CVII LA PART DU RUISSEAU
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Que le ruisseau prenne ce qu’il lui plaît De prendre… Je m’en moque ! Qu’il prenne le chiffon d’âme, la loque D’un caractère qui fut noble, le portrait Parodique De la beauté, la mélancolie aux attraits Littéraires, les esclaves de la musique Ou des grands mots, victimes Du vent pernicieux qui souffle sur les cimes. Permettez au ruisseau de prendre ce qu’il veut : Les serments trop sonores, les vœux Trop sublimes ; Qu’il prenne ceux qu’animent La jalousie ou le mépris ; Qu’il garde, en plus, ce que d’avance il avait pris : Ce qui naît de l’ennui Après jouir et boire ; Qu’il prenne le laurier des faciles victoires Et, surtout, ce qui semble être d’or, Mais qu’il ne tente pas de salir un cœur fort.
CVIII DOUTE
Je sais bien que la terre et le ciel et le temps Ne pèseront pas plus qu’un fétu, mais pourtant…
CIX LE RETOUR DE L’HISTOIRE
En soupirant, tu me racontes une histoire Abusive et fallacieuse sur ton cœur, Sur ton cher petit cœur… Si je pouvais y croire Un peu ! juste assez pour l’apprendre au vent rôdeur ! Le vent la transmettrait au nuage qui passe, Qui la reflèterait dans l’onde du lac vert, Dont les rides la rediraient d’une voix basse Aux pétales naïfs des nymphéas ouverts. Ces fleurs délègueraient le conte à des phalènes Tourbillonnant au sein magique d’un rayon Et ceux-ci garderaient avec beaucoup de peine Le lourd secret qu’on livre à leur discrétion ; Vite, ils en instruiraient cette lune d’ivoire Qui te l’enseignerait par des mots refroidis, Et tu pourrais peser la valeur de l’histoire Mensongère et rédhibitoire Que tu me dis.
CX QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
Trois vers et très peu de mots Pour vous décrire cent choses… La nature en bibelots.
2
Pourquoi gémir sans vergogne, Puisque, demain, vous rentrez Chez vous, rapides cigognes ?
3
Clair de lune, aride espace Sur les vastes prés d’argent… Paysage fait de glace.
4
Petite scène au Japon : La poule blanche que j’aime Gonfle son plumage et pond.
CXI FUNÉRAILLES
Rossignol mort, couché sur la mousse… Les moineaux, les crapauds se lamentent, la pie Sanglotte en jacassant, deux grands lys prient De façon pâle et douce ; La brise dit sa peine D’une voix qui se traîne Parmi les branches ; En souvenir du rossignol, Un roseau penche Son mince col, Le tournesol Fait un discours et la pervenche, Si timide, ne peut Empêcher que des pleurs ne mouillent ses yeux bleus. Le rouge-gorge seul a quelques mots acerbes… Enfin le long cortège des fourmis Peut se développer dans l’herbe ; La famille se réunit ; On prépare une cérémonie Superbe.
CXII BON CONSEIL
Je formule en ces mots la doctrine des sages : « Fuis l’exaltation qui te peut surmener. » Si j’impose à mon corps de longs et durs voyages, C’est que mon fol esprit les eût imaginés.
CXIII EFFET DE VOL
Une buse descend contre le mur de roche, Son ombre la rejoint, la double, la poursuit, Passe, palpite, plane, ondule, se rapproche, Plonge et s’évanouit.
CXIV DESSEIN CACHÉ
Je te trouve un peu didactique, ce soir, cher, Epiloguant, sans yeux pour la si bonne chère, Sans goût pour ta voisine à la si rose chair ; Convoiterais-tu donc, en Sorbonne, ma chaire ?
CXV RÉCRÉATIONS
A votre âge, Monsieur, c’est, je pense, utopie Que de vouloir en badinant vous rajeunir. A quoi peut vous mener de fouetter la toupie ? Cherchez plutôt, avec le fouet, d’autres plaisirs.
CXVI INSTANT PÉNIBLE
Jusque dans ton baiser, je trouve quelque chose Qui me paraît cruel pour un homme harassé, Et je tremble d’effroi lorsque je sens passer « Aliquid amari » par tes lèvres décloses.
CXVII SOUVENIRS SAVOUREUX
Les mangues ont le goût d’un rêve, les goyaves, La saveur de l’amour. Dans cette eau de cristal, Je me baigne, le soir, avec ma belle esclave… C’est tout de même mieux que le pays natal !
