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Histoire des ducs de Normandie, suivie de

VIE DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT, (continued 2)

François Guizot translation

Nous ne craindrons pas de nous étendre un peu plus sur le compte de Hugues, que nous avons connu un peu plus familièrement, ne doutant pas que d’autres ne puissent tirer avantage de cette connaissance. Petit-fils de Richard Ier par son fils Guillaume, comte d’Eu, et non moins bon que généreux, jeune encore, il fut élevé par le prince à la dignité pontificale, et la maturité de son esprit surpassa bientôt la sagesse des vieillards. On ne le vit jamais fier de son antique noblesse, ni enorgueilli par son haut rang ou son âge florissant; jamais il ne se livra aux débauches de la volupté; il soutenait avec une soigneuse sollicitude le difficile emploi qui lui était confié, et dont le fardeau demandait tant de prudence. Il veillait attentivement à la direction de sa propre conduite, et s’appliquait avec un soin perpétuel à la nourriture de son troupeau, manifestant ainsi avec quelle pénétration il voyait qu’il avait reçu un saint ministère, le gouvernement de l’Eglise, et non une domination ou une dignité. II enrichit sa sainte épouse de terres, de trésors, et la décora d’ornemens précieux. Il l’embellit d’édifices, et l’orna de telle sorte que le spectateur eût douté si on avait fait de nouvelles constructions, ou si l’on avait réparé les anciennes. Mais en sa personne il lui apporta une dot plus précieuse et plus brillante que l’or, l’ambre, les pierreries et les diamans. Cet évêque est respecté et chéri au plus haut degré par les monastères, les synodes et les curies, comme sage autant qu’éloquent, juste autant que prudent. Jamais, soit en jugeant, soit en exprimant son opinion dans les conseils, il n’accorda rien à l’argent ou à la faveur. Lorsque l’archevêque Mauger fut déposé, Hugues fut la voix sonore de la justice, et demeura constamment dans le parti de Dieu, pour lequel il condamna le fils de son oncle. Il se montrait tour à tour, par une alternative bien ménagée, affable et sévère, miséricordieux persécuteur et pieux ennemi, non des hommes mais des vices. Il pourvoyait, avec la plus grande fidélité, aux besoins de ceux qui étaient soumis à ses soins, et on pourrait avec raison le comparer aux pères attentifs, qui ne songent pas tant aux desirs qu’aux vrais intérêts de leurs jeunes enfans. Il accordait avec bienveillance sa faveur et son secours aux champions du Roi des cieux, quel que fût leur rang, honorant ce Roi lui-même par son respect et son amour pour ses guerriers. C’est ainsi qu’il vivait humain et abstinent, au point qu’il faisait sans cesse offrande de son repas à maint homme, qui souvent ne devait pas le lui rendre, et de son jeûne à Dieu. Joyeux de caractère, et prenant plaisir à la société, il croyait pouvoir, sans péché, accepter une table abondante et délicate, aimant à satisfaire le besoin de la nature, et non à banqueter. Il se repaissait surtout des délices que desirent les ames qui ont faim de l’éternité, délices sur lesquelles le céleste Paraclet répand les plus suaves douceurs, les veilles et les oraisons, la pieuse célébration des offices divins, l’étude familière de la bibliothèque sacrée, et enfin un amour infatigable de toute œuvre sainte. Hugues, le meilleur pasteur du troupeau du Seigneur, se nourrissait et se délectait donc surtout de ces choses. Exempt de toute cupidité, il faisait également louer sa constance dans l’adversité, et sa modestie dans le bonheur. Il avait en telle abomination les langues qui aiment à blesser la réputation des autres, qu’il ne voulait jamais prêter l’oreille à leur méchanceté. Il éleva sa grandeur par le pouvoir d’une admirable humilité, et avait placé sa continence sous la sûre garde de ses autres vertus et de toutes ses pieuses œuvres. Il portait sur ses habits le rational, ornement mystique et spirituel qui couvrait la poitrine d’Aaron, et qui lui rappelait continuellement la sainteté du patriarche, dont on y voyait les noms inscrits. Mais, entraîné par le plaisir de raconter une vie si vertueuse, ne prolongeons pas hors de mesure cette digression, et revenons aux actions du prince Guillaume.

Deux frères, rois d’Espagne, instruits de sa grandeur, lui demandèrent avec la plus grande insistance sa fille en mariage, afin d’illustrer par cette alliance leur royaume et leur postérité. Il s’éleva à ce sujet entre eux une querelle pleine de haine, non à cause de sa naissance, mais parce que, tout-à-fait digne d’un tel père, elle était ornée de tant de vertus, et si zélée pour l’amour du Christ, que cette jeune fille vivant hors du cloître aurait pu servir d’exemple aux reines et aux nonnes. Guillaume était admiré, loué et respecté au-dessus des autres rois, par le puissant empereur des Romains, le très-glorieux Henri, fils de l’empereur Conrad, lequel avait avec lui, dans sa jeunesse, conclu amitié et alliance comme avec le souverain le plus illustre; car, encore enfant, Guillaume jouissait déjà chez les autres nations du plus fameux renom. Mais j’ai à parler de la grandeur de son âge mûr. La noble et vaste Constantinople, qui commandait à tant de rois, le desirait pour voisin et pour allié, afin de n’avoir plus à craindre, sous sa protection, la redoutable puissance de Babylone. Déjà aucun voisin n’osait plus rien contre la Normandie. Ainsi les orages de la guerre étrangère avaient cessé de gronder, comme ceux de la guerre civile. Les évêques et les comtes de la France, de la Bourgogne, et des pays encore plus éloignés, fréquentaient la cour du seigneur des Normands, les uns pour recevoir des conseils, les autres des bénéfices, la plupart pour être seulement honorés de sa faveur. C’est avec raison qu’on appelait sa bonté un port et un asile secourable pour un grand nombre de gens. Combien de fois les étrangers, à la vue de la tranquillité avec laquelle des chevaliers allaient et venaient sans armes, et de la sûreté qu’offraient tous les chemins à tout voyageur, ne desirèrent-ils pas pour leurs pays une telle félicité! C’étaient les vertus de Guillaume qui avaient procuré à son pays cette paix et cette gloire. Aussi fut-ce bien justement que son pays, incertain de l’issue d’une maladie qui l’avait attaqué, offrit au Ciel des larmes et des prières capables d’obtenir qu’un mort fût rappelé à la vie. Tous suppliaient Dieu de retarder la mort de celui dont la perte prématurée faisait craindre de nouveau les troubles dont ils avaient été tourmentés auparavant. Il n’aurait pas laissé alors de successeur en âge de gouverner. On croit, et c’est avec la plus grande raison, que le juge céleste des pieuses prières rendit la santé à son vertueux serviteur, et le fit jouir de la tranquillité la plus parfaite, en renversant tous ses ennemis, afin que, digne de parvenir au plus haut rang, il pût bientôt, tranquille sur l’état de sa principauté, s’emparer plus facilement du royaume qu’on avait usurpé sur lui.

En effet, tout à coup se répandit la nouvelle certaine que le pays d’Angleterre venait de perdre le roi Edouard, et qu’Hérald était orné de sa couronne. Ce cruel Anglais n’attendit pas que le peuple décidât sur l’élection; mais le jour même où fut enseveli cet excellent roi, quand toute la nation était dans les pleurs, ce traître s’empara du trône royal, aux applaudissemens de quelques iniques partisans. Il obtint un sacre profane de Stigand, que le juste zèle et les anathêmes du pape avaient privé du saint ministère. Le duc Guillaume, ayant tenu conseil avec les siens, résolut de venger son injure par les armes, et de ressaisir par la guerre l’héritage qu’on lui enlevait, quoique beaucoup de grands l’en dissuadassent par de spécieuses raisons, comme de chose trop difficile et bien au-dessus des forces de la Normandie. La Normandie avait alors dans ses assemblées, outre les évêques et les abbés, les hommes de l’ordre laïque les plus éminens, dont quelques-uns étaient la lumière et le plus brillant du conseil: Robert, comte de Mortain, Robert, comte d’Eu, père de Hugues, évêque de Lisieux, dont nous avons écrit la vie; Richard, comte d’Evreux, fils de l’archevêque Robert, Roger de Beaumont, Roger de Mont-Gomeri, Guillaume fils d’Osbern, et le vicomte Hugues. De tels hommes pouvaient, par leur sagesse et leur habileté, conserver leur patrie exempte de dangers; et si la république de Rome était encore maintenant aussi puissante qu’autrefois, soutenue par eux, elle n’aurait pas à regretter deux cents sénateurs. Nous voyons néanmoins que, dans toutes les délibérations, tous cédaient toujours à la sagesse du prince, comme si l’Esprit divin lui eût indiqué ce qu’il devait faire ou éviter. Dieu donne la sagesse à ceux qui se conduisent avec piété, a dit un homme habile dans la connaissance des choses divines. Guillaume depuis son enfance agissait pieusement. Tous obéirent au duc, à moins qu’une absolue nécessité ne les en empêchât. Il serait trop long de rapporter en détail par quelles sages dispositions de sa part les vaisseaux furent construits et munis d’armes, d’hommes, de vivres et de tout ce qui est nécessaire à la guerre, et de quel zèle tous les Normands furent animés pour tous ces apprêts. Guillaume ne pourvut pas avec moins de sagesse au gouvernement et à la sûreté de la Normandie, pendant son absence. Il vint à son secours un nombre considérable de chevaliers étrangers, attirés en partie par la générosité très-connue du duc, et surtout par l’assurance qu’ils avaient de la justice de sa cause. Ayant interdit toute espèce de pillage, il nourrit à ses propres frais cinquante mille chevaliers pendant un mois, que des vents contraires les retinrent à l’embouchure de la Dive, tant fut grande sa modération et sa prudence. Il fournissait abondamment aux dépenses des chevaliers et des étrangers, mais ne permettait pas de rien enlever à qui que ce fût. Le bétail ou les troupeaux des habitans du pays paissaient dans les champs avec autant de sûreté que si c’eût été dans des lieux sacrés. Les moissons attendaient intactes la faux du laboureur, sans avoir été ni foulées par la superbe insouciance des chevaliers, ni ravagées par le fourrageur. L’homme faible ou sans armes allait à son gré, chantant sur son cheval, et il apercevait ces troupes guerrières, et n’avait point de peur.

Dans le même temps siégeait sur la chaire de saint Pierre de Rome le pape Alexandre, le plus digne d’être obéi et consulté par l’Eglise universelle; car il donnait des réponses justes et utiles. Evêque de Lucques, il n’avait désiré nullement un rang plus élevé; mais les vœux ardens d’un grand nombre de personnes, dont l’autorité était alors éminente chez les Romains, et l’assentiment d’un grand concile, l’élevèrent au rang où il devait être le chef et le maître des évêques de la terre, et qu’il méritait par sa sainteté et son érudition, qui le firent briller dans la suite de l’orient au couchant. Le soleil ne suit pas les limites de sa course d’une manière plus immuable qu’Alexandre ne dirigeait sa vie selon les droites voies de la vérité; autant qu’il le put, il châtia en ce l’iniquité, sans jamais céder sur rien. Le duc ayant sollicité la protection de cet apostole, et lui ayant fait part de l’expédition dont il faisait les apprêts, il reçut de sa bonté la bannière et l’approbation de saint Pierre, afin d’attaquer son ennemi avec plus de confiance et d’assurance.

Il s’était récemment uni d’amitié avec Henri, empereur des Romains, fils de l’empereur Henri, et neveu de l’empereur Conrad, et par un édit duquel l’Allemagne devait, à sa demande, marcher à son secours contre quelque ennemi que ce fût. Suénon, roi des Danois, lui promit aussi, par des députations, de lui être fidèle; mais il se montra ami et allié de ses ennemis, comme on le verra dans la suite en lisant le récit des pertes qu’éprouva ce roi.

