HISTOIRE DES DUCS DE NORMANDIE (continued 2)
François Guizot translation
CHAPITRE IV.
Comment, sur la demande d’Elstan, roi des Anglais, le duc rétablit Louis sur le trône de ses pères, et le décora du diadème royal après qu’il eut reçu l’onction de l’huile sainte, soutenu qu’il était par Hugues-le-Grand, par les évêques et par les autres grands seigneurs Francs. — Comment au bout de cinq ans les Francs conspirèrent de nouveau contre leur roi, et tentèrent de l’expulser de son royaume.
OR Elstan, roi des Anglais, apprenant la très-grande réputation de cet illustre duc, lui envoya des député chargés pour lui de riches présens, le priant de travailler à rétablir dans le royaume de ses pères Louis, son petit-fils et fils du roi Charles, et de vouloir bien, pour l’amour de lui, pardonner à Alain le Breton, son ennemi, les fautes dont il était coupable. Le duc accédant avec empressement aux prières du roi, remit à Alain ses fautes, et lui accorda la permission de rentrer dans ses terres. Puis ayant rappelé Louis d’Outre-mer, avec l’appui de Hugues-le-Grand, des évêques et des autres principaux seigneurs Francs, il le fit oindre de l’huile sainte, et le rétablit dans son royaume. Mais après que ce roi eut gouverné en paix pendant cinq ans, les Francs conspirèrent de nouveau contre lui, et tentèrent de l’expulser du royaume.
CHAPITRE V.
Comment Louis, forcé par la nécessité, voulut conclure un traité d’amitié avec Henri, roi d’outre-Rhin, et que celui-ci ne voulut y consentir qu’avec l’intervention de Guillaume, marquis des Normands. — Par où Louis, ayant supplié instamment le duc, obtint par lui le secours et l’alliance qu’il recherchait auprès du roi Henri.
POUSSÉ à bout par la méchanceté des Francs, le roi Louis envoya des députés à Henri, roi d’outre-Rhin, lui demandant une entrevue pour conférer avec lui de certaines choses et conclure un traité de solide amitié. Ce roi répondit qu’il ne voulait consentir à ce traité qu’avec la garantie du duc Guillaume. Ayant appris cette réponse par ses envoyés, Louis alla tout de suite trouver le duc pour lui demander son assistance contre les Francs, qui l’attaquaient. Le duc le reçut honorablement, comme il convient de recevoir un roi, et lui promit de lui prêter secours en toutes choses. En outre ils demeurèrent quelque peu ensemble, passant joyeusement leur temps au milieu de festins royaux. Ayant envoyé en avant le chevalier Tedger auprès du roi Henri, le duc et le roi Louis partirent aussitôt après, avec une grande armée, pour se rendre à la conférence, et emmenèrent avec eux pour la même affaire Hugues-le-Grand et Héribert, princes des Francs. Ils marchèrent rapidement vers le fleuve de la Meuse, et les deux rois se rencontrèrent au lieu qui s’appelle Veuséde: Henri dressa ses tentes sur l’une des rives du fleuve, et Louis s’arrêta en face, sur l’autre rive, avec son armée. Guillaume, aussi fidèle que rempli de sagesse, donnant d’utiles et honorables conseils, conclut entre eux un traité d’amitié tel que les deux rois le sanctionnèrent l’un et l’autre par leurs sermens. De là Louis s’en retourna en France avec les siens, et rendit au duc mille actions de grâces pour ses bons offices.
CHAPITRE VI.
Comment à son retour de la conférence des rois, et sur la demande de Louis, le duc Guillaume présenta sur les fonts du baptême, à Laon, le fils du roi qui reçut le nom de Lothaire.
EN revenant de la conférence, le roi rencontra un messager qui venait lui annoncer qu’il lui était né un fils de sa femme Gerberge. Rempli d’une très-grande joie, tout aussitôt il supplia le duc Guillaume de présenter cet enfant sur les fonts de baptême et de le nommer Lothaire. Acquiesçant à cette demande avec reconnaissance, le duc partit pour Laon afin de réaliser ses promesses. Les ayant royalement accomplies, il revint en toute hâte avec les siens, et rentra sur le territoire de Normandie. Tout le clergé de Rouen, informé de son arrivée, se porta en procession à sa rencontre jusques aux portes de la ville, chantant des hymnes, tandis que sur le haut des remparts les citoyens des deux sexes faisaient retentir leurs acclamations, en disant: « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! » Ainsi au milieu des chants unanimes des clercs et du peuple, il fut conduit par tous à l’église de Marie, mère de Dieu, et après avoir présenté ses prières à Dieu, il rentra dans sa maison pour y célébrer un festin, entouré d’une nombreuse suite.
CHAPITRE VII.
En quelle occasion le duc Guillaume releva l’abbaye de Jumiège, que les Païens avaient détruite.
VERS le même temps, il arriva que deux moines, savoir Baudouin et Gondouin, revinrent à Jumiège du pays de Cambrai, et du domaine qui est appelé Hespère. Etant entrés dans ce vaste désert, ils se donnèrent beaucoup de mal pour en arracher les arbres, travaillèrent non sans peine à aplanir le terrain aussi bien qu’il leur fut possible, et couvrirent de sueur leurs fronts et leurs mains. Or le duc Guillaume étant venu vers ce lieu pour chasser, et les y ayant rencontrés, se mit à leur demander de quel rivage ils arrivaient, et quels étaient les travaux importans qu’ils entreprenaient. Alors les serviteurs de Dieu lui racontèrent tous les détails de cette affaire, et lui offrirent le pain d’orge et l’eau de charité. Ayant dédaigné d’accepter ce pain trop grossier et cette eau, le duc entra dans la forêt, y rencontra un énorme sanglier, et se jeta aussitôt à sa poursuite. Les chiens dogues s’étant aussi lancés après lui, le sanglier revint tout à coup sur ses pas, brisa la lance de l’épieu dirigé contre lui, se jeta rudement sur le duc, le renversa et le secoua violemment. Bientôt cependant le duc, reprenant peu à peu ses sens et sa raison, retourna auprès des moines, reçut d’eux la charité qu’il avait imprudemment dédaignée, et leur promit de restaurer ces lieux. Il y envoya donc des ouvriers, fit d’abord, enlever les arbres et les ronces, et réparant le monastère de Saint-Pierre, qui était depuis quelque temps tombé en ruine, il le fit recouvrir convenablement. Ensuite il restaura le couvent et toutes les cellules, et les faisant un peu rapetisser, il les rendit habitables.
CHAPITRE VIII.
De douze moines et de leur abbé Martin, qui furent pris dans le couvent de Saint-Cyprien, et que la comtesse de Poitou, sœur du duc, lui envoya sur sa demande pour être établis dans le lieu susdit. — Comment le duc voulant se faire moine en ce même lieu, en reçut défense de l’abbé lui-même; et comment il fit jurer fidélité à son fils Richard par les Normands et les Bretons.
CEPENDANT le duc envoya des députés, en Poitou, à sa sœur avec laquelle le comte Guillaume s’était uni en mariage, lui demandant de lui donner des moines qu’il pût établir dans le lieu susdit. Or sa sœur accueillant cette demande avec contentement de cœur, pourvut aux frais du voyage, et envoya à son frère douze moines avec leur abbé, nommé Martin, tous pris dans le monastère de Saint-Cyprien. Le duc, comblé de joie par leur arrivée, les reçut à Rouen avec de grands témoignages d’allégresse, leur rendant toutes sortes d’honneurs, entouré de plusieurs compagnies de chevaliers, il les conduisit à Jumiège, livra à l’abbé ce lieu et toute la terre, qu’il racheta à prix d’or de ceux qui la possédaient en alleu, et s’engagea par un vœu à se faire moine en ce même lieu: il eût même accompli son vœu, si l’abbé n’eût résisté à son empressement, attendu que son fils Richard était encore tout jeune enfant, et qu’il y avait à craindre qu’à raison de son extrême faiblesse il ne fût expulsé de sa patrie par les entreprises de certains méchans. Cependant le duc trouva moyen d’enlever à l’abbé un capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit coffre, et suspendit à sa ceinture une clef d’argent. Etant parti enfin de Jumiège, il se rendit à Rouen, ne supportant qu’avec impatience la défense que l’abbé lui avait faite. Il appela alors auprès de lui tous les chefs Normands et Bretons, et leur exposa nettement les résolutions de son cœur. Vivement étonnés de ses paroles, ils hésitaient, ne sachant que répondre, et ayant perdu l’usage de la langue dans l’excès de leur stupeur. Enfin, ayant repris peu à peu leurs esprits, ils s’abandonnèrent à leurs lamentations, disant: « Pourquoi, sérénissime seigneur, pourquoi nous abandonnes-tu si promptement? A qui confieras-tu la seigneurie de ton duché? » Le duc leur dit: « J’ai à moi un fils nommé Richard. Or vous maintenant, je vous en supplie, si jamais vous avez eu quelque tendre affection pour moi, montrez-vous justes envers moi, et faites-le votre seigneur en ma place; car ce que j’ai promis à Dieu sera inévitablement réalisé par moi. » Ne pouvant résister davantage à sa volonté, ils lui donnèrent leur consentement, quoi qu’avec chagrin, et demeurèrent d’accord de ce qu’il leur avait dit. Ayant ensuite envoyé des députés, le duc fit venir de Fécamp son jeune fils Richard, et le leur présenta. Tous lui ayant prêté serment de fidélité avec empressement, il fut reconnu duc de tout le duché de Normandie et de Bretagne. Aussitôt après son père l’envoya à Bayeux, et le confia à Bothon, chef de sa garde, pour être élevé par lui, afin qu’il apprît aussi la langue danoise, et qu’il fût en état de répondre en public à ses hommes, ainsi qu’aux étrangers.
Telles sont les choses que nous avons cru devoir rapporter au sujet du monastère de Jumiège, afin de montrer quelle dévotion, et quelles pieuses intentions de cœur le duc Guillaume avait manifestées à l’égard de ce monastère.
CHAPITRE IX.
Comment Hérold, roi des Danois, chassé de son royaume par son fils Suénon, et arrivant en Normandie avec soixante vaisseaux, fut accueilli par le duc Guillaume avec les honneurs convenables; et comment ce duc lui concéda le comté de Coutances pour y demeurer.
TANDIS que la renommée célébrait la valeur et la piété de cet illustre prince, Hérold, roi des Danois, chassé de son royaume par son fils Suénon, arriva en suppliant en Normandie, avec soixante vaisseaux remplis de chevaliers armés. Le duc, puissant et généreux, le reçut avec les honneurs convenables, et lui donna pour y demeurer le comté de Coutances, jusqu’à ce qu’il eût fait construire des navires et augmenté son armée, afin de pouvoir, avec une plus forte troupe de chevaliers, aller reconquérir son royaume perdu.
CHAPITRE X.
Comment le duc Guillaume, touché des malheurs du comte Herluin, investit, assiégea et prit le château de Montreuil, qu’Arnoul de Flandre lui avait enlevé, et le rendit à Herluin.
EN ce temps, Arnoul comte de Flandre, homme astucieux, entraîné par sa cupidité, et qui ne savait point se contenir dans les limites de ses droits, ambitieux de domination, travaillait sans cesse à troubler le repos de plusieurs de ceux qui vivaient dans son voisinage. Entre autres entreprises de sa méchanceté, il fit souffrir un très-grand dommage à un certain comte, nommé Herluin, en lui enlevant par fraude un château que l’on appelle Montreuil. Se trouvant entièrement privé de secours et abandonné par Hugues-le-Grand, son seigneur, ce comte se rendit tout triste auprès du seigneur de Normandie pour implorer sa protection. Ce prince, doué d’autant de bonté que de grandeur, et dont le cœur était plein de bienveillance, eut compassion des maux du comte, et, rassemblant une armée, partit promptement pour aller assiéger le château. Il s’en empara bientôt, et le prit de vive force avec l’aide des chevaliers qui l’avaient accompagné; puis, l’ayant bien approvisionné en vivres, il le rendit à Herluin. Après cette expédition, il rentra à Rouen, triomphant de ces nouveaux exploits. En ce temps mourut Francon, archevêque de Rouen, qui eut pour successeur le seigneur Gunard.
CHAPITRE XI.
Comment Arnoul, attristé de la perte de ce château, adressa frauduleusement au duc Guillaume des paroles de paix pour l’inviter à se rendre à Pecquigny, afin d’y négocier avec lui un traité d’amitié.