CXVIII PAROLES SUPERFLUES
Je te parle d’amour, mais tu n’écoutes guère Les beaux serments que je fais, tu préfères, Aux fleurs de mon esprit, Les fruits savoureux de la terre. Ceux-là seuls, si légers qu’ils semblent, ont du prix. Une nuance, un reflet te consolent Mieux que mes plus douces paroles Qui n’éveillent que ton mépris. Quel présent sauras-tu comprendre, Et que puis-je t’offrir, en ce soir triste et tendre ? — Le croissant de la lune, au fond du bassin vert, Double son profil pâle ; Pour étoiler le pré, les jasmins ont ouvert Leurs blancs pétales ; La lune aérienne est blonde, L’onde A pris des reflets d’or Et les jasmins embaument… — Que veux-tu ? cette lune, ou cette onde qui dort ? Ou cet arome ?
CXIX SCEAUX CHINOIS
« Un homme vraiment mort ne se décrit qu’en prose. » « Quel est le bel oiseau que l’on ne peut saisir ? » « Clair de neige… des pas oisifs le long des roses. » « O douleur ! ne viens pas dévorer mon loisir ! »
CXX TEMPÉRATURE BASSE
Bras blancs, noble poitrine, fier visage, Regard sec… Je fais serment de respecter votre corsage, Nymphe de type grec !
CXXI PETIT CHIEN SUPERFLU
Qui donc a dit : « La conscience est un chien maigre » ? Oui, ce chien te mordille aux talons, il aboie Très fort, mais ne saurait interdire la voie De gauche qui n’est pas celle de l’homme intègre.
CXXII LES BÊTES DE THISBÉ
Chez elle, Thisbé garde un singe du Brésil. Véritable joyau de sa ménagerie ; Il rêve à ses forêts, se gratte le nombril Et chatouille le nez d’un dogue de Hongrie. Sur un perchoir d’argent, Gonzalve, perroquet Natif d’un beau pays par delà les mers bleues, Imite l’aboi sec et rauque d’un roquet Chauve, sauf un plumet ridicule de queue ; Enfin, dans sa tournette, on voit un écureuil Grignotant une amande et qui fait le doux œil.
CXXIII NUMÉRO
Vous entrez d’un air digne et grave, les seins nus, Très grasse ; vous chantez une ode à la science, Quelques couplets pervers, une tendre romance Et de plaisants rondeaux sur les maris cocus. Quand, la sébille en main, vous faites votre quête, Les artilleurs et les dragons perdent la tête.
CXXIV POUR L’AMOUR DU LAURIER
Médite ces conseils : choisis Avec grand soin tes ennemis ; Refuse de combattre un homme aux muscles mous ; Ne brise pas sur ton genou Du bois pourri ; Ne te contente Que rarement du petit lit Ouvert à tout venant de la jeune servante, Quand tu peux occuper celui de sa maîtresse Moins accueillante, Aussi jolie et quelque peu traîtresse ; Fuis la séduction des souvenirs bourgeois Qui, de prime abord, savent plaire ; Ne bois Qu’à des sources froides et claires, Enfin, n’use jamais de cris Lorsqu’un mot murmuré suffit ; Respecte tes paroles ! La gloire obscure est à ce prix… Aimes-tu mieux la gloriole ?
CXXV RÉVERSIBILITÉ
Lue à l’envers, tant elle est logique, ton ode, Sèche et de rythme étroit, Donnerait du plaisir au penseur d’antipode, Mais à lui seul, je crois.
CXXVI LA BONNE NOUVELLE
Tout le long de la rue un floconnement gris Et mauve se répand comme un ruisseau de brume, Quand soudain, de son fond, jaillit un mince cri : « Hé ! bonnes gens ! Voilà le marchand de légumes ! »
CXXVII CHANT NUPTIAL
Elle est vierge (dit-on) et pourtant philogame, Prête à tous les devoirs, potelée à souhait… Pour elle, je polis le miroir de mon âme Et, sous des rubans bleus, je dissimule un fouet.
CXXVIII MINE MÉDIOCRE
Aux trois quarts seulement de sa métamorphose, Le visage gonflé comme d’une tumeur Et le teint piqueté d’inquiétants points roses, La lune a l’air, ce soir, de bien mauvaise humeur.
CXXIX FUMÉES
… Puis je fais quelques pas le long du cimetière Et je vois, au dessus du petit mur de pierre, Comme un brouillard couvrant les champs, aux soirs d’été, Flotter confusément de muettes prières.
CXXX PETIT DÉFAUT
Vous ignorez l’économie : ah ! quelle verve !… Faunesse aux épuisants baisers, certes, je veux Etre chéri par vous, mais un peu de réserve Ne gâterait en rien l’échange de nos vœux.
