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Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre

CHAPITRE VI

Reading edition

MOYEN EMPIRE (2200 à 1500 avant J.-C. environ.)

A. HISTOIRE

XIe dynastie

Une période de troubles intérieurs comme celle qui termina l’Ancien Empire ne pouvait se prolonger indéfiniment et devait aboutir à une restauration de la monarchie sur des bases un peu différentes. Nous avons vu les derniers rois memphites, qui ne disposaient pas d’une force militaire sérieuse et qui sans doute n’avaient plus l’autorité morale de leurs prédécesseurs, s’effacer peu à peu devant leurs compétiteurs, les princes héracléopolitains; ceux-ci n’avaient cependant pas réussi, malgré l’énergique appui de leurs vassaux, les dynastes de Siout, à s’installer définitivement sur le trône d’Egypte, ni même à laisser un nom durable. Pendant ce temps s’élevait dans le sud, dans une province qui jusqu’alors n’avait joué aucun rôle, celle de Thèbes, une famille nouvelle, au sang moins pur, mélangé d’éléments soudanais, famille énergique poursuivant de père en fils, avec opiniâtreté, un seul but, la restauration, à son profit, de l’unité du royaume égyptien. Ces seigneurs qui portent tous le nom d’Antef ou de Mentouhotep, commencèrent petitement: les plus anciens n’ont que leur titre de monarque puis peu à peu ils s’arrogent le droit d’inscrire leur nom dans un cartouche, ils se qualifient de rois de la Haute Egypte et finissent par prendre la titulature complète des rois légitimes. Les premiers n’étendaient leur domination que sur la moitié méridionale de la Haute Egypte, mais en même temps ils avaient soumis la Nubie jusqu’à la deuxième cataracte au moins; les derniers régnèrent sur toute la vallée du Nil et poussèrent même plus loin, puisqu’ils entreprirent des expéditions du côté du Sinaï et de la Syrie méridionale.

Fig. 154. Mentouhotep IV (?) (d’apr. un bas-relief provenant de Deir-el-Bahari).

Mentouhotep IV
Mentouhotep IV

L’ordre de succession de ces rois, qui forment la XIme dynastie, n’est pas très clair; leur chronologie l’est encore moins: le papyrus de Turin donne six rois ayant régné pendant plus de 160 ans, tandis que d’après Manéthon il y aurait eu 16 rois et 43 ans de règne; il y a dans ces chiffres des erreurs évidentes, puisque nous savons d’autre part que certains de ces rois régnèrent au moins 50 ans; on peut donc supposer que le papyrus ne nomme que les derniers rois de la série, ceux qui pouvaient être considérés comme souverains légitimes, tandis que Manéthon indique le nombre total des princes de la famille, et la somme des années de règne des deux derniers seulement, ceux qui gouvernèrent sans aucun doute tout le pays. Comme date, nous pouvons placer cette XIme dynastie thébaine, de façon tout à fait approximative du reste, aux environs de l’an 2.200 avant J.-C.

XIIe dynastie

Nous ne savons dans quelles conditions le dernier roi de cette dynastie, Mentouhotep V Seankhkara, céda la place de gré ou de force à un homme du nom d’Amenemhat, qui avait été grand-vizir sous un règne précédent et qui était sans doute apparenté de près ou de loin à la famille royale. Usurpateur ou non, le nouveau roi trouva devant lui de nombreux adversaires qu’il finit par réduire, comme il sut plus tard déjouer un complot des gens du palais qui en voulaient à sa vie. Amenemhat I était non seulement un homme d’action, il était aussi un organisateur de premier ordre, à en juger par l’œuvre accomplie pendant les 30 ans que dura son règne. Il supprime définitivement le régime féodal, l’autonomie des petits princes locaux sur lesquels ses prédécesseurs avaient dû s’appuyer pour gouverner, il reconstitue l’unité de l’Egypte sous un seul sceptre, fait régner l’ordre et la paix dans tout le pays, recule ses frontières grâce à des expéditions heureuses, et fonde une dynastie qui devait régner 213 ans en tout, et être une des plus brillantes qui aient occupé le trône de l’Egypte.

Fig. 155. Senousrit I (photo. de E. Brugsch-Pacha).

Senousrit I
Senousrit I

La XIIme dynastie est donc d’origine thébaine, mais son centre politique fut toujours celui qu’avait choisi le fondateur de la monarchie égyptienne, Memphis, abandonnée depuis quelques siècles. C’est dans les environs immédiats de l’antique capitale que les nouveaux rois établirent leur résidence et qu’ils construisirent leurs tombeaux. Les sept rois qui se succèdent de père en fils portent tous, soit le nom d’Amenemhat, qui est celui du fondateur de la dynastie, soit celui de Senousrit, qu’on lisait autrefois Ousertesen et qui est en réalité l’origine du nom grec de Sesostris, ce héros plus légendaire que réel sur la personne duquel se groupèrent aux basses époques tous les hauts faits des rois du temps passé dont on avait conservé le souvenir.

Fig. 156. Senousrit III (d’après Legrain. Statues et statuettes, I, pl. VI).

Senousrit III
Senousrit III

Les vrais Sésostris, ceux de l’histoire, sont du reste aussi des guerriers et des conquérants, mais leur activité est surtout dirigée vers le sud. Les plus célèbres d’entre eux, Senousrit I et Senousrit III parachevèrent l’œuvre entreprise par Amenemhat I, la conquête de la Nubie: ils étendent l’autorité effective de l’Egypte jusqu’à la 2e cataracte, c’est-à-dire reculent d’au moins 400 kilomètres les frontières de leur royaume. La Nubie est devenue une province égyptienne, administrée par des fonctionnaires spéciaux, avec de petites garnisons cantonnées dans les points faibles du pays, où s’élèvent d’importantes forteresses, celles de Semneh et de Koummeh en particulier, qui gardent les deux rives de la cataracte, frontière extrême de la nouvelle province.

Les Pharaons de la XIIme dynastie, bien que très occupés du côté du Soudan, ne négligent pas pour cela les autres contrées limitrophes; les Libyens aussi bien que les Syriens habitant les confins de l’Egypte sont refoulés ou assujettis, et la domination effective du roi s’étend sur les Oasis, le Sinaï et les contrées désertiques où les travaux dans les carrières et dans les mines peuvent s’effectuer en toute tranquillité.

Fig. 157. Amenemhat III (d’après Musée Egyptien, II, pl. XV).