CEPENDANT Arnoul de Flandre, portant en son perfide cœur un affreux venin, et s’affligeant dans son ame féroce de la perte de ce château, commença à méditer en lui-même, et avec beaucoup de princes des Francs, sur les moyens de donner la mort au duc. Ces hommes donc, corrompus par les artificieux sophismes de cet homme inhumain, de ce scélérat homicide, complotèrent la mort de cet excellent prince, et s’engagèrent par serment à commettre cet horrible crime. Arnoul, désirant accomplir le projet qu’il avait conçu en son ame dépravée, envoya des députés au duc Guillaume, lui mandant qu’il voulait se lier d’amitié avec lui, conclure une paix inaltérable, et que pour l’amour de lui il ferait remise au comte Herluin de ses offenses, ajoutant que si lui-même n’eût été retenu par le mal de la goutte aux mains et aux pieds, il eût vivement désiré de se rendre à sa cour pour cette affaire; enfin il lui fit demander avec les plus vives instances de vouloir bien désigner un lieu où lui-même pût se porter à sa rencontre pour entrer en conférence. Le duc, qui desirait rétablir la paix dans son duché, parce qu’il aspirait avec la plus vive ardeur à prendre l’habit de moine, ayant assigné un rendez-vous à Pecquigny, partit sur le fleuve de la Somme, avec une troupe innombrable de chevaliers d’élite, dans l’espoir de terminer cette grande affaire. L’armée d’Arnoul s’arrêta sur l’une des rives du fleuve, et en face, sur l’autre rive, s’établit l’armée de Guillaume.
CHAPITRE XII.
Comment quatre traîtres, savoir, Henri, Balzon, Robert et Rioulfe, assassinèrent le duc par les ordres d’Arnoul, dans une certaine île du fleuve de la Somme. — De la clef d’argent qui fut trouvée dans sa ceinture, et avec laquelle il gardait enfermés dans un petit coffre un capuchon et une étamine de moine. — Comment son corps fut transporté à Rouen.
IL y avait, au milieu du fleuve une île, dans laquelle les deux ducs s’assirent après avoir échangé leurs embrassements, afin de discuter les choses pour lesquelles ils s’étaient réunis. Arnoul, suivant l’exemple du traître Judas, tissait longuement sa toile d’araignée en la cachant sous des balivernes et de longs discours; enfin, après qu’ils se furent prêté serment d’amitié et qu’ils eurent échangé les baisers de paix, le soleil s’étant abaissé vers l’occident, les deux ducs se séparèrent l’un de l’autre. Mais voilà, tandis que Guillaume traversait de nouveau le fleuve, Henri et Balzon, Robert et Rioulfe, tous quatre enfans du diable, rappelant Guillaume à grands cris, lui dirent que leur seigneur avait oublié de lui confier le meilleur de ses secrets. Guillaume donc ayant ramené son navire vers la rive de l’île, à peine eut-il mis pied à terre, ô douleur! ces hommes, tirant leurs glaives, assassinèrent l’innocent, qui ne put recevoir aucun secours à cause de la profondeur de l’eau courante; puis, tout à coup cherchant leur salut dans la fuite, ils abandonnèrent, privé de vie, le corps de cet homme très-vertueux. Alors Béranger et Alain, les Bretons, et les princes Normands aussi, voyant leur seigneur assassiné, firent retentir le rivage de leurs cris et de leurs hurlemens, mais ne purent lui porter aucune espèce de secours. Peu après son corps ayant été transporté auprès d’eux, ils lui ôtèrent ses vêtemens et trouvèrent une clef d’argent suspendue à sa ceinture, et qui enfermait son trésor chéri, savoir une ceinture et une étamine de moine. Il n’est pas douteux que, si le duc eût conservé la vie, à son retour de cette conférence il eût mis sur lui ces objets, pour aller se faire moine à Jumiège. Les Normands le déposèrent alors sur un brancard, et le transportèrent en toute hâte à Rouen au milieu des plus grands témoignages d’affliction. Le clergé et les gens du peuple des deux sexes allèrent processionnellement à sa rencontre jusqu’à la porte de la ville, et le transportèrent avec douleur et en sanglotant dans l’église de Sainte-Marie toujours vierge. Ils envoyèrent ensuite à la ville de Bayeux, et appelèrent le jeune Richard aux funérailles de son père. Là ils lui renouvelèrent d’une voix unanime leur serment de fidélité, et le placèrent sous la tutelle de Bernard le Danois, afin que par les soins de cet homme sage autant que fidèle, il fût gardé en toute sûreté dans l’enceinte des murailles de la ville.
Le très-saint duc Guillaume accomplit ainsi sa carrière le 17 décembre, le roi Louis possédant le royaume des Francs, l’an neuf cent quarante-trois de l’Incarnation du Seigneur, sous le règne de ce même seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne aux siècles des siècles. Amen!
LIVRE QUATRIÈME.
DE RICHARD Ier, FILS DU DUC GUILLAUME.
CHAPITRE PREMIER.
Comment Richard, encore enfant, succéda à son père Guillaume.
LE très-saint et bienheureux duc Guillaume ayant été, comme nous le croyons, transporté au milieu des élus de Dieu, son fils Richard brillant d’une parfaite innocence, tel qu’un rejeton que l’on a détaché de l’arbre qui porte de bons fruits, et qui pousse ses racines dès sa première jeunesse, commença à produire les boutons odoriférans de l’enfance la plus gracieuse, et à pénétrer son ame généreuse des enseignemens de son précepteur. Détournant son tendre cœur des choses illicites, le gouvernant dans une noble continence, et dédaignant les erreurs de cet âge si faible, il s’attachait de sa pleine volonté aux instructions des sages. Si son oreille venait à saisir quelque conseil de vertu ou de sagesse, selon que le faisaient les circonstances, il le confiait aussitôt à sa mémoire intelligente. Les grands seigneurs Francs ayant appris aussi l’horrible trahison d’Arnoul de Flandre et la déplorable mort du duc Guillaume, la plupart d’entre eux s’en affligèrent grandement.
CHAPITRE II.
Comment Louis, roi des Francs, étant venu à Rouen, et emmenant frauduleusement le jeune Richard en France et avec lui, soumit le duché de Normandie à sa juridiction, en se disant tuteur de l’enfant.
QUELQUES-UNS d’entre eux cependant, complices de l’homicide même, et qui auparavant s’étaient dits faussement grands amis du duc de Normandie, découvrirent alors le fond de leur cœur, et montrèrent au grand jour le venin qu’ils avaient long-temps tenu caché. En effet le roi Louis, pensant que la porte des grands honneurs venait de lui être ouverte, et oubliant les bienfaits du duc et la fidélité qu’il lui avait toujours gardée, feignit de vouloir tenir conseil avec les Normands au sujet de la mort de ce prince, se mit aussitôt en marche, et arriva promptement à Rouen. Raoul, Bernard et Anslech, gardiens de tout le duché de Normandie, l’accueillirent avec des honneurs royaux, comme il était convenable à l’égard d’un si grand roi, se soumirent à son service pour acquitter la foi de leur petit seigneur. Or le roi ayant vu cette terre fertile, ces eaux si salubres, ces forêts si bien fournies, et séduit par sa cupidité, commença à leur promettre mensongèrement ce qu’il se préparait déjà à arranger d’une manière toute différente. Il leur envoya un message pour leur ordonner de présenter le jeune Richard devant ses yeux, et le voyant doué d’une belle figure, il déclara qu’il le ferait élever dans son palais avec des enfans de son âge. Cependant toute la ville fut ébranlée de la fâcheuse nouvelle que Richard, frustré de ses espérances, était indignement retenu captif par le roi. Bientôt les citoyens, se réunissant aux groupes des chevaliers, et traversant la ville le glaive nu, font irruption dans la cour du roi, et le cherchent dans les premiers transports de leur fureur pour le massacrer tout aussitôt. Instruit de tout ce tumulte et vivement effrayé, le roi, d’après les conseils de Bernard le Danois, prend l’enfant dans ses bras, le présente à la vue de ces hommes irrités, et parvient ainsi à apaiser leur premier emportement. Voulant calmer entièrement les esprits inquiets et agités des Normands, le roi, de l’avis de ses hommes, fit concession au jeune Richard de l’héritage de son père, en se réservant le serment de fidélité qu’il lui avait prêté. L’admettant ainsi à être un de ses fidèles, le roi promit aux Normands (tout en mentant à ses intentions) de rendre leur prince lorsqu’il aurait reçu, d’une manière digne de lui, l’éducation de son palais.
CHAPITRE III.
Comment Louis, aveuglé par les présens d’Arnoul, menaça le jeune Richard, duc de Normandie, de lui brûler les jarrets.
LA première agitation ainsi calmée, le roi conservant sa colère, et portant dans le fond de son cœur le ressentiment de l’insulte que lui avaient faite les Normands, retourna en France emmenant avec lui le jeune Richard, comme pour se préparer à venger par les armes la mort de son père sur Arnoul de Flandre. Celui-ci cependant, craignant que le roi Louis ne marchât contre lui avec une armée, et voulant se justifier d’une accusation de trahison, envoya des députés avec dix livres d’or, et soutint devant le roi qu’il était innocent de la mort de Guillaume. Il promit même de chasser de son pays les assassins de ce prince, si le roi le lui ordonnait. Il ajouta cependant que le roi devait se souvenir des insultes et des affronts que son père et lui-même avaient reçus durant si long-temps de la part des Normands, disant encore que pour mettre un terme à ces inimitiés, ce que le roi aurait de mieux à faire serait de faire brûler les jarrets au jeune Richard, de le tenir rigoureusement enfermé, et d’accabler la race normande sous le poids des plus lourds impôts, jusqu’à ce qu’enfin, cédant à la nécessité, elle s’en retournât dans ce Danemarck, d’où elle avait fait son irruption. Le roi, aveuglé par les présens et par les paroles artificieuses de ce traître, pardonna son crime à celui qui eût été digne de la potence, et tourna sa colère contre l’enfant innocent, suivant l’exemple de Pilate, qui relâcha l’homicide et condamna le Christ au supplice de la croix. En conséquence, et tandis qu’il demeurait à Laon, comme le jeune Richard revenait une fois de la chasse aux oiseaux, le roi l’ayant accablé des plus cruelles injures, l’appela fils de courtisane, d’une femme qui avait enlevé un homme qui ne lui appartenait point, et le menaça, s’il ne renonçait à ses prétentions, de lui faire brûler les genoux et de le dépouiller de tous ses honneurs. Ayant ensuite désigné d’autres gardiens, afin que le jeune homme ne pût s’échapper, le roi donna ordre d’exercer sur lui la plus sévère surveillance.
CHAPITRE IV.
Par quelle adresse Osmond, intendant du jeune Richard, le délivra de son étroite prison, et l’ayant enlevé de Laon, le conduisit à Senlis auprès du comte Bernard, son oncle.
OSMOND, intendant du jeune Richard, ayant appris la décision rigoureuse du roi, prévoyant le sort réservé à l’enfant, et le cœur saisi de consternation, envoya des députés aux Normands, pour leur mander que leur seigneur Richard était retenu par le roi sous le joug d’une dure captivité. A peine ces nouvelles furent-elles connues, on ordonna dans tout le pays de Normandie un jeûne de trois jours, et l’Eglise adressa au Seigneur des prières continuelles pour le jeune Richard. Ensuite Osmond, ayant tenu conseil avec Yvon, père de Guillaume de Belesme, engagea l’enfant à faire semblant d’être malade, à se mettre dans son lit, et à paraître, tellement accablé par le mal que tout le monde dût désespérer de sa vie. L’enfant, exécutant ces instructions avec intelligence, demeura constamment étendu dans son lit, comme s’il était réduit à la dernière extrémité. Ses gardiens le voyant en cet état, négligèrent leur surveillance, et s’en allèrent de côté et d’autre pour prendre soin de leurs propres affaires. Il y avait par hasard dans la cour de la maison un tas d’herbe, dans lequel Osmond enveloppa l’enfant, et le mettant ensuite sur ses épaules, comme pour aller chercher du fourrage à son cheval, tandis que le roi soupait et que les citoyens avaient abandonné les places publiques, Osmond franchit les murailles de la ville. A peine arrivé dans la maison de son hôte, il s’élança rapidement sur un cheval, et prenant l’enfant avec soi, il s’enfuit au plus tôt, et arriva à Couci. Là ayant recommandé l’enfant au châtelain, il continua à chevaucher toute la nuit, et arriva à Senlis au point du jour. Le comte Bernard s’étonna de le voir arriver en si grande hâte, et lui demanda avec sollicitude comment allaient les affaires de son neveu Richard. Osmond lui ayant raconté en détail tout ce qu’il avait fait, et l’ayant réjoui plus que de coutume par un tel récit, ils montèrent tous deux à cheval et allèrent promptement trouver Hugues-le-Grand. Lui ayant raconté l’affaire et demandé conseil, ils reçurent de lui le serment par lequel il engagea sa foi à secourir l’enfant; et aussitôt ils se rendirent à Couci avec une grande armée, et ayant enlevé Richard, ils le conduisirent en grande joie dans la ville de Senlis.
