HISTOIRE DES DUCS DE NORMANDIE (continued 3)
François Guizot translation
CHAPITRE XVII.
Comment le duc Richard, se trouvant à toute extrémité, remit son duché à Richard, son fils aîné.
LE duc Richard, quoiqu’il se fût constamment illustré en tous lieux par les actions les plus éclatantes, demeura cependant toujours fidèle serviteur du Christ; tellement qu’on l’appelait à bon droit le père très-tendre des moines et des clercs, et le protecteur infatigable des pauvres. Honoré par ces vertus et par d’autres semblables, il commença à être violemment accablé d’une maladie de corps. Ayant donc convoqué à Fécamp Robert l’archevêque et tous les princes Normands, il leur annonça qu’il était déjà entièrement détruit. Aussitôt, dans tous les appartemens de la maison, tous furent saisis d’une douleur intolérable. Les moines et les clercs se lamentaient tristement, sur le point de devenir orphelins d’un père si chéri; dans les carrefours de la ville, des mendians se livraient à la désolation, en perdant leur consolateur et leur pasteur. Enfin ayant appelé son fils Richard, il le mit à la tête de son duché, après avoir consulté des hommes sages, et donna à Robert son frère le comté d’Hiesmes, afin qu’il pût être en état de rendre à son frère le service qu’il lui devait. Ayant ensuite fait d’un cœur ferme toutes ses dispositions pour les choses qui se pouvaient rapporter au service de Dieu, l’an 1026 de l’Incarnation du Seigneur, il dépouilla l’enveloppe de l’homme, et entra dans la voie de toute chair, régnant Notre Seigneur Jésus-Christ, dans la divinité de la majesté du Père, et dans l’unité du Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen!
LIVRE SIXIÈME.
DE RICHARD III ET DE ROBERT SON FRÈRE, TOUS DEUX FILS DE RICHARD II.
CHAPITRE PREMIER.
Comment Richard III, quoiqu’il n’ait pas long-temps gouverné le duché, se montra cependant imitateur des vertus de son père.
PUISQUE nous avons jusqu’à présent rapporté sans aucune prétention à l’élégance du style, les actions mémorables des premiers ducs de Normandie, il nous semble raisonnable que ceux qui ont brillé de notre temps occupent la place qui leur est due dans la carrière que nous avons entrepris de parcourir. Nous connaissons ce qu’ils ont fait, en partie pour l’avoir vu nous-même, en partie d’après les rapports d’hommes véridiques; et nous avons résolu en conséquence de le faire connaître aussi à un plus grand nombre de personnes, autant que nous le permettra la faiblesse de nos talens.
Le jeune Richard succéda donc à son père dans le gouvernement du duché, et quoiqu’il ne lui ait pas survécu long-temps, il s’est montré cependant son héritier, aussi bien par le nom que par son extrême honnêteté. Infiniment propre à porter les armes dans les combats, il fut cependant tout dévoué à la foi catholique, rempli de bonté et de mansuétude pour les serviteurs de Dieu; il gouverna les chevaliers avec beaucoup de justice, et se plut à jouir d’une paix non interrompue.
CHAPITRE II.
Des dissensions qui s’élevèrent entre Richard et Robert son frère, et de la mort de Richard après le rétablissement de la paix entre eux.
CEPENDANT le perfide ennemi de l’homme ne permit pas qu’il jouît plus long-temps des prospérités de cette paix si désirable, et, à l’aide des artifices de quelques malveillans, il excita son frère Robert à se révolter contre lui. Robert donc, au bout de deux ans, méconnaissant la suzeraineté de son frère, s’enferma avec ses satellites dans le château de Falaise pour lui opposer résistance. Or le duc Richard, désirant réprimer au plus tôt les téméraires entreprises de son frère insensé, et le ramener à la soumission qu’il lui devait, alla avec une nombreuse armée l’investir et l’assiéger dans son château. Après qu’il l’eut attaqué quelque temps, en faisant sans cesse jouer les béliers et les balistes, enfin Robert renonça à sa rébellion et lui présenta la main: ils retrouvèrent leur ancienne amitié, et se séparèrent l’un de l’autre après avoir conclu une solide paix. Le duc Richard, ayant alors quitté son armée, retourna à Rouen, et y mourut empoisonné, ainsi que quelques uns des siens, au dire de beaucoup de gens. Cet événement arriva l’an 1028 de l’Incarnation de notre Seigneur.
Richard avait un fils très-jeune, nommé Nicolas, qui fut privé de son héritage terrestre, afin que Dieu lui-même devînt son partage dans le monde et dans l’éternité. Livré aux lettres dès sa plus tendre enfance, et élevé dans le monastère de Saint-Ouen, dans le faubourg de Rouen, il porta très-long-temps le joug monastique. Lorsque l’abbé Herfast fut mort, il lui succéda dans le gouvernement du susdit monastère, et l’administra durant près de cinquante ans, du temps de Guillaume duc de Normandie et illustre roi d’Angleterre. Il mourut enfin l’an 1092 de l’Incarnation du Seigneur, au mois de février, du temps du duc Robert II et de Guillaume, archevêque de Rouen. Je reprends maintenant mon récit.
CHAPITRE III.
Comment Robert succéda à son frère Richard. — De son caractère et des dissensions qui naquirent entre lui et l’archevêque Robert.
AINSI donc le duc Richard ayant quitté les dignités de la domination de ce monde, pour monter, à ce que nous croyons, dans le royaume des cieux, Robert son frère fut reconnu du consentement de tous prince de toute la monarchie. Quoiqu’il fût plus dur de cœur envers les rebelles, il se montra cependant doux et plein de bonté pour les hommes bienveillans, pieux et zélé pour le service de Dieu; aussi eût-il été digne de jouir des délices d’une longue paix, s’il n’eût choisi volontairement de suivre par fois les conseils des pervers. Dès le commencement de sa domination, il se déclara ennemi de l’archevêque Robert, et alla l’assiéger et l’investir dans la ville d’Evreux. Desirant échapper à ses efforts, l’archevêque s’enferma dans les murailles de la ville avec une troupe de chevaliers. Enfin, ayant engagé sa foi qu’il se retirerait, il se réfugia en exil, avec les siens, auprès de Robert, roi des Francs, et frappa la Normandie de son anathême pontifical. Cependant le duc Robert, ayant reconnu la malice des pervers, et considérant qu’il avait agi imprudemment en toute cette affaire, rappela l’archevêque de France, et le rétablit dans ses honneurs. Ensuite, se repentant du mal qu’il avait fait, il appela l’archevêque à ses conseils, selon qu’il était convenable pour un homme aussi important, et dans la suite il lui demeura toujours fidèle.
CHAPITRE IV.
Comment le même duc Robert assiégea Guillaume de Belesme dans le château d’Alençon, et le força à se rendre.
AYANT enfin chassé loin de lui tous les instigateurs de discorde, et repris en son cœur généreux des sentimens de paix, le duc commença à prendre conseil des hommes sages, et s’éleva par sa bonne conduite au comble de la puissance et des honneurs; aussi les hommes de bien ne tardèrent pas d’exalter par leurs louanges ses vertus et sa conduite pacifique, tandis que quelques méchans l’imputèrent à lâcheté. Parmi ces derniers Guillaume de Belesme, fils d’Yves, qui tenait le château d’Alençon à titre de bénéfice, osant tenter le courage du duc, entreprit témérairement par voie de rébellion de soustraire sa tête imprudente au joug de son service. Empressé de réprimer promptement cet excès d’insolence, le duc accourut avec ses chevaliers, et assiégea Guillaume dans la forteresse qui favorisait son audacieuse révolte, jusqu’à ce qu’enfin Guillaume eût imploré sa clémence, et marchant pieds nus, portant une selle de cheval sur ses épaules, fût venu lui donner satisfaction. Après avoir reçu cette soumission de fausse apparence, le duc lui remit non seulement toutes ses fautes, mais en outre lui restitua son château, et se retira aussitôt après. Guillaume, conservant toujours en son cœur obstiné le cruel poison qui le dévorait, renonça quelque temps à manifester ses perfides intentions; mais bientôt après il recommença ouvertement à se montrer encore parjure; car il était infiniment cruel et ambitieux, et il avait quatre fils, nommés Guérin, Foulques, Robert et Guillaume, parfaitement semblables à lui. Après avoir, sans aucun motif, et par cruauté, fait trancher la tête à Gunhier de Belesme, brave et aimable chevalier, qui ne soupçonnait point le mal, mais qui plutôt était venu en souriant le féliciter comme un ami, Guérin fut bientôt saisi par le démon, et étranglé par lui, sous les yeux de ses compagnons qui l’entouraient. Guillaume, se parjurant de nouveau, en vint à un tel point d’inimitié contre le duc, que dans son audace il envoya ses deux fils Foulques et Robert avec un corps de chevaliers, afin qu’ils allassent piller et dévaster la Normandie: mais un grand nombre de serviteurs de la maison du duc s’étant réunis, se portèrent courageusement à leur rencontre, leur livrèrent une bataille sanglante dans la forêt de Blavon, et avec l’assistance de Dieu les battirent complètement. Dans ce combat, Foulques, fils du perfide Guillaume, fut tué, et presque tous les chevaliers perdirent la vie; Robert, frère de Foulques, fut blessé, et ne s’échappa qu’avec peine, suivi d’un petit nombre d’hommes. Guillaume leur père, qui déjà était sérieusement malade, ayant appris le malheur de ses fils, éprouva un grand serrement de cœur et rendit l’ame tout aussitôt. Les ennemis du duc ainsi dispersés, la rébellion qui s’était élevée en ces lieux se trouva entièrement comprimée.
CHAPITRE V.
Comment Hugues, évêque de Bayeux, et fils du comte Raoul, voulut s’emparer du château d’Ivry, et ne put y réussir.
TANDIS que ces événemens se passaient, Hugues, fils du comte Raoul et évêque de la ville de Bayeux, ayant reconnu que le duc Robert voulait suivre les conseils des hommes sages et renoncer aux siens, imagina un certain artifice, et fit secrètement approvisionner le château d’Ivry en vivres et en armes. Ensuite il y mit des gardiens, et se rendit promptement en France, pour y engager des chevaliers qui vinssent l’aider défendre vigoureusement cette forteresse. Mais le duc, se hâtant de le prévenir dans l’exécution de ses desseins, rassembla des troupes de Normands, alla mettre le siége devant le château, et le bloqua de telle sorte qu’il ne fut plus possible à personne d’en sortir ou d’y entrer. Hugues se voyant dans l’impossibilité d’y pénétrer, et inquiet pour ceux qu’il y avait enfermés, fit demander au duc par ses députés la permission de s’en aller, et retira aussitôt ses hommes de la forteresse. Il partit donc avec ceux qu’il avait redemandés, et demeura long-temps en exil, ainsi que ses compagnons. Après qu’ils eurent évacué le château, le duc s’en rendit maître, et y mit une garnison.
CHAPITRE VI.
Comment Baudouin, comte de Flandre, demanda pour son fils Baudouin la fille de Robert, roi des Francs, et l’obtint, pour son malheur, si Robert, duc de Normandie, ne lui eut prêté secours. — Mort de Robert, roi des Francs, qui eut pour successeur Henri son fils.
DANS le même temps, Baudouin, seigneur de Flandre, desirant associer sa race à une race royale, alla trouver Robert, roi des Francs, et lui demanda de lui donner sa fille pour Baudouin son fils. L’ayant obtenue, il l’emmena hors des appartemens du palais, la transporta encore au berceau dans sa propre maison, et l’éleva avec beaucoup de soin jusqu’à ce qu’elle fût devenue nubile. Or à peine le fils de Baudouin se fut-il uni à elle en mariage, que, se fiant sur l’appui du roi Robert, il chassa son père de son propre pays, et lui enleva la fidélité des gens de Flandre. Indignement abandonné par les siens, Baudouin se rendit en toute hâte auprès du duc des Normands, et lui demanda du secours contre son fils. Le duc, prenant compassion des malheurs de ce noble homme, rassembla tous ses chevaliers, sortit de son pays comme un terrible ouragan, entra sur le territoire de Flandre, et le livra aussitôt aux flammes dévorantes. S’avançant jusques au château que l’on appelait Chioc, il le renversa sans délai, et brûla tout ce qui y était enfermé. Or les grands du pays voyant cela, et craignant d’éprouver le même sort, abandonnèrent le fils, et retournant au père, envoyèrent des otages au duc. De son côté le jeune Baudouin, jugeant bien qu’il ne pourrait en aucune façon résister aux violentes incursions du duc, lui envoya aussi des députés, le suppliant très-humblement de se porter pour médiateur et de le réconcilier avec son père. Le duc, rempli de bienveillance, accéda avec empressement aux desirs et aux sollicitations du jeune Baudouin, et amena le père et le fils à se donner le baiser de paix et à vivre en bonne-intelligence, comme par le passé. Cette querelle ainsi terminée, dans la suite ils continuèrent à demeurer en paix et en bonne amitié, ainsi qu’il était convenable, et le duc ayant déjoué les entreprises des rebelles, retourna en Normandie avec toute son armée. En ce même temps, Robert, roi des Francs, mourut, et son fils Henri lui succéda.
