CHAPITRE IV
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ÉPOQUE THINITE (De 4000 à 3400 av. J.-C. environ.)
Entre le moment où les indigènes que nous avons appris à connaître habitaient paisiblement la Thébaïde, occupés de chasse et de pêche, d’agriculture et d’élevage, et celui où Ménès constitue son royaume, il n’y a pas de transition marquée, ni dans les monuments de la région d’Abydos, berceau de la nouvelle monarchie, ni dans le reste de la Haute Egypte. Ces deux époques se touchent, semble-t-il, et pourtant il s’est accompli pendant le laps de temps qui les sépare et dont nous ignorons la durée, une transformation profonde qui touche à tous les domaines: une méthode nouvelle de gouvernement est inaugurée, l’écriture est inventée, les constructions de briques remplacent l’architecture de bois, le cuivre et même le bronze deviennent d’un usage courant, tandis que la taille du silex et la fabrication des vases de pierre ont atteint la perfection. Une transformation pareille demande de longs siècles ou bien une intervention étrangère, aussi a-t-on tenté de l’expliquer de diverses manières, sans avoir encore pu sortir du domaine des hypothèses.
En raison de certaines ressemblances très apparentes entre ce qui nous est parvenu de l’Egypte thinite et ce que nous connaissons de la Chaldée primitive, l’écriture hiéroglyphique, l’architecture en briques crues, l’emploi du cylindre comme cachet, la forme de certains vases de pierre, quelques savants ont voulu établir une communauté d’origine. Ils supposent qu’à un moment donné, une tribu puissante venant de Chaldée ou d’un autre pays qui serait aussi le berceau des Chaldéens, aurait pénétré en Egypte par le Sud après avoir traversé la mer Rouge et le désert, aurait soumis la vallée du Nil et répandu dans tout le pays les bienfaits d’une civilisation supérieure à celle qui s’y était développée naturellement. La tribu conquérante, le clan Horien, serait alors une peuplade d’origine sémitique et Horus un dieu sémite, ce qui est bien difficile à admettre, d’autant que, plus on étudie cette époque, plus on constate le caractère vraiment original et purement africain de la civilisation égyptienne.
D’un autre côté, la légende parle de l’expédition d’Horus comme venant du Sud; un texte très ancien donne même le nom de la tribu de laquelle sortait la race royale, la race horienne, et cette tribu est une tribu nubienne. Nous devons donc admettre qu’à un moment donné, peut-être peu avant Ménès, peut-être bien des siècles plus tôt, une tribu méridionale, mais d’une race apparentée à celle qui occupait le pays, vint s’installer dans la vallée du Nil, qu’elle subjugua après un temps plus ou moins long et dont nous ne pouvons évaluer la durée. Ce qui assura la supériorité à ces conquérants, c’est le fait qu’ils connaissaient les métaux, tandis que les indigènes en étaient encore à l’âge de la pierre, mais il est bien peu probable qu’il faille attribuer aux envahisseurs tous les progrès faits par la civilisation égyptienne aux débuts de la période historique, entre autres l’invention de l’écriture.
Presque tout ce qui nous est parvenu jusqu’ici de l’époque prédynastique provient de la Haute Egypte, et nous n’avons pour ainsi dire aucun document sur ce qu’était le Delta pendant cette période. Cette région est cependant incomparablement plus riche que la Haute Egypte, et ses habitants durent nécessairement précéder leurs frères du Sud dans la voie de la civilisation; c’est dans les terres du Delta, plus fertiles et mieux arrosées que toutes les autres, que l’agriculture devait naître et se développer en premier lieu, et la légende nous en a conservé un souvenir très précis: Osiris est un dieu du Delta, dont le centre est à Mendès; Isis est également une déesse de la même région, ainsi que Set, le dieu de la tribu la plus puissante de cette partie du pays.
Le Delta était donc considéré par les Egyptiens eux-mêmes comme le berceau de leur civilisation, à bon droit, semble-t-il. C’est à la nature même du sol, entièrement cultivable, que nous devons de n’en avoir pas retrouvé la moindre trace, car si dans la Haute Egypte les habitations et les nécropoles étaient situées à la lisière du désert, elles ne pouvaient être ici que sur des monticules artificiels aujourd’hui recouverts par les alluvions et cultivés comme le reste du pays. Il existe encore une autre preuve de l’avance que les indigènes du Nord avaient sur ceux du Sud, preuve relative à l’organisation sociale du pays: dans les listes de rois mythiques antérieurs à Ménès, on ne voit que dix rois thinites pendant 350 ans, tandis que les trois dynasties de rois du Nord avaient occupé le trône pendant des milliers d’années.
Il est difficile de se rendre compte comment les rois du Sud réussirent à détrôner leurs voisins plus civilisés du Nord et à réunir tout le pays sous leur sceptre, mais dans l’histoire les exemples sont fréquents d’un peuple riche subjugué par un autre qui lui est très inférieur, et toujours dans ces cas-là nous voyons que le vaincu finit par s’assimiler le vainqueur et par l’absorber: la civilisation, un moment écrasée par la force, reprend au bout de peu de temps son essor, activé par l’infusion d’un sang nouveau. Il en fut de même ici, et comme dans le mythe, Horus ne put achever sa conquête et dut faire un compromis avec ses ennemis. Le Delta se vengeait généreusement d’avoir perdu son autonomie en imposant à son vainqueur une civilisation très supérieure, jusqu’au moment où il pourrait lui-même reprendre les rênes du pouvoir.
A. HISTOIRE ET TRADITION
