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Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre

CHAPITRE V

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ANCIEN EMPIRE (De 3400 à 2200 av. J.-C. environ.)

Ce nom d’Ancien Empire, adopté dans un temps où l’on considérait comme légendaires les deux dynasties thinites, s’applique à toute la période où l’Egypte fut gouvernée par des rois du nord, Memphites ou Héliopolitains, période de paix et de prospérité pour le pays qui atteint peu à peu un très haut degré de développement dans tous les domaines. C’est une succession de rois sages et puissants, dont l’autorité n’est pas discutée et dont la politique consiste, non à chercher au dehors des conquêtes et des aventures, mais à augmenter la richesse du pays par ses propres moyens, en utilisant et en développant toutes ses forces naturelles, autant celles du sol que celles de ses habitants.

A. HISTOIRE

L’Ancien Empire occupe dans l’histoire un laps de temps de 1200 ans environ, et se place approximativement, puisque nous ne pouvons donner de date exacte et que nous sommes obligés, dans le domaine chronologique, de nous en tenir à des à peu près, entre 3400 et 2200 avant notre ère; quatre dynasties se succèdent, puis vient une chute brusque, une période de luttes intérieures, l’époque féodale, pendant laquelle se prépare l’avènement du Moyen Empire thébain.

IIIe dynastie

Nous avons vu se produire, au cours de la IIme dynastie un certain flottement; le royaume du nord, absorbé par Ménès et ses successeurs, se ressaisit peu à peu et cherche à reprendre les rênes du pouvoir. Après de longs efforts, les princes memphites arrivent à supplanter leurs suzerains et à coiffer eux-mêmes la double couronne; il ne semble pas y avoir eu de révolution ni de luttes sanglantes, la transition est trop lente pour avoir été brutale et c’est sans doute en suite d’une série d’alliances qu’une des familles finit par supplanter l’autre. Les rois memphites se considèrent comme les héritiers directs et légitimes des rois thinites. Loin de renier leurs prédécesseurs, ils continuent leur œuvre et prennent leurs titres sans aucune modification; ils deviennent des Horus et non, comme on pourrait le croire, des Set, et se donnent également les titres de «maître des diadèmes du Sud et du Nord» et de «roi de la Haute et de la Basse Egypte». Ce dernier titre est suivi d’un nom spécial, qui n’est pas encore enfermé dans un cartouche. Rien n’est changé, ni dans l’organisation du pays, ni dans les mœurs; c’est encore la période de transition dans laquelle rentrent également les rois thinites de la IIme dynastie et les rois memphites de la IIIme, si intimement liés malgré la différence de leur origine qu’il est souvent difficile de distinguer sur les monuments contemporains ce qui appartient aux uns plutôt qu’aux autres.

Manéthon donne pour la IIIme dynastie neuf rois avec 214 ans de règne, mais ses transcriptions de noms sont très fantaisistes et il est difficile de les identifier avec les noms des neuf ou dix souverains que nous connaissons d’après les monuments, et qui appartiennent certainement à cette époque. Aucun événement saillant ne marqua le règne de la plupart de ces rois, sauf une invasion libyenne sous le premier de ceux-ci, le Nekherôphès des Grecs, le Babaï des listes, invasion qui se termina, dit-on, par l’apparition d’un phénomène céleste devant lequel les Libyens reculèrent épouvantés, sans combat. Les Egyptiens des époques postérieures avaient cependant conservé très vivant le souvenir de certains de ces souverains, Nebka, Djeser-Teta, Houni, mais surtout du plus important d’entre eux qui est, à n’en pas douter, le vrai fondateur de l’Empire memphite, Tosorthros, celui de Djeser qui porte le nom d’Horus Nouterkha; auteur de livres scientifiques, il s’appliqua surtout à développer l’écriture et l’architecture, et nous pouvons constater le bien-fondé de cette légende car nous avons en effet de lui des constructions très importantes, comme la pyramide à degrés de Saqqarah, le plus ancien de ces immenses monuments funéraires, et, immédiatement après son règne, les premières grandes stèles tombales couvertes de textes. En outre la tradition lui attribuait certaines fondations pieuses, comme l’organisation du culte d’Isis à Philae, que relate tout au long une stèle de basse époque dans l’île de Sehel. Cette figure bien réelle du roi Djeser domine et éclaire toute la IIIme dynastie qui sans elle serait une des plus inconsistantes et des moins connues de toute l’histoire d’Egypte.

IVe dynastie

Le passage d’une dynastie à l’autre s’opéra sans secousse, naturellement; comme le dit un texte littéraire très ancien: «En ce temps-là, la Majesté du roi Houni arriva au port (c’est-à-dire mourut) et la Majesté du roi Snefrou s’éleva en roi bienfaisant, sur la terre entière»; c’est une famille nouvelle recueillant l’héritage d’une famille parente qui s’éteint. Les huit rois de cette dynastie, qui, toujours d’après Manéthon, occupèrent le trône pendant 284 ans, nous ont laissé des témoins indestructibles de leur puissance, les pyramides, l’effort architectural le plus gigantesque qui ait jamais été tenté.

Fig. 98. Bas-relief de Snefrou au Sinaï (d’après J. de Morgan. Recherches sur les origines de l’Egypte, I, fig. 594).

Bas-relief de Snefrou au Sinaï
Bas-relief de Snefrou au Sinaï

Avec le premier de ces rois, Snefrou, commence une période de grande prospérité pour l’Egypte; les tombeaux des simples particuliers deviennent de véritables monuments, et lui-même se fait construire deux pyramides. La richesse est très grande dans le pays, conséquence d’une administration sage et prévoyante, et les arts ne tâtonnent plus, ayant atteint l’expression parfaite dont ils ne s’écarteront plus guère. De son œuvre personnelle, nous savons peu de chose, sinon qu’il organisa de façon définitive l’exploitation des mines du Sinaï, fortifiant ainsi la marche orientale de l’Egypte contre les incursions des bandes sémites de la Syrie méridionale.

Fig. 99. Khéops (d’après Petrie. Abydos, II, pl. XIV).

Khéops
Khéops

Son successeur, Khéops ou Khoufou, continua son œuvre et fut plus puissant encore. Le travail colossal nécessité par la construction de sa pyramide avait rendu son nom légendaire, et les Grecs voyaient en lui un tyran qui avait écrasé son peuple de corvées, tandis que les Egyptiens vénéraient son souvenir, que son culte funéraire se perpétuait et qu’il fut toujours considéré comme un des plus grands rois d’Egypte. Il fonda des temples et continua d’encourager les travaux miniers au Sinaï.

Fig. 100. Dadefra — Fouilles d’Abou-Roash — Louvre (photographie de M. E. Chassinat).

Dadefra — Fouilles d’Abou-Roash
Dadefra — Fouilles d’Abou-Roash

Fig. 101. Khéfren (photogr. de E. Brugsch-Pacha).

Khéfren
Khéfren

Après la mort de Khéops des compétitions s’élevèrent dans sa famille, et son premier successeur, Dadefra (Ratoïses), fut renversé après un règne plus ou moins long, sa pyramide fut rasée, ses statues mises en miettes, sa mémoire effacée presque complètement. Le frère de ce dernier, Khefren ou Khafra, monta alors sur le trône, et si nous ne savons rien de son œuvre pendant son long règne, nous avons du moins de lui des monuments extrêmement remarquables, sa pyramide, le grand sphinx de Giseh et des statues qui sont de pures merveilles. La légende transmise par Hérodote dit que lui aussi fut considéré comme un tyran odieux et que, comme son père Khéops, sa dépouille mortelle fut arrachée de son tombeau et mise en pièces par le peuple révolté, mais cette légende ne repose sur aucune base sérieuse.

Fig. 102. La grande pyramide et le sphinx de Gizeh.

La grande pyramide et le sphinx de Gizeh
La grande pyramide et le sphinx de Gizeh

Fig. 103. Mycérinus (d’après Maspero. Musée Egyptien I, pl. IX).

Mycérinus
Mycérinus

Puis vint Menkaoura, le Mycérinus des Grecs, dont la réputation de justice et de piété se perpétua jusqu’à la fin de l’empire pharaonique; lui aussi se fit construire une pyramide et sculpter des statues splendides, et continua l’exploitation des mines du Sinaï. Il fut le dernier grand roi de sa race, ses successeurs nous sont à peine connus, et la IVme dynastie finit sans que nous puissions nous rendre compte de quelle manière; sans doute des rois incapables se virent peu à peu supplanter par des personnages plus énergiques, plus populaires et disposant d’un parti puissant. Un oracle avait prédit à Khéops que sa famille allait disparaître et qu’après quelques générations une race nouvelle, race d’origine divine, issue de Râ lui-même, le dieu-soleil, monterait sur le trône à sa place. S’inclinant devant la volonté divine, Khéops n’avait même pas songé à détruire pendant qu’ils étaient faibles encore, les premiers représentants de cette famille qui devait déposséder la sienne.

Ve dynastie

Avec l’avènement de ces nouveaux rois, originaires d’Héliopolis — et non d’Eléphantine, comme le dit Manéthon, — qui se considèrent comme engendrés par le dieu-soleil lui-même et adoptent définitivement dans leur protocole le titre jusqu’alors peu employé de «fils de Râ», le caractère théocratique de la royauté s’accuse de plus en plus. C’est le triomphe des prêtres d’Héliopolis, métropole religieuse de la Basse Egypte, les vrais fondateurs de la religion égyptienne, qui en arrivent à grouper autour de leur dieu-soleil tous les dogmes locaux d’origine si disparate, et à constituer un ensemble homogène, acceptable pour tous les Egyptiens. Non contents de cette centralisation religieuse, ils réussissent à mettre la main sur le pouvoir temporel, avec les neuf rois de la Vme dynastie qui, au dire de Manéthon, régnèrent pendant 218 ans, et même après ce temps, ces prêtres du soleil surent garder pendant de longs siècles une influence prépondérante sur le pouvoir civil.

Fig. 104. Neouserra (d’après Maspero. Musée Egyptien, I, pl. X).

Neouserra
Neouserra

Ouserkaf fut le premier de sa race; sans doute il dut réorganiser l’administration sur de nouvelles bases, et si nous savons peu de choses de lui, nous connaissons mieux ses successeurs qui continuèrent son œuvre. Sahoura d’abord, puis Neferarkara et Shepseskara, plus tard Neouserra-An, Menkaouhor et Dadkara-Assa. Tous sont des monarques puissants et d’une activité qui s’étend d’un bout à l’autre du royaume et même au delà de ses frontières: ils contiennent les hordes libyennes et soudanaises qui cherchent à s’introduire dans le pays, ils envoient dans le sud de la Palestine des expéditions devant leur assurer la suprématie effective sur des voisins instables qui pouvaient devenir menaçants, ils reprennent de façon suivie les exploitations minières du Sinaï, ils entretiennent sur la mer une flotte imposante qui doit servir en même temps à développer le commerce égyptien et à imposer le respect des pharaons dans les pays avoisinants. A l’intérieur, ils construisent des pyramides qui, pour être moins colossales que celles de leurs devanciers, leur sont supérieures au point de vue de la décoration, et des temples monumentaux comme ceux qu’ils dédièrent au soleil dans les environs de leur capitale. D’une manière générale, leur administration, dont nous ne connaissons pas les détails ni même le programme particulier, fut bienfaisante pour le pays dont la prospérité augmente de plus en plus; la paix et l’ordre règnent dans toute la vallée du Nil. Les prêtres exercent une influence considérable et tous les hauts fonctionnaires se rattachent de près ou de loin au sacerdoce; ils semblent du reste avoir travaillé non pas dans un but d’accaparement, mais pour le bien général du pays.