CHAPITRE V.
Comment Bernard le Danois déjoua par sa sagesse les conseils que Hugues-le-Grand avait donnés au roi contre les Normands.
OR le roi Louis, se voyant frustré dans ses desirs, envoya des députés à Hugues-le-Grand pour exiger la restitution de l’enfant, conformément à la fidélité qu’il lui devait. Lorsque ces députés lui eurent rapporté que l’enfant n’était point dans les mains de celui qu’il avait cru, mais sous la garde de Bernard comte de Senlis, le roi craignant de ne plus le ravoir, manda à Arnoul de Flandre qu’il eût à venir le trouver au plus tôt pour tenir conseil avec lui sur cette affaire, dans le lieu que l’on appelle Restible 8. Là, après que tous deux eurent discuté et proposé divers avis à ce sujet, Arnoul dit enfin au roi: « Nous savons que Hugues-le-Grand a été long-temps d’intelligence avec les Normands, et c’est pourquoi il convient que tu cherches à le séduire par tes présens. Concède-lui donc le duché de Normandie, depuis la Seine jusqu’à la mer, en te réservant la ville de Rouen, afin que, privée de son assistance, cette race perfide soit enfin forcée à sortir du pays. » Le roi cédant à cette proposition envoya aussitôt un député à Hugues-le-Grand pour l’inviter à une conférence dans le lieu que l’on appelle la Croix, situé auprès de Compiègne. Hugues s’y étant rendu, et ayant entendu le roi raisonner sur une nouvelle répartition des villes et des comtés, aima mieux, aveuglé par la cupidité, se faire parjure et acquérir de plus grands honneurs, que garder une fidélité inaltérable à son ami Richard. Ils se retirèrent donc de ce lieu, après s’être juré d’entreprendre une expédition contre les Normands; et les deux parties contractantes ayant rassemblé leurs armées, le roi commença à ravager et incendier le pays de Caux, et Hugues en fit autant dans le pays de Bayeux. Informé de ces événemens, et ayant pris conseil de Bernard de Senlis, Bernard le Danois envoya en toute hâte au roi Louis des députés chargés de lui parler en ces termes: « Pourquoi, ô roi très-puissant, pourquoi dévastes-tu ainsi ton pays, alors surtout que nul ne t’oppose de résistance, et que tous vivent parfaitement en paix avec toi? Renonce au pillage que font tes hommes, et emploie à ton profit les services des chevaliers normands. Pourquoi les affliges-tu par le feu, lorsque la ville de Rouen est ouverte devant toi? Accepte donc leurs services avec bienveillance, afin que par leur secours tu puisses déjouer les entreprises de tes ennemis. »
CHAPITRE VI.
Comment Louis, se rendant à Rouen, y fut reçu par Bernard le Danois et par les autres citoyens; et comment sur son ordre Hugues-le-Grand renonça à dévaster la Normandie.
REMPLI de joie après avoir reçu cette députation, le roi arrêta le pillage auquel ses chevaliers se livraient et se hâta de se rendre dans la ville de Rouen. A son arrivée tout le clergé s’avança processionnellement à sa rencontre jusqu’à la porte, en chantant les louanges du roi et criant avec toute la foule du peuple: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! De là, le roi se rendant au banquet royal, assista à un festin splendide, qui lui fut offert par Bernard le Danois. Au milieu du dîner, et comme déjà le roi était échauffé par le vin, Bernard le Danois lui dit: « Aujourd’hui, roi sérénissime, aujourd’hui a brillé pour nous un jour de grande joie, puisque nous commençons à devenir les gens du roi. Jusqu’à présent nous avons servi en chevaliers pour un duc; désormais nous servirons un roi invincible. Que Bernard de Senlis garde pour lui son neveu Richard; nous, plaise au ciel que nous t’ayons long-temps pour seigneur et roi! En vérité il t’a donné un conseil bien funeste celui qui t’a poussé à te priver de la force d’une armée normande. Lequel de tes ennemis ne pourrais-tu pas frapper d’épouvante, à l’aide de la très redoutable valeur des Normands? Car ils sont, comme nous, soumis à ta seigneurie, et désirent du fond de leurs cœurs te servir en chevaliers. Pourquoi donc as-tu armé contre nous Hugues, ton ennemi, avec vingt mille combattans? Lui-même ne s’est-il pas toujours déclaré contre toi, et ne t’offense-t-il pas constamment? »
Le roi, apaisé par ces paroles et d’autres semblables, envoya sur-le-champ à Hugues-le-Grand des messagers chargés de le forcer à quitter le territoire de Normandie, lui mandant qu’il serait absurde en effet de laisser passer tant de biens au pouvoir d’un autre, lorsque lui-même pouvait s’en emparer sans difficulté et sans éprouver de résistance, pour ajouter à son propre pouvoir. Sur ce rapport Hugues-le-Grand, vivement exaspéré, se retira en toute hâte, abandonnant son expédition et empêchant ses chevaliers de dévaster davantage le territoire de Normandie. Après cela, le roi demeura encore quelque temps à Rouen, et institua gouverneur du comté Raoul, surnommé le Tort, qu’il chargea de percevoir sur ses sujets les impôts annuels, de rendre la justice, et d’administrer les autres affaires dans toute la province. Cet homme, plus méchant que les Païens, fit renverser jusque dans leurs fondemens tous les monastères que les Païens avaient brûlés sur les rives de la Seine, et en fit transporter les pierres pour réparer la ville de Rouen. S’étant rendu à Jumiège, il s’empara du monastère de Sainte-Marie, et le détruisit. Il l’eût même renversé de fond en comble, si un certain clerc nommé Clément n’eût, à prix d’argent, racheté deux tours des ouvriers qui démolissaient, et ces deux tours sont demeurées debout jusqu’au temps de Robert l’archevêque, qui a relevé cette église. Le roi ayant terminé ses affaires à son gré, partit joyeusement, et retourna à Laon.
CHAPITRE VII.
Comment par l’habileté de Bernard le Danois, et par le secours d’Hérold, roi des Danois, Louis, roi des Francs, fut fait prisonnier et retenu dans la ville de Rouen en une dure captivité.
CEPENDANT Bernard le Danois craignant qu’après retour le roi Louis ne s’unît avec le duc Hugues pour faire souffrir de plus grands maux aux Normands, envoya en secret des députés vers Hérold, roi des Danois, qui vivait encore à Cherbourg, l’invitant à rassembler les chevaliers de Coutances et de Bayeux pour faire une expédition sur terre, tandis que lui-même s’avançant avec une flotte ennemie irait dévaster la Normandie du côte de la mer, afin que pour ces motifs le roi Louis se rendît auprès de lui pour avoir une conférence, et qu’il lui fût possible par ce moyen de venger le sang de son ami Guillaume par le sang de ses ennemis. Le roi des Danois s’empressant d’exécuter ces instructions, mit ses navires en mer, fit élever ses voiles dans les airs, et poussé par un bon vent du nord aborda sur le rivage des salines de Courbon, où la rivière de Dive précipite ses eaux rapides dans la mer orageuse.
Cependant la renommée volant promptement, selon son usage, apporta aux oreilles des Francs la nouvelle que les Païens venaient d’occuper les rivages de la mer avec une grande quantité de navires. En outre Bernard le Danois et Raoul Tort expédièrent un messager au roi Louis pour lui annoncer ce fâcheux événement. Le roi, rassemblant une nombreuse armée, se rendit à Rouen en toute hâte. De là il fit inviter Hérold, roi des Danois, à venir le trouver au lieu appelé le gué d’Herluin, attendu qu’il desirait savoir de lui pour quel motif il venait dévaster les frontières de son royaume. Cette proposition plut infiniment au roi Hérold, qui aspirait vivement à venger la mort du duc Guillaume. Lors donc que les deux rois se furent réunis au jour fixé, et après qu’ils eurent long-temps discuté entre eux au sujet de la mort injuste du duc, un certain Danois apercevant parmi les autres Herluin, comte du château de Montreuil, pour l’amour duquel le duc avait été assassiné, et transporté par le zèle de son amitié, transperça aussitôt Herluin d’un coup de sa lance, et le renversa mort au même instant. Lambert, frère de celui-ci, et d’autres Francs, indignés de cette mort, s’encourageant les uns les autres, s’élancèrent aussitôt sur les Danois pour les combattre. Les Païens les reçurent, vigoureusement; et au milieu des fureurs de la guerre, ils envoyèrent dans l’enfer embrasé dix-huit seigneurs Francs et un grand nombre d’autres Francs, qu’ils frappèrent de leurs glaives. Les autres se hâtèrent de se cacher, et se dispersant de tous cotés, tremblant pour leur vie, allèrent chercher des refuges en divers lieux. Le roi Louis échappant aux mains du roi Hérold par la fuite rapide de son cheval, tomba au pouvoir d’un certain chevalier. Il fit à celui-ci toutes sortes de promesses pour n’être pas livré en trahison à son ennemi; et enfin le chevalier cédant aux larmes du roi le conduisit en secret et le cacha dans une certaine île de la Seine. Bernard le Danois en fut informé par des rapports, envoya aussitôt des satellites, et fit jeter le chevalier dans les fers. Forcé par le besoin de pourvoir à sa sûreté, le chevalier découvrit enfin malgré lui la retraite de celui qu’il voulait sauver, pour en recevoir une récompense. Le roi fut donc enlevé de cette île, conduit à Rouen par l’ordre de Bernard, et retenu sous une rude surveillance.
CHAPITRE VIII.
Comment la reine Gerberge demanda à son père Henri, roi d’au delà du Rhin, du secours contre les Normands, et n’en obtint pas; c’est pourquoi elle donna comme otages son fils et deux évêques, en échange du roi Louis, son époux.
OR la reine Gerberge, apprenant que son époux avait été pris par les Normands, fut glacée d’effroi, et, le cœur plein de consternation, alla en toute hâte auprès de Henri, roi d’au delà du Rhin, et qui était son père, le suppliant de rassembler une nombreuse armée, d’aller assiéger Rouen, et d’enlever le roi son époux de vive force. Le roi Henri, ayant entendu le récit de ce malheur, lui répondit qu’il était survenu au roi bien justement, puisqu’il avait criminellement manqué à la parole qu’il avait jadis jurée au duc Guillaume, en s’emparant de son fils: « Travaille, ma fille, lui dit-il encore, à délivrer ton mari avec l’aide des tiens; car dans ce moment il faut que je m’occupe de mes propres affaires. » La reine ayant entendu cette réponse de son père, retourna aussitôt en France sans avoir pu rien obtenir pour son entreprise. De là elle se rendit en suppliante auprès de Hugues-le-Grand, lui demandant d’enlever son mari aux Normands. Le duc Hugues, envoyant aussitôt Bernard de Senlis, appela les Normands à une conférence à Saint-Clair; et lorsqu’ils y furent tous réunis, et après qu’ils se furent long-temps disputés sur la restitution de la personne du roi, Hugues-le-Grand dit enfin: « Rendez-nous notre roi et recevez en échange son fils, sous la condition que vous reviendrez ici en temps opportun, afin que nous puissions conclure un solide traité de paix. » Ces paroles étant agréées des Normands, ils reçurent des otages en échange du roi, savoir son fils et deux évêques, Hildegaire, évêque de Beauvais, et Gui, évêque de Soissons. Les arrangemens étant ainsi conclus, le roi, joyeux de sa délivrance, retourna à Laon, et les Normands se rendirent à Rouen.
CHAPITRE IX.
