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Fantasques

FANTASQUES

Reading edition

PETITS POÈMES DE PROPOS DIVERS

PARIS ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie 21, Rue Hautefeuille, 21

MCMXX

DU MÊME AUTEUR

La petite angoisse, roman.

Pour l’amour du laurier, roman.

Le démon secret, roman.

Sentiments, critique.

Les moments perdus de John Shag.

Le bar de la fourche, roman.

L’enfant qui prit peur, roman.

Ecrit en chine.

Le mirage, roman.

L’esprit impur, roman.

à paraître

Le jour naissant.

La conscience dans le mal.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays

I DÉDICACE

Pour Henri de Régnier. — Maître, accepterez-vous L’hommage de ces jeux fantasques de ma muse ? S’il s’en trouve un ou deux (ou trois) qui vous amusent, Savoir que vous avez souri me sera doux.

II PROMENADE

Monté sur son cheval jaune, taché de cendre, Le poète Bashô, l’œil souriant, s’en va Composer un poème ironique mais tendre Auprès des bords inspirateurs du lac Biva.

III DÉFINITION

Une épigramme est un fétu, lourd de rosée, Sur lequel une libellule s’est posée.

IV COURTOISIE

Il est des crapauds vils et des crapauds de race. Si tu vois, au milieu de ta route, un crapaud Qui refuse de fuir ou de céder la place, Fais halte et n’omets point d’enlever ton chapeau.

V AQUARIUM

Vision sous-marine : Contre le sable d’or, Parmi les entrelacs des algues purpurines, Une élégante anguille se détord, Tandis qu’un coquillage aux tons mauves s’enroule Suivant le mouvement supérieur des houles.

VI SUR LES PROPOS VARIÉS DE CES VERS

Odelette fantasque… Je voudrais dire, ici, L’ombre et le masque, La brise de passage, L’oiseau qui m’a séduit, Certain mirage, La renaissance d’une fleur Au sein du souvenir, un mot plein d’impudeur, Et quelques rêves très chers, très graves, Mais ne pas insister du tout, Musarder plaisamment, sans entraves, Enfin, parler de vous Et de moi, Tout bas, en confidence, à mi-voix, Sans que l’on s’en doute, Et cueillir, sur le bord de ma route, Un cri de douleur, un rire, La branche qu’un souffle agite, Le long frémissement d’une lyre, Et briser ma flûte ensuite.

VII INATTENTION

Un saule, au bord de l’eau, lui tend ses souples bras, Un rossignol l’implore. — Elle n’écoute pas.

VIII RÉSERVE

Les étoiles qui, sur ces fleurs, mènent leurs danses Prennent le nom de lucioles, (par décence).

IX AVERTISSEMENT

Surtout, ne lisez pas mon livre d’une haleine. Je vous offre ce bol de riz comme un en-cas Dont les grains détachés ne font point un repas. Picorez au hasard, sans y prendre de peine, Et si quelque piment colle à vos bâtonnets, Ne m’en veuillez pas trop, (même congestionné), Souriez et passez, pensez à d’autres choses, Occupez-vous d’algèbre ou lisez de la prose.

X POSTICHES

Bien qu’une toison teinte en blond me rajeunisse Et que mon ratelier puisse être vu de près, Cela me donne moralement la jaunisse Que vous ayez toutes vos dents et l’œil si frais.

XI NONCHALANCE

« Voyons, Pierrot ! piler du noir, ronger des os, Ce sont autant de gestes vains ! En réponse aux Refus de folle, il n’est que de forcer la porte ! » Mais Pierrot s’étirait comme une herbe des eaux.

XII RÈGLE DE VIE

Si vous voulez goûter la paix et le dédain Du monde, mêlez-vous d’abord à la bagarre. Avant de cultiver sans bruit votre jardin, Il vous faudra passer par les verges bulgares.

XIII A QUELQUES AMIS, CHOISIS

L’heure est dure, je souffre d’elle ; Que faire pour m’en consoler ? J’écris quelques lignes nouvelles Et crois avoir volé Par ce moyen à la mélancolie Le droit qu’elle avait de m’étreindre… — Hypocrite ! n’est-ce pas feindre En chantant d’oublier le mal dont tu souffris ? — Oui, mais un long moment de douce paix s’ensuit. Par divertissement, j’épouse des querelles Etrangères, je songe à celles Qu’aux jours passés je défendis ; Je me retrouve avec des camarades Bien vivants en mon souvenir, D’un geste spirituel, je m’évade Loin du monde sans cœur qui veut me retenir ; Ainsi, je reprends du courage Et je me ressaisis ; Voilà pourquoi je parle dans ces pages De quelques amis, choisis.

