la tête aux pieds comme un bateau de plaisance.

—Ah! reprit Lorimy, père Jean, vous devriez bien nous conter votre voyage.

—Si ça peut vous être agréable!

—Nous être agréable! dit l'hôtelier; allez-y, et je paie une bouteille de vin de derrière les fagots.

A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnèrent.

—Accepté, dit-il en vidant son pichet.

Divers consommateurs étaient arrivés dans la salle. Ils se groupèrent à la table du vieux timonier. Clovis alluma quelques chandelles de suif, baveuses, fichées dans des chandeliers, de fil de fer, en forme de tire-bouchon. Deux bouteilles tapissées de toiles d'araignée et cachetées de cire verte furent posées devant Morbihan, qui se mit à passer sa langue sur ses lèvres, tandis qu'on les débouchait.

C'était un homme d'une soixantaine d'années, dont le visage, aussi battu par la tempête que le cap du Talut, où il était né, dans l'évêché de Vannes, avait bruni et s'était parcheminé à l'influence du hâle et des émanations salines, comme celui d'une momie. Grand, mince, osseux, les fatigues de la mer ni l'âge n'avaient encore eu de prise sur lui. Il se tenait droit comme un mât, conservait une longue et abondante chevelure, à peine grisonnante, dont les mèches flottaient sur ses épaules et vergettaient ses joues tannées.

Morbihan portait, est-il besoin de le dire? l'accoutrement breton strictement national: chapeau de feutre grossier aux larges ailes retroussées, jaquette de drap gris, sans col, avec ganse verte et boutons de métal à la bordure du devant; veste bariolée à double rang de boutons; ceinture de cuir jaune; l'ample bragou-bras noué au genou, et les longs bas bleus à bandes rouges sur les coutures.

Au moral, Jean Morbihan était un excellent coeur, courageux, dur au travail, tenace, fidèle à ses affections plus qu'à ses antipathies. On ne lui connaissait qu'une incurable haine: sa gallophohie. Quoiqu'il ne parlât pas le français, il l'entendait cependant. Et cependant aussi, par une de ces contradictions si bizarres auxquelles est sujette la nature humaine, c'était en français que le vieux marin prononçait ses exclamations favorites: Oui da, non da, et min Gieu pour mon Dieu.

—Allons, compère Jean, dégustez-moi ça et filez votre câble en douceur, nous vous écoutons, dit l'hôtelier, après avoir rempli les gobelets.

—Tout le monde est il paré? interrogea le marin.

—Oui, oui; allez!

Jean Morbihan vida son gobelet d'un trait et murmura.

—Min Gieu, ça sent encore le pays du haut, ce vin! J'aimerais bien mieux un coup de gwin ardant.

Néanmoins, il remplit de nouveau son gobelet ingurgita une nouvelle rasade, et commença en ces termes:

«Vous vous souvenez du vingtième d'avril dernier, mes gens. C'est ce jour-là que nous avons levé l'ancre, après que ce faraud d'amiral français nous a eu passés en revue. Il voulait me faire prêter le serment à son roi. Mais va-t'en voir! Bon! nous débouquons du havre. Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille à maître Jacques nous avaient quittés à deux ou trois milles des Haies de la Conchée; et nos navires marchaient de conserve comme deux frères jumeaux, lorsque, vlan! un coup de ce démon de kirk nous prend en poupe et nous jette brusquement hors du golfe. En arrivant dans la Manche, nous n'avions pas une empointure de voile dehors. Mais, le vent ayant molli, on mit toute la toile en l'air. La brise continua d'être favorable, si bien que, le 10 mai, nous touchâmes la Terre-Neuve, par le cap de Bonne-Vue. Mais il y avait là des glaces, des glaces, mes gars, hautes comme le donjon du château, et grosses, quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent fois plus grosses que la tour Qui-Qu'en-Groigne!»

—Vraiment! fit Lorimy émerveillé.

—Da oui! appuya le vieux Jean.

«De façon, continua-t-il, que, ne pouvant débarquer là, nous entrâmes dans un port voisin, que maître Jacques nomma Sainte-Catherine, en l'honneur de la sainte patronne de son épouse.

«Dans ce port, nous appareillâmes nos barques, et, au bout de dix jours, fîmes voile, ayant vent d'ouest et tirant au nord, vers une île, tellement couverte d'oiseaux, gros comme des poulets, qu'on aurait dit qu'ils y étaient semés. Min Gieu! il y en avait, il y en avait et il y en avait encore! En moins de demi-heure, nos barques en furent chargées comme l'on aurait pu faire de galets.»

—Ces oiseaux sont bons à manger? interrogea l'hôtelier?

—Si bons que, en chaque navire, nous en fîmes saler quatre ou cinq tonneaux, sans compter ceux que nous mangeâmes frais; da oui!.

—Quelle aubaine!

—«Eh! eh! tout n'est pas rose. Dans cette île, il y a des ours grands comme la vache au compère Clovis et blancs comme cygnes. Ils viennent s'y repaître des oiseaux. Et le lendemain de Pâques, qui était en mai, nous en prîmes un, mais non sans peine et sans courir risque d'en être dévorés. Ce fut nous qui le dévorâmes. Sa chair était aussi délicate que celle d'un bouveau. Qui se serait imaginé ça?

—Étaient-elles habitées? demanda un auditeur.

—«Habitées, pourquoi pas? Est-ce que le bon Gieu n'a pas mis des habitants sur toute la terre? Le lendemain de Saint-Barnabe, ayant quitté le port de Brest dans ledit golfe, nous pénétrâmes en un autre havre ou nous plantâmes une croix et qui fut appelé Saint-Servain, un autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier; enfin, nous atterrîmes en l'île de Blanc-Sablon. Ces terres sont nues, pelées, il n'y a autre chose que mousse et petites épines. Cependant on y voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils ont les cheveux liés au-dessus de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou; et ils y lient ensemble quelques plumes d'oiseaux.»

—Et ils sont nus? dit Lorimy.

—«L'été, da oui; à l'exception d'un petit jupon d'écorce à la ceinture. Mais l'hiver ils se couvrent avec des peaux de bêtes.»

—Des peaux de bêtes! Seigneur Jésus! doivent-ils être laids! s'écria la femme du cabaretier, qui était venue, sur la pointe des pieds, grossir l'assistance.

—Est-ce que vous n'avez pas la gorge sèche, compère? demanda l'hôtelier.

—Tout de même, répondit Morbihan, en tendant son gobelet.