CXXXI FLEUR EMPHATIQUE
Fleur éclatante, fleur rouge et tigrée, Fleur savamment bouturée Qui prends au jardin tant de place, Tu sais bien le prestige Que te donne une haute tige, Certaine grâce Altière et tes vives couleurs ! — Auprès de toi, les autres fleurs S’éteignent : l’hémérocale Perd son allure impériale, Le lys commun a l’air trop pur, La rose blanche paraît blême, Enfin, dressés contre le mur, Près d’un bosquet, là, tout au fond, Mes chrysanthèmes Semblent faits de vieux chiffons. — Pour te punir de ton emphase, Je te cueille de deux doigts, Et tu complèteras la splendeur de ce vase Chinois.
CXXXII FROIDURE
C’est la première neige, elle arrive trop tôt… Dans le bois, un enfant ramasse des fagots.
CXXXIII SPLEEN
Une cigogne, ce matin, Vient de rentrer dans son village ; Elle songe aux pays lointains, A l’horizon jaune des plages ; Elle se souvient d’un palmier Qui se consumait dans la plaine, Et, durant mon spleen coutumier, Je rêve à mon cher Henri Heine.
CXXXIV IMAGE
Sur cette haute branche, un oiseau se secoue… La neige est pure, en l’air, mais tombe dans la boue.
CXXXV EXPRESSION JUSTE
De Caliban, Shakespeare a dit, dans « la Tempête », Qu’il n’était qu’un veau de lune mal dégourdi. Veau de lune… pour offensant et malhonnête Que soit le mot, cela me semble fort bien dit.
CXXXVI MILLE REGRETS
Il est mort. C’était un grammairien sans fiel ; Il ennuya son temps par de savants lexiques. Assis, depuis hier, dans le cercle angélique, Il ennuie, à côté de Rollin, tout le ciel.
CXXXVII LA MAUVAISE NOUVELLE
Ces murmures, le soir, ont des échos trompeurs. Le pas du messager, contre les feuilles mortes, Fait un bruissement inquiétant. J’ai peur… Sait-on jamais ce que le messager apporte ?
CXXXVIII CAUCHEMAR
Je te cherche depuis longtemps ; où donc es-tu ? Ici ? non pas ! Là-bas ? peut-être… Je te poursuis, je n’en puis plus ! Je me hâte ; c’est toi qui viens de disparaître, Courant, tout au loin, sous Ces arbres roux Qui font un bouquet dans la plaine. Arrête-toi ! j’ai tant de peine !… Non ! tu me fuis toujours, Le long des rues, Des carrefours, Sous une grêle drue, Dans des villes, parmi la foule… J’entends des charrettes qui roulent, Je n’entends plus tes pas Et je te cherche en tous les lieux Où je sais bien que tu n’es pas. Je vais tomber… Enfin, merveille ! Tu me réveilles En posant ta main sur mes yeux.
CXXXIX ESPRIT LIBÉRÉ
Vous parlez doctement de votre indépendance, Vous y tenez très fort, vous l’exercez en tout, Vous la définissez d’un air plein de jactance, Mais vous cassez toujours les œufs par le gros bout.
CXL INITIATION
Je l’ai comprise Dès ce premier baiser de saveur si nouvelle ; Depuis lors, je me grise D’elle.
CXLI HOME, SWEET HOME
Beau rêve. — Une villa spacieuse et rustique, Bien construite, devant un calme paysage. La gare n’est pas loin. La lumière électrique Et l’eau chaude font l’agrément de chaque étage.
CXLII CIEL MENAÇANT
Moiteur molle de l’air, tiédeur un peu lassante ; L’averse ne vient pas, pourtant le ciel est noir… Nous resterons tous deux dans cette lourde attente De la pluie et des pleurs et d’un nouvel espoir.
CXLIII MÉDECINE MENTALE
Y parviendrai-je ? Pour ce faire, j’ai goûté Aux jeux de volupté comme aux jeux de folie, Mais je voudrais, afin de forcer la gaîté, Trouver le vrai topique à la mélancolie.
CXLIV BLASON
Madame, votre esprit vous tient place de cœur ; Vous vivez de pensée et je vois dans vos armes, Auprès du livre ouvert, moucheté par des larmes, La fleur bleue et le bas de pareille couleur.
