← Table of contents
Feuilles tombées

INTRODUCTION

Reading edition

Pour Alice René Boylesve.

«... la voix implacablement humaine de Montaigne, si cinglante pour ceux qu’a touchés l’accent de l’auteur des Pensées, son fils sublime: «Nous aurons beau faire... nous n’en sommes pas moins assis sur notre derrière...» Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l’amoureuse amitié un jour: «O la vile chose et abjecte que l’Homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!...»

René Boylesve. (Madeleine Jeune Femme.)

«... ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes mystérieux, échos d’instruments inconnus, dont le timbre n’a pas d’équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre ces deux relais, l’humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas changer.

Idem.

«Ce sera mon œuvre posthume», disait Boylesve; et Jean-Louis Vaudoyer nous le rappelle en tête du récent et inappréciable livret: La Touraine, qui s’achève sur quelques fragments extraits de ce même dossier des Feuilles tombées. Avec l’autorisation de Mᵐᵉ René Boylesve, et grâce à l’accueil et au concours de M. Gérard-Gailly—tout ensemble le plus scrupuleux et le plus diligent des exécuteurs littéraires,—il nous a été permis de consulter «les carnets, calepins et pages volantes» auxquels Vaudoyer fait allusion, et «où de sa petite écriture ferme et fine, Boylesve consignait au jour le jour ses rêveries, ses observations». En plein accord avec M. Gérard-Gailly,—et en attendant l’édition complète dont le temps n’est pas encore venu,—voici, pour l’anniversaire de sa mort, le premier accès à l’intimité de notre ami, et qui dès à présent nous livre sa vraie figure: une figure qui par toute son œuvre a su restituer en profondeur «les traits éternels de la France» parce qu’elle les portait tous en soi, et qu’à la différence de tant d’autres elle ne leur devait pas seulement ses dehors, sa parure, mais bien sa solidité, sa toute suffisante raison d’être.

⬛

«Mon œuvre posthume...» Non point avec hésitation, mais—par delà toute mélancolie—avec fière et sereine assurance, Boylesve articulait sans doute ces mots. Il était éminemment de ceux qui savent l’existence des deux registres, et qu’ici-bas de notre vivant le plus radical de nous-mêmes ne saurait s’exprimer. D’abord en vertu de cette représentation d’un lecteur possible à laquelle presque personne, peut-être ne semble entièrement soustrait, et qui imprime, sinon toujours à la chose que l’on dit, en tout cas à la manière dont on la dit une déformation inévitable. (Moins que tous les autres les tenants de la sincérité nue n’y échappent—eux qui, du fait même de la sincérité se croyant quittes, finissent par perdre conscience du problème: la déformation alors se réfugie dans l’inconscient, et c’est de la meilleure foi du monde qu’ils sécrètent plus encore qu’ils ne fabriquent le sophisme.) Ensuite, même en admettant que l’on parvînt à s’exprimer sans réserves, resterait intacte la question de savoir si on en a le droit, non seulement vis-à-vis des autres envisagés tête par tête, non seulement vis-à-vis de «la société polie», création française s’il en fut, dont Boylesve comprenait, admirait, goûtait si fort la noble et complexe portée, dont la disparition (à laquelle il assista) lui fut un amer et toujours renaissant tourment, mais vis-à-vis de ce minimum d’ordre, de hiérarchie, de sens des valeurs, faute de quoi nulle civilisation n’est en état de subsister.

Se refusant d’une part à une «niaise» et d’ailleurs impossible «anarchie»[A], se refusant de l’autre à donner gratuitement offense, gardant vive en lui la conscience de ce qui est dû aux «honnêtes gens», qu’il s’agisse de les «faire rire» ou de les faire réfléchir, Boylesve en ses écrits préparés pour la publication, tout en veillant avec grand soin à ce que la vérité essentielle ne se trouvât jamais lésée, tenait quelque peu en mains l’irréductible de son jugement[B]. Ceux qui ne se consolent pas de ne plus pouvoir retremper le leur dans ces stimulantes conversations où la hauteur de vue était toujours dictée par la moralité spéciale propre à «l’homme de l’esprit», auront souvent recours aux «conversations avec soi-même» que représentent Feuilles tombées. Par rapport à l’écrit, la liberté de l’entretien intime, celle—combien plus souveraine encore—du Journal, constituaient pour Boylesve ce second registre dont, dans la mesure même où s’aggrave sa perception de la vie, un être supérieur à partir d’un certain moment ne saurait plus se passer.

Hauteur de vue, ai-je dit, mais avant tout dans la sphère où les convictions intellectuelles étaient en jeu; pour tout le reste, dans l’entretien intime, de l’hospitalité la plus libérale, et de celle qui accroît celui qui en bénéficie sans entamer en rien celui qui la dispense.

«Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.» Que de fois, en quittant Boylesve, me suis-je murmuré cette maxime de notre ami à tous deux, de Joubert: je n’ai rencontré personne qui plus instinctivement la sût mettre en pratique: au terme d’un long tête-à-tête où bien des points avaient été touchés, où bien des positions, parfois opposées ou simplement différentes, avaient été prises, tandis que Boylesve se levait pour reconduire l’interlocuteur, il semblait que l’on vît luire mieux que jamais l’aloi de son inaliénable intégrité. Les échanges, les traversées que favorisa cette spacieuse bibliothèque de la rue des Vignes (non sans analogie d’ailleurs avec une très confortable cabine de yacht)! Aujourd’hui que la piété de Mᵐᵉ René Boylesve et la vigilance de M. Gérard-Gailly nous l’ont maintenue vivante en la consacrant à sa mémoire, qu’à cette survie les écrivains contribuent en envoyant comme par le passé leurs livres, lorsqu’on y pénètre à nouveau, de ce clair asile d’un loisir studieux et peuplé, le mot d’ordre reste Æquanimitas. L’égalité d’âme—à condition que difficilement obtenue, elle fût elle-même une passion et une passion victorieuse,—il n’était rien que Boylesve prisât davantage: c’est lui demeurer fidèle que de surmonter l’inopérante tristesse et de poursuivre l’entretien. Qu’il me soit permis de séjourner un moment encore, ne fût-ce que pour l’illusion d’un dernier dialogue—un de ces dialogues où l’on souhaiterait tant pouvoir être contredit; où, ne pouvant l’être, l’on n’a souci que d’apporter au disparu le seul hommage qui compte: celui de la compréhension.

⬛

Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon où une autre glace se mire. Vers la quarantième année... Boylesve avait quarante et un ans lorsqu’il me fut donné de faire sa connaissance. Formé déjà, éprouvé, avec cet air émouvant de qui se sent et se sait responsable, chargé du poids d’une expérience qui, bien loin de la courber, redressait encore sa haute taille, et qui dans ce beau visage, à la fois si distinct et si patiné, paraissait incrustée tel un ambre sans prix. Il avait encore la barbe de Schariar (que devait remplacer plus tard celle, à la française, des Clouet), et l’expression d’anxieuse mais inébranlable rectitude d’un ermite de Grünewald. Chaleur et gravité: qui n’a pas connu Boylesve, qui n’a pas été admis en son intimité, ne saura peut-être jamais de quelle persuasive plénitude peut être empreint l’alliage de ces deux attributs,—non point s’équilibrant ni se tempérant l’un l’autre, mais fondus jusqu’à l’indissociable. Tout l’être de Boylesve appartenait au registre du violoncelle; et parfois lorsque assis, ayant écouté avec cette attention, cette immobile intensité qui paraissait alors subir, recueillir et capter le passage des ondes sonores, il rendait au juste moment sa large réplique étoffée, il semblait que l’on fût en présence de quelque Casals spirituel.

Oui, dès 1908 «il avait pris le masque de son art même». Lorsque je le rencontrai, j’étais tout subjugué par la découverte de Mon Amour—peut-être dans notre littérature le seul chef-d’œuvre du roman-journal, où le don des gradations est infini, mettant sa suprême délicatesse à se tout inféoder aux battements mêmes du cœur sensible,—d’un cœur qui tour à tour se comprime et éclate, qui épouse la ligne sinueuse du sentiment, la cerne de retouches, de «repentirs», mais avec l’unique objet d’y mieux encore adhérer, d’un cœur enfin qui toujours tremble de ne s’être pas à soi-même suffisamment fidèle...

Arriver à Boylesve en venant de Mon Amour, c’était sentir aussitôt à quel point il avait résolu le problème qu’un personnage de Henry James déclare le plus laborieux de tous: celui de «se ressembler à soi-même». Je songe à ces lignes de Mon Amour: Oserai-je dire à Mᵐᵉ de Pons qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père Éternel et un Fils, un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés d’une légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde chez qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique?... En effet, laquelle de ces pareilles eût supporté une telle compagnie?... Mais cela pourrait être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave, et que je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou parce que l’on sentirait trop que je le crois juste... Dans tous les ordres, Boylesve était l’homme de ce «certain compliment grave» qui figurait en son cas la seule alternative au silence;—à un silence non point hostile ni même hautain, mais bien au contraire d’une si attachante perplexité: pour combien d’entre nous, écrivains, dans le peu que nous faisions, n’était-ce pas notre aspiration la meilleure que de mériter que se rompent ce silence et cette perplexité? Jamais précipitée, ne se produisant qu’à la dernière limite (que l’on se souvienne de l’article où avec tant de probité il nous retrace les péripéties de la victoire que Proust remporta sur lui), mieux encore qu’une récompense, son approbation avait le poids d’une signature qui ne trompe pas.