Il reprit, après avoir sablé une notable quantité de la liqueur généreuse:

—«Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent tout le corps, avec des couleurs rouges! On vous en fera voir, au surplus; nous en avons ramené deux, da oui!»

—Fi! les horreurs! est-ce qu'ils ne mangent point les chrétiens?

—«Je ne pense pas; mais ils se nourrissent de loups marins qu'ils chassent avec leurs bateaux faits d'écorce d'arbre de bouleau. Demain, je pourrai vous en montrer un que nous avons rapporté.»

—Mais leurs femmes? hasarda curieusement l'hôtesse.

—«Eh! eh! dit en souriant le vieux Jean, elles ne sont pas belles, da non! mais il y en a d'avenantes, de bien avenantes, et si j'avais été un brin plus jeune...»

—Voulez-vous vous taire, libertin! dit dame Clovis en le menaçant du doigt.

—«Je reviens à notre voyage. Après avoir parcouru avec nos barques la côte septentrionale et les îles du golfe, nous retournâmes aux navires, mouillés dans le port de Brest. Le 18 juin, nous en partîmes, prîmes chemin vers le sud, et découvrîmes de nombreuses îles, comme celles de Saint-Jean, de Margaux, de Brion. Ces îles sont de meilleure terre que nous eussions oncques vues, pleines de grands arbres, prairies, froment sauvage, pois qui étaient fleuris et semblaient avoir été semés par des laboureurs. L'on y voyait aussi des raisins ayant la fleur blanche dessus, des fraises rose incarnat, persil et autres herbes de bonne et forte odeur.»

—Et les animaux? s'enquit l'aubergiste.

—«Oh! tant qu'on en voulait. Il y avait de grands boeufs, qui ont deux dents dans la bouche comme un éléphant et vivent même en la mer, et des ours, et des loups, et des cerfs, lièvres, lapins, perdrix et canards...»

—Quels festins vous deviez faire! interrompit l'hôtelier, la bouche demi-ouverte et les yeux voluptueusement levés au plafond.

—«Des festins! Êtes-vous fou, compère? Ne connaissez-vous pas maître Jacques Cartier? Ne savez-vous pas qu'il est non-seulement brave, habile, vigilant, opiniâtre en ses projets, mais qu'il pousse encore la tempérance jusqu'à l'excès? On vivait dans l'abondance, et mal à bord. D'ailleurs, on n'avait pas le temps de bien vivre. Nous n'avions pas même embarqué un queux. Les hommes de l'équipage faisaient la cuisine à tour de rôle.»

—Peuh! quelle gargote! siffla le maître d'hôtel, d'un air stupéfait.

Jean Morbihan poursuivit:

«Nous fûmes plusieurs semaines à explorer ce golfe. Moi, j'avais idée que la terre neuve était une île (comme on l'avait dit au capitaine, en 1520... ce Normand que nous trouvâmes là-bas..... Je vous ai conté ça, dans le temps); mais le capitaine n'en était pas sûr. Le 30 juin, ayant mis le cap au sud-ouest, nous embouquâmes dans un grand fleuve qu'on nomma Fleuve-des-Barques, à cause de quelques barques d'hommes sauvages qui le traversaient. Le pays est beau, bien boisé et paraît très-fertile. Dans les premiers jours de juillet, comme nos navires élongeaient la côte, nous fûmes rencontrés par quarante ou cinquante bateaux d'hommes sauvages, dont, par quelque crainte que nous en eûmes, il fallut se débarrasser, en lâchant deux passe-volants sur eux. Ils en prirent si grande épouvante qu'ils s'enfuirent, comme si le diable eût été à leurs trousses.»

—Ils n'ont donc pas d'armes à feu? demanda Lorimy.

—«Des armes à feu! répéta le père Jean, que nenni!

—Voyez-vous ça? dit la femme de l'hôte.

—Comment! comment! les ribaudes...... commença l'hôtesse indignée.

—«Da oui! répliqua en riant le vieux Morbihan; elles le caressèrent à la façon de leur pays, c'est-à-dire en le touchant et le frottant avec les doigts.»

—Et elles étaient nues?

—Comme ça, la mère, fit le marin, en étalant sa main ouverte sur la table.

Une explosion d'hilarité eut lieu dans l'auditoire.

—Mais, demanda Lorimy, l'or, l'or où l'avez-vous trouvé?

—Ne soyez pas aussi pressé, mon camarade, j'y arrive.

Morbihan s'arrêta, en fronçant les sourcils et grommelant entre ses dents.

Qu'avez-vous? lui demandèrent les auditeurs. Il frappa du poing sur la table et s'écria d'un ton irrité:

—Terr i ben! mes hommes, Jean Morbihan n'y était pas, je vous le jure! Le capitaine a eu beau dire, beau faire, Jean Morbihan n'a pas assisté à cette cérémonie.

Des Bretons prendre possession d'un pays qu'ils viennent de découvrir, au nom d'un roi de France! non, non! jamais! Le vieux Morbihan n'a pas vu dresser cette croix, où était écrit: VIVE LE ROI DE FRANCE. Il ne l'a pas saluée; il ne la saluera jamais! terr i ben!

Il y eut un moment de calme plat.

—A boire! reprit tout à coup le marin, en essuyant, du revers de la main, une grosse larme qui roulait sur sa joue basanée.

L'hôtelier lui remplit son gobelet et lestement Jean en absorba le contenu.

—Mais que faisiez-vous donc, pendant qu'on élevait cette croix? questionna Lorimy.

—«Ah! ah! répondit vivement le timonier, je ne perdais pas mon temps, moi, da non! Je rôdais dans la campagne, min Gieu, oui! et je trouvais ça, ajouta-t-il en sortant de son bragou-bras un nouveau caillou, veiné de jaune. Oui, je trouvais ça et bien d'autres comme lui! On en remplit plusieurs barriques. Ça valait-il pas mieux que d'ériger des croix pour les Français, hein!»

Tous les assistants firent à l'envi des signes d'assentiment.

—C'est merveilleux, pour le certain, dit Lorimy. Et vous n'avez pas eu d'accident?

—Pas un seul, mon camarade, pas un seul, hormis deux bourrasques, l'une en partant d'ici, l'autre en y revenant, da oui!

Comme il prononçait ces mots, la porte de l'auberge s'ouvrit et le négociant Vordec reparut.

Il criait en agitant le caillou dans sa main:

—Morbleu! j'ai perdu! C'est de l'or, au meilleur titre.