Originaires d’un des points les plus méridionaux du territoire égyptien, les chefs de la tribu du faucon, qui avaient étendu leur pouvoir sur les autres tribus de la Haute Egypte, choisirent comme lieu de résidence un endroit plus central, situé plus au nord, en une région où la vallée s’élargit et devient en même temps plus fertile. C’est là que s’éleva la ville de Thinis, qui comme capitale politique de l’Egypte devait être vite supplantée par les villes mieux situées, tandis que sa voisine, Abydos, où les premiers rois creusèrent leurs tombeaux, devenait rapidement la métropole religieuse de la Haute Egypte, le centre du culte funéraire, la ville du dieu des morts.
C’est à leur première capitale que les deux premières dynasties doivent le nom sous lequel on les désigne couramment, celui de dynasties thinites. Pour arriver à connaître leur histoire, nous pouvons maintenant combiner les données des écrivains classiques et celles que fournissent les listes ou les monuments égyptiens postérieurs, avec les renseignements contemporains qui nous ont été livrés par les fouilles récentes; nous avons la liste des rois, les chiffres indiquant la longueur de leurs règnes, mais l’histoire proprement dite, l’enchaînement des événements, nous fait encore défaut. Le relevé officiel, année par année, de la pierre de Palerme, ne nous est pas d’une grande utilité, car par le fait des cassures, nous ne savons auxquels des rois attribuer les événements signalés, qui du reste ne se rapportent le plus souvent qu’à des fêtes religieuses ou à des fondations de temples. De plus, pour des raisons que nous examinerons plus loin, il est souvent difficile d’établir la corrélation entre les noms royaux tels que nous les donnent les listes et ceux qui se trouvent sur les monuments contemporains.
La première dynastie, au dire de Manéthon, compta huit rois et dura 263 ans, la seconde, neuf rois qui occupèrent le trône pendant 302 ans. On peut les placer, approximativement, entre 4.000 et 3.400 avant notre ère.
Dans ces deux groupes de souverains, la seule figure qui se détache sur l’ensemble est celle du premier d’entre eux, Ménès, en égyptien Mena ou Mini, le véritable fondateur de la royauté égyptienne. Nous ignorons comment il s’y prit pour réunir sous son sceptre les deux parties du pays, mais nous savons qu’aussitôt la chose faite, il s’empressa de transporter le siège de son gouvernement à la frontière des deux royaumes, fonda une ville nouvelle, à laquelle il donna son nom, Memphis, Mennofer, et qui par sa position même devait rester bien longtemps la capitale de l’Egypte. Après cela il s’occupa activement de l’organisation de ses nouveaux états: il promulgua des lois, fonda des temples, dirigea des expéditions contre les Libyens qui habitaient aux confins de la vallée du Nil et qui cherchèrent toujours à s’y réinstaller en maîtres. Son long règne, qui dura plus de soixante ans, se termina par une fin tragique sur laquelle nous ne sommes que très vaguement renseignés.
Les successeurs immédiats de Ménès, ceux dont les noms, grécisés par Manéthon, sont Athothis, Kenkenès, Ouenéphès, Ousaphaïs, Miébis, Semempsès et Bienekhès, continuèrent son œuvre, sans qu’aucun d’eux se distinguât de façon particulière: ils s’occupèrent de législation, d’administration intérieure, et réglèrent définitivement le culte des dieux et le rituel des cérémonies; ils construisirent des temples, des palais et d’autres édifices, ils guerroyèrent contre les Libyens et l’un d’eux envoya au Sinaï la première expédition minière dont l’histoire ait gardé le souvenir. Quelques-uns s’occupèrent même de science et composèrent non seulement des ouvrages théologiques, mais aussi des livres de médecine et d’anatomie. Sous les uns, diverses calamités s’abattirent sur le pays, tandis que les autres jouirent d’années prospères et tranquilles.
Les rois de la IIme dynastie, Boethos, Kaiekhos, Binothris et les autres ont une personnalité plus effacée encore, et il est difficile de les identifier avec ceux que les monuments nous font connaître et qui ne peuvent se ranger que dans cette période de l’histoire, Kha-Sekhemouï, Neb-ra, Nenouter, Hotep-Sekhemouï et plusieurs autres encore. Aucun événement important n’est relaté, même sur la pierre de Palerme, où les mentions annuelles se rapportent toutes à des fêtes royales ou religieuses, au dénombrement des bestiaux, à la construction de divers édifices. On s’aperçoit néanmoins, en étudiant les courtes inscriptions laissées par ces rois et en les comparant à celles de la dynastie précédente, qu’il y a quelque chose de changé dans la titulature royale, auparavant très simple. Il s’y introduit à plusieurs reprises un élément nouveau, l’emblème du dieu Set, et ce simple fait montre que le sceptre n’est plus aussi ferme entre les mains des souverains thinites, qu’ils se rapprochent insensiblement, soit par des mariages, soit autrement, des descendants des anciens rois du Nord; si quelques rois se font ensevelir à Abydos, comme leurs ancêtres, les autres commencent à creuser leurs tombeaux à Memphis même, où les traces de leur activité deviennent de plus en plus fréquentes. Cette dynastie, encore nettement thinite, tant par l’origine de ses rois que par le caractère de sa civilisation, représente donc pour nous le commencement de la période de transition pendant laquelle se prépare l’avènement de l’empire memphite; cette période est assez longue, puisqu’elle embrasse encore la IIIme dynastie qui, bien que memphite, se rattache étroitement à celle qui la précède.
Fig. 69. Tête de Kha-Sekhemouï (d’apr. Quibell. Hieraconpolis, I, p. XXXIX).