CHAPITRE VII.
Comment le même duc prêta son assistance à Henri, roi des Francs, contre Constance sa mère.
LE roi Henri avait été associé à la royauté, du vivant de son père Robert, et bientôt après la mort de celui-ci, sa mère Constance le poursuivit si vivement de sa haine de marâtre, que les comtes conspirèrent contre lui. Constance faisant les plus grands efforts pour l’expulser du trône et pour mettre en sa place Robert son frère, duc des Bourguignons. Ayant pris l’avis des siens, Henri se réfugia auprès de Robert, duc des Normands, avec douze petits vassaux, et alla à Fécamp lui demander du secours, au nom de la fidélité qu’il lui devait. Le duc l’accueillit honorablement, le combla de présens, et bientôt après lui ayant fourni convenablement des chevaux et des armes, il l’adressa à son oncle paternel, Mauger, comte de Corbeil, mandant à celui-ci qu’il eût à attaquer dans son pays, par le fer et le feu, tous ceux qu’il saurait avoir renoncé à la fidélité envers le roi. De son côté, le duc établit de nombreux corps de chevaliers dans tous les châteaux soumis à sa domination et situés sur les frontières de la France, et livra aux rebelles des combats si violens et si fréquens, qu’enfin, courbant la tête et ayant perdu tout ce qui leur appartenait, ils se virent forcés de se réconcilier avec leur roi, en sorte que les projets de sa malheureuse mère furent entièrement déjoués.
A cette époque Robert, héritier du pouvoir et de la cruauté de Guillaume de Belesme, était depuis quelques années ennemi déclaré de ses voisins du Mans et de la Normandie. Ayant entrepris une expédition au delà de la Sarthe, il fut fait prisonnier par les gens du Mans, et retenu deux ans en captivité dans le château de Ballon. Au bout de ces deux ans, Guillaume, fils de Giroye, et d’autres seigneurs de Robert rassemblèrent une armée, allèrent offrir la bataille au comte du Mans, et l’ayant combattu avec vigueur, le mirent en fuite. Ils se saisirent en cette occasion de Gauthier de Sordains, illustre chevalier, et de deux de ses fils, braves chevaliers aussi; et, malgré l’opposition de Guillaume, ils attachèrent méchamment à une potence ce Gauthier, au milieu de ses deux fils. Les trois autres fils de Gauthier étaient alors à Ballon. A peine eurent-ils appris l’horrible mort de leur père et de leurs frères, que, violemment irrités, ils pénétrèrent de vive force dans la prison, et se jetant sur Robert de Belesme, ils le tuèrent misérablement à coups de hache et lui brisèrent la tête contre les murs de la prison. Robert étant mort, Guillaume Talvas, son frère, lui succéda dans les dignités de son père. Celui-ci se montra, par toutes sortes de crimes, plus mauvais encore que tous ses frères, et cette méchanceté sans bornes s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui dans les héritiers de son sang.
CHAPITRE VIII.
Comment le duc Robert, ayant marché contre Alain, comte des Bretons, fonda le château de Carroc, sur les rives de la rivière du Coesnon.
LE comte des Bretons, Alain, transporté par son orgueil, voulut aussi tenter dans son audace de se soustraire au service qu’il devait au duc Robert. Mais celui-ci leva contre lui une armée innombrable, et construisit non loin de la rivière du Coesnon un château qu’il appela Carroc, et qu’il destina à protéger les frontières de la Normandie et à réprimer l’insolence de son orgueilleux adversaire. De là il envahit la Bretagne, et livra aux flammes dévorantes tout le comté de Dol. A la suite de cette brillante expédition, il rentra en Normandie, chargé d’un immense butin. Or, après son départ, Alain desirant se venger de l’insulte qu’il avait reçue, marcha sur ses traces avec une grande armée, dans l’intention de ravager le comté d’Avranches. Mais Nigel et Alfred surnommé le Géant, chargés de la défense du château d’Avranches, marchèrent avec leurs hommes à la rencontre d’Alain, et lui ayant livré bataille, ils firent un si grand carnage des Bretons, qu’on les voyait tous étendus comme des moutons, soit dans la plaine, soit sur les rives du Coesnon. Alain retournant tristement chez lui, rentra à Rennes couvert de honte.
CHAPITRE IX.
De l’abbaye du Bec, de son premier abbé et fondateur, le vénérable Herluin, et de son successeur Anselme.
VERS le même temps, c’est à savoir l’an 1034 de l’Incarnation du Seigneur, le seigneur abbé Herluin, abandonnant la vie du siècle à l’âge de quarante ans, reçut le saint habit de religieux de l’évêque de Lisieux Herbert, et fut ensuite ordonné prêtre et institué abbé par ce même évêque. Ce fut là l’origine du monastère du Bec. Mais puisque nous avons fait mention de cet illustre père, il nous paraît convenable d’insérer dans ces pages, pour les transmettre à la postérité, des détails un peu plus circonstanciés sur cet homme et sur l’église qu’il fonda.
Son père tirait son origine de ces Danois qui les premiers conquirent la Normandie, et sa mère était liée de proche parenté avec les ducs de la Gaule Belgique, que les modernes appellent le pays de Flandre. Son père s’appelait Ansgot, et sa mère Héloïse. Gilbert, comte de Brionne, petit-fils de Richard Ier, duc de Normandie, par son fils le prince Godefroi, fit élever Herluin auprès de lui, et le chérissait particulièrement entre tous les seigneurs de sa cour. Il était habile dans le maniement des armes, et se montrait doué d’un grand courage. Toutes les plus grandes familles de la Normandie le comptaient parmi les chevaliers d’élite et le célébraient pour ses connaissances dans toutes les affaires de chevalerie et pour l’élégance de sa personne. Il détournait son cœur de tout ce qui est malhonnête, et recherchait avec ardeur tout ce qui est honorable et digne d’éloges dans les cours. Il ne pouvait supporter de n’être pas le plus distingué parmi tous ses compagnons d’armes dans les affaires, soit intérieures, soit de chevalerie. Par tous ces motifs, non seulement il avait obtenu la bienveillance particulière de son seigneur, mais en outre il s’était fait un nom honorable, et avait familièrement accès auprès de Robert, duc de tout le pays, et auprès des seigneurs des contrées étrangères.
Dans cette position très-agréable, Herluin avait déjà dépassé l’âge de trente-sept ans, lorsqu’enfin son cœur saisi de crainte commença à être embrasé de l’amour divin, à se détacher de l’amour du monde, et à se refroidir de plus en plus et de jour en jour. Détournant les yeux des choses extérieures pour les porter sur lui-même, il allait plus souvent à l’église, priait dévotement, et souvent fondait en larmes. Négligeant les intérêts de la terre, déjà il allait moins souvent à la cour; et même il n’y était plus retenu que par le seul desir de pouvoir partager ses biens avec Dieu. Il y parvint, arrachant le consentement de son seigneur à force d’instances, et lui-même fit passer sous la domination de Herluin, et mit à son service tout ce que possédaient, en vertu de leurs droits paternels, ses frères, qui étaient nés dans la même dignité que lui. Mais comme il était plus grand et plus véritablement noble que ses frères, on ne trouva pas qu’il fût indigne d’eux ni humiliant de lui être soumis.
Aussitôt il entreprit, dans la terre que l’on appelle Bonneville, d’élever pour le service de Dieu un ouvrage qui ne fut pas petit, mais qu’il termina promptement. Non seulement il présidait lui-même au travail, mais il s’y employait de sa personne, creusant la terre, vidant les fossés, transportant sur ses épaules des pierres, du sable et de la chaux, et unissant ensuite ces matériaux pour en faire une muraille. Aux heures où les autres s’en allaient, il amenait toutes les choses nécessaires au travail, ne se donnant pas un moment de loisir durant toute la journée. Plus il avait paru autrefois délicat dans son orgueilleuse vanité, plus il se montrait alors véritablement humble et rempli de patience à supporter toutes sortes de fatigues pour l’amour de Dieu. Puis, quand il avait terminé son travail avec le jour, il prenait, une fois par jour seulement, une nourriture peu recherchée et peu abondante, sans parler des jours où il n’est pas permis de manger.
Il apprit les premiers élémens des lettres, ayant déjà plus de quarante ans; et assisté de la grâce de Dieu, il en vint au point de se faire, même auprès de tous ceux qui étaient déjà fort savans dans la grammaire, une grande réputation pour l’intelligence et l’explication des sentences contenues dans les divines Ecritures. Et afin que l’on croie que cela n’arriva que par l’efficace de la grâce divine, qu’on sache qu’il ne vaquait à cette étude que dans les heures de la nuit; car jamais il n’interrompit un moment ses travaux du jour pour la lecture. Il renversa donc les maisons de ses pères pour en construire des habitations aux serviteurs de Dieu.
L’église qu’il avait bâtie ayant été consacrée par l’évêque de Lisieux, Herbert, Herluin coupa sa chevelure, et déposant l’habit séculier, reçut de ce même pontife le saint habit de religieux, s’étant déjà montré à travers tant de périls vaillant chevalier du Christ. Deux des siens se courbèrent avec lui sous le joug du même ordre. Après cela ayant été consacré prêtre par le même évêque, et plusieurs autres frères s’étant soumis à son autorité, il devint leur abbé. Ceux dont il avait reçu la direction, il les gouverna avec beaucoup de sévérité, et à la manière des anciens pères. Vous les eussiez vus, après l’office de l’église, l’abbé portant sur sa tête des semences, en ses mains un rateau ou un sarcloir, marcher en avant pour aller aux champs, et tous les moines travailler toute la journée à l’œuvre de l’agriculture. Les uns nettoyaient les ronces et les épines d’un champ, les autres transportaient du fumier sur leurs épaules et le répandaient sur la terre. Ceux-ci sarclaient, ceux là semaient, nul ne mangeait son pain dans l’oisiveté. A l’heure de la célébration d’un office dans une église, tous s’y rendaient. Leur nourriture journalière était du pain de fleur de froment, et des herbes avec de l’eau et du sel. Ils ne buvaient que de l’eau bourbeuse, car à deux milles à la ronde il n’y avait aucune source.
La noble mère d’Herluin se consacra aussi en ces lieux au même service pour l’amour de Dieu, et ayant donné à Dieu tous les biens qu’elle possédait, elle remplit les fonctions de servante, lavant les hardes des serviteurs de Dieu, et faisant avec le plus grand soin les œuvres les plus basses qui lui étaient commandées.
Au bout de quelque temps Herluin fut invité par une vision à abandonner ces champs solitaires, où l’on manquait absolument de toutes les ressources nécessaires et convenables, et à transporter sa résidence en un lieu qui lui appartenait, qui a reçu le nom de Bec, d’un ruisseau qui coule auprès, et situé à un mille du château que l’on appelle Brionne. Ce lieu est lui-même au milieu de la forêt de Brionne, au fond d’une vallée enfermée de tous côtés par des montagnes couvertes de bois, et offre toutes sortes de commodités pour les besoins de l’homme. Il y avait une grande abondance de bêtes fauves, tant à cause de l’épaisseur des bois que de l’agrément de ce petit ruisseau. Au surplus on n’y trouvait que trois maisons de meuniers et une habitation assez petite.
Ayant en peu d’années construit et consacré une assez grande église, Herluin bâtit ensuite avec des pièces de bois un couvent dans lequel il voulut que, selon l’usage de son pays, les frères habitassent, sans jamais en sortir. Mais les nombreuses querelles qui s’élevaient souvent dans l’intérieur ne tardèrent pas à l’affliger, et à le tourmenter grandement. Il n’était pas homme à pouvoir demeurer dans le couvent, pour arranger ces difficultés, car la nécessité de pourvoir à toutes les dépenses le forçait à habiter en dehors. Après qu’il eut bien souvent imploré l’assistance de Dieu à ce sujet, enfin la miséricorde du Seigneur vint à son aide, et lui prêta un secours qui fut suffisant pour tout ce qu’il avait à faire.
Il y avait un certain homme, né en Italie, et nommé Lanfranc, que tout le pays Latin honore avec toute l’affection qui lui est due, pour avoir rendu à la science son antique éclat. La Grèce elle-même, maîtresse de toutes les nations dans les études libérales, écoutait avec plaisir et admirait ses disciples. Cet homme étant sorti de son pays, conduisant à sa suite beaucoup d’écoliers de grand nom, arriva en Normandie. Il se rendit au monastère du Bec, plus pauvre alors et plus obscur que tout autre. Par hasard en ce moment l’abbé était occupé à construire un four, et y travaillait de ses propres mains. Lanfranc, rempli d’admiration et d’amour pour l’humilité de son ame et la dignité de ses discours, se fit moine en ce même lieu.
Il vécut ainsi durant trois années solitaire, ne voyant point les hommes, se réjouissant d’en être ignoré, inconnu de tous, à l’exception de quelques personnes avec qui il causait de temps en temps. Mais enfin, lorsque ce fait fut connu, la renommée le répandit en tous sens, et la très-grande réputation de cet homme fit bientôt connaître dans toute la terre et le monastère du Bec et l’abbé Herluin. Des clercs, des fils de ducs, des maîtres très-renommés des écoles de latinité, de puissans laïques, des hommes d’une grande noblesse accoururent de toutes parts. Plusieurs d’entre eux, pour l’amour de Lanfranc, firent don à cette même église de beaucoup de terres. Aussitôt le monastère du Bec se trouva riche en ornemens, en propriétés, en personnes nobles et honorables. A l’intérieur, la religion et la science firent de grands progrès; à l’extérieur, on commença à avoir en grande abondance toutes les choses nécessaires à la vie. Celui qui en commençant à fonder son couvent n’avait pas eu assez de terrain pour les maisons dont il avait besoin, se trouva en peu d’années avoir un domaine qui s’étendait à plusieurs milles.
Bientôt le nombre des habitans s’étant fort accru, il arriva ce que le Seigneur a dit par la bouche du prophète Isaïe: « Ce lieu est trop étroit pour moi, fais-moi de la place, afin que je puisse y habiter. » Comme déjà les maisons ne pouvaient plus contenir la quantité de frères qui s’y étaient assemblés, et comme en outre le couvent se trouvait dans une position insalubre pour les habitans, le vénérable Lanfranc commença à proposer à l’abbé Herluin de s’occuper de la construction d’un plus grand monastère et de toutes ses dépendances, Mais Herluin redoutait la proposition seule d’une si grande entreprise; car il était déjà avancé en âge, et se défiait beaucoup de ses forces. Comme donc il ne voulut y consentir en aucune façon, le presbytère du monastère vint à s’écrouler par la volonté divine; et enfin vaincu, mettant en Dieu ses plus fermes espérances, se confiant beaucoup aussi dans l’assistance de son conseiller, par qui lui étaient survenus toutes sortes de biens, l’abbé entreprit d’élever de nouvelles constructions dans un site beaucoup plus sain, savoir, un monastère et des dépendances, ouvrage très-grand et très-majestueux, d’une beauté supérieure à celle de beaucoup d’autres abbayes bien plus riches. Pour entreprendre une si grande œuvre, l’abbé ne compta point sur ses ressources, lesquelles étaient infiniment modiques, mais il mit toute sa confiance en Dieu; et Dieu, lui accordant toutes choses, le combla tellement, que depuis le jour où l’on jeta les premières fondations jusqu’à celui où l’on posa la dernière pierre, il ne manqua jamais ni de matériaux ni d’argent.
Après un intervalle de trois années, et lorsque la basilique seule n’était pas encore entièrement terminée, le vénérable Lanfranc, qui dirigeait l’entreprise de cette œuvre, cédant aux vives instances de son seigneur et des grands de Normandie, fut fait abbé de l’église de Caen. Dans le même temps Guillaume, duc des Normands, envahissant le royaume d’Angleterre, qui lui appartenait par droit d’héritage, soumit par les armes cet empire rebelle aux lois qu’il voulut lui imposer. Il appliqua ensuite tous ses soins à l’amélioration du sort des églises. De l’avis et sur la demande du souverain pontife de toute la Chrétienté, Alexandre, homme très-distingué par ses vertus et sa science, et du libre consentement de tous les grands du royaume d’Angleterre et du duché de Normandie, le roi Guillaume prit à ce sujet la résolution la meilleure et la seule praticable, et choisit pour conduire cette grande affaire le docteur ci-dessus nommé. Cédant à de nombreux motifs, Lanfranc se rendit donc en Angleterre, et reçut le gouvernement de l’église de Cantorbéry, à laquelle est attribuée la primatie des îles au delà de la mer. Enrichi d’une grande étendue de terre, possédant en outre beaucoup d’or et d’argent, Lanfranc accomplissant le commandement que l’on trouve dans l’Exode: « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre, » se montra rempli de toutes sortes de bontés pour son père spirituel et pour l’Eglise sa mère. La grande restauration de l’établissement ecclésiastique dans toute l’étendue du pays montre assez quels furent dans la suite les heureux fruits de ses soins en Angleterre. L’ordre des moines, qui était complètement tombé dans la dissolution des laïques, fut réformé et rentra dans la bonne discipline des couvens. Les clercs furent contenus dans les règles canoniques, et toutes les folies des coutumes barbares ayant été interdites, le peuple fut dirigé dans la bonne voie pour croire et juger. De diverses parties du monde il se forma auprès de Lanfranc une réunion d’hommes très-nobles et très-bons, tant clercs que laïques, dont le nombre s’élevait à plus de cent.
La nouvelle église cependant n’était pas encore consacrée, car elle attendait que celui par les conseils et les secours duquel elle avait été fondée et terminée pût célébrer lui-même cette cérémonie, pour laquelle elle adressait à Dieu d’instantes prières; et Dieu, qui s’était montré en toutes choses rempli de bontés pour elle, lui accorda en ce point aussi l’accomplissement de ses vœux, et réalisa toutes ses espérances. L’église fut consacrée par celui qu’elle desirait, avec une magnificence beaucoup plus grande qu’elle n’eût pu le prétendre.
Le 23 octobre, et l’an 1087 de l’Incarnation du Seigneur, Lanfranc, souverain pontife des peuples habitant au delà de la mer, et vénérable à toute la sainte Eglise, arriva en ces lieux pour mettre la dernière main, par la consécration, à l’église qu’il avait commencée par l’inspiration de Dieu, et dont il avait posé de sa propre main la seconde pierre lors de la construction des fondations. Tous les évêques, abbés, et autres hommes religieux de la Normandie, y assistèrent. Les grands du royaume y furent aussi présens. Le roi, retenu par d’autres affaires, ne put s’y rendre. La reine Mathilde y fût allée volontiers si elle n’en eût été empêchée par ses royales occupations: elle y assista cependant par les dignes témoignages de sa libérale munificence. Le roi des cieux ne voulut pas permettre qu’un roi de la terre mît la dernière main à une œuvre de sa grâce, se réservant à lui seul toute la joie de la consommation de ce travail, par lequel s’éleva dans l’espace de seize années, aux seuls frais des pauvres, un monastère pourvu de toutes ses dépendances, ouvrage très-grand et très-beau. Des princes très-illustres du royaume de France, un grand nombre d’autres seigneurs du même royaume, des clercs et des moines venus de toutes les provinces voisines, assistèrent aussi à cette cérémonie.
Quelque temps s’étant écoulé après cette dédicace, le vénérable père Herluin commença à être entièrement privé de l’usage de tous ses membres; et longtemps avant la révolution d’une année, à partir du même jour, il obtint ce qu’il avait desiré. En effet, le vingtième jour du mois d’août suivant, un jour de dimanche, Herluin se coucha dans son lit. Les frères ayant tenu l’assemblée du soir, à la fin de la journée et des offices du jour, il atteignit après une heureuse course au terme de la vie humaine, à l’approche de la nuit qui précédait le jour du dimanche, et le vingt-sixième jour d’août. On lui éleva dans le chapitre un monument destiné à rappeler à jamais ses bonnes actions à la postérité. Tous ceux qui ont droit de se rassembler en ce lieu pour s’entretenir de leurs travaux spirituels, y trouvent ainsi présent le souvenir de celui qui, devenu de puissant seigneur religieux, d’homme infiniment adonné au monde, homme complétement spirituel, fut le premier fondateur et abbé de ce monastère et de son ordre.
Epitaphe d’Herluin.
« Cette pierre couvre celui qui s’étant fait moine de laïque qu’il était, avait construit tous les édifices que tu vois autour de toi. Agé de trois fois onze ans et de sept années encore, il ignorait la grammaire, et depuis il est mort savant. Il passa quatre fois onze années dans la vie du couvent, employant pieusement toutes ses journées. Quand Phébus a paru pour la neuvième fois sous la constellation de la Vierge, il est parti, terminant à la fois la journée et la semaine. Si quelqu’un s’informe de son nom, il s’appelait Herluin, et que Dieu lui accorde dans la compagnie des saints tout ce qui appartient à ceux-ci! »
Autre Epitaphe.
« Toi qui vois ce tombeau, connais par ses mérites celui qui y est enseveli. C’est être sur le chemin de la vertu que d’apprendre quel il fut lui-même. Jusqu’à ce qu’il fût parvenu à l’âge de quatre fois dix années, il dédaigna par amour du siècle les choses qui se rapportent à Dieu. Mais alors changeant de rôle, de chevalier du monde il se fit subitement chevalier du Christ, et de laïque moine. Là, selon l’usage des Pères, réunissant une société de frères, il les gouverna et les nourrit avec la sollicitude convenable. Tout autant d’édifices que tu en vois, il les fit construire à lui seul, bien moins par ses richesses que par les mérites de sa foi. Les lettres qu’il avait ignorées dans son enfance, il les apprit par la suite, tellement que le savant avait peine à l’égaler, lui qui avait été ignorant. La mort, dans ses rigueurs, l’a enlevé à nos larmes le vingt-cinquième jour du sixième mois. C’est ainsi, ô père Herluin, que tu es monté en triomphe dans les demeures célestes, selon qu’il nous est permis de le croire, à raison de tes mérites. »
Ainsi donc le vénérable père Herluin mourut le 26 août, dans la quatre-vingt-quatrième année de son âge, et la quarante-quatrième année de sa profession de moine, et quelques jours après, Anselme, qui était alors prieur du même lieu, fut élu abbé en sa place. Combien celui-ci fut rempli de religion et de sagesse, c’est ce que reconnaîtra aisément quiconque lira le livre qui a été écrit sur sa vie. Cet homme respectable a composé lui-même plusieurs écrits dignes de vivre dans la mémoire des hommes, et dont voici la nomenclature.
Tandis qu’il était encore prieur dans le couvent du Bec, il composa trois traités, l’un sur la Vérité, le second sur le Libre Arbitre, le troisième sur la Chute du Diable. Il en a écrit aussi un quatrième intitulé du Grammairien, dans lequel il répond au disciple qu’il représente discutant avec lui, et lui propose et résout ensuite beaucoup de questions de dialectique. Il a fait un cinquième livre, qu’il a appelé le Monologue. Dans celui-ci, en effet, il parle seul et avec lui même, cherche et découvre par des raisonnemens entièrement neufs ce que c’est que le sentiment de la véritable foi en Dieu, et prouve et établit d’une manière invincible que ce sentiment est tel qu’il l’expose, et non autrement. Il a composé un sixième livre, qui, bien que petit, est très-grand par l’importance des sentences et des méditations infiniment ingénieuses qu’il contient; il l’appela Proslogion, car dans cet ouvrage c’est toujours à lui-même ou à Dieu qu’il s’adresse. Son septième livre contient des lettres écrites à diverses personnes, auxquelles il répond sur leurs affaires, ou mande les choses qui l’intéressaient personnellement. Il a composé un huitième écrit sur l’Incarnation du Verbe. Cet ouvrage, exécuté dans le style épistolaire, fut dédié et adressé à Urbain, souverain pontife de la sainte Eglise romaine. Son neuvième écrit est intitulé Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est-il fait homme? Le dixième traite de la Conception de la Vierge. Le onzième contient des discours adressés à divers saints, et beaucoup de gens appellent cet ouvrage les Méditations. Ceux qui le liront reconnaîtront sans peine à quel point la mansuétude des habitans des cieux avait pénétré dans le fond du cœur d’Anselme. Dans son douzième et dernier écrit, il a exposé comment procède le Saint-Esprit. Ce livre est une réfutation de la doctrine exposée par les Grecs dans le concile de Bari, lorsqu’ils écrivent que le Saint-Esprit procède du Fils. Ayant pris texte de là, Anselme composa son livre sur la demande d’Ildebert, évêque du Mans. Et puisque j’ai déjà donné ces détails au sujet de cet homme vénérable, il me paraît à propos d’ajouter quelques mots sur l’histoire de sa vie.
Anselme donc était né de nobles parens dans la ville d’Aost, située sur les confins de la Bourgogne et de l’Italie. Voyageant de lieux en lieux pour étudier les lettres, il arriva en Normandie et de là au monastère du Bec, où à cette époque le grand Lanfranc dont j’ai déjà parlé remplissait l’office de prieur. Ayant étudié auprès de celui-ci, et avec ses autres écoliers, tant les lettres divines que celles du siècle, d’après les exhortations et les conseils de Lanfranc, Anselme se fit moine au Bec, à l’âge de vingt-sept ans, et y vécut trois ans, enfermé dans le cloître et sans aucune distinction. Lorsque le susdit Lanfranc fut devenu archevêque de Cantorbéry, Anselme fut prieur du monastère du Bec durant quinze années. Il fut ensuite abbé de ce même couvent, pendant quinze ans, après la mort du vénérable Herluin, de pieuse mémoire, premier abbé de ce lieu. De là Anselme fut appelé à l’archevêché de Cantorbéry, après la mort du vénérable Lanfranc, et le gouverna durant seize années. Pendant la dix-septième année de ses fonctions d’archevêque, la quarante-neuvième de sa profession de moine, et la soixante-seizième de son âge, il sortit de ce monde, le 21 avril, quatre jours avant la cêne du Seigneur, car cette même année le jour de Pâques fut le vingt-cinquième jour d’avril.
Après avoir anticipé sur le cours de mon récit pour rapporter ces détails au sujet du fondateur du monastère du Bec, le vénérable Herluin, dont le nom ne doit être prononcé qu’avec respect, et de son successeur Anselme, homme très-illustre pour toutes les choses divines, je reprends maintenant l’histoire des faits et gestes des ducs de Normandie, interrompue par cette digression.
CHAPITRE X.
De la flotte que le duc Robert se dispos à envoyer en Angleterre, au secours de ses cousins Edouard et Alfred, fils du roi Edelred.
AU temps où Edelred, roi des Anglais, comme nous l’avons déjà rapporté, fut chassé de son royaume par Suénon, roi des Danois, et se réfugia en Normandie, il avait deux fils, Edouard et Alfred, qu’il laissa peu de temps après, lorsqu’il retourna dans sa patrie, pour être élevés auprès de Richard, leur oncle. Ces jeunes gens, ainsi résidant à la cour des ducs de Normandie, furent traités avec grand honneur par le duc, qui, s’étant attaché à eux par les liens de l’affection, les adopta comme des frères. Prenant donc compassion de leur long exil, le duc Robert envoya des députés au roi Canut, lui mandant qu’après s’être si long-temps rassasié de leur exil, il eût enfin quelques égards pour eux et leur rendît, pour l’amour de lui et quoiqu’il fût bien tard, ce qui leur appartenait. Mais le roi ne voulut point accéder à ces sages remontrances, et renvoya les députés sans aucune bonne réponse. Alors le duc, animé d’une très-violente fureur, convoqua les grands de son duché, et donna ordre de construire en toute hâte un grand nombre de vaisseaux. Puis ayant rassemblé sa flotte de tous les points de la Normandie maritime, et l’ayant bien équipée en peu de temps, et avec beaucoup de soin, en ancres, en armes et en hommes vaillans, il ordonna qu’elle prît station à Fécamp, sur le rivage de la mer. De là il donna le signal du départ, et fit déployer les voiles au vent; mais la flotte fut jetée par une forte tempête vers l’île que l’on appelle Jersey, et ceux qui faisaient partie de l’expédition ne parvinrent à toucher terre qu’à travers les plus grands dangers. Je pense que cet événement arriva par la volonté de Dieu, pour l’amour du roi Edouard, que le Seigneur se disposait à faire régner par la suite, sans effusion de sang. Ils furent retenus dans cette île pendant long-temps; et le vent contraire continuant toujours à souffler, le duc en était au désespoir et en éprouvait une douleur inconcevable. Enfin, voyant qu’il n’y avait pour lui aucun moyen de franchir la mer, il fit retourner les proues de ses navires, et traversant l’espace qui le séparait du continent, il débarqua bientôt après au mont Saint-Michel.
CHAPITRE XI.
Comment le duc envoya une partie de sa flotte pour dévaster la Bretagne, et comment la paix fut rétablie ensuite entre lui et Alain, comte de Bretagne.
OR le duc Robert confia alors une partie de sa flotte à Rabell, très-vaillant chevalier, et l’envoya dévaster la Bretagne par la flamme et le pillage. Lui-même rassemblant une armée de chevaliers se disposa à attaquer ce pays d’un autre côté. Mais Alain se voyant ainsi sérieusement menacé par terre et par mer, envoya une députation à Robert, archevêque de Normandie, son oncle et oncle du duc, lui mandant de venir le trouver en toute hâte. Après qu’Alain lui eut raconté les dévastations et la ruine de la Bretagne, et la terrible expédition que le duc préparait contre lui dans sa colère, l’archevêque se présentant pour médiateur prit Alain avec lui, le conduisit au mont Saint-Michel, et implora la clémence du duc qui se disposait à envahir la Bretagne. Bientôt, par la protection du Christ, l’archevêque parvint à adoucir les cœurs endurcis, à les ramener à des sentimens de paix, et ayant écarté tout nouveau sujet de querelle, il rétablit entre eux la bonne intelligence, et obtint, pour Alain suppliant, qu’il rentrerait complétement au service du duc, en lui engageant sa foi. Après cela le duc envoya des députés pour ordonner aux hommes de sa flotte de suspendre leurs ravages, et de se retirer de la Bretagne.
CHAPITRE XII.
Comment Canut, roi des Anglais, offrit par des députés, à Edouard et à Alfred, la moitié du royaume d’Angleterre, par suite de la crainte que lui inspirait Robert, duc de Normandie. — Et comment le duc, partant ensuite pour Jérusalem, mit à la tête du duché de Normandie son fils Guillaume, âgé de cinq ans.
CES dissensions étant ainsi entièrement apaisées, voici, on vit arriver vers le duc Robert des députés envoyés par le roi Canut, lui annonçant que ce roi voulait rendre aux fils du roi Edelred la moitié du royaume d’Angleterre, et faire la paix avec eux durant sa vie, attendu qu’il était accablé d’une très-grave maladie de corps. C’est pourquoi le duc, suspendant son expédition navale, différa l’exécution de son entreprise, voulant d’abord terminer cette affaire avant de partir pour Jérusalem, ce qu’il desirait depuis long-temps avec une grande dévotion de cœur: car considérant que cette vie est courte et fragile, et méditant en son cœur pieux et bienheureux ces paroles adressées aux riches par le Seigneur: « Malheur à vous qui avez eu en ce monde votre récompense, » il aimait mieux être le pauvre du Christ, que d’être consumé par les flammes de la géhenne. Il appela donc auprès de lui Robert l’archevêque et les grands de son duché, et leur déclara son intention d’entreprendre le pélerinage de Jérusalem. A ces paroles tous furent extrêmement étonnés, redoutant que son absence n’excitât toutes sortes de troubles dans leur patrie. Alors leur présentant son fils Guillaume le seul qu’il eût eu, et qui lui était né à Falaise, il leur demanda avec de vives instances de l’élire en sa place pour leur seigneur, et de le mettre à la tête de leur chevalerie; et quoique Guillaume fut encore dans l’âge le plus tendre, tous se réjouirent infiniment de trouver cette ressource, et, conformément aux intentions du duc, ils le reconnurent aussitôt et avec zèle pour leur prince et seigneur, et lui engagèrent leur foi par des sermens inviolables. Le duc Robert, après avoir arrangé ces choses selon ses vœux, confia son fils aux soins de tuteurs et de directeurs sages et fidèles jusqu’à l’âge de raison, et ayant fait toutes les dispositions convenables pour le gouvernement de sa patrie, et prenant tendrement congé de tous, il partit pour ce très-saint pélerinage avec une honorable escorte. Or, quelle langue, quelles paroles pourraient dire les abondantes aumônes que tous les jours il distribuait aux indigènes? Quelle veuve, quel orphelin, quel pauvre se présentait qui ne fût soulagé à ses dépens? Enfin, ayant terminé son voyage, il arriva à ce vénérable sépulcre dans lequel reposa le corps très-saint du roi des cieux. Et maintenant quel homme racontera de combien de torrens de larmes il arrosa ce sépulcre durant huit jours, ou combien de présens en or il entassa sur cette tombe?
CHAPITRE XIII.
Comment le même duc, revenant de Jérusalem, mourut dans la ville de Nicée, dans le sein du Christ.
DONC ce duc invincible, saint et agréable à Dieu, ayant adoré le Christ au milieu des soupirs et des sanglots sortis du fond de son cœur, et ayant visité les saints lieux, s’en revint de cette bienheureuse expédition, et entra dans la ville de Nicée. Là, saisi d’une maladie de corps, l’an 1035 de l’Incarnation du Seigneur, il entra dans la voie de tout le genre humain, aux acclamations des anges, et succombant enfin, obéit à l’appel de la voix divine, le deuxième jour du mois de juillet. J’estime qu’il n’est point inconvenant de croire et d’écrire avec cette plume que le roi éternel de la Jérusalem céleste, dont le duc était allé adorer le sépulcre sur la terre, se complut à l’associer à sa gloire immortelle, au milieu de sa sainte entreprise mortelle, de peur que son ame bienheureuse, déjà brillante de splendeur et épurée par un grand nombre de bonnes œuvres, engagée de nouveau dans les affaires du monde n’y contractât quelque souillure. Le duc fut enseveli par les siens dans la basilique de Sainte-Marie, dans les murs de la ville de Nicée, régnant notre Seigneur Jésus-Christ, dans la divinité de la majesté du Père, et dans la co-égalité du Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen!
LIVRE SEPTIÈME.
DU DUC GUILLAUME, QUI SOUMIT L’ANGLETERRE PAR SES ARMES.
CHAPITRE PREMIER.
Des traverses que le jeune Guillaume eut à essuyer dès le commencement de son administration, par la perversité de quelques hommes.
AYANT raconté dans leur ordre les gestes du grand duc Robert, et les ayant portés avec un soin extrême à la connaissance de beaucoup d’hommes, il nous paraît maintenant convenable d’en venir à ce qui concerne Guillaume, son fils, afin d’apprendre à la postérité par quelles sueurs et quels travaux il échappa aux embûches de ses ennemis, et courba vigoureusement sous ses pieds leurs têtes orgueilleuses. On trouve dans presque toutes les pages de l’Ecriture que la maison du fils est renversée par les iniquités d’un père méchant; mais aussi, et en sens inverse, elle est rendue plus solide par les mérites d’un bon père. Enfin Christ fortifia la maison du duc Robert, après que celui-ci eut dédaigné les pompes du siècle, et le récompensant par une gloire mortelle, il éleva dans la suite son fils Guillaume sur un trône royal, après qu’il eut abattu ses ennemis. Mais d’abord il nous paraît nécessaire de raconter aux siècles à venir par quelles victoires et quels triomphes Guillaume s’illustra dans son duché, disant les choses en toute vérité, et selon que l’ordre des faits l’exigera, afin que les actions glorieuses qui se sont accomplies de notre temps ne demeurent pas ensevelies dans une honteuse obscurité.
Ainsi donc ce duc, privé de son père dès les années de son enfance, était élevé dans toutes sortes de bons sentimens, par la sage sollicitude de ses tuteurs. Mais dès le commencement de sa vie, un grand nombre de Normands, renonçant à leur fidélité, élevèrent dans plusieurs lieux des retranchemens, et se bâtirent des forteresses très-solides. Tandis que, dans leur audace, ils se confiaient en ces fortifications, il s’éleva bientôt entre eux toutes sortes de querelles et de dissensions, et la patrie fut de toutes parts livrée à de cruelles agitations. Au milieu de ces affreux désordres Mars se livra à de violentes fureurs, et de nombreuses troupes de guerriers périrent dans ces vaines contestations.