Le dernier roi de la dynastie, Ounas, n’est pas l’un des moins importants et des moins puissants, et il termine dignement la série des princes de sa famille; c’est sans doute parce qu’il n’eut pas de descendants directs que le pouvoir passa après lui en d’autres mains, et non ensuite d’un bouleversement politique.

VIe dynastie

Les rois memphites qui succèdent directement aux héliopolitains continuent leur œuvre, mais moins brillamment pour commencer, semble-t-il, car nous ne savons presque rien de Teti et d’Ouserkara, les deux premiers souverains d’une famille qui, d’après Manéthon, compta six rois et 203 ans de règne. Après eux vient une courte période de gloire sur laquelle nous sommes admirablement renseignés par de nombreux monuments, et surtout par les biographies de certains hauts fonctionnaires comme Ouna et Herkhouf, période que domine le roi Pepi I, un des plus célèbres parmi les pharaons: son activité est intense, il fait construire et travailler sur tous les points de l’Egypte et son nom se retrouve à Tanis, à l’extrême nord du Delta, aussi bien que sur les rochers de granit de la Ire cataracte, dans les mines du Sinaï comme dans les carrières du Ouadi-Hammamat. Il s’occupe lui-même de l’administration de la justice et des missions spéciales à donner aux plus capables de ses sujets; il multiplie les décrets établissant les droits des grands sanctuaires et instituant des fondations pieuses; il rassemble une armée et des vaisseaux pour écraser les nomades asiatiques redevenus menaçants et envoie des expéditions en Nubie pour assurer la suprématie de l’Egypte sur le Haut Nil.

Fig. 105. Pepi I (d’ap. Quibell. Hieraconpolis, II, pl. LI).

Pepi I
Pepi I

Fig. 106. Merenra (d’ap. Quibell. Hieraconpolis, II, pl. LV).

Merenra
Merenra

Ses successeurs voulurent continuer son œuvre, mais son fils aîné Merenra mourut jeune, et son autre fils Pepi II, qui eut un règne de 95 ans, ne se montra pas à la hauteur de la situation, et la déchéance du pouvoir central s’accusa rapidement. Deux ou trois rois réussirent pendant quelque temps encore à maintenir le sceptre entre leurs mains, puis disparurent après des règnes sans gloire, et avec eux prit fin cette suite de familles puissantes et énergiques qui avait amené l’Egypte à un si haut point de civilisation.

La fin de l’empire memphite

Ici commence une période très obscure, pour laquelle Manéthon continue sa classification méthodique: C’est d’abord la VIIme dynastie, qui représente sans doute un court interrègne, avec ses 70 rois ayant régné pendant 70 jours, puis la VIIIme avec 27 rois memphites qui régnèrent 146 ans, rois dont l’histoire nous a à peine conservé quelques noms. Le déclin, ou plutôt la chute du pouvoir royal est donc extraordinairement brusque, surtout si l’on songe que cette chute n’a pas été déterminée par une invasion, une conquête ou une révolution brutale; la cause en est simplement dans le fait que les rois memphites exercèrent un pouvoir tout pacifique et n’eurent jamais à s’appuyer sur une force militaire. Quelques troupes peu nombreuses de mercenaires nubiens suffisaient pour maintenir l’ordre, et quand il s’agissait d’une expédition au dehors, les grands seigneurs amenaient chacun son petit contingent et l’on en formait à la hâte une armée hétéroclite bien suffisante contre les barbares plus mal organisés encore. Nous avons peine à comprendre que des rois aient pu pendant plus de mille ans, sans armée, faire brillante figure et accomplir une œuvre aussi importante que les pharaons de l’Ancien Empire; c’est une preuve remarquable de l’excellence d’un gouvernement sage et droit, et de la puissance morale de tous ces souverains.

Ce système constituait cependant un danger permanent, et il était à prévoir qu’à la première occasion favorable les grands seigneurs locaux qui devaient fournir leurs contingents à la couronne, dans certaines occasions, chercheraient à profiter de cette force qu’ils avaient toujours sous la main, pour se rendre indépendants et pour s’emparer eux-mêmes du pouvoir. La féodalité s’était constituée ainsi peu à peu, guettant le moment où elle pourrait secouer cette autorité morale qui pesait sur les princes des nomes et les réunissait, et c’est probablement déjà à la fin du règne de Pepi II que ceux-ci commencèrent à s’affranchir. Les plus puissants, apparentés sans doute à la famille royale, se proclamèrent rois, groupant autour d’eux des seigneurs de moindre importance, et ainsi les Memphites, les souverains légitimes, ne conservèrent plus que le Delta, tandis qu’à côté d’eux s’élevaient deux nouvelles dynasties, la IXme d’Héracléopolis, comprenant toute la Moyenne Egypte, et la Xme qui est thébaine plutôt qu’héracléopolitaine, comme le voudrait Manéthon, et qui absorba la Haute Egypte. De là des luttes qui durèrent deux siècles au moins, donnant l’avantage tantôt aux uns, tantôt aux autres. Puissamment secondés par les princes de Siout, les rois héracléopolitains, les Khiti, les Kamerira l’emportèrent le plus souvent, mais durent aussi s’effacer parfois devant une campagne heureuse d’une des maisons rivales, comme celle qui permit au memphite Neferkara de s’installer pour un temps à Koptos. Enfin les Thébains, les Antef et les Mentouhotep, finissent par écraser leurs compétiteurs et réalisent à nouveau l’unité politique du pays; c’est une ère nouvelle qui commence, le Moyen Empire qui remplace l’Ancien.

B. MONUMENTS

Les restes qui nous sont parvenus de l’Ancien Empire sont autrement importants en nombre, en grandeur et en beauté, que ceux de la période précédente. Les inscriptions sont nombreuses, souvent très développées, et, placées à côté des innombrables représentations figurées, elles nous permettent de pénétrer plus profondément dans la connaissance de la vie des Egyptiens; nous n’en sommes plus réduits à des suppositions, nous les voyons agir, nous les entendons parler, et une rapide revue des monuments découverts nous permettra de nous faire une idée d’ensemble de ce qu’était leur civilisation.

Architecture

Les progrès de l’architecture furent extrêmement rapides, surtout aux débuts de l’empire memphite; nous avons vu, à la fin de la période précédente, le système de construction en briques et bois, avec couverture en bois; au commencement de la IIIme dynastie, les architectes connaissent la voûte et l’emploient avec succès, puis ils se mettent à la recherche de matériaux plus solides et plus durables que la brique crue, et adoptent la pierre, au moins pour celles de leurs constructions qui avaient pour eux le plus d’importance, les tombeaux et les temples. Tout de suite ils se montrent passés maîtres dans cette technique nouvelle et semblent se jouer des difficultés avec une hardiesse et une aisance incroyables: dès la IVme dynastie, on ne trouve déjà pour ainsi dire plus un édifice religieux ou funéraire en briques. La dimension des matériaux permettant aux architectes de revenir à l’ancien système de couverture plate, ils inventent le pilier et l’architrave qui leur donnent la facilité de couvrir des espaces très considérables; enfin sous la Vme dynastie paraît la colonne proprement dite, avec toutes ses variétés. Les constructeurs ne se bornent pas à assembler leurs matériaux avec une précision et une exactitude remarquables, ils en calculent aussi en une certaine mesure la résistance et s’entendent très bien à répartir également la pression des masses.

Colonnes palmiforme et papyriforme
Colonnes palmiforme et papyriforme

Fig. 107 et 108. Colonnes palmiforme et papyriforme (d’apr. Borchardt. Sahuré, p. 44; Ne-user-Ré, p. 64). Fig. 109. Colonne lotiforme — Abousir (photogr. de E. Brugsch-Pacha).

Les constructions civiles, palais, maisons, magasins, étaient des édifices légers, en briques, en bois, ou même en terre pilée, qui tous ont disparu sans laisser de traces. En fait d’architecture militaire, nous n’avons guère que des forteresses comme celles d’Elkab et d’Abydos, vastes quadrilatères formés par d’épaisses murailles de briques crues, qui du reste ne sont pas datées de façon certaine.

Temples

Quant aux édifices religieux, les rois de l’Ancien Empire en avaient construit un peu partout, et avaient remplacé les petits sanctuaires primitifs par des constructions en pierre déjà très développées comme plan; ces temples furent constamment remaniés, agrandis et embellis au cours des âges, souvent même démolis pour être entièrement reconstruits, aussi ne trouvons-nous plus guère que les arasements ou les fondations des constructions originales, comme c’est le cas à Hieraconpolis, à Abydos et à Memphis, ou encore des débris de murailles couverts de bas-reliefs, comme les fragments de la chapelle de Djeser à Héliopolis. Ce qui reste de ces temples suffit néanmoins pour nous montrer que chacun avait son caractère spécial, approprié aux besoins du culte local, et qu’on n’avait pas encore adopté, comme cela eut lieu plus tard, un type uniforme pour tous les édifices cultuels.

Fig. 110. Le temple du soleil à Abousir (d’apr. Borchardt. Das Re-Heiligtum des Kgs. Ne-Woser-Re, pl. I).

Le temple du soleil à Abousir
Le temple du soleil à Abousir

Parmi tous ces modèles divers de temples, le plus original était celui qui était consacré à Râ, le dieu-soleil d’Héliopolis: il consistait en un énorme obélisque, lourd et trapu, monté sur la plateforme d’un grand massif rectangulaire, tous deux en maçonnerie; un escalier ménagé dans l’épaisseur du socle permettait d’atteindre la plateforme. Sur le devant se trouvait un grand autel pour les offrandes, des cours avec bassins destinés à des ablutions, et, dans un coin, une petite chapelle précédée de deux stèles. Autour de tout cet ensemble, un mur de pierre formait une enceinte rectangulaire, et un chemin couvert descendait directement à la vallée, reliant le temple lui-même à un portique monumental. Ici le dieu n’est pas dissimulé au fond d’un sanctuaire accessible à quelques initiés seulement, comme c’est généralement le cas en Egypte; il domine tout le temple de sa masse imposante, car c’est l’obélisque lui-même qui est le symbole du dieu-soleil.

Tous les rois de la Vme dynastie, les fils de Râ, tinrent à honneur de consacrer à leur divin père un sanctuaire semblable, près de leur capitale, à deux pas de leurs pyramides. Nous en connaissons au moins cinq de nom; un seul nous est conservé, en ruines il est vrai, mais en ruines encore très lisibles; c’est celui de Neouserra, mis au jour par une mission allemande, près d’Abousir. Pour donner une idée de ses dimensions, nous dirons que l’enceinte mesure plus de 100 mètres de long. En outre cet étrange sanctuaire était accompagné d’une reproduction monumentale, en briques crues, de la barque solaire, qui n’a pas moins de 28 mètres de long, bateau fantastique qui semble naviguer sur les sables du désert.

Les fouilles exécutées à Abydos par une société anglaise, sous la direction de M. Ed. Naville, ont révélé un temple tout différent et sans doute plus ancien, le sanctuaire souterrain d’Osiris: ici la pièce principale, couverte de dalles de granit supportées par des piliers énormes, sans aucune décoration, consistait en une vaste plateforme isolée du reste du monument par un fossé plein d’eau. Cette disposition si particulière correspondait bien aux nécessités des mystères du grand dieu des morts, avec leurs processions nautiques et leurs illuminations.

Je ne sais trop si c’est parmi les édifices du culte qu’il faut ranger un édifice plus étrange encore, unique en son genre, qui date probablement de la IIIme dynastie et a été découvert par une mission italienne, à Héliopolis même: c’est une construction circulaire embrassant un espace dont le rayon est de 300 mètres, une sorte de gigantesque anneau de 40 mètres d’épaisseur, en briques crues, percé à l’intérieur de cinq nefs longitudinales supportées par des piliers et des piédroits. L’usage de ce monument nous est absolument inconnu.

Mastabas

Pour l’architecture funéraire nous sommes mieux renseignés, étant en possession d’une quantité considérable de tombeaux qui sont le plus souvent dans un état de conservation remarquable, et nous pouvons suivre pas à pas les améliorations, les modifications apportées dans ce genre de constructions faites en vue de l’éternité. Le but des Egyptiens était de s’assurer après la mort un lieu de repos qui fût pour eux le gage et la condition de la vie éternelle, et ils sacrifiaient volontiers le bien-être de leur existence terrestre, étape provisoire, à la perpétuation de leur âme et de leur double; ce but, ils l’obtenaient en partie par la connaissance des formules magiques qui faisaient d’eux les égaux des dieux, en partie aussi en préservant des atteintes du temps et des hommes leur corps physique, qui restait le support de leur être immatériel. Plus le tombeau était profond, plus son entrée était dissimulée et obstruée, plus grandes aussi étaient les chances de conservation pour la momie. L’ombre du mort, son double, son ka, comme disaient les Egyptiens, pouvait alors continuer à vivre dans la tombe, mais il lui fallait l’image des aliments réels pour se nourrir, la représentation des scènes de la vie usuelle pour se délasser ou tout au moins pour s’occuper; à cet effet on prit à un certain moment le parti de sculpter sur certaines parties des monuments funéraires ces figurations si variées qui sont pour nous ce qu’elles étaient sans doute pour les morts, une image fidèle de la vie des anciens Egyptiens.

Les rois sont d’essence divine, par conséquent très au-dessus des hommes, et il est naturel que leurs tombes ne soient pas disposées de la même manière que celles de leurs sujets; nous avons donc dans l’architecture deux groupes, celui des tombes privées et celui des tombes royales, issus de conceptions un peu différentes du sort de l’âme après la mort et qui se développent parallèlement, mais indépendamment l’un de l’autre.

Fig. 111. Plan d’un mastaba de la IVe dynastie (d’apr. Mariette. Monuments divers, pl. XVI).

Plan d’un mastaba de la IVe dynastie
Plan d’un mastaba de la IVe dynastie

Pour les tombeaux des particuliers, nous avons vu à la fin de l’époque thinite la fosse primitive tapissée de briques et flanquée d’un escalier d’accès. Sous la IIIme dynastie, ce plan se développe encore; on ajoute volontiers quelques petites chambres souterraines pour servir de magasins, et au lieu de ne faire qu’amonceler un tas de terre ou de sable sur la couverture du caveau, on commence à construire un massif de maçonnerie. Dès lors la chambre funéraire s’enfonce plus profondément sous terre, la descenderie en escalier est peu à peu remplacée par un puits vertical. Ces massives constructions extérieures qui sont la caractéristique des tombes privées de l’Ancien Empire, sont de forme allongée, rectangulaire, d’une hauteur moyenne, et les Arabes, les comparant aux bancs de briques sur lesquels ils s’installent, à la porte de leurs maisons, les ont appelés mastabas (bancs), mot qui a passé dans le vocabulaire archéologique.

Fig. 112. Fausse-porte de Nefer-Seshem-Ptah (d’apr. une photogr.; cf. Capart. Une rue de tombeaux, pl. XCIV).

Fausse-porte de Nefer-Seshem-Ptah
Fausse-porte de Nefer-Seshem-Ptah

Les plus anciens de ces mastabas sont en briques crues, et à peine plus grands que les chambres funéraires qu’ils abritent, mais leurs dimensions augmentent rapidement. Sur la face est — car ces tombeaux sont orientés à peu près exactement — se creusent une ou deux niches qui sont censées être les portes de la tombe, par lesquelles l’âme peut rester en quelque sorte en communication avec les vivants et revenir de temps à autre se promener sur terre; c’est là que se font les cérémonies du culte funéraire, là qu’on apporte au défunt les offrandes alimentaires. Nue à l’origine, cette niche s’orne très anciennement déjà de montants et de linteaux en pierre, sur lesquels on grave le nom et les titres du mort avec une courte formule le plaçant sous la protection des dieux; ainsi se forme peu à peu le type de la «fausse-porte», modèle courant de la stèle funéraire sous l’Ancien Empire. Cette niche-stèle ou stèle fausse-porte constitue donc à elle seule une chapelle funéraire en miniature; dès la fin de la IIIme dynastie on accentue son caractère, soit en la dissimulant derrière un mur qui court le long de la façade est du mastaba et forme devant elle un long couloir étroit, soit en la repoussant un peu plus profondément dans l’intérieur du massif de briques, au fond d’une chambre minuscule, chambre qui affecte plus ou moins la forme d’une croix.

Fig. 113. Fausse-porte de la Vme dynastie (d’après Paget-Pirie, Tomb of Ptah-Hetep, pl. XXXIX).

Fausse-porte de la Vme dynastie
Fausse-porte de la Vme dynastie

Fig. 114 et 115. Tables d’offrandes de l’Ancien Empire (Musée du Caire; d’après des croquis de l’auteur).

Tables d’offrandes de l’Ancien Empire
Tables d’offrandes de l’Ancien Empire

A ce moment, c’est-à-dire sous Snefrou, au début de la IVme dynastie, on voit apparaître dans le tombeau deux éléments nouveaux, la table d’offrandes, — dalle de pierre d’une forme particulière placée à terre devant la fausse-porte, sur laquelle on déposait des aliments ou des représentations d’aliments et qui servait au mort de table à manger, — et la cachette aux statues, le serdab, suivant le nom qui lui a été donné par les Arabes et qui est maintenant consacré par l’usage. Ce serdab est une petite pièce aveugle ménagée dans la maçonnerie du mastaba à côté de la chambre à la stèle, mais sans aucune communication avec elle sauf, parfois, une petite fente où l’on peut à peine passer la main; c’est là qu’on entassait, en plus ou moins grand nombre, les statues faites à l’image du défunt, statues qui pouvaient servir de support à son double au cas où la momie elle-même viendrait à être détruite, et permettre à ce corps spirituel de continuer à vivre son existence monotone d’outre-tombe. Pour que ce double pût subsister, il lui fallait en effet un support, un corps matériel sur lequel il pût se poser: une statue, moins fragile que la dépouille mortelle, lui offrait une plus grande garantie de survivance; une fois la momie et les statues détruites, le double s’évanouissait et disparaissait définitivement.

Fig. 116. Mastabas près de la grande pyramide (d’après Lepsius. Denkmaler, I, pl. XV).

Mastabas près de la grande pyramide
Mastabas près de la grande pyramide

Fig. 117. Sarcophage de Khoufou-Ankh (d’apr. le Musée Egyptien, I, pl. XXI).

Sarcophage de Khoufou-Ankh
Sarcophage de Khoufou-Ankh

Les sépultures des particuliers, tout au moins celles des grands personnages, se groupent en général autour de celle de leur souverain; ainsi, auprès des grandes pyramides, nous voyons de vraies villes de tombeaux où les mastabas sont alignés régulièrement, séparés par de grandes rues droites. A ce moment-là, sous la IVme dynastie, la prospérité était grande dans le pays; les tombeaux aussi deviennent plus riches et sont mieux aménagés: les mastabas sont maintenant construits en pierre et non plus en briques, les dimensions des chambres augmentent et souvent aussi leur nombre. Les parois de ces chambres offrent une surface assez considérable pour qu’on songe à les utiliser, et l’on commence à les décorer pour que le mort puisse en tirer profit; on y sculpte des listes d’offrandes, des images d’aliments qui peuvent servir à la nourriture du défunt, puis des scènes de la vie courante, grâce auxquelles il pourra, non seulement se délasser, mais se procurer par lui-même les aliments nécessaires. C’est dans ce double but qu’on y représente les semailles, les moissons, les vendanges, l’élevage, la pêche, la chasse, ainsi que les divers métiers qui devaient lui fournir au fur et à mesure tous les objets pouvant lui être nécessaires ou seulement utiles dans l’autre monde, les vêtements, les ustensiles, les meubles, les parfums. Chacune de ces scènes est dominée par la figure du mort surveillant les travailleurs, dont il se distingue par sa taille, souvent triple de la leur, ou même davantage; à côté de lui paraissent sa femme et ses enfants. Sous terre, dans un caveau grossièrement taillé dans le rocher, la momie était étendue tout de son long dans un cercueil de bois, enfermé lui-même, chez les plus riches, dans un grand sarcophage rectangulaire en pierre dont la décoration tout architecturale lui donne l’aspect d’une maison; le mobilier funéraire est des plus sommaires.

Fig. 118. Plan du tombeau de Ti (d’après Mariette. Mastabas, p. 333).

Plan du tombeau de Ti
Plan du tombeau de Ti

Pendant la Vme dynastie, le luxe des mastabas augmente encore; les chambres deviennent plus nombreuses, parfois même une cour découverte s’ouvre au milieu du monument, les salles les plus grandes sont pourvues de piliers ou de colonnes, les bas-reliefs qui parfois sont de la plus parfaite beauté couvrent les murailles, répétant avec beaucoup plus de détails les scènes agricoles et industrielles dont j’ai parlé plus haut, à côté desquelles on en voit d’autres qui représentent des jeux, des danses, des fêtes de famille, voire des opérations chirurgicales; ailleurs, ce sont des files de serviteurs apportant à leur maître les produits du sol, des bateaux prêts à mettre à la voile et mille autres détails pleins de vie et de variété. Jamais dans ces tombeaux on ne voit une représentation d’ordre religieux, ni la figure d’un dieu, ni une scène d’adoration; très rarement un tableau se rapporte aux funérailles: on ne parle pas de la mort, et le propriétaire du tombeau est toujours censé vivant, soit qu’il vaque à ses diverses occupations, soit qu’il soit assis devant une table garnie, entourée d’un monceau de victuailles.

Sous la VIme dynastie, il n’y a aucun changement notable dans les tombeaux des particuliers; la partie accessible du mastaba, celle où les descendants du mort pouvaient venir périodiquement accomplir les cérémonies funéraires et peut-être festoyer auprès de son ombre, comme les Arabes modernes dans les cimetières, cette partie comporte toujours la même décoration, mais certains grands personnages commencent à réserver une portion des parois pour y graver l’histoire de leur vie, leurs hauts faits et l’expression de la satisfaction du roi pour les services rendus. Ces biographies sont pour nous un des plus précieux legs de l’Ancien Empire memphite.

Le mastaba est la tombe-type de l’Ancien Empire, mais dans certaines régions, par suite de la nature même du sol, on commence à employer un autre système de sépulture: pas de construction, les chambres sont creusées dans la montagne et la décoration usuelle s’exécute sur la roche elle-même; une porte communique avec l’extérieur, où la pente du rocher a été plus ou moins ravalée de manière à ménager une petite plateforme, et dans un coin de la dernière chambre, un puits descend verticalement jusqu’au caveau où l’on déposait la momie. C’est la première apparition de la tombe rupestre, de l’hypogée, type qui sera presque seul employé aux époques suivantes.

Pyramides

Les tombeaux royaux diffèrent de ceux des simples particuliers par la forme, par les dimensions et par la disposition intérieure et extérieure. Ici aussi, une évolution s’accomplit, une transformation très marquée pendant le cours de la période memphite.

Les plus anciens de ces tombeaux, ceux de la IIIme dynastie, sont très différents de ceux de la période thinite, presque uniquement souterrains: ils comportent un immense mastaba rectangulaire en briques crues sur la plateforme duquel s’ouvre une descenderie ou un escalier très rapide aboutissant aux chambres funéraires; aucune décoration, ni à l’intérieur ni à l’extérieur, pas même une stèle, semble-t-il. La fameuse pyramide à degrés de Saqqarah, construite par Djeser, un des derniers rois de cette dynastie, n’est pas encore à proprement parler une pyramide, c’est un gigantesque mastaba en pierres, bâti sur un plan rectangulaire et surmonté de toute une série de mastabas plus petits formant comme des étages (fig. 97). Les chambres souterraines sont malheureusement très bouleversées, mais nous voyons d’après un autre monument de l’époque comment on devait procéder à leur construction: une immense fosse rectangulaire était creusée dans le rocher, et une large descenderie y aboutissait du côté nord; au fond de cette excavation on installait le sarcophage de granit, on bâtissait les chambres, puis on la comblait, et alors seulement on pouvait commencer à édifier le mastaba ou la pyramide.

Fig. 119. Pyramide de Meïdoum (d’après Spiegelberg. Gesch. der Aeg. Kunst, p. 17).

Pyramide de Meïdoum
Pyramide de Meïdoum

Sous la IVme dynastie, le premier tombeau que se fit construire Snefrou, celui de Meïdoum, tient plus encore du mastaba que de la pyramide, mais ce fut le même roi qui adopta peu après le type définitif de la pyramide à base carrée et à faces triangulaires, avec le monument qu’il édifia dans le désert de Dahchour; les chambres, très petites, sont à peu près au niveau du sol, ensevelies sous l’énorme masse de maçonnerie, et on y accède par un couloir en pente débouchant à mi-hauteur de la face nord du monument.

Fig. 120. Coupe de la pyramide de Khéops (d’après Petrie, Pyramids of Giseh, pl. IV).

Coupe de la pyramide de Khéops
Coupe de la pyramide de Khéops

Les successeurs de Snefrou reprirent ce modèle de monument funéraire et l’adoptèrent pour eux-mêmes sans en modifier les grandes lignes, mais en y apportant des perfectionnements notables; les problèmes techniques les plus difficiles furent résolus avec une précision merveilleuse dans les pyramides de Khéops, Khefren et Mycerinus, qui constituent chacune un chef-d’œuvre de construction, dont les dimensions colossales — la plus grande mesurait plus de 146 m. de hauteur sur 227 m. de côté — ne nuisent pas à la perfection des détails. Un revêtement de calcaire fin et de granit bien poli recouvre la maçonnerie disposée en assises régulières de blocs énormes; au-dessus des chambres, des chambrettes de décharge sont destinées à soulager leur toiture du poids considérable qui aurait pu les écraser; des conduits d’aération traversent le massif tout entier. Chambres et couloirs sont tapissés de blocs gigantesques, soigneusement polis et si admirablement appareillés qu’on ne peut encore maintenant introduire une pointe de couteau dans les joints; en plusieurs points, des herses de granit, placées dans un logement spécial, retombaient après l’inhumation pour obstruer définitivement le couloir dont l’issue à l’extérieur était fermée par un bloc de revêtement semblable aux autres. Au milieu de la face est s’élevait la chapelle, centre du culte funéraire, avec son sanctuaire, sa cour-péristyle, ses vestibules, ses magasins, et au delà, de petites pyramides recouvraient la dépouille mortelle des membres de la famille royale. Un grand mur de pierre, formant une vaste enceinte carrée, entourait cet ensemble et l’isolait du terrain environnant; une allée couverte descendait de la porte de la chambre funéraire vers la vallée, jusqu’à un monument qui servait de portique d’entrée et qui atteignait parfois des dimensions imposantes, comme celui de la pyramide de Khefren, mieux connu sous le nom de temple du Sphinx, avec ses énormes piliers de granit rose et ses murailles d’albâtre.

Fig. 121. Chapelle funéraire de Sahoura (d’après Borchardt. Grabdenkmal des Königs Sa-hu-re).

Chapelle funéraire de Sahoura
Chapelle funéraire de Sahoura

Les pyramides de la Vme dynastie deviennent progressivement plus petites, et la partie de la construction qui devait rester invisible, l’appareillage de la masse même du monument, est moins soignée, aussi s’est-il produit des tassements qui ont le plus souvent écrasé les appartements funéraires. Par contre la chapelle funéraire, toujours située sur la face est, prend plus d’importance, et son ornementation est l’objet de soins tout particuliers: les lourds piliers carrés sont remplacés par d’élégantes colonnes à chapiteaux palmiformes ou papyriformes; dans les principales pièces, le sol et les soubassements sont faits de grandes dalles de basalte, et, au-dessus, les murailles en beau calcaire fin sont couvertes de bas-reliefs d’une facture très délicate. Ces tableaux représentent les hauts faits du souverain, ses expéditions, l’hommage que lui rendent ses ennemis; on y voit aussi le roi à la pêche ou à la chasse, et l’image des dieux sous la protection spéciale desquels il se place. Quant à la disposition générale, elle est toujours la même; le portique situé au bord de la vallée donne accès à l’allée couverte qui monte directement à la grande cour entourée d’une colonnade, la partie publique du temple funéraire; plus loin les salles des statues, les magasins, et une série de petites chambres conduisent, après plusieurs détours, au sanctuaire où se dresse, contre la pyramide elle-même, la grande stèle fausse-porte par laquelle le double du roi était censé pouvoir sortir de son tombeau et venir bénéficier des offrandes qu’on lui apportait.

Une innovation très importante date du règne d’Ounas, le dernier roi de la Vme dynastie; sans rien modifier à la disposition et à la construction de la pyramide ou de la chapelle funéraire, Ounas, le premier, songea à faire graver sur les parois absolument nues des caveaux souterrains où devait être enfermée sa momie les textes religieux qui pouvaient lui être utiles dans l’autre monde. Ce qui devait survivre à un homme après sa mort, ce n’était guère, croyait-on à cette époque, que son double, son corps spirituel, mais le roi, étant d’une essence supérieure, a en lui quelque chose des dieux dont il descend et qu’il doit aller retrouver quand il quittera la terre; il possède donc une âme divine, mais pour que cette âme puisse s’identifier aux dieux et devenir dieu à son tour, il faut qu’elle soit instruite de sa nature divine et qu’elle soit à même d’en profiter et de se présenter dignement devant ses pairs. Certains textes sacrés peuvent lui rendre ce service: ces textes se trouvent dans les recueils où les prêtres héliopolitains ont rassemblé toutes les vieilles formules magiques ou religieuses du pays, recueil précieux qui nous laisse entrevoir le fond de la pensée égyptienne sur la nature des dieux et sur le monde dans lequel ils vivent, en même temps qu’ils nous renseignent sur les origines de la langue. Ounas puisa donc largement dans ces textes dont il couvrit les parois de la salle qui contenait son sarcophage, et les chambres attenantes; ses successeurs, les rois de la VIme dynastie, y firent des emprunts plus abondants encore et les gravèrent jusque dans les couloirs d’accès. C’est à peu près tout ce qui reste de leurs pyramides qui ne forment plus que d’immenses tas de décombres; les chapelles funéraires ont disparu. Quant aux tombeaux des rois qui les suivirent, ceux de l’époque féodale, ils ne sont pas parvenus jusqu’à nous.

Sculpture

L’idée de la mort, vraie obsession pour les Egyptiens, les avait portés de très bonne heure à rechercher tous les moyens d’éviter un anéantissement complet de leurs personnes; de là le développement incroyable de l’architecture funéraire qui prend dès ses débuts une importance beaucoup plus considérable que l’architecture civile ou même religieuse. De là aussi la naissance de la statuaire qui, à son origine, est absolument indépendante de l’architecture et se développe parallèlement à ce dernier art et avec non moins de succès.

Fig. 122. Statue de Ra-Nofer (Le Caire — photographie de M. Pieron).

Statue de Ra-Nofer
Statue de Ra-Nofer

Le Ka ou double, comme il a été dit plus haut, était une sorte de corps spirituel, exactement semblable comme forme au corps matériel de l’homme et capable de survivre à celui-ci pendant un temps illimité, à condition toutefois d’avoir un support qui pût fixer son essence impondérable et lui conserver une certaine consistance. Le support naturel du double était le corps embaumé avec plus ou moins de soin et préservé ainsi de la pourriture; mais cette momie restait néanmoins bien fragile, aussi imagina-t-on de bonne heure de lui donner un remplaçant plus solide pour le cas où elle viendrait à être détruite. On prit donc l’habitude de déposer dans le tombeau, que ce fût celui d’un roi ou celui d’un simple particulier, une image du mort, en bois ou en pierre, faite autant que possible à sa ressemblance, parfois de grandeur naturelle, mais souvent de dimensions plus modestes. Le personnage qu’elle représente est debout, une jambe en avant, agenouillé ou accroupi à la manière des scribes, ou encore assis sur une chaise massive, les pieds joints, les mains sur les genoux. Souvent il est accompagné de sa femme, assise ou debout à côté de lui et même parfois d’un ou deux de ses enfants; ces groupes sont de vraies scènes de famille, d’une intimité charmante.

Fig. 123. Scribe agenouillé (Le Caire. Photo de E. Brugsch-Pacha).

Scribe agenouillé
Scribe agenouillé

Les statues memphites, à part les plus anciennes qui sont d’une facture encore un peu malhabile, sont l’œuvre de praticiens parfaitement sûrs de leur métier et capables de donner l’expression voulue à leurs figures, quelle que soit la matière qu’ils ont à travailler, bois, albâtre, calcaire, granit ou diorite. Ce qu’ils cherchent, c’est à rendre fidèlement la nature et à donner en même temps l’impression de vie, de calme et de sérénité; ils ne fixent pas un aspect passager de leur modèle, ils en font en quelque sorte une synthèse; ils ne l’idéalisent pas, ils l’éternisent pour ainsi dire, et avec raison, car leur œuvre ne doit pas être un objet d’admiration pour le monde, mais le support même d’un être vivant enseveli à jamais dans le tombeau, loin des regards des hommes.

Fig. 124. Groupe de l’Ancien Empire (Musée du Caire, No 128; photographie de l’auteur).

Groupe de l’Ancien Empire
Groupe de l’Ancien Empire

Pour donner plus de naturel à ces statues, on les peignait, celles du moins qui ne sont pas taillées dans des matières de grand luxe. Parfois le travail est également soigné de la tête aux pieds, mais il arrive souvent que les membres inférieurs sont un peu négligés au profit du haut du corps sur lequel se reporte toute l’attention du spectateur. La tête est toujours plus poussée que le reste et acquiert une importance toute particulière; les deux yeux, le plus souvent rapportés et formés d’une pierre blanche avec pupille en métal sous une cornée de quartz, dans un sertissage de bronze, donnent à la figure une vie, une expression, un éclat inimitables; ainsi, pour ne citer que les plus remarquables de ces statues, le Sheikh-el-Beled, le groupe de Rahotep et de Nofrit, le scribe du Musée du Caire, celui du Louvre, sont des chefs-d’œuvre qui peuvent rivaliser avec les plus belles productions de l’art de tous les temps et de tous les pays.

Fig. 125. Tête du «Sheikh-el-Beled» (Musée du Caire — photo. de E. Brugsch-Pacha).

Tête du «Sheikh-el-Beled»
Tête du «Sheikh-el-Beled»

Fig. 126. Tête du scribe accroupi du Musée du Caire (photo. de E. Brugsch-Pacha).

Tête du scribe accroupi du Musée du Caire
Tête du scribe accroupi du Musée du Caire

C’est l’expression même de la vie qui se dégage des statues des simples particuliers; quant à celles des rois il n’en est pas tout à fait de même. Ici les sculpteurs devaient donner l’impression d’un être supra-terrestre; dans ce but ils suppriment tout mouvement et placent le pharaon sur un trône, assis dans une pose immobile qui a quelque chose d’hiératique, tout en restant parfaitement naturelle. Ils n’ont plus recours aux yeux artificiels et impriment sur les lèvres de leurs modèles ce sourire énigmatique qui les auréole de mystère. Leurs rois, les Khefren et les Mycérinus du Caire, le Dadefra du Louvre, sont empreints de la majesté calme et sereine qui convient à un monarque fils des dieux presque dieu lui-même. En ce qui concerne ces statues et celles des particuliers, la IVme dynastie marque un effort et un progrès incomparables. C’est une des plus belles époques de la statuaire égyptienne, au point de vue de l’art aussi bien que du métier; des statues comme le grand Khefren de diorite au Musée du Caire, montrent qu’on savait triompher des matières les plus dures et les modeler dans les moindres détails avec une délicatesse inouïe, sans jamais nuire à la beauté et à la grandeur de l’ensemble, qui reste une pure merveille, à tous les points de vue.

Fig. 127. Statue de Khefren (d’après Maspero. Musée Egyptien, I, pl. VIII).

Statue de Khefren
Statue de Khefren

Un peu plus tard, sous la VIme dynastie sans doute, on commença à employer pour les statues royales le type de l’homme debout. Le premier et le plus bel exemple en est la statue de Pepi Ier accompagné de son fils Merenra, qui est aussi la plus ancienne statue de bronze, où tout au moins à revêtement de bronze que l’on possède (fig. 105 et 106); au lieu d’une fonte pleine ou creuse, procédé employé à des époques moins anciennes pour des monuments de plus petites dimensions, nous avons ici d’épaisses feuilles de métal ajustées et martelées sur une âme de bois; cette statue, actuellement au musée du Caire, est sensiblement plus grande que nature.

Si la sculpture en ronde-bosse est toujours, sous l’Ancien Empire, absolument indépendante de l’architecture, il n’en est pas de même du bas-relief, intimement lié à la construction, et dont le rôle primitif est de constituer la partie décorative d’un monument. L’usage qu’on en faisait, très modéré au début, ne tarda pas à se développer au fur et à mesure que les tombeaux devenaient plus grands; c’est sous la Vme dynastie, époque où non seulement on couvre de bas-reliefs des centaines de mètres carrés de parois dans des tombeaux de dimensions moyennes, mais où on commence aussi à en revêtir les murs intérieurs des temples, que ce mode de sculpture arrive à son apogée, tant au point de vue technique qu’au point de vue artistique.

Pour les Egyptiens, le but du bas-relief est de reproduire avec autant de clarté que d’exactitude, non seulement des figures d’individus isolés, mais des scènes complètes avec de nombreux personnages en pleine action, des animaux et des objets; il s’agit de ne pas sacrifier l’ensemble au détail ni le détail à l’ensemble, et pour cela il faut étudier séparément chacune des figures, les grouper et les équilibrer de façon régulière afin d’obtenir une composition homogène et décorative.

Fig. 128. Bas-relief du mastaba de Ptahhotep à Saqqarah (photographie de M. Pieron).

Bas-relief du mastaba de Ptahhotep à Saqqarah
Bas-relief du mastaba de Ptahhotep à Saqqarah

Pour arriver à comprendre le bas-relief égyptien et l’apprécier comme il le mérite, il faut en pénétrer les procédés de composition et faire abstraction de certaines choses qui nous choquent ou tout au moins nous gênent au premier abord parce qu’elles sont contraires à notre conception moderne de l’art. Dans l’art égyptien, il n’y a pour ainsi dire pas trace de perspective, et ce défaut se fait sentir de plusieurs manières: tous les personnages d’une scène sont sur le même plan et ont exactement la même grandeur; les tableaux se développent uniquement en longueur, jamais en profondeur, formant ainsi de longues bandes qui se superposent sans être nécessairement en rapport direct les unes avec les autres. Ce manque de perspective se fait encore mieux sentir dans le dessin même du corps humain: vus toujours de profil, les personnages ont l’œil et la poitrine qui se présentent de face, le ventre de trois quarts, dans une stylisation un peu outrancière mais à laquelle on s’habitue rapidement et qui pour les Egyptiens eux-mêmes avait l’avantage de présenter chaque partie du corps sous son aspect le plus caractéristique. Si ce défaut apparent est dû, à l’origine tout au moins, à une certaine maladresse, il n’en est pas de même du manque d’unité dans les proportions, qui est voulu. Pour indiquer la supériorité du roi sur ses sujets, on le représente d’une taille très supérieure à la leur, et de même, dans les tombes, la figure du mort est toujours trois ou quatre fois plus grande que celles des hommes qui vaquent sous ses yeux à leur office habituel.

Au point de vue technique, les sculpteurs de bas-reliefs sont pour le moins aussi habiles que ceux qui taillent les statues; leur dessin est ferme et net, donnant des contours d’une précision remarquable, quelle que soit la position du sujet. Les animaux qu’ils représentent ont des silhouettes exquises de pureté et de ressemblance. Leur coup de ciseau est parfaitement franc, sans repentirs, sans retouches, et ils modèlent les corps en un relief imperceptible qui leur donne une très grande distinction et beaucoup de délicatesse.

La composition est toujours claire et bien ordonnée, équilibrée de manière à donner à l’ensemble un caractère décoratif; les vides qui se présentent naturellement entre les figures et au-dessus d’elles sont remplis au moyen de courtes inscriptions hiéroglyphiques qui expliquent la scène, en même temps qu’elles ajoutent à l’homogénéité du monument.

Les sculpteurs de bas-reliefs n’étaient pas des artistes créateurs, mais de simples artisans bien au courant de leur métier et doués souvent d’une réelle originalité. Ils avaient à leur disposition un certain nombre de modèles pour toutes les scènes qu’ils pouvaient avoir à représenter et n’avaient plus qu’à les adapter à la place dont ils disposaient, à les augmenter ou à les diminuer en supprimant ou en ajoutant des personnages; ils pouvaient ainsi, sans sortir du cadre traditionnel, donner libre cours à leur imagination et enrichir leurs tableaux de figures originales et nouvelles. Pour une scène donnée, le motif est toujours le même, l’interprétation toujours différente, et c’est ce qui donne un charme tout particulier à ces successions de tableaux qui couvrent les parois des tombeaux comme une gigantesque tapisserie, harmonieuse dans l’ensemble et dans le détail.

Peinture

La polychromie était de règle pour la statuaire; il en était de même pour les bas-reliefs qui devaient tous être peints de couleurs vives. Dans les tombeaux très anciens, comme ceux de l’époque de Snefrou, qui sont encore construits en briques, des peintures sur enduit remplacent les bas-reliefs, reproduisant en teintes plates les mêmes scènes que nous avons l’habitude de voir sculptées et enluminées dans les autres tombes de l’Ancien Empire. La manière primitive de décorer ces monuments était donc, à n’en pas douter, la peinture, et le bas-relief coloré n’est que le développement normal de celle-ci, résultant du besoin de la rendre plus durable en la reportant sur pierre et en dégageant du fond chaque figure, chaque objet représenté; le bas-relief, avant de devenir un art en soi, n’était que le support de la peinture. Rien de plus naturel dès lors que de retrouver dans les scènes peintes les mêmes compositions que dans les reliefs, avec les mêmes variantes d’interprétation. Les procédés sont très simples: les couleurs minérales délayées dans de l’eau, additionnée d’une sorte de gomme, sont étendues en teintes plates sur un enduit sec, au moyen d’un pinceau; un trait plus foncé sertit les figures; les détails étaient ajoutés après coup quand ils étaient plus foncés, réservés quand ils étaient blancs. Les peintures de Dahchour et de Meïdoum, qui datent du commencement de la IVme dynastie, nous montrent les artistes égyptiens déjà en pleine possession de leur métier, et il est certains de leurs panneaux qui sont pleins de vie, de mouvement et de délicatesse. Pendant un certain temps on négligea complètement la peinture pour la sculpture, et nous ne trouvons des tombeaux peints sur enduit qu’en province, presque jamais dans la capitale; ce n’est que plus tard, sous le Moyen et le Nouvel Empire, que cet art reprendra un nouvel essor et accaparera de nouveau la décoration intérieure des sépultures.

Fig. 129. Peinture d’un tombeau de Meïdoum (d’après une photographie de E. Brugsch-Pacha).

Peinture d’un tombeau de Meïdoum
Peinture d’un tombeau de Meïdoum

Objets usuels

Depuis quatre ou cinq mille ans, les tombeaux de l’Ancien Empire résistent victorieusement aux atteintes du temps et ils sont arrivés jusqu’à nous avec leur décoration peinte ou sculptée, dans un état de conservation très satisfaisant. Les violateurs de sépultures ne les ont cependant point épargnés; dans l’antiquité déjà ils les ont visités, ils sont descendus dans tous les caveaux funéraires, dans ceux des rois comme dans ceux des simples particuliers, franchissant les obstacles les plus sérieux, et ont pillé consciencieusement tout le mobilier funéraire. Seules les statues de serdab qui ne pouvaient avoir aucune valeur pour eux furent laissées dans leur cachette, ainsi que les tables d’offrandes, grandes dalles sculptées devant la stèle fausse-porte. Les meubles, les armes, les outils, les vêtements, les bijoux, tous les objets usuels, en un mot, ont disparu et nous ne les connaissons que par les représentations des reliefs et des peintures, représentations qui du reste sont souvent très suffisantes. Les seuls objets qui nous soient parvenus sont des vases en pierre ou en terre qui ne présentent pas avec ceux de la période précédente des divergences très marquées.