Cependant Hérald, tout prêt à livrer combat soit sur mer soit sur terre, couvrit le rivage de lances et d’une innombrable armée, et fit cauteleusement passer des espions sur le continent. L’un d’eux ayant été pris et s’efforçant, selon l’ordre qu’il avait reçu, de couvrir d’un prétexte le motif de sa venue, le duc manifesta par ces paroles la grandeur de son esprit: « Hérald, dit-il, n’a pas besoin de perdre son or et son argent à acheter la fidélité et l’adresse de toi et de plusieurs autres, pour que vous veniez avec fourberie nous observer: un indice plus certain qu’il ne le voudrait, et plus sûr qu’il ne le pense, l’instruira de mes desseins et de mes apprêts; c’est ma présence. Rapportez-lui ce message qu’il n’éprouvera aucun dommage de notre part, et qu’il terminera tranquillement le reste de sa vie, s’il ne me voit, dans l’espace d’un an, dans le lieu où il espère trouver le plus de sûreté pour sa personne. » Les grands de la Normandie furent saisis de surprise à une promesse si hardie, et un grand nombre ne cachèrent pas leur défiance. Ils exagéraient dans des discours dictés par la timidité les forces d’Hérald; et rabaissant les leurs, ils disaient qu’il possédait en abondance des trésors qui lui servaient à gagner à son parti les ducs et de puissans rois, même une flotte nombreuse, et des hommes très-expérimentés dans l’art de la navigation, et très-fréquemment éprouvés par des dangers et des combats maritimes; enfin que son pays l’emportait beaucoup sur le leur par le nombre des troupes aussi bien que par les richesses. Qui pourrait espérer, disaient-ils, que les vaisseaux seront terminés pour l’époque fixée, ou, s’ils le sont, que dans l’espace d’un an on trouvera assez de rameurs? Qui ne craindra que cette nouvelle expédition ne change en toute sorte de misères l’état si florissant du pays? Qui pourrait affirmer que les forces de l’empereur romain ne succomberaient pas sous de telles difficultés?

Mais le duc releva leur confiance par ces mots: « Nous connaissons, dit-il, la sagesse d’Hérald; il veut nous épouvanter, mais il accroît nos espérances. En effet, il dépensera ses biens, et dissipera son or inutilement et sans affermir son pouvoir. Il n’est pas doué d’une assez grande force d’esprit pour oser promettre la moindre des choses de ce qui m’appartient, tandis que j’ai le droit de promettre et d’accorder également et ce qui est à moi et ce qu’on dit lui appartenir. Sans aucun doute il sera vainqueur celui qui peut donner et ses propres biens et ceux que possèdent son ennemi. La flotte ne nous embarrassera pas, et nous aurons bientôt le plaisir de la voir en état. Qu’ils aient de l’expérience, je le veux; nous en acquerrons avec plus de bonheur. C’est le courage des guerriers plutôt que leur nombre qui détermine le sort des combats. D’ailleurs, Hérald combattra pour la défense de ce qu’il a usurpé, et nous, nous demandons ce que nous avons reçu en don, ce que nous avons acquis par nos bienfaits. Cette confiance supérieure de notre part, repoussant tous les dangers, nous procurera le plus joyeux triomphe, l’honneur le plus éclatant et la plus glorieuse renommée. »

En effet, cet homme sage et catholique était assuré que la toute-puissance de Dieu, qui ne veut rien d’injuste, ne permettrait pas la ruine de la cause légitime, surtout lorsqu’il considérait qu’il ne s’était pas tant appliqué à étendre sa puissance et sa gloire qu’à purifier la foi chrétienne en ce pays. Déjà toute la flotte soigneusement préparée avait été poussée par le souffle du vent de l’embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle avait long-temps attendu un vent favorable pour la traversée, vers le port de Saint-Valéry. Ce prince, que ne pouvaient abattre ni le retard causé par les vents contraires, ni les terribles naufrages, ni la fuite timide d’un grand nombre d’hommes qui lui avaient promis fidélité, plein d’une louable confiance, s’abandonna à la protection céleste en lui adressant des vœux, des dons et des prières. Combattant l’adversité par la prudence, il cacha autant qu’il put la mort de ceux qui avaient péri dans les flots, en les faisant ensevelir secrètement, et soulagea l’indigence en augmentant chaque jour les vivres. C’est ainsi que, par différentes exhortations, il rappela ceux qui étaient épouvantés, et ranima les moins hardis. S’armant de saintes supplications pour obtenir que des vents contraires fissent place aux vents favorables, il fit porter hors de la basilique le corps du confesseur Valéry, très-aimé de Dieu. Tous ceux qui devaient l’accompagner assistèrent à cet acte pieux d’humilité chrétienne.

Enfin souffla le vent si long-temps attendu. Tous rendirent grâce au Ciel de la voix et des mains; et tous en tumulte s’excitant les uns les autres, on quitte la terre avec la plus grande rapidité, et on commence avec la plus vive ardeur le périlleux voyage. Il règne parmi eux un tel mouvement, que l’un appelle un homme d’armes, l’autre son compagnon, et que la plupart, ne se souvenant ni de leurs vassaux, ni de leurs compagnons, ni des choses qui leur sont nécessaires, ne pensent qu’à ne pas être laissés à terre et à se hâter de partir. L’ardent empressement du duc réprimande et presse de monter sur les vaisseaux ceux qu’il voit apporter le moindre retard. Mais de peur qu’atteignant avant le jour le rivage vers lequel ils voguent, ils ne courent le risque d’aborder à un port ennemi ou peu connu, il ordonne par la voix du héraut que lorsque tous les vaisseaux auront gagné la haute mer, ils s’arrêtent un peu dans la nuit, et jettent l’ancre non loin de lui, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent une lampe au haut de son mât, et qu’aussitôt alors le son de la trompette donne le signal du départ. L’antique Grèce rapporte qu’Agamemnon, fils d’Atrée, alla avec mille vaisseaux venger l’outrage du lit fraternel; nous pouvons assurer aussi que Guillaume alla conquérir le diadême royal avec une flotte nombreuse. Elle raconte encore, parmi ses fables, que Xerxès joignit par un pont de vaisseaux les villes de Sestos et d’Abydos que séparait la mer; nous publions, et c’est avec vérité, que Guillaume réunit sous le gouvernail de son pouvoir l’étendue du territoire de la Normandie et de l’Angleterre. Nous croyons qu’on peut égaler et même préférer pour la puissance, à Xerxès qui fut vaincu, et dont la flotte fut détruite par le courage d’un petit nombre d’ennemis, Guillaume que ne vainquit jamais personne, qui orna son pays de glorieux trophées, et l’enrichit d’illustres triomphes.

Dans la nuit, après s’être reposés, les vaisseaux levèrent l’ancre. Celui qui portait le duc, voguant avec plus d’ardeur vers la victoire, eut bientôt, par son extrême agilité, laissé derrière lui les autres, obéissant par la promptitude de sa course à la volonté de son chef. Le matin, un rameur ayant reçu l’ordre de regarder du haut du mât s’il apercevait des navires venir à la suite, annonça qu’il ne s’offrait à sa vue rien autre chose que la mer et les cieux. Aussitôt le duc fit jeter l’ancre, et de peur que ceux qui l’accompagnaient ne se laissassent troubler par la crainte et la tristesse, plein de courage, il prit, avec une mémorable gaîté, et comme dans une salle de sa maison, un repas abondant où ne manquait point le vin parfumé, assurant qu’on verrait bientôt arriver tous les autres, conduits par la main de Dieu, sous la protection de qui il s’était mis. Le chantre de Mantoue, qui mérita le titre de prince des poètes par son éloge du Troyen Enée, le père et la gloire de l’ancienne Rome, n’aurait pas trouvé indigne de lui de rapporter l’habileté et la tranquillité qui présidèrent à ce repas. Le rameur ayant regardé une seconde fois, s’écria qu’il voyait venir quatre vaisseaux, et à la troisième fois il en parut un si grand nombre que la quantité innombrable de mâts, serrés les uns près des autres, leur donnait l’apparence d’une forêt. Nous laissons à deviner à chacun en quelle joie se changea l’espérance du duc, et combien il glorifia du fond du cœur la miséricorde divine. Poussé par un vent favorable, il entra librement avec sa flotte, et sans avoir à combattre aucun obstacle, dans le port de Pévensey. Hérald s’était retiré dans le pays d’York pour faire la guerre à son frère Tostig et à Hérald, roi de Norwège. Il ne faut pas s’étonner que son frère, animé par ses injustices, et jaloux de reconquérir ses biens envahis, eût amené contre Hérald des troupes étrangères. Bien différent pour les mœurs de ce frère souillé de luxure, de cet homicide cruel, orgueilleux de ses richesses, fruits du pillage, et ennemi de la justice et du bien, comme Tostig ne l’égalait pas par les armes, il le combattait par les vœux et ses conseils. Une femme, d’une mâle sagesse, connaissant et pratiquant tout ce qu’il y a d’honnête, voulut voir les Anglais gouvernés par Guillaume, homme prudent, juste et courageux, que le choix du roi Edouard, son mari, avait établi pour son successeur comme s’il eût été son fils.

Les Normands, ayant avec joie abordé au rivage, s’emparèrent d’abord des fortifications de Pévensey, et ensuite de celles d’Hastings, pour en faire un lieu de refuge et de défense pour leurs vaisseaux. Marius et le grand Pompée, qui tous deux se distinguèrent et méritèrent le triomphe par leur courage et leur habileté, l’un pour avoir amené à Rome Jugurtha enchaîné, et l’autre pour avoir forcé Mithridate à s’empoisonner, lorsqu’ils étaient dans un pays ennemi à la tête de toutes leurs forces, craignaient lâchement de s’exposer aux dangers en se séparant du gros de l’armée avec une seule légion. Leur coutume, et c’est celle des généraux, était d’envoyer des espions, et non d’aller eux-mêmes à la découverte, conduits en ceci par le desir de conserver leur vie plutôt que soigneux d’assurer à l’armée la continuation de leurs soins. Guillaume, accompagné seulement de vingt-cinq chevaliers, alla lui même, plein de courage, reconnaître les lieux et les habitans, et revenant à pied, à cause de la difficulté des chemins, tout en en riant lui-même, et quoique le lecteur en puisse rire aussi, il mérita de sérieuses louanges, en portant sur son épaule, attachée avec la sienne, la cuirasse d’un de ceux qui l’accompagnaient, Guillaume, fils d’Osbern, renommé cependant pour sa force et son courage; le duc le soulagea du poids de ce fer.

Un riche habitant de ce pays, Normand de nation, Robert, fils de la noble dame Guimare, envoya à Hastings, au duc, son seigneur et son parent, un message conçu en ces termes: « Le roi Hérald ayant livré bataille à son propre frère et au roi de Norwège, qui passait pour le plus fort guerrier qu’il y eût sous le ciel, les a tués tous deux dans un combat, et a détruit leurs nombreuses armées. Animé par ce succès, il revient promptement vers toi, à la tête d’une armée innombrable et pleine de force, contre laquelle les tiens ne vaudront pas plus qu’autant de vils chiens. Tu passes pour un homme sage, et jusqu’ici tu as tout fait avec prudence, soit pendant la paix, soit pendant la guerre. Maintenant travaille à aviser et pourvoir à ta sûreté; prends garde que ta témérité ne te précipite dans un danger d’où tu ne puisses sortir. Je te le conseille, reste dans tes retranchemens, et abstiens-toi d’en venir aux mains à présent. »

Le duc répondit à l’envoyé: « Rapporte à ton maître, pour le message par lequel il veut que je sois sur mes gardes, ces paroles et ma reconnaissance, quoiqu’il eût été convenable de m’en avertir sans injure. Je ne voudrais point me mettre à l’abri dans une retraite fortifiée, je combattrai Hérald le plus promptement possible; et je n’hésiterai point, si la volonté divine ne s’y oppose pas, n’eussé-je avec moi que dix mille hommes tels que les soixante mille que j’ai amenés, à aller l’écraser, lui et les siens, avec la force des miens. »

Un certain jour, comme le duc visitait les postes de garde de la flotte, et se promenait près des navires, on lui annonça la présence d’un moine envoyé par Hérald. Aussitôt il se rendit auprès de lui, et lui tint ingénieusement ce discours. « Je tiens de très près à Guillaume, comte de Normandie, et c’est moi qui lui sers ses repas. Ce n’est que par moi que tu pourras avoir la faculté de lui parler. Raconte-moi le message que tu apportes; je le lui ferai facilement connaître, car personne ne lui est plus cher que moi. Ensuite, par mes soins, tu iras aisément l’entretenir à ta volonté. » Le moine lui ayant révélé le message, le duc le fit aussitôt recevoir dans une maison, et traiter avec une soigneuse humanité. Pendant ce temps, il délibéra en lui-même et avec les siens sur la réponse qu’il devait faire au message.

