III. — PAGES DU CARNET-NOIR
Reading edition
à André Lebey
I
La vie autour de toi mène sa farandole Au son des tambourins joyeux et des hautbois, Mais devant son ardeur tu restes sans parole, Car tu ne comprends pas les choses que tu vois. Hélas ! As-tu besoin, pauvre homme, de comprendre ? Nul ne sait aujourd’hui les souffrances d’hier. Il faut une âme forte et ton cœur est trop tendre Pour affronter vivant les affres de l’enfer.
II
La nuit est calme comme un lac un soir d’été. Pas un souffle n’en vient ternir la pureté. Quelle tranquillité parfaite nous pénètre ! Toute la paix du ciel entre par la fenêtre. Hélas ! il passera, ce bonheur trop humain, Comme une eau que l’on tient dans le creux de la main.
III
Réserve pour toi seul le chagrin qui te ronge, Car rien ne rend si fort qu’un douloureux secret. Si l’on voyait tes pleurs, qui te consolerait ? Plaque sur ta figure un masque de mensonge. Tiens ferme malgré tout sous le coup qui t’assomme, Mais toujours reste digne et reste grand toujours, Car un cri de détresse éclate sans recours Et souffrir en silence est la vertu de l’homme.
IV
Il faut pour triompher de la vie obstinée Un cœur plein de sagesse et d’amour et d’espoir. Il faut mater l’orgueil qui résiste au devoir Et sous le dur labeur courber sa destinée. Ne crains pas les travaux que le temps te dénie. Celui-là seul succombe et glisse vers la mort Qui redoute la peine et l’envie et l’effort Et la douleur, cette marâtre du génie.
V
Ne crains pas d’épuiser jamais tes espérances. Le cœur de l’homme est bien plus grand que tu ne penses. Quel que soit le fardeau des rêves qu’il soulève, Le cœur s’ouvre toujours à chaque nouveau rêve. Lorsque tu crois l’emplir, prends garde, tu le vides. Le cœur est le tonneau sans fond des Danaïdes.
VI
Vois le cygne posé sur le lac du vieux parc. Tout fier d’une blancheur qui nargue sa pareille, Il bande son col comme un arc. Mais qu’il chante, et son cri te blessera l’oreille. Et toi, tant se prolonge aisément le motif, Peux-tu ne pas songer à plus d’un homme illustre Dont la gloire t’émeut, chétif, Si tu n’as point percé sous le héros le rustre ?
VII
Les temps peuvent changer, et les heures moroses Peuvent marquer leur trace en rides sur ton front. La vie autour de toi peut nourrir ses nécroses. Tu méprises les dieux qui te résisteront. Pourvu qu’après l’orage acharné tu demeures, Tu garderas toujours, en toi toujours vivant, L’éternel souvenir qui domine les heures Et qui nargue les dieux, le destin et le vent.
VIII
Les roses de l’été qui s’ouvriront demain Sauront plaire à tes yeux pour attirer ta main. Belle à sa ressemblance et jeune à son image, Tu cueilleras la fleur qui t’offre son hommage. Et je reconnaîtrai, le soir, d’un air distrait, La rose sans pétale et ton cœur sans regret.
IX
Sans épargner ma voix, mon temps et mon effort, Je ne me lasse point de chanter la misère, Tous les moyens sont bons pour conjurer la mort. Chaque vers d’un poème est un grain de rosaire. Car je ne connais pas, homme, de plus beau soin, Dans le dédale obscur des espoirs et des peines, Que de dresser au ciel qui ne s’en émeut point La protestation vaine des strophes vaines.
X
Ne crains pas la tristesse, elle est ta sauvegarde, Et seul un cœur mesquin la redoute et la fuit. Accueille-la comme une sœur douce. Regarde, Elle t’ouvre sa main légère dans la nuit. Elle veut une place au secret de ton âme Pour te soutenir mieux aux jours d’adversité. Elle est ta grande sœur discrète, et ne réclame De toi qu’un peu d’amour et beaucoup de bonté.
Des présentes FLEURS DU DÉSERT réunies à Ouargla pendant le printemps de 1919, IL A ÉTÉ TIRÉ : dix exemplaires sur papier de Chine numérotés de I à X et trois cents exemplaires sur papier Vélin numérotés de 1 à 300
Exemplaire No
ACHEVÉ D’IMPRIMER le 26 Octobre 1921 PAR N. TRÉCULT A PARIS