Amenemhat III
Amenemhat III

Le dernier grand roi de la dynastie, Amenemhat III, attacha son nom à une œuvre gigantesque, la création dans le Fayoum, — petit territoire en contre-bas de la vallée du Nil, du côté ouest, — d’un immense réservoir destiné à régulariser les irrigations des environs de Memphis et de la Basse Egypte. C’est le fameux lac Moeris mentionné par Hérodote et les autres auteurs classiques, qui parlent en même temps avec admiration du Labyrinthe, le palais construit sur ses bords. Quelle est dans ces récits la proportion exacte de fable et de réalité, c’est ce qui n’a pu être encore établi; toujours est-il que maintenant on ne voit plus, de ce qui devait être jadis le lac Moeris, qu’un lac naturel sans écoulement, le Birket-Karoun, et au lieu du Labyrinthe, des ruines de villes, très étendues, mais qui n’ont rien de monumental, deux pyramides, des colosses, un obélisque; ces restes de constructions montrent bien l’importance des travaux entrepris par Amenemhat III dans ce coin de pays, travaux qui furent, sinon aussi merveilleux que se l’imaginaient les Grecs, du moins considérables.

XIIIe et XIVe dynasties

Deux règnes très courts et sans éclat, ceux d’Amenemhat IV et de la reine Sebeknefrou clôturent cette période si glorieuse et si brillante pendant laquelle l’Egypte avait atteint un degré de puissance très supérieur à celui auquel elle était arrivée sous les plus grands rois de l’Ancien Empire. Nous ne savons quelles sont les circonstances qui amenèrent la chute de la XIIme dynastie, soit que la race se soit éteinte naturellement, soit que ces deux derniers souverains aient fait preuve d’incapacité et se soient laissés supplanter par des compétiteurs puissants. Avec eux cesse, pour un temps du moins, l’unité de l’Egypte, et nous nous trouvons en présence de deux familles rivales, l’une de Thèbes, l’autre de Xoïs dans le Delta, qui forment la XIIIme et la XIVme dynastie; il semble qu’à un moment donné cette dernière dynastie ait été considérée comme seule légitime, mais d’un autre côté la puissance des rois thébains de la XIIIme a certainement été plus grande. Du reste ces deux séries de rois sont si enchevêtrées qu’on a peine à les distinguer l’une de l’autre: les monuments de cette époque donnent bien des noms de rois, rarement des dates, et jamais aucun détail sur le règne des divers souverains ni sur l’ordre de succession; le papyrus de Turin donnait une longue liste, malheureusement très fragmentée aujourd’hui, et ne paraît pas avoir établi de distinction entre ces deux dynasties; les autres listes royales ne mentionnent que très peu de noms de cette époque. Enfin Manéthon ne cite pas un seul nom, mais donne à la XIIIme dynastie 60 rois et 453 ans de règne, et à la XIVme, 76 rois et 184 ans, chiffres qui sont peut-être exagérés quant au nombre d’années, mais qui paraissent correspondre à la réalité, en ce qui concerne le nombre de rois qui occupèrent le trône.

Fig. 158. Neferhotep. Bologne (d’ap. Petrie. Photographs, No 38).

Neferhotep. Bologne
Neferhotep. Bologne

Nous sommes donc peu renseignés sur cette période, et c’est à peine s’il convient de rappeler le souvenir des Neferhotep et des Sebekhotep, les quelques souverains qui nous paraissent être les figures les plus marquantes de la série et dont les règnes sont plus longs que ceux des autres et les monuments que nous avons d’eux plus abondants et plus importants. L’examen des noms mêmes de tous ces rois montre clairement que ces deux dynasties ne se composent pas seulement de deux familles homogènes, mais de groupes très différents d’origine ou d’individus isolés qui se succèdent sans lien apparent, et ne sont même sans doute pas tous de vrais Egyptiens; ainsi l’un d’eux s’appelle Nehasi, «le nègre», et d’autres, comme Khendi et Khenzer, à en juger par leurs noms, pourraient être d’origine babylonienne.

Les Hyksos

C’est précisément à cette époque, où l’Egypte n’était plus suffisamment puissante pour résister aux ennemis du dehors, que surgirent les Hyksos ou rois pasteurs, chefs de bandes ou de tribus sémites, originaires sans doute de Palestine ou de Syrie, qui pénétrèrent dans la vallée du Nil par la frontière nord-est, entre Péluse et Suez, s’établirent et se fortifièrent dans le Delta, rayonnèrent de là dans tout le pays, y établirent une autorité durable et s’arrogèrent même le titre officiel de rois d’Egypte. Cette invasion est en somme le résultat d’une de ces poussées des peuples d’Orient vers l’Occident qui sont si fréquentes dans l’histoire et qui chaque fois amenèrent des perturbations considérables; celle-ci fut déterminée par la descente des Elamites en Mésopotamie, qui provoqua également le départ d’Abraham pour la Palestine.

Fig. 159. Tête d’un roi hyksos (d’apr. Naville. Bubastis, pl. XI).

Tête d’un roi hyksos
Tête d’un roi hyksos

La domination des rois pasteurs dura longtemps et s’exerça, suivant les monuments, plus ou moins loin vers le sud, contrebalancée seulement par un petit noyau qu’on pourrait qualifier de nationaliste et qui se groupait dans la Thébaïde, autour des derniers rois de la XIIIme dynastie, puis des princes qui fondent la XVIIme et préparent la revanche qui doit inaugurer le Nouvel Empire. Ces étrangers s’étaient rapidement égyptianisés; ils avaient adopté les coutumes de leurs sujets plus civilisés qu’eux et cherchèrent à gouverner comme les anciens rois autochtones, mais ils ne réussirent pas à laisser une trace vraiment durable de leur passage au pouvoir. Nous ne connaissons aucun édifice important qui puisse avoir été construit par eux, à part peut-être les murs d’enceinte en briques de leur capitale, la ville fortifiée d’Avaris, à l’est du Delta, et leurs noms ne nous sont parvenus que sur quelques petits objets ou sur des statues antérieures qu’ils s’étaient appropriées. Ils encouragèrent les sciences et la littérature, ainsi que nous l’apprennent certains papyrus, mais d’un autre côté, il est bien probable que c’est aux premiers de ces rois qu’il faut attribuer le pillage systématique des tombeaux royaux antérieurs.

XVIIe dynastie

Enfin il s’éleva une nouvelle race de princes thébains qui, d’abord vassaux des rois Hyksos, prirent en main la tâche de délivrer leur pays de la domination étrangère. Leurs talents militaires, leur valeur personnelle et sans doute surtout un mouvement intense du pays entier, révolté contre ses oppresseurs, amenèrent rapidement la chute du royaume des pasteurs. Refoulés de la Haute Egypte d’abord, puis du Delta même, il ne resta bientôt plus aux pharaons sémites qu’un petit canton aux confins du désert et leur retraite fortifiée d’Avaris, où ils tinrent bon pendant un siècle encore. Cette période de lutte à outrance qui coûta la vie à certains rois thébains, morts en pleine bataille, et qui termine ce que nous avons coutume d’appeler le Moyen Empire, est une période héroïque et glorieuse et les noms de ces rois qui affranchirent leur pays du joug étranger, les Seknenra, les Kamès, les Ahmès, mériteraient une place d’honneur dans l’histoire, si par malheur nous n’étions si peu renseignés sur leur vie et leur œuvre dont nous ne faisons guère qu’entrevoir les résultats.