Le lendemain, assis au milieu de ses grands, il fit appeler le moine, et lui dit: « C’est moi qui suis Guillaume, prince des Normands, par la grâce de Dieu. Répète maintenant en présence de ceux-ci ce que tu m’as rapporté hier. » Le messager parla ainsi: « Voici ce que le roi Hérald vous fait savoir. Vous êtes entré sur son territoire; il ne sait dans quelle confiance et par quelle témérité. Il se souvient bien que le roi Edouard vous établit d’abord héritier du royaume d’Angleterre, et que lui-même en Normandie vous a porté l’assurance de cette succession. Mais il sait aussi que, selon le droit qu’il en avait, le même roi, son seigneur, lui fit, à ses derniers instans, le don du royaume; et depuis le temps où le bienheureux Augustin vint dans ce pays, ce fut une coutume générale de cette nation de regarder comme valables les donations faites aux derniers momens. C’est pourquoi il vous demande à juste titre que vous vous en retourniez de ce pays avec les vôtres. Autrement il rompra l’amitié et tous les traités qu’il a lui-même conclus avec vous en Normandie, et il vous laisse entièrement le choix. »

Après avoir entendu le message d’Hérald, le duc demanda au moine s’il voulait conduire en sûreté son envoyé auprès de ce prince. Le moine lui promit qu’il prendrait, autant de soin de la sûreté de son député que de la sienne propre. Aussitôt le duc chargea un moine de Fécamp de rapporter promptement ces paroles à Hérald. « Ce n’est point avec témérité et injustice, mais délibérément et conduit par la justice, que je suis passé dans ce pays, dont mon seigneur et mon parent, le roi Edouard, à cause des honneurs éclatans et des nombreux bienfaits dont moi et mes grands nous l’avons comblé, ainsi que son frère et ses gens, m’a constitué héritier, comme l’avoue Hérald lui-même. Il me croyait aussi, de tous ceux qui lui étaient alliés par la naissance, le meilleur et le plus capable, ou de le secourir tant qu’il vivrait, ou de gouverner son royaume après sa mort; et ce choix ne fut point fait sans le consentement de ses grands, mais par le conseil de l’archevêque Stigand, du comte Godwin, du comte Lefrie, et du comte Sigard, qui prêtèrent serment de la main de me recevoir pour seigneur après la mort d’Edouard, jurant qu’ils ne chercheraient nullement pendant sa vie à s’emparer de ce pays pour m’en ôter la possession. Il me donna pour otages le fils et le neveu de Godwin. Enfin il envoya vers Hérald lui-même en Normandie, afin que, présent, il fît devant moi le serment qu’en mon absence avaient fait en ma faveur son père et les autres hommes ci-dessus nommés. Comme Hérald se rendait vers moi, il encourut les périls de la captivité, à laquelle l’arrachèrent ma sagesse et ma puissance. Il me fit hommage pour son propre compte, et ses mains dans les miennes m’assurèrent aussi le royaume d’Angleterre. Je suis prêt à plaider ma cause en jugement contre lui, selon les lois de Normandie, ou plutôt celles d’Angleterre, comme il lui plaira. Si les Normands ou les Anglais prononcent, selon l’équité et la vérité, que la possession de ce royaume lui appartient légitimement, qu’il le possède en paix; mais s’ils conviennent que, par le devoir de justice, il doit m’être rendu, qu’il me le laisse. S’il refuse cette proposition, je ne crois pas juste que mes hommes et les siens périssent dans un combat, eux qui ne sont aucunement coupables de notre querelle. Voici donc que je suis prêt à soutenir, au risque de ma tête contre la sienne, que le royaume d’Angleterre m’appartient de droit plutôt qu’à lui. »

Nous avons voulu bien faire connaître à tous ce discours, qui contient les propres paroles du duc et non notre ouvrage, car nous voulons que l’estime publique lui assure une éternelle louange. On en pourra aisément conclure qu’il se montra véritablement sage, juste, pieux et courageux. Le pouvoir de ses raisonnemens, qui, comme on le voit clairement en y réfléchissant, n’auraient pu être affaiblis par Tullius, le plus illustre auteur de l’éloquence romaine, anéantit les argumens d’Hérald. Enfin le duc était prêt à se conformer au jugement que prescrirait le droit des nations. Il ne voulait point que les Anglais ses ennemis périssent à cause de sa querelle, et offrait de la terminer au péril de sa propre tête dans un combat singulier. Dès que le moine eut rapporté ce message à Hérald, qui s’avançait, il pâlit de stupeur, et comme muet, garda long-temps le silence. L’envoyé lui ayant plusieurs fois demandé une réponse, il lui dit la première fois: « Nous marchons sur-le-champ; » et la seconde fois: « Nous marchons au combat. » L’envoyé le pressait de lui donner une autre réponse, lui répétant que le duc de Normandie voulait un combat singulier et non la destruction des deux armées; car cet homme courageux et bon aimait mieux renoncer à une chose juste et agréable, pour empêcher la ruine d’un grand nombre d’hommes, et espérait abattre la tête d’Hérald, soutenu par une moins grande vigueur, et qui n’avait point l’appui de la justice. Alors Hérald levant son visage vers le ciel, dit: « Que le Seigneur prononce aujourd’hui, entre Guillaume et moi, à qui appartient le droit. » Aveuglé par le desir de régner, et la frayeur lui faisant oublier l’injustice qu’il avait commise, il court à sa ruine, au jugement de sa propre conscience.

Cependant des chevaliers très-éprouvés, envoyés à la découverte par le duc, revinrent promptement annoncer l’arrivée de l’ennemi. Le roi furieux se hâtait d’autant plus qu’il avait appris que les Normands avaient dévasté les environs de leur camp. Il voulait tâcher de les surprendre au dépourvu, en fondant sur eux pendant la nuit ou à l’improviste. Pour qu’ils ne pussent fuir dans aucune retraite, il avait envoyé une flotte armée sur mer, pour dresser des embûches aux soixante vaisseaux. Le duc aussitôt ordonna à tous ceux qui se trouvaient dans le camp de prendre les armes (car ce jour la plus grande partie de ses compagnons étaient allés fourrager); lui-même, assistant avec la plus grande dévotion au mystère de la messe, fortifia son corps et son ame de la communion du corps et du sang du Seigneur. Il suspendit humblement à son cou des reliques, de la protection desquelles, Hérald s’était privé en violant la foi qu’il avait jurée sur elles. Le duc avait avec lui deux évêques, qui l’avaient accompagné de Normandie, Eudes, évêque de Bayeux, et Geoffroi Constantin, un nombreux clergé, et plusieurs moines. Cette assemblée se disposa à combattre par ses prières. Tout autre que le duc eût été épouvanté en voyant sa cuirasse se retourner à gauche pendant qu’il la mettait; mais il en rit comme d’un hasard, et ne s’en effraya pas comme d’un funeste pronostic.

Nous ne doutons pas de la beauté de la courte exhortation par laquelle il augmenta le courage et l’intrépidité de ses guerriers, quoiqu’on ne nous l’ait pas rapportée dans toute sa majesté. Il rappela aux Normands que, sous sa conduite, ils étaient toujours sortis vainqueurs de périls grands et nombreux. Il leur rappela à tous leur patrie, leurs nobles exploits et leur illustre renom. « C’est maintenant, leur dit-il, que vos bras doivent prouver de quelle force vous êtes doués, quel courage vous anime. Il ne s’agit plus seulement de vivre en maîtres, mais d’échapper vivans d’un péril imminent. Si vous combattez comme des hommes, vous obtiendrez la victoire, de l’honneur et des richesses. Autrement, vous serez égorgés promptement, ou captifs vous servirez de jouet aux plus cruels ennemis. De plus, vous serez couverts d’une ignominie éternelle. Aucun chemin ne s’ouvre à la retraite; d’un côté, des armes et un pays ennemi et inconnu ferment le passage; de l’autre, la mer et des armes encore s’opposent à la fuite. Il ne convient pas à des hommes de se laisser effrayer par le grand nombre. Les Anglais ont souvent succombé sous le fer ennemi; souvent vaincus, ils sont tombés sous le joug étranger, et jamais ils ne se sont illustrés par de glorieux faits d’armes. Le courage d’un petit nombre de guerriers peut facilement abattre un grand nombre d’hommes inhabiles dans les combats, surtout lorsque la cause de la justice est protégée par le secours du Ciel. Osez seulement, que rien ne puisse vous faire reculer, et bientôt le triomphe réjouira vos cœurs. »

Il s’avança dans un ordre avantageux, faisant porter en avant la bannière que lui avait envoyée l’apostole; il plaça en tête des gens de pied armés de flèches et d’arbalètes, et au second rang d’autres gens de pied, dont il était plus sûr, et qui portaient des cuirasses: le dernier rang fut composé des bataillons de chevaliers, au milieu desquels il se plaça avec son inébranlable force, pour donner de là ses ordres de tous côtés, de la voix et du geste. Si quelque ancien eût décrit l’armée d’Hérald, il aurait dit qu’à son passage les fleuves se desséchaient, les forêts se réduisaient en plaines. En effet, de tous les pays des troupes innombrables s’étaient jointes aux Anglais. Une partie étaient animés par leur attachement pour Hérald, et tous par leur amour pour la patrie, qu’ils voulaient, quoique injustement, défendre contre des étrangers. Le pays des Danois, qui leur était allié, leur avait envoyé de nombreux secours. Cependant, n’osant combattre Guillaume sur un terrain égal, ils se postèrent sur un lieu plus élevé, sur une montagne voisine de la forêt par laquelle ils étaient venus. Alors les chevaux ne pouvant plus servir à rien, tous les gens de pied se tinrent fortement serrés. Le duc et les siens, nullement effrayés par la difficulté du lieu, montèrent peu à peu la colline escarpée. Le terrible son des clairons fit entendre le signal du combat, et de toutes parts l’ardente audace des Normands entama la bataille. Ainsi, dans la discussion d’un procès où il s’agit d’un vol, celui qui poursuit le crime parle le premier. Les gens de pied des Normands, s’approchant donc, provoquèrent les Anglais, et leur envoyèrent des traits et avec eux les blessures et la mort. Ceux-ci leur résistèrent vaillamment, chacun selon son pouvoir. Ils leur lancent des épieus et des traits de diverses sortes, des haches terribles et des pierres attachées à des morceaux de bois. Vous auriez cru voir aussitôt les nôtres écrasés, comme sous un poids mortel. Les chevaliers viennent après, et de derniers qu’ils étaient passent au premier rang. Honteux de combattre de loin, le courage de ces guerriers les anime à se servir de l’épée. Les cris perçans que poussent les Normands et les barbares est étouffé par le bruit des armes et les gémissemens des mourans. On combat ainsi des deux côtés pendant quelque temps avec la plus grande force; mais les Anglais sont favorisés par l’avantage d’un lieu élevé, qu’ils occupent serrés, sans être obligés de se débander pour y arriver, par leur grand nombre et la masse inébranlable qu’ils présentent, et de plus par leurs armes, qui trouvaient facilement chemin à travers les boucliers et les autres armes défensives. Ils soutiennent donc et repoussent avec la plus grande vigueur ceux qui osent les attaquer l’épée à la main. Ils blessent aussi ceux qui leur lancent des traits de loin. Voilà qu’effrayés par cette férocité, les gens de pied et les chevaliers bretons tournent le dos, ainsi que tous les auxiliaires qui étaient à l’aile gauche; presque toute l’armée du duc recule: ceci soit dit sans offenser les Normands, la nation la plus invincible. L’armée de l’empereur romain, où combattaient les soldats des rois habitués à vaincre sur terre et sur mer, a fui plus d’une fois, à la nouvelle vraie ou fausse du trépas de son chef. Les Normands crurent que leur duc et seigneur avait succombé. Ils ne se retirèrent donc point par une fuite honteuse, mais tristes, car leur chef était pour eux un grand appui.