XIV DÉCISION FERME

Et maintenant, je pars ! adieu ! J’aime mieux vivre Près d’une lampe, avec un livre, Que d’agoniser sous vos yeux. Sans déranger ami ni prêtre, (Et sans mourir), demain matin, j’aurai l’honneur De ne plus être Votre très humble serviteur.

XV CERTITUDE

Charme divers des jours, nuages qui sont bus Par le soleil, midis d’une splendeur étrange, Crépuscules vêtus de brume, horizons nus, Ciels radieux… mais mon amour jamais ne change. Orages menaçants qu’un coup de vent détruit, Matins de jade, soirs d’opale, d’où la pluie Chassera les derniers rayons, sereines nuits… Mais pourquoi voulez-vous que mon amour varie ?

XVI VERLAINE

Un clair de lune pur et des masques ; plaisirs Orientés et parfumés à toute brise ; Quelques beaux chants de rossignol et, pour finir, Une rose, fleurie à l’ombre de l’Eglise.

XVII COMPLIMENTS

Vous êtes l’oiseau bleu, le duvet et la bulle ; Vous êtes ce duvet qui vole sur le vent, Et cet oiseau d’azur, mouvant et décevant, Et cette bulle d’air qui s’ouvre vide et nulle.

XVIII RÉPONSE

Ta doctrine est menteuse. Ecoute donc le cri De la divinité, la plainte humaine et celle De la bête traquée en son modeste abri !… — J’entends gémir un pou qui meurt sous ton aisselle.

XIX HEURE PASSÉE

Retournons en arrière… L’enfant court comme un fou dans le grand jardin vert Encore tout mouillé de l’averse d’hier ; L’enfant court, son âme est ravie. — C’est donc toi que je regarde, ce soir, Toi seul qui m’apparais avec tes grands yeux noirs Avides de jouir, Déjà tout éblouis par les feux de la vie, Toi dont le souvenir Me fait envie ? — Petit garçon, tu connaissais l’ennui De la chambre fermée Ou des livres ; qu’est-il près de celui Des trop longues années ! En souriant, je vois Ces travaux qui te semblaient d’un tel poids, Tes chagrins, tes rêves, tes joies… Ainsi je comprendrai peut-être, toi que j’aime, Comment je suis devenu moi-même Quand, jadis, j’ai été toi.

XX VISIONS D’HIVER

Faisant craquer la neige dure du chemin, Deux enfants, la main dans la main, Tout grelottants, puis une mendiante Maigre, couverte de sa mante En lambeaux… Dans l’air pâle, un corbeau.

XXI SENTEUR DÉPRÉCIÉE

Lorsqu’on a respiré l’hyacinthe et la rose, Le parfum d’une courtisane est peu de chose.

XXII BAL CHAMPÊTRE

Sous les tilleuls, j’entends bruire des guitares. Hâtons-nous d’accourir… Et voici que le son D’une flûte a passé. La fête se prépare ; L’herbe est tendre, la lune est bien ronde, — dansons.

XXIII SOIR

Le crépuscule est achevé ; je marche sous L’ombrage poussiéreux des bosquets de bambous, En écoutant, seuls bruits de la nuit indécise, Les soupirs d’une brise, le cri des hiboux Et les aveux dits à mi-voix de Cydalise.

XXIV A UNE DANSEUSE

Quelle image choisir quand vous entrez en scène ? Etes-vous tourbillon, serpent, sylphe ou sirène ?

XXV HOMMAGE

Je te vénère, toi, qui, la nuit, vas semer Des rêves dans l’esprit d’un maigre chat pâmé, Toi qui jettes des diamants dans les gouttières Et le mensonge au fond de certains yeux aimés, Divine entremetteuse ! ô lune empérière !

XXVI DÉSIR SAUGRENU

Quand tu me dis que tu veux être singe, Dans la grande forêt, Pour danser sous la lune au fade teint de linge, Pour t’ébattre tout près Du ciel sombre, Pour compter les étoiles en nombre Excessif, (Sans pour cela prendre l’air pensif, Scientifique et morose), Pour manger librement mille choses Exquises : des fruits verts, des fruits pourris, des roses Et de petits oiseaux savoureux, Pour goûter le plaisir d’être deux, Avec ta chère guenon qui se balance (Quelle imprudence !) A bout de bras, Sur les rameaux qui plient… Ami, quand tu me dis cela, serait-ce pas Que tu veux fuir jusqu’au trépas Cette autre guenon qu’est la vie ?