CXLV NATURE MORTE
Atmosphère morose ; Salle à manger provinciale ; je suppose Que c’est dimanche. Sur la table, une nappe blanche, Bien tendue, Semble donner de la lumière ; Vers la gauche, une cafetière Inattendue Reflète des raisins rosés, Mollement posés Dans le fond d’une coupe fine De cristal. On voit aussi deux mandarines Et trois abricots mûrs. — Le tableau ne fera pas mal A coup sûr, Quand vous l’aurez pendu au mur, Avec ces noirs, ces jaunes et ces blancs Si violents… Et, néanmoins, la cafetière me surprend.
CXLVI SOIRS
1
Bruit domestique et singulier que fait la Drogue : Une essence de fleurs que l’on frirait au feu… Je suis à bord d’un grand voilier tout blanc qui vogue, Sans tanguer ni rouler, sur un océan bleu.
2
Nuit savoureuse, nuit parfumée et fermée Où la longue insomnie apporte ses plaisirs, Où l’on suit, dans les arabesques de fumée, La transmutation d’un rêve en souvenir !
3
Clair-obscur et deux corps allongés sur les nattes… La lampe, le ringard, les pipes… je ne vois Rien d’autre. Nos pensers prennent des teintes mates Et la Drogue fait battre en nous un cœur chinois.
4
Il nous avait quittés, mais voici que se lève Entre nous un fantôme. — En écoutant craquer Le plafond de papier, parlons de notre rêve, Couchés à la lueur falote du quinquet.
5
Repos sans poids, repos que l’on ne trouble pas, Sommeil conscient près de la lampe allumée, Cependant que la nuit passe à tout petits pas, Dans le grésillement grêle de la fumée.
6
Partons pour quelque temps ! pénétrons notre songe ! En selle ! les rumeurs de la ville ont faibli. Ruade… hennissements… la route se prolonge… Perpétuons ce temps de galop dans l’oubli.
7
… Et, pour chacun, la Drogue a des effets divers : On orne un paysage, on arrange sa vie… Quand tu fumes, les yeux alourdis mais ouverts, Toujours elle t’inspire des niaiseries !
CXLVII NOVEMBRE
Perchés tous deux sur la cime d’un arbre sec, Au centre de la vaste lande monotone, Deux moineaux se sont mis à repasser leur bec, Dans la bise qui siffle et grince. — Fin d’automne.
CXLVIII PRIMAVERA
Ecoutez la saison charmante Qui nous tente : Ecoutez le printemps qui palpite, qui monte En ondes lentes Au cœur des plantes, Au cœur de l’homme, au cœur du monde ; Ecoutez le printemps qui raconte La mort de l’hiver et qui chante De folles rondes Qu’en automne, plus tard, les bacchantes Rousses ou blondes Danseront ; respirez la senteur persistante Des roses mûres ; Prêtez l’oreille au doux murmure Qui nous poursuit sous l’ombre claire des ramures Et qui dévale sur les pentes ; Prenez entre vos doigts cette vive corolle, Si plaisamment ornée, Et souriez, parfait symbole : Jeunesse de l’année.
CXLIX KAKÉMONO
Ce ruisselet mélodieux et mince arrose Des mousses d’où jaillit un long lys élancé. Une branche se penche, un oiseau noir s’y pose… Sur la branche, l’oiseau gazouille, balancé.
CL FONCTIONNAIRE CULTIVÉ
Industrieux servant de la Sainte Régie, Tout en vous présentant un paquet de tabac, Il développera des plans de stratégie Qui, bien suivis, mettraient nos ennemis à bas.
CLI DIFFÉRENCE
L’œil satisfait et rond de la plume de paon Nous dit les vanités de l’oiseau qu’elle pare. La plume du poète a des couleurs moins rares, Mais son bec est enduit d’un venin de serpent.
CLII SOUVENIR
Paysage embaumé, décor aux simples lignes Devant lequel nous nous promenions sans témoins, Du coteau rocailleux où grimpait une vigne Jusqu’à cette prairie où l’on faisait les foins.
CLIII QUATRIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Laure vient de mourir en sa vingtième année, Elle est morte, bien morte, hélas ! morte et damnée. Son grêle petit corps ne pourra plus servir Qu’à saupoudrer de gris une rose fanée.
CLIV INVITATION
Viens habiter chez moi, scarabée aux tons rares Qui sembles rebondir sur le vent quand tu voles Et qui te fournis à toi-même ta fanfare ! Entre dans ma maison, bel insecte frivole !