Aussitôt l'homme qui buvait isolé, en un coin, sortit furtivement du cabaret, mais avec une précipitation telle qu'il oublia de payer sa consommation.

CHAPITRE VIII.

LES TONDEURS.

D'un pied leste, notre homme franchit les marches branlantes des escaliers qui entrecoupaient la rue des Petits-Degrés. Puis, il tourna à droite, enfila la rue de la Boucherie, traversa le parvis de la cathédrale, et, par une ruelle sombre, si étroite que deux personnes eussent eu de la peine à passer de front, il arriva dans la cour dont nous avons précédemment parlé.

Elle était illuminée avec un éblouissant éclat. Le seigneur de Maisonneuve donnait à ses amis une fête, avant de partir pour un voyage lointain. Tout en ruisselant par les fenêtres de l'hôtel dans la cour, les rayons de cent bougies éclairaient, dans la grande salle du premier étage, un banquet aussi splendide par la rareté et la variété des mets que par leur délicatesse.

Cette salle était tendue de tapisseries de haute lisse. Au milieu se dressait la table, oblongue. Elle ployait sous les cristaux, la vaisselle plate et les riches pièces d'or ou de vermeil merveilleusement ciselées.

Le linge, ouvré, damassé, de Flandre, avait une blancheur et une finesse idéales. Les serviettes des convives étaient parfumées avec des sachets, dont l'odeur mariée à celle des corbeilles de fleurs et de fruits de toute provenance, disposées avec goût sur la table, et des cassolettes d'encens, qui brûlaient sur des consoles embaumait la vaste salle.

Pour ce festin, digne de Lucullus, les quatre éléments avaient été largement mis à contribution. La terre avait fourni ses viandes les plus succulentes, ses vins les plus exquis; l'onde, ses poissons les plus fins; l'air, ses plus friands volatiles, le feu, ses chaleurs les plus ardentes et les plus douces.

Le spectacle était réjouissant au possible. Et pour comble de raffinement, une musique invisible, délicieuse, ne cessait de jouer.

Baignés de lumière, plongés dans une atmosphère enivrante, servis par douze belles jeunes femmes très-légèrement vêtues d'étoffes transparentes, sollicités par toutes les séductions des sens, les douze convives n'avaient, à travers cette profusion de plats inouïe, que l'embarras du choix.

Contrairement à la mode bretonne, l'on s'était mis à table à cinq heures. Mais cela n'avait rien de surprenant, Georges de Maisonneuve ne faisant rien comme les autres.

On en était au dessert, composé de fruits indigènes et exotiques, fruits mûrs, fruits secs, fruits à l'eau-de-vie, gâteaux, échaudés, biscuits, massepains, confitures de Verdun, cotignacs de Tours, gelées, pâtes, crèmes, sorbets et liqueurs. La gaieté bruyante, l'ivresse enflammaient les visages, éclataient dans les bouches. L'amphitryon se leva, et tenant haut un hanap, rempli de rosoglio de Zara, il s'écria:

—Au moment de me séparer de vous pour quelque temps, mes aimables compagnons de plaisirs, mes joyeux amis, je bois à votre santé, à la multiplicité, à la diversité de nos folles amours!

Armés de coupes, pleines jusqu'aux bords, les bras s'allongèrent vers la centre de la table, formant, au-dessus, comme un faisceau de manches et de manchettes bouffantes; un harmonieux cliquetis de cristal et d'argent se fit entendre, et, d'un trait, chacun vida sa coupe.

C'était le signal de la fin du repas, mais le commencement de la débauche. Elle allait allumer ses feux impurs.

En ce moment, neuf heures sonnèrent à une belle horloge padouane, accrochée à l'un des lambris de la salle.

—Mes amis, dit Georges, vous connaissez notre devise: «Liberté en tout et pour tous.» Une affaire m'appelle au dehors. Mais disposez de la maison et de ce qu'elle renferme comme de biens à vous appartenant.

Écartant alors la portière d'une pièce contiguë, il disparut.

—Il va sans doute encore à quelque rendez-vous d'amour! est-il heureux! murmura l'un des convives.

—Qu'est-ce que cela te fait! s'écria son voisin; n'avons-nous pas, pour nous distraire, ces voluptueuses houris qu'il a fait venir je ne sais d'où, mais dont la complaisance ne saurait, mon cher, nous faire défaut. Quelle fête! Quel homme que ce Maisonneuve! Quel beau rôle il eut joue sous les derniers empereurs romains! N'est-ce pas, mon ange? continua-t-il, en faisant ployer sous son bras la taille souple de la jeune fille qui l'avait servi, et dont il rougit l'épaule nue par un baiser.

Des bravos enthousiastes, furieux, couronnèrent ce début de l'orgie.

Pendant qu'ils retentissaient, Georges de Maisonneuve traversait une chambre à coucher somptueusement meublée. De là, il passait dans un cabinet de travail tort élégant, dont une grande bibliothèque sculptée occupait tout un côté. Elle se composait de deux compartiments: l'un, supérieur, vitré, laissait voir sur ses rayons ces admirables reliures qui furent une des gloires du seizième siècle; l'autre, inférieur, était fermé par deux vantaux de chêne plein.

Georges ouvrit ce deuxième compartiment. Il était rempli par des in-folios énormes. Le jeune homme en retira quelques-uns et pressa un bouton imperceptible, dans le fond de la bibliothèque. Le panneau glissa, démasquant une ouverture de quelques pieds carrés. Georges se coula à travers cette ouverture; puis il étendit le bras, remit les volumes à leur place, et fit jouer un nouveau ressort secret, qui referma, tout à la fois, les vantaux extérieurs de la bibliothèque et le panneau intérieur.

Alors il battit le briquet et alluma une petite lanterne sourde, posée à terre. Georges était dans un couloir resserré faisant retour sur l'appartement qu'il avait quitté. Il s'avança d'une vingtaine de pas environ. La galerie était toujours la même, sombre, haute, étroite.

Georges s'arrêta, colla son oreille à l'orifice d'un cornet acoustique, habilement dissimulé.

—Bon, murmura-t-il, après avoir écouté un instant; bon, mes lurons chantent et s'ébaudissent avec les ribaudes que j'ai fait venir de Rennes; tout à l'heure, je leur ferai danser la grande danse!