Ses yeux étaient «profonds», et si je puis dire d’une profondeur légitime, celle où se reflète l’être tout entier: il est des yeux profonds qui leurrent, refuge dernier et poignant alibi de ceux qui, inégaux à leur vocation, déchus de leur innéité, devenus superficiels avec toutes les apparences de ne l’être pas, ne retiennent de profondeur que dans la détresse du regard dont ils enveloppent un intime naufrage. La profondeur de Boylesve,—c’est sur elle qu’il sied d’insister, dont il importe de caractériser la si originale et si composite nature; car là réside son massif central: il n’a rien d’un «petit-maître», d’un «mineur»,—presque toujours mal à l’aise, gauche souvent, pesant parfois dans ces attraits de la surface où d’autres, qui ne le valent point, savent se montrer irréprochables[C]. Je revis ces années 1909 et 1910 où s’établit notre intimité. La Jeune Fille bien élevée venait de paraître, que devait suivre en 1912 Madeleine Jeune Femme—non certes le mieux venu, mais le plus substantiel, le plus inépuisable des ouvrages de Boylesve. Deux livres qui n’en font qu’un, ample symphonie intérieure où d’un bout à l’autre est perçu, en sa si sérieuse teneur, cet indestructible contrepoint qui est celui de la vie morale. Non seulement ils réinstauraient dans le roman français un élargissement que celui-ci n’avait plus connu depuis l’Education sentimentale; mais grâce à eux s’y introduisait une vertu plus rare encore, celle qui d’habitude lui demeure la plus étrangère. Comme on constate qu’un bassin s’emplit d’eau, je m’aperçus simplement que j’étais envahie. Telle est l’image qui vient spontanément à Madeleine dans le mémorable passage où elle prend conscience de son amour pour M. Juillet;—et seule cette image rend compte de la vertu à laquelle je fais allusion. Cet envahissement de l’émotion; ce niveau soudain étale et aussitôt illimité; au sein de l’être même—et de lui jusque-là ignorée,—cette activité réfléchissante par où simultanément toutes ses puissances s’éprouvent décuplées,—c’est le constant apanage du génie de George Eliot, et c’est l’honneur de Boylesve—du Boylesve de cette symphonie intérieure—que d’être avec le Proust de Combray le seul romancier français au sujet duquel le nom d’Eliot puisse être mentionné[D]. Sur la page de garde de mon exemplaire de Le Meilleur Ami, une indication me rappelle que c’est dans les tout premiers jours de janvier 1910 que je lus ce récit—qui porte, pour parfaite épigraphe, la parole de Heine: «C’est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle, et celui à qui elle vient d’arriver en a le cœur brisé»; récit que par simple distraction sans doute Marivaux omit d’inclure dans son répertoire, et qui se pourrait intituler «le Jeu de la tendresse et de la cruauté». Et voici que j’arrive—ce qui nous ramène directement à Feuilles tombées—au numéro de Vers et Prose (octobre-novembre-décembre 1909) où parurent Promenades au dedans et au dehors, en tête duquel je retrouve inscrit: «Lu lundi 3 janvier 1910. En ai parlé avec Boylesve le même jour chez lui.» Que cette journée me reste présente! C’est que ces quelques pages m’apportaient la clef de la profondeur de Boylesve, et qu’alors même qu’on aime déjà on est tellement plus heureux de comprendre tout à fait ce que l’on aime. Qu’on m’excuse si je cède ici au besoin puéril de recopier cette petite note marginale que j’avais écrite en regard du passage suivant des Promenades: Je ne me révolte pas contre la mort possible; mais l’extinction de cette flamme sensible que j’ai toujours vue briller à côté de moi me terrifie comme la perte d’un de ces êtres—tels qu’il y en a—et qui nous sont plus chers que nous-mêmes.—«Au lieu d’à côté de moi»—notais-je—tout autre que Boylesve eût mis «en moi»: il eût frappé plus fort et moins juste.» Je visais ce scrupule—qui fut toujours le sien—à porter au compte, au crédit du dedans, ces états précisément que lui-même plaçait le plus haut; et il n’y avait rien qu’il plaçât plus haut que la «flamme»: souvenons-nous de la phrase sur laquelle s’achève la préface pour la réimpression de Sainte-Marie des Fleurs: Mais au-dessus même de la forme achevée et pure, s’élève parfois une certaine flamme qui attire mieux que les contours irréprochables, non pas sans doute qu’elle soit plus belle, mais simplement parce qu’elle brûle...

Je ne me rappelle plus les détails de l’échange que nous eûmes après que je lui eus exprimé mon admiration et ma gratitude ce lundi après midi,—un des lundis hebdomadaires de la rue des Vignes qui jusqu’à la guerre constituaient un des plus précieux points de ralliement de notre petit groupe d’alors. Souvenirs d’un Jardin détruit, nous sommes quelques-uns pour qui ce titre de Boylesve distille une mélancolie, fait lever une nostalgie indicibles; quelques-uns qui, tels l’héroïne de Tu n’es plus rien, nous remémorons «cette période de notre vie qui semble être jouée sous nos yeux comme un acte». Bien plus que la guerre, c’est l’après-guerre qui nous permet de redire le mot de Talleyrand, car nous avions connu «la douceur de vivre», puis la guerre nous avait montré—demandons à notre Drouot (qui aimait et ornait ce Jardin) l’expression qui convient—ce que sont et ce que peuvent les «âmes avides de grandeur»: il a fallu l’après-guerre pour nous apprendre que la littérature, elle aussi, pouvait être—comme le dit Stendhal de la réputation de Métilde à Milan—«hautement déshonorée». Que nous en étions encore loin! Celui qui n’a pas vécu parmi des écrivains avant la guerre ne peut même pas mesurer l’écart. Tandis que les hôtes se succédaient nombreux,—et avant que les intimes se resserrassent pour poursuivre l’entretien jusqu’au dîner,—je revois Boylesve circulant à travers les pièces, et s’appliquant, sans se départir de sa retenue, à se mettre au niveau de chacun. A ses yeux, l’homme véritablement grand était celui qui savait proportionner sa stature aux circonstances, et même, le cas échéant, la réduire,—faisant tout involontairement sentir sa grandeur dans la grâce même avec laquelle il la dépose, en dépose ce qu’il faut pour pouvoir mieux offrir ce qui sied. Qu’il est élégant à un homme vraiment grand de ne rapporter des sommets qu’un air plus pur! Lorsque les hommes consentent, en faveur d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée, embellie! Un jour que je laissais entendre à Boylesve à quel point il me paraissait ressembler au Guglielmo Santi que nous dépeint ce passage de Mon Amour, par une réponse toute sienne, à la fois détournant l’entretien de lui-même et le maintenant sur le sujet qui lui était cher, il me prêta son édition originale des Conversations de Méré.

Méré, le miroir de la société polie, l’ami de Pascal, le prototype des «fins qui ne sont que fins», et dont les grands justement ont toujours à cœur de saluer la délicatesse;—Méré à la mémoire de qui Henri Bremond, à l’issue du dîner que donna naguère en son honneur la Revue Critique des Idées et des Livres, adressait une louange si pertinente et si opportune. Boylesve et Bremond: j’eus la joie de les mettre en rapport, de les voir s’apprécier, se concerter parfois Ile Saint-Louis pour protéger les lettres en haut lieu. Aujourd’hui c’est Bremond qui, presque seul, veille à ce que le Jardin de la «Société polie» ne soit pas entièrement détruit comme l’autre. Confiants en sa fermeté ductile, revenons tout à notre ami.

⬛

Oh! comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait insensée!

Cet aveu dénude, sous sa forme originelle, native, la profondeur de Boylesve: une sensibilité si ardente que sa directe, sa pleine, sa toute fidèle expression eût présenté le caractère même de la folie. Mais c’est qu’en effet de telles sensibilités sont folles—ainsi que le discerna le premier Paul Bourget pour l’homme qui est chez nous la suprême incarnation de cette lignée: «Mais, c’est là le trait dominant d’Henri Beyle, et le plus méconnu, aucune âme ne fut douée par la nature d’une sensibilité plus folle, plus incapable de se dominer: «J’ai toujours été comme un cheval qui galope après son ombre...» Quand le cheval est de race française,—et de bonne race,—il se pose alors pour lui un bel et difficile problème, celui avec lequel fut toute sa vie aux prises Stendhal qui, se décrivant sous le pseudonyme de Roizard, disait: «Les yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions. Et c’est ce qui mettait son orgueil au désespoir.» Problème que je ne veux pas rendre plus exceptionnel qu’il n’est—car, de passagers accès de folie de la sensibilité, beaucoup y peuvent être sujets—mais qui précisément ne développe toute sa gravité que lorsqu’il s’agit, non plus d’accès, mais presque d’un continuum intérieur, lorsque au lieu de constituer la norme, les «intermittences» deviennent l’exception. En ce sens, je crois bien que depuis Stendhal, Boylesve est le Français qui aura eu le plus à faire pour maîtriser son propre galop. La perfection avec laquelle il y parvint, avec laquelle même il veut que Français, nous aussi y parvenions, ne doit pas nous induire en erreur. L’homme qui me parle à brûle-pourpoint de ses «sensations» me gâte quelque chose, l’idée que j’avais de sa discrétion, de son tact ou l’idée que j’avais des choses qu’il dit sentir. J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais par quelque détour ingénu, ou bien à travers un voile tendu habilement: j’aime qu’il se laisse surprendre ou bien qu’il dise: «Ce n’est rien, ce n’est rien», quand on voit qu’il pleure. Jean-Louis Vaudoyer a bien raison de nous ramener à ce texte de Mon Amour où se trouve concentrée toute la pudeur de Boylesve: son fier idéal d’une discrétion toute civilisée, et aussi son respect infini pour les sources de l’émotion, sa propension à toujours les maintenir séparées de leurs effets, pures de toutes les atteintes que pourraient leur infliger nos faiblesses individuelles; pourtant, dans la poignante délicatesse du trait final, si l’homme dont «on voit qu’il pleure» dit, et doit dire, «ce n’est rien», n’est-ce pas aussi, n’est-ce pas surtout que s’il disait quelque autre chose, il rejoindrait la folie,—alors que c’est le calme qu’il lui faut conquérir, et conquérir au point de se pouvoir dans une certaine mesure à lui-même faire illusion. Qu’elle retentit avant la petite phrase de Le meilleur Ami: «Pour moi-même comme pour tout le monde, ah! que j’étais donc un homme calme!...» Qui saura dépeindre le calme propre aux vrais passionnés, à ceux dont la passion est l’état permanent, une passion où l’amour figure le noyau, mais qui peut aussi déborder l’amour même et qui de toute façon est vouée à de multiples transferts? Passionné, Boylesve l’était avant toute autre chose, et en tout: jusque dans son instinct de justice—le plus impérieux peut-être que j’aie connu à un écrivain—, jusque dans la hauteur même de son jugement, la passion se décelait présente, et il eût été moins juste sans elle.

J’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;—surtout, elle ne m’a jamais dit: «Tu exagères!...» Brève notation, mais, pour comprendre Boylesve, singulièrement riche de portée. A ceux en qui, si l’on peut dire, la passion préexiste aux passions, «la forme des choses» (mais dans le cas de Boylesve il faut prendre le terme en son acception la plus étendue, ajouter à la nature elle-même tous ces ouvrages qui, faits de mains d’homme, ont fini par la rejoindre) offrira toujours l’unique réceptacle tout à fait adéquat; pour lui, de même que pour Stendhal, «les paysages étaient comme un archet qui jouait sur son âme», et surtout, à cette âme, seule la «forme des choses» sait répondre, à cause de son infinie consonance informulée: en son sein se résorbe, devant elle expire la possibilité du toujours imminent «tu exagères». Or par ce «tu exagères» Boylesve traduit, non point certes la pire souffrance de la sensibilité folle, mais celle à laquelle, dans «la vie de relations», elle est sans cesse et tout inévitablement exposée, chaque fois qu’émergeant de l’incandescent foyer intérieur où elle vit de se consumer,—et émergeant tout enveloppée encore de ses chaleureuses vapeurs—, elle est amenée à communiquer: elle sait bien qu’elle «n’exagère pas», mais elle sait aussi qu’il est impossible qu’elle n’ait pas l’air «d’exagérer».