XXVII BRUITS DU SOIR

Ce sont d’abord des commérages De paysannes ; les manants Répètent ce qu’en leur village Les femmes content ; maintenant, Quelques enfants se cherchent noise, J’entends des cris et des jurons ; Plus tard, en des luttes courtoises, Les grenouilles disputeront, Mais, quand la nuit sera bien close, Silence… et le parfum des roses.

XXVIII PREMIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît le redouté capitan Spezzafer Qui savait, d’un seul geste, embrocher de son fer Les aunes de boudin et la coquecigrue. Quand il marchait, son pas tenait toute la rue, Sa plume de bonnet piquait les astres d’or… Or il vient de mourir… il est tout à fait mort.

XXIX SERMENTS DOUTEUX

Charmante enfant, vous m’assurez Que vous êtes encore intacte D’un air beaucoup trop déluré Pour que je signe le grand pacte.

XXX IMITATION

Le perroquet redit les phrases En durcissant un peu leur son ; Avec une pointe d’emphase, Vous parlez de même façon.

XXXI CHANSON GUERRIÈRE

Pour se préparer à la lutte Contre le méchant épervier, L’oiseau de mes songes turlute Sous le ciel morne de janvier.

XXXII POUR LES MORTS

On ne saurait donner de trop belles louanges A ceux que l’on aime et qui vivent, Mais, quand ils ont changé de rive, Le mensonge pieux, par une ruse étrange, Fait qu’on ne les reconnaît plus. — Si vous l’avez beaucoup aimé, très bien connu, Beaucoup pleuré, ne modelez pas dans la cire Ce cher visage disparu ; Quand vous voudrez le voir sourire, Conservez-le tel qu’il fut. — Les morts vont vite, a-t-on dit… Ceux-là seuls que l’on a détruits En faisant d’eux Des dieux. Les autres restent des amis, Non point morts, à peine assoupis. Regardez-les dormir, Dessinez de leurs traits des images précises, Car seul un souvenir Juste les éternise.

XXXIII OPINIONS JUSTIFIÉES

La carpe estimera les parfums de l’été, Le sourd discutera de gammes et d’arpèges, Le nègre donnera son avis sur la neige… Vous, ma chère, vous parlerez de pureté.

XXXIV SCRUPULE

Dès maintenant, je me demande, avec dépit, Si ce livre valait la peine d’être écrit…

XXXV SUJETS DIVERS

Notons encor deux vers dans le goût japonais, Pour fixer le reflet d’un rayon qui renaît, Deux autres, de courbe évasive, pour décrire La spirale volubile de votre rire, Celui-ci qui suivra les cyprins du bassin, Ce dernier pour humer les roses de vos seins.

XXXVI DOUBLE AMOUR

Laure me donne du plaisir Par ses jeux délicats, par ses chaudes étreintes, Mais Paulette, poudrée et peinte, Sans avoir l’air de rien, sait me faire souffrir. Paulette a tout mon cœur et toutes ses blessures Et toute sa rancœur, mais Laure tient encor Mon pauvre corps D’une main sûre.

XXXVII REFLET DANGEREUX

Le colimaçon noir humecte D’un sillon de bave suspecte Ce laurier vert. Piège d’insecte… Splendeur abjecte… Fourmi ! pour querir ton repas, Sois prudente, ne te hasarde Pas Sur ce sentier brillant ; prends garde.

XXXVIII SOURIRE

Votre sourire est bien à vous, Je ne l’ai jamais vu chez personne ; Un peu railleur, triste, très doux, Un peu mystérieux, il donne Des rêves sans prix ; il paraît Quelquefois trop subtil… Se moque-t-il ? Serait-il prêt A me tromper, ce clair sourire ? En sa belle courbe indécise Devrait-on lire Une feintise ? — Non point, car il m’apporte, à moi, Chaque matin, comme un présent nouveau, La paix, la joie Et le repos. Entendez bien : la longue paix sans nul ennui, La sourde joie avec ses discrétions rares, Enfin le grand repos de l’amour, qui prépare Au repos sombre de la nuit.

XXXIX PRÉCISIONS

Tout ce qui se divise et qui devient poussière En se subtilisant nous apparaît confus ; Votre pensée offerte en paroles sincères Ne se détaille pas ou perd de sa vertu.

XL QUELQUES FLEURS

1

Chevelu, sans parfum, tout droit, toujours le même, Il lui suffit qu’on dise : « Ah ! le beau chrysanthème ! »

2

Le muguet est modeste, hélas ! avec excès. On fait grand cas de la modestie. — Il le sait.

3

Un lys, dans mon jardin brûlant, souffre et s’ennuie. Je voudrais qu’il tombât, ce soir, un peu de pluie.