Comment les Normands ramenèrent de France leur seigneur Richard, et rendirent les otages. — Retour du roi Hérold en Danemarck.
APRÈS cela les Normands, envoyant un message à Bernard de Senlis, ramenèrent de ce lieu leur seigneur Richard avec une grande armée. A l’époque fixée par avance, le roi à la tête d’un corps nombreux de chevaliers, se rendit avec les évêques de France et avec Hugues-le-Grand sur les rives de l’Epte, et, de leur côté, les Normands se présentèrent sur l’autre rive avec le jeune Richard. Les députés des deux partis ayant fait plusieurs messages, par la bonté du Christ, la paix fut rétablie entre eux, et confirmée par un traité solide et par les sermens, et les otages furent rendus, le fils du roi étant mort à Rouen auparavant. Les choses ainsi bien arrangées, le roi retourna à Laon, et le jeune Richard à Rouen. Mais Raoul le Tort, gouverneur de la ville, recommença tout aussitôt à le maltraiter et à faire souffrir ses domestiques de la faim, ne voulant leur donner que douze écus pour leur entretien de tous les jours. C’est pourquoi le duc, transporté d’une violente colère, le chassa sur-le-champ de la ville, et le força de se rendre à Paris auprès de son fils, évêque de cette ville. A la suite de cet événement, la terre de Normandie recouvra le repos, sous le gouvernement de son duc. Peu de temps après, le roi Hérold retourna en Danemarck, et se réconcilia avec son fils Suénon.
CHAPITRE X.
Comment Hugues-le-Grand fiança sa fille Emma avec le duc Richard, en sorte que le roi Louis, et Arnoul, comte de Flandre, effrayés, demandèrent au roi Othon son secours contre Hugues-le-Grand et le duc Richard; et comment Othon, après avoir dévasté le territoire de Hugues-le-Grand, entreprit d’assiéger Rouen.
APRÈS cela le duc Hugues, voyant que le jeune Richard reprenait des forces, et ayant obtenu le consentement de Bernard de Senlis, les deux parties contractantes s’engagèrent mutuellement par serment, et Hugues promit à Richard sa fille, nommée Emma, afin que, parvenu à l’âge de puberté et dans la fleur de la jeunesse, il s’unît avec elle par la loi du mariage. Cet événement effraya beaucoup le roi Louis et la plupart des grands seigneurs Francs, et plus particulièrement Arnoul de Flandre, inventeur de tant d’artifices contre Richard. Louis apprenant que ces deux hommes, maîtres de très-grandes forces, s’étaient unis par de tels liens d’amitié, et craignant que leurs efforts ne parvinssent à lui enlever son royaume, de l’avis d’Arnoul de Flandre, envoya celui-ci auprès d’Othon, roi au delà du Rhin, lui mandant que s’il écrasait entièrement Hugues-le-Grand, et soumettait à sa domination la terre de Normandie, lui, Louis, n’hésiterait certainement point à lui livrer en échange le royaume de Lorraine, qui avait été promis à son père Henri, roi d’au delà du Rhin, à la suite de l’heureuse bataille livrée contre Robert dans les plaines de Soissons, et dans laquelle le roi Henri avait prêté secours au roi Charles, père de Louis. Le roi Othon tout joyeux d’apprendre ce qu’il desirait dès longtemps, fit préparer tout ce qui pouvait lui être utile et nécessaire pour une si grande entreprise, sortit de son royaume, semblable à une tempête terrible, et, ayant rallié les armées du roi Louis et d’Arnoul de Flandre, se précipita sur Hugues-le-Grand, avec de nombreuses légions de chevaliers. Après avoir détruit tout ce qu’il trouva appartenant à celui-ci en dehors des villes, il porta tout le poids de la guerre contre les Normands, afin de les expulser du pays, et envoya en avant un sien neveu, avec beaucoup de chevaliers, pour répandre la terreur dans la ville de Rouen. Ce dernier s’en étant approché, et ayant trouvé les Normands cachés derrière leurs remparts, s’imagina qu’ils étaient tous hors d’état de combattre, et en conséquence ayant rassemblé ses chevaliers, il alla attaquer vivement les portes. Mais alors les Normands ouvrant tout à coup ces mêmes portes, s’élancèrent sur eux avec la plus grande fureur, et firent un si grand carnage parmi leurs ennemis qu’ils tuèrent le neveu du roi sur le pont même, et qu’il n’y eut qu’un bien petit nombre d’hommes qui s’échappèrent de ce combat.
CHAPITRE XI.
Comment l’empereur Othon, le roi Louis et Arnoul de Flandre, abandonnèrent honteusement le siége de Rouen, et prirent la fuite. — Mort du roi Louis, qui eut pour successeur Lothaire, son fils.
LE roi Othon, qui s’avançait à pas lents avec le roi Louis et Arnoul de Flandre, au milieu des légions des chevaliers, étant arrivé pour assiéger la ville, reconnut qu’elle était imprenable, et en même temps apprenant la mort de son neveu, il commença à délibérer secrètement avec les siens pour livrer Arnoul aux Normands, et tint conseil dans l’église de Saint-Pierre et Saint-Ouen, laquelle est située dans le faubourg de la ville. Le lendemain, saisi par la peur, il résolut en ce même lieu de repartir. Mais Arnoul ayant eu vent de ce projet de trahison, fit replier ses pavillons et ses tentes, rechargea ses bagages, et, au milieu du silence de la nuit, partit en hâte avec toute son armée, laissant en proie à une grande frayeur ses autres compagnons, tout épouvantés par le fracas que faisaient les chevaux en partant. Au point du jour, Othon et Louis s’étant levés, et ayant appris la fuite d’Arnoul, reprirent aussitôt la route par laquelle ils étaient arrivés, et abandonnèrent le siége. Mais à peine furent-ils partis, que les Normands se lancèrent à leur poursuite et les firent succomber sous leurs glaives; tellement que sur toutes les routes on les trouvait étendus par terre comme des moutons. La plupart d’entre eux, errant de tous côtés dans les bois et à travers des champs, furent faits prisonniers et disséminés dans tout le territoire de Normandie. Telle fut l’issue de l’entreprise d’Othon, empereur des Germains ou des Romains. Telle fut aussi la fin du roi Louis, qui peu de temps après, et à la suite de beaucoup de chagrins, quitta sa dépouille mortelle 9. En ce temps encore, Gunard, archevêque de Rouen, étant mort, Hugues devint son successeur.
CHAPITRE XII.
Comment Hugues-le-Grand, sur le point de mourir, plaça son fils Hugues sous la protection du duc Richard; et comment ce même duc prit pour femme Emma, fille de Hugues, après la mort de celui-ci.
ENFIN le duc Hugues, fatigué par le poids des années, et voyant approcher son dernier jour, appela auprès de lui les grands de son duché, et, de leur avis, s’occupa 10 à placer son fils nommé Hugues sous la protection du duc Richard, alors brillant de tout l’éclat de la jeunesse, afin que, mis en sûreté avec un tel appui, ledit Hugues ne pût succomber aux artifices de ses ennemis. Après la mort de Hugues, le duc Richard ayant emmené sa fille Emma de la maison paternelle, comme il l’avait promis auparavant, la conduisit dans les murs de Rouen avec les plus grands honneurs et au milieu des réjouissances, et s’unit à elle par les liens du mariage 11.
CHAPITRE XIII.
Quels conseils Thibaut, comte de Chartres, donna à la reine Gerberge contre le duc Richard; et comment ces artifices furent révélés au duc par deux chevaliers de Thibaut même.
CEPENDANT quelques querelles s’étant élevées, Thibaut, comte de Chartres, commença à devenir ennemi du duc Richard, et commit des ravages sur son territoire. Lorsqu’il fut informé de ces entreprises téméraires, le duc les réprima avec la vigueur qui convenait à un tel homme. Alors Thibaut voyant bien que ses entreprises ne pourraient réussir au gré de ses espérances, essaya d’adresser à la reine Gerberge des paroles de malveillance contre le duc Richard, cherchant à lui persuader que, tant que ce duc vivrait, le roi Lothaire son fils ne pourrait jamais posséder en paix le royaume des Francs, et qu’en conséquence il était urgent qu’elle fît les plus grands efforts pour chasser de son pays un si redoutable ennemi. La reine, ajoutant foi à ces paroles, envoya aussitôt un député à Brunon, archevêque et duc de Cologne, son frère, l’invitant à porter secours à son neveu et à faire tous ses efforts pour trouver quelque moyen de se saisir de la personne du duc Richard, le plus mortel ennemi du royaume des Francs. Immédiatement après ce message, Brunon envoya au duc un certain évêque, chargé de l’engager à se rendre dans le pays d’Amiens pour y avoir une conférence avec l’archevêque, qui desirait le réconcilier avec le roi, et mettre le royaume des Francs sous sa protection. Séduit par ces paroles artificieuses, le duc se disposa promptement à se rendre au lieu où l’appelaient les plus chères espérances. Comme il s’était mis en marche, il rencontra deux chevaliers de Thibaut; l’un d’eux lui dit: « O le plus illustre des hommes, où diriges-tu tes pas? Veux-tu être duc des Normands, ou bien en dehors de ta patrie, gardeur de moutons? » Après ces mots, il se tut, et le duc lui dit: « De qui êtes-vous chevaliers? » — Et l’autre lui répondit: « Que t’importe de qui nous sommes chevaliers? Ne sommes-nous pas tes chevaliers? » Le duc reconnaissant aussitôt que ces paroles ne pouvaient lui être adressées que pour lui donner un avis salutaire, et afin qu’il en profitât selon la nécessite, prit congé de ces chevaliers en leur rendant honneur, et, en témoignage de sa reconnaissance, il donna à l’un une épée brillante, dont la poignée en or pesait quatre livres, et à l’autre un bracelet de l’or le plus pur et pesant le même nombre de livres: ensuite il revint en toute hâte sur ses pas et rentra à Rouen sain et sauf. Ainsi trompé dans son attente, Brunon retourna chez lui, après que les artifices de sa méchanceté eurent été découverts.
CHAPITRE XIV.
Comment le roi Lothaire ayant réuni les ennemis du duc Richard, savoir, Baudouin, comte de Flandre, Geoffroi d’Anjou et Thibaut de Chartres, voulut encore le tromper, mais il ne le put.
CES mauvaises fraudes ainsi déjouées, le roi Lothaire, sur les instigations de Thibaut, cherchant de nouveau d’autres moyens de dissimuler ses perfides projets, envoya au duc un député chargé de lui porter ces paroles : « Jusques à quand refuseras-tu, ô duc, de me rendre le service que tu me dois? Ignores-tu que je suis le roi des Francs, que tu es tenu de servir en chevalier, dont tu ne dois jamais méconnaître les avis et les ordres? Mes ennemis et les tiens ne se réjouiront-ils pas de nos dissensions? Renonce donc dès à présent à cette résistance de ton cœur obstiné, hâte-toi de te mettre en marche et de te rendre auprès de moi, afin qu’unis par les liens d’une paix inviolable, nous jouissions ensuite, dans une douce concorde, des avantages que nous pouvons nous assurer réciproquement; que le roi se réjouisse de son illustre duc, et le duc de son roi très-chéri. » Séduit par les apparences de ce message perfide, le duc mande aussitôt au roi qu’il se rendra très-volontiers à son appel. Le roi, vivement réjoui de cette réponse, appelle les ennemis du duc, savoir Baudouin de Flandre, Geoffroi d’Anjou et Thibaut de Chartres, et se rend avec eux sur le bord de la rivière d’Eaune pour cette détestable conférence. De son côté, le duc arrive sur l’autre côté de la rivière avec une escorte de chevaliers. Alors, desirant savoir ce qui se passait chez le roi, il envoya quelques-uns des siens chargés de lui rapporter quels étaient ceux de ses amis les plus familiers qui étaient avec lui. Ses envoyés ayant trouvé les comtes ci-dessus nommés, qui faisaient leurs dispositions pour attaquer le duc, revinrent en toute hâte auprès de celui-ci, et l’invitèrent à se retirer de ce lieu, de peur que, victime de la trahison du roi, il ne fût attaqué par ses ennemis, et que ceux-ci n’eussent à se réjouir bientôt de sa mort. Aussitôt, déterminé par les siens, le duc traversa la rivière de Neufchâtel, s’arrêta quelques momens de l’autre côté, empêcha les ennemis qui s’étaient mis à sa poursuite de passer la rivière au gué; et enfin, échappant au coup de main que le roi voulait tenter, retourna promptement à Rouen, suivi de tous les siens. Ayant ainsi mis au grand jour les artifices du roi, le duc se convainquit de l’inimitié que ce prince lui portait.