B. MONUMENTS
Presque tous les monuments, petits ou grands, que nous possédons maintenant, proviennent de la Haute Egypte, en particulier d’Abydos, de Negadah et, un peu plus au sud, d’Hieraconpolis, la ville où était probablement le centre le plus ancien en Egypte du clan d’Horus le Faucon, avant son extension vers le nord. Enfin un certain nombre d’inscriptions et de petits objets ont été trouvés dans les environs de Memphis, mais, comme nous venons de le voir, ceux-ci datent seulement de la fin de l’époque thinite. Nous devons passer en revue tous ces documents avant d’aborder le tableau d’ensemble de la civilisation pendant cette période.
Tombeaux
Les princes de Thinis avaient choisi pour y creuser leurs sépultures une large plaine sablonneuse dominée par les montagnes où commence le désert proprement dit, aux environs immédiats de leur première capitale, au lieu qui deviendra plus tard la ville sacrée d’Abydos. Les plus anciennes de ces tombes, celles qui appartiennent aux premiers rois de la Ire dynastie, et même peut-être à quelques-uns de leurs prédécesseurs immédiats, sont de grandes fosses rectangulaires creusées dans le sol du désert, qui ne dépassent guère cinq mètres sur sept de côté, et trois de profondeur environ; des murs en briques crues étaient élevés contre les parois naturelles de la fosse et le tout était recouvert, au niveau du sol sans doute, par un plancher de bois supporté par des piliers, également en bois; une couche de sable devait rendre la tombe invisible.
Fig. 70. Plan d’un tombeau royal à Abydos (d’après Petrie. Royal Tombs, I, pl. LX).