4

L’hortensia devient rose ou bleu. Quand il change, C’est moins selon ses goûts que suivant ce qu’il mange.

5

J’aime les rêves que m’inspire l’orchidée, Mais la tenir pour une fleur… ah ! quelle idée !

6

L’iris à trop servi de décor. Je le vois, Peint sur un mur, plus à son aise qu’en un bois.

7

De quel bizarre amour et pour quelle raison Prisez-vous un œillet fleuri hors de saison ?

8

Cueillie à l’aube d’un beau jour, la marguerite, Bien qu’elle soit un peu vulgaire, a son mérite.

9

J’accorde que la reine des fleurs est la rose. Mais qu’en dire, après tant de vers et tant de prose ?

XLI HIÉROGLYPHES

Regardez à vos pieds, devinez le problème : Sur la neige, cette écriture en fins réseaux, Ce lacis délicat fait d’arabesques blêmes, Qui donc le dessina si bien ? — Pattes d’oiseaux ?

XLII AME CAPTIVE

Elle voudrait courir Par le monde, Elle voudrait courir en vagabonde, Au gré de son désir, Elle voudrait errer sous les palmes d’une île Des tropiques, Entendre, au loin, de fiévreuses musiques, Se promener à cheval dans des villes Rouges et galoper sur une grève Neuve, devant la mer que nul souffle ne ride, Sans autre guide Que le torrent clair de ses rêves. — Or elle court, Il est vrai, Dans le sens qui lui plaît, Mais toujours En rond, sur la même aire nue, Elle bondit, en achevant son tour, Comme fait une chèvre au piquet retenue, Et chacun de ses bonds est trop court.

XLIII ÉPÎTRE AFFECTUEUSE

C’est à Montbéliard que j’adresse ma lettre. J’ai, là-bas, une amie exquise qui paraît Soucieuse de moi. — Je n’ose me permettre De vous dire son nom : cela lui déplairait.

XLIV CHEMIN PERDU

Temps couvert et bouché, sentier gluant, la route S’enfonce mollement en un brouillard obscur. On atteindra l’étape avant ce soir, sans doute, Mais pressons-nous : le ciel est noir, le ciel est mûr.

XLV TÉLÉGRAMME RECOMMANDÉ

« Grand’tante décédée au milieu de la nuit. Testament excellent. Trente mille. Cousine Hortense furieuse. Avertis Célestine Nous faire un cassoulet pour lundi. Lettre suit. »

XLVI VISAGE

Tête sombre aux cheveux courbés en ondes lentes, Regard vivant et grave où je lis mon destin, Bouche malicieuse et pourtant consolante, Cher visage en exil, beau visage lointain !

XLVII RETRAITE VOLONTAIRE

Consignez-moi près d’un marais brûlant de fièvre, Sur une île déserte, un volcan du Pérou, A l’un ou l’autre bout du monde, n’importe où, Mais pas en ce chef-lieu de canton de la Nièvre !

XLVIII DEUXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît et se recueille Isabelle aux doux yeux. Ayant vécu d’amour, elle poussa la porte De l’enfer et croyait s’ouvrir ainsi les cieux. Elle est morte, très morte, hélas ! tout à fait morte.

XLIX CHANT TRISTE

Un coulomb pleure sous les feuilles… Pas un cœur généreux qui m’accueille Et qui m’empêche de souffrir, Ou me montre, dans l’avenir, Un coin d’horizon bleu ! Pas un cœur tendre qui me dise : « Peut-être t’aimerai-je un peu ! » … Si je voyais, sur la mer grise, Une île verte, Tout aussitôt, mon âme ouverte Fleurirait, Un parfum frais En monterait dans l’air de l’aube ! Alors, la bête à son réveil, l’oiseau qui rôde Et les abeilles en maraude, Viendraient me dédier leurs grâces et leurs laudes, En les murmurant tour à tour… Mais pas un cœur ne veut m’aimer ! pas un cœur n’ose Pleurer près de moi, même en fraude ! … Et le coulomb pleure toujours.

L LOTERIE

Mon ami se marie. — Avant qu’on ne la mange, Sait-on quelle saveur nous réserve une orange ?

LI NOCTURNE

L’ombre s’étend Très tendrement Sur mon étang, Comme pour en caresser l’onde. — Par les rameaux, la lune ronde Risque un regard, de temps en temps.

LII LETTRE A UN JEUNE AUTEUR

Par son marivaudage et sa gaîté subtile, Votre livre me plaît, bien qu’il paraisse long. Il est discret, badin, j’en goûte fort le style, Mais vos phrases n’ont-elles pas un cul de plomb ?