CHAPITRE II.
De la guerre qui s’éleva entre Toustain de Montfort et Gauchelin de Ferrières; et de la mort d’Osbern, fils d’Herfast.
EN effet, Hugues de Montfort, fils de Toustain, combattit avec Gauchelin de Ferrières, et l’un et l’autre périt dans cette lutte. Quelques-uns se livrèrent à tout l’emportement de leurs violentes fureurs, au grand détriment de la patrie. Ainsi Gilbert, comte d’Eu, fils du comte Godefroi, homme rusé et plein de forces, tuteur du jeune Guillaume son seigneur, se promenait un matin à cheval, et conversait avec son compère Josselin du pont d’Erchenfroi, ne redoutant aucun mal, lorsqu’il fut assassiné, ainsi que Foulque, fils de Giroie. Ce crime fut commis sur les perfides instigations de Raoul de Vacé, fils de Robert l’archevêque, par les mains cruelles d’Eudes-le-Gros, et de l’audacieux Robert, fils de Giroie. Ensuite Turold, précepteur du jeune duc, fut mis à mort par des perfides, traîtres à leur patrie. Osbern aussi, intendant de la maison du prince et fils d’Herfast, frère de la comtesse Gunnor, étant une certaine nuit dans la chambre du duc, dans Vaudreuil, et dormant ainsi que le duc en toute sécurité, fut tout à coup égorgé dans son lit par Guillaume, fils de Roger de Mont-Gomeri. A cette époque Roger était exilé à Paris, à cause de sa perfidie, et ses cinq fils, Hugues, Robert, Roger, Guillaume et Gilbert étaient demeurés en Normandie, se livrant à toutes sortes de crimes. Mais Guillaume ne tarda pas à recevoir de Dieu la juste rétribution du crime qu’il avait commis. Barnon de Glote, prévôt d’Osbern, voulant venger la mort injuste de son seigneur, assembla une certaine nuit de vigoureux champions, se rendit à la maison où dormaient Guillaume et ses complices, et les massacra tous en même temps, selon ce qu’ils avaient mérité.
CHAPITRE III.
Comment Roger de Beaumont, fils de Honfroi de Vaux, envoyé par les ordres de celui-ci, vainquit Roger du Ternois.
ROGER du Ternois, de la mauvaise race de Hulce, lequel était oncle du duc Rollon, et se battant avec lui contre les Francs avait jadis concouru par sa valeur à la conquête de la Normandie, homme puissant et orgueilleux, était aussi porte-bannière de toute la Normandie. Cet homme, lorsque le duc Robert partit pour son pélerinage, se rendit lui-même en Espagne, et s’illustra par de nombreux exploits contre les Païens. Peu de temps après, il revint dans son pays. Ayant appris que le jeune Guillaume avait succédé à son père dans le duché, il en fut vivement indigné, et dans son orgueil dédaigna de le servir, disant qu’un bâtard n’était pas fait pour commander à lui et aux autres Normands: car Guillaume, né d’une concubine du duc Robert, nommée Herlève 13, fille de Fulbert, valet de chambre du duc, était en tant que bâtard un objet de mépris pour les nobles indigènes, et principalement pour les descendans de la race de Richard. Mais après que le duc pélerin de Jérusalem fut mort, un certain Herluin, brave chevalier, prit Herlève pour femme, et en eut deux fils, Eudes et Robert, qui dans la suite parvinrent à une grande illustration. Roger donc, se confiant en la multitude de ses partisans, osa se révolter contre le jeune duc. Il insultait ouvertement tous ses voisins, et dévastait leurs terres par le fer et le feu, et principalement celles de Honfroi de Vaux. Celui-ci ne pouvant supporter plus long-temps ces offenses, envoya contre Roger son fils Roger de Beaumont, suivi de toute sa maison. Roger du Ternois le méprisa dans sa témérité, et, ne craignant rien, s’avança audacieusement pour le combattre; mais il fut tué en cette rencontre, ainsi que ses deux fils Helbert et Hélinant, et laissa la victoire à ses ennemis. Robert de Grandménil reçut aussi alors une blessure mortelle, dont il mourut trois semaines après, le 18 juin. Mais avant sa mort Robert distribua ses terres, par égales portions, entre ses deux fils Hugues et Robert, et leur recommanda Ernaud, son plus jeune fils, leur prescrivant de le bien traiter, et comme un frère, lorsqu’il serait devenu grand.
CHAPITRE IV.
Comment ce même Roger de Beaumont fonda l’abbaye de Préaux, et épousa Adeline, fille de Galeran, comte de Meulan.
OR Roger de Beaumont, ayant triomphé de ses ennemis, rendit à Dieu des actions de grâces pour ses victoires, et s’appliqua tout le reste de sa vie à travailler à de bonnes œuvres. Entre autres choses il construisit un couvent de moines dans sa terre de Préaux, et demeura constamment fidèle au duc Guillaume, envers et contre tous. C’est pourquoi il fut élevé fort au dessus de tous ses aïeux; car il prit pour femme Adeline, fille de Galeran, comte de Meulan, et eut de ce mariage deux fils Robert et Henri, qui devinrent dans la suite des comtes très-puissans. Robert, en effet, fut après Hugues, son oncle maternel, vaillant comte de Meulan durant plus de vingt-sept années, et Henri reçut du roi Guillaume le comté de Warwick en Angleterre.
Après la bataille ci-dessus rapportée, dans laquelle périrent Roger du Ternois, Robert de Grandménil et beaucoup d’autres seigneurs, Richard, comte d’Evreux, et fils de Robert l’archevêque, s’unit en mariage avec la veuve de Roger du Ternois, et en eut un fils nommé Guillaume, qui est maintenant seigneur d’Evreux. Guillaume, frère de Richard, épousa Hadvise, fille de Giroie, et veuve de Robert de Grandménil.
Cependant le duc Guillaume croissait, par la faveur de Dieu, en âge, en force et en sagesse. Considérant combien les Normands avaient, dans les transports de leur fureur, dévasté tout le pays, il puisa dans son cœur encore enfant toute la vigueur d’un homme, et appelant auprès de lui les grands de son père, il s’appliqua à gagner leur affection, leur apprenant, par ses prières et ses ordres, à éviter tout acte d’indiscipline. De l’avis des plus considérables il se choisit pour tuteur Raoul de Vacé, et le mit à la tête de toute la chevalerie de Normandie. Quelques-uns des grands, qui aimaient Dieu et la justice, obéirent volontiers au duc comme à leur seigneur, lui demeurèrent fidèles, et travaillèrent avec ardeur à dompter les rebelles. Mais les fils de discorde, qui se plaisent aux dissensions, et ne cherchent qu’à troubler le repos de ceux qui veulent vivre sans faire le mal, voyant qu’il leur était impossible de nuire aux hommes simples, autant qu’ils l’auraient voulu, méditèrent sur les moyens de travailler audacieusement à la ruine de leur patrie. Ils allèrent donc trouver Henri, roi des Francs, et répandirent çà et là sur toutes les frontières de la Normandie des tisons embrasés. Je les signalerais par leurs noms dans cet écrit, si je ne voulais prendre soin d’échapper à leur haine inexorable. Toutefois, je vous le dis à l’oreille, vous tous qui m’environnez, ce furent précisément ces mêmes hommes qui maintenant font profession d’être les plus fidèles, et que le duc a comblés des plus grands honneurs.
CHAPITRE V.
Comment Henri, roi des Francs, livra aux flammes le château de Tilliers, que les Normands lui avaient cédé pour obtenir la paix, ainsi que le bourg d’Argentan.
LE roi Henri, vivement ébranlé par les provocations insensées de ces traîtres, et ne se souvenant plus des bienfaits qu’il avait auparavant reçus du duc Robert, résolut de ne se montrer traitable pour le duc à aucune condition, tant que le château de Tilliers demeurerait dans le même état. Les Normands qui persévéraient dans leur fidélité au jeune duc, desirant, pour sauver celui-ci, se soustraire aux artifices du roi, résolurent de faire ce dont ils eurent dans la suite sujet de se repentir. Gilbert, surnommé Crispin, à qui le duc Robert avait autrefois confié ce château, ayant appris cette fâcheuse résolution, ne fit aucun cas de tels projets, et s’enferma aussitôt dans le château avec une forte troupe d’hommes d’armes, et dans l’intention de le défendre. Le roi voyant qu’on lui refusait l’entrée de cette forteresse, rassembla une armée composée de Francs et de Normands, et alla l’investir promptement. Que dirai-je de plus? Vaincu enfin par les prières du duc, Gilbert livra le château avec douleur, et bientôt après il eut le cruel chagrin de le voir livrer aux flammes sous les yeux de tous. Ayant ainsi satisfait ses désirs, le roi se retira de ce lieu. Mais, peu après, il alla trouver le comte d’Hiesmes, et livra aux flammes dévorantes le bourg d’Argentan, qui appartenait au duc. Ensuite reprenant la route par laquelle il était venu, il se rendit à Tilliers, et viola les sermens par lesquels il s’était engagé envers le duc à ne laisser rétablir ce château par aucun des siens durant quatre années. Il le fit réparer en toute hâte, et y ayant fait entrer beaucoup de chevaliers et des vivres en abondance, il repartit joyeusement, ayant ainsi accompli tous ses projets.
CHAPITRE VI.
Comment Toustain Guz voulut et ne put retenir le château de Falaise, et le défendre contre le duc Guillaume. — De Richard, fils de Toustain.
TOUSTAIN surnommé Guz, fils d’Ansfroi le Danois, et qui était alors gouverneur d’Exmes, voyant que le jeune duc avait fait quelques concessions au roi, et qu’il commençait à courber la tête sous l’oppression royale, comme un homme vaincu, enflammé lui-même d’une ardeur d’infidélité, prit à sa solde des chevaliers du roi, et les appela auprès de lui comme ses complices, pour renforcer le château de Falaise, et n’être pas tenu de prêter ses services au duc. Dès qu’il fut informé des intentions de cet esprit malveillant, le duc rassembla de tous côtés les légions de Normands, et alla assiéger le château. Raoul de Vacé était à cette époque chef des chevaliers, et soutenait son duc de toutes ses forces. Les chevaliers s’étant donc réunis, combattirent devant Falaise avec un si grand courage qu’ils renversèrent en un moment une portion de la muraille; et si la nuit n’était venue interrompre cette attaque, il n’est pas douteux qu’ils ne fussent entièrement parvenus au but de leurs efforts. Toustain considérant alors qu’il ne lui serait pas possible de résister plus long-temps à tant d’ennemis, demanda au duc la faculté de se retirer, et prenant la fuite, s’exila de son pays. Après cela Richard, fils de Toustain, servit très-bien le duc, réconcilia son père avec lui, et acquit lui-même beaucoup plus de biens que son père n’en avait perdu.
CHAPITRE VII.
Comment Robert l’archevêque eut pour successeur Manger, fils de Richard II, et de sa seconde femme Popa. — De Guillaume d’Arques.
ROBERT archevêque de Rouen étant mort, Mauger, frère du duc Robert, lui succéda; car Richard, fils de Gunnor, après la mort de Judith sa femme, avait épousé une autre femme nommée Popa, dont il avait eu deux fils, Mauger, celui qui fut fait archevêque, et Guillaume d’Arques. Le duc Guillaume, déjà parvenu à l’adolescence, donna à ce dernier Guillaume le comté de Talou, à titre de bénéfice, et pour en faire son fidèle. Fier de la noblesse de sa naissance, Guillaume bâtit le château d’Arques sur le sommet de la montagne; ensuite usurpant le pouvoir souverain, et se confiant dans la protection du roi, il osa se révolter contre le duc. Celui-ci voulant réprimer cette entreprise insensée, lui ordonna par ses députés de venir lui rendre hommage; mais Guillaume, repoussant ce message avec mépris, se prépara et s’arma avec une grande confiance pour résister au duc. Alors réunissant les forces des Normands pour aller châtier cette insolence, le duc marcha promptement contre Guillaume, et ayant dressé des retranchemens au pied de la montagne, il y construisit un fort, qu’il rendit inexpugnable en y mettant des hommes pleins de vigueur, et il se retira après l’avoir bien approvisionné de vivres. Henri, roi des Francs, ne tarda pas à être informé de ces faits. En conséquence, il prit des troupes avec lui, s’avança en toute hâte pour aller renforcer le château supérieur, et ordonna à son armée de dresser son camp à Saint-Aubin. Les chevaliers du duc ayant appris son arrivée, envoyèrent quelques-uns des leurs pour essayer d’attirer à leur poursuite quelques hommes de l’armée du roi, qui seraient ensuite attaqués à l’improviste par leurs compagnons cachés en embuscade. S’étant approchés de l’armée du roi, ils attirèrent en effet sur leurs pas une portion assez considérable de cette armée, et fuyant devant elle, ils l’entraînèrent dans le piège. Tout-à-coup ceux qui avaient semblé prendre la fuite, firent volte-face, et se mirent à massacrer vivement leurs ennemis; tellement que dans ce combat le comte d’Abbeville, Enguerrand, succomba percé de coups, et que Hugues surnommé Bardoul, et beaucoup d’autres encore furent faits prisonniers. Le roi, lorsqu’il en fut informé, fit introduire des vivres dans le château qu’il était venu défendre, et se retira triste et honteux, à cause des chevaliers qu’il avait perdus. Guillaume peu de temps après, forcé par la famine, rendit son château à regret, et se retira lui-même en exil, loin du sol natal. Il partit avec sa femme, sœur de Guy comte de Ponthieu, se rendit auprès d’Eustache comte de Boulogne, reçut dans la maison de celui-ci le vivre et les vêtemens, et y demeura en exil jusqu’à sa mort.