Le prince, voyant qu’une grande partie de l’armée ennemie s’était jetée à ]a poursuite des siens en déroute, se précipita au-devant des fuyards, et les arrêta en les frappant ou les menaçant de sa lance. La tête nue et ayant ôté son casque, il leur cria: « Voyez-moi tous. Je vis et je vaincrai, Dieu aidant. Quelle démence vous pousse à la fuite? Quel chemin s’ouvrira à votre retraite? Vous vous laissez repousser et tuer par ceux que vous pouvez égorger comme des troupeaux. Vous abandonnez la victoire et une gloire éternelle, pour courir à votre perte, et à une perpétuelle infamie. Si vous fuyez, aucun de vous n’échappera à la mort. » Ces paroles ranimèrent leur courage. Ils s’avança lui-même à leur tête, frappant de sa foudroyante épée, et défit la nation ennemie, qui méritait la mort par sa rébellion contre lui, son roi. Les Normands enflammés d’ardeur, enveloppèrent plusieurs mille hommes qui les avaient poursuivis, et les taillèrent en pièces en un moment, en sorte que pas un n’échappa. Vivement encouragés par ce succès, ils attaquèrent la masse de l’armée, qui, pour avoir éprouvé une grande perte, n’en paraissait pas diminuée. Les Anglais combattaient avec courage et de toutes leurs forces, tâchant surtout de ne point ouvrir de passage à ceux qui voulaient fondre sur eux pour les entamer. L’énorme épaisseur de leurs rangs empêchait presque les morts de tomber: cependant le fer des plus intrépides guerriers s’ouvrit bientôt un chemin dans différens endroits. Ils furent suivis des Manceaux, des Français, des Bretons, des Aquitains, et des Normands, qui l’emportaient par leur courage.

Un Normand, jeune guerrier, Robert, fils de Roger de Beaumont, neveu et héritier, par sa sœur Adeline, de Hugues comte de Meulan, se trouvant ce jour-là, pour la première fois, à une bataille, fit des exploits dignes d’être éternisés par la louange. A la tête d’une légion qu’il commandait à l’aile droite, il fondit sur les ennemis avec une impétueuse audace et les renversa. Il n’est pas en notre pouvoir, et l’objet que nous nous sommes proposé ne nous permet pas de raconter, comme elles le méritent, les actions de courage de chacun en particulier. Celui qui excellerait par sa facilité à décrire, et qui aurait été témoin de ce combat par ses propres yeux, trouverait beaucoup de difficulté à entrer dans tous les détails. Nous nous hâtons d’arriver au moment où terminant l’éloge du comte Guillaume, nous raconterons la gloire du roi Guillaume.

Les Normands et les auxiliaires, réfléchissant qu’ils ne pourraient vaincre, sans essuyer de très-grandes pertes, une armée peu étendue et qui résistait en masse, tournèrent le dos, feignant adroitement de fuir. Ils se rappelaient comment, peu auparavant, leur fuite avait été l’occasion de leur victoire. Les barbares, avec l’espoir du succès, éprouvèrent une vive joie: s’excitant à l’envi, ils poussent des cris d’allégresse, accablent les nôtres d’injures, et les menacent de fondre tout aussitôt sur eux. Quelques mille d’entre eux osèrent, comme auparavant, courir, comme s’ils eussent volé, à la poursuite de ceux en fuite. Tout à coup les Normands, tournant leurs chevaux, les cernèrent et les enveloppèrent de toutes parts, et les taillèrent en pièces sans en épargner aucun. S’étant deux fois servis de cette ruse avec le même succès, ils attaquèrent le reste avec une plus grande impétuosité. Cette armée était encore effrayante et très-difficile à envelopper. Il s’engage un combat d’un nouveau genre; l’un des partis attaque par des courses et divers mouvemens, l’autre comme fixé sur la terre ne fait que supporter les coups. Les Anglais faiblissent, et comme avouant leur crime par leur défaite, en subissent le châtiment. Les Normands lancent des traits, frappent et percent. Le mouvement des morts qui tombent paraît plus vif que celui des vivans. Ceux qui sont blessés légèrement ne peuvent s’échapper à cause du grand nombre de leurs compagnons, et meurent étouffés dans la foule. Ainsi concourut la fortune au triomphe de Guillaume.

A ce combat se trouvèrent Eustache, comte de Boulogne; Guillaume, fils de Richard, comte d’Evreux; Geoffroi, fils de Rotrou, comte de Mortain; Guillaume, fils d’Osbern; Aimeri, gouverneur de Thouars; Gautier Giffard, Hugues de Montfort, Raoul de Toëni, Hugues de Grandménil, Guillaume de Warenne, et un grand nombre d’autres guerriers, les plus fameux par leur courage à la guerre, et dont les noms devraient être rangés dans les annales de l’histoire parmi ceux des plus valeureux. Guillaume, leur chef, les surpassait tellement en force comme en sagesse, qu’on pourrait, à juste titre, le préférer ou le comparer aux anciens généraux de la Grèce et de Rome, tant vantés dans les livres. Il conduisit supérieurement cette bataille, arrêtant les siens dans leur fuite, ranimant leur vaillance, et partageant leurs dangers; il les appela pour qu’ils le suivissent, plus souvent qu’il ne leur ordonna d’aller en avant; d’où l’on doit comprendre clairement que sa valeur les devançait toujours dans la route en même temps qu’elle leur donnait le courage. A la vue seule de cet admirable et terrible chevalier, une grande partie des ennemis perdirent le cœur sans avoir reçu de blessures. Trois chevaux tombèrent percés sous lui, trois fois il sauta hardiment à terre, et ne laissa pas long-temps sans vengeance la mort de son coursier. C’est alors qu’on put voir son agilité et sa force de corps et d’ame. Son glaive rapide traverse avec fureur les écus, les casques et les cuirasses; il frappe plusieurs guerriers de son bouclier. Ses chevaliers, le voyant ainsi combattre à pied, sont saisis d’admiration, et la plupart, accablés de blessures, reprennent courage. Quelques-uns, perdant leurs forces avec leur sang, appuyés sur leur bouclier, combattent encore vaillamment; et plusieurs ne pouvant faire davantage, animent de la voix et du geste leurs compagnons à suivre hardiment le duc, et à ne pas laisser échapper la victoire d’entre leurs mains. Guillaume en secourut et sauva lui-même un grand nombre.

Guillaume n’aurait pas craint de se battre en combat singulier avec Hérald, que les poètes comparent à Hector ou à Turnus, pas plus qu’Achille ne craignit de se battre avec Hector, ou Enée avec Turnus. Tydée eut recours à un rocher contre cinquante hommes qui lui dressaient des embûches; Guillaume, son égal, et non d’une race inférieure, seul en affronta mille. Les auteurs de la Thébaïde ou de l’Enéide, qui selon les règles de la poésie exagèrent encore dans leurs livres les grandes actions qu’ils chantent, feraient sur les exploits de cet homme un plus digne ouvrage, dans lequel les éloges seraient véridiques et justement grands. Certes, si leurs vers répondaient à la dignité du sujet, dans la beauté de leur style, ils l’éleveraient au rang des dieux. Mais notre modeste prose, dont le but est d’exposer humblement aux yeux des rois sa piété pour le culte du vrai Dieu, qui seul est Dieu depuis l’éternité jusqu’à la fin des siècles et au delà, doit terminer le vrai et court récit de ce combat, dans lequel le duc vainquit avec autant de force que de justice.

Le jour étant déjà sur son déclin, les Anglais virent bien qu’ils ne pouvaient tenir plus long-temps contre les Normands. Ils savaient qu’ils avaient perdu un grand nombre de leurs troupes, que le roi, deux de ses frères, et plusieurs grands du royaume avaient péri, que tous ceux qui restaient étaient presque épuisés, et qu’ils n’avaient aucun secours à attendre. Ils virent les Normands, dont le nombre n’était pas fort diminué, les presser avec plus de violence qu’au commencement, comme s’ils eussent pris en combattant de nouvelles forces. Effrayés aussi par l’implacable valeur du duc qui n’épargnait rien de ce qui lui résistait, et de ce courage qui ne savait se reposer qu’après la victoire, ils s’enfuirent le plus vite qu’ils purent, les uns à cheval, quelques-uns à pied, une partie par les chemins, presque tous par des lieux impraticables; quelques-uns, baignés dans leur sang, essayèrent en vain de se relever, d’autres se relevèrent, mais furent incapables de fuir. Le desir ardent de se sauver donna à quelques-uns la force d’y parvenir. Un grand nombre expirèrent dans le fond des forêts, et ceux qui les poursuivaient en trouvèrent plusieurs étendus sur les chemins. Les Normands, quoique sans aucune connaissance du pays, les poursuivaient avec ardeur, et, frappant les rebelles dans le dos, mettaient la dernière main à cette heureuse victoire. Plusieurs d’entre eux, renversés à terre, reçurent la mort sous les pieds des chevaux.

Cependant le courage revint aux fuyards, qui avaient trouvé pour renouveler le combat le lieu le plus favorable: c’était une vallée escarpée et remplie de fossés. Cette nation, qui descendait des antiques Saxons, les hommes les plus féroces, fut toujours naturellement disposée aux combats; et ils n’avaient pu reculer que sous le poids d’une très-grande valeur. Ils avaient récemment vaincu avec une grande facilité le roi de Norwège, soutenu, par une vaillante et nombreuse armée.

Le duc, qui conduisait les étendards vainqueurs, voyant ces cohortes rassemblées en un moment, ne se détourna pas de son chemin, et tint ferme, quoiqu’il s’imaginât que c’était un nouveau secours qui arrivait à ses ennemis; et plus terrible armé seulement d’un débris de sa lance que ceux qui dardent de longs javelots, il rappela d’une voix mâle le comte Eustache, qui prenait la fuite avec cinquante chevaliers, et voulait donner le signal de la retraite. Celui-ci revenant se pencha familièrement à l’oreille du duc, et le pressa de s’en retourner, lui prédisant une mort prochaine s’il allait plus loin. Pendant qu’il lui parlait, Eustache fut frappé entre les épaules d’un coup dont la violence fut aussitôt prouvée par le sang qui lui sortit du nez et de la bouche, et il s’échappa à demi-mort avec l’aide de ses compagnons. Le duc, au dessus de toute crainte et de toute lâcheté, attaqua et renversa ses ennemis. Dans ce combat périrent quelques-uns des plus nobles Normands à qui la difficulté du lieu ne permit pas de déployer toute leur valeur. La victoire ainsi remportée, le duc retourna vers le champ de bataille, où témoin du carnage il ne put le voir sans pitié, quoique les victimes fussent des impies, et qu’il soit beau, glorieux et avantageux de tuer un tyran. La terre était couverte au loin de la fleur de la noblesse et de la jeunesse anglaise souillée de sang. Les deux frères du roi furent trouvés auprès de lui. Lui-même, dépouillé de toute marque d’honneur, fut reconnu, non à sa figure mais à quelques signes, et porté dans le camp du duc, qui confia sa sépulture à Guillaume surnommé Mallet, et non à sa mère, qui offrait pour le corps de son cher fils un égal poids d’or. Le duc savait, en effet, qu’il ne convenait pas de recevoir de l’or par un tel commerce. Il jugea indigne d’être enseveli selon le vœu de sa mère celui dont l’excessive cupidité était cause qu’une quantité innombrable de gens gisaient sans sépulture. On dit par raillerie qu’il fallait enterrer Hérald en un lieu où il pût garder la mer et le rivage dont en sa fureur il avait voulu fermer l’accès.