LIII CONTEMPLATION

Avant que de franchir ton seuil, regarde encore, Penché sur ta béquille et le visage au ciel, Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore, Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.

LIV PUDEUR CROISSANTE

Ses yeux baissés semblaient me désigner sa bouche. Les voici clos. Que veut-elle ? Mais… qu’on la couche !

LV TROISIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Le Docteur Bolonais qui dort tout de son long, Ici même, a tué Léandre, Pantalon, Isabelle, Valère et, pour finir, sa femme, Farinette aux yeux clairs. — Ce médecin des corps, En un nouveau séjour, va-t-il soigner des âmes, Maintenant qu’il est mort ?

LVI SOUVENIRS D’UN PAYSAGE LOINTAIN

Me retrouver loin des rues, Loin du tumulte toujours accru Que font les hommes d’ici-bas, En ce pays, Par leurs combats ! Me retrouver dans la plaine où le riz Foisonne, Contre la glaise humide et rouge, Où, dans l’herbe, le serpent bouge, Où les fleurs s’étonnent D’être si belles et si brèves, Où la terre est pleine de sève, Où les oiseaux ont tant d’éclat !… Banyans noueux chargés de pierres Que leurs racines enserrent De cent bras ! Bosquets de bambous bleus qui redisent, D’une voix fine et jamais importune, De très vieux secrets à la brise, Sous l’œil si jaune de la lune !

LVII BALLET CHINOIS

Au lieu de composer des sentences morales Ou de subtiliser sur la vertu des lois, Je frappe d’un maillet la pierre musicale Et les cent animaux dansent autour de moi.

LVIII IMPROMPTU

Un palmier souple, une cascade, Un érable où l’hamadryade Survit encor, La plainte en pleurs d’une colombe, Le bruit d’une feuille qui tombe En robe d’or, Des abeilles gagnant leur ruche, Pour camarade, dame Pluche Au verbe haut, Pour ami, celui qui sait dire Ses chagrins avec un sourire : Fantasio ; Dans le ciel, un blanc vol de nues, Quelques vérités toutes nues Et l’air du temps… En faut-il plus pour que l’on plonge Dans la vie ainsi qu’en un songe ?… (Heureux, j’entends.)

LIX REGARD INDISCRET

Par sa gueule, on peut voir, quand la grenouille bâille, (Comme peut-être, chez la femme, par les yeux), Le cœur et ses pensers, le ventre et ses entrailles, Mais on les voit, chez la grenouille, beaucoup mieux.

LX TRAVAUX DOMESTIQUES

Je dédaigne ce que l’on mange : Pendant que mon épouse range Les confitures et les poires Dans les recoins secrets de l’odorante armoire, Je fais des mots carrés et des mots en losange.

LXI ÉPIPHANIE

Melchior, Balthasar et le nègre Gaspard S’étaient rencontrés, par hasard, Marchant d’une façon majestueuse et grave, Devant l’étable, au carrefour de trois chemins, Avec leur escorte d’esclaves. Melchior serrait dans ses mains Un lourd présent de myrrhe, Balthasar portait une lyre, Gaspard, enfin, traînait un grand cheval de bois. Après s’être, sur leurs tributs, Complimentés avec force saluts, Ils entrèrent tous trois. — Là se trouvaient Jésus, la Vierge, Joseph, l’âne et le bœuf, éclairés par des cierges Dont les flammes semblaient d’or. L’Enfant respira la senteur exquise Qu’apportait Melchior, Fit murmurer sur la lyre une brise, Puis, regardant Gaspard, pour lui dire merci Baisa le grand cheval et le grand nègre aussi.

LXII ATTENTION DÉLICATE

Je vais me fournir d’eau chez mon voisin depuis Qu’un liseron retient la corde de mon puits.

LXIII TOURISME

Un petit ânon bistre et blanc s’impatiente Sur la plage de sable où tu fais la pédante. L’âne est délicieux, ton discours saugrenu ; Le fleuve roule devant nous ses ondes lentes Où quelques négrillons s’ébattent, un peu nus, D’une façon qui te paraît inconvenante.

LXIV ABSENCE

Il ne connaîtra plus les brises qu’il aima, Le crépuscule obscur, l’aube argentée ou blême, L’air odorant des pins, l’air de Matsushima… Jamais il n’entendra l’écho de ses poèmes.

LXV A MES MOINEAUX

Moineaux qui picorez le raisin de ma treille, Tout en vous nourrissant selon votre appétit, Evitez avec soin de manger les abeilles. Il faut que les petits songent aux plus petits.