CHAPITRE VIII.
Comment Canut, roi des Anglais, étant mort, eut pour successeur son fils Hérold. — Ce que fit Edouard encore exilé.
EN ce même temps mourut Canut, roi des Anglais, et son fils, Hérold, né d’une concubine nommée Elfgive, lui succéda. Edouard, qui vivait toujours auprès du duc, ayant appris cette mort depuis long-temps desirée, partit au plus tôt avec quarante navires remplis de chevaliers, traversa la mer, débarqua à Winchester, et y trouva une multitude innombrable d’Anglais qui l’attendaient pour leur malheur. Leur livrant aussitôt bataille, il envoya un grand nombre d’entre eux dans l’enfer. A la suite de cette victoire, il remonta sur ses vaisseaux avec tous les siens, et voyant qu’il ne lui serait pas possible de conquérir le royaume d’Angleterre sans un plus grand nombre de chevaliers, il fit retourner les proues de ses vaisseaux, et rentra en Normandie avec un très-grand butin.
CHAPITRE IX.
Comment Alfred, frère d’Edouard, fut trahi par le comte Godwin; et comment Hardi-Canut, fils d’Emma, mère d’Edouard, succéda à Hérold son frère, et eut pour successeur Edouard, qui épousa Edith, fille de Godwin.
SUR ces entrefaites, Alfred, frère d’Edouard, prit avec lui un grand nombre de chevaliers, se rendit au port de Wissant, et de là, traversant la mer, alla débarquer à Douvres; puis s’avançant dans l’intérieur du royaume, il rencontra le comte Godwin, qui marchait vers lui. Le comte le reçut d’abord en bonne foi; mais dans la même nuit il remplit auprès de lui le rôle de Judas le traître. Après lui avoir donné le baiser de paix, et avoir pris son repas avec lui, au milieu du silence de la nuit, il lui fit lier les mains derrière le dos, et l’envoya à Londres au roi Hérold avec quelques-uns de ses compagnons. Le reste de ses chevaliers, Godwin les distribua en partie dans le pays d’Angleterre, et en fit périr d’autres honteusement. Hérold, aussitôt qu’il eut vu Alfred, donna ordre de couper la tête à ses compagnons, de conduire Alfred dans l’île d’Ely, et de lui crever les yeux. Ainsi succomba ce très-noble et excellent Alfred, injustement assassiné. Hérold ne lui survécut pas long-temps, et après sa mort son frère Hardi-Canut, fils d’Emma, mère d’Edouard, partit de Danemarck, et vint lui succéder. Peu de temps après, s’étant solidement établi à la tête du royaume, il rappela de Normandie son frère Edouard, et le fit vivre auprès de lui. Mais lui-même ne vécut pas deux années entières, et étant mort, il laissa à Edouard l’héritage de tout son royaume.
En ce temps, le fier et artificieux Godwin était le comte le plus puissant de l’Angleterre, et occupait avec vigueur une grande partie de ce royaume, qu’il avait conquise soit par suite de la noblesse de sa famille, soit de vive force ou par ses perfidies. Edouard redoutant la puissance et les artifices accoutumés de cet homme terrible, ayant pris l’avis de ses Normands, dont les fidèles conseils faisaient sa force, lui pardonna, dans sa bonté l’horrible assassinat de son frère Alfred: et afin qu’une solide amitié les unît à jamais, il épousa, mais seulement pour la forme, la fille de Godwin, nommée Edith; car, dans le fait, on assure que tous deux conservèrent toujours leur virginité. Edouard, en effet, était un homme bon, plein de douceur et d’humilité, enjoué, rempli de patience, clément, protecteur des pauvres, et il s’appliqua constamment à remettre en vigueur les lois de l’Angleterre. Il eut très-fréquemment des visions mystérieuses et divines, fit plusieurs prophéties, qui furent justifiées dans la suite par l’événement, et gouverna très-heureusement le royaume d’Angleterre durant près de vingt-trois ans.
CHAPITRE X.
Des cruautés de Guillaume Talvas. — De Guillaume, fils de Giroie, qui se fit moine au Bec.
APRÈS que Robert son frère eut été mis à mort à coups de hache, dans sa prison, Guillaume Talvas recouvra toutes les terres de son père par le secours de ses vassaux, et principalement de Guillaume, fils de Giroie. Or ce Talvas ne s’écarta nullement des exemples que lui avaient donnés ses criminels parens. Il avait épousé Hildeburge, fille d’Arnoul, homme très-noble, et eut de cette femme un fils, Arnoul et une fille, Mabille, qui devint dans la suite mère d’une race très-méchante. Mais comme Hildeburge avait de bons sentimens et aimait Dieu avec ferveur, elle ne pouvait participer aux mauvaises actions de son mari; aussi celui-ci avait-il conçu contre elle une violente haine. Enfin, un certain matin qu’elle allait à l’église pour prier Dieu, Guillaume la fit subitement étrangler en son chemin par deux de ses parasites; ensuite il se fiança avec la fille de Raoul, vicomte de Beaumont, et invita à ses noces plusieurs seigneurs voisins, entre autres Guillaume, fils de Giroie, homme d’une extrême valeur. Or le frère de ce dernier, Raoul surnommé le Clerc, par ce qu’il était fort versé dans l’étude des lettres, et Male-Couronne, parce que s’adonnant aussi aux exercices de la chevalerie il gardait mal la gravité de la cléricature, prévoyant par quelque pronostic un grand malheur qui le menaçait, engagea fortement son frère à ne pas se rendre aux noces honteuses de ce féroce bigame; mais Guillaume, dédaignant les avis de son frère, alla sans armes à Alençon avec douze chevaliers. Tandis donc qu’il ne redoutait aucun mal, mais plutôt se réjouissait, selon l’usage, des noces de son ami, sans qu’il y eût donné aucune occasion, Talvas se saisit bientôt de lui comme d’un méchant traître, et ordonna à ses vassaux de le garder soigneusement: il partit ensuite pour la chasse avec ses convives. Alors ses satellites, auxquels il avait donné ses ordres en secret, conduisirent Guillaume au dehors, et au milieu des pleurs de tous ceux qui virent ce spectacle, ô douleur! ils lui crevèrent les yeux et le mutilèrent honteusement, en lui coupant le bout du nez et les oreilles. En apprenant ce crime, beaucoup d’hommes s’affligèrent, s’enflammèrent de haine contre Talvas, et firent leurs efforts pour punir un tel forfait. Trois années après, Guillaume de Giroie alla trouver le vénérable Herluin abbé, et se fit moine dans le monastère du Bec, que ce père faisait construire à cette époque en l’honneur de Sainte-Marie, mère de Dieu.
CHAPITRE XI.
Comment le duc Richard avait donné les deux châteaux de Montreuil et d’Echaufour à Giroie, qui avait épousé Gisèle, fille de Toustain de Montfort.
CE Giroie de la famille duquel nous venons de parler était, dit-on, issu de deux nobles familles de Francs et de Bretons. Il s’était rendu avec Guillaume de Belesme à la cour du duc Richard, et avait reçu de lui en don deux châteaux situés en Normandie, savoir les châteaux de Montreuil et d’Echaufour. Tandis qu’il était en voyage pour aller trouver le duc, il fut reçu et logea dans la maison de Toustain de Montfort, et ayant vu par hasard à dîner la fille de celui-ci, nommée Gisèle, il l’aima, la demanda à ses illustres parens, et l’obtint. Dans la suite des temps, Gisèle lui donna sept fils et quatre filles, dont voici les noms: Ernauld, Foulques, qui périt avec le comte Gilbert, Guillaume, Raoul Male-Couronne, Robert, Hugues et Giroie, et les filles, Heremburge, Emma, Adélaïde et Hadvise. De tous ces enfans sortit une race de fils et de petits-fils, tous chevaliers, qui devinrent la terreur des barbares en Angleterre, dans la Pouille, dans la Thrace et en Syrie.
Ainsi donc après que Talvas eut aussi cruellement déshonoré Guillaume, qui était par son âge et par sa raison le plus distingué des fils de Giroie, et cela, comme nous l’avons rapporté, par pure méchanceté, Robert et Raoul, illustres chevaliers, se levèrent vigoureusement avec leurs frères et leurs parens, et voulurent entreprendre de venger l’horrible insulte qu’avait reçue leur frère. Ils dévastèrent donc par le fer et le feu toutes les terres de Talvas, s’avancèrent en armes jusques aux portes de ses forteresses, sans que nul leur résistât, et provoquèrent hardiment Talvas, l’invitant à sortir, et à venir combattre de près. Mais lui, homme timide, et qui n’avait nulle vigueur pour les exercices de la chevalerie, n’osait combattre en rase campagne les ennemis qui venaient le harceler; et ainsi la famille de Giroie l’insultait sans cesse.
CHAPITRE XII.
D’Arnoul, fils de Guillaume Talvas, et d’Olivier son frère, moine du Bec.
ARNOUL, fils de Talvas, voyant toutes ces choses et ayant pris l’avis de ses seigneurs, se révolta enfin contre son père, qui s’était rendu odieux à tous, le chassa honteusement de ses châteaux, et le força à vivre en un misérable exil jusqu’à sa mort. I1 envahit donc les propriétés de son père, mais n’échappa point à l’héritage de sa méchanceté. C’est pourquoi il mérita de trouver une triste fin. Un certain jour en effet il partit avec ses vassaux pour aller au pillage, et entre autres choses il enleva un porc à une certaine religieuse. Celle-ci le poursuivit en pleurant, et le supplia instamment et au nom de Dieu de lui rendre le petit porc qu’elle avait élevé. Or Arnoul dédaigna ses prières, ordonna à son cuisinier de tuer le porc et de le préparer pour être mangé, et le faisant servir sur sa table, il en mangea le même soir avec excès; mais ce ne fut pas impunément, car cette même nuit il fut étranglé dans son lit. Quelques-uns rapportent et affirment qu’il fut mis à mort par Olivier son frère. Quant à nous, non seulement nous n’accusons point un tel homme d’un si grand crime, mais même nous refusons entièrement de croire à cette accusation. En effet, Olivier se conduisit long-temps après cet événement en chevalier très-honorable, et étant devenu vieux, il renonça au siècle par l’inspiration de Dieu; ensuite il prit pieusement l’habit de moine dans le couvent du Bec, sous le seigneur Anselme, alors abbé, et maintenant archevêque de Cantorbéry, et il continua à le porter dignement pendant longues années sous le seigneur abbé Guillaume.
CHAPITRE XIII.
Comment, après la mort d’Arnoul, Ives, son oncle paternel, évêque de Seès, entra en possession de ses terres par droit d’héritage.
ARNOUL ayant donc été méchamment mis à mort, comme venons de le rapporter, le vénérable Ives, son oncle paternel, évêque de Seès, prit possession du château de Belesme et de tout ce qui lui avait appartenu de droit, et l’occupa légitimement tant qu’il vécut, après avoir fait sa paix avec la famille des Giroie et les autres voisins; car Ives était plein d’habileté, honorable, affable, fort enjoué et ardent ami de la douce paix. Mais la perfidie des méchans ne cesse de troubler le repos des gens de bien. Ainsi donc, du temps de Ives l’évêque, Richard, Robert et Avesgot, fils de Guillaume surnommé Soreng, rassemblèrent une bande de scélérats, et dévastèrent sans respect tout le pays situé autour de Seès. Enfin ils envahirent l’église de Saint-Gervais, et y établirent une troupe de brigands, faisant ainsi d’une maison de prière une caverne de voleurs et une écurie à chevaux. Le religieux Azon, ancien évêque de cette même ville, avait abattu les murailles et employé les pierres à construire une église à Saint-Gervais, martyr, sur l’emplacement où avait été pendant long-temps la résidence épiscopale. Le vénérable Ives voyant les fils de Soreng parvenus en ce temps à un tel point de démence qu’ils ne craignaient point de faire du temple de Dieu un repaire de brigands et une maison de débauche, saisi d’une noble colère, fut vivement affligé, et mit tous ses soins à procurer la délivrance de l’église de Dieu. Une fois donc, comme il revenait de la cour du duc Guillaume, et traversait le pays d’Hiesmes, il emmena avec lui Hugues de Grandménil et d’autres barons, avec les gens de leur suite, et fit assiéger vivement les fils de Soreng dans la tour du monastère. Mais ceux-ci résistèrent avec audace, et combattant pour leur vie, ils lancèrent des traits qui blessèrent plusieurs assaillans. L’évêque ayant vu cela, ordonna de mettre le feu aux maisons voisines. Bientôt les paroissiens obéissent aux ordres de l’évêque. Mais les flammes, pressées par le vent, atteignirent promptement à l’église, l’enveloppèrent et la consumèrent, et mirent aux abois les impies qui s’y étaient enfermés dans leur fureur. Enfin, voyant qu’ils ne pourraient résister aux progrès de l’incendie, les fils de Soreng prirent leurs armes, et s’enfuirent honteusement.
CHAPITRE XIV.
Comment les fils de Guillaume Soreng, Richard, Robert et Avesgot, moururent d’une juste mort.
MAIS le Dieu juste et miséricordieux ne put tolérer la profanation de son église, et ne tarda pas d’infliger à ceux qui l’avaient violée une juste punition. En effet, les trois frères qui avaient été les chefs de cette invasion, continuant à commettre toutes sortes de brigandages et de vols, furent, peu de temps après, frappés à mort par un juste jugement de Dieu, sans confession et sans recevoir le viatique de salut. Richard, l’aîné des trois, dormait une certaine nuit en toute sécurité, dans une mauvaise cabane située près d’un étang; tout à coup un certain chevalier puissant, nommé Richard de Sainte-Scholastique, dont l’autre Richard avait dévasté les terres, vint envelopper la cabane avec les gens de sa maison. Richard s’étant éveillé, sortit ce mauvais lieu, et prenant la fuite voulut se sauver par l’étang; mais un certain paysan que lui-même avait fort tourmenté en prison l’arrêta, et le frappant sur la tête à coups de hache, le laissa mort sur la place. Ensuite Robert, son frère, étant allé un certain jour avec les siens enlever du butin dans les environs de Seès, fut poursuivi à son retour par les gens de la campagne, et reçut une blessure dont il mourut aussitôt. Enfin Avesgot étant entré, à Cambey, dans la maison d’Albert, fils de Gérard Fleitel, commença à se livrer à toutes sortes de fureurs; mais un trait lancé sur lui le frappa à la tête, et il en mourut bientôt après. Voilà donc que nous avons vu véritablement accomplies en ces hommes ces paroles que nous avons entendues: « Si quelqu’un a violé le temple de Dieu, Dieu le détruira. » Ainsi donc que les pillards et ceux qui forcent les églises, apprenant la fin des hommes qui leur ressemblent, prennent garde à eux, de peur que, commettant de semblables méfaits, ils ne périssent frappés d’une semblable punition: et si la prospérité de ce monde est quelque temps avec eux, qu’ils ne demeurent pas cependant en sécurité, et ne s’en glorifient pas; car il convient qu’ils sachent que les joies du monde passent rapidement, comme la fumée, et leur préparent des douleurs éternelles, ainsi que l’a dit un illustre poète dans un poème où il accuse les impies, disant: « Vous vous réjouissez mal à propos, car à la fin vous recueillerez les fruits de votre méchanceté, savoir, les ténèbres, les flammes, le deuil; car Dieu bon et indulgent, mais juste toutefois en ses vengeances, défend ceux qui sont à lui, et punit ceux qui se font ses ennemis. »
Les enfans de discorde ayant donc été renversés, comme je viens de le raconter, les hommes simples purent enfin respirer quelque temps en paix, dans les environs de Seès. Le noble Ives, évêque, s’occupa alors de faire recouvrir l’église, et le 2 janvier, il en fit de nouveau la dédicace. Mais comme les murailles avaient été atteintes par les flammes, elles s’écroulèrent cette même année et avant le carême.
CHAPITRE XV.
Du concile que le pape Léon tint à Rheims, et de la réprimande qu’il adressa à Ives, évêque de Seès, à cause de l’incendie de l’église de Saint-Gervais.
EN ce temps le pape saint Léon se rendit dans les Gaules, consacra l’église de Saint-Remi, archevêque de Rheims, et fit transporter son corps dans cette église, à la suite de la dédicace. Alors le pape tint à Rheims un grand concile, et réprimanda sévèrement les évêques ou les abbés négligens. Entre autres choses, à ce qu’on rapporte, il dit à Ives, au sujet de l’incendie de son église: « Qu’as-tu fait, perfide? Par quelle loi dois-tu être condamné, toi qui as osé brûler ta mère? » Ives prenant la parole, confessa publiquement qu’il avait fait le mal, mais qu’il avait été violemment poussé à commettre ce crime pour empêcher que des scélérats ne fissent pire encore contre les enfans de l’église. Ensuite il subit la pénitence que lui imposa ce pape rempli de sagesse, et consacra tous ses soins à relever l’église de Saint-Gervais. Il se rendit donc dans la Pouille, et de là à Constantinople, leva beaucoup d’argent chez ses riches parens et amis, et rapporta en don de l’empereur, un précieux morceau du bois de la croix du Seigneur. Etant retourné à Seès, il commença alors à construire une église d’une telle grandeur que ses successeurs Robert, Gérard et Serlon ne purent venir à bout de la terminer dans l’espace de quarante années.
CHAPITRE XVI.
Comment Guillaume Talvas, frère de l’évêque Ives, donna à Roger de Mont-Gommeri sa fille Mabille et ses terres.
CEPENDANT, Guillaume Talvas, après avoir été expulsé de ses terres par son,fils, comme nous l’avons rapporté ci-dessus, pauvre et misérable aux yeux de tous, alla long-temps errant de maison en maison. Enfin il se rendit auprès de Roger de Mont-Gomeri, lui offrit spontanément sa fille, nommée Mabille, et lui fit en outre concession de tous les biens qu’il avait perdus lui-même par suite de sa perversité et de sa lâcheté. Roger, qui était fort et brave, et doué d’un jugement sain, pensa que ces arrangemens lui seraient profitables, et consentit à toutes ces propositions. Il reçut dans sa maison Guillaume le vagabond, et s’unit à sa fille en légitime mariage. Or celle-ci était petite de corps, très-bavarde, assez disposée au mal, avisée et enjouée, cruelle et remplie d’audace. Dans la suite des temps, elle donna à Roger cinq fils et quatre filles, dont voici les noms: Robert et Hugues, Roger le Poitevin, Philippe et Arnoul; et les filles, Emma, Mathilde, Mabille et Sibylle. Celles-ci valurent mieux que leurs frères: elles furent généreuses, honorables, et pleines d’affabilité pour les pauvres, les moines et les autres serviteurs de Dieu. Leurs frères au contraire furent féroces, avides et impitoyables oppresseurs des pauvres.
Ayant résolu de raconter les actions du grand duc Guillaume, il serait hors de propos de nous arrêter ici à rapporter combien ces hommes furent rusés ou perfides dans les exercices de la chevalerie, comment ils s’élevèrent aux dépens de leurs voisins ou de leurs pairs, et comment à leur tour ils succombèrent sous leurs coups en punition de leurs forfaits. Nous allons donc quitter ce sujet, et reprendre la suite de notre récit.
CHAPITRE XVII.
Comment, après la mort de Hugues, évêque de Bayeux, le duc Guillaume mit en sa place Eudes, son frère utérin. — Bataille du Val-des-Dunes.
LE duc, brillant alors de tout l’éclat de la plus belle jeunesse, commença à se dévouer de tout son cœur au service de Dieu, écartant de lui la compagnie des hommes ignorans, usant des conseils des sages, puissant dans les œuvres de la guerre, et doué d’une grande sagesse pour les affaires du siècle.
Vers ce temps, Hugues, fils du comte Raoul, et évêque de Bayeux, vint à mourir, et le duc fit donner le susdit évêché à son frère Eudes. Or cet Eudes, lorsqu’il eut été consacré, agrandit la nouvelle église pontificale dédiée à sainte Marie, mère de Dieu, lui donna beaucoup d’ornemens admirables, et augmenta aussi le nombre de ses clercs. Eudes vécut dans son évêché durant près de cinquante années.
Or le duc, tandis qu’il allait acquérant tous les jours beaucoup de bonnes qualités, rencontra un certain compagnon bien cruel pour lui, savoir Gui, fils de Renaud comte des Bourguignons, lequel avait été élevé avec lui dès les années de son enfance, et à qui il avait donné autrefois le château de Brionne, comme pour se mieux assurer de sa fidélité par ce présent. Mais Gui, séduit par son orgueil, commença, tel qu’Absalon, à détourner beaucoup de grands de leur fidélité envers le duc, et à les entraîner dans les abîmes de sa perfidie; à tel point qu’il engagea dans cette conspiration Nigel, gouverneur de Coutances, et le détourna complétement, ainsi que beaucoup d’autres, du service qu’il devait rendre au prince de son choix en vertu de ses sermens. Alors le duc très-sage, se trouvant ainsi abandonné par beaucoup des siens, voyant qu’ils travaillaient constamment, et avec vigueur, à se mettre en défense dans leurs châteaux, et craignant qu’ils ne parvinssent à lui enlever son suprême pouvoir dans le comté, et à mettre son rival en sa place, forcé par la nécessité, alla trouver Henri, roi des Francs, pour lui demander des secours. Alors enfin ce roi, se souvenant des bienfaits qu’il avait reçus autrefois du père du duc, rassembla les forces des Francs, entra dans le comté d’Hiesmes, arriva au Val-des-Dunes, et y trouva une innombrable multitude d’hommes d’armes, animés d’une violente inimitié, et qui, le glaive nu, lui présentèrent la bataille. Le roi et le duc ne redoutant nullement leurs fureurs insensées, leur livrèrent bataille, et à la suite du choc réciproque des chevaliers, firent un grand carnage de leurs ennemis: ceux que le glaive ne fit pas tomber, frappés de terreur par Dieu même, allèrent en fuyant se précipiter dans les eaux de l’Orne. Heureuse cette bataille, par laquelle tombèrent en un même jour les châteaux des orgueilleux et les demeures des criminels! Gui, s’étant échappé de la bataille, se retira aussitôt à Brionne, ferma et barricada ses portes, et s’y tint quelque temps enfermé dans l’espoir de se sauver. Le roi étant retourné en France, le duc se mit en toute hâte à la poursuite de Gui, l’assiégea et le bloqua dans l’enceinte de son château, et éleva des fortifications sur les deux rives de la rivière appelée la Risle. Or Gui, voyant qu’il ne lui resterait plus aucun moyen de s’enfuir de ce lieu, et pressé par la calamité de la famine, fut enfin déterminé par ses amis à se présenter en suppliant et en homme repentant de ses fautes, et à implorer la clémence du duc. Celui-ci ayant pris conseil des siens, et touché de compassion pour sa misère, l’épargna dans sa clémence, et ayant pris possession du château de Brionne, lui ordonna de demeurer dans sa maison avec ses domestiques. Alors tous les grands qui s’étaient détournés de leur fidélité, voyant que le duc leur avait enlevé ou rendu inabordable tout lieu de refuge, donnèrent des otages, et abaissèrent leurs têtes altières devant lui comme leur seigneur. Ainsi, lorsqu’il eut renversé de tous côtés leurs châteaux, nul n’osa plus dès lors montrer un cœur rebelle contre le duc. Cette bataille du Val-des-Dunes fut livrée l’an 1047 de l’Incarnation du Seigneur.