Ayant souri à cette idée, Georges poursuivit son chemin. Quelques pas plus loin, la muraille nue se dressa devant lui. Une corde pendait libre du plafond. Maisonneuve mit sa lanterne dans ses dents, s'accrocha à cette corde et grimpa. Parvenu au point de suspension, il heurta de la tête le plafond qui s'ouvrit. Avec la légèreté d'un chat, Georges s'élança dans l'entrebâillement. Un moment après, il se trouvait dans une vaste pièce qu'on eût pu prendre pour le vestiaire de l'univers. Habillements, équipements, armes, il y en avait pour tous les métiers, pour toutes les nations. On y voyait même quelques costumes africains et asiatiques ou d'origines complètement inconnues.

Ce n'est pas tout. Sur une table longue, une innombrable quantité de pots, fioles, flacons, renfermant des couleurs, des essences, des parfumeries, des fards, depuis l'antique sulfure d'antimoine, jusqu'à la cochenille et à l'orcanette, annonçaient que, dans cette chambre, on pouvait se travestir de la tête aux pieds. Jamais arsenal de coquette ne fut aussi complet. Car les perruques, les coiffures de nuances, de formes diverses ne manquaient pas non plus. Le maquillage moderne y eût été pris d'envie.

Georges portait toute sa barbe. Il se rasa. Ensuite il se débarrassa de son vêtement d'apparat, pour endosser l'accoutrement des gardes du port de Saint-Malo, sur un halecret, à l'épreuve de la balle; mais en se travestissant et se grimant, avec une perfection telle, que nul, même parmi ceux qui le fréquentaient habituellement, ne l'eût reconnu, sa toilette terminée.

Maisonneuve aussitôt tira deux forts verrous et ouvrit une porte. Il entra dans une chambre de médiocre dimension qui devait appartenir à la tour.

Assis devant une table dans cette chambre, un homme nettoyait la batterie d'une arme récemment inventée à Pistoia, en Toscane, ce qui lui valut d'abord le nom de pistole, puis de pistolet.

Cet homme était le pêcheur que nous avons entrevu à l'auberge de Monsieur Saint Anthoine. Seulement, il avait, lui aussi, opéré une métamorphose, en s'affublant des haillons d'un pillawer, sorte de chiffonnier breton.

—Eh bien, Eric? demanda Georges, en refermant avec précaution la porte sur lui.

—Eh bien, marquis, tu peux te vanter d'avoir du flair! Mais quelle raffinerie dans ton déguisement! Tu es méconnaissable. N'était le son de ta voix...

—Cartier a rapporté des tonnes d'or, n'est-ce pas? interrompit Maisonneuve d'un ton brusque.

—Oui, des tonnes, répéta Eric, en se frottant les mains. Voilà prêt ce grand coup que nous attendions tous les deux!

—Allons, conte-moi ça, dit Georges, qui s'assit négligemment sur le bord de la table.

—Jean Morbihan, sans doute, dit Georges.

—Je crois que oui. Mais cela ne me préoccupe guère.

Quoi qu'il en soit, mon timonier avait justement une pépite dans sa poche. Il la montre. Vordec la prend, va l'essayer chez lui et revient à l'auberge en disant que c'est de l'or pur. Ma foi, marquis, je n'en ai pas entendu davantage. Je me suis sauvé comme un fol, et en deux minutes j'étais ici.

—Tu vois que j'avais raison! fit Maisonneuve avec un sourire complaisant.

—Tu as toujours raison, toi, marquis! répondit Eric, d'un ton de respectueuse admiration.

—Maintenant, reprit Georges, nous allons, comme je l'ai dit ce matin, jouer notre grand jeu.

—C'est convenu. J'ai déjà envoyé nos gens en expédition, au château Richeux, sur la route de Dol. Ils sont tous partis, à l'exception des six plus robustes et meilleurs mariniers.

—Bien, dit Maisonneuve. Nous enlevons le navire de Cartier, tout chargé d'or, et nous faisons voile pour mon château d'Écosse, où nous nous délivrerons aisément de nos complices...

—Mais ici? demanda Eric.

—Ici, repartit Georges avec un rire de belle humeur; ici-nous serons morts pour les Tondeurs, aussi bien que pour les habitants de la province. Un plan superbe, mon cher. Tu y applaudiras des deux mains. Tu sais que j'ai convié à un dîner d'adieu les jeunes gens les plus huppés de Saint-Malo. Ils sont là en train de s'enivrer avec des beautés faciles. Eh bien, dès que le navire sera à nous, et tandis qu'avec nos barques tu le remorqueras silencieusement hors de la rade, je remorque aussi la pupille de Cartier!

—Ah! elle te tient toujours au coeur! s'écria Eric, avec un geste de désappointement.

—Oui, répliqua Georges d'un ton sombre, je veux la posséder, et je la posséderai. Elle devait être à moi, jeudi prochain. Mais je lui ai écrit aujourd'hui que le retour de son tuteur changeait mes dispositions; que si elle m'aimait, j'irais la prendre ce soir, pour nous rendre à Césembre où nous nous marierons....

—Te marier! s'exclama Eric avec un accent de stupéfaction.

—Mais non, mais non... Écoute la fin, répliqua Maisonneuve. Je disais cela à cette fillette pour la décider. Quoique souffrante, elle m'accompagnera, j'en suis sûr. Elle me suit donc. Je la place dans mon bateau, tout prêt à te rejoindre vers les Conchées, où tu m'attendras; et, donne-moi toute ton attention....

—Je ne perds pas un mot, marquis.

—Cela fait, continua Georges en souriant agréablement, je rentre ici et mets le feu à certaine mèche, communiquant avec les poudres renfermées au rez-de-chaussée de l'hôtel...

—O grand homme! je te comprends! s'écria Eric, enthousiasmé. Tes convives sautent avec la maison, et demain l'on croira...

—Qu'infortuné, j'ai péri avec eux! On m'élèvera un tombeau avec une émouvante inscription pour rappeler le malheur qui atteignit, à la fleur de l'âge, un homme si bon, si généreux, si estimable, si...

La suite de cette phrase se perdit dans un désopilant éclat de rire.

Après une courte pause, Georges reprit:

—Mais nous n'avons pas de temps à perdre. A l'oeuvre! Où sont les hommes? La mer est étale. Il faut en profiter pour sortir le vaisseau du port.

—Les hommes sont en bas. Ils attendent tes ordres. Comment ferons-nous l'attaque?

—Rien de plus simple, répondit Georges. Le navire est amarré au rivage, m'as-tu dit?

—Oui, dans l'anse, derrière le môle, près du Chenil.