CHAPITRE XV.
Comment le roi Lothaire s’empara de la ville d’Evreux et la livra à Thibaut. — Comment le duc Richard dévasta le comté de Chartres et de Châteaudun. — Comment Thibaut étant arrivé avec une armée à la ferme d’Ermentrude, en fut chassé par le duc, et prit honteusement la fuite, après avoir reçu un grand échec.
OR le roi voyant que ses projets n’avaient pu réussir, retourna à Laon, rempli de fureur, pour rentrer bientôt dans la Normandie en ennemi, d’après les instigations de Thibaut. Se donnant à peine le temps de respirer et de prendre conseil, et rassemblant les troupes des chevaliers de Bourgogne et de France, il alla attaquer la ville d’Evreux, et, s’y rendant à l’improviste, il l’investit et l’assiégea, s’en empara par la trahison de Gilbert, surnommé Machel, et la livra tout aussitôt au comte Thibaut, pour qu’il pût de là faire la guerre au pays. Le roi étant parti de cette ville, le duc Richard marcha sur ses traces, et ravagea par le feu et le fer tout le comté de Châteaudun ou de Chartres. Ayant détruit tout ce qui appartenait à Thibaut, il retourna chez lui, chargé d’un très-grand butin. Bientôt après Thibaut, prenant sa revanche, rassembla secrètement une armée, et, pour insulter le duc, alla dresser ses tentes et ses pavillons auprès de la ferme d’Ermentrude, et y prit position en ennemi redoutable et dévastateur. Mais le duc, toujours habile et plein de vigueur, traversa le fleuve de la Seine au milieu du silence de la nuit, et au point du jour s’élançant sur ses ennemis, il en fit un si grand massacre qu’il périt six cent quarante hommes parmi eux, et que les autres, couverts de blessures, s’enfuirent de tous côtés à travers les bois. Thibaut lui-même fuyant honteusement avec un petit nombre d’hommes, et se cachant dans les forêts, arriva à Chartres couvert de confusion. Pour ajouter au malheur de sa fuite, le Christ le punissant aussi, son fils mourut le même jour, et la ville de Chartres tout entière fut consumée par les flammes. Le duc de Normandie étant ensuite retourné sur le champ de bataille, y retrouva les morts, et touché de compassion, prescrivit de leur donner la sépulture. Il ordonna en outre que les blessés fussent transportés doucement à Rouen et soignés par les médecins, et qu’après les avoir guéris on les renvoyât à Thibaut.
CHAPITRE XVI.
Comment le duc Richard demanda à Hérold, roi des Danois, des secours contre les Francs, et en reçut bientôt.
OR le duc se voyant menacé de tant de fraudes et d’entreprises de la part du roi, et voyant aussi que les comtes Francs se déchaînaient contre lui d’un commun accord, envoya des députés à Hérold, roi des Danois, lui demandant de venir au plus tôt à son secours, et de lui envoyer des bandes de Païens pour comprimer la fureur des Francs. Le roi reçut non seulement ces députés avec beaucoup de joie, mais les renvoya au duc enrichis de très-grands présens, et promit de lui envoyer très-promptement des secours. En un mot, d’après les ordres de ce roi, des vaisseaux furent aussitôt mis en mer. La jeunesse païenne fit ses préparatifs pour cette grande expédition, et une armée innombrable fut pourvue de boucliers, de cuirasses, de casques et de toutes sortes d’autres armes. Ensuite, au jour fixé, les drapeaux furent dressés dans les airs, les voiles livrées au souffle favorable des vents, et les navires ayant rapidement traversé la mer, vinrent aborder à l’embouchure de la Seine. Ayant appris leur arrivée, le duc, transporté de joie, alla aussitôt à leur rencontre, et tandis qu’il marchait devant eux, leurs navires remontaient à force de rames le fleuve de la Seine; ils arrivèrent promptement au fossé de Givold, et après qu’ils eurent jeté les ancres, on tint conseil sur la destruction de la France. Et voilà, tout à coup les Païens s’élancent hors de leurs vaisseaux, et détruisent par le fer et le feu tout le pays environnant. Les hommes et les femmes sont emmenés chargés de chaînes, les villages sont pillés, les villes livrées à la désolation, les châteaux renversés, tout le pays changé en un désert. Le deuil devient de plus en plus général, et dans tout le comté de Thibaut on n’entend plus aboyer un seul chien. Lorsqu’il ne leur reste plus rien à détruire, les Païens envahissent les terres du roi. Tout ce qu’ils enlèvent aux Francs, ils le livrent aux Normands, et le leur vendent à vil prix. La terre de Normandie demeure à l’abri du pillage des Païens, mais dans la France nul ne résiste, et toute la population est réduite en captivité.
CHAPITRE XVII.
Comment forcés par la nécessité, le roi Lothaire et Thibaut rendirent intégralement au duc Richard tout ce qu’ils lui avaient enlevé. — Conversion des Païens sur les exhortations du duc.
TANDIS que ces choses se passaient, une assemblée générale des évêques se réunissait à Laon, afin d’examiner pour quels motifs le peuple chrétien était affligé de tant de calamités. Enfin les évêques envoyèrent au duc l’évêque de Chartres, chargé de lui demander par quelles raisons un homme aussi chrétien et aussi pieux que lui exerçait de si cruelles rigueurs. Après avoir appris de lui les perfidies du roi, et comment la ville d’Evreux lui avait été enlevée et livrée à Thibaut, le pontife demanda aussitôt et obtint une trêve aux irruptions des Païens, afin que, durant cette trêve, les évêques puissent conduire le roi Lothaire en un lieu convenable, et que celui-ci donnât satisfaction au duc sur tous ses griefs et en toute bienveillance. Or Thibaut apprenant que le roi cherchait à traiter de la paix sans prendre son avis, et craignant que tout le poids de cette guerre ne retombât sur lui, envoya un certain moine au duc en toute hâte, lui mandant qu’il se repentait de tout son cœur de toutes les choses par lesquelles il l’avait offensé, qu’il se rendrait à sa cour, et lui restituerait la ville d’Evreux. Le duc ayant reçu ces nouvelles, en fut infiniment réjoui, et envoyant un sauf-conduit à Thibaut, il lui accorda la permission de venir auprès de lui. Thibaut y allant en effet avec les gens de sa maison, non seulement rendit au duc la ville, mais en outre conclut avec lui un traité d’amitié, et s’en alla joyeusement, avec beaucoup d’argent. Comme le jour fixé pour la conférence approchait, le duc ordonna de construire au fossé de Givold, dans le camp des Païens, un amphithéâtre d’une grandeur étonnante, où le roi Lothaire se rendit avec ses grands seigneurs, lui donna satisfaction, et conclut avec lui un traité, qui fut confirmé par des sermens réciproques. Ayant ainsi heureusement terminé ses affaires, le duc, par ses saintes exhortations détermina la plupart des Païens à se convertir à la foi du Christ, et ceux qui voulurent demeurer dans le paganisme, il les fit conduire jusques en Espagne. Là ils livrèrent un grand nombre de combats et renversèrent dix-huit villes.
CHAPITRE XVIII.
Comment, sa femme Emma étant morte sans laisser d’enfans, le duc épousa Gunnor, dont il eut plusieurs enfans.
EN ce temps Emma, femme du duc et fille de Hugues-le-Grand, mourut sans laisser d’enfans. Peu de temps après, le duc épousa, selon le rit chrétien, une très-belle jeune fille, nommée Gunnor, issue d’une très-noble famille danoise. Il eut de celle-ci plusieurs fils, savoir, Richard, Robert, Mauger, deux autres fils et trois filles. L’une de celles-ci, nommée Emma, fut mariée à Edelred, roi des Anglais, et donna à ce roi deux fils, Edouard, et Alfred, qui fut long-temps après assassiné par le perfide Godwin. La seconde, nommée Hadvise, fut mariée à Geoffroi, comte des Bretons, et devint mère des deux Alain et d’Eudes. La troisième, Mathilde, épousa le comte Odon, dont il sera question dans la suite. Le duc Richard eut en outre de ses concubines deux fils et deux filles. L’un de ces deux fils s’appelait Godefroi et l’autre Guillaume: le premier fut comte d’Eu. Celui-ci étant mort, son frère reçut le même comté, et ses héritiers le possèdent encore aujourd’hui par droit de succession. Cependant le comte Gilbert, fils du comte Godefroi, occupa quelque temps ce comté avant d’avoir été assassiné. Ce Gilbert eut pour fils Richard, très-vaillant chevalier, qui, de même que ses fils Gilbert, Roger, Gautier et Robert, chérit de grande affection l’église du Bec, et tous l’enrichirent de grands biens, imitant dans cette conduite leur aïeul le comte Gilbert, qui, en fondant cette église, avait assisté de ses conseils et de ses dons le vénérable Herluin, qui en fut le premier abbé et le constructeur. Nous aurons occasion dans la suite de cet écrit, et en la place convenable, de parler, ainsi qu’il sera juste, et de cette église et du susdit abbé: qu’il suffise maintenant d’en avoir dit ces quelques mots par anticipation.
CHAPITRE XIX.
Comment le duc Richard construisit à Fécamp, en l’honneur de la Sainte-Trinité, une église, qu’il décora de divers ornemens, et restaura les abbayes du Mont-Saint-Michel et de Saint-Ouen. — Comment après la mort du roi Lothaire, Hugues-Capet s’éleva à la royauté, et étant mort peu de temps après, eut pour successeur Robert son fils.
COMME donc le duc Richard s’élevait en puissance par le grand nombre de ses bonnes œuvres, entre autres choses dignes de grande considération, il construisit à Fécamp, en honneur de la divine Trinité, une église d’une grandeur et d’une beauté admirable, et la décora de toutes sortes de manières et de merveilleux ornemens. En outre il releva aussi quelques abbayes, entre autres une abbaye située dans le faubourg de Rouen, en l’honneur de saint Pierre et de saint Ouen, et une autre élevée sur le mont dit Tombe, en vénération de l’archevêque Michel, et il les embellit l’une et l’autre de nombreuses troupes de moines. En ce même temps mourut Hugues, archevêque de Rouen, auquel succéda Robert, fils de ce même duc.
Le roi des Francs, Lothaire, étant mort aussi, tous les Francs élevèrent au trône en sa place le fils de Hugues-le-Grand, Hugues-Capet, qui fut appuyé par le duc Richard. Hugues-Capet prenant les armes contre Arnoul de Flandre, qui refusait de le servir en chevalier, suivi d’une forte armée, lui enleva en ennemi la ville d’Arras et toutes les places qu’il possédait en deçà du fleuve que l’on appelle la Lys. Pénétré d’affliction par ce malheur, Arnoul vint trouver le duc Richard en suppliant, lui demandant de le remettre en paix avec le roi et les princes des Francs. Voulant terminer cette affaire, le duc se rendit auprès du roi Hugues, à l’assemblée générale, et non seulement il réconcilia Arnoul avec le roi, mais de plus, à force de prières, il lui fit rendre tout ce qui lui avait été enlevé. En ce temps, ce même roi Hugues mourut, et eut pour successeur son fils Robert, roi très-pieux. Notre duc continua à prospérer par ses bienheureux mérites; car dès qu’il entendait parler d’hommes qui vivaient désunis, il rétablissait la concorde entre eux, soit par lui-même, soit par ses députés, selon ces paroles de l’Ecriture: « Bienheureux les pieds qui apportent la paix. » Il était d’une taille élevée et d’une belle figure et sain de corps; il avait la barbe longue et la tête ornée de cheveux blancs. Il se montrait très-bon pour nourrir les moines, très-sage pour protéger les clercs, dédaignait les orgueilleux, aimait les humbles, alimentait les pauvres, et tuteur des orphelins, pieux défenseur des veuves, il se plaisait aussi, dans sa libéralité, à racheter les captifs.
CHAPITRE XX.
Comment le duc Richard, se trouvant à toute extrémité, donna aux Normands son fils Richard pour duc, et mourut ensuite à Fécamp.