Inscriptions

Depuis les dynasties thinites, époque où on ne l’employait qu’avec parcimonie, l’écriture a fait d’immenses progrès; elle est définitivement constituée, régularisée et ordonnée. C’est un instrument parfait en son genre, bien qu’un peu compliqué, capable d’exprimer toutes les nuances de la pensée, dans tous les domaines, et qui a en même temps un caractère décoratif très marqué permettant de l’employer à l’ornementation des monuments, soit isolément, soit à côté des représentations figurées, pour les compléter, les équilibrer et les expliquer. Quelques lignes d’hiéroglyphes, sur un objet quelconque, suffisent à faire de lui un objet d’art, tant cette écriture est belle par elle-même.

Fig. 130. Panneau de Hosi (d’ap. Mariette. Album du Musée de Boulaq, pl. XII).

Panneau de Hosi
Panneau de Hosi

L’écriture hiéroglyphique, en même temps utilitaire et ornementale, avec ses combinaisons de caractères alphabétiques, syllabiques et idéographiques, paraît à peu près sur tous les monuments de l’Ancien Empire, dans les tombeaux en particulier où nous l’avons vue se mêler aux bas-reliefs, s’incorporer à eux. Ce sont en général de courtes phrases, mises dans la bouche des personnages représentés dans la scène; ainsi il n’est pas rare de voir un ouvrier dire à son voisin: «tâche de te dépêcher» ou: «fais attention à ce que tu fais»; un moissonneur boit à même une cruche de bière en s’écriant: «ah! que c’est bon!» ailleurs c’est la chanson des laboureurs qui travaillent dans le terrain encore inondé: «Le piocheur est dans l’eau, parmi les poissons; il cause avec le silure, il échange des saluts avec l’oxyrhinque.» En d’autres parties de la tombe, à l’entrée, et surtout sur la stèle fausse-porte, on trouve le nom du mort, avec ses titres et de courtes formules adressées à divers dieux comme Osiris et Anubis, et plus loin la grande liste d’offrandes disposée en tableau. Dans les souterrains des tombes royales on voit, à partir d’un certain moment, les longs textes religieux se dérouler en colonnes serrées, et couvrir d’immenses surfaces de parois. J’ai déjà parlé des inscriptions historiques ou plutôt biographiques où un haut fonctionnaire raconte les péripéties de sa carrière et qui sont si précieuses pour nous; il faut encore signaler certains textes officiels, gravés sur pierre, des décrets du roi en faveur de certains temples, instituant des privilèges spéciaux, et nous aurons une idée générale de ce qu’il y avait sous l’Ancien Empire en fait d’inscriptions monumentales.

Pour des compositions de longue haleine, des ouvrages scientifiques, médicaux, théologiques ou littéraires et sans doute aussi déjà pour la correspondance, on employait une autre matière que la pierre et une autre écriture que les hiéroglyphes. Les tiges de papyrus décortiquées, développées et écrasées, fournissaient des feuilles qui étaient pour les Egyptiens ce qu’est pour nous le papier, feuilles qu’on réunissait bout à bout pour en faire de longs rouleaux; au moyen d’un roseau taillé en pointe ou en pinceau, on y écrivait à l’encre en caractères cursifs qui sont une abréviation des hiéroglyphes et auxquels nous donnons le nom d’écriture hiératique. Cette écriture est disposée soit en colonnes verticales, soit en lignes horizontales écrites de droite à gauche. Vu la fragilité de la matière employée, il ne nous est parvenu que bien peu de manuscrits de l’Ancien Empire, assez toutefois pour que nous puissions juger que la méthode employée ne différait en rien de celle des époques postérieures.

C. CIVILISATION

Royauté et Gouvernement

Bien que fils des dieux et dieu lui-même, le roi d’Egypte n’est pas, comme dans beaucoup de monarchies orientales, un despote paresseux et cruel, invisible au fond de son palais; il ne se borne pas non plus à donner tous ses soins à ce qui doit être la grande œuvre monumentale de son règne, la construction de son tombeau. Il s’occupe activement et personnellement de son pays et de son peuple, il dirige lui-même toute l’administration, choisit les fonctionnaires, récompense les plus méritants, rend la justice. Il exerce sur ses sujets une activité bienveillante et semble être vraiment, pour l’Ancien Empire tout au moins, le «dieu bon», selon une des épithètes qu’on lui décerne le plus fréquemment. A côté de cela il trouve encore le temps de s’occuper de science et de composer lui-même des ouvrages de médecine ou de théologie. A l’exemple de leur père, les princes ne restent pas inactifs, ils font l’apprentissage du pouvoir en occupant dès leur jeune âge des postes importants dans l’administration.

La maison du roi se compose d’une foule d’officiers de toute sorte, préposés les uns à la toilette, aux vêtements, aux parfums, les autres à la nourriture ou à la boisson, et de prêtres spéciaux attachés à la personne royale, ainsi que d’une garde du corps.

Le roi n’est pas seul à assumer le pouvoir, il a sous ses ordres une administration compliquée et d’origine très ancienne; les fonctionnaires sont nombreux et se présentent à nous chacun avec une série de titres dont nous ne parvenons pas à découvrir l’exacte signification, mais qui montrent qu’un individu pouvait cumuler des charges de natures très diverses, religieuses, militaires, civiles et judiciaires. Ceux de ces personnages que nous connaissons le mieux sont naturellement ceux qui entouraient le roi de plus près et dont les tombeaux sont voisins du sien, les vizirs, les grands juges, les grands prêtres, les fonctionnaires de l’administration centrale. A côté et au-dessous d’eux il y avait la foule des fonctionnaires provinciaux. L’ancienne division politique du pays en clans ou tribus avait donné naissance, une fois l’œuvre d’unification accomplie, à un certain nombre de provinces ou nomes qui eurent chacun son administration propre, sous le contrôle du pouvoir central. Sous des rois dont l’autorité s’exerce sans contestation, cette organisation intérieure doit avoir ses avantages, mais si le sceptre tombe en des mains plus faibles elle ne peut que favoriser le démembrement du pays; nous avons vu que c’est en effet ce qui arriva: la naissance et le développement progressif de la féodalité, puis les rivalités des familles les plus puissantes et les luttes intestines, amenèrent la fin de l’Ancien Empire.

Le haut gouvernement des nomes était donc un pouvoir féodal, très probablement entre les mains des descendants directs des anciens chefs de tribus. Quant à l’administration proprement dite, elle n’était pas le privilège d’une caste spéciale, mais était ouverte à tous; il suffisait d’avoir une bonne instruction, d’être scribe, de se montrer intelligent et habile, pour pouvoir atteindre à n’importe quelle fonction. Nous avons l’exemple de personnages d’humble extraction commençant par les charges les plus modestes pour monter progressivement aux plus hautes positions du royaume.

Les prêtres pouvaient cumuler des fonctions civiles et des charges sacerdotales; ils pouvaient aussi, semble-t-il, se recruter parmi toutes les classes de la population et ne formaient pas une caste à part. Le roi était de droit souverain pontife de tout le pays et les grands seigneurs héréditaires étaient en même temps les grands prêtres des sacerdoces de leurs nomes.

Nous avons donc, dans l’Egypte de l’Ancien Empire, un mélange extrêmement curieux de tous les modes de gouvernement: en haut, une monarchie absolue et théocratique, au-dessous une aristocratie héréditaire, féodale et terrienne, et enfin, tant pour les provinces que pour l’ensemble du pays, une administration accessible à tous, tenant en même temps de la démocratie et du mandarinat et ayant un caractère sacerdotal très marqué. Comment fonctionnaient tous ces rouages qui nous paraissent si peu compatibles les uns avec les autres? Nous ne pouvons nous en rendre compte d’une manière très précise, mais les résultats montrent que ce système de gouvernement n’était pas mauvais puisque non seulement il subsista pendant les longs siècles que dura l’empire memphite, mais encore fut repris au Moyen et au Nouvel Empire avec certaines modifications.

Relations extérieures

Les objets remontant à l’Ancien Empire sont si peu nombreux qu’il ne faut pas s’étonner si l’on n’en retrouve pas qui portent la marque d’une importation étrangère. Les relations commerciales avec les pays environnants, par terre comme par mer, ne s’étaient cependant pas interrompues, bien au contraire; on consommait beaucoup d’encens en Egypte, surtout pour les besoins du culte; or l’encens ne pouvant provenir que du sud de l’Arabie, de la côte des Somalis, du pays de Pount, comme on appelait ces régions, il devait donc arriver en Egypte par la Mer Rouge. Les mines du Sinaï ne sont pas assez riches en cuivre pour avoir pu fournir tout celui qu’on employait sous l’Ancien Empire, aussi est-il des plus probable que déjà à ce moment-là on le faisait venir de Chypre, comme aux époques suivantes. Le commerce, plus facile encore avec la Syrie, était sans doute plus développé de ce côté-là. Les pharaons avaient du reste sur cette contrée, ou du moins sur sa partie méridionale, certaines prétentions de suzeraineté, et nous les avons vus y envoyer à diverses reprises des expéditions armées. Le plus souvent ces expéditions remportaient des succès sur les indigènes et ramenaient un riche butin, pris par la force ou acquis par voie d’échange, mais parfois aussi elles échouaient piteusement, et se faisaient massacrer dans un guet-apens.

Le Soudan et la Nubie n’étaient pas encore soumis, mais le gouvernement égyptien, qui recrutait des mercenaires parmi les tribus de ces régions, les considérait un peu comme des vassales et leur envoyait souvent de petites expéditions à demi militaires, à demi commerciales, chargées de recueillir l’allégeance des chefs et si possible un tribut, d’assurer la sécurité des routes et le respect du nom de l’Egypte, et de faire aboutir des opérations fructueuses par voie d’échange. Ces expéditions étaient le plus souvent dirigées par les gouverneurs du sud, les résidents égyptiens à Eléphantine, qui avaient la garde de la frontière: ces hauts fonctionnaires s’appliquèrent à laisser à la postérité le récit plus ou moins détaillé de leurs diverses missions. Ainsi nous voyons Herkhouf s’acquérir la faveur du roi pour lui avoir ramené du centre de l’Afrique un nain qui devait le divertir par ses danses bizarres: ce roi était Pepi II, alors encore un tout petit enfant.