Telle m’apparaît ici la profondeur «subjective»;—et que par ailleurs l’œuvre de Boylesve doive tant de sa solidité à une profondeur de nature tout autre, de nature presque inverse, à la profondeur «objective»[E], marque chez lui le rétablissement qui constitue peut-être son plus insigne exploit. Car, la profondeur subjective étant donnée, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’une profondeur objective en naisse: à proprement parler ce n’est jamais d’elle qu’elle naît: bien au contraire, elle se produit, se pose, s’affirme en regard d’elle comme le seul barrage salutaire, la valeur de contrepoids. Le passage à l’objectif, pour les grands subjectifs ce fut toujours le problème crucial, et qu’un très petit nombre d’entre eux s’est montré capable de résoudre. Pour nous en tenir à la France—et en laissant hors de cause Stendhal qui échappe à toutes catégories et le Constant d’Adolphe,—ce passage, Rousseau n’a jamais pu l’accomplir, et par le désarroi dont témoigne son contact avec autrui Maine de Biran fut favorisé de le pouvoir éluder, comme peut-être à cet égard Guérin lui-même doit beaucoup à sa possession du génie mythique,—et l’on sait assez d’autre part au prix de quelles ablations pratiquées sur son être même Flaubert obtint son triomphe «objectif». Si Boylesve sut opérer le rétablissement à tel point que ceux qui ne l’ont pas étudié d’assez près peuvent douter parfois s’il y avait rétablissement à opérer, ne pas appréhender toute la portée de l’intime enjeu ici engagé,—c’est en vertu de son sens incomparable du général, et de la grandeur incluse dans le général comme tel; et, plus profondément encore, c’est parce que ce sens était poussé si loin qu’il s’accompagnait chez lui d’une forme d’émotion très particulière, et que je voudrais appeler: l’émotion du général. Nous touchons ici le point: c’est grâce à une émotion que le passage, que le rétablissement s’opèrent; d’où leur validité, s’il est vrai, comme le promulguait «la sagesse lyrique» de Barrès, à la veille même de sa mort, que «rien n’existe dans l’humanité sans ce jaillissement primitif, dont nul être n’est incapable, et qui d’abord doit être obtenu, puis canalisé, et discipliné». Le 25 août 1889, le Boylesve de la vingt-deuxième année notait dans son Journal: «Une journée d’assez curieuses émotions. Je suis retourné à Poitiers que je n’avais pas vu depuis huit ans», et après avoir, dans le mode pré-proustien que je signalais plus haut, décrit ces «assez curieuses émotions», passant à la ligne il ajoute: C’est une supériorité peut-être de la sensibilité sur l’intelligence, que la sensation se réjouisse des sensations différentes éprouvées, tandis que l’idée nouvelle anéantit et méprise toute idée antérieure opposée[F]. Vue que Boylesve enregistre, se propose, avec la prudence, la modération qui lui sont propres, toutes les fois justement où l’idée générale vient à poindre; mais le constat n’en est pas moins d’une netteté qui ne laisse rien à désirer. Très différemment de ce qui se passe dans la zone de l’exaltation, mais de façon tout aussi indubitable, dans le domaine du général c’est la sensibilité encore qui est l’artisane,—oh! non plus en sa folie, mais tout au contraire en sa perception de l’attache et de la dépendance. Se sentir rattaché et dépendant; appartenir, dans l’acception absolue de ce terme—un des plus augustes et des plus insondables qui soient; être rattaché, dépendre et appartenir d’autant plus sûrement qu’en son foyer originel, lointain, surélevé, la nature du premier moteur reste toute mystérieuse,—voilà ce qu’il faut entendre par l’émotion du général, et ce que Boylesve mieux que quiconque a su rendre sensible. A cet égard il n’est point de courbe plus belle ni plus instructive que celle qui, partant de la fin de l’Enfant à la Balustrade, où, en un implorant appel, l’enfant se tourne une dernière fois vers la statue d’Alfred de Vigny, conduit aux pages intitulées «Le Prestige de l’Ordre» sur lesquelles se terminent les Nostalgiques.

De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et pourtant calme. Était-ce à cause de ce qu’il voyait à ses pieds? était-ce à cause de ce qu’il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?

M. le curé m’avait dit en m’expliquant les auteurs anciens:

«Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux: il s’agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n’est pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal, quand vous le tenez, vous voyez Dieu.»

Oh! comme j’essayais de mettre de l’ordre dans mes pauvres pensées; mais j’étais trop jeune... Et personne ne m’aidait.

La nuit était presque venue, j’eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l’ombre tous mes beaux désirs d’enfant, écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d’être pris pour un insensé si quelqu’un m’entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète:

—Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l’air d’être au-dessus de nous[G]!

Si je disais que tous mes maîtres en rabat blanc étaient des êtres exquis et dignes d’être mis en niche ou sur les autels, cela ferait plaisir, je présume, à beaucoup de lecteurs, et je semblerais un moins mauvais esprit. Mais je ne veux rien embellir ni qualifier meilleur qu’il ne me semblait être: tous, malgré le respect dont ils étaient dignes, ne m’inspiraient point admiration parfaite et amour. Eh bien! quand tous ces Frères,—ceux que j’aimais et ceux que je n’aimais pas,—étaient réunis à leur longue table, le Frère Directeur au milieu d’eux, sous le grand Christ du réfectoire, formant en leur assemblée comme une vaste Cène digne du pinceau d’un Vinci; quand, devant tout le pensionnat debout, le Directeur disait le Benedicite ou les «Grâces»; quand, surtout, chaque matin, dans la pénombre sépulcrale de la chapelle—où, à cette époque-là, j’assistais à la messe avec ennui, ayant mal au cœur pour m’être levé trop tôt et pour être encore à jeun—nous voyions se lever de nos bancs nos maîtres et s’avancer d’un pas lent, les paumes des mains unies, les doigts allongés dans cette attitude de prière propre aux pieux donateurs sur les vitraux du moyen âge et aux statues agenouillées des morts sur les tombeaux, puis recevoir la communion, des mains de l’aumônier, et revenir enfin tout contre nous, les yeux clos pendant plusieurs minutes, toute la vie du corps arrêtée par une méditation singulière qui semblait pour un moment les arracher à ce monde... eh bien! oui! leur compagnie entière nous inculquait un sentiment et des dispositions générales qu’aucun des exemples du monde n’a été, depuis lors, assez puissant pour égaler.

Je n’étais ni bien disposé, ni à mon aise; je n’étais capable que de bien petites réflexions; et cependant, à maintes reprises, a couru dans mon dos ce frisson qui ne me trompe pas et qui veut dire qu’un des esprits ailés que j’imagine présider à ma vie, passe au-dessus de moi...

On n’oublie point ce genre d’émotions; il remue, pétrit et modèle notre chair. Si je veux, en un clair langage, exprimer ce qu’il en résultait pour mon cerveau d’enfant, ce n’était pas encore une inclination religieuse. A cette époque-là, je me souviens que la sensibilité religieuse n’existait à aucun degré chez moi. J’étais touché, et même ému profondément par la vue d’une petite société, dont je faisais partie, où tout se passait dans un ordre impeccable, où un mélange d’autorité forte et de douceur empêchait que personne fût sérieusement mécontent, et où il apparaissait, même à mes sens puérils, que la source de l’ordre provenait d’un je ne sais quoi inexplicable, probablement très grand, imposant et mystérieux[H].

Pages qui—par la lenteur de la montée, la puissance cumulative, je ne sais quelle majesté intime en vertu de laquelle c’est de l’élément concret que tout naturellement semble se dégager l’élément supra-individuel—n’ont d’égales que chez Proust ou dans les «Écrits Autobiographiques» de Henry James; mais entendons la contre-partie:

Et encore, tout cela ne se débrouilla-t-il définitivement que par la vertu du contraste.

Lorsque aux vacances du Jour de l’An, je débarquai dans ma famille, je me trouvais être devenu un autre enfant.

La paix régnait à la maison et dans Beaumont pour le moment; mais j’estimais que rien n’y était cependant comparable à cette magnifique ordonnance du Pensionnat des Frères. Autour de nous, chacun tirait à soi, allait à sa guise, fomentait, en définitive, des éléments de discorde. J’entendis raconter des histoires locales qui prouvaient que la vie libre, au grand air, jadis tant prisée par moi, n’allait tout de même pas sans offrir des inconvénients. Je trouvai que le dimanche, à la messe, tout le monde se tenait de manière à mériter des «privations de sortie». N’y avait-il pas des personnes, jusque dans ma famille, qui, à la messe, n’allaient même pas! Ce manquement, qui ne m’eût pas été apparent trois mois plus tôt, me scandalisa. Par-dessus tout, il me semblait que chacun était préoccupé de mesquineries, parce qu’un lieu idéal de ralliement manquait à ces butinements d’abeilles ou à ces promenades de fourmis. Dès avant l’internat, cette dernière remarque, assez conforme à ma nature, était néanmoins renforcée par mille détails.

Comme il arrive trop aisément aux gens de notre pays, témoin successivement de deux sortes de vie, je n’admettais que l’extrême en chaque genre.

J’ai peine à croire aujourd’hui que mon Poète, Alfred de Vigny, dont la statue trônait au milieu de la place publique, mon cher Poète, jadis mon modèle et la dernière expression du Beau et du Bien, me paraissait désormais manquer de prestige! Que faisait-il là, en effet, avec ses airs de fierté, s’il n’était seulement pas capable d’organiser autour de lui un ordre sublime[I]?

⬛

«Comme il arrive trop souvent aux gens de notre pays... je n’admettais que l’extrême en chaque genre.» L’extrême, oui, mais en chaque genre; et ici nous en avons déjà rencontré trois: la folie de la sensibilité, l’émotion du général, l’individualisme retranché d’un Vigny sous sa forme la plus radicale: celle de l’Ordonnance du Docteur-Noir. Or la grandeur propre au Français profond, c’est d’occuper, de tenir, de fortifier même l’une contre l’autre plusieurs positions extrêmes. Boylesve était un tel Français profond: strictement Français, mais Français intégral, abritant au sein de son être la totalité de notre patrimoine, établi vis-à-vis de cette totalité dans une relation tout analogue à celle de l’humaniste vis-à-vis du monde gréco-latin.

Et cependant, dans le temps même où il occupe, tient et fortifie ces positions extrêmes, le Français profond n’est tout à fait digne du titre que si sa faculté logique—ce génie spécial aux parties hautes de notre race—éprouve avec une lucidité entière leur irréductible contradiction. Boylesve l’éprouvait au plus vif,—avec cette indignation, presque cette véhémence contractée qui est celle du clairvoyant en présence de ceux qui ne voient point, ou qui ne veulent point voir: l’indignation, la véhémence se contiennent parce que le clairvoyant a tôt fait de comprendre que, dans l’ordre moral, l’opération de la cataracte est impraticable, ou sujette à des suites pires que le mal même; mais chez ceux qui vivent cette contradiction au point d’en devenir les conscientes victimes, au sein même de la douleur immédiate, de la réaction organique, une douleur d’une autre sorte se fait jour, toute pure celle-là, désintéressée et comme décantée: la douleur de la logique atteinte, froissée,—et d’autant plus gravement que c’est alors la logique de l’être intérieur lui-même qui est en jeu. Je songe à l’entrée, puis à la reprise du thème capital de La Jeune Fille bien élevée,—thème qui sous-tend le livre tout entier. Il s’agit de modérer la piété de Madeleine, jugée au couvent même excessive. Mᵐᵉ du Cange me dit qu’il fallait en toutes choses avoir de la mesure, «même dans la perfection», ajouta-t-elle.