—Parfaitement. Tu sors d'ici avec les hommes par le souterrain. Vous montez dans une barque, et vous vous dirigez sans bruit et tout doucement vers le brig. Moi, j'y vais à pied, en suivant la grève. Les chiens me connaissent. Ils ne bougeront pas. Je m'approche du vaisseau. Mon costume de garde du port éloigne les soupçons. J'engage la conversation avec le marinier de faction, sur le tillac. Je lui propose une goutte de vin-de-feu. Il accepte. Pour lui donner à boire, je passe sur le pont du navire. Là, ce joujou,—et Georges exhiba un stylet caché sous son pourpoint,—signe à la sentinelle une commission pour l'éternité. Aussitôt vous accourez. Nous clouons les écoutilles. L'équipage est prisonnier. On largue les amarres, et...

—Bien! bien! bien! s'écria Eric, qui achevait de remonter son pistolet. En route!

Un escalier hélicoïde les conduisit dans une salle inférieure, où ils prirent une demi-douzaine d'individus, de physionomie scélérate, qui jouaient aux dés, en buvant du gwin ardant.

Avec ces gens, tous armés, ils descendirent dans le souterrain que nous avons parcouru, et débouchèrent bientôt par l'issue donnant sur la mer.

La grille de fer fut refermée avec soin. Georges de Maisonneuve en prit la clef, et s'avança sur la grève, beaucoup plus escarpée alors qu'aujourd'hui. Car bien que la ville fût aussi populeuse que maintenant, son enceinte fortifiée était moins considérable. Et elle reçut seulement au dix-huitième siècle, en 1708, 1721 et 1737, les développements qu'on lui voit à présent.

Le reste de la troupe des Tondeurs sauta dans un bateau, attaché près de la grille.

Il faisait un temps sombre, brumeux. La marée, dans son plein, baignait, en maintes places, le sentier glissant que Georges avait pris, au pied des remparts de la ville.

Cependant il allait d'un bon pas, comme un homme à qui le chemin était familier.

En cinq minutes, il arriva au Chenil. C'était, je crois, cette maisonnette que l'on aperçoit sur les anciennes Vues de Saint-Malo, près de la porte de Dinan. Quoi qu'il en soit, le Chenil servait de retraite à ces fameux «chiens du guet» qui livrèrent cours à un dicton bien connu.

«En 1158, dit l'abbé Manet, on établit à (Saint-Malo) une garde de chiens pour la sûreté du port. Le nombre de ces chiens fut d'abord de 34, puis de 12 à 13.

«Pendant le jour, on les tenait enfermés exactement dans leur chenil, situé au pied du mur de Gorge du bastion de la Hollande. Le soir, à la fermeture des portes, le gardien les conduisait dans le port et ne les lâchait qu'à dix heures, après le couvre-feu. Il les rappelait une heure avant le jour.

Les terribles molosses vaguaient sur la grève, quand Georges de Maisonneuve dépassa leur chenil.

Ils se précipitèrent en grondant à sa rencontre. Mais leurs grondements n'avaient rien d'hostile. C'était bien plutôt une démonstration amicale. Plusieurs mois auparavant, le jeune homme avait entrepris de les dompter. Il y était parvenu, au moyen de distributions de viande, de caresses, adroitement faites, et d'une fascination particulière qu'il exerçait sur les bêtes aussi bien que sur les gens.

Les chiens l'entourèrent, en bondissant de joie, en agitant la queue. Il les écarta doucement et descendit derrière le petit môle, «proche la Grand'Porte,» vers l'anse où le navire de maître Jacques Cartier était à l'ancre.

Tout se passa d'abord au gré de Georges. Il lia conversation avec l'homme de quart aux bossoirs; se plaignit de la froide bruine qui tombait et offrit de la combattre par un coup de vin-de-feu.

—Mordienne, ça ne ferait pas de mal, dit le marinier; par malheur, je n'en ai pas.

—Mais moi, j'en ai, camarade; un bon matelot ne s'embarque jamais sans biscuit, dit le faux garde. Voulez-vous que je vous jette ma gourde?

—Elle pourrait tomber à la mer. Sautez plutôt sur le pont.

Georges ne se le fit pas répéter.

Comme il prenait pied sur le tillac, un bruit étouffé d'avirons se fit entendre.

—Qui diable accoste à cette heure? Si c'étaient les Tondeux, ça ferait votre affaire, hein, monsieur le garde? dit avec un sourire le factionnaire, en regardant par-dessus la lisse de bâbord.

Le moment était propice. Georges tira son stylet et, d'un mouvement rapide comme l'éclair, le planta dans le dos du pauvre marinier, qui tomba lourdement, pour ne se relever jamais.

La cadence des avirons devenait de plus en plus sensible; à son tour le chef des Tondeurs se penchait par dessus le bord pour regarder, quand une formidable exclamation le fit tressaillir.

—Terr i ben! avait-on crié derrière lui.

Il voulut se retourner. Mais déjà dix doigts, inflexibles comme l'acier, avaient serré un carcan à son cou.

Impitoyablement, ils l'étranglaient.

CHAPITRE IX.

«LE CHARIOT.»

Quand, par qui fut posée la première pierre du Château de Saint-Malo? Problème, dont nos archéologues cherchent encore la solution. Peut-être, cependant, est-il permis de hasarder une conjecture vraisemblable sur l'époque de sa fondation. Pourquoi ne remonterait-elle pas à la fondation de la ville elle-même, c'est-à-dire au huitième siècle? On sait que Saint-Malo occupe un îlot, qu'une étroite langue,—le Sillon,—relie au continent. Par terre, la ville n'est accessible que de ce côté. Aussitôt qu'elle commença à s'élever, on dut donc songer à la défendre sérieusement sur ce point. Une tour fut bâtie. Le Petit Donjon probablement. N'est-il pas la portion la plus ancienne du Château? Vauban eut cette opinion. Nous doutons qu'il se soit trompé. L'importance des fortifications marcha de pair avec celle de la cité. Bientôt la tour isolée parut insuffisante. On lui donna une soeur. Puis d'autres encore. Une ceinture de murs les maria plus tard en un seul groupe. Le Château était constitué.