LXVI SPÉCIALITÉS

L’ornithorynque (dit paradoxal), le renne Caribou, la vigogne et le grand tamanoir Sont les seuls animaux que je voudrais avoir Dans mon petit jardin de Clichy-la-Garenne.

LXVII SUPPLICE CHINOIS

Sans même discuter, je cède à tes prières… Tombant avec un bruit maigre, insistant et fin, La moindre goutte d’eau sait creuser une pierre. Pour me convaincre, toi, tu bavardes sans fin.

LXVIII VACANCES

Et la mare aux mille miroitements, Aux molles moires ; Et la terrasse où nous échangions nos serments, Dix ans après, par un beau soir, Mais qui servait alors de champ de courses ; Et les vieux pins où nous grimpions comme des ours, Les bosquets où le peau-rouge campe, L’escalier dont nous descendions la rampe A califourchon, malgré la défense De nos parents… Ah ! quand j’y pense !… Enfin nos jeux, Et mes grands cris, et vos manières, Et la façon dont vous disiez : « Je veux ! » Souvent, vous me tiriez les cheveux, (Vous étiez très autoritaire), Et parfois vous me battiez presque. Moi, je vous laissais faire Par sentiment chevaleresque, Mais vous en abusiez : vous vous saviez aimée ! — Reflets bariolés, échos brouillés, fumées…

LXIX PANNEAU BRODÉ

Cabré, le daim soyeux veut happer une mouche ; Sa biche, tendrement, le suit d’un œil qui louche.

LXX HARMONIE

— C’est une nuit très pâle, une nuit de féerie, Faite pour le baiser ou pour un tendre aveu. La plaine, en ses lointains, s’estompe peu à peu, L’heure que nous vivons est une rêverie. — La lune, sur les bois, pose sa broderie De fils d’argent et l’herbe exhale un brouillard bleu… Ce voile fait d’azur terni, traversons-le : Un songe est là qui veille au bord de la prairie. — Pénétrons la futaie en suivant le chemin Fréquenté par le faune et, la main dans la main, Contemplons le sommeil des nymphes décoiffées, — Puis nous reviendrons sur l’herbe du pré natal Interrompre vos jeux si purs, ô blondes fées Qui lancez vers la lune un globe de cristal !

LXXI PROPOS MONDAINS

Dans un accès sentimental, le sous-préfet Du Loir-et-Cher, parlant à des dames âgées, Déplore de façon très fine les effets Désolants des amours bien ou mal partagées.

LXXII SECRET

Vous offrez le semblant d’une boîte à surprises : J’ai peur des rires fous où votre voix se brise Et je ne sais pas plus ce qui mûrit en vous Que le Doge ce qui se tramait à Venise.

LXXIII CHAÎNE SANS FIN

Un vieux guerrier poursuit de passion fervente Une femme de peu qui voit tout l’avenir Dans les yeux d’un jeune homme épris d’une servante Friande du guerrier. Et tous, voudraient mourir.

LXXIV ODILON REDON

Onze Fleurs de teintes somptueuses, piquées Dans un vase à reflets de bronze : D’abord une nombreuse orchidée, Grappe retombante, marquée De petits points d’écaille, Puis deux glaïeuls rouges et froids, faits en émail, Quatre pavots éblouissants, Couleur de sang, Couleur d’ambre, Et ce cinquième pavot, bien plus sombre, Aux pétales poudrés de cendre, Discrètement caché dans la pénombre Que projette Une ample et large feuille verte, D’un vert veiné de malachite, Enfin, ouvrant leurs tiges maigrelettes Comme des branches d’éventail, trois marguerites Dont le cœur est d’un jaune pur… — Magnifique bouquet pour éclairer ce mur.

LXXV OPINIONS

L’escargot méprise la flèche Qui n’emporte pas de fardeau ; Le peuplier trouve trop sèche La hampe du jet d’eau.

LXXVI ACROBATIE

Je te laisse absolument libre De t’amuser, fourmi, mais tu Risques de perdre l’équilibre Sur le fil de ce fin fétu.

LXXVII FAÇONS D’ÊTRE

L’alouette remonte En chantant, après être tombée en plein champ. La cascade a grand’honte De s’étendre dans l’herbe en étouffant son chant.

LXXVIII ARBRE MÉMORABLE

Veillez avec respect sur le poirier sauvage. Cet arbre est, entre tous, un noble végétal. Le prince de Chao coucha sous ce feuillage En revenant, jadis, dans son pays natal.

LXXIX ANALOGIE

Une guêpe jaune et venimeuse bourdonne Au sein d’un liseron simple, couleur de ciel. Candeur fausse mais séduisante, cœur cruel… Esquisse ?… Non, c’est un portrait. Je vous le donne.