AINSI et de diverses autres manières, embaumée de tant de fleurs odoriférantes, cette perle du Christ revêtue de l’habit laïque commença à être violemment travaillée d’une maladie du corps. Alors ayant appelé auprès de lui Raoul son frère utérin, le duc tint conseil avec lui sur les arrangemens à prendre pour son pays. Mais celui-ci, troublé par son extrême douleur, après avoir perdu quelques instans l’usage de sa langue, reprenant enfin ses esprits, répondit au duc: « Très-cher frère et seigneur sérénissime, quoique tu sembles privé des forces du corps, et tant que nous avons encore la joie de te posséder en cette vie, c’est à toi qu’il appartient de disposer de toutes les affaires du pays. » Ayant entendu ces mots, le duc appela de toutes parts les grands, et leur présentant son fils Richard, il le leur recommanda et donna pour chef, en disant: « Jusqu’à présent, très-excellens compagnons, je vous ai commandé. Maintenant que Dieu m’appelle, que le mal fait ravage en ma personne, vous ne pouvez plus posséder celui qui va entrer dans la voie de toute chair, après avoir déposé le fardeau de la vie qui se dissout. » Aussitôt après ces lugubres paroles, toute la maison fut ébranlée par les pleurs et les gémissemens. Enfin ces larmes s’étant arrêtées, tous donnant leur adhésion aux volontés de Richard, promirent leur fidélité au jeune Richard, et le reconnurent d’un commun accord pour leur prince. Ensuite le mal l’accablant de plus en plus, le duc Richard s’étendit sur son lit, et levant les yeux vers le ciel, prononçant des paroles de prière, plein de jours il rendit le dernier soupir.
Les choses rapportées jusqu’ici, je les ai recueillies ainsi qu’elles ont été racontées par le comte Raoul, frère de ce duc Richard, homme grand et honorable, et je les transmets à la postérité, écrites dans le style de l’école. Le duc Richard Ier mourut à Fécamp, au milieu des larmes des peuples et des réjouissances des anges, l’an 996 de l’Incarnation du Seigneur, régnant ce même Seigneur Jésus-Christ, qui avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne aux siècles des siècles. Amen!
LIVRE CINQUIÈME.
DU DUC RICHARD II, FILS DE RICHARD Ier.
CHAPITRE PREMIER.
De l’honorable conduite de Richard II, tant pour les affaires du siècle que pour les affaires divines.
PUISQUE dans les pages précédentes nous avons exalté par de dignes éloges cette très-précieuse perle du Christ, savoir Richard, duc des Normands, l’ayant honorablement marqué du sceau du roi éternel, il paraît bien convenable que l’escarboucle sortie de cette perle occupe la seconde place dans l’éloge de ces très brillantes vertus, comme elle la possède par le nom; nous voulons parler de Richard, fils du premier Richard, illustre par ses triomphes de chevalier, et qui ne fut pas moins digne d’être célébré et comblé de louanges. Répandant dans les diverses parties du monde les rayons étincelans de son nom glorieux, il illustra aussi, dans les limites de son duché, l’Eglise de Normandie par toutes sortes de bonnes œuvres, et en fit presque l’unique patrie du Christ. Infiniment vaillant dans les armes, il conduisit en tous lieux, avec une grande distinction, les légions armées de ses chevaliers, et eut l’habitude de remporter toujours la victoire sur ses ennemis. Et quoiqu’il fût ainsi adonné aux œuvres du siècle, il persista cependant tout entier dans la foi catholique, et fut rempli de bienveillance et de dévouement pour les serviteurs de Dieu. Sous son gouvernement, s’élevèrent de nombreuses bergeries de moines, qui, tels que des abeilles s’élançant du sein des ruches, remplis de bonnes œuvres, transportèrent dans les trésors célestes un miel éclatant de beauté.
CHAPITRE II.
Avec quelle sagesse il réprima la conspiration générale tramée par les paysans contre la paix.
TANDIS que le duc Richard II était ainsi infiniment riche de tant de bonnes qualités, au commencement de son jeune âge, il s’éleva dans l’intérieur du duché de Normandie un certain germe empoisonné de troubles civils. Dans les divers comtés du pays de Normandie, les paysans formèrent d’un commun accord un grand nombre d’assemblés séditieuses, dans lesquelles ils résolurent de vivre selon leur fantaisie, et de se gouverner d’après leurs propres lois, tant dans les profondeurs des forêts que dans le voisinage des eaux, sans se laisser arrêter par aucun droit antérieurement établi. Et afin que ces conventions fussent mieux ratifiées, chacune des assemblées de ce peuple en fureur élut deux députés, qui durent porter ses résolutions pour les faire confirmer dans une assemblée tenue au milieu des terres. Dès que le duc en fut informé, il envoya sur-le-champ le comte Raoul avec un grand nombre de chevaliers, afin de réprimer la férocité des campagnes, et de dissoudre cette assemblée de paysans. Raoul exécutant ses ordres sans retard, se saisit aussitôt de tous les députés et de quelques autres hommes, et leur faisant couper les pieds et les mains, il les renvoya aux leurs, ainsi mis hors de service, afin que la vue de ce qui était arrivé aux uns détournât les autres de pareilles entreprises, et rendant ceux-ci plus prudens les garantît de plus grands maux. Ayant vu ces choses, les paysans abandonnèrent leurs assemblées, et retournèrent à leurs charrues.
CHAPITRE III.
De la rébellion de Guillaume, frère naturel du duc, à qui celui-ci avait donné le comté d’Hiesme. — Comment ce même Guillaume fut pris, se réconcilia ensuite avec son frère, reçut du duc le don du comté d’Eu et une femme nommée Lezscenina, et en eut trois fils.
EN ce même temps, l’insolence de quelques méchans remplit d’orgueil et poussa à la rébellion un certain frère du duc, né du même père, et nommé Guillaume. Cet homme, ami de son frère, ayant reçu de lui en présent le comté d’Hiesme, afin qu’il s’acquittât envers lui des devoirs du chevalier, fut séduit par les artifices des méchans, dédaigna son seigneur suzerain, et renonça à son service de fidélité. Après que le duc lui en eut fait plusieurs fois des reproches par ses messagers, comme il ne voulait pas se désister de son audacieuse rébellion, il fut fait prisonnier, de l’avis et par l’aide du comte Raoul, enfermé à Rouen dans la tour de la ville, et expia sa témérité par une détention de cinq années. Quelques-uns de ses compagnons, qui persistèrent dans ses projets séditieux, furent vaincus par le duc dans de fréquens combats; les uns perdirent la vie, les autres furent exilés de leur pays. Enfin, au bout de cinq ans, Guillaume prit la fuite s’étant échappé de sa tour par le fait d’un de ses chevaliers, et à l’aide d’une très-longue corde attachée à une fenêtre fort élevée; se cachant le jour pour n’être pas découvert par ceux qui le cherchaient, et marchant seulement la nuit, il finit par penser en lui-même qu’il vaudrait mieux, pour lui, tenter, au péril de sa vie, de solliciter la clémence de son frère, qu’aller chercher, sans l’espoir de rien obtenir, les secours de quelque roi ou de quelque comte. Tandis que, dans une telle disposition d’esprit, il suivait un certain jour son chemin, il rencontra le duc, qui prenait le divertissement de la chasse dans la forêt de Vernon. Aussitôt, se roulant par terre à ses pieds, il lui demanda avec douleur le pardon de ses fautes. Le duc, touché de compassion, et de l’avis du comte Raoul, le releva de terre, et lorsqu’il eut appris par son récit les détails de son évasion, non seulement il lui remit ses fautes, mais en outre, et dès ce moment, il l’aima avec beaucoup de bienveillance, et comme un frère très-chéri. Peu de temps après, il lui donna le comté d’Eu, et une très-belle jeune fille, nommée Lescelina, fille d’un certain homme très-noble, nommé Turquetil. Guillaume eut d’elle trois fils, savoir Robert qui fut, après sa mort, héritier de son comté, Guillaume, comte de Soissons, et Hugues, évêque de Lisieux. Ces querelles ainsi terminées, la terre de Normandie demeura en repos sous la main du duc.
CHAPITRE IV.
Comment Edelred, roi d’Angletere, qui, avait épousé Emma, sœur du duc, envoya une armée pour conquérir la Normandie; et comment Nigel de Coutances vainquit et détruisit entièrement cette armée.
VERS ce même temps, quelques motifs de discussion s’étant élevés, Edelred, roi des Anglais, qui était uni en mariage à Emma, sœur du duc, brûlant du desir de nuire à celui-ci et de lui faire insulte, donna ordre de mettre en mer une grande quantité de vaisseaux, et manda aux chevaliers de tout son royaume qu’ils eussent à se rendre vers la flotte au jour qu’il leur indiqua, convenablement armés de leurs cuirasses et de leurs casques. Empressés d’obéir à ses commandemens, les Anglais accoururent tous à la fois vers les navires. Le roi voyant cette armée nombreuse et très bien équipée, appelant auprès de lui les chefs, et leur exposant les projets de son esprit, leur prescrivit, avec une grande sincérité, selon sa manière royale, d’aller en Normandie, et de dévaster tout ce pays par le fer et le feu, épargnant seulement le mont de l’archange Michel, et se gardant de livrer aux flammes un lieu de tant de sainteté et de religion. Il leur commanda, en outre de prendre le duc Richard, de lui lier les mains derrière le dos, et de le conduire vivant en sa présence, après avoir conquis sa patrie. Après leur avoir donné ces instructions, il leur commanda de partir en toute hâte. Lançant alors leurs vaisseaux en pleine mer, et sillonnant les flots à l’aide d’un vent favorable, ils allèrent débarquer sur les bords de la Sare. S’élançant aussitôt hors de leurs navires, ils livrèrent aux flammes dévorantes tout le territoire maritime des environs. Mais Nigel, ayant appris leur débarquement de ceux qui étaient placés en sentinelle, rassembla les chevaliers de Coutances, avec une grande foule de gens du peuple, s’élança sur les Anglais avec impétuosité, et en fit un si grand carnage qu’il ne demeura pas un seul d’entre eux pour raconter cet événement à la postérité. L’un d’eux, en effet, fatigué d’une trop longue marche, s’était assis loin de ses compagnons; mais lorsqu’il vit leur désastre, frappé de terreur et oubliant la faiblesse de son corps, il courut en toute hâte vers les navires, et raconta à ceux qui les gardaient la ruine de l’expédition. Ceux qui étaient restés, cherchant d’un commun accord à se mettre en sûreté et craignant pour leur vie, se retirèrent à force de rames dans un golfe de la mer. Puis élevant leurs voiles dans les airs, et partant d’une marche rapide, ils retournèrent auprès de leur roi, poussés par un vent propice à leurs vœux. Le roi, aussitôt qu’il les vit, se mit à leur demander la personne du duc; mais ils lui répondirent: « Roi sérénissime, nous n’avons point vu le duc; mais nous avons combattu pour notre ruine avec la terrible population d’un comté. Là se trouvent non seulement des hommes très-forts et très-belliqueux, mais aussi des femmes qui combattent, et qui, avec leurs cruches, cassent la tête aux plus vigoureux de leurs ennemis: sache donc que tes chevaliers ont tous été tués par ces gens. » A ce récit, le roi reconnaissant sa folie, fut couvert de rougeur et pénétré de tristesse.
CHAPITRE V.
Comment Geoffroi, comte des Bretons, demanda et obtint pour femme la sœur du duc Richard, nommée Hadvise, dont il eut deux fils, Alain et Eudes.
OR Geoffroi, comte des Bretons, voyant que le duc Richard réussissait en toutes choses, et que ses forces et ses richesses allaient croissant de jour en jour, pensa qu’il pourrait conserver plus sûrement ses domaines, et se renforcer de plus en plus, s’il jouissait de l’amitié et de l’appui du duc. C’est pourquoi, ayant pris l’avis des siens, et franchissant les frontières de la Bretagne, il se rendit à la cour de Richard avec une nombreuse escorte de chevaliers. Le duc l’accueillit honorablement, ainsi qu’il était convenable à l’égard d’un tel homme, le retint quelque temps auprès de lui, au milieu d’un grand développement de ses richesses, et lui montra autant qu’il lui plut la grandeur de sa puissance. Or Geoffroi se voyant aussi bien traité par le duc, commença à penser en lui-même que s’il s’unissait en mariage avec sa sœur, nommée Hadvise, il se formerait entre eux un lien d’amitié bien plus fort. Cette jeune fille était très-belle de corps, et très-recommandable par l’honnêteté de sa conduite. Ainsi donc, après tant de témoignages d’amitié, Geoffroi fit tous ses efforts pour obtenir qu’elle lui fût donnée. Le duc accueillant ses demandes d’un cœur reconnaissant, et ayant pris le consentement des grands de Normandie, accorda à Geoffroi celle qu’il desirait, et la lui donna selon le rit chrétien. Les noces furent célébrées avec un éclat incomparable, et peu de temps après le duc permit aux nouveaux époux de repartir en triomphe, et les renvoya comblés de magnifiques présens. Dans la suite, Geoffroi eut de sa femme deux fils, savoir Alain et Eudes, qui, après la mort de leur père, gouvernèrent très-long-temps le pays de Bretagne avec la plus grande vigueur.
CHAPITRE VI.
De la cruauté d’Edelred, roi des Anglais, envers les Danois qui demeuraient paisiblement chez lui, en Angleterre; et de la fuite de quelques jeunes gens de la même nation qui s’échappèrent pour aller annoncer à Suénon, roi de Danemarck, la mort de ses proches.
TANDIS que la Normandie prospérait dans l’état de félicité ci-dessus rapporté, sous le gouvernement de son illustre chef, Edelred, roi des Anglais, souilla le royaume qui avait long-temps fleuri sous la puissance de rois très-glorieux, et commit une trahison si épouvantable, que les Païens jugèrent horrible ce crime exécrable. Transporté d’une fureur soudaine, le roi, sans les accuser d’aucun grief, ordonna de massacrer les Danois qui habitaient en paix dans toute l’étendue de son royaume, ne se croyant nullement en danger de mort; il fit enfouir les femmes en terre jusqu’au milieu du corps, et commanda de lâcher contre elles des chiens féroces qui leur déchirassent la poitrine et le sein; et les enfans encore à la mamelle, il donna ordre de les jeter devant les portes des maisons, et de leur casser la tête. Tandis qu’au jour fixé pour ce massacre les cadavres des morts s’accumulaient ainsi dans la ville de Londres par la cruauté des licteurs sanguinaires, quelques jeunes gens, s’échappant avec agilité, se jetèrent dans un navire, et faisant force de rames sur le fleuve de la Tamise, s’enfuirent rapidement, et gagnèrent enfin la mer. Traversant alors l’immense étendue de l’Océan, ils arrivèrent enfin au but de leurs desirs, et, débarquant dans un port du Danemarck, allèrent annoncer au roi Suénon la sanglante catastrophe des hommes de sa race. Alors ce roi pénétré dans le fond de son ame d’une vive douleur, appelant auprès de lui tous les grands de son royaume, leur exposa en détail ce qui venait de lui être rapporté, et leur demanda avec empressement ce qu’ils pensaient qu’il fallût faire. Ceux-ci, touchés du chagrin et des regrets de leurs parens et de leurs amis, résolurent d’une commune voix de déployer leurs forces pour venger le sang de leurs compatriotes.
CHAPITRE VII.
Comment le roi Suénon, ayant rassemblé une grande armée, débarqua dans le comté d’Yorck, et laissant là son armée, partit pour aller demander la paix à Richard, duc de Normandie, et arriva à Rouen avec quelques vaisseaux. — Du traité conclu entre les Normands et les Danois. — Comment les habitans d’Yorck, de Cantorbéry et de Londres se rendirent au roi Suénon; et comment le roi Edelred s’enfuit avec sa femme et ses enfans auprès de Richard, duc de Normandie.
OR, ayant entendu cette réponse, le roi ordonna à tous ceux qui vivaient sous son autorité de faire leurs préparatifs en toute hâte. Il envoya de tous côtés des exprès, et désigna le jour où les chevaliers avides de butin pourraient venir des royaumes étrangers se réunir à cette expédition. A l’approche du terme fixé, une armée immense se rassembla en hâte auprès des navires. Alors les bannières royales furent élevées dans les airs, et, les vents ayant enflé les voiles, l’expédition traversa les vastes espaces de la mer, et vint s’arrêter sur le territoire de la ville d’Yorck. Là le roi ayant quitté l’armée, partit avec quelques vaisseaux, et se rendit à Rouen pour aller demander la paix au duc Richard. Le duc l’accueillit royalement, le retint quelque peu auprès de lui, et tandis que le roi et ses chevaliers se reposaient des fatigues d’une telle navigation, les deux princes conclurent entre eux un traité de paix, sous la condition que, dans la suite des temps, entre les rois danois et les ducs normands et leurs héritiers, cette paix demeurerait ferme et perpétuelle, et que ce que les Danois enlèveraient aux ennemis, ils le porteraient aux Normands pour être acheté par eux; qu’en outre si quelque Danois, malade ou blessé, avait besoin d’un secours d’ami, il serait soigné et guéri chez les Normands comme dans sa propre maison, et en toute sécurité; et afin que cette convention fût bien ratifiée, des deux côtés les princes la sanctionnèrent par leurs sermens. Ayant ainsi obtenu l’accomplissement de ses vœux, et reçu du duc des présens dignes de lui, le roi, rempli de joie, retourna promptement auprès des siens. Aussitôt qu’il eut rejoint son armée, il commença à livrer aux flammes vengeresses le royaume d’Angleterre. Les gens d’Yorck, voyant que nul ne venait à leur secours, donnèrent des otages au roi et se soumirent à sa domination. Etant parti de là, le roi se dirigea vers les rives de la Tamise. Il arriva devant Cantorbéry, et les habitans de cette ville se soumirent de la même manière à son pouvoir; ensuite le roi ayant fait lever les ancres, et suivant avec ses vaisseaux le cours du fleuve, alla mettre le siége devant Londres. Les habitans de cette ville ne pouvant résister à la vivacité de son attaque, courbèrent à regret leurs têtes sous le joug de la servitude. Alors le roi Edelred, qui vivait à Winchester, se voyant entièrement abandonné par les Anglais, enleva ses trésors enfouis en terre, et se rendit en Normandie auprès du duc Richard, avec sa femme et ses fils Edouard et Alfred. Le duc le reçut convenablement, déployant sous ses yeux de grandes richesses, et passa à Rouen avec le roi tout le temps que celui-ci y demeura.
CHAPITRE VIII.
De la mort du roi Suénon à Londres; et comment Canut son fils, lui ayant succédé, conduisit une nouvelle armée contre les Anglais. — Du retour d’Edelred en Angleterre, et de la victoire des Danois à Sandwich.
TANDIS que Suénon était à Londres, s’occupant du gouvernement du royaume, il y fut frappé de maladie et mourut. Les Danois embaumèrent son corps avec des aromates, le déposèrent dans un navire et le transportèrent aussitôt en Danemarck pour y être enseveli. Après cette cérémonie, son fils nommé Canut, prenant les armes de son père, renforça vigoureusement son armée, et fit les plus grands efforts pour que les Danois n’eussent pas à se repentir de leur nouvelle expédition. En outre, ayant envoyé des députés, il appela auprès de lui comme auxiliaires deux rois, savoir, Lacman roi des Suédois, et Olaüs, roi des Norwégiens. Ceux-ci venant donc à son secours avec leurs corps de chevaliers, ajoutèrent leurs forces à toutes les forces du roi des Danois.
Tandis que ces choses se passaient, le roi Edelred ayant appris la mort de Suénon, et fait toutes ses dispositions pour s’embarquer, retourna joyeusement dans son royaume avec sa femme, laissant ses deux fils Edouard et Alfred auprès de leur oncle. Or le roi Canut, ayant rassemblé de tous côtés des légions de chevaliers, partit de son royaume comme un violent ouragan, et se lança avec intrépidité sur la mer orageuse. Ayant conduit ses vaisseaux dans la haute mer, il la franchit d’une course rapide, et se dirigea vers le pays des Anglais. De là gagnant le fleuve de la Tamise, il débarqua bientôt après dans le comté de Londres. Comme il sortait de ses navires avec tous les siens, les Anglais accourant de toutes les parties du royaume se portèrent à sa rencontre, et l’ayant rejoint à Sandwich, ils lui livrèrent à leur grand détriment une bataille très-sanglante. Le roi combattit contre eux avec ses légions, animées de la plus grande ardeur; il leur fit un mal horrible; et le massacre fut si grand, que nul ne put compter combien de milliers d’hommes de race anglaise avaient péri en cette journée.
CHAPITRE IX.
Comment Edelred, roi des Anglais, étant mort, Canut, roi des Danois, épousa sa veuve Emma, et en eut un fils, Hardi-Canut, qui dans la suite lui succéda.
OR le roi étant demeuré vainqueur remonta avec les siens sur ses vaisseaux, et s’avançant ensuite avec confiance et en toute hâte, il alla investir et assiéger la ville de Londres. Enfermé dans cette ville, le roi Edelred tomba dangereusement malade, et le mal s’appesantissant sur lui, il quitta son enveloppe mortelle. Le roi Canut ayant appris la mort du roi, tint conseil avec ses fidèles, et prenant ses précautions pour l’avenir, fit sortir de la ville la reine Emma, et peu de jours après il s’unit avec elle selon le rit chrétien, donnant à cette occasion à toute son armée le poids de son corps en or et en argent. Dans la suite du temps, il eut de cette femme un fils nommé Hardi-Canut, qui fut après lui roi des Danois, et une fille nommée Gunnilde, qui se maria avec Henri, empereur des Romains. Les habitans de Londres, désespérant de leur salut, après avoir souffert d’une longue famine, ouvrirent leurs portes, et se livrèrent volontairement an roi, eux et tous leurs biens. Ces choses ainsi terminées, toute la domination du royaume d’Angleterre passa an roi Canut. Nous avons inséré tous ces détails dans notre récit, afin de faire connaître l’origine du roi Edouard à ceux qui l’ignorent. Et maintenant, après cette courte digression, nous allons rentrer dans notre sujet.
CHAPITRE X.
Des dissensions qui s’élevèrent entre le duc Richard et Eudes, comte de Chartres, au sujet du château de Dreux. — Comment le duc construisit le château de Tilliers sur la rivière d’Avre; et comment les Normands vainquirent Eudes, et deux comtes qui s’étaient joints à lui.
DANS le même temps Eudes, comte de Chartres, emmenant de la maison paternelle une certaine sœur du duc nommée Mathilde, et partant comblé de présens, s’unit avec elle en mariage légitime. Le duc lui donna à titre de dot la moitié du château de Dreux, et le territoire adjacent, sur les bords de la rivière d’Avre. Quelques années après, cette même Mathilde mourut, par la volonté de Dieu, sans laisser d’enfans. Après sa mort le duc redemanda le territoire ci-dessus désigné; mais le comte Eudes employa toutes sortes de subterfuges pour s’y refuser, ne voulant pas remettre au duc le château de Dreux. C’est pourquoi, appelant auprès de lui les légions des Bretons et des Normands, le duc se porta en ennemi sur la rivière d’Avre, et y bâtit un château, qu’il appela Tilliers. En outre ayant pris des vivres dans le comté d’Eudes, il les transporta en grande abondance dans cette forteresse, et y laissa pour la garder Nigel de Coutances, Raoul de Ternois, et Roger, fils de celui-ci, avec leurs chevaliers. Ayant heureusement terminé cette entreprise, le duc se retira, et ordonna à chacun de rentrer chez soi; mais le comte Eudes, ayant secrètement appelé à son secours deux comtes, savoir Hugues du Mans et Galeran de Meulan, avec leurs corps de chevaliers, chevaucha toute la nuit, et arriva au point du jour auprès du château de Tilliers, précédé de ses porte-bannières. Les grands ci-dessus nommés les ayant vus arriver, et laissant aussitôt dans le château quelques gardiens, s’élancèrent impétueusement hors de son enceinte avec leurs chevaliers, et leur livrèrent bataille. Aussitôt, et par l’aide de Dieu, le parti du duc remporta la victoire tellement que les autres ayant eu un grand nombre d’hommes tués et beaucoup de blessés, ceux qui survécurent prirent la fuite à travers champs, et allèrent chercher des refuges dans les profondeurs des forêts. Eudes et Galeran, s’efforçant de sauver leur vie, se cachèrent derrière les fortifications du château. Quant, à Hugues, le cheval qu’il montait ayant été tué, il se réfugia dans une étable de moutons, et enfouit aussitôt dans la terre la cuirasse dont il était revêtu; ensuite se couvrant de la casaque d’un berger, il allait infatigable, portant de lieu en lieu sur ses épaules les claies de la bergerie, et excitant les Normands à poursuivre sans relâche les ennemis qui naguère avaient fui honteusement devant eux. Ceux-là donc s’étant éloignés, le berger se porta en avant, et s’enfonçant dans les profondeurs des bois, après trois jours de marche, il arriva enfin au Mans, les pieds et les jambes misérablement ensanglantés par les buissons et les ronces.