Ce ne fut pas, cependant, sans résistance des autorités ecclésiastiques. Prétendant à l'omnipotence dans la ville, ce château, ouvrage des princes de Bretagne, portait ombrage à leurs prétentions. Suivant M. Cunat, l'érection du Grand Donjon est contemporaine du duc François Ier. Fait remarquable toutefois: ce donjon ne se voit pas sur diverses Vues de Saint-Malo, publiées dans le dix-septième siècle, pas même sur celle de Tassin, géographe de Louis XIII. Mais il existait alors. Rien n'est plus avéré.

La duchesse Anne, d'une piété ou plutôt d'une dévotion si vantée, eut elle-même à lutter contre le mauvais vouloir ecclésiastique. Elle s'en formalisa, elle s'en vengea. Venue à Saint-Malo, en 1503, Anne voulut marquer son mépris de l'opposition que lui suscitaient les gens du Chapitre et fit graver sur une des tours du château l'inscription suivante, avec l'écusson de ses armes:

QUIC EN GROINGNE,

AINSY SERA,

C'EST MON PLAISIR.

La tour reçut alors et conserva depuis le nom de Qui-Qu'en-Grogne. Mais notre grande révolution martela l'inscription comme l'écusson, dont on ne distingue plus que le cartouche mutilé.

Le Château de Saint-Malo, bien que d'une utilité militaire contestable aujourd'hui, est un des plus beaux types de forteresse du moyen âge et de la Renaissance. On l'entretient avec soin et l'on a raison. Pour le curieux comme pour l'érudit, c'est un monument précieux. Nous sommes seulement surpris que, dans ses vastes et belles salles, on n'ait pas pensé à installer un musée. Celui de Saint-Malo est-il bien à sa place, dans ce pavillon étroit, obscur, incommode, qui lui a été assigné? Quant à nous, nous aimerions à le voir, ainsi que la bibliothèque, dans le Château.

Ce château, le populaire, toujours éloquent, toujours sans s'en douter docteur ès-tropes, dans son langage l'a d'un mot caractérisé: il l'appelle le Chariot.

Et c'est un vrai char de pierres! Caisse, roues, timon, strapontin, rien n'y manque. Des chevaux? Non. Mais ou vient d'y atteler la vapeur. La gare du chemin de fer est au bout du Sillon.

Imaginez un quadrilatère, sur un des petits côtés duquel s'appuie un triangle, voici l'ensemble, la caisse et le timon du char; quatre tours rondes, aux quatre angles du quadrilatère formeront les quatre roues,—roues de géant, à coup sûr;—et pour siège du cocher, un Gargantua quelconque, ledit cocher, je vous donnerai le Grand Donjon, solidement assis au beau milieu du quadrilatère, et le dominant d'une royale hauteur. De figure singulière, ce donjon. Il ressemble à une moitié d'oeuf: la partie cintrée regarde les champs, la mer, le port; elle est à créneaux, meurtrières et mâchicoulis; l'autre voudrait regarder la ville, mais n'y voit rien. C'est un mur perpendiculaire, tout d'une pièce, rectiligne à sa base, angulaire à son sommet, qu'on dirait avoir été dressé, de mauvaise grâce, pour masquer l'ouverture de ce demi-ovale, partagé comme d'un coup de tranchet.

Longtemps, le Grand Donjon fut à ciel ouvert. Vers le commencement du dix-huitième siècle, on lui posa un toit, que surmonte néanmoins, à son milieu, une tour carrée de moindre dimension, flanquée au nord et au sud par deux tourelles à encorbellement.

Un escalier, en colimaçon, mène au sommet de ces tourelles, d'où l'oeil embrasse un horizon immense, et à l'entre-deux desquelles s'élance un mât de signaux.

Si je ne me trompe, le Château eut autrefois deux portes: l'une à l'est sur la campagne, l'autre à l'ouest sur la ville. A présent il n'en a plus qu'une, celle de l'ouest.

Cette porte franchie, vous êtes dans la cour d'honneur; devant vous des bâtiments écrasés par la masse énorme du Grand Donjon. A droite, la tour la Générale, avec la fontaine; à gauche, Qui-Qu'en-Grogne, et le Petit Donjon avec des casernes et la chapelle du Château. Derrière, la maison du gouverneur, puis une douve profonde, puis un jardinet malingre, rachitique, la proie des sables et des vents; puis deux autres tours: la tour des Dames commandant la mer, la tour des Moulins défendant l'arrière-port; puis enfin, des casemates, des glacis, des braies et fausses braies, et la pointe du triangle dont j'ai parlé plus haut. Cette pointe est nommée pointe de la Galère. Tout cela sombre, rechigné, menaçant, humide, suintant, glacial, un sépulcre.

De nos jours, on arrive de plain-pied au Château. Jadis, le flot battait partout ses murs. Un pont en pierre, de trois arches, terminé par un pont-levis, le mettait alors en communication avec la ville.

Mais ses tours et ses courtines étaient moins élevées que maintenant. Ce ne fut qu'à partir de 1689 qu'elles reçurent les développements actuels.

La mer occupait, en grande partie, la belle place Chateaubriand, derrière la porte moderne Saint-Vincent. Toutefois, le parvis de la chapelle Saint-Thomas offrait comme une petite esplanade vis à vis des tours Qui-Qu'en-Grogne et la Générale.

Dans cet étroit espace se foulait une multitude avide et turbulente, le matin du 6 septembre 1534.

Les portes, les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons étaient garnis de curieux. Une grave nouvelle circulait de proche en proche: les compagnons, mariniers de maître Jacques Cartier, avaient appréhendé, durant la nuit précédente, trois Tondeurs. L'un d'eux, assurait-on, était le chef de ces brigands; mais le fait n'était point du tout prouvé; généralement même son assertion ne rencontrait qu'incrédulité.

Aussi, lorsque, vers huit heures, on vit apparaître les trois prisonniers enchaînés et escortés par fine troupe de matelots, le désappointement fut-il universel. Ces deux pêcheurs, à la mine piteuse, et cet homme, la figure en sang, méconnaissable, l'air consterné, vêtu en garde de la ville, que pouvaient-ils avoir de commun avec les terribles Soudards, dont le nom seul faisait tout trembler à dix lieues à la ronde?

Cependant, à l'une des croisées ouvertes sur la place, pâle, inquiète, frémissante, se tenait Constance.

A travers les vagues tumultueuses de la cohue, elle aperçut les trois captifs. Elle devina son amant, malgré l'étrange déguisement qu'il avait pris. Une exclamation sourde jaillit de ses lèvres.

—Qu'as-tu donc, mon enfant? Sainte Vierge, comme tu frémis! s'écria dame Catherine, qui se trouvait près d'elle.