Famille

Du haut en bas de l’échelle sociale, l’organisation de la famille a un caractère tout patriarcal, empreint de liberté, de bienveillance et d’intimité. Il suffit de jeter les yeux sur les nombreux groupes familiaux, bas-reliefs ou statues, pour juger des relations tendres qu’avaient entre eux époux, parents et enfants: on voit souvent la femme assise sur le même siège que son mari, ou debout à côté de lui, passant le bras autour de son cou tandis qu’il l’enlace étroitement et que les enfants se pressent autour d’eux. L’homme est le chef incontesté de la famille, il la dirige, la protège, la groupe autour de lui, sa vie durant; quant à la femme, elle jouit d’une position très privilégiée, en regard des autres femmes d’Orient: elle n’est pas enfermée dans un harem, elle est absolument libre de ses mouvements et de ses actions, elle accompagne partout son mari comme une égale, non comme une inférieure, elle exerce une autorité morale toute spéciale sur les enfants. Parmi ceux-ci, les filles ont les mêmes droits que les fils à l’héritage paternel.

Dès l’Ancien Empire, l’Egyptien est certainement monogame; à peine trouve-t-on un ou deux grands personnages ayant à côté de leur femme légitime une concubine, dont les enfants ont du reste à peu près les mêmes droits que leurs frères. Seul le roi a en général plusieurs femmes dont l’une, «la grande épouse royale» a le pas sur les autres, étant sans doute de plus haute naissance, parfois même de race royale. Pour conserver aussi pur que possible le sang divin qui coule dans ses veines, le roi doit de préférence prendre une femme du même sang que lui, donc une proche parente. Sous le Nouvel Empire nous voyons le plus souvent le pharaon épouser sa sœur, parfois même sa fille; il en était sans doute de même pour les rois memphites. Ces unions qui nous paraissent monstrueuses n’avaient rien que de très naturel pour les Egyptiens, pour qui la pureté de la race avait une importance capitale.

Vêtement

Vu le climat de l’Egypte, les habitants de ce pays n’ont jamais éprouvé le besoin de s’habiller chaudement; le costume en usage sous l’Ancien Empire est particulièrement sommaire. Les hommes portent tous le pagne, plus ou moins grand suivant leur condition: pour les gens de bas étage, les mariniers par exemple, il se réduit à une ceinture garnie par devant de quelques petites lanières formant tablier, pour d’autres ouvriers c’est un morceau d’étoffe passant entre les jambes et fixé également à une ceinture. Le modèle ordinaire est composé d’une longue pièce de toile blanche enroulée étroitement autour de la partie moyenne du corps, soutenue par une ceinture et descendant presque jusqu’aux genoux. Chez les grands personnages ce vêtement prend plus d’importance: il n’est pas plus long, mais beaucoup plus ample, et la partie de devant, gaufrée à petits plis et empesée, forme une sorte de grand tablier triangulaire. En outre, les notables ont le plus souvent aux pieds des sandales, simples semelles plates, et autour du cou un large collier descendant sur la poitrine et composé généralement de perles en verroterie, parfois aussi de perles d’or. La tête est entièrement rasée, cheveux, barbe et moustaches, et, pour sortir, les grands personnages se coiffent d’une perruque plus ou moins volumineuse suivant la mode du jour, tandis que chez les gens du peuple cette perruque paraît n’être plus qu’une simple calotte feutrée, épousant les formes du crâne. Souvent une petite barbe postiche se fixe sous le menton des notables. Jamais on ne voit de manteau sur les épaules des particuliers; seul le roi, dans certaines cérémonies, porte un vêtement de forme particulière, très ample, sans manches, descendant du cou jusqu’aux genoux.

Fig. 131. Costumes de l’Ancien Empire (d’apr. Lepsius. Denkmäler, II, pl. LXXIII).

Costumes de l’Ancien Empire
Costumes de l’Ancien Empire

Les femmes sont vêtues d’une robe absolument collante descendant de la naissance des seins jusqu’au bas des mollets; des bretelles la retiennent aux épaules. La gorge est couverte d’un large collier, et des anneaux de différentes formes ornent les bras et les chevilles. La chevelure, très abondante, retombe sur les épaules en une multitude de petites tresses; parfois un riche bandeau enserre cette coiffure au-dessus du front.

Fig. 132. Ptahhetep à sa toilette (d’apr. Paget-Pirie. Ptahhetep, pl. XXII).

Ptahhetep à sa toilette
Ptahhetep à sa toilette

La toilette était chose importante pour les Egyptiens; ils se lavaient soigneusement, se faisaient oindre le corps d’huiles et de parfums. Les gens riches avaient des serviteurs qui les massaient et leur servaient de manicures, de pédicures, et sans doute aussi de coiffeurs. Avant et après le repas, on se lavait les mains et la bouche, comme cela se fait encore aujourd’hui en Orient.

Mobilier et Habitation

Les Egyptiens avaient l’habitude de s’accroupir à terre, sur des nattes, pour toutes les occupations sédentaires; c’était la position ordinaire des artisans à leur travail et des scribes en train d’écrire. Par contre, pour manger, ils s’asseyaient sur des chaises, des fauteuils ou même des divans à deux places, devant de petits guéridons ronds, hauts sur pied, où s’empilaient les victuailles. Ils couchaient dans des lits garnis de plusieurs matelas, de couvertures et de chevets en guise d’oreiller, lits à quatre pieds, assez élevés pour qu’on dût y monter à l’aide d’un petit escabeau. Le mobilier comportait encore un certain nombre de coffres de diverses dimensions, où l’on serrait le linge et les ustensiles de toute sorte. En ce qui concerne les habitations, nous n’avons guère de renseignements pour l’Ancien Empire; ce devaient être des constructions légères, en partie en briques crues ou en terre pilée, en partie en bois, avec des jours qu’on pouvait fermer, au moyen de tentures multicolores ou de nattes; comme plafond, des solives de bois de palmier, se touchant, supportaient une terrasse en terre battue.

Chasse et Pêche

Les grands marais remplis de poissons et d’oiseaux de toute sorte qui bordaient la vallée du Nil, fournissaient aux seigneurs égyptiens, grands amateurs de chasse et de pêche, un terrain incomparable. Ils s’y rendaient avec leurs gens qui sur place préparaient des nacelles légères en faisceaux de tiges de papyrus, dans lesquelles tout ce monde s’embarquait, pénétrant dans les fourrés marécageux. Le maître tenait d’une main des oiseaux captifs dont les cris servaient d’appeaux, tandis que de l’autre il brandissait son boumerang et le lançait adroitement sur le gibier, abattant l’un après l’autre le héron, l’oie, le canard, la grue, que ses gens allaient chercher dans les roseaux; puis il saisissait un harpon à double lame barbelée avec lequel il transperçait d’une main sûre les gros poissons passant à sa portée, qu’il relevait tout ruisselants d’eau. Cette arme puissante lui servait aussi à se défendre contre l’hippopotame qui aurait pu venir troubler sa promenade.

Fig. 133. Chasse et pêche au marais (d’après de Morgan. Catal. des Monum., I, Assouan, p. 146).

Chasse et pêche au marais
Chasse et pêche au marais

Fig. 134. Chasse au lasso (d’ap. Davies. Ptahhetep, I, pl. XXII).

Chasse au lasso
Chasse au lasso

Aux confins du désert, la chasse était plus fructueuse, mais plus difficile et plus dangereuse aussi; on y rencontrait la gazelle, l’antilope, le bœuf sauvage ainsi que le lion et la panthère. Le seigneur égyptien s’y aventurait rarement, mais il y envoyait certains de ses hommes, chasseurs de profession qui, accompagnés de leurs grands chiens, poursuivaient le gibier et l’attaquaient avec leurs flèches ou au lasso.

Fig. 135. Chasse au filet (d’après Capaet. Une rue de tombeaux, pl. XXXVI-XXXIX).

Chasse au filet
Chasse au filet

Il ne suffisait pas d’approvisionner le garde-manger, il fallait se constituer une réserve vivante d’aliments et remplir la basse-cour. A cette fin, au moment du passage des oiseaux migrateurs, on disposait sur des étangs de grands filets tendus sur des cadres en bois et on attirait le gibier au moyen d’appâts ou d’appeaux; une fois que le vol s’était posé sur l’étang, un surveillant caché tout près de là donnait un signal, d’autres hommes tiraient vivement sur une corde, le filet se refermait sur les volatiles qu’on sortait avec précaution et qu’on enfermait dans des cages pour les porter dans de grandes volières grillées et munies de bassins d’eau, où on pouvait les conserver et les engraisser.

Fig. 136. Scènes de pêche (d’après de Morgan. Recherches sur les origines de l’Egypte, I, fig. 518).

Scènes de pêche
Scènes de pêche

Le Nil et ses dérivés fourmillent de poissons, dont la chair a été de tous temps une grande ressource pour les habitants du pays; ceux-ci employaient pour les prendre des moyens qui sont de tous les temps et de tous les pays, des engins qu’ils avaient perfectionnés et dont ils savaient tirer parti: d’abord la ligne, une ligne à main hérissée d’hameçons à son extrémité, mais sans canne ni flotteur, puis le petit filet à manche, le troubleau, puis les nasses, les grandes bouteilles en osier qu’on déposait au fond de l’eau et qu’on relevait de temps en temps. La pêche la plus productive était fournie par la seine, le grand filet droit muni de plombs et de flotteurs, qu’on traînait à grand renfort de bras dans des cours d’eau ou des étangs, de manière à ramasser tout le poisson. Sitôt sortis de l’eau, les poissons étaient ouverts, vidés, salés et étendus ou suspendus au soleil pour être séchés.

Fig. 137. Basse-cour (d’ap. von Bissing. Mast. des Gem-ni-kai, I, pl. IX).

Basse-cour
Basse-cour

Le nombre des animaux ainsi domestiqués s’accroissait sans cesse tant par la reproduction naturelle que par l’apport de nouveaux individus pris à la chasse. Nous venons de voir les oiseaux élevés en basse-cour, nourris de grains ou engraissés au moyen de boulettes qu’on leur introduisait de force dans le bec. On employait le même procédé pour certains bestiaux de choix élevés à part des autres dans des fermes, bœufs ou antilopes qu’on empâtait ainsi avec des aliments fabriqués au fur et à mesure, parfois même des hyènes qu’on était obligé d’attacher par les pattes et de renverser sur le dos pour leur faire avaler des oies rôties; il semble en effet, quelque bizarre que cela puisse nous paraître, que sous l’Ancien Empire les Egyptiens, pour varier leurs menus, mangeaient parfois de la chair d’hyène.

Elevage

La grande masse du bétail vivait presque en liberté sous la garde de bergers dans les terrains situés au delà des cultures, qui n’avaient pas encore, comme aujourd’hui, absorbé tout le sol de la vallée; ces animaux étaient presque sauvages, il fallait lier les jambes des vaches pour les traire, et quant aux bœufs et taureaux, lorsqu’il s’agissait de les capturer, on devait employer le lasso. De temps à autres, les propriétaires allaient sur place inspecter leurs bestiaux ou se les faisaient amener par troupes, pour en faire le compte. Le gouvernement faisait de son côté procéder tous les deux ans au dénombrement général des bestiaux, sur lesquels le roi prélevait sans doute une forte dîme; cette opération était même considérée comme des plus importantes, car elle servait de base aux calculs chronologiques: on ne disait pas, à cette époque, «l’an 6 de tel roi», mais «l’année qui suit le 3e compte de bestiaux de tel règne». A côté des bœufs et des vaches, il y avait encore dans ces domaines ruraux du petit bétail, des chèvres et des moutons; quant aux ânes, qu’on réunissait aussi en troupeaux, comme on les employait fréquemment à toutes sortes de travaux, il est probable qu’on les gardait à proximité des habitations plutôt que dans les pâturages.