Fig. 160. Poignard d’Apepi (Photographie Brugsch-Pacha).

Poignard d’Apepi
Poignard d’Apepi

Telle est, dans ses grandes lignes, l’histoire du Moyen Empire thébain, joint à la domination des Hyksos; sa chronologie est difficile à établir et donne lieu encore aujourd’hui à des opinions très divergentes, car si nous connaissons presque à un jour près la durée de la XIIme dynastie, il n’en est pas de même pour les suivantes, qui régnèrent sans doute collatéralement sur diverses parties du pays. Nous avons déjà vu que Manéthon donne à la XIIIme dynastie thébaine 453 ans et à la XIVme dynastie xoïte, 184 ans; il range les rois Hyksos dans deux dynasties distinctes, la XVme et la XVIme, qui auraient régné, la première 284 ans avec ses six rois qu’on retrouve sans peine sur les monuments contemporains, les Salatis, les Bnôn, les Jannias et les Apophis, et l’autre 511 ans avec 32 rois parfaitement inconnus. Enfin, toujours pour Manéthon, la XVIIme dynastie, celle de la revanche, aurait eu deux séries de rois, les uns hyksos, les autres thébains, ayant occupé les trônes d’Egypte pendant 151 ans jusqu’à l’expulsion définitive des Sémites. Si l’on met bout à bout tous ces chiffres, on obtient pour l’intervalle qui sépare la XIIme dynastie du Nouvel Empire la somme fantastique de 1.583 ans, qui paraît absolument inadmissible, surtout si l’on songe que dans un pays comme l’Egypte, où presque tout se conserve, une période aussi longue, même troublée, nous aurait transmis des séries de documents autrement plus importantes que celles qui nous sont parvenues. D’un autre côté, une théorie récente, très en vogue aujourd’hui, et basée sur deux dates astronomiques qu’on voudrait attribuer, l’une à un roi de la XIIme dynastie, l’autre au premier souverain de la XVIIIme, réduit cet intervalle à 200 ans environ. Cette théorie me paraît encore plus insoutenable que la précédente, car je ne vois pas le moyen de faire tenir dans un espace de deux siècles un nombre de 150 ou 200 rois au minimum, dont certains régnèrent, nous le savons pertinemment, 40 et même 50 ans. La vérité est très probablement entre ces deux théories extrêmes, et je suis tenté de me rattacher, au moins dans ses grandes lignes, au système proposé par un égyptologue norvégien, M. Lieblein, système qui peut se résumer somme suit: l’invasion hyksos a lieu à la fin de la XIIme dynastie et entraîne sa chute, après quoi une nouvelle famille thébaine, la XIIIme, prend possession du trône; pendant ce temps les chefs pasteurs, maîtres de la plus grande partie du pays, mais se sentant inférieurs comme civilisation et n’osant encore se mettre personnellement à la tête du gouvernement, intronisent d’abord des princes autochtones qui ne sont autres que leurs créatures et leurs vassaux et qui constituent la XIVme dynastie xoïte. Après ce laps de temps, se sentant suffisamment égyptianisés, ils prennent eux-mêmes les rênes du pouvoir: c’est la XVme dynastie; quant à la XVIme elle n’existe pas en réalité, c’est une dynastie purement fictive, qui représente seulement la somme de la domination des Hyksos jusqu’au moment où ces rois furent refoulés dans Avaris. La XVIIme dynastie, avec sa double série de rois, caractérise le siècle de l’expulsion. Ainsi, puisque la XIVme et la XVme dynasties sont contemporaines de la XIIIme, et que la XVIme doit être supprimée, comme faisant double emploi, nous n’avons plus qu’à additionner les chiffres que donne Manéthon pour la XIVme, la XVme et la XVIIme, ce qui donne, pour toute la période hyksos, 619 ans en tout. Il faudrait donc placer la XIIme dynastie entre 2.300 et 2.100 environ, et l’époque des rois pasteurs et de leurs compétiteurs égyptiens irait de 2100 à 1500 avant notre ère. Je me contente de signaler ce résultat, non comme absolument certain, mais comme assez satisfaisant.

Fig. 161. Tête de la momie de Seqnenrà (d’après Elliot Smith. Royal Mummies, pl. II).

Tête de la momie de Seqnenrà
Tête de la momie de Seqnenrà

B. MONUMENTS

Si nous voulons nous faire une idée de ce qu’était la civilisation égyptienne sous le Moyen Empire et des progrès qu’elle avait pu réaliser depuis la période précédente, nous nous trouvons tout d’abord, de même qu’en ce qui concerne l’histoire proprement dite, en présence de documents extrêmement abondants appartenant à la fin de la XIme et à toute la XIIme dynastie, puis d’une époque singulièrement silencieuse, celle des luttes intestines suscitées par la présence des Hyksos. Ce fait n’a rien que de très naturel et nous obligera, par conséquent, à ne tenir compte dans ce tableau d’ensemble, que des monuments appartenant à la période de gloire du premier empire thébain, de ceux qui se rattachent aux règnes des Amenemhat et des Senousrit, ainsi que de leurs prédécesseurs immédiats.

Architecture

Il ne reste pour ainsi dire rien des constructions religieuses édifiées par les rois de la XIIme dynastie; les unes ont pu être détruites par les Hyksos, tandis que les autres, les plus nombreuses, ont été reprises par les rois de la XVIIIme dynastie, agrandies et si bien remaniées, que dans les temples colossaux du Nouvel Empire on ne retrouve qu’à grand’peine les traces du petit sanctuaire plus ancien qui en formait le noyau; seules, avec quelques bas-reliefs, les colonnes ont survécu, de belles colonnes monolithes en granit qui présentent, à peu de chose près, les mêmes caractères artistiques que celles de l’Ancien Empire, à quelque ordre qu’elles appartiennent, lotiforme, palmiforme ou papyriforme. Des statues souvent colossales et des sphinx ornaient aussi ces temples; on les trouve réemployés dans les constructions ultérieures et portant bien souvent non pas le nom du roi qui les fit sculpter, mais les cartouches de celui qui se les appropria après coup, suivant un procédé qui paraissait tout naturel aux Egyptiens et que nous n’hésitons pas à qualifier d’usurpation.