Quant à nous, Hérald, nous ne t’insultons pas, mais avec le pieux vainqueur qui pleura ta ruine, nous avons pitié de toi, et nous pleurons sur ton sort. Un juste succès t’a abattu; tu as été, comme tu le méritais, étendu dans ton sang; tu as pour tombeau le rivage, et tu seras en abomination aux générations futures et des Anglais et des Normands. Ainsi ont coutume de crouler ceux qui croient à un souverain pouvoir, à un souverain bonheur dans le monde. Pour être souverainement heureux ils s’emparent de la puissance, et s’efforcent de retenir par la guerre ce qu’ils ont usurpé. Tu t’es souillé du sang de ton frère, dans la crainte que sa grandeur ne diminuât ta puissance. Ensuite tu t’es précipité en furieux vers une autre guerre fatale à ta patrie, que tu sacrifiais à la conservation de la dignité royale. Tu as donc été entraîné dans la ruine par toi-même préparée. Voilà, tu ne brilles plus de la couronne que tu avais traîtreusement usurpée; tu ne sièges plus sur le trône où tu étais monté avec orgueil. La fin que tu as subie montre s’il est vrai que tu fus élevé au trône par Edouard dans les derniers momens de sa vie. Une comète, la terreur des rois, brillant après le commencement de ta grandeur, fut le présage de ta perte.

Mais laissons ces funestes présages, et parlons du bonheur que prédit la même étoile. Agamemnon, roi des Grecs, aidé du secours d’un grand nombre de chefs et de rois, parvint avec peine, par la ruse, à détruire, la dixième année du siége, la seule ville de Priam. Les poètes cependant attestent les talens et la bravoure de ses guerriers. De même Rome, arrivée à sa plus haute puissance et voulant commander au monde entier, mit plusieurs années à subjuguer des villes. Le duc Guillaume, avec les troupes de la Normandie et sans de nombreux secours étrangers, soumit en un seul jour, de la troisième heure au soir, toutes les villes de l’Angleterre. Si elles avaient été défendues par les remparts de Troie, le bras et l’habileté d’un tel homme les eussent bientôt renversées. Le vainqueur eût pu sur-le-champ marcher vers le trône royal, se poser la couronne sur la tête, accorder comme butin à ses chevaliers les richesses du pays, égorger les puissans, ou les envoyer en exil. Il aima mieux agir avec modération, et commander avec clémence; car tout jeune encore il s’était accoutumé à donner à ses triomphes l’ornement de la modération.

Il eût été juste que les loups et les vautours dévorassent les chairs de ces Anglais, qui, par une telle injustice, s’étaient précipités dans la mort, et que les champs demeurassent ensevelis sous leurs os sans sépulture; mais un tel supplice lui parut trop cruel. Il accorda à ceux qui voulaient les relever pour les enterrer la liberté de le faire. Ayant fait ensevelir les siens, et ayant laissé une garde à Hastings avec un brave commandant, il s’approcha de Romney, et punit à son gré la perte de ses gens qui, égarés de ce côté, avaient été attaqués et défaits par ce peuple féroce avec beaucoup de dommages de part et d’autre.

De là il marcha vers Douvres où il avait appris qu’une innombrable quantité de peuples s’était réunie. Ce lieu paraissait inexpugnable; mais les Anglais, frappés de terreur à son approche, n’eurent plus de confiance ni dans les fortifications de l’art ou de la nature, ni dans le nombre de leurs troupes. Ce château est situé sur un rocher voisin de la mer, et qui, naturellement escarpé de toutes parts et taillé à pic encore par les travaux des hommes, s’élève comme un mur perpendiculaire à la hauteur d’une portée de flèche. Ce côté est baigné par les flots de la mer. Comme les habitans se préparaient à se rendre humblement, des hommes d’armes de notre armée, poussés par le desir du butin, mirent le feu au château. La flamme volant avec la légèreté qui lui est propre, eut bientôt envahi presque tout. Le duc ne voulut point voir souffrir de dommages à ceux qui avaient commencé à traiter avec lui pour se rendre; il donna une somme pour faire rétablir les édifices, et dédommagea des autres pertes. Il eût ordonné de punir sévèrement les auteurs de cet incendie, si la bassesse de leur condition et leur grand nombre ne les eussent dérobés à ses yeux. Le château lui ayant été remis, il y fit ajouter pendant huit jours les fortifications qui manquaient. L’usage de l’eau et des viandes fraîches donnèrent aux chevaliers une dysenterie dont plusieurs moururent, et dont beaucoup furent extrêmement affaiblis et coururent grand risque de perdre la vie; mais ces malheurs n’abattirent pas le courage du duc. Il laissa aussi dans ce château une garnison, avec ceux qui étaient malades de la dysenterie, et marcha pour dompter les ennemis qu’il avait vaincus. Les habitans de Cantorbéry vinrent d’eux-mêmes au devant de lui non loin de Douvres, lui jurèrent fidélité, et lui donnèrent des otages. La puissante métropole trembla de frayeur, et de peur que sa résistance ne fut suivie d’une ruine entière, elle se hâta de se soumettre pour obtenir sa conservation. Le jour suivant, étant arrivé à la Tour rompue, le duc y campa, et dans ce lieu une très-grave indisposition de son corps frappa d’une égale maladie l’ame de ses compagnons. Occupé du bien public, et dans la crainte que l’armée ne manquât des choses nécessaires, il ne voulut point s’arrêter à se soigner, quoique le retour de cet excellent duc à la santé fût l’avantage comme le très-grand desir de tous.

Cependant Stigand, archevêque de Cantorbéry, qui, élevé par ses richesses et sa dignité, avait aussi par ses conseils beaucoup de puissance auprès des Anglais, uni aux fils d’Algard et d’autres grands, menaçait de livrer bataille à Guillaume. Ils avaient établi roi Edgar Adelin, jeune enfant, de la noble race du roi Edouard, car leur principal désir était de n’avoir point pour souverain un étranger. Mais celui qui devait être leur maître, s’approchant hardiment, s’arrêta non loin de Londres, dans un endroit où il apprit qu’ils s’assemblaient le plus souvent. Cette ville est arrosée par le fleuve de la Tamise, qui en forme un port de mer, où arrivent les richesses des pays étrangers. Ses seuls citoyens suffisent pour fournir une nombreuse et fameuse milice. En ce moment des troupes d’hommes de guerre arrivaient en foule, et, quoique d’une très-grande étendue, à peine les pouvait-elle contenir. Cinq cents chevaliers normands envoyés en avant forcèrent courageusement à tourner le dos et à se réfugier dans les murs des troupes qui avaient fait une sortie contre eux. Ce nombreux carnage fut suivi d’un incendie; car ils brûlèrent tous les édifices qu’ils trouvèrent en deçà du fleuve, afin de frapper à la fois d’une double calamité l’orgueilleuse férocité de leurs ennemis. Le duc s’étant ensuite avancé sans opposition, et ayant passé la Tamise, à un gué et sur un pont en même temps, arriva à Wallingford.

Le pontife métropolitain, Stigand, s’étant rendu vers lui, se remit entre ses mains, lui jura fidélité, et déposa Adelin, qu’il avait élu sans réflexion. Ayant poursuivi sa route, aussitôt que le duc fut en vue de Londres, les grands de la ville allèrent au devant de lui, se remirent en son pouvoir, eux et toute la ville, comme l’avaient fait auparavant les habitans de Cantorbéry, et lui amenèrent des otages en aussi grand nombre et de telle qualité qu’il voulut. Ensuite les évêques et les autres grands le prièrent d’accepter la couronne, disant qu’ils étaient habitués à obéir à un roi, et qu’ils voulaient avoir un roi pour maître. Le duc consultant ceux des Normands de sa suite dont il avait éprouvé la sagesse aussi bien que la fidélité, leur découvrit les principales raisons qui le dissuadaient de céder aux prières des Anglais. Les affaires étaient encore dans le trouble, quelques gens se soulevaient, et il desirait la tranquillité du royaume plutôt que la couronne. D’ailleurs si Dieu lui accordait cet honneur, il voulait que sa femme fût couronnée avec lui; et enfin il ne faut jamais se trop hâter lorsqu’on veut arriver jusqu’au faîte. Il n’était certainement pas dominé du desir de régner; il connaissait la sainteté des engagemens du mariage, et les chérissait saintement. Ses familiers lui conseillèrent au contraire d’accepter la couronne, sachant que c’était le vœu unanime de toute l’armée, quoique cependant ils trouvassent ses raisons très-louables, et reconnussent qu’elles découlaient d’une profonde sagesse.

A ce conseil était présent Aimeri d’Aquitaine, seigneur de Thouars, aussi fameux par son éloquence que par sa bravoure. Admirant et célébrant par ses louanges la modestie du duc, qui consultait les chevaliers pour savoir s’ils voulaient que leur seigneur devînt roi: « Jamais, dit-il, ou du moins rarement, des chevaliers n’ont été appelés à pareille discussion. Il ne faut pas différer par la longueur de notre délibération ce dont nous desirons le plus prompt accomplissement. » Les hommes les plus sages et les meilleurs n’auraient point ainsi souhaité de voir le duc élevé à cette monarchie s’ils n’eussent connu sa très-grande aptitude à la gouverner, quoique cependant ils voulussent aussi par sa puissance augmenter leurs biens et leurs dignités. Le duc, après de nouvelles réflexions à ce sujet, céda à tant de vœux, à tant de conseils, dans l’espérance surtout que, dès qu’il aurait commencé à régner, les rebelles oseraient moins contre lui, ou seraient plus facilement domptés. Il envoya donc à Londres des gens pour construire une forteresse dans la ville, et faire la plupart des préparatifs qui convenaient à la magnificence royale, voulant pendant ce temps demeurer dans les environs. Il fut si loin de trouver aucun ennemi qu’il eût pu, s’il l’eût voulu, se livrer en sûreté à la chasse à l’oiseau.

Le jour fixé pour le couronnement, l’archevêque d’York, homme zélé pour la justice, d’un esprit mûri par l’âge, sage, bon, éloquent, adressa aux Anglais un discours convenable, dans lequel il leur demanda s’ils consentaient à ce que Guillaume fut couronné leur seigneur. Tous, sans la moindre hésitation, et comme si par miracle ils se fussent trouvé tous une même pensée et une même voix, ils l’assurèrent de leur joyeux consentement. Les Normands n’eurent pas de peine à s’accorder au desir des Anglais; l’évêque de Coutances leur avait parlé, et avait pris leur avis. Cependant ceux qui avaient été postés en armes et à cheval autour des monastères pour porter du secours en cas de besoin, ignorant que le tumulte provenait des acclamations de consentement, l’attribuèrent à une cause funeste, et mirent imprudemment le feu à la cité. Guillaume ainsi élu, fut consacré par ledit archevêque d’York, également chéri pour sa sainte vie et son inviolable réputation, qui lui mit sur la tête la couronne royale, et le plaça sur le trône, du consentement et en présence d’un grand nombre d’évêques et d’abbés, dans la basilique de Saint-Pierre l’Apôtre, joyeuse de posséder le tombeau du roi Edouard, le jour de la sainte solennité de la Nativité du Seigneur, l’an de l’Incarnation du Seigneur 1066. Guillaume refusa d’être couronné par Stigand, archevêque de Cantorbéry, parce qu’il avait appris que le juste zèle de l’apostole l’avait frappé d’anathême. Les insignes des rois ne convenaient pas moins bien à sa personne que ses qualités au gouvernement. Ses enfans et ses neveux commanderont, par une légitime succession, à la terre d’Angleterre, qu’il posséda lui-même par un legs héréditaire, appuyé des sermens des Anglais, et par le droit de la guerre. Il fut donc ainsi couronné par le consentement des Anglais, ou plutôt par le desir des grands de cette nation. Que si on demande des titres de parenté, on doit savoir la proche consanguinité qui existait entre le roi Edouard et le fils du duc Robert, dont la tante paternelle, sœur de Richard II, fille de Richard Ier, Emma, fut mère d’Edouard.

