D'ITALIE. (continued 3)
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Le vaisseau sur lequel était Milon avait péri dans un naufrage. Milon seul s'était sauvé tout nu. Jeté sur les côtes d'Italie, une fée l'a trouvé dans cet état; il lui a plu; et suivant l'usage de mesdames les fées, elle l'a retenu assez long-temps auprès d'elle. Cependant les Sarrazins sont descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, s'est joint à eux pour détruire l'empire de Charlemagne. Ce bruit de guerre arrache Milon aux voluptés et au repos. Il trouve au pied des Apennins un grand nombre de familles italiennes réunies par le dessein de s'opposer à Didier, et d'apprendre aux ultramontains par son exemple à ne se plus mêler de leurs affaires. Il ne leur manquait qu'un chef; Milon se met à leur tête, et les conduit dans les plaines de l'Insubrie, où ils bâtissent une ville qu'ils appellent de son nom Milon, mais qui, par corruption, s'est appelée depuis Milan. C'est avec la même rapidité que notre facétieux Merlin, ayant fini son conte du prieur cuisinier, ou du cuisinier prieur, indique l'arrivée de Milon près de Sutri, la rencontre qu'il y fait de sa femme, le bonheur qu'il éprouve en la retrouvant avec un fils en qui tout annonce au plus haut degré l'héroïsme chevaleresque. Il pourrait bien aussi raconter d'après Turpin le grand voyage de Milon au Pont-Euxin; et comment il y trouva son frère Aimon, avec le petit Renaud son fils; et comment le petit Renaud et le petit Roland firent connaissance en se battant l'un contre l'autre, et les exploits que firent ensemble les deux cousins, et ceux de leurs pères, et toutes les aventures, et toutes les guerres dans lesquelles ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce soin à d'autres; il en a dit assez, peut-être trop. Il fait ses adieux aux lecteurs, et finit par ces deux vers dignes du reste:
Donde ne prego Dio che mi sovegna; Ed a chi mal mi vuol, cancar gli vegna.
Que voulez-vous dire à un poëte qui vous parle toujours sur ce ton-là? Ce n'est pas pour lui que sont les convenances, et les règles encore moins. Il a donné un libre essor à son caprice; il a su exprimer en style vif et pittoresque toutes les folies de son cerveau; il a satisfait son humeur satirique: il a ri et vous a fait rire; ne lui demandez rien de plus.
Un autre poëte dont le génie fut aussi original peut-être, mais le goût moins extravagant et la vie mieux réglée, c'est Grazzini, surnommé le Lasca; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit poëme burlesque, qui, ayant rapport à des circonstances de sa vie, m'oblige d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pût être mieux avec celles des poëtes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.
En avançant en âge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et conservait surtout le même zèle pour tout ce qui pouvait perfectionner la langue. Dans les fréquentes conférences qu'il tenait avec ses amis et ses confrères les Cruscanti ou Crusconi, il réussit à faire admettre parmi eux le chevalier Salviati, et reconnut ainsi le bon office qu'il avait précédemment reçu de lui; ou plutôt il rendit à l'académie naissante de la Crusca, en y faisant entrer un homme de lettres qui pouvait contribuer à ses travaux et à sa gloire, le même service que Salviati avait rendu à l'académie de Florence, en l'y faisant rétablir.
Un Florentin nommé Betto ou Benedetto Arrighi avait imaginé de faire, sous le titre de la Gigantea, un poëme burlesque en cent vingt-huit octaves, sur la guerre des géants contre les dieux. Girolamo Amelunghi, qui était Pisan, et qu'une difformité naturelle faisait nommer il Gobbo da Pisa, le Bossu de Pise, déroba ce poëme à son auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous celui de Forabosco: c'est du moins ce dont il fut publiquement accuseé. Quoi qu'il en soit, ce petit poëme est une pure extravagance. Les géants jadis vaincus et foudroyés par Jupiter, s'avisent enfin de vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre tient sur son épaule l'épouvantable faux de la Mort. Osiris, armé de becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacés, pour éteindre l'élément du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes de porphyre creusées; celles d'Hercule qu'il a arrachées de leur base lui servent de bottes: il a vidé le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est fait un casque. Gérastre a creusé de même la grande pyramide, l'une des sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacière de fer, pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un éléphant la tour de Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de débris de grottes, qu'il doit jeter à la tête des dieux. Lestringon fait un grand trou dans une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la coupole de Florence.
Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crispérion s'était endormi dans la forêt des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui était venu sur la tête un bois dans lequel on voyait courir des chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se réveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le géant étourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tête, le bois tomba par terre, et tout ce qui était dedans en mourut. Les armes de ce géant ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laissé croître, qu'ils lui avaient suffi pour déraciner Ossa et Pélion; il compte s'en servir pour égratigner les dieux, etc. Le combat est raconté comme les armes sont décrites. Les géants sont d'abord vaincus, mais ils ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite et plus loin que les autres. Les déesses sont réservées pour les plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui qui préside aux jardins, et qui s'était sauvé au milieu d'elles.
Le Lasca fut un de ceux qui accusèrent le plus hautement de plagiat l'auteur de ce beau poëme; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre qui parut peu de temps après, sous le titre de la Nanea, ou la Guerre des Nains, parodie ou espèce de contre-partie de celle des Géants. L'auteur se déguisa sous le nom de l'Aminta, comme Amelonghi sous celui de Forabosco, et s'excusa dans sa dédicace de traiter un sujet aussi frivole, par l'exemple de ce Forabosco, qui aurait dû pourtant être plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son âge. L'action de ce poëme commence où celle de l'autre finit. Les Nains venaient de remporter, sous les ordres de leur roi Pigmée, une grande victoire sur les Grues, au moment où les Géants venaient de vaincre les Dieux. Jupiter, abandonné de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur la terre, et voit le roi Pigmée qui revient en triomphe avec ses soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir à son secours. Le petit roi assemble son conseil. On y délibère sur cette proposition inattendue. Elle est enfin acceptée, et aussitôt les Nains se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que celle des Géants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert d'écailles de poisson collées avec de la cire, fait d'une cosse ou gousse de pois le heaume de son casque: il est à cheval sur une grue, son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des guerriers de sa troupe s'est battu avec une guêpe, il lui a arraché son aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux de grenouilles, portent pour boucliers des œufs de grue, vidés et taillés exprès, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux encore au nid. L'un de ces héros a tué un gros bourdon; et son corps, son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.
S'il y a des bizarreries et des monstruosités dans la description des géants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle des Monstres. Ils marchent à leur tour contre les dieux. Quoique les nains victorieux soient là pour les défendre, le vieux Saturne qui est un dieu d'expérience, conseille à Jupiter de ressusciter les géants, de faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres. Ce conseil plaît à tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le poëte, comment Jupiter rendit les géants à la vie, comment ils unirent leurs bannières avec celle des nains, comment ces maudits Monstres vainquirent les uns et les autres, s'emparèrent du ciel et en chassèrent les dieux, qui furent alors réduits à errer sur la terre sous des figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivèrent dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont emparés du monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de décembre, tout enfin paraît aller à rebours. «Or, on pourrait là-dessus dire de très-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent mes vers et ma prose d'une manière plus étrange que Circé ou Méduse ne transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en dirai pas davantage.» Ici l'allusion est évidente; et si l'auteur eût fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.
Ces trois petits poëmes et l'Orlandino furent donc les seuls que l'on puisse citer dans le genre burlesque au seizième siècle. Dans le suivant il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de meilleurs; mais je ne sais si, malgré l'exemple des Grecs, il ne serait pas à désirer qu'il y en eût moins, et si jamais il peut y avoir beaucoup de gloire à exceller dans un genre essentiellement mauvais.