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Feuilles tombées

INTRODUCTION (continued 3)

Reading edition

L’art produit par un homme uniquement préoccupé d’œuvres d’art, est stérile. L’art viable ne vient pas du temple; il vient de la rue et s’achemine vers le temple.

Ce n’est pas sur le but de l’art que l’on se trompe en prononçant la formule l’art pour l’art, c’est sur l’origine de l’art. L’art n’a pas d’autre fin que l’art, mais il ne provient pas que de l’art.

L’émotion qui vient de l’admiration de l’œuvre d’art a quelque chose qui brûle et consume les organes de la fécondation artistique chez celui qui l’éprouve. Elle le leurre. Elle le pousse à faire œuvre d’art, mais elle le bute à l’imitation de l’œuvre d’art. L’œuvre d’art originale a une origine plus modeste; elle est d’ordinaire plébéienne, si l’on peut dire: ses générateurs ne sont pas œuvre d’art.

1912.

Les compliments du monde sont aussi prompts, aussi vifs que les dénigrements.

1912.

«De balustres plus hauts.» Titre possible d’un roman de l’auteur de «l’Enfant à la Balustrade».

Conclure à un stoïcisme qui admet et pratique le sourire—à mon sens le degré le plus élevé de l’héroïsme. Tableau de toutes les injustices possibles; beauté de la raison bafouée, exaltation des médiocrités, triomphes des médiocres—et conclusion sereine dans la contemplation intérieure, comportant une sorte de joie qu’une conception de beauté s’élève de ce bourbier, sourire ému à la fleur qui naît de la fange.

1912.

Celui qui «s’exprime bien», c’est celui qui fait un soliloque, c’est celui qui, s’adressant dans la conversation à autrui, ne tient pas compte d’autrui, mais de soi-même. Celui qui tient compte d’autrui, ne s’exprime plus déjà bien; il s’exprime et il se déprime à l’usage d’autrui; la force qu’il emploie à définir autrui, puis à dire pour autrui ce qui peut être entendu par autrui, il l’emploie à ses propres dépens, il se fatigue, et de plus il se trahit en usant d’une langue qui n’est pas tout à fait la sienne.

1913.

Les femmes qui sont douées d’imagination, on n’a pas en somme avec elles d’autre plaisir que celui de la conversation; car elles n’emploient leur imagination qu’à concevoir d’autres amours, et vous en souffrez si vous êtes leur amant. Il ne faut pas être leur amant, il faut être celui qu’elles peuvent rêver d’avoir pour amant.

Sans date.

On est en train d’apprécier un monsieur, et, d’ailleurs, avec bienveillance. Quelqu’un conclut:

—Oui, oui; mais c’est un homme qui ne casse rien.

Ça y est. L’homme est exécuté, car, pour être un citoyen qui compte, il faut casser quelque chose. L’état d’esprit qui exige ce sacrifice, est aujourd’hui généralisé.

S’il s’applique à un homme qu’on dit, par exemple, intelligent, le «il ne casse rien» signifiera que le pauvre garçon n’a rien d’extraordinaire.

Or il faut être extraordinaire.

Quelle singulière conception des choses! Nous venons de traverser un siècle scientifique, lequel nous a appris qu’il n’y a que des phénomènes naturels. La multitude infinie des sphères ne se maintient probablement qu’en vertu d’un parfait équilibre. Si l’une d’elles seulement se mettait à faire des excentricités, il n’y aurait, je le crois, plus guère de beaux jours pour les amateurs d’extraordinaire.

Est-ce que, par hasard, ce qu’on appelait autrefois le Sens commun—et qui est tout simplement l’auteur de la Sagesse des Nations—ne pourrait pas être appelé en consultation? Pas prétentieux pour deux sous, il avait, lui, le goût de la bâtisse, ce qui nous serait bien utile: on a beaucoup cassé...

Sans date.

Le véritable esprit du classicisme, je le vois exprimé par cette phrase de Joubert: «Ce n’est pas ma phrase que je polis, mais mon idée.»

18 octobre 1921.

Quel torrent nous entraîne! Assis dans un des endroits les plus beaux et les plus aimés—au Jardin du Luxembourg par une après-midi radieuse et chaude—je savoure ces instants heureux, je pense agréablement au passé que j’ai vécu là; j’ai conscience de jouir de quelques minutes privilégiées... et je n’en ai pas consacré dix à cette méditation qui est conforme à mes goûts, que je bâille!... Quelque chose m’ordonne d’agir. Nul temps n’est donc fait pour rêver? Ma nature m’ordonne secrètement de me lever et de courir à ces actions qui, même futiles et même tout à fait vaines, du moins ont cela pour elles qu’elles nous arrachent à la conscience de vivre. On vit; on ne doit pas se regarder vivre.

Juillet 1923.

Prendre un ton simple, «se mettre à la portée», c’est très bien, et l’on peut dire d’excellentes choses sur ce mode; mais c’est une dangereuse habitude de l’esprit; il risque, en l’adoptant, que le parti exprimé trop simplement ne gagne la pensée; gardons-nous, sous le prétexte de nous faire comprendre des simples, de n’avoir plus que des idées puériles.

Même date.

En un sens la littérature est bien plus que la vie, puisque chez certains—comme moi—le fait d’écrire me fait passer à un état d’activité, d’intelligence, de passion même, qu’ils n’atteignent pas dans la vie.

C’est à cause de cela que la littérature est si frappante pour ceux-là mêmes qui vivent le plus. Ils ne s’élèvent pas à ce degré où un homme assis à sa table et dénué de passions est arrivé par un enchantement.

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NOTES:

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