CHAPITRE XI.
Comment deux rois païens vinrent d’au delà des mers pour secourir le duc Richard contre les Francs.
LE duc voyant le comte Eudes parvenu à un tel degré de démence, expédia des députés au delà des mers, et appela à son secours deux rois avec une armée de Païens, savoir, Olaüs roi des Norwégiens, et Lacman roi des Suédois. Ces rois accueillirent les députés convenablement, les renvoyèrent chargés de présens, et promirent de marcher bientôt sur leurs traces. S’étant ensuite réunis avec leurs armées, et sillonnant les flots de la mer écumante avec un petit nombre de navires, ils vinrent d’une course rapide débarquer sur les rivages de la Bretagne. Les Bretons, instruits de leur arrivée inattendue, se réunirent de toutes les parties du royaume, et crurent pouvoir surprendre aisément des étrangers qui n’aspiraient qu’à enlever du butin. Mais les Païens ayant aussitôt reconnu leurs projets artificieux, usèrent aussi de stratagème et creusèrent des galeries très-profondes et étroites à la surface du sol, au milieu d’une certaine plaine, où ils savaient que les Bretons devaient venir, afin que, lorsque les cavaliers arriveraient, leurs chevaux eussent les jambes cassées, que les hommes fussent jetés par terre à l’improviste, et qu’il devînt ainsi plus facile de les faire périr par le glaive. Les Bretons arrivèrent en effet, et tout aussitôt s’élancèrent vigoureusement sur leurs ennemis; mais tombant bientôt dans les piéges des Païens, ils éprouvèrent leur fureur, de telle sorte que bien peu d’entre eux échappèrent à la mort. De là les Barbares se portant en avant, allèrent assiéger le château de Dol, et s’en étant emparés, ils le livrèrent aux flammes et mirent à mort ses habitans ainsi que Salomon, gouverneur de ce lieu. Ensuite ayant levé leurs ancres, les Païens regagnèrent la mer, et, faisant force de voile, vinrent aborder sur les rives de la Seine. Suivant alors le cours du fleuve, et le remontant rapidement, ils arrivèrent à Rouen, où le duc Richard, rempli de joie, les accueillit royalement et leur rendit les honneurs convenables.
CHAPITRE XII.
Comment Robert, roi des Francs, redoutant les rois susdits, rétablit la paix entre le duc Richard et Eudes.
OR Robert, roi des Francs, apprenant que les Païens avaient fait tant de maux et d’insultes aux Bretons, et que le duc Richard les avait appelés pour repousser les attaques du comte Eudes, craignit que ces Païens ne détruisissent la France, convoqua les seigneurs de son royaume, et manda aux deux ennemis qu’ils eussent à se rendre auprès de lui à Coudres. Là ayant entendu de chacune des deux parties le sujet de leurs querelles, il calma leur animosité, et les réconcilia aussitôt sous la condition que Eudes gardait le château de Dreux, que le duc recouvrerait le territoire qui lui avait été enlevé, et que le château de Tilliers demeurerait à jamais, comme il était alors, la propriété du duc et de ses héritiers. Le duc, satisfait de ces arrangemens, retourna joyeusement auprès de ses deux rois. Les ayant comblés royalement de présens dignes d’eux, il les engagea à retourner en triomphe dans leur pays, les laissant disposés à revenir à son secours en toute occasion. Or le roi Olaüs, ayant pris plaisir à la religion chrétienne, abandonna le culte des idoles, ainsi que quelques-uns des siens, sur les exhortations de Robert, archevêque, se convertit à la foi du Christ, fut lavé du baptême, et oint du Saint-Chrême par l’archevêque; et tout joyeux de la grâce qu’il avait reçue, il retourna ensuite dans son royaume. Mais dans la suite, trahi par les siens et injustement frappé de mort par des perfides, il entra dans la cour du Ciel, roi et glorieux martyr; et maintenant il brille d’un grand éclat au milieu de sa nation par ses prodiges et ses miracles.
CHAPITRE XIII.
Comment le duc Richard prit pour femme Judith, sœur de Geoffroi, comte des Bretons, et des enfans qu’il en eut.
CEPENDANT le duc Richard, vivement desireux d’avoir des successeurs, ayant appris que le comte des Bretons, Geoffroi, avait une sœur nommée Judith, parfaitement belle de corps, et recommandable par toutes sortes de bonnes qualités, la fit demander en mariage par ses députés. Or Geoffroi, fort empressé de hâter l’accomplissement de ce projet, fit préparer toutes les choses nécessaires pour un si grand événement, et accompagna sa sœur jusqu’aux environs du mont Saint-Michel. Là le duc la reçut avec tous les honneurs convenables, et s’unit à elle d’un légitime nœud. Dans la suite des temps il en eut trois fils, savoir, Richard, Robert et Guillaume, qui dans son adolescence prit l’habit de moine à Fécamp, et autant de filles dont l’une, nommée Adelise, fut mariée à Renaud, comte de Bourgogne, et lui donna deux fils Guillaume et Gui. Une autre fille de Richard épousa Baudouin de Flandre, et la troisième mourut vierge, étant déjà grande. Long-temps après le comte Geoffroi s’étant rendu à Rome pour y faire ses prières, laissa toute la Bretagne et ses deux fils, savoir, Alain et Eudes, sous la protection du duc Richard. Après avoir visité la demeure des saints, il se remit en route pour rentrer dans sa patrie; mais la mort l’empêcha d’y arriver.
CHAPITRE XIV.
Comment Robert, roi des Francs, aidé du duc Richard, rendit à Bouchard le château de Melun 12.
EN ce temps, tandis que Bouchard, comte du château de Melun, résidait à la cour du roi des Francs, un certain sien chevalier, nommé Gautier, aveuglé par des présens, lui ravit en fraude son château, et le livra par une trahison secrète au comte Eudes. Or le roi, lorsqu’il apprit cette nouvelle, manda en toute hâte au comte Eudes qu’il eût à se dessaisir de plein gré du château dont il s’emparait injustement. Mais lui, se fiant en la forte position de ce lieu, que la Seine entourait de ses eaux, répondit aux députés du roi que tant qu’il serait vivant il ne le rendrait à personne. Le roi, extrêmement irrité de ces paroles, appela à une conférence Richard duc de Normandie, lui raconta ce qui le faisait rougir de honte, le suppliant par sa très-gracieuse fidélité de venir à son secours, afin qu’il ne fût pas ainsi livré en proie aux insolences des siens. Or le duc, ne pouvant souffrir le déshonneur de ce bon roi, rassembla une armée merveilleusement grande, se rendit aussitôt devant Melun, et l’assiégea de l’un des côtés du fleuve, tandis que le roi prenait positon sur l’autre rive. Ainsi attaqué de deux côtés, le château fut le jour et la nuit incessamment ébranlé, comme par une tempête, par les machines et les engins de guerre. Enfin les habitans, voyant bien qu’ils ne pourraient résister aux efforts violens de tels ennemis, livrèrent au duc l’orgueilleux rebelle, ouvrirent ensuite leurs portes, et reçurent le duc avec les siens. Le duc épargna la multitude, et envoya tout aussitôt le traître au roi Robert, lui mandant de faire venir des chevaliers, pour retenir le château dans sa fidélité. Le roi, fort réjoui de cette nouvelle, restitua sur-le-champ le château à Bouchard, et ordonna de pendre à une potence le traître et sa femme, leur rendant ainsi le juste prix de leur rébellion. Après cela, le duc Richard, ayant convenablement terminé cette affaire, s’en retourna chez lui, emportant la bénédiction royale. A cette époque les Normands étaient accoutumés à mettre toujours en fuite leurs ennemis, et à ne tourner le dos devant personne.
CHAPITRE XV.
Comment avec le secours du duc Richard, le roi des Francs, Robert, prit possession, malgré les Bourguignons, du duché de Bourgogne, que le duc Henri lui avait laissé eu mourant.
TROIS années s’étant écoulées après ces événemens, le duc des Bourguignons, Henri, mourut sans laisser d’enfans, et institua Robert, roi des Francs, héritier de son duché. Or les, Bourguignons, dans l’excès de leur orgueil, refusèrent de le reconnaître, et allèrent à Auxerre chercher Landri, comte de Nevers, pour l’exciter à la rébellion. Empressé de réprimer les efforts de leur témérité vaniteuse, le roi Robert, appelant auprès de lui le duc Richard avec une nombreuse armée de Normands, alla assiéger Auxerre jusqu’à ce qu’il eût soumis à sa domination et Landri et la ville, et qu’il en eût reçu des otages. Etant parti de ce lieu, il se rendit devant le château d’Avalon pour l’assiéger, et y dressa son camp. Il l’attaqua pendant trois mois avec une grande vigueur; et enfin la Bourgogne ayant été dévastée, les habitans du château, forcés par le défaut de solde, et cédant aux avis et aux sommations du duc, rendirent la place au roi des Francs. Ces affaires ainsi bien terminées, le roi envoya des gardiens dans tous les châteaux, confia le duché de Bourgogne à Robert son fils, et se reposa après avoir ainsi réprimé l’insolence des rebelles. De là le roi retourna en France, et le duc en Normandie avec tous les siens.
CHAPITRE XVI.
Comment Renaud, comte des Bourguignons, d’outre-Saône, épousa la fille du duc Richard, Adelise.
INFORMÉ par la renommée des œuvres merveilleuses du duc, Renaud, comte des Bourguignons, d’outre-Saône, lui envoya des députés pour lui demander en mariage sa fille nommée Adelise; l’ayant obtenue, il l’emmena de la maison paternelle, la conduisit avec de grands honneurs en Bourgogne, et l’associa à sa couche, selon le rit chrétien. Mais long-temps après, quelques sujets de querelle s’étant élevés, Renaud tomba par artifice entre les mains d’un certain comte de Châlons, nommé Hugues, et fut jeté dans une dure prison et chargé de chaînes pesantes. Le duc, aussitôt qu’il apprit cet indigne traitement, envoya en toute hâte des députés à Hugues, lui mandant qu’il eût à rendre la liberté à son gendre, sans aucun délai et pour l’amour de lui. Mais Hugues fit peu de cas du message du duc; et non seulement il refusa de rendre Renaud, mais il augmenta en outre le nombre de ses gardiens, et ordonna de veiller plus sévèrement sur lui. Ces faits ayant été rapportés au duc, il commanda sur-le-champ à son fils Richard de rassembler une armée de Normands, d’aller en Bourgogne, et de faire tous ses efforts pour venger cette insulte d’une manière terrible. Le jeune homme se chargea avec empressement d’exécuter les ordres de son père, et fit toutes les dispositions nécessaires pour une si grande entreprise; ensuite, tel qu’une tempête pleine de violence, il sortit de son pays, renversant tout devant lui; et ayant fait sa route avec une multitude innombrable de Normands, il envahit la Bourgogne, et investit le château de Mélinande. Or les habitans de ce lieu, se fiant à la solidité de leur forteresse, commencèrent pour leur malheur à provoquer leurs ennemis à coups de flèches et de traits: mais les Normands, animés de la plus cruelle fureur, assaillirent le château de tous côtés avec une extrême impétuosité, s’en emparèrent sans différer, le renversèrent et le livrèrent aux flammes, brûlant aussi les hommes, les femmes et les petits enfans. De là ils dirigèrent leur marche vers la ville de Châlons, et incendièrent tout le territoire. Alors Hugues, reconnaissant qu’il n’avait aucun moyen de résister à une si redoutable armée, portant sur ses épaules une selle de cheval, vint se rouler aux pieds du jeune Richard, implorant, en suppliant, son pardon pour l’excès de sa témérité. Ayant reçu ce pardon, il rendit Renaud, livra des otages, et s’engagea par serment envers le duc Richard à se rendre à Rouen, pour lui donner satisfaction. Ayant ainsi mis fin à son entreprise selon ses desirs, le jeune Richard retourna auprès de son père avec les siens.