Avec un plan aussi simple, le tombeau du roi se distinguait à peine de ceux de ses sujets, et nous voyons peu à peu les souverains chercher à donner à leur dernière demeure un caractère plus grandiose. A partir du milieu de la Ire dynastie, les proportions de ces tombeaux augmentent sensiblement, en profondeur autant qu’en longueur et en largeur: on ne se contente plus de murs en briques et d’un plafond de bois, on étend un plancher sur le sol, on lambrisse les parois, et on finit même par dessiner le long des murailles, au moyen de murs de refend, des séries de niches profondes qui ont presque la dimension de petites chambres. Enfin de grands escaliers en briques crues descendent jusqu’au fond de la salle, et autour de celle-ci, dans un fossé moins profond, sont construites des séries de petites chambres servant de magasins pour les provisions funéraires et de sépulture aux gens de l’entourage immédiat du roi. Un petit monticule de sable et de galets recouvrait autrefois le trou, et au sommet une stèle portant en grands caractères le nom du roi signalait de loin l’emplacement de son tombeau.
Fig. 71. Stèle royale d’Abydos (d’après de Morgan. Rech. sur les origines de l’Egypte, II, fig. 797).

Deux tombes seulement de rois de la IIme dynastie ont été retrouvées à Abydos, toujours dans la même région, mais ces monuments se distinguent très nettement des autres, par le fait surtout que la chambre funéraire et toutes ses dépendances sont construites dans une seule et même excavation, celle-ci pouvant atteindre des dimensions considérables. Ainsi le tombeau de Kha-Sekhemouï, qui doit être un des derniers rois de la dynastie, est construit sur un plan très allongé et n’a pas moins de 83 mètres de long, avec 58 pièces, parmi lesquelles la chambre funéraire, placée au centre, est à peine plus importante que les autres.
Le monument le plus remarquable de toute la période thinite est situé à Négadah, entre Abydos et Louxor; c’est encore un tombeau, non plus un tombeau souterrain, mais une construction entièrement apparente. En voyant pour la première fois cet édifice qui est encore dans un état de conservation relativement bon, nous crûmes être en présence d’un mastaba de l’Ancien Empire et il fallut les fouilles méthodiques qu’entreprit immédiatement M. de Morgan pour nous prouver que nous avions sous les yeux un monument datant d’un des plus anciens rois de la Ire dynastie; certains savants ont voulu identifier ce souverain à Ménès lui-même, mais la découverte récente d’un fragment des annales de l’Ancien Empire montre qu’il s’agit sans doute de son deuxième successeur, le roi Atet-Kenkenès.
Entièrement construit en briques crues, ce monument, dont la forme générale est rectangulaire, a une longueur totale de 54 mètres, exactement le double de sa largeur; un socle bas l’isole du terrain environnant, et au-dessus de ce soubassement les murs s’élèvent, présentant tout le long des quatre façades une série de petites niches avec les retraits et les saillies que nous retrouverons plus tard dans les stèles de l’Ancien Empire et qui ne font que reproduire les détails décoratifs de l’architecture civile en briques et en bois. Aucune porte ne permet de pénétrer dans l’intérieur, qui se compose d’un noyau central contenant cinq pièces, dont la chambre funéraire, au milieu; après l’ensevelissement, on avait muré les portes de ces chambres, puis on avait édifié tout autour une série de pièces plus petites destinées à servir de magasin, et enfin le mur extérieur avec ses niches, qui devait clore définitivement le tombeau et le présenter aux regards sous la forme d’un immense bloc architectural sans la moindre ouverture: au lieu d’être enterré, comme d’habitude, le mort était emmuré.
Enfin, dans les substructions du temple plus récent d’Hieraconpolis, on a retrouvé un long mur circulaire, en pierres grossièrement assemblées, qui représente sans doute l’enceinte du premier temple bâti en cet endroit sous les dynasties thinites, ainsi que semblent le prouver un montant de porte sculpté au nom du roi Kha-Sekhemouï et d’autres objets de la même époque. On n’a jusqu’ici signalé aucun autre édifice royal, temple ou tombeau de cette période.
Fig. 72. Tombe d’époque thinite (d’après Reisner. Predynastic cemeteries, I, pl. IV).

Quant aux tombeaux des particuliers, ils sont toujours d’une grande simplicité: la fosse, un peu plus grande qu’autrefois, est rectangulaire ou carrée, ses parois sont en général revêtues de briques crues, et un plafond de bois ou de dalles de pierre recouvre le tout; elle comprend parfois plusieurs chambres. Le mort y est le plus souvent couché sur le côté gauche, la tête au sud, dans la position dite embryonnaire ou assise; on ne rencontre que rarement des exemples de démembrement complet, comme c’est le cas vers la fin de la période précédente, mais on retrouve par contre souvent la petite tombe ovale et la tombe-ciste.
Mobilier funéraire
Les tombeaux royaux ne nous sont point parvenus intacts; ils n’étaient pas suffisamment protégés, et les violateurs de sépultures y pénétrèrent; puis des incendies éclatèrent dans ces constructions où le bois entrait pour une grande part, et le mobilier funéraire en souffrit considérablement. D’après ce qui en reste, nous pouvons néanmoins nous faire une idée exacte de ce que ce mobilier devait être à l’origine, de la variété et de la richesse des objets qui le composaient.
Fig. 73. Jarre en terre (d’ap. Petrie. Abydos, I, pl. XXXII No 100).

Les vases en terre sont de toutes formes et d’une grande abondance; tous servaient à serrer des provisions, grains ou liquides, dont on a encore retrouvé des traces, et étaient amoncelés dans les petites salles annexes du tombeau, qui servaient de magasins; d’immenses jarres, soigneusement fermées au moyen d’une écuelle et d’un bouchon d’argile, et alignées les unes à côté des autres, contenaient du vin, peut-être aussi de l’huile; dans d’autres pièces, des cruches plus petites ou de grandes écuelles renfermaient du blé, de l’orge, des fruits, des viandes. Tous ces vases étaient des objets d’un usage courant, vulgaire même, et non des ustensiles de luxe; ils ne manquent pas d’un certain galbe, d’une élégance de lignes qui se retrouve dans tout objet provenant de l’ancienne Egypte, mais leur facture est sommaire, l’argile employée est grossière, la cuisson souvent défectueuse.
Fig. 74 et 75. Vases cylindriques en terre (d’ap. Ayrton. El-Mahasna, pl. XXXIII).

Si la céramique, ravalée à des usages inférieurs, est moins soignée que celle de la période prédynastique, nous remarquons par contre un progrès immense réalisé dans l’industrie des vases de pierre: toute la vaisselle des rois et des gens de qualité se composait en effet d’ustensiles taillés avec une habileté incroyable, qui n’a jamais été égalée plus tard, en aucun endroit et à aucune époque. Les ouvriers travaillent indifféremment le calcaire, l’albâtre et le grès, le granit, la diorite, la diabase et le porphyre, sans que jamais la pierre la plus dure semble constituer pour eux le moindre obstacle. Ils s’attaquent même à l’obsidienne et au cristal de roche et réussissent à en tirer des petits vases et des coupes d’une perfection inouïe. Des instruments dont ils se servaient pour venir à bout de ces chefs-d’œuvre, nous ne connaissons que le plus important, celui qui servait à évider l’intérieur du vase, une sorte de vilebrequin à lame latérale, garni dans le haut d’un lourd contrepoids servant de volant.
Fig. 76–79. Coupes en pierre dure (d’après Petrie. Royal Tombs, II pl. XLVII, XLVIIb, XLVIII).

Au point de vue de la forme, la variété de ces vases est très grande. Il y a d’abord la coupe, pour laquelle on employait de préférence l’albâtre, le calcaire, le grès, le quartz, et qui servait en même temps d’assiette et d’écuelle. Elle est plate ou plus ou moins profonde, souvent même plus haute que large; son fond est plat ou arrondi, ses parois généralement droites, mais parfois le rebord se retourne légèrement vers l’intérieur. Puis les grandes jarres d’albâtre, imitées du modèle très répandu de la poterie ordinaire, et dont quelques-unes atteignent jusqu’à un mètre de hauteur; les vases globulaires à fond plat et à petites anses, les uns minuscules, les autres de très grandes dimensions; les vases sphéroïdes à rebord aplati et anses de suspension, en granit, diorite ou porphyre, dont la panse est unie ou côtelée et qui sont souvent de pures merveilles; enfin les nombreux vases cylindriques, généralement en albâtre. On pourrait encore mentionner d’autres formes moins courantes, entre autres les vases en forme d’animaux. Tous ces modèles se retrouvent en très grande abondance dans les tombeaux des rois et même dans ceux des particuliers de l’époque. Etant donnée la matière employée, on pourrait encore faire rentrer dans cette catégorie les petites tables d’albâtre, sorte de guéridons formés d’un disque monté sur un pied très bas, qui servaient de tables à manger, et qui deviennent surtout fréquentes à partir de l’Ancien Empire.
Fig. 80 et 81. Vases de pierre (d’après Petrie. Royal Tombs, II, pl. XLIX, et l’original).

La faïence fait sa première apparition avec des vases, des plaquettes et divers fragments en terre vernissée, à couverte d’un vert parfaitement homogène, mais qui peut-être était bleu à l’origine; ce genre de faïence devait continuer à être employé à toutes les époques du royaume pharaonique.
Fig. 82 et 83. Bracelets de la Ire dynastie (d’après Vernier. Bijoux et orfèvrerie, I, pl. V).

Vu leur fragilité même, beaucoup d’objets qui se trouvaient dans les tombes royales ont disparu ou ne nous sont parvenus qu’à l’état de fragments: ainsi tout ce qui était en bois ou en ivoire, figurines, plaquettes, coffrets incrustés, meubles sculptés souvent ornés de pieds de taureau ou de lion, d’un travail exquis. Un hasard heureux a fait retrouver aussi de belles perles en or et des bracelets en or, améthyste et grenat qui sont aussi bien composés qu’exécutés, et qui dénotent, chez les bijoutiers de ce temps, une pratique du métier déjà très grande.
Fig. 84. Poignard en silex à poignée d’or (d’apr. J. de Morgan. Rech. sur les origines de l’Egypte, I, fig. 136).

Les progrès de la taille du silex sont au moins aussi remarquables que ceux de la fabrication des vases en pierre dure. Les grands couteaux recourbés du tombeau de Negadah et les longs éclats retaillés sur une seule face, avec des retouches d’une régularité parfaite, ne sauraient trouver leurs égaux en aucun pays du monde; ces derniers servaient de poignards, et l’un d’eux est enveloppé sur une partie de sa longueur d’une feuille d’or ciselé formant poignée. A côté de ces armes on trouve, toujours dans les tombeaux des rois, un grand nombre de pointes de flèches qui ne leur cèdent en rien pour la beauté de la forme et du travail.
Fig. 85 et 86. Pointes de flèches, Abydos (d’apr. de Morgan. Rech. sur les orig. de l’Eg., I, fig. 210, 219).

Nous avons déjà vu çà et là, pendant l’époque précédente, des objets de cuivre; à partir des premiers rois thinites, l’usage de ce métal est très répandu. On s’en sert non seulement pour des outils ou des armes, mais aussi pour des vases, grandes coupes creuses, vases globulaires avec anse mobile ou aiguières verseuses à bec recourbé, qui témoignent déjà d’une grande habileté en matière de chaudronnerie; les ouvriers s’entendaient aussi bien à travailler à l’embouti qu’à souder et à river les pièces ensemble.
Fig. 87. Plaque de schiste (d’après Legge. Proc. of the Soc. of Bibl. Arch., XXII pl. II).

Parfois encore les tombeaux des particuliers nous livrent de ces plaques de schiste que nous avons signalées dans les sépultures prédynastiques, mais on n’en a rencontré que rarement dans les tombes royales; l’usage de ces objets dans le mobilier funéraire tendait à disparaître, par contre on en employait d’analogues pour le service du culte divin. Ces plaques de schiste d’un nouveau modèle, dont quelques-unes de très grandes dimensions, sont couvertes de sculptures en bas-relief qui ont pour nous non seulement de l’intérêt au point de vue artistique, mais nous donnent encore souvent des renseignements historiques importants. On y voit représentées, sous forme symbolique, une campagne victorieuse, la destruction de cités ennemies, la soumission des vaincus, tandis que sur d’autres on ne remarque que des animaux de toute sorte, en particulier ces espèces de panthères dont le cou d’une longueur très exagérée entoure le godet central qui paraît être la partie la plus importante de la plaque, mais dont nous ne connaissons pas encore le but exact. Quoi qu’il en soit, ces plaques de schiste sculptées, qui sont de véritables œuvres d’art, paraissent être des objets votifs, comme les énormes masses d’armes votives en pierre, couvertes de bas reliefs, qui étaient déposées dans le temple d’Hieraconpolis.
Fig. 88. Statue archaïque, à Turin (d’ap. Petrie. Photographs, No 2).