Après la célébration du couronnement, le très-digne roi (car maintenant, dans notre récit, nous lui donnerons volontiers le nom de roi à la place de celui de duc); le roi, dis-je, ne commença pas à faire le bien avec moins de zèle, comme il arrive ordinairement après un surcroît d’honneurs, mais il fut enflammé pour les grandes et honorables actions d’une nouvelle et admirable ardeur. Il s’appliquait avec une grande attention aux affaires séculières comme aux affaires divines; cependant son cœur avait plus de penchant pour le service du Roi de tous les rois, car il attribuait ses succès à celui malgré la volonté duquel il savait qu’aucun mortel ne peut jouir longtemps du pouvoir ou de la vie, et duquel il attendait une gloire immortelle après la fin de sa gloire temporelle. Il paya donc largement, comme un tribut à cet Empereur, ce que le roi Hérald avait renfermé dans son trésor. Les marchands s’habituèrent à rendre encore plus opulente cette terre, riche par sa fertilité, en y transportant leurs riches marchandises. On avait amassé des trésors précieux, soit pour le nombre, l’espèce ou le travail; mais ils étaient réservés au vain plaisir de l’avarice, ou destinés à être honteusement engloutis par le luxe des Anglais. Le roi en distribua magnifiquement une partie à ceux qui l’avaient servi dans cette guerre, et le plus grand nombre, et les plus précieux, aux pauvres et aux monastères de diverses provinces. Le zèle de sa munificence fut soutenu par un énorme tribut que de toutes parts toutes les villes et tous les hommes riches offrirent à leur nouveau seigneur. Il fit remettre entre les mains du pape Alexandre, pour l’église de Saint-Pierre de Rome, des sommes en or et en argent en quantité incroyable, et des ornemens qui auraient paru précieux même à Bysance. Il lui envoya aussi la fameuse bannière d’Hérald, toute d’un tissu d’or très-pur, et portant l’image d’un homme armé, afin de payer du don de cette dépouille la faveur de l’apostole, et d’annoncer pompeusement un nouveau triomphe sur le tyrannique ennemi de Rome.

Nous allons rapporter sommairement combien des assemblées de serviteurs du Christ, transportés de joie, chantaient des hymnes de grâces pour le vainqueur, après l’avoir auparavant soutenu par les armes de l’oraison. Mille églises de France, d’Aquitaine, de Bourgogne, d’Auvergne et d’autres pays, célébreront à jamais la mémoire du roi Guillaume. La grandeur du bienfait, qui subsistera toujours, ne laissera pas périr la mémoire du bienfaiteur. Les unes reçurent de grandes croix d’or ornées de pierres précieuses; la plupart, des sommes ou des vases de ce métal; quelques-unes, des palliums ou autres choses précieuses. Le moindre des présens dont il gratifia un monastère ornerait avec éclat une basilique métropolitaine. Je voudrais que les ducs et les rois connussent, pour leur exemple et pour leur modèle, de telles choses, et un grand nombre d’autres rapportées, dans cet ouvrage. Les dons les plus agréables furent envoyés à la Normandie par son doux enfant, qui, par une pieuse affection filiale, se hâta de les lui faire parvenir au moment où les temps et la mer sévissaient contre elle avec le plus de rigueur: on était à l’entrée de janvier. Mais elle reçut avec mille fois plus de joie la nouvelle de l’événement dont l’attente l’occupait si vivement; elle n’aurait pas reçu avec tant de plaisir les présens les plus beaux ou les plus doux de l’Arabie. Jamais plus joyeux jour ne brilla pour elle que celui où elle apprit avec certitude que son prince, l’auteur du repos qu’elle goûtait, était devenu roi. Les villes, les châteaux, les villages, les monastères se félicitaient beaucoup de la victoire, et surtout de la couronne qu’il avait obtenue. Un jour d’une sérénité extraordinaire semblait s’être levé tout à coup pour toute la province. Quoique les Normands se regardassent comme privés de leur père commun, puisque sa présence leur manquerait, ils aimaient mieux cependant qu’il en fut ainsi afin qu’il jouît d’une plus haute puissance, et qu’il fût plus en état de les défendre ou de les couvrir de gloire; car la Normande faisait autant de vœux pour son élévation qu’il en faisait pour l’honneur ou les intérêts de la Normandie. Enfin on ne savait s’il aimait mieux sa patrie qu’il n’en était aimé, comme autrefois un pareil doute s’éleva au sujet de César-Auguste et du peuple romain.

Et toi aussi, terre d’Angleterre, tu le chérirais, tu l’estimerais au dessus de tous, et, pleine de joie, tu te prosternerais à ses pieds, si ta folie et ton injustice ne t’empêchaient de juger avec plus de raison au pouvoir de quel homme tu es soumise. Laisse là tes préventions, apprends à mieux connaître sa grandeur, et tous les maîtres que tu as eus te paraîtront bien petits en comparaison. L’éclat de son honneur t’ornera des couleurs les plus brillantes. Le très-vaillant roi Pyrrhus apprit par son député que presque tous les habitons de Rome étaient semblables à lui. Cette ville, mère des rois du monde, souveraine et maîtresse de la terre, se réjouirait d’avoir donné le jour à celui qui va régner sur toi, d’être défendue par son bras, gouvernée par sa sagesse, et d’obéir à son empire. Les chevaliers de ce Normand possèdent la Pouille, ont soumis la Sicile, font la guerre à Constantinople, et font trembler les Babyloniens. Canut le Danois a, par une excessive cruauté, égorgé les plus nobles de tes fils, vieux et jeunes, afin de te soumettre à lui et à ses enfans. Celui-ci regrette la mort d’Hérald; bien plus, il a voulu augmenter la puissance de Godwin son père, et, selon sa promesse, lui donner en mariage sa fille, digne de partager le lit d’un empereur. Mais si là-dessus tu n’es pas d’accord avec moi, du moins tu ne peux nier qu’il n’ait soustrait ton cou au joug orgueilleux et cruel d’Hérald. Il a tué cet exécrable tyran, qui t’aurait accablée sous une honteuse et misérable servitude: ce service est regardé chez toutes les nations comme digne de reconnaissance et de gloire. Les salutaires bienfaits dont sa domination te va combler, déposeront plus tard contre ta haine. Le roi Guillaume vivra, oui, il vivra long-temps dans les écrits d’un style peu brillant qu’il nous a plu de composer, afin de révéler clairement à beaucoup de gens ses magnifiques actions. D’ailleurs on voit les plus fameux orateurs, ceux qui sont doués d’une grande éloquence, employer un style simple lorsqu’ils écrivent l’histoire.

Après son couronnement, le roi, avec sagesse, justice et clémence, régla à Londres beaucoup de choses, soit pour l’utilité ou l’honneur de cette ville, soit pour l’avantage de toute la nation et pour le bien des églises du pays. Jamais personne ne sollicita de lui en vain un jugement conforme à l’équité. Presque toujours l’iniquité des rois voile leur avarice du prétexte de venger les crimes, et inflige à l’innocent le supplice pour s’emparer de ses biens; mais lui, jamais il ne condamna personne qu’il n’eût été inique de ne pas le faire, car son esprit était inaccessible à l’avarice comme aux autres passions. Il savait qu’il est de la majesté royale et qu’il convient à un pouvoir illustre de ne rien accepter de contraire à la justice. Avec l’autorité qui lui convenait, il ordonna aussi à ses grands l’équité que leur conseillait son amitié, leur disant qu’il fallait continuellement avoir devant les yeux l’éternel souverain dont la protection les avait fait triompher; qu’il ne fallait pas trop opprimer les vaincus, semblables aux vainqueurs pour la foi chrétienne, de peur que les injustices ne contraignissent à la révolte ceux qu’ils avaient justement soumis; qu’en outre il fallait craindre de déshonorer, par de honteuses actions contre des étrangers, le pays de sa naissance ou de son éducation. Il réprima par de très-sages ordonnances les chevaliers de moyenne noblesse et les simples hommes d’armes. Les femmes étaient à l’abri de la violence à laquelle s’emportent souvent contre elles ceux qui les aiment; et même, pour empêcher l’infamie, ces sortes de délits étaient défendus quand même le consentement de femmes impudiques y aurait donné lieu. Il ne permit pas aux chevaliers de boire beaucoup dans les tavernes parce que l’ivresse enfante ordinairement la dispute, et la dispute le meurtre. Il interdit la sédition, le meurtre et toute espèce de rapine, réprimant les armes par les lois comme les peuples par les armes. Il établit des juges redoutables au commun des chevaliers, et décréta des peines sévères contre les délinquans. Les Normands n’étaient pas plus libres que les Anglais ou les Aquitains de se permettre certaines actions. On propose pour exemple Scipion et d’autres fameux généraux, dont les écrits instruisent sur la discipline militaire; il est facile de trouver dans l’armée du roi Guillaume d’aussi louables, et même de plus glorieux exemples. Mais hâtons-nous de parler d’autre chose, pour ne pas différer long-temps le récit du retour de ce prince attendu avec empressement par la Normandie. Il régla d’une manière peu onéreuse les tributs et tous les revenus qui devaient être versés dans le fisc royal; il ne laissa dans ses Etats aucun refuge aux brigandages, à la violence et aux crimes. Il ordonna que les ports et tous les chemins fussent ouverts aux marchands, et qu’il ne leur fût fait aucune injure. Il n’avait pas approuvé l’élévation de Stigand, qu’il savait n’être pas canonique; mais il jugea plus convenable d’attendre l’avis de l’apostole, que de se hâter de le déposer. D’autres motifs l’engageaient à souffrir et à traiter avec honneur, pour un temps, un homme de si grande autorité parmi les Anglais.

Il méditait d’établir sur le siége métropolitain un homme de sainte vie, de haute renommée, et d’une puissante éloquence dans la parole divine, qui sût prescrire aux évêques suffragans des règles convenables, gouverner le troupeau du Seigneur, et dont le zèle s’appliquât avec vigilance au bien de tous. Il voulait mettre le même ordre dans les autres églises. Tels furent en toutes choses les vertueux commencemens de son règne.

Etant sorti de Londres, il demeura quelques jours à Bercingan g, ville voisine, jusqu’à ce qu’il eût achevé d’opposer quelques barrières à l’inconstance des nombreux et barbares habitans du pays. Il vit d’abord qu’il était nécessaire de réprimer les habitans de Londres. A Bercingan, Edwin et Morcar, fils du très-fameux Algard, et les premiers de presque tous les Anglais, par leur naissance et leur pouvoir, vinrent lui faire hommage, le prièrent de leur pardonner s’ils lui avaient été contraires en quelque chose, et se remirent, eux et tous leurs biens, à sa clémence. Beaucoup de nobles et gens puissans par leurs richesses en firent autant. Parmi eux était le comte Coxon, que son courage et sa bravoure extraordinaires, comme nous l’avons appris, rendirent agréable au roi et à tout bon Normand. Le roi reçut volontiers leurs sermens, comme ils le demandaient, leur accorda généreusement sa faveur, leur rendit tous leurs biens et les traita avec de grands honneurs. De là il marcha plus avant, et se rendit dans les différentes parties du royaume, laissant partout des réglemens avantageux pour lui et les habitans du pays. Partout où il s’avançait chacun déposait les armes. Aucun chemin ne lui fut fermé; de tous côtés accoururent vers lui des gens qui vinrent lui faire soumission ou traiter avec lui. Il avait pour tous des regards clémens, mais plus clémens encore pour le commun peuple. Souvent son visage trahissait l’émotion de son ame, et bien des fois il prononça des ordres de miséricorde à la vue des pauvres et des supplians, ou des mères avec leurs enfans, l’implorant de la voix et du geste.

Il enrichit de terres considérables, et traita comme un de ses plus chers amis Adelin, qu’après la défaite d’Hérald les Anglais s’étaient efforcés d’établir sur le trône, parce qu’il était de la race du roi Edouard; et il prit soin que son jeune âge ne s’affligeât pas trop de ne point posséder le rang auquel il avait été élu. Un grand nombre d’Anglais reçurent de sa libéralité des dons tels qu’ils n’en avaient pas reçu de leurs parens ni de leurs premiers seigneurs. Il confia la garde des châteaux à de vaillans hommes qu’il avait amenés de France, à la fidélité et au courage desquels il se fiait, et y mit avec eux une multitude d’hommes de pied et de cavaliers. Il leur distribua de riches bénéfices, afin qu’ils supportassent avec plus de patience les fatigues et les dangers. Cependant on ne donna rien à aucun Français, qui eût été injustement enlevé à quelque Anglais.

Cantorbéry est une noble et forte ville. Ses habitans et ses voisins sont riches, perfides et audacieux. Eloignée de quatorze mille pas de la mer qui sépare l’Angleterre du Danemarck, elle est à portée de recevoir des Danois de prompts secours. Le roi fit construire une forteresse dans l’intérieur de cette ville et y laissa Guillaume, fils d’Osbern, le premier de son armée, pour commander à sa place par intérim, dans toute la partie occidentale du royaume. Il l’avait reconnu, entre tous les Normands, fidèle envers lui comme un père, soit en paix, soit en guerre, également fameux par son courage et par sa sagesse dans ce qui regardait la paix comme la guerre, et animé d’une grande et pieuse affection envers le souverain du ciel. Il savait que, chéri des Normands, cet homme était la très-grande terreur des Anglais. Depuis son enfance il l’avait aimé entre ses autres familiers, et l’avait élevé à des honneurs en Normandie.

Il confia à son frère Eudes le château de Douvres, avec le pays méridional adjacent, qu’on nomme le pays de Kent, et qui, situé plus près de la France, est pour cela habité par des hommes moins barbares; car ils avaient coutume de commercer avec les Belges. On assure même, d’après le témoignage de l’histoire ancienne, que cette région maritime a été autrefois possédée par les Français, à qui furent ces plaines fertiles, lorsqu’ils y passèrent pour piller et faire la guerre. Ledit Eudes, évêque de Bayeux, était connu pour être très-habile à gouverner les affaires ecclésiastiques et séculières. Sa bonté et sa sagesse sont d’abord attestées par l’église de Bayeux, qu’il a gouvernée et enrichie supérieurement avec beaucoup de zèle; il était jeune par son âge, mais préférable aux vieillards pour la maturité de son esprit; ensuite il fut utile et honorable pour la Normandie. Son habileté et son éloquence brillaient également dans les synodes, où on traitait du culte du Christ, et dans les discussions sur les affaires du siècle. L’opinion publique s’accorde à dire que jamais la France n’en eut de pareil pour la libéralité; son amour pour la justice ne méritait pas moins de louanges. Jamais il ne porta ni ne voulut porter les armes, et cependant il était redoutable aux gens de guerre; car autant qu’il le pouvait sans offenser la religion, lorsque la nécessite l’exigeait, il aidait les combattans par de très-utiles conseils. Il fut uniquement et constamment fidèle au roi, dont il était frère utérin, et qu’il affectionnait avec une telle amitié qu’il ne voulait pas même s’en séparer à la guerre. Il avait reçu de lui et en attendait de grands honneurs. Les Normands et les Anglais lui obéissaient de bon cœur comme à un maître qui leur était très-agréable. Les Anglais n’étaient pas tellement barbares qu’ils ne comprissent que cet évêque, ce gouverneur, méritait d’être craint, respecté et chéri.

Le roi, après ces dispositions pour le soin du royaume, se rendit à Pevensey, lieu que nous trouvons digne d’être nommé, parce que c’est à son port qu’il était abordé pour la première fois au rivage d’Angleterre. Des vaisseaux tout équipés et très-convenablement ornés de voiles blanches, à la manière des anciens, se tenaient prêts à le passer. Ils allaient ramener le plus glorieux triomphateur, et apporter la joie la plus désirée. En cet endroit se rendirent de nombreux chevaliers anglais, parmi lesquels il avait résolu d’emmener avec lui ceux dont il craignait l’infidélité et la puissance, l’archevêque Stigand, Adelin, parent du roi Edouard, les trois comtes, Edwin, Morcar et Guallèwe, et beaucoup d’autres d’une haute noblesse, afin qu’après son départ ils n’excitassent aucun trouble, et que la nation, privée de ses chefs, fût moins en état de se soulever. Enfin, il pensait qu’il devait, par précaution, les retenir entre tous les autres comme otages, parce que leur autorité et leur salut était d’une très-grande importance auprès de leurs voisins et compatriotes. Ils furent ainsi contraints d’obéir avec la plus grande soumission à ses ordres; car, bien qu’ordinairement il demandât ce qu’il desirait, cette fois ils l’entendirent l’exiger. D’ailleurs, ils n’étaient pas traînés comme des prisonniers, mais ils accompagnaient de très-près le roi leur seigneur, ce qui était pour eux un honneur et une faveur éclatante. Son humanité leur avait fait voir qu’on devait espérer de lui tout le bien, et ne craindre de sa part rien de cruel ni d’injuste. Dans ce même port, d’une main généreuse, il distribua des dons aux chevaliers qui retournaient dans leur pays avec lui, et qui dans une si grande expédition l’avaient si fidèlement servi, afin que tous pussent se réjouir d’avoir recueilli avec lui de riches fruits de la victoire. Les vaisseaux ayant levé l’ancre, au milieu de la joie de tous les esprits, un vent et une mer favorables les portèrent vers la terre natale. Cette traversée rendit la mer pendant long-temps paisible, et tous les pirates furent dispersés au loin. On admire avec raison le succès des entreprises, mais leur rapidité les rend encore plus merveilleuses. C’était vers les calendes d’octobre, le jour où l’Eglise célèbre la mémoire de l’archange Michel, qu’incertain du succès de son expédition, Guillaume était parti pour une terre ennemie; ce fut au mois de mars qu’il revint dans le sein de sa patrie. Ce fait exprime mieux ses exploits que ne le pourraient faire nos écrits.

Jules César, qui, avec mille vaisseaux passa deux fois dans la Bretagne (l’Angleterre se nommait ainsi autrefois), n’y fit pas de si grandes choses la première fois; et quoique, selon la coutume de son pays, il eût fortifié des châteaux, il n’osa pas s’avancer loin du rivage, ni y demeurer long-temps. Il y passa à la fin de l’été, et en revint peu de temps avant l’équinoxe. Ses légions furent saisies d’une grande frayeur, une partie de leurs vaisseaux ayant été brisés par les flots de la mer, et les autres, faute d’agrès, étant devenus inutiles pour la navigation. Quelques villes aimant mieux vivre en repos que de soutenir les attaques du peuple romain, que la renommée rendait redoutable par tout le monde, donnèrent à César des otages. Cependant toutes ces villes, à l’exception de deux, manquèrent à lui envoyer sur le continent les otages qu’il avait demandés, quoiqu’elles sussent qu’il hivernait dans la Belgique avec une armée innombrable. La seconde fois il se transporta dans la Bretagne avec environ cent mille hommes de pied et cavaliers romains, accompagné de beaucoup des principaux des villes de la Gaule avec leur suite. Que fit-il donc cette fois de comparable, pour la gloire, aux actions de celui dont nous écrivons la vie? Les cavaliers et les conducteurs de chariots des Bretons lui ayant livré bataille avec la plus grande intrépidité dans une plaine, lui firent éprouver une grande défaite. Les Anglais, effrayés par Guillaume, se cachaient dans les montagnes. Les Bretons attaquèrent souvent César: Guillaume en un seul jour écrasa tellement les Anglais qu’ensuite ils n’osèrent plus combattre avec lui. Comme ledit César conduisait son armée dans le pays de Cassivellon, qui lui faisait la guerre, arrivé au fleuve de la Tamise, il trouva les ennemis rangés en bataille sur l’autre rive du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les soldats romains n’ayant que la tête hors de l’eau passèrent les gués avec beaucoup de peine. Le duc des Normands étant arrivé dans le même pays, les habitans des cités et des villes allèrent au devant de lui pour implorer sa clémence. S’il lui eût plu de l’ordonner, ils eussent sans délai dressé un pont sur le fleuve pour ses chevaliers. César répandit, pour ravager les champs par le fer et le pillage, ses cavaliers, que Cassivellon empêcha de s’étendre au loin en envoyant contre eux des hommes habiles à combattre du haut des chars. Guillaume, ordonnant la paix aux habitans, les conserva pour lui, ainsi que le pays qu’il aurait pu détruire promptement. César défendit, contre les attaques de Cassivellon, Mandtubratius et sa ville, dont il lui rendit le commandement. Guillaume délivra à jamais toute la nation de la tyrannie d’Hérald, et s’empara lui-même du trône, en sorte qu’il gouverna seul des régions soumises autrefois à un grand nombre de rois. Les Romains, parmi les grands de la Bretagne, ne prirent que Cingetorix. Les Normands, s’ils l’eussent voulu, eussent jeté dans les fers mille des plus illustres de cette nation. Autant dans ce pays les Romains ont fait de conquêtes dans l’été, autant en ont fait les Normands en hiver; et l’on sait que cette saison est moins favorable à la guerre que l’été.

C’était assez pour la gloire ou les intérêts de César de livrer bataille aux Bretons comme aux Gaulois par ses ordres seulement; rarement il combattit de sa personne; car c’était là une coutume commune aux généraux de l’antiquité, comme l’attestent les Commentaires écrits par lui même. Mais le roi Guillaume aurait cru n’agir ni honorablement ni utilement, en ne remplissant, dans ce combat où il défit les Anglais, que l’office de commandant et non le devoir de tout chevalier; et c’était ainsi qu’il avait coutume de se conduire dans tous les combats. Dans chaque bataille où il se trouvait il était ordinairement le premier, ou un des premiers, à combattre de son épée. Si vous examinez avec attention les actions du Romain et celles de notre prince, vous conviendrez avec raison que le premier avait trop de confiance en la fortune, tandis que le second était un homme plein de prudence qui dut ses succès à sa sagesse supérieure plutôt qu’au hasard. Enfin César, après avoir soumis quelques villes, reçu des otages de Cassivellon, et imposé à la Bretagne l’obligation de payer chaque année un léger tribut au peuple romain, ramena à grand’peine son armée en Belgique en deux traversées; car ses vaisseaux avaient besoin d’être radoubés, et il lui en restait moins qu’il n’en avait amené, des tempêtes en ayant diminué le nombre. Guillaume n’éprouva pas de tels embarras; les habitans à ses ordres lui eussent équipé des navires en aussi grand nombre et de la forme qu’il aurait voulu, ils les eussent même décorés de métaux précieux, ornés de voiles de pourpre, et munis d’habiles rameurs et de pilotes choisis. Combien son retour fut glorieux! il n’emmenait pas comme les Romains de vulgaires prisonniers; il avait à sa suite et à ses ordres le primat des évêques de toute la Bretagne, de puissans abbés de plusieurs monastères d’outre-mer, et des fils d’Anglais dignes du nom de roi par leur noblesse et leurs richesses. Il remporta d’Angleterre non un léger tribut, et quelque butin, mais de l’or et de l’argent en si grande abondance, qu’on aurait de la peine à en recueillir autant dans les trois Gaules; et il l’avait reçu à très-bon droit, et se proposait de le dépenser honorablement, selon que l’exigerait l’occasion. Ce pays l’emporte de beaucoup sur la terre de France par l’abondance des métaux précieux; car de même qu’il devait être dit grenier de Cérès à cause de l’abondance de ses grains, de même, par l’abondance de son or, il pouvait passer pour le trésor de l’Arabie.

Mais laissons là ce récit sur Jules César qu’on trouvera peut-être déplacé. C’était un excellent général, instruit par la connaissance de la discipline militaire des Grecs; qui, depuis sa jeunesse commanda avec gloire les armées romaines, et par son courage obtint le consulat de la ville. Il termina avec succès et célérité beaucoup de guerres avec beaucoup de nations belliqueuses, et enfin soumit, par les armes, à sa domination Rome, maîtresse de l’Afrique, de l’Europe, de l’Asie.

Jamais l’Italie n’accueillit avec plus de joie Titus, fils de Vespasien, qui mérita d’être appelé l’amour du monde, tant il aima ardemment la justice, que n’en montra la Normandie à l’arrivée du roi Guillaume son prince. C’était pendant le temps de l’hiver consacré à la rigoureuse pénitence du carême; cependant on passa ces jours comme les jours d’une grande fête. Le soleil brillait avec cette sérénité qui n’appartient d’ordinaire qu’aux jours plus longs de l’été. Les habitans des moindres lieux, des endroits les plus éloignés, accouraient en foule dans les villes ou autres lieux où ils pouvaient voir le roi. Lorsque Guillaume entra dans Rouen, la métropole de ses Etats, il trouva les vieillards, les enfans, les matrones et tous les citoyens s’avançant pour le voir; ils saluaient son retour avec des acclamations, en sorte que toute la ville retentissant d’applaudissemens ressemblait à Rome lorsqu’autrefois elle fit éclater ses transports de joie au retour du grand Pompée. Les monastères et le clergé disputaient à qui montrerait le plus de zèle à l’arrivée de leur très-cher défenseur; on n’omettait rien de ce qu’on a coutume de faire en de telles solennités; et même on ajouta tout ce qu’on put inventer de nouveau. Combien il récompensa sur-le-champ cette piété par d’innombrables dons, gratifiant les autels et les serviteurs du Christ de manteaux d’or et autres magnifiques présens! Nulle part nous ne voyons qu’aucun roi ni aucun empereur eût jamais mis dans ses offrandes une plus grande largesse. Ses dons allèrent visiter les églises qu’il ne put honorer de sa présence. Il apporta à la basilique de Caen, fondée, comme nous l’avons dit plus haut, en l’honneur de saint Etienne, premier martyr, et construite d’une manière et avec des dépenses admirables, divers dons précieux par la matière et le travail, et dont la gloire doit subsister jusqu’à la fin des siècles. Il serait trop long de décrire et même de nommer chacun de ces présens. Leur vue est un délice pour les plus nobles voyageurs qui ont souvent vu les trésors de riches églises. Les femmes de l’Angleterre sont très habiles aux travaux d’aiguille et aux tissus d’or, et les hommes se distinguent dans tous les arts. C’est pour cela que ceux des Allemands qui sont très-habiles dans ces arts ont coutume d’aller habiter parmi eux. Ils ont des marchands qui vont par mer dans des régions lointaines, et en rapportent des ouvrages savamment travaillés.

Il y a des grands qui font aux saints des largesses qu’ils ont acquises injustement, et la plupart augmentent par ces dons leur gloire dans ce monde, et leurs fautes devant Dieu; ils dépouillent des églises pour en enrichir d’autres de ces rapines. Mais le roi Guillaume n’acquit jamais que par sa bonté une légitime renommée, et ne donna jamais que ce qui lui appartenait réellement. Il dirigeait son esprit vers l’espérance d’une récompense infinie, et non vers une gloire méprisable. Les nombreuses églises d’outre-mer lui firent volontiers, pour transporter en France, quelques présens qu’il racheta par beaucoup d’autres dons. Il trouva, dans l’état qu’il desirait, son pays chéri de lui autant que son royaume, surtout parce qu’il connaissait ses habitans comme honnêtes, fidèles à leurs princes terrestres, et très-zélés pour le culte du Christ.

Notre maîtresse Mathilde, déjà appelée du nom de reine, quoiqu’elle ne fût point encore couronnée, s’était très-bien conduite dans le gouvernement de la Normandie. Sa sagesse avait été aidée par des hommes de très-utile conseil, parmi lesquels tenait le premier rang Roger de Beaumont, fils du très-vaillant homme Honfroy, plus propre par son expérience et par son âge aux affaires domestiques. Les fonctions guerrières étaient confiées à son jeune fils, sur le courage duquel nous avons dit quelques mots, dans le combat livré contre Hérald; mais nous pensons aussi que, si les voisins n’osèrent faire aucune incursion dans la Normandie, lorsqu’ils la savaient presque vide de chevaliers, on doit l’attribuer à la crainte du retour du roi.

Il célébra la Pâque du Seigneur dans le monastère de la Sainte-Trinité de Fécamp, fêtant avec un grand respect la résurrection du Rédempteur, au milieu d’une foule de vénérables évêques et abbés. Humblement placé dans les chœurs des ordres religieux, il força la foule des chevaliers et du peuple d’interrompre ses jeux, et de se rendre aux divins offices. A sa cour se trouvait le puissant comte Raoul, beau-père du roi des Français, et un grand nombre de nobles de France. Ils regardaient avec curiosité, ainsi que les Normands, les chevaliers enfans des contrées occidentales: les plus beaux jeunes gens de la Gaule chevelue auraient envié leur beauté, qui ne le cédait pas à celle des jeunes filles. A la vue des vêtemens couverts et chamarrés d’or du roi et de ses compagnons, tout ce qu’ils avaient vu auparavant leur parut vil. Ils admiraient aussi les vases d’argent ou d’or, sur le nombre et l’éclat desquels on pourrait rapporter des choses vraiment incroyables. Dans un grand repas donné aux Français, on ne but que dans des vases de cette sorte, ou dans des cornes de bœuf ornées aux deux extrémités des mêmes métaux. Enfin ils remarquèrent beaucoup de choses de cette sorte, convenables à la magnificence royale, et dont à leur retour chez eux ils firent le récit à cause de la rareté de ces objets. En outre, ils trouvèrent l’honnêteté du roi beaucoup plus remarquable et plus mémorable que tout cela. Guillaume passa tout cet été, tout l’automne et une partie de l’hiver en deçà de la mer, accordant tout ce temps à son affection pour la patrie, qui n’eut pas à se plaindre que ses richesses eussent souffert de son absence, ni de l’expédition de l’année précédente; car telle était la modération et la sagesse de Guillaume qu’il fournissait abondamment aux dépenses des chevaliers et des étrangers; mais il ne permettait à personne de rien enlever. Dans les provinces, les bêtes et troupeaux paissaient en sûreté, soit dans les champs, soit dans les étables; les moissons intactes attendaient la faux du laboureur; elles n’avaient pas été foulées aux pieds par l’orgueilleuse prodigalité des chevaliers, ni par les fourrageurs. L’homme faible ou sans armes monté sur son cheval, allait chantant où il lui plaisait, sans trembler à la vue des bataillons des chevaliers.

Pendant ce temps Eudes, évêque de Bayeux, et Guillaume, fils d’Osbern, administraient l’un et l’autre d’une manière digne d’éloges les parties du royaume confiées à leur gouvernement, agissant tantôt ensemble, tantôt séparément. Lorsque la nécessité l’exigeait, l’un portait à l’autre un prompt secours. Leur sage vigilance fut soutenue par l’accord amical et sincère qui régna entre leurs volontés. Ils s’aimaient mutuellement, et chérissaient également le roi; ils étaient animés d’un semblable zèle pour maintenir en paix le peuple Chrétien, et déféraient volontiers à leurs mutuels avis. Selon la recommandation du roi, ils agissaient avec beaucoup de justice, afin de corriger par là et d’adoucir des hommes barbares et ennemis. De même, chacun des commandans d’un rang inférieur gouvernait avec vigilance la forteresse où il avait été placé. Mais les Anglais ne pouvaient être contraints, ni par les bienfaits, ni par la crainte, à préférer un paisible repos aux changemens et aux troubles. Ils n’osaient prendre ouvertement les armes, mais ils tramaient d’exécrables conspirations, et s’efforçaient de nuire par la ruse. Ils envoyèrent des députés vers les Danois ou d’autres peuples dont ils espéraient quelque secours. Quelques-uns s’exilèrent d’eux-mêmes, afin d’échapper par la fuite au pouvoir des Normands, ou de revenir contre eux appuyés de secours étrangers.

Dans ce temps, Eustache, comte de Boulogne, se montrait ennemi du roi; il avait, avant cette guerre, remis son fils en Normandie comme otage de sa foi. Les habitans de la province de Kent lui conseillèrent d’attaquer le château de Douvres, lui promettant leur secours, et disant que, s’il s’emparait de ce château très-fortifié et de son port, sa puissance s’étendrait plus loin, et qu’ainsi celle des Normands irait en diminuant; car comme ils haïssaient les Normands, ils furent bientôt d’accord avec Eustache, leur ennemi acharné. D’ailleurs ils connaissaient par expérience son habileté et ses succès à la guerre. Ils aimaient mieux, s’il devaient ne pas obéir à un compatriote, être soumis à un homme connu d’eux et leur voisin. Il arriva que les circonstances leur firent espérer le succès qu’ils desiraient. Les premiers gardiens de la dite forteresse, l’évêque de Bayeux et Hugues de Montfort, étaient allés au delà de la Tamise, et avaient emmené avec eux la plus grande partie des chevaliers. Eustache, en ayant été instruit par les Anglais, passa vers eux avec les siens pendant le calme de la nuit, afin de surprendre la garnison qui ne se tenait pas sur ses gardes. Il amena une flotte munie de chevaliers d’élite, qui, à l’exception d’un petit nombre, avaient quitté leurs chevaux. Tout le voisinage était en armes, et le nombre des troupes aurait été augmenté de ceux qui habitaient plus avant, si les hommes d’Eustache se fussent arrêtes au siége pendant deux jours. Mais ils trouvèrent la garnison moins tranquille et plus en état de se défendre qu’ils ne l’espéraient. Ils échappèrent par la rapidité de leurs chevaux, la connaissance des sentiers, et au moyen d’un navire tout prêt à les recevoir. Un très-noble jeune homme, neveu d’Eustache, et qui faisait ses premières armes, fut fait prisonnier. Les Anglais s’échappèrent d’autant plus facilement par plusieurs sentiers détournés, qu’il n’était pas facile pour les gens du château, vu leur petit nombre, de les poursuivre de différens côtés. Ce fut avec justice que ce déshonneur et cet échec arrivèrent à Eustache. Si je lui exposais les motifs qui auraient dû l’empêcher de se révolter, je le convaincrais qu’il a bien mérité de perdre la faveur du roi, et les bienfaits dont il avait été comblé. Ce fut à juste titre que les Anglais et les Français s’accordèrent à le déclarer grandement coupable; mais je sens qu’il faut épargner un homme illustre, un comte fameux qui, maintenant réconcilié avec le roi, est honoré comme un de ses plus familiers.

Vers le même temps, le comte Coxon, aimé des Normands, comme nous l’avons dit succomba par une mort qu’il ne méritait pas, et qui doit être transmise à la mémoire. Pour que sa gloire vive éternellement, et que son innocence soit pour la postérité un exemple, je juge à propos de rapporter ici cette mort. Anglais par sa naissance et son pouvoir, Coxon fut plus grand par l’honnêteté et la sagesse singulières de son esprit. Il favorisait beaucoup le roi et son parti; mais ses hommes ne partageaient pas ses sentimens; c’étaient les plus exécrables fauteurs et complices des factions. Essayant de le détourner de son devoir, ils l’avertissaient souvent, comme par zèle pour son honneur, de défendre la liberté que lui avaient transmise ses ancêtres, et le priaient et suppliaient, au nom de la chose publique, d’abandonner le parti des étrangers, et de suivre les projets des meilleurs hommes de sa nation et de sa famille. Pendant long-temps ils lui donnèrent ces conseils, et d’autres de cette sorte, employant pour le décider diverses ruses; mais ne pouvant ébranler son esprit, fermement attaché au bien, ils excitèrent contre lui la haine de sa province, afin de le forcer à abandonner le parti du roi. Leur méchanceté croissant de jour en jour, comme Coxon aimait mieux souffrir la haine et tous les outrages du peuple que de violer sa foi, ils le firent périr par des embûches. Ainsi cet excellent homme témoigna par sa mort que la domination de son seigneur devait être respectée.

Quelques évêques étaient pleins de zèle pour le service du roi, surtout Edelred, primat d’York ... h

FIN DE LA VIE DE GUILLAUME-LE-CONQUÉRANT.

Notes:

10 En 956.

11 En 960.

c En 1035.

d En 1036.

e En 1046.

f Harold.

g Barking.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES

DANS CE VOLUME

GUILLAUME DE JUMIÈGE.

NOTICE sur Guillaume de Jumiège.

LETTRE à Guillaume, roi orthodoxe des Anglais, sur les faits et gestes des ducs des Normands.

HISTOIRE DES NORMANDS, par Guillaume de Jumiège.

LIVRE PREMIER.

COMMENT HASTINGS OPPRIMA LA NEUSTRIE AVANT L’ARRIVÉE DE ROLLON.

CHAPITRE PREMIER. Comment la vigueur des Francs s’affaiblit après avoir long-temps brillé avec éclat, en sorte qu’ils se trouvèrent moins en état de résister aux barbares Païens.

CHAP. II. Des trois parties du monde, de celle dans laquelle est située la Dacie, et de la position de ce pays.

CHAP. III. De l’origine des Goths, et des lieux où ils habitèrent d’abord.

Notes in this chapter

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