CHAPITRE XVIII.
Comment le duc Guillaume reprit les châteaux d’Alençon et de Domfront, dont Geoffroi, comte d’Anjou, s’était emparé.
LE comte d’Anjou, Geoffroi, surnommé Martel, homme artificieux en toutes choses, faisait éprouver toutes sortes de maux aux hommes qui vivaient dans son voisinage, et les écrasait sous des vexations intolérables. Entre autres, s’étant saisi par une perfidie de la personne du comte Thibaut, il le retint en captivité jusqu’à ce qu’il lui eût extorqué de force la ville de Tours et quelques châteaux. Geoffroi donc, ayant suscité quelques sujets de querelle, commença à diriger ses entreprises contre le duc Guillaume, à dévaster et piller fréquemment la Normandie par le bras des satellites querelleurs qu’il établit dans le château de Domfront. Le duc, avec ses chevaliers, se rendit vers ce château pour le visiter, et l’ayant vu entouré de toutes parts de rochers escarpés et très-élevés, en sorte qu’il était impossible de l’aborder pour en faire le siége, il appela auprès de lui les forces des Normands, et cerna ce château de très-forts retranchemens, par lesquels il en obstrua toutes les issues. Comme il demeura quelque temps dans les environs, il arriva vers lui des éclaireurs qui venaient lui annoncer qu’il pourrait, sans aucun danger pour les siens, se rendre maître du château d’Alençon. Aussitôt, ayant laissé des gardes dans son camp, le duc chevaucha toute la nuit avec son armée, arriva au point du jour devant Alençon, et y trouva, dans une redoute établie au delà de la rivière, quelques hommes qui se moquèrent de lui, et lui dirent des injures. Les chevaliers s’étant mis en grande colère, le duc attaqua très-vivement la redoute, s’en empara promptement, et y ayant mis le feu, la livra aux flammes dévorantes. Ceux qui l’avaient insulté en présence de tous les habitans d’Alençon, il ordonna de leur couper les pieds et les mains; et aussitôt, selon qu’il avait ordonné, trente-deux hommes furent ainsi mutilés. Pour insulter le duc, ils avaient frappé sur des peaux et des cuirs, et l’avaient appelé par dérision marchand de peaux, parce qu’en effet les parens de sa mère avaient été marchands de peaux 14. Alors les gardiens du château, voyant l’extrême sévérité du duc, craignant d’avoir à subir un pareil traitement, ouvrirent aussitôt leurs portes, et remirent le château au duc, aimant mieux le livrer ainsi qu’avoir à supporter tant de tortures au péril de leurs membres. Ayant ainsi vigoureusement terminé cette expédition, et établi des chevaliers dans le château, le duc retourna en toute hâte à Domfront. Les gens de ce lieu apprenant ce que le duc avait fait à leurs compagnons d’armes, et considérant qu’ils ne pouvaient recevoir aucun secours, se remirent eux et leur château entre les mains du duc. Partant de là après y avoir placé des gardiens, et s’avançant plus loin pour attaquer le comte Geoffroi, le duc arriva à Ambrières, et là il construisit un château qu’il approvisionna suffisamment en vivres et en chevaliers; après quoi il retourna à Rouen, métropole de la Normandie.
CHAPITRE XIX.
Comment, ayant expulsé Guillaume Guerlenc du comté de Mortain, le duc mit en sa place Robert, son frère utérin.
EN ce temps Guillaume Guerlenc, de la descendance de Richard-le-Grand, était comte de Mortain. Un jeune chevalier de sa famille, nommé Robert Bigod, se rendant auprès de lui, lui dit un jour: « Je suis accablé par la pauvreté, mon seigneur, et dans ce pays je ne puis gagner ce dont j’ai besoin pour vivre. C’est pourquoi je vais partir pour la Pouille, afin d’y vivre plus honorablement. » — Guillaume répondant lui demanda: « Qui t’a mis ce projet en tête? — La pauvreté que j’endure, » lui répondit l’autre. — Alors le comte lui dit: « Si tu veux me croire, tu demeureras ici avec nous. Avant quatre-vingts jours tu auras en Normandie un temps où tout ce que tu jugeras t’être nécessaire, et que tu auras vu de tes yeux, tu pourras l’enlever impunément de tes propres mains. » Le jeune homme, se rendant aux avis de son seigneur, attendit, et peu de temps après il trouva moyen d’entrer en familiarité avec le duc, par l’intermédiaire de Richard d’Avranches, son cousin. Comme donc un certain jour il causait en particulier avec le duc, il lui raconta entre autres choses les paroles ci-dessus rapportées du comte Guillaume. Le duc appela aussitôt Guillaume, et lui demanda pour quel motif il avait tenu un pareil discours. Guillaume ne put nier, et n’osa non plus entreprendre d’expliquer le sens de ses paroles. En sorte que le duc lui dit: « Tu as résolu de troubler la Normandie par des séditions et des désordres, tu as formé le dessein de te révolter contre moi et de me déshériter méchamment, et c’est pourquoi tu as promis à un chevalier indigent un temps favorable à sa rapacité; mais que la paix dont nous avons besoin, et que nous tenons en don du Créateur, demeure à jamais chez nous. Quant à toi, sors au plus tôt de la Normandie et n’y rentre plus jamais, aussi long-temps que je vivrai. » Guillaume ainsi expulsé se rendit misérablement dans la Pouille avec un seul écuyer, et le duc éleva aussitôt son frère Robert, et lui donna le comté de Mortain. Ainsi il renversait rudement les orgueilleux parens de son père, et élevait au comble des honneurs les humbles parens de sa mère. Au surplus, et comme le dit un proverbe vulgaire, le fou n’est corrigé ni par les paroles, ni par les exemples, à peine l’est-il par les malheurs: il ne craint rien jusqu’à ce qu’il reçoive de rudes coups; ce qui va être prouvé plus clair que le jour par l’exemple que je vais rapporter.
CHAPITRE XX.
De la rébellion de Guillaume Busac, comte d’Eu; et comment celui-ci étant exilé reçut en don le comté de Soissons de Henri, roi des Francs.
AINSI que nous l’avons déjà dit plus haut, le duc des Normands Richard, fils de Richard Ier, avait donné le comté d’Eu à un sien frère utérin, nommé Guillaume. Celui-ci eut de la comtesse Lesceline trois fils, savoir Robert, Guillaume, et Hugues qui fut plus tard évêque de Lisieux. Le second, Guillaume surnommé Busac, aspirant à usurper le duché, commença à lever la tête, menaçant et se livrant à des actes d’inimitié contre le duc. Mais ce prince plein de force, ne voulant pas lui céder, rassembla une armée, assiégea la château d’Eu jusqu’à ce qu’il s’en fût rendu maître, et força le rebelle Guillaume son parent à s’exiler. Celui-ci se rendit auprès de Henri, roi des Francs, et lui racontant en pleurant ce qui lui était arrivé. Or le roi l’accueillit avec bonté, comme un chevalier noble par sa naissance et par sa beauté, et prenant pitié de ses malheurs, lui donna le comté de Soissons ainsi qu’une noble épouse. Heureux exilé, il eut de cette femme une belle famille, qui maintenant encore gouverne noblement l’honorable héritage de son père. Les fauteurs de discorde se trouvant ainsi ou rejetés ou renversés, toute la Normandie goûta le repos à l’ombre d’une douce paix.
CHAPITRE XXI.
Le duc Guillaume épouse Mathilde, fille de Baudouin de Flandre, et nièce du roi Henri.
DÉJA le duc, ayant dépassé les années de l’adolescence, brillait de toute la force d’un jeune homme, lorsque ses grands commencèrent à s’occuper sérieusement avec lui des moyens de perpétuer sa race. Ayant appris que Baudouin, comte de Flandre, avait une fille, nommée Mathilde, issue d’une famille royale, très-belle de corps et généreuse de cœur, le duc, après avoir pris l’avis des siens, envoya des députés à son père, et la demanda en mariage. Le prince Baudouin, infiniment joyeux de cette proposition, non seulement résolut d’accorder sa fille au duc, mais la conduisit lui-même jusqu’au château d’Eu, portant avec lui d’innombrables présens. Le duc y arriva aussi, accompagné des escadrons de ses chevaliers, s’unit avec elle par les liens du mariage, et la ramena ensuite dans la ville de Rouen, au milieu des réjouissances et des plus grands honneurs. Dans la suite des temps il eut de sa femme quatre fils, savoir, Robert qui posséda quelque temps après lui le duché de Normandie, Guillaume qui régna treize ans, en Angleterre, Richard qui mourut jeune, et Henri qui succéda à ses frères, tant comme roi que comme duc. Guillaume eut aussi quatre filles. Dans le livre suivant, où nous traiterons des faits et gestes du très-noble roi Henri, nous parlerons avec l’aide de Dieu, et selon la mesure de nos facultés, de tous ces enfans du duc Guillaume, tant garçons que filles.
CHAPITRE XXII.
Des monastères qui furent fondés en Normandie du temps du duc Guillaume.
EN ce temps les habitans de Normandie jouissaient de la paix et de la plus grande tranquillité, et tous avaient en très-grand respect les serviteurs de Dieu. Tous les grands travaillaient à l’envi à élever des églises dans leurs domaines, et à enrichir de leurs biens les moines qui devaient prier Dieu pour eux. Et puisque nous venons de dire que tous les nobles de Normandie étaient à cette époque très-empressés de construire des monastères dans leurs domaines, il nous semble convenable de désigner ici par leurs noms ceux qui en ce temps fondèrent des monastères dans cette province.
Je nommerai donc le premier de tous le duc Guillaume lui-même, père de la patrie, qui continua et termina le monastère de Saint-Victor de Cerisy entrepris par son père, le duc Robert, avant son départ pour Jérusalem. Il fonda aussi le monastère de Saint-Etienne, et sa femme Mathilde celui de la Sainte-Trinité à Caen. — Guillaume, fils d’Osbern, proche parent du duc Guillaume, homme puissant et digne d’éloges tant pour la beauté de son ame que pour celle de son corps, fit construire deux monastères en l’honneur de la bienheureuse Marie, mère de Dieu, l’un à Lire, dans lequel il fit ensevelir par la suite Adelise, fille de Roger du Ternois, son épouse; l’autre à Cormeilles, dans lequel il fut lui-même enseveli après sa mort. Roger de Beaumont, fils de Honfroi de Vaux, construisit aussi deux couvens dans son domaine de Préaux, l’un de moines et l’autre de femmes.
Roger de Mont-Gommery, père de Robert de Belesme, ne voulant point paraître inférieur en rien à aucun de ses pères, fit noblement construire deux églises en l’honneur de saint Martin, l’une dans le faubourg de la ville de Seès, l’autre dans le village de Tourny, et y assembla des troupeaux de moines, pour le service de Dieu. Il fonda aussi une troisième église à Almenesches pour une œuvre de religieuses. Lesceline, comtesse d’Eu, aidée de ses fils, Robert comte d’Eu, et Hugues, évêque de Lisieux, fonda avec un grand zèle de cœur le couvent des moines de Saint-Pierre, sur la Dive, et un couvent de religieuses, en dehors de la ville de Lisieux. Son fils, le susdit comte d’Eu, fonda le monastère de Saint-Michel, à Tresport. Roger de Mortemer, fils du premier Guillaume de Warenne, fit construire sur son propre domaine le monastère de Saint-Victor. Richard, comte d’Evreux, bâtit dans ]a même ville le couvent du Saint-Sauveur pour une œuvre de religieuses. Le même vicomte construisit à ses frais, à Rouen, sur la montagne qui domine la ville, le couvent de la Sainte-Trinité, et y établit des moines pour le service de Dieu. Robert, comte de Mortain, bâtit le monastère de Grestain. Hugues, qui devint dans la suite comte de Chester, fonda l’abbaye de Saint-Sever. Eudes bâtit avec son chapelain l’église de la Sainte-Trinité d’Essay. Baudouin de Revers en construisit une autre à Montbourg. Nigel, vicomte de Coutances, bâtit le couvent du Saint-Sauveur. Guillaume Talvas, le premier qui, après avoir abattu une forêt, avait fait construire sur une montagne le château nommé Domfront, fit aussi bâtir à partir des fondations, le monastère de Sainte-Marie de Lonlay. Raoul Taisson et Erneise son frère, bâtirent l’église de Saint-Etienne de Fontenay. Raoul du Ternois construisit le monastère de Saint-Pierre de Châtillon.