CLV SUR UN AMI TROP PASSAGER
Tu passes, tu passes toujours ; Ne pourrais-tu t’arrêter un moment ? Le monde n’a-t-il pas de contours Assez fiers, assez charmants, Pour t’éprendre, Pour te retenir, Pour te créer des souvenirs Nobles ou tendres, Des souvenirs durables, sans arrangements ? — Non, tu tiens à jouer ton rôle, Ton rôle d’acteur : Tu hausses les épaules, Tu vas ailleurs, Tu souris de tes yeux railleurs, Tu parles de tuer le temps, Et tu passes, Tu passes toujours. — Autant Passer tout à fait : on se lasse, A la fin, de suivre tes traces ! Va-t’en !
CLVI GRAND CHAGRIN
Chère vous abusez des larmes ! donnez-leur Quelque discrétion, fussent-elles sincères. La honte de l’amour est comme sa douleur : On la sent une fois ; elle ne revient guère.
CLVII MATINES
La cloche du Temple réveille, Pour saluer un nouveau jour, La vieille femme, la corneille, Et mon amie aux beaux yeux lourds.
CLVIII RETRAITE
Je revois le jardin rocheux qui s’accagnarde Sur un flanc de coteau. Mon logis, encadré Par les pins, a vraiment figure campagnarde… Je m’y trouverai bien quand vous me rejoindrez.
CLIX CHANSON INTIME
Sous les feuilles, Je veux, ce soir, jouer un air. Le bois en murmurant m’accueille, Le vent se perd Dans l’ombre grise… Chanterai-je le vent, Les murmures sourds de la brise ? Ils sont trop décevants ! Chanterai-je la lune ? Non pas ! Plus d’une De mes chansons la chanta ! Chanterai-je l’ombre douce ou méchante ? Bien mieux que moi, durant les nuits d’été, Le rossignol la chante… Je chanterai votre bonté, Votre sourire sans rival Et les tendres mouvements de votre âme… Mais ne m’en veuillez pas, Madame, Si je les chante mal.
CLX A UN CLOWN
Clown étrange, nourri des rimes de Banville Et drapé largement de satin réséda, Qui ravis à la fois et la cour et la ville Et la forte nourrice et le petit soldat ! Quelles rimes millionnaires de ballade Décriraient justement le merveilleux entrain Que tu mets à jouer cette pantalonnade De ton invention sans te casser les reins ? En te voyant, je crois revoir un oiseau rare Dont le plumage vert et le panache blanc Font une symphonie à tout le moins bizarre Qui charme les jardins tropicaux de Ceylan. Tes jeux malicieux de force et de féerie, Quel sonnettiste fou les chantera jamais ? Et qui dira le son de ta voix ahurie Quand tu parles d’amour avec l’accent anglais ? Tu marches gravement, mais ton beau nez qui flambe Dément cet air profond… A quoi réfléchis-tu ? Pourquoi donc, cher ami, te grattes-tu la jambe ? Quel songe te séduit sous le bonnet pointu ? — Tout à coup, tu bondis… Un cri d’énergumène A jailli de ta bouche, un éclair de tes yeux, Et tu parcours la piste blonde, ton domaine, Entremêlant la volte et le saut périlleux. Sous quel astre insensé le ciel t’a-t-il fait naître ? A quel philtre secret ta lèvre a-t-elle bu, Pour que tu sois brûlé par l’ambition d’être Roi de la turlutaine et du tohu-bohu ? Tu t’exprimes souvent en une obscure langue, Et ta cocasserie a plus de verve encor, Aux heures où tu fais d’impayables harangues Par la matassinade alerte de ton corps. Tu passes en légèreté la sauterelle, La liane en souplesse, en imprévu zéphyr… Tu te renverses, tu te fends, tu t’écartèles, Puis, soudain, tu t’assieds et pousses un soupir. — Maître bouffon ! ta farce est de vertu si fine Et tu mets tant de grâce en cet imbroglio, Que, malgré ton déguisement, l’on s’imagine Voir revivre, un instant, Puck et Fantasio. La valse de tes entrechats est un poème Que nous scandent tes pieds, sur vingt rythmes divers, Et je retrouve en ta plastique ce qu’on aime Dans les gestes du vent et la courbe des vers. Par cette fête de gambades délicates, Tu relèves tous les rôles de ton emploi : Poète-pantalon et rêveur-acrobate, Mais, maintenant, mon pauvre ami, repose-toi ! On sonne la retraite et, dans quelques minutes, Le cirque sera noir. Le spectacle est fini. Va-t’en laver ta face et gagne en trois culbutes L’espace interstellaire où Banville te vit. Allons ! va te coucher ! tu rêveras de choses Charmantes, de femmes pâles qui t’aimeront, De jets d’eau, de paons bleus, de guitares, de roses, