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Fleurs du désert

II. — FEUILLES AU VENT

Reading edition

à Pierre Louys

I

Les vers que mon orgueil volontaire dénude Sont un désert où rien ne prend le voyageur. Pas un oiseau ne chante en cette solitude. Ce sol dur de cailloux ne donne pas de fleur. Mais le sable est brûlant sous le pied qui le presse, Comme un front douloureux sous la main qui l’étreint, Et, dans la nudité d’une longue détresse, Quelquefois l’eau d’un puits se montre au pèlerin.

II

Le chasseur du désert qui poursuit la gazelle Sait qu’il lui faut du temps pour l’atteindre et l’avoir ; Or, si la chance est rare aussi, la proie est belle, Et l’obstiné chasseur ne perd jamais l’espoir. Tel, si tu veux toucher le bonheur qui te tente, Ne crois pas que ta main peut l’abattre d’abord ; Mais sois toujours en garde et toujours en attente. La victoire souvent se réserve à l’effort.

III

Qui se fonde en sagesse affirme qu’il est vain D’abandonner son cœur aux espérances folles. Il dit que sitôt né, beau rêve, tu t’envoles Et que ta volupté, gloire, est un triste vin. Et, pendant que la nuit se prépare à descendre, Il te trouve, ô sagesse, un âpre goût de cendre.

IV

Il faut tout supporter sans se plaindre ici-bas. Le hasard n’est-il point le maître des combats ? Accepte ta victoire, accepte ta défaite. Nul ne commande aux dieux et nul n’est leur prophète. N’as-tu jamais appris que tu n’es rien, vivant, Sinon l’ombre d’un songe où s’amuse le vent ?

V

Dans la vie où tu vas, ne crains pas d’être seul, Mais garde intactes tes pensées, Et couche en ta tristesse ainsi qu’en un linceul Tes illusions dispersées. Car, que tu sois plus tendre ou que tu sois plus dur, Tout méconnaîtra ton génie, Et vois ! Si tes espoirs sont tenaces, l’azur Les raille, à moins qu’il ne les nie.

VI

Le vent du nord pousse les blanches caravelles Aux rivages du sud qui cachent un trésor, Et les espoirs joyeusement ouvrent leurs ailes Sur les vaisseaux qui vont chercher la toison d’or. Chantez, les matelots, vers l’ardente surprise ! Car nul ne sait combien d’entre vous reviendront, S’ils reviennent, cheveux blanchis et barbe grise, Des regrets dans le cœur et des rides au front.

VII

Comme les feuilles de l’automne au vent du soir, Tes espoirs tomberont flétris au gouffre noir. Comme il ne reste rien sur l’arbre après l’orage, Ton cœur demeurera dépouillé sous l’outrage. Quand un espoir nouveau t’offrira son parfum, Te rappelleras-tu ton vieux rêve défunt ? Quand viendra le printemps dont ta douleur s’étonne, Que subsistera-t-il des feuilles de l’automne ?

VIII

Sache que rien ne dure entre les mains de l’homme, Ni la rose d’été, ni le rêve d’hiver, Et que tout devant lui passe et s’efface, comme Un beau mirage au soleil du désert. Mais ne t’arrête pas sur le bord de la route Pour accepter enfin l’amer renoncement, Car notre vanité peut-être pose un doute Et la raison aussi peut-être ment.

IX

Selon que le beau temps ou l’orage se lève, Ton âme désespère ou ton cœur se reprend, Et tantôt l’heure est longue et tantôt l’heure est brève, Et parfois tout est vil et parfois tout est grand. Vaine oscillation de l’esprit qui s’afflige De ne trouver jamais le repos décevant, Cependant qu’au jardin la rose sur sa tige Balance un parfum tendre aux caprices du vent !

X

Comme le fier torrent et le ruisseau tranquille Qui coule dans la plaine ou qui descend des monts Apportent leur tribut au fleuve de la ville Et se perdent tous deux au milieu des limons, Ainsi, que tu sois humble ou que tu sois superbe, Jette-toi dans la vie et travaille à ton rang Et, donnant une fleur ou donnant une gerbe, Livre au trésor commun le meilleur de ton sang.

XI

Lorsqu’un enfant s’amuse, heureux du jeu nouveau, A jeter des cailloux dans un étang sans ride, Il s’étonne des ronds qu’il suscite du vide Et qui vont lentement décroître au bord de l’eau. Pareil, quand tu connais la première souffrance, Tu demeures frappé du coup qui t’a saisi, Mais plus tard tu sauras que la douleur aussi S’achève au bord du temps dans l’ombre et le silence.

XII

Repousse loin de toi la rancune et la haine, Car l’une est inutile autant que l’autre est vaine. L’une te rend mauvais, l’autre te fait méchant. Pour être heureux, sois humble et cultive ton champ. La haine mêle au blé sa redoutable ivraie, Arrache-la. Sois bon. La bonté seule est vraie. Ne t’occupe de rien, homme, après ta moisson. Range-la dans ta grange, et reprends ta chanson.

XIII

Si tu meurs sans avoir reçu la récompense Du bonheur promis à ta faim, Ne t’en iras-tu pas avec cette espérance Que pour d’autres il soit moins vain ? Et ton illusion n’est-elle pas meilleure Aux portes mêmes du trépas, Que la triste raison qui m’affirme à toute heure Que le bonheur n’existe pas ?

XIV

Les sages ne sont pas si sages que tu penses. Laisse-les blasphémer librement, et fuis-les. S’ils plaignent tes espoirs cinglant aux mers immenses, Méprise les tombeaux qu’ils prétendent palais. Tu sais que le destin n’appartient à personne Et que par conséquent tu peux marcher vers lui Pour que, vaincu par toi, si Dieu veut, il te donne La couronne promise à qui force la nuit.

XV

Marche toujours, ô voyageur, marche sans trêve A travers le désert de sable où je te suis. Nous nous arrêterons ce soir auprès d’un puits Pour repartir demain quand l’aurore se lève. Tant que tu n’as pas soif, tant que tu n’as pas faim, Marche toujours, ô voyageur, je suis ta trace, Si tu veux, cœur ardent qu’aucun espoir ne lasse, Toucher à l’oasis où l’on peut vivre enfin.

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