Fig. 162. Reconstitution du monument de Mentouhotep II (d’ap. Naville. The XIe dyn. Temple at Deir el Bahari, II, pl. XXIII).

Reconstitution du monument de Mentouhotep II
Reconstitution du monument de Mentouhotep II

Le grand monument qu’un des Mentouhotep de la XIme dynastie fit construire au fond du cirque de Deir-el-Bahari et qui a été découvert et déblayé ces dernières années par M. Naville, est un temple funéraire qui n’était pas voué au culte des dieux, aussi ne fut-il guère remanié aux époques ultérieures. C’est un édifice en terrasses avec rampe d’accès, adossé à la montagne; des colonnades de piliers carrés entourent un massif central qui était peut-être surmonté d’une pyramide, et derrière lequel se trouvaient les naos consacrés aux princesses royales; au fond du sanctuaire aujourd’hui détruit, un long couloir s’enfonçait dans le rocher et aboutissait à une petite chambre qui contenait un grand naos d’albâtre, destiné probablement à recevoir une statue de roi.

Fig. 163. Pyramide de Senousrit III à Dahchour (d’après J. de Morgan. Fouilles à Dahchour, I, pl. XII).

Pyramide de Senousrit III à Dahchour
Pyramide de Senousrit III à Dahchour

Les autres souverains de la XIme dynastie n’avaient que des tombeaux de petites dimensions, assez semblables à ceux des simples particuliers; les grands rois de la XIIme adoptèrent le mode de sépulture de leurs prédécesseurs de l’Ancien Empire, la pyramide, sans toutefois chercher à édifier des monuments aussi colossaux. A Licht et à Dahchour, de même qu’à Hawara et à Illahoun, un revêtement très soigné, en calcaire et même par places en granit, recouvre, ou plutôt recouvrait, puisqu’il a en partie disparu, une maçonnerie plutôt défectueuse en pierre ou en briques; les chambres funéraires sont non plus dans la pyramide même, mais à une grande profondeur au-dessous de celle-ci, et les couloirs habilement dissimulés n’ont pas empêché ces tombeaux d’être entièrement pillés. A côté du monument royal, des caveaux étaient réservés aux reines et aux princesses, caveaux d’où sont sortis les trésors inestimables qui ont été trouvés il y a quelques années par le Service des Antiquités de l’Egypte. Du côté est s’élevait la chapelle funéraire, du type déjà connu, avec ses vestibules, sa cour centrale, son sanctuaire et ses magasins; un grand mur encerclait le tout.

Les fonctionnaires continuent à se faire ensevelir à côté de leur souverain, mais leurs mastabas ne sont plus comparables à ceux de la période précédente. Ce sont de simples massifs de maçonnerie de petites dimensions, ornés d’une stèle sur la face est; la chambre funéraire se trouve immédiatement au-dessous, et on y accède par un puits foré au nord du monument extérieur.

Fig. 164. Façade de tombeau à Beni-Hassan.

Façade de tombeau à Beni-Hassan.
Façade de tombeau à Beni-Hassan.

Les tombeaux des seigneurs provinciaux et des princes des nomes de la Haute Egypte sont autrement plus originaux et plus intéressants pour nous, puisque certains d’entre eux, ceux de Bersheh et surtout ceux de Beni Hassan nous fournissent la plus merveilleuse série de documents figurés concernant la vie publique et privée de l’époque. Ces monuments appartiennent à la classe des hypogées ou tombeaux rupestres, comme nous en avons déjà vu quelques-uns sous l’Ancien Empire; ils sont entièrement creusés dans le rocher, à flanc de coteau, et les colonnes qui soutiennent le plafond ne sont pas rapportées, mais ménagées dans la masse même, au cours du travail d’excavation. Ces hypogées sont précédés d’un portique largement ouvert du côté de la plaine du Nil, soutenu par deux de ces piliers droits, sans chapiteau, aux arêtes abattues, qu’on a pris longtemps, à cause de leur fût cannelé et de leur petit abaque plat, pour la forme la plus ancienne de la colonne dorique; de là le nom de «colonnes protodoriques» qui leur est resté. Une porte s’ouvre sur une salle carrée de grandes dimensions, au plafond soutenu par quatre colonnes ou davantage, et au fond de laquelle s’ouvre une niche profonde, servant en quelque sorte de sanctuaire; un puits descend au caveau funéraire. Les parois sont entièrement couvertes de peintures sur enduit, plus complètes encore que les tableaux sculptés dans les mastabas. Elles retracent avec une vie et un naturel souvent admirables, les scènes les plus diverses de la vie des champs comme de celle des gens de métier.

Fig. 165. Tombeau de Beni-Hassan (d’après Newberry. Beni Hassan, I, pl. IV).

Tombeau de Beni-Hassan
Tombeau de Beni-Hassan

Fig. 166. Masque de momie (d’après Chassinat. Fouilles d’Assiout, pl. XXVI).

Masque de momie
Masque de momie

Les personnages de moindre importance, qui ne pouvaient avoir une sépulture aussi complète, se contentaient d’un simple caveau souterrain, au fond d’un puits, et arrivaient à entasser dans cet étroit espace tout ce qui pouvait leur être utile pour la vie de l’au-delà. L’art de la momification en était encore à peu près au même point qu’à la période memphite, et l’on se contentait sans doute de dessécher les corps au moyen d’alun ou de natron, car de tous ceux qui nous sont parvenus, il ne reste guère que les os. Le mort ainsi préparé, on l’enveloppait d’un épais maillot de linges, de linceuls et de bandelettes; on plaçait parfois sur le haut du corps un masque en cartonnage peint, et on le couchait sur le côté, la tête appuyée sur un chevet, au fond d’un sarcophage rectangulaire en bois, aux parois épaisses, couvertes de peintures au dehors comme au dedans, et muni d’un couvercle plat ou bombé. La décoration extérieure consiste le plus souvent en bandes de grands hiéroglyphes entre lesquelles on peignait parfois toute une ornementation architecturale montrant que le sarcophage était considéré comme une maison, donc comme l’habitation même du mort, une maison d’un modèle archaïque, construite en bois avec des stores en nattes de couleur pour fermer les baies. A l’intérieur, on inscrivait de longs textes funéraires analogues à ceux des pyramides et destinés à assurer au défunt la sécurité dans le monde des enfers; au-dessus de ces textes court une large frise où sont peints les objets qui devraient en réalité figurer dans le mobilier funéraire: pièces de costume, coiffures, bijoux, armes, sceptres, outils, vases, meubles, toujours suivant le principe que la figuration d’un objet suffit pour remplacer l’objet lui-même quand il s’agit d’une ombre, du double immatériel d’un homme. Il arrive aussi qu’on voie déjà paraître, à l’intérieur du grand sarcophage, le cercueil anthropoïde qui renferme la momie elle-même et qui devient le modèle courant du sarcophage au Nouvel Empire; ce type de cercueil n’est que le développement normal du masque funéraire habituel.

Fig. 167. Momie du Moyen Empire (d’après Chassinat-Palanque. Fouilles d’Assiout, pl. XXI).

Momie du Moyen Empire
Momie du Moyen Empire

Fig. 168. Sarcophage du Moyen Empire (d’après Petrie. Gizeh and Rifeh, pl. X.A).

Sarcophage du Moyen Empire
Sarcophage du Moyen Empire

Fig. 169. Intérieur d’un sarcophage (d’après Lacau. Sarcoph. ant. au Nouv. Emp., pl. XXIV).

Intérieur d’un sarcophage
Intérieur d’un sarcophage

Fig. 170. Sarcophage anthropoïde (d’ap. Petrie. Gizeh and Rifeh, pl. X.B).

Sarcophage anthropoïde
Sarcophage anthropoïde

Quant au mobilier funéraire proprement dit, il est en général modeste. Dans les tombeaux des princesses de la famille royale, on ne trouve guère que la série des vases à onguents et à parfums, des sceptres et une certaine quantité de bijoux, merveilles d’art et de goût, qui sont parmi les plus belles choses que l’antiquité égyptienne nous ait livrées. Chez les particuliers il y a d’abord la caisse carrée, absolument indispensable du sarcophage, faite sur le même modèle que lui, et contenant les quatre vases canopes, où l’on enfermait les viscères du mort, puis quelques vases grossiers ayant contenu des victuailles, enfin des imitations d’armes et des groupes de bois stuqué et peint, représentant des scènes de la vie familière. Ces scènes sont les mêmes qu’on voit figurer ailleurs, en bas-relief ou en peinture, sur les parois des mastabas et des tombeaux rupestres, mais traitées avec plus de naturel et de naïveté: nous y voyons représentés des cuisiniers, des porteurs et des porteuses d’offrandes, la fabrication du pain et de la bière, et surtout des bateaux, reproduction des grandes barques de l’époque avec leur gréement complet et leur équipage. Malgré leur facture souvent un peu grossière, ces petits monuments sont peut-être l’image la plus parfaite, en tous cas la plus expressive, de la vie des anciens Egyptiens.

Fig. 171. Canope du Moyen Empire (d’ap. Gautier-Jéquier. Fouilles de Licht, p. 68).

Canope du Moyen Empire
Canope du Moyen Empire

Fig. 172. Statuette de serviteur (d’ap. le Musée Egyptien, I, pl. XXXVIII).

Statuette de serviteur
Statuette de serviteur

La cachette aux statues, le serdab, n’existe plus dans la tombe du Moyen Empire, et s’il se trouve encore dans le tombeau une statue du mort, celle-ci n’est plus que très rarement en pierre, mais presque toujours en bois et souvent de très petite dimension. Il y a ici évidemment une évolution dans les idées funéraires: la notion du ka, du double qui pour subsister a besoin d’un support à défaut du corps lui-même, existe toujours, mais tend à se transformer; il semble qu’elle se spiritualise en quelque sorte et qu’une petite image du mort, image souvent informe, lui suffise, et cela plutôt par tradition que par besoin réel. C’est à ce moment qu’on voit apparaître les premières statuettes mummiformes représentant le défunt, prototypes des innombrables statuettes funéraires ou oushabtis du Nouvel Empire.

Fig. 173. Modèle de barque (photographie de E. Brugsch-Pacha).

Modèle de barque
Modèle de barque

Fig. 174. Statuette en bois (d’après Gautier-Jéquier. Fouilles de Licht, p. 80).

Statuette en bois
Statuette en bois

Pour les morts d’une classe moins élevée, ceux qu’on ensevelissait à même le sol, on avait en certaines régions la coutume de poser au-dessus de la tombe une petite maison en terre cuite, reproduction en miniature de l’habitation des vivants, et qui devait servir de domicile à l’âme: privée de ce pied-à-terre si sommaire, cette âme eût risqué d’errer sans trêve à l’aventure et de disparaître misérablement.

Fig. 175. Statuette funéraire du Moyen Empire (d’apr. Petrie. The Labyrinth, pl. XXX).

Statuette funéraire du Moyen Empire
Statuette funéraire du Moyen Empire

Les constructions civiles, palais, maisons, magasins, faites en briques et en bois, et n’ayant aucune prétention à la durée, ont disparu presque partout en Egypte; nous sommes un peu plus favorisés cependant pour le Moyen Empire que pour les autres époques, puisqu’on a retrouvé au Fayoum des restes importants d’agglomérations de maisons, vraies villes composées de petites habitations en briques, serrées les unes contre les autres et séparées par de longues rues droites; c’est là sans doute qu’habitaient des ouvriers et des employés dont les papiers, restés cachés dans le coin des chambres, sont parvenus jusqu’à nous: ces précieux documents sur papyrus contenaient des écrits de toute sorte, mais surtout des lettres et des comptes.

Fig. 176. Modèle de maison en terre cuite (d’ap. Petrie. Gizeh and Rifeh, pl. XV).

Modèle de maison en terre cuite
Modèle de maison en terre cuite

Pour ce qui est de l’architecture militaire, de hautes et massives forteresses en briques crues remplacent les simples enceintes formées d’une épaisse muraille, en usage sous l’Ancien Empire. Nous avons, à la frontière méridionale de la Nubie, deux bons exemples de ces constructions, qui dominent de très haut le terrain environnant et qui devaient opposer une très grande résistance à l’escalade et à la sape. Le progrès réalisé dans ce domaine est très naturel et cela n’a rien d’étonnant, puisque la monarchie égyptienne, à cette époque, a un caractère militaire très prononcé et se distingue en cela très nettement de celle de la période précédente.

Fig. 177. Attaque d’une forteresse (d’après Newberry. Beni Hasan, II, pl. XV).

Attaque d’une forteresse
Attaque d’une forteresse

Sculpture

La statuaire du Moyen Empire continue à suivre, presque sans s’en écarter, les traditions des dynasties memphites; ses procédés sont identiques, et c’est à peine si nous pouvons signaler un peu plus de fini dans les parties qui étaient autrefois laissées le plus souvent à l’état d’ébauches, les jambes et les pieds. Ce sont toujours les mêmes formes, les mêmes attitudes, avec plus de délicatesse peut-être, mais moins de puissance; on recherche moins la ressemblance exacte, réaliste, de la figure à reproduire, qu’une sorte de portrait idéalisé qui n’a plus sans doute que les caractères généraux de l’original: ainsi dans les dix statues de Senousrit I découvertes à Licht, statues identiques de dimension et de matière, sorties ensemble d’un même atelier, toutes les têtes, qui à première vue paraissent semblables, sont dans le détail très différentes les unes des autres et cependant les traits d’ensemble restent les mêmes et se retrouvent aussi dans les autres statues du même souverain.

