I. — FLEURS DU DÉSERT
Reading edition
à la mémoire de Paul-René Cousin tué à l’ennemi le 27 Mars 1917.
I
Ne vis pas en reclus au milieu de tes livres. Les livres sont aussi des courtisans mauvais. La sagesse qu’ils ont, ce vin dont tu t’enivres, Ne vaut pas l’eau du puits sur la route où je vais. Viens donc, car la sagesse, ou ce qu’ainsi tu nommes, Ce n’est point de savoir ce qu’on fera demain, Mais plutôt de daigner, homme parmi les hommes, Cueillir toutes les fleurs qu’on rencontre en chemin.
II
N’attends rien du passant qui passe sur la route. N’espère pas qu’il te regarde ou qu’il t’écoute. Chacun va dans la vie avec d’autres soucis Que de s’apitoyer sur ses voisins transis. Ne te lamente point surtout. La feuille morte Tourne, vole, et s’abat sous le vent, qui l’emporte.
III
Il n’est pour supporter l’inconstance de l’heure D’autre refuge à nous que dans le souvenir. Du feu des anciens jours la cendre nous demeure Avec ses braises d’or que rien ne peut ternir. Qu’importe si ta main en y touchant se brûle Et si quelque douleur se réveille et t’étreint ? Car le jour n’est jamais si beau qu’au crépuscule Et le cœur si puissant qu’à son premier chagrin.
IV
Tu mourras. Tu le sais. Demain ou tout-à-l’heure Tu rentreras au sein de la terre éternelle. Mais, avant que la mort t’anéantisse en elle, Il te plaît d’oublier que l’espoir est un leurre, Et tu vas, ombre pâle à l’ombre condamnée, Cueillir les fleurs de nuit qui poussent dans le sable, Comme si tu devais achever ta journée Et comme si ton œuvre était impérissable.
V
Sache que parmi nous pour conquérir ton rang Tu porteras ta croix comme un Jésus moins grand. Le bonheur est avare et la vie est sévère. Tu tomberas souvent en montant au Calvaire. N’attends rien de la terre et n’attends rien du ciel. Tu connaîtras les clous, le vinaigre, et le fiel. Trop heureux dans la gloire affreuse de ta peine, Si tu vois à tes pieds pleurer la Madeleine.
VI
Tu te plains du larron persévérant qui rôde Autour de ton jardin pour y cueillir un fruit Et, t’affirmant les droits certains de la maraude, T’abandonne le jour et s’arroge la nuit. Mais toi-même, toi qui te plains qu’on te chaparde, Te crois-tu plus intègre et te crois-tu meilleur ? Et ne vas-tu jamais narguant les chiens de garde Faire aussi ta maraude au jardin du bonheur ?
VII
Ne cherche pas à pénétrer tous les secrets. Si tu perdais la foi, tu la regretterais. Garde jalousement une sage ignorance. En voulant tout connaître, on connaît la souffrance. Tremble de découvrir ce qui reste caché ! Rappelle-toi toujours les malheurs de Psyché.
VIII
Lorsqu’un brusque simoun soulève au ciel le sable Comme un fléau plus fort que l’onde et que le feu, L’humble caravanier qui se voit périssable S’arrête, puis se couche et se confie à Dieu. Fais comme lui. Le fou, seul le fou se révolte Et résiste au destin plus dur qui l’aveugla. Si le vent aujourd’hui souffle sur ta récolte, Attends que le soleil retrouve son éclat.
IX
Aime, aime aveuglément la femme que tu veux, Qu’elle soit brune ou blonde et charmante ou méchante. Comble tous ses souhaits, exauce tous ses vœux, Tolère qu’elle pleure, accepte qu’elle chante. Laisse-la croire à son triomphe. Mais, demain, Quand pour fuir ta faiblesse et narguer ta surprise Elle ouvrira la porte en te tendant la main, Qu’elle ignore le prix du bonheur qu’elle brise !
X
Tu pleures. Tu sais donc à présent que tu l’aimes, Car tu connais la crainte et tu connais l’espoir. Sur des yeux plus ardents tes paupières sont blêmes, Et tu vois tout en rose et tu vois tout en noir. Tu portes ton bonheur ainsi qu’une souffrance. Tu redoutes soudain tout ce que tu voudrais. Et tu ne pourrais plus marquer la différence Entre tes chers désirs et tes âpres regrets.
XI
Tout n’est qu’indifférence autour de toi. Tu pleures, Et le jour qui s’achève étale sa beauté. C’est le dernier éclat de ces dernières heures Où le ciel satisfait cède à l’obscurité. La porte du jardin s’ouvre. L’ombre y pénètre. Le crépuscule est plein d’une étrange douceur. Et toi, seule, debout, sans bruit, à ta fenêtre, Tu pleures lentement, pauvre amante, ma sœur.
XII
Afin que ton désir vainque par ton étreinte Et pour que le bonheur qui t’appelle soit tien, Faut-il que sans calcul, sans prudence et sans crainte, Tu te donnes, mon frère, à l’amour qui te tient ? Ainsi le papillon qui naît au crépuscule, Sans redouter l’éclat mortel qui l’éblouit, Tourne autour de la lampe et s’y jette et s’y brûle Et tombe en pleine ardeur au gouffre de la nuit.
XIII
Tu t’en vas. Accoudé lourdement à bâbord, Tu ne peux détacher ton regard du rivage. Le navire t’emmène et, déjà, loin du port Il danse. Tu t’en vas. Ne crains-tu pas l’orage ? Plus que les vents mauvais ne crains-tu pas l’oubli ? Des pressentiments noirs occupent ta pensée. Et, lorsque le regret prend ton cœur et l’emplit, La côte à l’horizon déjà s’est effacée.
XIV
Au désert de la vie où vont les caravanes, Le bonheur est un puits, Espoir, que tu promets Et qu’on cherche toujours sans le trouver jamais, A moins qu’un chamelier qu’à la mort tu condamnes N’aperçoive ta source enfin, Espoir de sang, Pour succomber de soif en te réalisant.
XV
Tous les jours ne sont pas de cendre dans la vie. Porte sans en gémir le poids de tous les jours, Car la joie a ses jeux, ingrat, et t’y convie, Et veux-tu les nier parce qu’ils sont trop courts ? Ainsi, dans le désert où vont les caravanes Sous l’implacable ciel tendu d’âpres couleurs, Qui pourrait soupçonner le plaisir que tu glanes En trouvant sous tes pas, ô prodige, des fleurs ?