—Ce n'est rien, mère, rien! ne t'alarme pas, répondit la jeune fille en mordant fébrilement son mouchoir, pour ne pas éclater en sanglots.

—Ce spectacle te fait mal. Il faut fermer la fenêtre, reprit dame Catherine.

—Non, non; laisse-moi voir. Je veux voir.

—Quel bonheur que le brave Jean Morbihan se soit trouvé là, continua la femme de Cartier. Sans lui, ces misérables, le Seigneur leur pardonne! massacraient tout l'équipage, pour s'emparer du navire. Heureusement aussi que maître Jacques n'était pas à bord!... Si tu te sens mieux aujourd'hui, ma chère enfant, comme le temps promet d'être beau, nous irons, à marée basse, accomplir ce pèlerinage que nous avons promis à Sainte-Marie-du-Laurier.

—Oui, mère, oui, nous irons... quand vous voudrez, répliqua Constance, tout à fait inconsciente de ce qu'elle disait, car elle n'entendait ni les paroles de dame Catherine, ni les huées dont le peuple poursuivait les prisonniers.

Les yeux de Constance ne quittaient point le faux garde du port, qui, cependant, ne tourna pas la tête de son côté. La vie physique et intellectuelle de la jeune fille était concentrée sur lui.

Elle y demeura, quand le pont-levis du Château se fut redressé derrière les Tondeurs.

—Ah! voici ce bon père Jean qui rentre, dit au bout de quelques instants dame Catherine. Viens dans la salle, ma fille. Il nous fera beau récit de la prise qu'il a faite. Mais pourquoi restes-tu là, immobile? Te sentirais-tu plus mal?

—Point du tout, mère, répondit Constance, en essayant de sourire. Je te suis.

Les deux dames descendirent au rez-de-chaussée où une nombreuse compagnie d'amis, d'officieux et d'oisifs causaient avec Jacques Cartier des événements du jour.

Le vieux Jean Morbihan arrive. On l'entoure. Chacun veut savoir de sa bouche comment cela s'est passé. Et le brave timonier recommence, pour la vingtième fois dans cette matinée, la narration de sa capture.

—Comment donc, mon pauvre Jean! mais il n'y il pas de ta faute, lui dit affectueusement Cartier.

—Pas de ma faute! Maître, vous dites qu'il n'y a pas de ma faute! s'écria le vieux Morbihan. Sauf votre respect! ce n'est pas mon opinion, à moi. Je ne suis qu'un nigaud, un misérable, un assassin! un assassin, le meurtrier de mon semblable, da oui!

—Allons, allons, calme-toi! reprit Cartier. N'as-tu pas sauvé le navire? et sauvé peut-être vingt hommes de la mort?

—Ça c'est vrai, maître; mais ça n'est pas une raison, non plus, pour m'être laissé aller au sommeil comme un ivrogne. Je suis un maudit. Si j'étais resté l'oeil ouvert, ce pauvre Yvon, le bon Gieu ait son âme! n'aurait pas été tué comme un chien, par ce brigand de brigand... Maître, vous me retiendrez la moitié de ma paie, pendant notre dernier voyage, pour lui faire dire des messes, à Yvon...

—C'est à mes frais, mon brave Jean, qu'on les dira, ces messes; je m'en charge; continue, dit Cartier.

—Enfin, poursuivit le timonier, je saute à bas de mon branle. J'aperçois sur le pont le corps d'Yvon. Il râlait son dernier soupir. Et près de lui se tenait une espèce de garde de contrebande. J'empoigne mondit garde par le cou, et je serre. Il se débat. Sans mot souffler, nous nous roulons sur le tillac. Le vacarme fait lever nos hommes couchés dans la batterie. Ils arrivent, en même temps qu'une demi-douzaine de gredins tombaient sur moi. Ah! si le scélérat que j'aurais dû étrangler ne m'avait blessé avec son stylet, il ne s'en serait pas échappé un seul...

—Tu es blessé! s'écria Cartier avec un accent de vive sympathie.

—Rien! maître, rien! une égratignure. L'arme a glissé sur les côtes.

—Jésus Sauveur! il faudrait vous soigner, appeler un physicien, Jean! dit dame Catherine d'un ton douloureusement ému.

—Peuh! on en a vu bien d'autres! siffla le timonier.

—De façon que, sur six ou sept, vous n'avez pu en prendre que trois! interrogea un des auditeurs.

—Min Gieu, oui! soupira Morbihan. Il faisait de la brume. Les autres ont sauté par-dessus la lisse et se sont enfuis dans leur barque.

—Et tu crois que ce sont des Tondeurs? demanda Cartier.

—J'en répondrais sur ma vie, maître. Je crois bien mieux, ajouta Jean en cherchant des yeux Constance, qui écoutait, silencieuse, derrière un groupe.

—Que crois-tu donc?

—Eh! eh! répliqua le vieux marin; je crois, sauf votre respect, que l'un des prisonniers, l'assassin d'Yvon, est le capitaine de ces bandits.

—Bah! fit Cartier, en hochant dubitativement la tête.

Plusieurs personnes exprimaient des doutes. Le visage de Constance s'altérait.

—Enfin, reprit le père Jean, que ce soit lui ou un autre, on le saura bientôt. Une fois ces hérétiques domptés, on vous leur a solidement amarré les poignets et les chevilles avec un bon morceau de tanin et on vous les a affalés dans la fosse aux lions, da oui... Ah! si je m'étais éveillé rien qu'une minute plus tôt!... Pauvre Yvon, va!...

—Tu as conduit les malfaiteurs au Château? s'enquit Cartier.

—Oui, maître Jacques. Oh! ils sont en sûreté. On en a logé deux dans la tour des Moulins, et le troisième, mon gredin à moi, dans Qui-Qu'en-Grogne.

—Leur chef? questionna involontairement Constance.

—Min Gieu, oui; leur monstre de chef, répondit Jean Morbihan, en adressant à la jeune fille un regard tout à la fois attristé et colère.

—Tant mieux, si tu dis vrai, reprit Cartier. De toute manière, mon homme, tu peux compter sur une belle récompense. Mais, pour l'instant, soyons à nos affaires et allons décharger la cargaison du brig, car je me propose de partir, dans quelques jours, pour Paris, rendre compte de mon voyage à notre honoré sire, le roi.

A ces mots, Morbihan se mit à gronder entre ses dents. Puis, tandis que les étrangers quittaient le logis de Cartier, il s'approcha de Constance et lui dit:

—Petiote, je veux te parler, moi. Cela ne te convient pas, hein?