Fig. 178. Statues de Senousrit I. — Licht. (photographie de M. Pieron).

Statues de Senousrit I
Statues de Senousrit I

Fig. 179. Statue du roi Hor (photographie de E. Brugsch-Pacha).

Statue du roi Hor
Statue du roi Hor

Sous le Moyen Empire les statues sont beaucoup moins abondantes que sous l’Ancien, car les particuliers, quelle que fût leur position, n’en déposaient plus guère dans leur tombeau. Encore ces statues sont-elles presque uniquement en bois, les unes de grandeur naturelle, d’autres très petites. Seuls les très hauts personnages avaient le droit de placer dans les temples une image faite à leur ressemblance; les rois par contre y dressaient souvent des statues colossales en granit, dont plusieurs sont parvenues jusqu’à nous, ainsi que les sphinx, également en granit, qui bordaient les avenues de ces temples, sphinx dont la tête était toujours un portrait plus ou moins fidèle du roi régnant. D’autres statues, moins grandes, ornaient les parties apparentes des tombeaux royaux et parfois même on déposait une statue du ka ou du double dans le caveau funéraire, près du sarcophage, comme dans les tombeaux des simples particuliers. Telle la statue de bois du jeune roi Hor Aouabra, qui fut probablement co-régent de son père Amenemhat III, monument délicieux de travail, d’expression et de sentiment, qui restera un des joyaux de l’art égyptien.

Il n’y a pas non plus de grandes modifications à signaler dans la manière de traiter le bas-relief; un dessin ferme et pur, un relief peu marqué, un modelé très délicat, souvent à peine perceptible, sont les caractères généraux de cette branche de la sculpture qui, comme la statuaire, est toujours empreinte d’une grande distinction et d’une remarquable noblesse d’allure.

Peinture

Nous avons vu, en parlant de l’Ancien Empire, que toute sculpture devait être peinte, au moins en principe. La simple peinture sur enduit, qui ne se distinguait pas à première vue du bas-relief polychrome, était soumise aux mêmes lois que ce dernier quant à la disposition générale et la composition, mais constituait un moyen d’expression singulièrement plus rapide et économique. Pour les peintres du Moyen Empire, le souci de la perfection artistique ne passe qu’en seconde ligne: ils donnent libre cours à leur fantaisie, toujours maintenue, il est vrai, par une certaine routine, dans le même procédé d’exécution, et ils s’appliquent avant tout à rendre aussi vivant que possible le sujet qu’ils ont à traiter.

Fig. 180. Bas-relief de Koptos (d’après Petrie. Koptos, pl. IX).

Bas-relief de Koptos
Bas-relief de Koptos

Arts industriels

La céramique ne présente aucun caractère spécial; de plus en plus les vases en terre sont réservés aux usages vulgaires, et leur facture est généralement peu soignée. Par contre les nombreux petits vases en pierre dure qu’on continue à fabriquer et qui sont destinés à contenir des parfums ou des onguents sont d’un travail extrêmement remarquable. Les matières les plus précieuses sont employées pour cela: l’obsidienne, le lapis-lazuli et la cornaline, aussi bien que l’albâtre, qui continue à être d’un usage courant. L’usage des vases de bronze persiste aussi, comme par le passé.

Fig. 181 et 182. Vases en cornaline et lapis-lazuli (d’ap. de Morgan. Fouilles à Dahchour, I, pl. XXV).

Vases en cornaline et lapis-lazuli
Vases en cornaline et lapis-lazuli

Fig. 183. Pectoral de Senousrit II (d’après de Morgan. Fouilles à Dahchour, I, pl. XVI).

Pectoral de Senousrit II
Pectoral de Senousrit II

Dans la bijouterie et la joaillerie, les orfèvres de la XIIme dynastie sont arrivés à un degré de perfection qui ne sera plus dépassé et qui fait encore l’admiration de tous les spécialistes; ils taillent et calibrent les pierres avec la plus grande précision, fondent et cisèlent les métaux, emploient le filigrane. Mais leur triomphe incontestable est le bijou ciselé, ajouré et champlevé, avec incrustations de pierres telles que le lapis, la turquoise et la cornaline. La composition du bijou est toujours digne de son exécution, qu’il s’agisse d’un minuscule hiéroglyphe servant d’élément de collier, d’un pectoral pouvant être considéré comme un vrai bas-relief historique en miniature, d’une garde de poignard ou d’un diadème représentant une couronne de fleurs naturelles.

Fig. 184. Couronne en or (d’apr. de Morgan. Dahchour, II, pl. IX).

Couronne en or
Couronne en or

C. CIVILISATION

Royauté

La première monarchie thébaine a un caractère très différent de celui des dynasties memphites, qui était, comme nous l’avons vu, essentiellement pacifique; de simples nomarques qu’ils étaient, les princes de Thèbes avaient acquis le pouvoir suprême au prix de longues luttes. Il était donc bien naturel qu’ils continuassent à faire de l’armée leur principal soutien et que, pour ne pas la laisser inactive, ils l’employassent à pacifier les contrées avoisinantes et à étendre les frontières de l’Egypte. Les rois de la XIIme dynastie ne sont pas, à proprement parler, des conquérants, mais des souverains dont le but est d’assurer le tranquille développement de leur pays en tenant en respect leurs voisins, nomades plus ou moins sauvages et toujours disposés à faire des incursions dans la riche vallée du Nil, et en créant sur le point le plus facilement accessible, le sud, une marche bien fortifiée. Sitôt que cette activité militaire se ralentit, comme cela semble avoir été le cas sous Amenemhat III et ses successeurs, les barbares, qui sont ici les Hyksos, fondent sur le pays et le soumettent, en partie du moins. Il faudra de longs siècles aux vrais Egyptiens pour les chasser et reprendre le pouvoir, et ce nouvel apprentissage de la guerre sera cause de l’avènement des grands conquérants de la XVIIIme dynastie.

Fig. 185. Groupes de soldats d’un prince de Siout (d’après Maspero. Musée Egyptien, I, pl. XXXIII).

Groupes de soldats d’un prince de Siout
Groupes de soldats d’un prince de Siout

Pour assurer la transmission régulière des pouvoirs royaux de père en fils et éviter les compétitions possibles, Amenemhat I, dans les dernières années de son règne, associa au trône son fils Senousrit I qui fut chargé de diriger l’armée et les expéditions en dehors de l’Egypte, tandis que le vieux souverain continuait à s’occuper de la politique intérieure. Tous les rois de la XIIme dynastie suivirent cet exemple et prirent à un moment donné leur héritier présomptif comme co-régent.

Gouvernement

Le système féodal ne disparut pas dès l’avènement de la XIIme dynastie; les princes des nomes, reconnaissant l’autorité supérieure et la suzeraineté du roi, continuèrent à administrer comme auparavant leur province, sur laquelle ils avaient des droits très étendus: le peuple des campagnes, fellahs ou paysans, fournissait les soldats et pouvait être réquisitionné pour toutes sortes de corvées, spécialement pour les gros transports et les constructions; de lourdes redevances pesaient sur eux, aussi bien sur les paysans soi-disant libres, que sur les serfs et les tenanciers des domaines princiers. Les habitants des villes jouissaient d’une plus grande liberté, tout en étant aussi sous l’autorité directe du nomarque; dans ces cités se groupaient les artisans, les scribes et les fonctionnaires de toute sorte, tous gens d’une classe très supérieure au menu peuple des campagnes. Une légion d’employés, inspecteurs, percepteurs, chacun ayant sa charge nettement délimitée, veillait au bon fonctionnement de ces petits états, dont le prince payait au roi une redevance régulière et lui fournissait des troupes exercées, sur une simple réquisition; il avait sans doute à ses côtés un représentant du souverain. Quant au pouvoir judiciaire, il était presque entièrement entre les mains du pouvoir central.

Cependant cet ordre de choses ne devait pas durer et la centralisation s’opérait peu à peu. Vers la fin de la dynastie, les nomarques disparaissent ou tout au moins leur rôle est si effacé qu’on ne les voit plus paraître. Par contre le nombre des fonctionnaires royaux augmente considérablement; ce sont eux maintenant qui sont chargés non seulement de la justice, mais de toute l’administration civile et militaire, qui perçoivent les redevances, tiennent constamment à jour les registres de la population, du bétail et du cadastre, institution nécessaire dans un pays comme l’Egypte, soumis aux empiétements d’un fleuve dont le cours n’est pas encore définitivement fixé.

Relations extérieures

Nous avons vu la conquête de la Nubie, l’occupation des Oasis, la pacification des contrées désertiques bordant l’Egypte et les campagnes en Syrie; toutes ces opérations, qui furent la préoccupation constante des rois de la XIIme dynastie, avaient eu pour résultat le développement du commerce, favorisé par la tranquillité et la sécurité régnant aux abords de l’Egypte. Les produits du Soudan et de la Syrie arrivent donc dans la vallée du Nil, par caravanes, plus facilement que jamais; de plus, les expéditions au pays de Pount, au pays des Somalis, d’où l’on tirait l’encens, l’ivoire et d’autres objets précieux, paraissent être devenues plus fréquentes, tant par eau, le long des côtes de la Mer Rouge, que par la voie de terre, par le Soudan et l’Abyssinie. Il en est de même pour les relations avec les îles grecques: la poterie dite de Kamarès, qui provient certainement de ces régions se retrouve parfois dans des tombes de la XIIme dynastie, et réciproquement on rencontre souvent en Crète, en Grèce et jusqu’en Etrurie des objets appartenant au premier empire thébain.

Fig. 186. Nomades sémites (d’après Newberry, Beni Hasan, I, pl. XXXI).

Nomades sémites
Nomades sémites

Les marchandises importées en Egypte étaient surtout des matières premières, et tout particulièrement les métaux, comme par le passé; en échange, les Egyptiens livraient à leurs voisins toute sorte d’objets ouvrés, et aussi du grain. Nous savons par les récits bibliques que la vallée du Nil était un peu le grenier du monde oriental, et que dans les années de disette ce n’était guère que là qu’on pouvait aller s’approvisionner. C’est en effet sous le Moyen Empire que durent vivre les patriarches qui, après avoir mené la vie des nomades en Palestine, finirent par se fixer dans un petit district du Delta. Abraham dut venir en Egypte pendant le règne de la XIIme dynastie, et c’est presque un tableau de son arrivée avec sa famille et ses serviteurs, que cette peinture célèbre de Beni Hassan, où l’on voit des fonctionnaires égyptiens amener à leur prince une tribu de nomades sémites, avec leurs lourds costumes bariolés, leurs bestiaux, leurs armes et leurs bagages et apportant avec eux de l’antimoine et d’autres produits qu’ils cherchent sans doute à échanger. L’arrivée de Joseph en Egypte, son élévation aux plus hautes dignités et l’installation de sa famille au pays de Goshen ou Kesem, dans les environs de la ville fortifiée d’Avaris, doivent se placer sous un des rois hyksos, nous ne pouvons savoir au juste lequel. Les noms égyptiens que donne le texte hébreu peuvent être rapprochés de certains noms qui étaient en effet employés sous le Moyen Empire et ne sont pas sans doute, comme on l’a cru pendant longtemps, la transcription de noms saïtes, ce qui forcerait à reporter la composition même du récit biblique à une très basse époque. Toute cette série de récits constitue pour nous un précieux document pour la connaissance des relations entre les Egyptiens et leurs voisins.

Vie privée

Il n’y a pas lieu de revenir sur l’organisation de la famille, pas plus que sur les conditions de la vie privée qui continuent à être les mêmes, à peu de chose près, que sous l’Ancien Empire. La nourriture aussi est la même, ainsi que la manière de manger, et on attache toujours autant d’importance aux soins de propreté. Une petite différence se remarque dans le costume des hommes, car si les gens du peuple continuent à porter le petit pagne court, celui des personnages de qualité s’allonge et forme une sorte de jupon plus ou moins ample, descendant jusqu’aux mollets ou même jusqu’aux chevilles; le grand manteau est d’un usage fréquent, comme si le climat s’était refroidi, ce qui est du reste peu probable.

Nous connaissons les villes où habitaient les ouvriers et qui ont été retrouvées au Fayoum, avec leurs petites maisons serrées les unes contre les autres, avec leurs étroites rues droites; nous avons aussi des modèles en terre cuite des maisons où vivaient les gens d’une classe un peu supérieure: une cour entourée d’un mur, au milieu de laquelle se trouvait un étang, précédait l’habitation, qui était elle-même de dimensions assez restreintes; un péristyle à colonnes s’ouvrait largement sur la cour, et les chambres se trouvaient au fond, derrière cette galerie. L’escalier extérieur montait à la terrasse où aboutissaient les grandes bouches à air destinées à la ventilation des appartements et sur laquelle parfois de petites chambres étaient construites (fig. 176). Il ne nous est resté aucune trace des palais royaux ni de ceux des grands seigneurs.

Chasse et pêche

Les procédés de pêche et de chasse, de même que les engins employés, sont les mêmes que sous l’Ancien Empire: le filet, la ligne et le harpon pour la pêche, le lasso, l’arc, le boumerang, le filet et le piège simple pour la chasse. Il faut cependant signaler le fait que les grands seigneurs se constituaient des réserves de gros gibier, de vrais parcs de chasse enclos de palissades et de treillages, où ils pouvaient à leur gré et sans avoir la difficulté d’aller les chercher au loin dans le désert, abattre à coups de flèches les bœufs sauvages, les lions, les antilopes ou les autruches.

Fig. 187. Parc de chasse (d’apr. Newberry. El Bersheh, I, pl. VII).

Parc de chasse
Parc de chasse

Agriculture et élevage

L’agriculture étant une des principales ressources du pays, est toujours l’objet d’une attention spéciale de la part du gouvernement; la quantité des terrains cultivables augmente aux dépens des pâturages, grâce à une méthode d’irrigation toujours en voie de développement. Nous ne savons pas quels canaux furent creusés à cette époque, mais nous voyons des rois comme Amenemhat III entreprendre des travaux considérables tels que le lac Mœris qui était très vraisemblablement destiné, ainsi que l’affirment les Grecs, à régulariser les irrigations dans la partie la plus fertile du pays. Le même souverain fit établir un nilomètre sur les rochers de la deuxième cataracte, à l’extrême frontière de ses états, pour surveiller l’inondation et en prévoir d’avance les conséquences pour l’Egypte. Grâce à tous ces efforts et bien que l’outillage ne se fût guère amélioré, le rendement des terres augmentait dans de grandes proportions et l’Egypte devenait le plus grand magasin de grain de l’Orient.

L’élevage tend à diminuer, et l’on ne trouve plus guère que dans certains cantons où le sol est moins fertile qu’ailleurs et moins apte à la culture, les immenses troupeaux de bétail à demi sauvage. Il était réservé aux Hyksos d’introduire dans la faune domestique du pays un nouvel animal, le cheval, innovation qui devait, comme nous le verrons, avoir les conséquences les plus importantes pour l’Egypte.

Fig. 188. Barque à voile carrée (VIe dyn.) (d’après Jéquier. Bull. de l’Institut franç. du Caire, IX, pl. III).

Barque à voile carrée
Barque à voile carrée

Navigation

L’augmentation des produits du sol devait nécessairement amener le développement du commerce intérieur et, partant, de la navigation fluviale, qui était aussi l’objet de la sollicitude du gouvernement, puisque nous voyons un des rois faire exécuter de grands travaux pour rendre navigable la première cataracte en y creusant un chenal suffisamment profond. Les bateaux employés d’ordinaire sont les grandes barques pontées à voile carrée, dont le modèle date de la fin de l’Ancien Empire. Quant à la navigation sur la Méditerranée et la mer Rouge, les documents que nous possédons sont insuffisants pour pouvoir en faire une étude sérieuse, au moins en ce qui concerne le Moyen Empire. Il est cependant probable qu’on employait pour cela des bateaux plus grands et plus forts, mais du même modèle que ceux du Nil.

Industrie

Les scènes figurées, en bois stuqué, déposées au fond des caveaux funéraires, de même que les tableaux peints dans les tombes, nous montrent que, comme sous l’Ancien Empire, la population de l’Egypte ne s’adonnait pas exclusivement à l’agriculture, mais que l’industrie y était aussi en honneur. Les procédés employés sont toujours à peu près les mêmes procédés simples tels qu’on les retrouve chez tous les peuples jeunes, où l’on ne se livre pas à la grande industrie et où l’on ne fabrique les objets qu’au fur et à mesure des besoins.

Fig. 189. Menuisiers (d’ap. Quibell. Excavations at Saqqarah, II, pl. XVII).

Menuisiers
Menuisiers

On remarque entre autres de nombreuses représentations de la fabrication des étoffes: dans le gynécée même des grands seigneurs, des femmes sont occupées à filer le lin tandis que d’autres se livrent au tissage; les métiers employés par ces femmes sont de formes diverses, suivant le genre d’étoffes qu’elles doivent faire, et ces métiers, d’un mécanisme simple et pratique, leur permettaient de tisser des toiles d’une finesse et d’une régularité remarquables, qu’on a retrouvées en grande quantité dans les tombeaux.

Fig. 190. Femmes filant et tissant (d’après Newberry. Beni Hasan, II, pl. IX).

Femmes filant et tissant
Femmes filant et tissant

Littérature

De l’Ancien Empire, il ne nous est parvenu aucune œuvre qu’on puisse qualifier de littéraire: les textes des pyramides sont de nature purement religieuse et magique, et les inscriptions tombales comme les biographies sont des récits très simples qui ne témoignent d’aucune recherche de style ou de composition. L’époque suivante nous a, par contre, fourni une longue série d’ouvrages qui, s’ils ne sont pas très étendus, ont du moins un caractère littéraire très marqué. Ces écrits sont de toute sorte, de vrais poèmes comme le chant du harpiste ou le dialogue d’un désespéré avec son âme, des contes comme l’histoire de Sinouhit et celle du roi Khéops et des magiciens, des morceaux d’éloquence comme la plaidoirie du paysan, des traités de morale comme les préceptes de Kaqemna et de Ptahhotep. A côté de cela on trouve encore de nombreux livres religieux ou magiques, des livres de médecine et des traités scientifiques. Tous ces ouvrages sont composés dans une langue très belle et très pure, encore exempte de tout élément étranger, avec une recherche de style marquée, des phrases simples et claires dans lesquelles on voit que les scribes égyptiens affectionnaient l’allitération et le jeu de mots, tout en employant toujours le mot propre. Ces papyrus, qui nous sont parvenus en très bon état de conservation, ne constituent pas un des moindres titres de gloire du Moyen Empire et c’est avec raison qu’on a pu dire de cette période qu’elle est l’époque classique de la littérature égyptienne.

Fig. 191. Une page du papyrus Prisse (d’après Jéquier. Le papyrus Prisse et ses variantes, pl. V).

Une page du papyrus Prisse
Une page du papyrus Prisse

Fig. 192. Bijou de la XIIe dyn. (d’ap. de Morgan. Fouilles à Dahchour, I, pl. XX).

Bijou de la XIIe dyn.
Bijou de la XIIe dyn.

Fig. 193. Panneau du char triomphal de Thoutmès IV (d’après Carter-Newberry. Tomb of Thoutmosis IV, pl. X).

Panneau du char triomphal de Thoutmès IV
Panneau du char triomphal de Thoutmès IV
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