Je ne comprenais pas cela. Qu’il fallût s’arrêter, même dans le plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J’osai objecter à Mᵐᵉ du Cange:

—Mais, madame, et les saints?...

—Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c’est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection; sachons rester modestes...

Les excès qu’on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c’était «un emballé», comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son «emballement» passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute traités d’insensés, du temps qu’ils accomplissaient cela même qui, après coup, les avait mis sur les autels.

De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait...

Ah! cet incident avec l’aumônier et Mᵐᵉ du Cange fut une de mes plus vives contrariétés de jeunesse. J’étais tentée de m’écrier, comme papa naguère: «Vous n’êtes pas logiques! La sainteté, l’héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu’on nous enseigne, eh bien! eh bien! il ne faut donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment qu’il nous faille nous arrêter tout à coup?... Oh! que voilà bien l’accent d’une fille de France, vraie, sérieuse, en qui l’héroïsme intime et la logique ne font qu’un, que les exigences de l’esprit non moins que le besoin de netteté morale et les insatiables aspirations du cœur portent à ne s’arrêter point «en pleine course», à aller «jusqu’au bout»! Et, à la veille du mariage de raison dont elle nous dit qu’elle a «l’impression d’y être amenée comme une bête de somme à l’abattoir», mais que déjà au fond d’elle-même elle a accepté, pour sauver peut-être, en tout cas pour satisfaire les siens, la voix de cette même Madeleine résonne plus basse, plus chargée, plus significative encore, tant—et si Française aussi en cela—elle a le sentiment d’être l’humble lieu et tout occasionnel d’un débat qui la dépasse: Contradiction étrange et que personne n’examine avec franchise! On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l’absolu; puis l’on nous dit: Tout doit céder devant la réalité. On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et l’on nous donne pour avis: N’écoutez pas les chimères. Nous voyons bien que l’amour est au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont on nous a imprégnées jusqu’aux moelles; et, quand le cœur et la chair sont mûrs, il n’y a qu’une voix pour nous crier: «Il ne s’agit pas d’amour; le mariage!»

«Contradiction étrange», oui, mais étrange surtout par l’universalité de son application s’il est vrai qu’elle constitue la charnière même de cette vie dont, au terme de son expérience de jeune femme, Madeleine nous dit que «nous ne pouvons pas la changer», et qu’en cela même réside son «humble beauté». Cette contradiction, personne ne l’a «examinée» avec plus de «franchise» que Boylesve, parce qu’elle était inscrite et comme nouée dans les données mêmes de sa nature. Elle forme la substructure de son œuvre tout entière. Il existe un grand dialogue dont il nous faut souhaiter qu’il dure aussi longtemps que notre race, car il s’en dégage la musique la plus compréhensive et la plus solennelle que le génie français ait fait rendre à l’instrument qui lui est propre: le dialogue Montaigne-Pascal. Un Français est profond dans la mesure où, à son rang, il sait maintenir ce dialogue vivant en lui. Si à Montaigne, un Boylesve doit l’indispensable rappel biologique, il lui doit aussi ce besoin «non seulement de se définir, mais encore de se classer» dans lequel Ramon Fernandez voit à juste titre la valeur, la portée spécifiques de Montaigne[J], et auquel Fernandez lui-même aujourd’hui adjoindrait un besoin connexe: le besoin «d’être jugé»[K]. Mais le Montaigne de «l’Amoureuse amitié», celui de: «O la vile chose et abjecte que l’Homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!» n’est ni l’essentiel ni le dernier Montaigne. Celui qui détient «la voix implacablement humaine» que Boylesve dénomme «si cinglante», c’est le Montaigne des pages finales du final chapitre des Essais. Pages qui sont et demeureront à jamais, la charte de l’humanisme le plus ample mais en même temps le plus strict; où éclate—combien «cinglante» en effet si l’on songe à la coutumière modération montaignesque—l’apostrophe d’expresse déclaration: «Ils veulent se mettre hors d’eux et eschapper à l’homme. C’est folie; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles; et rien ne m’est à digerer fascheux en la vie de Socrates que ses ecstases et ses demoneries, rien si humain en Platon que ce pourquoy ils disent qu’on l’appelle divin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses qui sont le plus haut montées»; oh! sans doute, aussitôt après, avec cette phrase qui, au choix très délibéré des termes, emprunte une si claire et tout inépuisable signification: «C’est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre», l’on regagne les champs ensoleillés où, venue à mûrissement, s’éploie la récolte de toute une vie; mais, en dépit de l’aménité conclusive, comme l’on sent qu’à tout le reste vient d’être dit: «Ote-toi de mon soleil.»—A quoi, «éclatant à son tour aux esprits», fixant sous sa forme définitive la charte de la surnature et (en une acception toute religieuse mais la plus vaste du mot) celle de la surhumanité, Pascal riposte éternellement avec l’homme «plein de besoins», l’homme «produit pour l’infinité», l’homme enfin «qui passe infiniment l’homme».

⬛

C’est parce que Boylesve n’a cessé de poursuivre intérieurement ce dialogue[L] qu’il garde une si émouvante et si exemplaire vertu pour ceux qui, comme lui, aujourd’hui, sont à la fois fidèles et infidèles à Montaigne, qui ne peuvent ni l’abdiquer ni de lui se satisfaire; et qui d’autre part, remués, retournés, travaillés en tous sens par «son fils sublime», en sont encore à attendre la visitation. Dans l’attente, ils n’ont qu’un recours, solide, il est vrai, celui auquel on devine que Boylesve lui-même recourut, et qu’il plaça en épigraphe à Madeleine Jeune Femme, l’indestructible phrase de Descartes à la princesse Élisabeth: «Tout notre contentement ne consiste qu’au témoignage intérieur que nous avons d’avoir quelque perfection.»

Charles Du Bos.

Décembre 1926.

FEUILLES TOMBÉES

Tandis que l’heure, hélas! marque d’un fruit qui tombe Son invisible fuite et son muet retour... Henri de Régnier.

Pourquoi suis-je hanté par le souvenir d’une fin de journée à Longueville, dans le petit salon de Mᵐᵉ du H...? Il y a vingt ans que ce soir-là est passé, et il n’a rien eu de remarquable. Certaines heures qui s’écoulèrent presque inaperçues, dorment en nous, longtemps, pareilles à la Belle au Bois, et s’éveillent, un matin, toujours jeunes, à l’appel de quelque prince Charmant.

C’était un soir d’août: la fenêtre était ouverte sur les Quinconces où s’était tenu le bruyant marché aux légumes; l’ombre des ormes faisait une nuit prématurée, tandis qu’en bordure de la place les rues pavées semblaient blanches. Par un accord secret des paysannes et de la lumière, leurs voix baissaient avec le jour, et, leur nombre diminuant aussi peu à peu, les dernières proposaient leurs denrées en chuchotant. On distinguait de sombres silhouettes qui se penchaient pour humer le parfum d’un melon, et les mains sèches des ménagères pauvres palpant les fruits au rabais. Puis, tout disparaissait avec un bruit de sabots sur les pavés, laissant au sol des détritus invisibles, une odeur de vergers saccagés, et je ne sais quel agrément de silence.

Des volets s’ouvraient à une maison située à l’autre bout des Quinconces. On disait:

—Tiens! Mᵐᵉˢ de V... sont rentrées!

Et Mˡˡᵉ Marie de V... s’accoudait au balcon.

Hier, en passant par les allées de l’Observatoire, j’ai vu un jeune homme assis sur un banc à double face, et derrière lui était une femme, un coude posé sur le dossier commun. Un doux air de printemps soufflait et le feuillage tout neuf des marronniers est d’un vert qui donne la fringale. Je les ai regardés, mais c’est moi que je voyais, par une même saison et un même parfum de l’air nouveau, sous les tilleuls d’un beau jardin d’où l’on découvrait la Loire: derrière moi, une amie dont le bras pendait près de mon épaule, me dit en repoussant d’une chiquenaude le bord de mon chapeau de paille:

—Ah mais, mon cher, c’est que vous avez des clairières!...

Et pendant que je tâchais d’en rire, il me semblait tout à coup que ce paysage, cette saison, ce beau bras qui pendait, et encore quelque chose d’élégant et d’exquis, fait du mouvement de jeunes femmes, sous ces tilleuls, s’enfuyaient à mille lieues de moi en me délaissant à jamais.

Et, à distance, le souvenir de cette alarme, qui fut une première peur de vieillir, me fait mal au cœur.

C’est la nostalgie de ma jeunesse que j’ai. Voyons, raisonnons-nous!

Raisonnons-nous? Comme un fat qui ne voit pas son visage! Comme un viveur qui croit que le plaisir s’achète! Comme un philosophe stoïcien! Raisonnons-nous! Mais, en vérité, ma plainte est plus belle. Le loyal aveu de l’amour, et le cri désolé de l’homme qui dit adieu aux grâces de la terre sont un plus noble hommage à l’amour même et à la charmante jeunesse, que l’aigre et muet dépit avec quoi l’on se pétrit le masque qui convient au chemin du retour.

Voici l’endroit où j’ai goûté, dans le plus pur recueillement, l’heure qui passe. C’est au jardin du Luxembourg, sur la terrasse des Reines de France, entre un vase contenant des géraniums grimpants et un arbre d’aubépine, contre la balustrade circulaire d’où l’on a la vue si belle sur le parterre fleuri, sur le grand bassin, sur ces panaches, au loin, de marronniers, à la Watteau, et sur ces magnifiques platanes en lamelles d’or qui augmentent la gloire du soleil couchant, l’été, près des deux tours de Saint-Sulpice.

Tous mes espoirs et toute ma déception, toutes mes chimères, toutes mes douleurs, le peu d’intime bonheur aussi que j’ai eu, c’est là que je suis venu, chaque soir, en répéter, grain à grain comme un rosaire, l’expression ardente et désespérée. Car même mon plus vif plaisir est tourné aussitôt en tristesse. Et j’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;—surtout elle ne m’a jamais dit: «Tu exagères...».

Oh, comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait insensée!

Les soirs que j’ai vu tomber là, à l’arrière-automne, ne restera-t-il d’eux rien du tout que mon souvenir muet et cet étrange plaisir que j’éprouve en pensant à ces soirs finis, et qui se confond avec une douleur? Mais si demain je ne suis plus, ce souvenir même sera évaporé... Je ne me révolte pas contre la mort possible; mais l’extinction de cette flamme sensible que j’ai toujours vue briller à côté de moi me terrifie comme la perte d’un de ces êtres tels qu’il y en a et qui nous sont plus chers que nous-mêmes.

Le noble ennui, le bel ennui que l’on a quand on est seul!

L’ennui chagrin et laid qui nous vient de la compagnie!

J’aime mes jours passés comme si j’allais perdre le goût de la vie ou de la lumière, et les instants qui ont retenti si beaux dans mon âme depuis que j’ai l’âge de sentir, remontent à mon cœur tout seul et m’étouffent.

O ne plus voir que des visages que le goût de la Beauté a baptisés!... Beethoven, ta tête douloureuse! Flaubert, ta sainte colère! Vigny, la noblesse de ton amertume! O bien-aimé Watteau, ta mélancolie!...

J’aime ces figures d’hommes que l’émotion a ravagées. Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon où une autre glace se mire.

Pendant vingt ans, avec quel soin joyeux et quel émerveillement intime j’ai cueilli l’heure ou le moment fugitif qui passaient en pénétrant ma chair et mon cœur jeunes!—c’était quand ils engendraient en moi un appétit et un espoir indéfini d’amour. Le soleil qui me comble d’une joie d’enfant, le soir qui fait semblant de déposer en moi quelque chose de Dieu, la pluie sur les feuillages, le tournant d’un chemin où je suis soudain enivré sans savoir pourquoi,—tout cela par soi-même n’est probablement rien, tout cela me leurre, me laisse croire que j’ai deviné, comme un bon sourcier, la veine sacrée qui arrose de poésie l’univers, mais tout cela ne fut jamais bon qu’à féconder des désirs d’amour. Quand j’ai verdi tout à coup, à Saint-Cloud, un jour où l’automne, trop beau, tombait avec les feuilles d’or des platanes dans une contre-allée, sur les degrés de la fontaine, c’est parce que je pensais: «Plus beau encore que cela, il y a mon amour.» Quand j’ai pleuré, un soir de mon enfance, tout seul, au fond d’un potager de province, alors qu’une voix de femme, de l’autre côté du mur, criait au loin ces mots quelconques: «Je suis dans l’allée des framboises...», c’est qu’une précoce révélation m’affirmait que j’aimerais un jour.

La sublime vérité qui est au cœur du monde, la beauté, ne doit être sans doute qu’un court instant soupçonnée ou entrevue par la créature: aussi, à mesure que le tremblement du beau nous agite—magnifique et ruineuse tempête—il sème en nous la graine vivace du désir d’embrasser un être qui nous endorme ou nous stupéfie.

En arrivant dans un lieu où je suis appelé à faire un séjour, j’escompte le plaisir que j’aurai, plus tard, lorsqu’il ne me restera de ce lieu que le souvenir. C’est une façon de courir tout de suite au plus beau, à l’exquis, le présent n’étant jamais pur.

Il y a ici une terrasse à balustrade d’où la vue s’étend sur la baie des Anges. Le parasol d’un pin, des pointes de cyprès, des fûts de colonnes à chapiteaux corinthiens, plantés dans les jardins qui descendent vers la mer, forment la base de ce tableau, italien, classique, qui contient Nice, son port, ses montagnes, et la courbe heureuse d’une côte allant mourir au Cap d’Antibes. La colline du Château, son granit écorché du côté de la mer, son dos velu de feuillages obscurs, semble un gros monstre blessé, assoupi entre la ville aux toits roses et le long môle qui retient dans le port une eau savonneuse. Le ciel n’est pas d’un bleu cru, que l’on peint, mais il est doux, pommelé de flocons blancs et mauves, et il se dégrade jusqu’au gris perle très clair, pour toucher les sommets neigeux des montagnes. Tout cuit au soleil. De petites barques, se mouvant à l’aviron, ont d’ici l’aspect d’araignées d’eau sur un étang, il n’y a qu’une seule voile blanche au milieu de ce grand golfe tout nu. Les bruits du port, lointains, mais ramassés, montent par instants, puis s’écartent, au gré du vent, comme la rumeur d’une conque marine appliquée plus ou moins près de l’oreille.

Le soleil est amoureux de cette baie; c’est lui, dirait-on, qui l’a couchée là, et il la tient; depuis plusieurs semaines, il n’en est pas repu; elle est vautrée devant lui, soumise et lascive; elle s’étire; je crois voir là-bas, en ce rivage courbé, couleur de chair, son long bras paresseux, languissant ou pâmé.

J’ai escaladé quelques roches et j’ai trouvé un sentier qui se faufile en montant toujours, sous un bois de pins plein de parfum et de paix. En m’y asseyant, à l’ombre, j’ai regretté de n’avoir pas la simplicité de ceux qui, pour un instant de félicité comme pour un malheur, prennent Dieu à témoin de leur cas particulier et le remercient ou l’insultent par des chants bien rythmés. Qu’il doit être agréable de prolonger et d’élargir son émotion jusqu’à la folie de croire en faire part à l’élément divin du Monde! Quelle liberté, quelle abondance et quelle audace une telle illusion donne à la pensée, à la sensibilité et au langage! Qu’ils vont paraître pauvres, les poètes qui se heurteront sans cesse à la dure paroi de marbre de la vraisemblance et de la justesse d’expression! Par quelle intensité remplacer la frénésie? Et l’amour, par exemple, sans naïveté, comment le peindre?

Les pommes de pin de l’an passé étaient froissées les unes contre les autres par un vent presque imperceptible, et, dans le silence et l’immobilité de toutes choses, j’ai levé la tête en cherchant l’animal qui avait bougé. Délicat moment! presque inappréciable charme!

Je me suis relevé, et, dix pas plus loin, le sentier ayant incliné vers Nice, le grand murmure de la ville m’a atteint tout à coup. C’étaient des milliards de bruits divers ramassés en un chuchotement doux à l’oreille, ils provenaient d’un trou immense, profond et invisible. Mais, en montant sur un roc, j’ai aperçu, entre les aiguilles de pin, un fond rose: la mer des toitures. Retourné en arrière, c’était de nouveau la forêt, le silence. J’ai joué, comme un enfant, à ces alternatives qu’un clair symbole embellissait pour moi; j’enjambais, tantôt en un sens, tantôt en un autre, la frontière qui sépare la solitude méditative et le troublant bavardage de la vie en commun.

Oh, comme je sens que j’aime trop cet endroit, cette tentation et ce refuge, cet appel fascinateur des villes et ce tronc de sapin où je me cramponne!

Voilà le soir qui vient. Le soleil commence à nous envoyer les reflets de sa lumière sur la mer striée. Et cela forme un long triangle de feux électriques à éclats brusques, dont le sommet est à cinq kilomètres, et la base sous les balustres de la terrasse.

A mes pieds, il y a une corbeille de pensées, la pelouse de gazon inclinée, une plate-bande d’œillets épais comme des pivoines, la balustrade portant, à chaque pilastre, un vase de géraniums rouge sombre; puis viennent, en contre-bas, les sommets des cyprès, le parasol d’un pin, et la baie où s’étale une mer de lait bleu. C’est sur la droite que le soleil joue à mille feux, le reste de l’étendue est d’un calme absolument pur, et, au beau milieu, vogue, solitaire, une petite barque de promenade de la valeur, pour nos yeux, d’une coque de noisette, et où je discerne pourtant une ombrelle.

Et je souris à cette image: au centre d’un tableau grandiose, si noble par ses lignes tranquilles, si pur par l’absence de tout mouvement humain, une ombrelle disproportionnée se balance; elle attire et concentre la lumière sur sa claire soie tendue; elle n’est qu’un point; le paysage est immense; elle me force à ne regarder qu’elle. L’éclat multiple du grand triangle lumineux s’atténue, va s’éteindre; l’ombrelle, d’abord incolore, se précise, jaunit, semble absorber toutes les clartés d’alentour. Quelqu’un a traversé le jardin, sans regarder le paysage, mais a dit: «Tiens, une ombrelle...» Je tâche de ne plus voir ce petit coin encombrant; à l’embouchure du Var une admirable fumée élève dans l’air immobile ses houppes perpendiculaires; et les dos nuancés d’une dizaine de chaînettes montagneuses qui se couchent et s’abaissent à lécher là-bas le rivage de la mer, à la pointe d’Antibes, sont plus superbes que ne fut jamais aucune femme... Splendeur, grandeur, sérénité, beauté! une ombrelle se mesure à vous!

⬛

Le génie du christianisme, c’est, notamment, d’avoir découvert qu’un élan du cœur a plus de force que la plus grande pensée.

C’est ce que Pascal appelle «le mouvement de charité».

Le chrétien parvenu au faîte de la pensée humaine, par exemple Pascal, se prosterne et s’humilie. Et loin d’en être diminuée, sa science en reçoit je ne sais quel rehaut.

Mais cela est convenable surtout quand on est parvenu au faîte...

Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des érudits,—celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives—qui, peu à peu, gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à l’admiration, et l’herbier remplace la nature.

L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque d’une certaine insuffisance d’esprit.

Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent pas, par exemple dans le roman, mais c’est encore un reste de préoccupation intellectuelle! Et à ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser.

Ce n’est pas leur moralité ou leur moralisme que je reproche aux ordinaires romans moraux, c’est qu’ils sont construits artificiellement, c’est qu’ils sont faits pour la morale et non pour la vérité humaine.

Le plus sûr moyen de moraliser, pour un homme de lettres, ce n’est pas de prêcher la morale ou d’imaginer arbitrairement des intrigues aboutissant au triomphe de la vertu; mais c’est de montrer que l’on a de la conscience, et particulièrement celle de son métier. Or, la conscience du romancier, c’est de rendre avec fidélité la vérité humaine, de peindre les mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, de ne point fausser des caractères ni travestir ou enrubanner les passions, si c’est cette étude qui fait votre sujet.

Nous devons traiter notre sujet, comme un savant la matière de ses expériences ou de ses observations. C’est une matière dont nous ne sommes pas les maîtres. Il est permis sans doute à notre génie d’en tirer telle lumière qui la présente sous un jour éclatant et nouveau, mais force est à cette lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel. Encore taisons-nous sur ce pouvoir possible d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le, car c’est en traitant la matière humaine de la façon la plus humble, que nous avons le plus de chance de tirer tout ce qui est à la fois en elle et en nous.

On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils pernicieux de telles gens, bien intentionnés, qui voudraient nous faire forcer la nature ou les faits dans le but de présenter du monde une histoire édifiante. Un enfant un peu sagace perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous, apôtres,—prenez garde—qui le faites rire de la vertu. Tandis qu’il s’échappe de l’honnête vérité quelque chose d’auguste qui rend plus fort sinon meilleur.

Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin qui tend à mesurer la valeur d’une œuvre à la somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce n’est pas l’idée morale qui crée l’art.

Mais Wilde se trompe quand, par esprit de réaction contre une telle impertinence, il voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante de la morale qu’elle n’eût même pas de sujet. C’est confondre art et métier. On prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on manifeste, par sa manière propre de le traiter, que l’on est original, et artiste. Théorie dangereuse, pente rapide vers la décadence.

L’art est le résultat inattendu de la combinaison de certaines clartés et d’une indéfinissable ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il résulte en définitive de la qualité de l’émotion intense qu’un être éprouve; il est l’expression d’une vibration singulière de la sensibilité. Or, quoi de plus propre que l’idée morale à émouvoir certaines sensibilités? L’idée morale, comme toute idée, peut fort bien engendrer une émotion qui revête le caractère esthétique.