—Mais si, mais si, répondit-elle en affectant une gaieté loin de son esprit.

Le vieux marin et la jeune fille montèrent dans la chambre de celle-ci.

C'était une grande pièce bien froide, bien vide à la mode du temps. Excepté le vaste lit-clos, ciré, luisant comme une glace, et deux bahuts, les meubles étaient rares contre les murailles lavées à la chaux. La cheminée faisait face au lit. Elle ressemblait par ses dimensions et sa profondeur à l'orifice d'une caverne. Aussi l'air, en s'y engouffrant, y psalmodiait-il incessamment un chant lamentable. Des sculptures, grossières imitations de fruits, essayaient de décorer le manteau de cette cheminée. Un luth, quelques romans de chevalerie et livres de piété sur une étagère, un miroir en fer bruni, une demi-douzaine d'escabelles complétaient, avec un prie-Dieu gothique, le mobilier de cette chambre, dont un lacis de solives enjolivées de peintures composait le plafond. Un carrelage de faïence, blanche et bleue, tenait lieu de parquet. Trois ou quatre pots de fleurs tentaient vainement de combattre la nudité du local, mais en rompaient cependant l'uniformité.

En entrant, le vieux Morbihan se jeta sur un siège. Constance sauta sur ses genoux avec la souplesse d'une chatte et lui passa un bras autour du cou.

—Qu'est-ce que vous avez contre moi, père? dit-elle en le câlinant du regard et du geste.

Jean ne s'attendait pas à ces caresses. Il en fut désarmé.

Brusquement, toutefois, il s'écria, après quelques moments de silence:

—J'ai, min Gieu... j'ai... j'ai que je ne suis pas content de toi, petiote... Non, pas content, en tout.

—Parlez, que vous ai-je fait? demanda Constance, s'amusant, comme une enfant, à tresser en nattes les longs cheveux du marin.

—Ce que tu m'as fait, ce que tu m'as fait... tu es une cajoleuse!

—Après? dit-elle souriante.

Jean Morbihan se morigénait intérieurement de sa faiblesse. Il prit son courage à deux mains et, enlevant Constance de dessus ses genoux, il la plaça sur une escabelle, à quelques pas de lui, pour ne point se laisser «ensorceler par ses minauderies.»

—Ma fille, ta conduite est répréhensible, très-répréhensible dit-il de son ton le plus sévère. Elle offense le bon Gieu et elle afflige ceux qui t'aiment. Moi, le premier, moi qui t'ai élevée avec cette brave Manon, après t'avoir rapportée de la Terre Neuve...

Notes in this chapter

Note 1 · Note 13: (retour) Pour dus, gnome.Note 2 · —Bien à l'encontre, compère, l'on m'avait assuré que sa taille ne dépassait pas celle d'un teus 13.Note 3 · Note 14: (retour) En Bretagne, l'on donnait ce nom aux juifs, aux excommuniés, aux parias de la société.Note 4 · —Je ne l'ai point vu. Du reste, je le connais à peine. En abordant à l'écueil, j'ai trouvé la cacou 14, qui m'a réchauffée et prêté des vêteNote 5 · Note 15: (retour) Jusqu'en 1789, il exista, dans plusieurs évêchés de la Bretagne, des espèces de gardiens chargés de parcourir, à minuit, lNote 6 · —Bast! c'est le vieux sonneur15! fit Georges, souriant et profitant de l'émoi de Constance, pour l'attirer à lui.Note 7 · Note 16: (retour) C'était une des punitions qu'en Bretagne on infligeait alors aux banqueroutiers.Note 8 · —En voilà encore un que j'aimerais voir promener avec une ceinture de paille autour du corps 16, et qui crève de jalousie parce que nous avoNote 9 · Note 17: (retour) Aujourd'hui le détroit, de Belle-Isle, qui sépare le Labrador de Terreneuve.Note 10 · «Montant toujours vers le nord, nous rencontrâmes un golfe, dont les côtes escarpées figuraient des fortifications. On l'appela golfe des ChNote 11 · Note 18: (retour) Hachettes, selon Hakluyt.Note 12 · Note 19: (retour) MaquereauxNote 13 · Ils ne se servent que d'arcs, de flèches, de massues et de haches de pierre. Le lendemain et jours suivants, nous trafiquâmes avec eux. Ils Note 14 · —«Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglâmes au nord-ouest, et nous eûmes à essuyer un vrai vent impérial. Le 16 nous aperçûmes desNote 15 · Note 20: (retour) La baie de Gaspé. Récemment on y a découvert plusieurs mines d'or.Note 16 · «Le 24 juillet on planta dans ce lieu 20 une croix haute de trente pieds, au milieu de laquelle on cloua un écusson, relevé avec trois fleurNote 17 · Note 21: (retour) A son deuxième voyage, Cartier, comme on le verra plus loin, nomma ce fleuve Saint-Laurent.Note 18 · —«C'est comme ça, mes gens! acheva triomphalement Morbihan. Quand nous eûmes ramassé de ces pierres d'or, en suffisance, maître Jacques recoNote 19 · Note 22: (retour) Ou sait que ce cri breton répond à notre; Vive! vive!Note 20 · —Malo! Malo! 22 pour Georges! et rubis sur l'ongle, ripostèrent ses hôtes, avec des cris assourdissants.Note 21 · Note 23: (retour) On disait alors Saint-Servain, au lieu de Saint-Servan.Note 22 · —C'est simple comme bonjour, marquis. Ce matin, le bruit court en ville que l'expédition de Cartier est revenue avec des monceaux d'or. Tu mNote 23 · Note 24: (retour) Histoire de la Petite-Bretagne, p. 50.Note 24 · «Dans les derniers siècles, trente boisseaux de blé étaient affectés par le Chapitre pour leur nourriture annuelle; les deniers de la communNote 25 · Note 25: (retour) Archives de Nantes. Armoire S. Cassette C.Note 26 · En 1486, Pierre de Laval, évêque de Saint-Malo, reconnaît qu'au duc François II et à ses successeurs appartient «la garde des églises, cathéNote 27 · Note 26: (retour) Requin. Autrefois on l'appelait requiem (d'où requin), sans doute parce que la vue de ce monstre était un signe de mort.Note 28 · —J'avais quelque chose là qui m'avertissait que nous serions attaqués dans la nuit, min Gieu, oui! dit-il en se frappant le front avec le po
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