Ces monuments sont en somme les premiers bas-reliefs égyptiens; c’est de la même époque que datent les premières œuvres de la statuaire, qui, bien que souvent un peu lourdes de forme, possèdent déjà la plupart des qualités des statues de l’Ancien Empire. Ces objets sont du reste assez rares: quelques statues de petites dimensions, de rois ou de particuliers, des statuettes d’hommes ou de femmes en ivoire, et des figurines en diverses matières, représentant des animaux.
Inscriptions
Parmi tous ces monuments, les plus importants pour nous, et de beaucoup, sont ceux qui portent des inscriptions. Les plus anciens documents écrits appartiennent aux premiers souverains ayant régné sur les deux parties du pays, et l’invention de l’écriture, qui est la caractéristique de l’époque thinite, ne semble pas avoir été de beaucoup antérieure à ces débuts de l’histoire égyptienne. Il ne s’agit pas encore de textes, à proprement parler, mais d’inscriptions très courtes donnant des noms, des titres, et la mention sommaire, au moyen de quelques signes seulement, d’événements importants. En la comparant à celle des époques suivantes, on voit que cette écriture est encore dans son enfance, mais en même temps on peut constater qu’elle a non seulement le caractère pictographique propre à toutes les écritures primitives, mais qu’elle possède déjà tous les éléments phonétiques et alphabétiques qui constituent le système hiéroglyphique. Les signes ne sont pas encore disposés suivant un ordre rigoureux, comme plus tard, mais ils sont déjà dessinés avec une précision remarquable, et ceux qui sont en usage à ce moment-là se modifieront à peine au cours des siècles. L’Egyptien, profondément artiste, avait trouvé, presque sans tâtonnement, semble-t-il, le type d’écriture qui lui convenait et auquel il devait se tenir pendant des milliers d’années.
Fig. 89. Tablette en ébène (d’ap. Petrie. Royal Tombs, I, pl. XV, no 16).

Les documents écrits de la période thinite appartiennent pour ainsi dire tous au roi lui-même ou à son entourage immédiat. Parmi les monuments royaux, il faut citer en première ligne les grandes stèles de pierre dressées sur les tombeaux et qui ne contenaient que le nom du roi en grands caractères; il en est de même des montants de porte de Kha-Sekhemouï au temple d’Hieraconpolis et des bas-reliefs du Sinaï où le nom accompagne seul la figure de Mersekha massacrant ses ennemis. De petites plaquettes en bois ou en ivoire, destinées à commémorer un événement, une victoire, une cérémonie religieuse ou une inauguration d’édifices, portaient, en plus des représentations figurées et du nom royal, un très court texte explicatif. Enfin, sur la grande plaque de schiste et les massues votives d’Hieraconpolis, il n’y a, à côté des représentations, que le nom du roi, qui se retrouve également, isolé, sur beaucoup de petits objets de toute espèce.
Fig. 90. Empreinte de cylindre (d’après Petrie. Royal Amenemhat III).

Chaque employé supérieur de l’administration avait son cachet officiel, cylindre gravé en creux, portant son titre et son emploi, à côté du nom du roi; ces cylindres servaient entre autres à sceller les produits dont les fonctionnaires avaient la surveillance, et ils étaient apposés sur les énormes bouchons d’argile fermant les grandes jarres où l’on conservait les provisions destinées au roi mort. Ces empreintes, qui sont le plus souvent encore très nettes, forment l’ensemble le plus important et le plus varié des inscriptions de l’époque thinite. C’est aussi, sans aucun doute, à des officiers royaux et à de grands personnages de la cour qu’appartenaient les nombreuses petites stèles portant simplement leur nom et indiquant la place de leur sépulture dans les dépendances des tombeaux royaux.
Fig. 91. Protocole du roi Amenemhat III.

Ce n’est pas sous la forme d’un cartouche ovale, comme on a l’habitude de le voir dans tous les monuments depuis l’Ancien Empire, que se présente ici le nom du roi: il est renfermé dans un rectangle terminé dans le bas par un motif architectural et surmonté d’un faucon. Il est nécessaire, pour expliquer cette différence qui peut paraître étrange au premier abord, de jeter un coup d’œil sur la titulature complète des rois d’Egypte, à la bonne époque. A côté d’un nombre très variable d’épithètes pompeuses où la fantaisie des scribes se donne libre carrière, le protocole royal comporte cinq noms différents précédés chacun d’un titre spécial; ainsi la titulature complète d’Amenemhat III, un des derniers rois de la XIIme dynastie (fig. 91), se présente de la façon suivante:
Le premier de ces titres, celui dans lequel le faucon surmonte un édifice où est gravé le nom, représente le nom sacré du roi, son nom d’Horus, celui par lequel il affirme sa descendance divine, sa qualité d’héritier légitime du dieu fondateur de la monarchie. Les deux suivants ont moins d’importance et paraissent rarement isolés en dehors du protocole complet. Quant aux deux derniers, avec les noms renfermés dans des cartouches, ce sont, à l’époque classique, les vrais titres officiels du roi, les seuls employés couramment pour désigner le pharaon: l’un, que nous avons l’habitude d’appeler le prénom, est surmonté du double titre «roi de la Haute et roi de la Basse Egypte»; c’était le nom que se donnait le roi au moment de son couronnement, tandis que son ancien nom de prince royal, son nom de famille en quelque sorte, trouvait place dans le dernier cartouche, avec l’épithète «fils du soleil», qui fait ressortir une fois de plus le caractère divin ou semi-divin de la royauté. Tous ces titres n’ont ni la même origine ni la même ancienneté. Le premier en date est aussi le premier de la série, le nom d’Horus; jamais, sur leurs monuments, les premiers rois de la première dynastie ne sont désignés par un autre nom que celui qui, enfermé dans le rectangle qui figure le palais royal, est surmonté du faucon, image du dieu Horus. Le souverain n’est donc pas appelé à l’origine «le roi d’Egypte un tel» mais «l’Horus un tel»; plus tard, sous la IIme dynastie, certains rois qui étaient sans doute originaires de la Basse Egypte tentèrent, comme le fit Perabsen, de remplacer le faucon par l’animal typhonien Set, et se nommèrent alors «le Set un tel» (fig. 93); d’autres enfin réunirent les deux emblèmes divins, comme Kha-Sekhemouï qui se donne le titre de: «Horus-Set-Kha-Sekhemouï» (fig. 94).
Fig. 92. Noms de rois de la Ire dynastie.