La morale est en partie un ensemble de conventions utilitaires—et à ce titre déjà respectable—mais elle est en outre un commandement, d’ordre mystique: elle est au nombre des grandes puissances. Elle gêne habituellement la vie, mais elle seule la rend possible. Le roman, qui est de tous les arts celui qui presse la vie de la façon la plus complète, la plus profonde et la plus précise, peut-il se déclarer étranger à la morale? Le mépris de la morale, ne serait-ce pas la dernière défroque d’un romantisme à courte vue?

Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse soupçonner la proportion entre l’homme et son groupe et ce je ne sais quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés.

J’aime les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie; au lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant «qu’il ne s’y passe rien».

La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, elle prend son meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette; elle n’annonce ni ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant nous la tenons, nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit attentif, averti, curieux de l’homme, épris, par-dessus tout, de psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous peine de n’exister point, il prend sa source dans le sol vulgaire et que le talon de l’homme a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète, mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas, au gré du modeleur, selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages; mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de la matière. Les hautes visées, propres aux grands genres présomptueux, non, assurément, la Comédie ne s’en prévaut pas, et peu s’en faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais il est possible qu’elle en suggère l’idée et en répande la graine, de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air d’accomplir un acte ordinaire et d’en ignorer les conséquences sans nombre.

Le principe d’autorité ayant été, quoi qu’on puisse dire, ruiné et jeté bas, l’autorité indispensable à la vie ne pourra être restaurée que par des hommes qui, ayant eux-mêmes commencé par renier absolument toute autorité, se sont conduits comme si l’autorité, et tout ce qu’elle comporte de principes nécessaires, était inexistante et inutile, en ont reconnu à l’épreuve le caractère indispensable, et la fondent à nouveau, non pas sur le respect traditionnel des anciens, mais sur leur propre expérience.

Il y aura des Pères de l’Eglise morale. Ce seront, en littérature, des écrivains amoraux assagis et dégoûtés; ce seront des femmes émancipées, qui, ayant par hasard conservé quelque jugement, déclareront: «Nous avons tout essayé: eh bien, non, ça n’est pas possible; il ne faut pas que vous nous imitiez, nous avons fait erreur.»

Il est impossible aujourd’hui de refonder une autorité sur autre chose que sur l’erreur reconnue, sur les désastres de l’expérience individuelle.

Et sur quels désastres!

Le résultat de ces conférences auxquelles pas un homme ne résiste, c’est que la pensée qui eût pu être exprimée avec plus de franchise et de liberté dans l’article ou le livre, c’est-à-dire dans la solitude du cabinet de travail, est obligée, comme l’art dramatique, de se placer de plain-pied avec l’esprit public, et pire: avec un auditoire déterminé dont il faut, bon gré mal gré, flatter les passions ou ménager la médiocrité. Trop de conférenciers, depuis la mort de Brunetière, n’ont pas le courage de heurter au besoin le public, en le subjuguant par la puissance oratoire; ils se mettent à son niveau; pour un peu, ils lui demanderaient pardon de lui apprendre quelque chose. «Nous sommes là, dit Faguet, pour travailler ensemble...» Abomination!

Faguet, dans sa troisième conférence sur La Fontaine, fait bien la distinction entre les fables qui ne contiennent aucune morale et qui sont plus des trois quarts d’entre elles, et les fables qui semblent contenir un conseil, un avis de l’auteur. Et il établit que la majeure partie de l’œuvre du fabuliste constate simplement les faits.

A cause de cela, il prétend que l’on ne devrait pas mettre les fables de La Fontaine entre les mains des enfants.

Et il se fonde sur un exemple, une chose vue. Une petite fille à qui sa mère explique la fable de La Cigale et la Fourmi, entendant que la fourmi fait la récalcitrante et renvoie la cigale «quand la bise fut venue», arrête sa mère et lui dit: «Non, ça n’est pas ça...». «Comment, ça n’est pas ça, mais voilà le texte..... etc.» La petite dit: «Non, la fourmi la gronde mais elle lui donne un peu à manger.» Et M. Faguet donne raison à la petite. Et j’entends d’ici tout l’auditoire applaudir là-dessus M. Faguet.

Eh bien, l’état d’esprit de M. Faguet là-dessus est pitoyable! On tend de nos jours à ramener la littérature à la conception que le public se fait de la littérature. Et pour le public, la littérature c’est la peinture des gens et des choses tels qu’ils devraient être; le public demande à l’écrivain de satisfaire le désir de suavité et de justice qui est, nous assure-t-on, au cœur de l’homme, et il juge grand écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à l’état idéal dans une idéale société.

Satisfaire cette inclination, c’est amener la littérature à la pure niaiserie.

⬛

Sur l’hostilité au «sens propre», à la pensée individuelle, j’inclinerais à penser que la littérature, quoi qu’on veuille, sera toujours l’expression du sens propre, et que, à cette condition-là seulement, elle sera vivante et originale. On pourrait conclure qu’il n’y aurait que deux sortes de littératures: celle qui abolit le sens propre dans l’intérêt général, qui est une littérature saine et bien souvent médiocre, et celle qui exprime le sens personnel, qui est la littérature, et qui est dangereuse.

Un événement caractéristique des temps modernes me paraît être la divulgation et la vulgarisation de la vie intellectuelle. C’est le fait le plus détestable qui se soit jamais accompli sur la planète. Le temple ouvert à tous; plus même de chœur réservé; le mystère dévoilé; le Zaïmph vendu aux femmes pour qu’elles s’y taillent des écharpes. Toute l’humanité en souffre; le déséquilibre général a en ceci sa cause. On a invité les Goncourt au dîner Magny, et ces perroquets aux belles couleurs rapportent les paroles de Renan! Il y a des vérités que l’intelligence humaine ne peut pas s’interdire de concevoir et d’exprimer; mais, ces vérités, incompréhensibles aux petits, ne peuvent être par eux que travesties; et quand elles courent les rues elles sont plus dégoûtantes que les mensonges imaginés par les foules et inventés peut-être pour leur plus grand bien. La plupart des idées fausses sont des idées utiles, nécessaires. Les idées justes, les vraies, n’ont ce caractère que dans le milieu restreint de ceux qui s’égalent à elles. Il faudrait une langue des dieux, insaisissable au commun.

Il n’y a plus aujourd’hui qu’une langue; l’acharnement universel est de faire pénétrer aussitôt que possible dans le public ce qu’un homme supérieur a conçu, a conçu par le besoin naturel à lui de concevoir, non dans le but de fournir un aliment à ces foules qui ne réclament que leur bien. Lui, c’est peut-être—provisoirement au moins—le mal qu’il engendre, et il ne peut s’en soucier.

En art, cette barrière, entre ce qu’il est légitime de penser et ce qu’il est nuisible de répandre, se présente comme un obstacle au développement intellectuel et comme un malentendu perpétuel entre auteur et public.

Celui qui domine la sottise humaine est modéré dans ses propos. L’insurgé, le réfractaire, qui vomit l’invective à l’occasion de toute iniquité, est encore un candide, un jeune ébaubi que choque la lumière du jour.

Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est l’Art même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui préexistantes.

L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé, comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est dérisoirement fermé.

Le demi-artiste et le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent; il est un initiateur né impuissant à trouver la forme nouvelle; dès lors il s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit, amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure d’ingénu.

En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait, en somme, que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant régné; car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez, en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités; jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un certain temps.

La paix des familles et peut-être la paix des nations dépend du progrès de la psychologie. C’est faute de connaître l’homme,—et mieux: les hommes—, que l’on s’entend mal et se persécute. La plupart des hommes sont incapables de concevoir qu’il existe une autre mentalité que la leur; ils agissent avec tout le monde comme avec leurs semblables. Le malheur est que nous n’avons pas de semblables, et que le quiproquo est continuel.

Le «connais-toi» antique est insuffisant. Le «aimez-vous les uns les autres» est insuffisant. C’est à un «connaissez-vous les uns les autres» que l’avenir devrait s’appliquer.

Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous prenons part. Or, l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le contour immuable des choses qui changent sans répit.

Antagonisme de l’art et de la vie.

Par contre, on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les sociétés humaines, et ce serait l’économie. L’art, comme l’a dit Mithouard, «est une sublime économie». L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce que tout élément inutile est nuisible, et parce qu’il s’agit de frapper comme à la cible, en un point, de tout notre plomb, qui fait balle. Dans la conduite de la vie et dans l’administration des sociétés, on trouverait la même nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses et ses forces. Où il y a prodigalité, il y a art défectueux; où il y a prodigalité, il y a misère. J’explique par une secrète intelligence de la règle artistique mon aversion personnelle pour la bohème.

Oh, surtout, surtout, ne jamais faire le malin, l’homme fort, ni si d’aventure l’occasion s’en présentait—l’homme d’esprit! Si vous pensez quelque chose, dites-le donc avec l’humble courage d’un mortel qui sait qu’il peut fort bien penser faux. Nos plus grands, nos plus chers amis, La Bruyère, La Rochefoucauld, veulent dire trop bien. Ils tiennent à étonner, à secouer, ou tout au moins, à faire sourire. Mon Dieu, que ce XVIIᵉ a aimé à plaire! Ils n’ont pas une opinion sans lui faire un sort. Après eux, Vauvenargues est bien plus simple. Il n’est pas toujours moins profond. A côté d’eux, ou au-dessus, Pascal ne cherche pas l’effet, même quand il foudroie. Et Montaigne qui les porte tous, bavarde pour son plaisir, si gentiment.

Ce qu’il y a de plus beau en nous, ce n’est pas l’épanchement, c’est la possession de soi. L’un est un signe de l’abondance, de la richesse, c’est possible; mais l’autre est la preuve de la force. On ne s’abandonne pas parce qu’on est comblé de dons, mais parce qu’on manque de frein. Le frein, dans l’homme, est la première qualité virile.

On ne travaille pas peu.

Les écrivains, par exemple, travaillent beaucoup ou travaillent mal. Ceux qui travaillent peu,—quoi qu’on en dise,—ne sont guère à leur ouvrage; ils n’y entrent pas. Pour y entrer tout entier, il faut du temps; il faut tout le temps. Et le nombre et même la multiplicité des travaux n’y nuisent pas, car il est plus facile d’entrer dans son travail au sortir d’un travail différent qu’au sortir de l’oisiveté. On ne travaille pas peu, on travaille beaucoup, ou bien on travaille mal ou point.

Je déteste les esprits anarchiques; et les esprits purement conservateurs ne me plaisent qu’à moitié. Les seuls esprits que j’aime, sont ceux où je découvre un sens anarchique spontané mais perpétuellement en lutte et finalement dompté par le sens organisateur.

C’est ce dualisme qui crée.

L’homme en possession de la gloire croit volontiers qu’il la doit à un don du ciel; mais la femme se plaît à reconnaître comment elle a su organiser sa renommée. Le goût de la gloire artistique chez la femme coïncide avec un affaissement de la conception de la gloire. Celle-ci n’est plus divine; elle s’obtient par intrigues; elle est à la portée des manœuvres. Les femmes détruisent la gloire dès l’instant qu’elles la font.