LXXX NOSTALGIE

J’offrirais sans délai mes dix derniers sequins Et quatre pièces d’or pieusement gardées Pour contempler le bois d’un bar américain, Ses verres bleus et verts et ses catins fardées.

LXXXI NOTES DE MUSIQUE

Dans le bois clair, Un oiseau chante Ses petits airs. Leur mélodie est tantôt vive, tantôt lente, Leurs sujets sont toujours divers. Le menton dans la main, silencieux, j’écoute La chanson triste qui s’égoutte Et cette autre qui semble fuir… L’oiseau s’envole, il revient, il se pose Pour chanter les vertus exquises d’une rose Qui doit bientôt s’ouvrir Sous la rosée insidieuse qui l’arrose. Il dit les cerisiers en fleurs, Les robes de l’aurore, Un lac mort aux mobiles couleurs Et mille autres choses encore… Il chante l’onde, il chante l’air, Il chante tous ses petits airs ; Enfin, d’une discrète voix, Il te chante, il te loue, il me parle de toi.

LXXXII MERVEILLES

Est-il rien de si beau que cheval au galop, Sinon femme qui danse ou frégate cinglante ? Est-il rien de plus pur que, se mirant dans l’eau, L’oiseau d’or qui me hante et qui, chantant, m’enchante ?

LXXXIII CONCERT NOCTURNE

Aux heures où la lune luit Sous les rameaux couleur de rouille, Prêtez l’oreille au preste bruit Que font les plongeons de grenouilles.

LXXXIV BAVARDAGE

Tu redis, tous les jours, d’identiques sottises, Tu pleures en songeant au « terrible avenir », Tu parles du printemps, de ses fleurs, de ses brises Et de ton âme si délicate… Oh ! dormir !

LXXXV IN PACE

On dit que, dans l’obscur, sous les dalles qu’on scelle, Cheveux d’amante, ongle d’homme poussent encor : Car l’ombre de la femme à l’amour est fidèle Et la vengeance épanouit l’âme du mort.

LXXXVI ENTRÉE EN SCÈNE

Je vous imagine sylphide D’opéra, dansant les pieds nus, Sur un lac peint en bleu, (sans rides, Bien entendu.)

LXXXVII DIALOGUE

Le jeune romancier : « Ai-je commis, enfin, Mon chef-d’œuvre : un roman simple et puissant, la vie D’un égoïste forcené mais d’esprit fin ? » L’ami parfait : « Est-ce une autobiographie ? »

LXXXVIII GESTES D’INSECTES

Ciel de midi, Chaleur excessive… La fourmi S’accroche à demi Sur une herbe vive ; Plus loin, dans le plein jour, Un frelon lourd Se pelotonne au sein d’une fleur qu’il renifle, Mais le parfum le grise, Il pâme, il lâche prise, Il tombe et la fleur gifle Un papillon qui se promenait dans la brise. J’aperçois, sur le sable clair Du sentier, un scarabée Versé, griffant l’air De ses six pattes recourbées ; Je le sauve, il s’en va sans souci, Sans me dire merci, Sans même saluer cette limace flasque Venue à point pour finir mon fantasque.

LXXXIX A PIERROT

Tu nous parleras de la lune, de ses grâces, De ses candeurs, de ses vapeurs, de ses pâleurs, Et des sillons cendrés que tu pris pour des traces De larmes… hélas, oui !… mais de quelles douleurs ! Tu nous parleras d’elle en sa gloire naissante, Couleur d’ambre, de sang, de lavande ou de miel, Et d’elle que l’on voit, fugitive passante, S’égarer à midi dans les splendeurs du ciel… Quand tu nous auras dit ta misère notoire, Due au bel astre blanc que tu chérissais trop, Ayant touché la fin de cette longue histoire, Tu la recommenceras, Pierrot !

XC LOISIRS

Jouer au « trente et un », lire attentivement « Rocambole » et « le Secrétaire des Amants », Ce sont là, je le sais, des passe-temps peu nobles, Mais ils ne manquent pas d’un certain agrément.

XCI AU COIN DU FEU

Il était, une fois, une princesse, un pâtre, Un crapaud qui portait une perle à son front, Un vieux magicien d’humeur acariâtre… Poursuivez… C’est ainsi que les contes se font.

XCII CONCERT

Un mince rais d’étoile grave Des mots mystérieux sur le jade des eaux… Ecoutons bien, car les roseaux Vont les chanter, ces mots d’amour… Instant suave !

XCIII CITATION

L’œuvre achevée, on peut songer à ce qu’on aime, Le vrai délassement de l’homme est à ce prix : « Et que le cœur repose où repose l’esprit, » Disait Robert Browning dans un de ses poèmes.

XCIV FANTASQUE FALOT

Falot, Fantaisiste et fou, Mais un peu flou… Jeu lointain de grelots… Plume sur l’eau… Passage D’un filament qui se dévide sur l’azur… Souvenir du langage Obscur Que l’on parle à merveille en songe Et dont le sens ne se prolonge Jamais avec le jour… Fantasque sans contours Bien définis, fantasque échevelé… Verre fêlé Qui sonne Assez faux, en somme : (Ecoutez donc !) Mais se peut-il que l’on en rie, De cette bonne Ou médiocre plaisanterie ?

XCV L’ARRIVÉE DE THISBÉ

Des îles où mûrit la mangue ou le coco, Thisbé débarque avec un singe et deux perruches. Sa robe est faite d’un très rouge caraco, D’un collet zinzolin et de nombreuses ruches. Sa jupe à fleurs, où court un quadruple feston, A cet air pastoral des jupes de théâtre ; Elle presse à sa bouche avivée un bâton De sucre qu’elle suce avec un air folâtre. Un négrillon la suit qui, très gravement, tient Une cage en osier où jappe un petit chien.

XCVI PRESSION ATMOSPHÉRIQUE

Le dragon ténébreux qui domine le monde Et recouvre le ciel de ses sombres couleurs N’est pas très redoutable : il nous menace, il gronde, Mais il s’apaisera, bientôt, pour fondre en pleurs. Je crois qu’il conviendrait de nous garer ensemble Sous ce beau flamboyant dont les corolles tremblent.

XCVII BARQUE D’AUTOMNE

A Versailles, la nuit. — Le bassin de Neptune Est à peine ridé par la brise. Du bord Se détache une feuille aux tons roux, et la lune Jette une ombre à côté de cette voile d’or.

XCVIII ENTRAÎNEMENT

Ce cavalier, dans son sillage, Nous laisse, en passant au galop, La belle fièvre des voyages Par les plaines ou sur les flots.

XCIX AIR NOUVEAU

Elle me semble enfin trop lourde, la rançon De ce goût que j’avais pour les femmes méchantes ! Ce n’est donc plus pour vous que je chante et rechante, Ni que je chanterai, comme dit la chanson.

C FIN D’UN BEAU JOUR

Ce long jour s’achève en douceur ; Vers le couchant, quelques vagues rousseurs S’obscurcissent… Le soir est là, Un soir tendre et triste Où persistent De sourds éclats, Sur les dalles de grès Mat et lisse. — Asseyons-nous, causons, l’heure est bonne ; Dans la vasque, tout près, Le jet d’eau fait un bruit monotone, Et se répète, et se lamente De son égale voix dormante, Comme si l’on pleurait, Comme s’il pleuvait… Et longtemps ce jet d’eau familier nous arrose De ses mille gouttes d’ennui… Puis une pause Soudaine. Il se tait : Notre jardinier l’a coupé.

CI MUSE CHAMBRÉE

Poète de bureau, vos vers et vos discours Sont de seconde main, entendus dans la rue Ou lus. — Vous écrivez : « A la pointe du jour… » Cette pointe du jour, où donc l’avez-vous vue ?

CII ASSURANCE

On m’a dit qu’un vieux loup, même subtil, trébuche Parfois et se laisse prendre à l’appât. Bien qu’il fût entouré des plus viles embûches, Notre Empereur jamais n’a pu faire un faux pas.

CIII COÏNCIDENCE

Courbant ses doigts fluets et fleuris de carmin, Pourquoi Lodoïska tient-elle dans sa main Ce merle qu’elle veut lier d’un fil de perles, Tandis que me revient le nom d’Albert Samain ?

CIV RETRAITE

Jardin délicieux ; un grand mur le sépare Du monde ; un cerisier chargé me tend ses fruits ; Des fleurs ont envahi l’herbe qui me prépare Une couche sous la lune pour cette nuit.

CV VAINE TENTATIVE

Tu te lasses, chacun de tes projets échoue : Tu cours après le rêve, usant tes forces pour Te saisir du refrain martial d’un tambour ; Or c’est le bras qu’il faut saisir ! le bras qui joue !

CVI ÉCONOMIE

Je nourris mes repas quand mes sillons s’allongent ; Ayant creusé mon puits, je sais ce que je bois ; Comme je fais mon lit, je peux choisir mes songes ; Pourquoi donc les puissants penseraient-ils à moi ?

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