Fig. 93. Nom du roi Perabsen. Fig. 94. Nom du roi Kha-Sekhemouï. Fig. 95. Nom du roi Den-Setouï.
Dès l’origine, cependant, les rois prirent le titre de «maître des diadèmes du Sud et du Nord», titre qui vient se placer à côté du premier, mais n’est pas accompagné d’un nom nouveau. Enfin, à partir du milieu de la Ire dynastie, nous voyons apparaître un second nom tout à fait différent de l’autre, avec le titre de «roi de la Haute et de la Basse Egypte» (fig. 95). Ce nom n’est pas encore enfermé dans un cartouche, comme cela aura lieu plus tard. Quant aux deux autres titres, celui de «Horus d’or», ou de «Horus vainqueur», et celui de «fils du soleil», ils ne paraissent que beaucoup plus tard, dans le courant de l’Ancien Empire.
Dans les listes royales d’époque postérieure, les pharaons, même les plus anciens, sont toujours désignés par leurs noms de rois de la Haute et de la Basse Egypte, jamais par leurs noms d’Horus. Or les monuments de l’époque ne nous donnent la concordance entre les deux noms que pour trois rois de la Ire dynastie: Den-Setouï (Ousaphaïs), Azab-Merbapa (Miebis) et Mersekha-Semempsès. Pour tous les autres rois thinites, nous n’avons que le nom d’Horus, ce qui rend leur assimilation assez difficile; néanmoins, on est arrivé à les grouper de façon assez satisfaisante.
C. CIVILISATION
L’organisation de la royauté, l’invention de l’écriture, les débuts de l’architecture, le développement des arts et de l’industrie marquent un progrès immense de l’époque thinite sur la période précédente, une transformation radicale dans l’état général du pays. Après avoir étudié les monuments, il nous reste à passer aux conclusions que nous pouvons en tirer quant à ce nouveau stage de la civilisation.
Royauté
Le roi est un Horus, donc non seulement un monarque de droit divin ou un représentant du dieu sur la terre, mais un roi-dieu, planant en quelque sorte au-dessus de l’humanité. Tout lui appartient ici-bas, tout gravite autour de lui. Détenteur du pouvoir spirituel aussi bien que du pouvoir temporel, il organise le culte des dieux, ses pères et ses frères, il commence à leur faire construire de vrais temples au lieu des petits édicules en bois entourés d’une enceinte ou des huttes en branchages qui sont encore presque partout les sanctuaires des diverses divinités. Quant à lui-même, il habite des palais dont le cadre qui entoure son nom nous a conservé une image sommaire et, après sa mort, il repose dans un tombeau somptueux, entouré d’un monceau de provisions pour l’éternité. Les membres de sa famille paraissent à peine à côté de lui.
Tribus
La présence, à côté du roi, dans les grandes cérémonies, des enseignes symboliques du faucon, du chacal, de l’ibis, semble indiquer que les anciennes tribus subsistent toujours, non plus indépendantes, mais devenues vassales de la couronne. Cependant ces emblèmes pourraient aussi être de nature purement religieuse et s’appliquer à des divinités plutôt qu’à des groupements de la population.
Fonctionnaires
Autour du roi se trouvaient une quantité de fonctionnaires, depuis ceux qui étaient attachés à la personne même du souverain, le porte-sandales et le porte-éventail, jusqu’aux chefs artisans qui semblent avoir eu une position privilégiée. Puis venaient tous ceux qui étaient préposés aux domaines royaux, qui surveillaient l’emmagasinage des récoltes et dont les sceaux étaient apposés sur les bouchons des jarres à provisions. Tous ces personnages forment l’entourage immédiat du roi et se font enterrer à côté de lui, parfois même dans les dépendances de la sépulture royale. Comme leur souverain, ils perpétuent le souvenir de leur tombeau par une stèle placée au-dessus, en évidence, stèle où leur nom seul est sommairement gravé sur une pierre à peine dégrossie.
Peuple
C’est dans les centres, et particulièrement autour du roi, que nous pouvons suivre le développement de cette civilisation nouvelle: jusqu’à quel point put-elle pénétrer dans la masse même de la population, chez les habitants des campagnes? Les tombeaux de ceux-ci, disséminés le long des coteaux de sable qui bordent la vallée, comme ceux de leurs prédécesseurs, nous montrent à quoi nous en tenir à ce sujet et, somme toute, nous voyons qu’à part quelques modifications de détails, la situation du peuple n’a guère changé. Si les habitants du pays revêtent maintenant leurs tombeaux de briques, ils les creusent toujours aux mêmes endroits et leur donnent à peu près les mêmes dimensions qu’auparavant. Le mobilier funéraire est le même, à peine un peu modernisé quant à la forme des vases; les outils et les armes ne sont pas modifiés et ce n’est encore que rarement qu’on voit paraître des objets de cuivre à côté des silex taillés toujours en usage.
Comme jadis, les habitants des campagnes ne se préoccupaient guère des progrès de l’écriture ou de l’architecture, et vivaient de chasse et de pêche, d’élevage et d’agriculture. Le cuivre fournissait aux pêcheurs un nouvel engin, le petit hameçon, mais il changeait à peine l’armement des chasseurs. L’agriculture était en progrès, sans doute grâce aux efforts de l’administration royale. Le roi possédait-il lui-même des champs de blé et d’orge d’où il tirait ses approvisionnements ou les abandonnait-il aux cultivateurs moyennant une forte redevance en nature, c’est ce dont nous ne pouvons nous rendre compte; peut-être y avait-il des terres de la couronne et des terres privées, comme ce devait être le cas plus tard. En tous cas le roi possédait des jardins spéciaux, enclos de murs, qui étaient l’objet d’une surveillance particulière, et où l’on cultivait entre autres la vigne. Les employés du gouvernement apportaient aussi un soin particulier aux irrigations, notaient avec soin la cote exacte de chaque crue du Nil, et faisaient creuser les premiers canaux.
Les artisans, les gens de métier, vivaient surtout dans les centres, mais les habitants des campagnes fabriquaient eux-mêmes les objets dont ils avaient besoin, en particulier ce qui concernait le vêtement. Pendant que les hommes s’occupaient de chasse, de pêche et des travaux des champs, les femmes se chargeaient de filer et de tisser la toile.
Commerce extérieur
La plupart des matières premières qu’employaient les Egyptiens provenaient du pays même, mais d’autres devaient être cherchées plus loin, souvent à de grandes distances. Ainsi certaines pierres dures, employées pour fabriquer des vases ou des objets d’ornement, ne se trouvent que dans des montagnes situées en plein désert; il en est de même de l’or. Le roi envoyait-il des expéditions pour recueillir ces matières précieuses, ou bien les nomades les apportaient-ils jusqu’en Egypte, il nous est impossible de le savoir. Le cuivre venait de plus loin vers le sud, et des gisements de turquoises, comme ceux du Sinaï, étaient déjà exploités par les Egyptiens; peut-être aussi le commerce extérieur en amenait-il dans le pays des quantités plus ou moins considérables.
L’obsidienne employée en Egypte provient de l’île de Milo, dans l’Archipel, et ce fait montre qu’il continuait à y avoir entre les deux peuples, malgré l’obstacle que leur opposait la mer, des relations suivies; la présence de poterie égéenne dans les tombeaux royaux d’Abydos est une preuve de plus du commerce qui se faisait à cette époque sur la Méditerranée.
La similitude très marquée qui existe entre certains objets de la Chaldée primitive et les monuments de l’Egypte thinite a fait envisager par certains savants la possibilité d’une origine commune des deux races. Cette hypothèse, comme je l’ai dit plus haut, doit sans doute être abandonnée, car la civilisation égyptienne est certainement originale et africaine. Les infiltrations sémites qui ont pu se produire dans la vallée du Nil sont beaucoup moins importantes qu’il ne le paraissait d’abord et il se peut fort bien qu’elles soient dues uniquement à des relations commerciales entre l’Egypte et les pays de l’est et du sud-est, par la mer Rouge. Ainsi des voyageurs, des commerçants peuvent avoir apporté d’Egypte en Chaldée ou de Chaldée en Egypte, des cylindres servant de sceaux, et cette nouveauté ayant été appréciée, la mode s’en sera répandue facilement; rien du reste ne prouve que l’usage du cylindre ait été inventé en Mésopotamie plutôt que dans la vallée du Nil. Il en est de même de certains petits vases à parfums, spécialement de ceux à formes animales.
Quant à la question de l’écriture, qui a été invoquée comme preuve de l’origine commune des deux plus anciennes civilisations de l’Orient, elle n’est pas suffisamment concluante. La première écriture d’un peuple sortant de la barbarie est nécessairement pictographique, aussi peut-elle avoir débuté indépendamment dans les deux pays; en effet les signes hiéroglyphiques qui en Babylonie et en Egypte se ressemblent, n’ont pas la même valeur phonétique, et appartiennent à deux langues très différentes. Là l’écriture primitive se transforme rapidement, devient linéaire, puis cunéiforme, tandis qu’en Egypte elle reste pendant des milliers d’années une écriture hiéroglyphique.
Fig. 96. Chien en ivoire (d’ap. de Morgan. Rech. sur les orig. de l’Egypte, II, fig. 698).

Fig. 97. La Pyramide à degrés de Saqqarah.