La femme a l’esprit enclin à la chimère parce qu’à l’ordinaire elle manque d’imagination. On ne veut pas admettre que la véritable imagination est celle qui conçoit le «réel» et non pas «l’absurde». Rien de plus aisé que d’imaginer l’impossible; nul contrôle, nul frein ne s’impose à l’esprit débridé: il chevauche par-dessus les gouffres et les océans, impunément; mais imaginer le réel qui n’est pas encore, voilà la tâche virile, et difficile. Le réel ne flatte pas, et il est serré dans la gaine étroite des innombrables impossibilités.

On ne voit presque jamais un esprit s’appliquer à un objet pour le juger. A l’occasion d’un objet, un esprit, même distingué, se met en branle, et le voilà qui part et bondit, tirant tout de soi, ne laissant quasiment rien à ce qu’il a entrepris de juger. Le propre de la critique serait précisément de faire le contraire.

L’expression de plus en plus générale ennoblit le discours aux yeux du lecteur. Mais l’évolution de la littérature, depuis deux ou trois siècles au moins, a consisté à faire passer l’expression du plus général au plus particulier. Et il est évident que c’est à caractériser le plus singulièrement possible qu’il y a le plus de difficulté. Secouer la dure obligation de préciser, et gagner les régions nébuleuses, satisfait l’âme idéaliste, mais déçoit et exaspère un esprit analytique, et même un esprit d’enfant.

Si Chateaubriand, voulant signifier qu’il se trouvait à Londres, dit: «Quand j’étais au delà des mers», il m’est insupportable, malgré l’euphonie de sa phrase. Et s’il veut dire qu’il était pauvre, et écrit: «Alors que je n’avais pour table à écrire que la pierre de mon tombeau», il me fait rire.

Nous sommes toujours préoccupés de perdre notre jeunesse. Mais le bien le plus précieux que nous ayons possédé, c’est l’enfance: et elle est toujours perdue. L’enfant est bien supérieur au jeune homme; et malgré l’appareil de nivellement dont l’éducation le fait souffrir, il a plus de bonheur que l’on en a à un autre âge, parce que son activité spirituelle est plus grande et parce qu’il peut imaginer. Et puis, quoique enchaîné, il est libre, il est la seule créature libre.

La jeunesse? Mais elle est déjà possédée par l’instinct grégaire, elle n’aspire qu’à suivre les bergers, bons ou mauvais. L’enfant, lui, jouit de cette courte période de la vie humaine durant laquelle chacun peut impunément créer le monde à sa guise. D’un tabouret de cuisine, il fait un trône, un lac, le continent africain ou une plate-forme pour «berthas»; et ces valeurs, entre enfants, ont cours comme les billets de la Banque de France. L’enfant est roi et il est dieu. Je m’incline devant sa majesté, et j’ai pitié des grandes personnes qui, toutes, pleurent leur jeunesse assez généralement niaise, et non les quelques années où elles eurent du génie.

Le sceptique, c’est l’homme attaché au système traditionnel. Il juge que le monde est incapable de trouver par lui-même son chemin, et que le mieux est de s’en rapporter à ceux qui l’ont déjà parcouru.

L’esprit fort, ennemi de toute tradition, est au contraire homme de foi: il a une confiance éperdue en des lumières qui n’ont pas encore fourni la preuve de leur efficacité.

Le goût passionné de la bonté peut parfaitement cohabiter chez certaines personnes avec une inconsciente cruauté. C’est qu’un être bon a besoin d’accomplir des actes de bonté; il n’en a jamais accompli assez; et pour exécuter un acte nouveau de bonté envers une personne, il en lésera dix autres avec la plus déconcertante désinvolture.

Le goût de la bonté est rarement éclairé; c’est un instinct, un besoin; il tend à s’exercer, simplement. Lorsqu’il a fixé son bénéficiaire, il se rapproche du sentiment de l’amour: il est exclusif comme lui, et redoutable.

Il n’y a rien de pire que ce qui s’approche du génie sans l’égaler. Le faux sentier, voisin du vrai, qui se dirige aussi, lui, vers le sommet sans y conduire: il faut le quitter à un moment donné, et pour le précipice.

La marche en montagne est peu faite pour l’homme. Si vous n’avez ni flair ni guide, restez donc dans la belle vallée.

Mais l’alpinisme spirituel est devenu à la mode comme l’autre. Ils ont un costume spécial, un piolet, un certain air pour escalader les cimes de la pensée. Tous s’enorgueillissent de vous dire qu’ils ont touché là-haut le néant, la nuit noire. Je souris en contemplant les bords ensoleillés de la mer.

Une femme veuve, d’un certain âge, me dit que ce qu’elle regrette le plus en son mari, c’est le compagnon, le seul être devant qui elle pouvait exprimer tout chauds ses sentiments, ses impressions ou ses idées contradictoires. Il n’y a point d’amis, me dit-elle, devant qui nous puissions faire cela, parce que devant même les plus intimes nous voulons conserver une certaine tenue de jugement, crainte de passer pour hurluberlus; mais le mari, c’est l’homme devant qui l’on ne se surveille pas, celui qui peut, sans dommage pour nous, hausser les épaules à ce que nous disons. Nos jugements un peu sérieux, nous ne les prononçons pas tout de suite; auparavant nous tâtonnons; nous nous essayons; nous griffonnons un brouillon; c’est cette page hâtive, incomplète, violente, injuste, ridicule, mais notre indispensable premier jet, qu’il s’agit de produire devant quelqu’un, non pour demander un avis, mais pour nous donner forme à nous-mêmes, ce que nous ne ferions pas devant un meuble.

Les œuvres vivantes et dépourvues d’enseignement direct, on leur reproche à tort de ne pas conclure. On conclut toujours. Le moindre fait divers suggère une conclusion morale. Mais elles sont le fait d’auteurs courtois qui vous font l’honneur de croire que vous êtes de taille à comprendre le sens des images.

Les conditions de la pensée humaine sont telles que celle-ci vient fatalement s’inscrire en des cadres schématiques imposés par l’hérédité ou par les influences du jeune âge, et au delà desquels chaque individu ou groupe d’individus ne conçoit qu’aberrations ou bien ne conçoit rien. Nous pensons tout selon un mode convenu et si sérieusement accepté, que nous ne doutons pas qu’il ne s’adapte exactement à la réalité des choses. S’il est trop évident qu’il ne s’y adapte pas, alors nous doutons des choses plutôt que de la valeur de notre encadrement.

Et le pessimisme de celui qui réfléchit, vient de l’obligation où il se trouve de comprendre que la vie des hommes n’est possible que rangée artificiellement à l’intérieur de ces figures. Ouvrez la barrière, c’est la débandade et la perte presque totale du troupeau.

Ce que l’on nomme originalité et même génie n’est que le pouvoir de certains êtres de penser sans le secours de ces pochoirs. Un hasard singulier les en affranchit. D’où vient qu’ils étonnent, stupéfient, scandalisent. Ils ont brisé les cadres sacrés et ils ont l’air de vivre quand même.

Et, en effet, ils vivent. Il va sans dire qu’ils ne le font qu’à la condition de forger eux-mêmes, consciemment ou non, des cadres différents, inacceptables d’abord, qu’un petit groupe adopte et puis impose, et qui obligent de nouveau, pendant un certain temps, les hommes.

De sorte que, de siècle en siècle, si ce n’est de décade en décade, le visage de l’homme apparaît, toujours à peu près identique, mais dans des cadres différents qui modifient son aspect et le rendent même quelquefois méconnaissable.

Ce n’est pas tant leur maîtresse que les hommes aiment, c’est l’esclavage où ils sont tenus par elle; et ce n’est pas tant l’esclavage que le service régulier, que l’obligation quotidienne, à heure fixe.

On observe chez le chien cette inclination particulière à accomplir les mêmes fonctions aux mêmes heures; on l’observe chez presque tous les animaux et chez les gens surtout qui ont l’esprit borné; on l’observe dans les organes physiologiques. C’est une sorte de loi de nature. Si l’on en fait une vertu, sous les noms de ponctualité, de fidélité, quel euphémisme! Ce n’est que le geste de nos organes endormis.

Un homme aime par-dessus tout à se rendre à une certaine heure à un endroit déterminé. Le véritable repos de la journée aura lieu à l’instant où il ne se demandera pas ce qu’il doit faire, où ce qu’il doit faire échappera à la pénible opération du choix. L’amour est très rare; mais ce qui est commun, c’est le rendez-vous de cinq heures. Et peu importe, en somme, que l’on prenne au rendez-vous grand plaisir: la nature, comme la société, a peu souci de la vérité et de ses nuances; elle nous offre le plaisir dans la seule formalité.

Peut-être que tout est à reviser. La sagesse même de La Bruyère est mise en défaut par la transformation de toutes choses en notre temps extraordinaire. La guerre, par exemple, pouvait-elle, au XVIIᵉ siècle, inspirer le respect que nous éprouvons pour son horreur même? Non. Parce que, limitée et parfois caprice de prince, elle pouvait offrir quelque prise au ridicule, tandis qu’elle est devenue auguste en se faisant gigantesque, en cessant d’être une entreprise privée pour devenir un mouvement de peuples ou de continents, en devenant tout au moins la servitude d’inconscients sans nombre.

La critique même de sujets si grands doit s’élever à de telles altitudes que la raison y est menacée. L’analyse s’envole d’un coup d’aile au lyrisme.

La recette du Succès a été donnée par Voltaire. C’est, je crois, dans une lettre où il dit que la fortune de Dante est remarquable parce que l’œuvre de ce poète n’est à peu près lisible par personne, mais que deux ou trois vers de lui sont dans toutes les mémoires.

Si vous voulez atteindre le Succès—j’entends le Succès de bon aloi—il convient d’édifier patiemment une œuvre inextricable ou obscure, mais parsemée de quelques pensées ou au besoin de mots qui puissent paraître suggérer des dessous profonds. On ne retiendra que ceux-ci, mais ils passeront de bouche en bouche; on dira que le reste est douteux, mais le reste sera interprété à la faveur des trois pensées ou des trois mots; et précisément parce qu’on ne les comprend pas, il se trouvera quelqu’un pour affirmer qu’il est sublime, et le mot de génie—que l’on refuse ordinairement à l’auteur d’une langue claire—sera prononcé.

Vous aurez des thuriféraires et des élèves; on commentera éperdument votre néant; on trouvera mille sens divers où vous n’en avez pas mis un.

Si vous aviez commis l’imprudence d’avoir une pensée nette, elle ne compterait jamais que pour une.

Parlez beaucoup de l’âme, et vous la créez ou la révélez. A force de dire qu’elle n’existe pas, vous l’étouffez en son germe: elle allait peut-être naître; qui sait?

Je me heurte le front contre les limites des êtres. On s’y fait des bosses. Tout à coup un esprit vous apparaît derrière le mur qu’il ne peut pas franchir. C’est faute d’avoir bien regardé tout d’abord. Nous pourrions nous épargner ces chocs.

A quelqu’un qui me dit: «Mais vous n’êtes plus le même avec moi, je vois bien qu’il y a quelque chose de changé...» j’ai envie de répondre: «Le mur m’a fait mal... j’allais, j’allais de l’avant, je croyais pouvoir aller toujours...»