Fig. 138. Engraissage des bœufs (d’après de Morgan. Rech. sur les origines de l’Egypte, I, fig. 521).

Engraissage des bœufs
Engraissage des bœufs

Fig. 139. Antilopes. Engraissage des hyènes (d’après de Morgan. Rech. sur les origines de l’Egypte, I, fig. 513).

Antilopes. Engraissage des hyènes
Antilopes. Engraissage des hyènes

A côté de l’élevage, l’agriculture était en plein développement, et les tableaux qui représentent des scènes de la vie des champs sont nombreux dans les bas-reliefs des mastabas. La crue du Nil était soigneusement observée et enregistrée dans les documents officiels; c’est donc qu’on avait reconnu l’importance des irrigations, desquelles dépend la fertilité du pays. Il est très probable que c’est de cette période que datent les premiers de ces canaux qui apportent l’eau sur tous les points de la vallée, et les digues qui la retiennent pour laisser déposer le limon.

Fig. 140. Labourage et semailles (d’après Davies. Sheikh Saïd, pl. XVI).

Labourage et semailles
Labourage et semailles

Fig. 141. Scène de moisson (d’ap. Lepsius. Denkmäler, II, pl. CVI).

Scène de moisson
Scène de moisson

Fig. 142. Dépiquage du grain (d’après Murray. Saqqara Mastabas, I, pl. XI).

Dépiquage du grain
Dépiquage du grain

La principale culture est celle des céréales. Nous voyons les laboureurs retourner le sol à l’aide de charrues très simples, à soc de bois, attelées de deux bœufs, car il n’est pas nécessaire de travailler très profondément cette terre meuble et grasse. Derrière eux viennent les semeurs, jetant le grain à la volée, et immédiatement après, on amène des troupeaux de chèvres et de moutons qui, pressés par des ouvriers munis de courbaches, piétinent le champ ensemencé pour faire pénétrer le grain. La moisson se fait au moyen de faucilles de bronze ou de bois armées de lames de silex, avec lesquelles on scie la tige à mi-hauteur; on lie les javelles en gerbe pour les charger sur des ânes qui bon gré mal gré les transportent près de l’aire où on les empile en hautes meules. Plus tard, quand la récolte est sèche, vient le dépiquage: les gerbes sont déliées, étendues sur l’aire et foulées aux pieds par des bœufs ou des ânes, et ce procédé a le double avantage de faire sortir le grain et de hacher la paille qui, comme partout en Orient, sert de fourrage. Les vanneuses ensuite jettent en l’air le grain et le passent au crible, et enfin on mesure la récolte au boisseau et on l’enferme dans les greniers.

Fig. 143. Foulage et pressurage du raisin (d’après Paget-Pirie. Tomb of Ptahhetep, pl. XXXIII).

Foulage et pressurage du raisin
Foulage et pressurage du raisin

La vigne se cultive en berceaux, dans des jardins; au moment de la vendange, des hommes cueillent le raisin mûr, le mettent dans de grands paniers et le portent tout à côté, sur le pressoir, sorte de grande auge surélevée où la récolte est foulée aux pieds par d’autres ouvriers. Le résidu est ensuite mis dans de grands sacs de forte toile, à chaque extrémité desquels est passé un bâton, et on arrive encore à extraire une bonne quantité de jus en tordant énergiquement ce pressoir rudimentaire, opération qui nécessite une pittoresque gymnastique de la part des cinq pressureurs. Enfin le moût est porté au cellier, dans de grandes jarres qu’on ferme et qu’on scelle soigneusement.

Fig. 144. Récolte du lin (d’après Lepsius. Denkmäler, II, pl. CVII).

Récolte du lin
Récolte du lin

Les autres genres de culture, comme la récolte des figues que des hommes ou parfois des singes vont cueillir dans les arbres, ou celle du lin, qui se pratique par arrachage de la tige et non plus à la faucille, sont plus rarement représentées. Enfin quelques scènes de jardinage montrent des ouvriers arrosant soigneusement des carrés de légumes.

Fig. 145. Tressage des nattes (d’après Perrot et Chipiez. Histoire de l’Art, I, p. 36).

Tressage des nattes
Tressage des nattes

Les Egyptiens n’employaient pour leurs vêtements que de la toile de lin, et déjà au début de la IVme dynastie ils étaient passés maîtres dans l’art de filer et de tisser. Parmi les rares échantillons d’étoffes de l’Ancien Empire qui nous sont parvenus, il y a surtout des toiles fines, très fines même; certaines bandelettes de momies royales sont faites au moyen de fil incomparablement plus fin que celui de n’importe quel tissu moderne (un kilo de ce fil représenterait 12 à 18.000 mètres de longueur, selon les calculs des spécialistes). Pour d’autres usages, en particulier pour la fabrication de portières et tentures, on employait des étoffes multicolores plus épaisses, où le tisserand, précurseur des fabricants de tapis orientaux, obtenait par la disposition de ses fils de couleur des compositions ornementales simples, mais du meilleur goût.

Les vanniers faisaient déjà de ces paniers de toute forme qui sont aujourd’hui une spécialité du Soudan égyptien, ouvrages de sparterie très soignés et très fins, aux brins de couleurs heureusement alternés et qui sont en même temps d’une solidité à toute épreuve. Les gens du peuple étaient très habiles à ces sortes de travaux, ainsi les pâtres, tout en surveillant leurs troupeaux, tressaient avec des joncs et d’autres herbes les nattes dont ils faisaient usage, nattes si souples qu’elles se roulaient comme des couvertures et se portaient aisément en bandoulière.

Fig. 146. Menuisiers. Tombeau de Mera (d’ap. un dessin de l’auteur).

Menuisiers. Tombeau de Mera
Menuisiers. Tombeau de Mera

Dans d’autres tableaux nous voyons des cordiers tordant ou tournant leurs cordes, des cordonniers assouplissant le cuir, le taillant et le cousant, des menuisiers travaillant à des meubles de toute sorte avec la scie, le maillet, le ciseau, l’herminette et le perçoir à archet. Plus loin ce sont des sculpteurs et des peintres, des fabricants de vases de pierre et des chaudronniers dont nous avons déjà passé en revue les œuvres, et enfin des bijoutiers pesant, fondant et coulant l’or, calibrant et assemblant les pierres fines.

Fig. 147. Orfèvres et joailliers (d’ap. de Morgan. Recherches sur les orig. de l’Egypte, I, fig. 527).

Orfèvres et joailliers
Orfèvres et joailliers

Navigation

On peut dire que les transports, sous l’Ancien Empire, se faisaient uniquement par la voie fluviale. Sur terre, le seul moyen de locomotion était la marche; les ânes servaient seulement de bêtes de somme, et il est extrêmement rare que les hommes aient songé à monter sur leur dos. Quant à la litière ou chaise à porteurs, c’était là un luxe que seuls les grands seigneurs pouvaient s’offrir, quand ils allaient inspecter leurs domaines. Sur l’eau, nous avons déjà vu les petites nacelles en papyrus employées pour la chasse et la pêche; les autres bateaux construits en bois étaient très variés de forme, qu’il s’agît des lourds et solides bachots, munis de rames et de gouvernails, destinés à faire de petits trajets et à transporter des marchandises ou des bestiaux, ou bien des bateaux à rames et à voiles, qui dénotent déjà une grande habitude de la navigation. Dès le début de la IVe dynastie, on employait de façon constante, pour remonter le Nil, de longs bateaux aux extrémités légèrement relevées, portant un gros mât formé de deux madriers qui s’assujettissent dans les deux bordages et ne se réunissent qu’à leur partie supérieure; une vergue se hisse au sommet de ce mât, supportant une voile trapézoïde d’un modèle spécial commandée par deux bras, gros cordages dont un homme assis à la poupe tient les extrémités. Des gouvernails en forme de rames, en plus ou moins grand nombre suivant les dimensions du bateau, servent à donner la direction. Un toit léger, courant au-dessus du pont, fournit aux passagers un abri suffisant. Pour descendre le fleuve, on pliait la voile, on abattait le mât et le bateau suivait le fil du courant, actionné en outre par les rames. Plus tard, vers la fin de l’Ancien Empire, on voit paraître un nouveau modèle de barque, la grande nef pontée, au mât simple portant une voile carrée soutenue par deux vergues; le mode de navigation ne change du reste pas pour cela, et on continue, comme de nos jours encore, à remonter le fleuve à la voile, à le redescendre à la rame.

Fig. 148. Litière (d’après Davies. Deir et Gebrawi, I, pl. VIII).

Litière
Litière

Fig. 149. Fabrication de nacelles (d’ap. Davies. Sheikh Saïd, pl. XII).

Fabrication de nacelles
Fabrication de nacelles

Fig. 150. Barque. IVe dyn. (d’ap. Jéquier. Bull. de l’Inst. fr. du Caire, t. IX, pl. III).

Barque. IVe dyn.
Barque. IVe dyn.

Les vaisseaux de mer, plus grands et plus forts sans doute que ceux du Nil, en diffèrent à peine quant à la forme générale; les mâts, les voiles, les gouvernails, les rames sont les mêmes, mais il n’y a aucune superstructure, et un énorme câble, allant de la proue à la poupe, assure la solidité de la charpente.

Fig. 151. Scène du marché (d’apr. Lepsius. Denkmäler, II, pl. XCVI).

Scène du marché
Scène du marché

Pour avoir un tableau complet de l’état de l’Egypte à cette époque, il faudrait approfondir encore bien des points sur lesquels nous sommes peu documentés, ainsi la question très importante du commerce qui, faute de numéraire, se faisait de gré à gré, par échange, suivant entente entre les contractants, sans que nous sachions s’il y avait des boutiques ou seulement des marchés périodiques dans les centres. Nous sommes aussi assez mal renseignés sur l’exploitation des mines et des carrières et sur le transport des gros matériaux, qui se faisait à bras d’hommes, sur traîneaux, de la montagne au fleuve. Cette esquisse sommaire, suffisante pour le moment, nous permettra de nous rendre compte de ce qu’était, dans ses grandes lignes tout au moins, la civilisation de l’Egypte sous les rois memphites et héliopolitains, période qui est la base même de toute la civilisation pharaonique. Pour les époques suivantes nous pourrons nous contenter de signaler les transformations, les perfectionnements apportés au cours des siècles à cet état de choses, par suite du travail intérieur ou des importations étrangères.

Fig. 152. Forage de vases de pierre (d’ap. de Morgan. Recherches sur les origines de l’Egypte, I, fig. 497).

Forage de vases de pierre
Forage de vases de pierre

Fig. 153. Sphinx du Moyen Empire (d’après Legrain. Statues et statuettes, I, pl. XX).

Sphinx du Moyen Empire
Sphinx du Moyen Empire
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