Toutes les sciences ont leur chimère après laquelle elles courent sans la pouvoir attraper. Mais elles attrapent en chemin d’autres connaissances utiles... La morale aussi a sa chimère. C’est le désintéressement. On n’y parviendra jamais; mais il est bon que l’on prétende y parvenir. Il faut en toutes choses que les hommes se proposent un point de perfection au delà même de leur portée. Ils ne se mettraient jamais en chemin s’ils croyaient n’arriver qu’où ils arriveront effectivement: il faut qu’ils aient à contempler un terme imaginaire et prestigieux.

Les critiques aiment beaucoup à dire qu’il n’y a jamais création. Là, on les sent sincères.

Il est à remarquer que l’Amitié fléchit un peu dans les sociétés où l’amour règne en maître. Dans les sociétés issues du christianisme, sinon chrétiennes, c’est-à-dire où la femme conserve son rôle de mère et de gardienne austère du foyer, les hommes cherchent un secours entre eux et y trouvent la précieuse, l’incomparable amitié. Dans les sociétés comme la nôtre où les amours sont faciles et où l’on vit sans cesse avec les femmes, où les femmes s’occupent de tout, ont toutes les prétentions et surtout celle de l’intelligence, l’homme, dupe des apparences, cherche l’amitié auprès d’elles, et l’y mélange à l’amour, ce qui fait un insoutenable compromis.

L’extrême sociabilité, telle qu’on la voit, par exemple, en France, n’est souvent que le résultat de l’impossibilité où sont les citoyens de se pouvoir entendre entre eux. Quand on ne peut faire parlote intime en un petit coin, on organise de grandes réceptions. Les ménages qui souffrent trop de dîner en vis-à-vis, ont tous les jours des convives. Plus on est nombreux, plus il est aisé de ne pas être du même avis. Il se crée alors une conversation et des relations qui sont de convention et de politesse, d’où tout sujet privé ou profond est exclu, où chacun s’accoutume à parler une langue commune, mais qui n’est jamais sienne ni très importante, et à quoi—ce qui est merveilleux—on finit par trouver du plaisir. Il en résulte la formation d’une opinion et même d’opinions qui sont officiellement celles de ce peuple, et qui cependant ne sont celles d’aucun des individus qui le composent.

Lorsque l’on fait à quelqu’un un succès, il est tel que nous sommes obligés de croire que ce n’est point l’œuvre qu’on loue, ni même l’homme, mais que le public et ses guides sont atteints d’une sorte de besoin physique d’admirer, de sorte qu’ils admireraient tout aussi bien autre chose si autre chose s’était présenté au moment où leur boulimie atteignait l’état aigu.

Les opinions favorables que l’on émet sur une œuvre à succès égalent en ineptie et en injustice les opprobres dont on l’eût aussi bien chargée. Les gens les plus inintelligents deviennent inventifs. C’est dire que, sitôt qu’il y a succès, tout jugement est suspendu et que la passion s’en donne à cœur joie.

Les hommes de nos jours sont tellement accoutumés à rencontrer la fiction vide de toute espèce de sens, qu’il suffit qu’une pensée, même séduisante, soit enveloppée d’images pour qu’elle passe inaperçue.

On pouvait jadis exprimer ses idées, ses remarques, ses conceptions morales au moyen de fables et de romans. Nul ne lit un roman aujourd’hui avec l’idée que c’est là précisément la forme la plus naturelle que l’homme ait trouvée pour exprimer sa pensée.

Tout le monde parle de ses impressions, de ses sensations; personne n’en a. On n’a que des opinions.

Si je dis: «J’aime mieux l’art que la nature» cela fait bondir un auditoire ordinaire; mais pourtant cela signifie tout simplement que je préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit du génie, au fruit du pommier.

Lamartine a fait inscrire sur son tombeau cette devise: Speravit anima mea. C’est tout lui; mais c’est aussi le plus grand, le plus bel enseignement humain; c’est le secret de la vie, qui ne se tient que par l’espérance. Mais, dans le langage lamartinien, cela signifie quelque chose de plus qu’une espérance, cela signifie ce génie ailé et divin qui l’anima toujours, qui n’anima dans son siècle presque personne à l’égal de lui. Dans ce Speravit passe un ange dont on entend le bruit de l’aile. Cela n’est pas la croyance dogmatique, mais c’est l’affirmation du divin, de l’avenir de la terre, de la durée, sans quoi toute vie n’a que faire d’être vécue; c’est encore la projection de soi en avant de soi-même, et en montant; c’est le geste instinctif du génie visionnaire; c’est l’affirmation de l’esprit, de sa suprématie.

⬛

L’écrivain doit-il être le porte-parole de la Société ou doit-il être lui-même, seulement lui-même et en dépit de tout?

Si son œuvre n’est que l’expression de la Société, il se borne au rôle de peintre fidèle ou d’historien. Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais, conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné à l’objet, il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus la Société, qui, par définition, le dépasse et lui en impose; il risque de la rendre de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il devient un peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide d’apparaître en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la Société; il n’est plus qu’au service d’une maîtresse; il ne vaut que ce qu’elle vaut; il perd sa vision personnelle; il n’ajoute rien à la somme des connaissances ou des beautés du monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on dire un écrivain de premier ordre?

Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître impose, et bientôt se pique de voir comme lui, chacun affirme avoir été par lui révélé à soi-même.

Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses; le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené.

L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous, en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre, c’est lui qui doit le donner.

J’ai une aversion insurmontable pour les gens dits «d’un certain âge» dès qu’ils sont «cristallisés». Leur jugement est assis, une fois pour toutes; ils ne croient pas pouvoir se tromper; ils n’examinent plus. Ils me donnent le frisson que j’éprouve infailliblement en voyant les juges à l’issue de l’audience se retirer souriants et le teint rose, après «la chose jugée»...

Tout évolue, tout se renouvelle; le monde est une surprise continue; il se peut que l’heure qui vient, m’apporte une lumière que je ne soupçonnais pas; comment affirmer qu’il ne se produira rien de nouveau?

C’est une sérénité que la nature, indifférente au vrai comme au juste, produit, sans doute afin de prolonger la vie; mais parmi la vie qui se meut et se fait à chaque instant, comme une chair, ces gens-là sont comme une masse cancéreuse, immobile et qui engendre la mort autour d’elle.

Tous ces jeunes de vingt ans à peine, et qui me disent avoir absolument besoin d’étreindre quelque chose de fixe et de s’arrêter à un dogme, ne sont-ce pas des cristallisés précoces qui, à peine entrés dans la carrière, déclarent: nous nous arrêtons!

On n’admet rien qui soit nouveau. Quel pesant rabâchage doivent être ces vies dépourvues d’imagination et de curiosité, béates dans l’inertie, affadies par l’ingestion constante des mêmes mets, et où le monde apparaît comme des chevaux de bois toujours présentant les mêmes figures et toujours faisant entendre la même rengaine aux passants stupides.

On s’étonnait de la tristesse d’un très riche amateur et collectionneur d’œuvres d’art.

Je me demande si le goût, la connaissance éclairée et la possession des objets d’art peut causer à celui qui ne les crée point une véritable et durable joie. Il n’y a pas de véritable ni de durable joie hors de notre activité. On m’entend, j’espère. Les choses extérieures donnent de superbes et de vifs plaisirs; j’admets qu’on aille jusqu’à ne pas se lasser de la contemplation d’une belle chose; mais la véritable joie ne peut provenir que de nous-mêmes; elle est un jaillissement qui s’épand sur les choses, mais qui ne saurait provenir uniquement d’elle; elle n’est que dans la création. Aimer même, c’est moins subir le charme d’un être que le créer. L’amour est tout imagination, illusion. L’œuvre d’art n’est pas la beauté aux pieds de qui nous sommes à genoux, mais le poème que nous composons à l’occasion de telle forme. Il n’y a de plaisir profond, à la lecture, que celui qui consiste à collaborer; le livre qui ne provoque point de notre part quelque effort créateur nous laisse froid. C’est pourquoi tant de gens s’ennuient. L’ennui est signe d’impuissance. De là aussi les erreurs singulières de jugement chez les hommes qui semblent les plus aptes à juger: en jugeant, ils créent; en créant, ils s’enthousiasment, ils atteignent au plaisir souverain; mais ils s’évadent hors de l’objet qui leur est soumis. Ils jugent plus loin, plus haut, ailleurs. Ils se trompent par excès de facultés créatrices. Et, hélas! le jugement de ceux qui ne sont pas capables d’imaginer ou de créer à propos d’une œuvre, est toujours insuffisant! C’est ainsi que nous rejoindrons, au moins au figuré, François d’Assise: la véritable joie est dans le dénuement absolu. Nous sommes poussés alors violemment à tirer tout notre contentement de nous-mêmes.

Je racontais à Mᵐᵉ X..., qui est éblouie par le grand monde, ma visite à Faguet et combien j’ai été ému en trouvant sur le palier d’un cinquième étage, dans un escalier sans tapis, cet homme vêtu, comme un pouilleux qui sort de l’hôpital, d’un pardessus usé, coiffé d’un misérable chapeau mou, sorte de calotte ou de chapel tel qu’on en imagine à un écolier du temps du Collège de Beauvais; et tout cet homme fondu, déprimé, abîmé par la maladie, tout ce visage jadis replet, puis bouffi, aujourd’hui réduit comme un pruneau bouilli, où errent de rares poils gris désordonnés et lamentables, et où ne demeurent que des yeux bleus, clairs et phosphorescents: un spectre, une survivance, un cerveau qui dure dans une chair détruite. Cet homme qui, toute sa vie, n’a fait que travailler, que travailler dans un taudis où il n’y a même pas une cuisine, descendait à six heures avec un petit chien pour faire quelques pas dans la triste rue Monge, ou pour aller dîner dans une gargote, avec des étudiants ou des cochers. «Cela m’émeut, disais-je, comme les décors somptueux, les larbins, les hôtels des duchesses vous troublent, vous éblouissent, vous. On me croit aristocrate, et je ne suis sensible qu’au spectre de l’homme intelligent et dépouillé.»—«Poète, me dit-elle, Faguet est plus riche que vous!»—«C’est possible! et peut-être a-t-il le goût de la sordidité. Mais, snobisme pour snobisme, c’est la vue de cet état de dénuement qui déclenche en moi la sympathie ou l’émotion, tandis que l’opulence, quand elle n’est pas traduite à mes yeux par un goût extrême ou quand elle ne s’accompagne pas de l’idée d’une supériorité morale, ne me donne qu’envie de rire ou de hausser les épaules.»

En lui disant: «J’ai en vous une confiance absolue...» pourquoi ai-je détourné soudain les yeux, gêné, et ai-je pensé que certainement il me trahissait?

L’homme vrai, celui qui se cache et sous l’attitude mondaine et sous l’œuvre de l’écrivain, on le découvre pourvu que l’on vienne à être témoin de sa distraction préférée; il est trahi par le moment où on le voit tout à fait heureux.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings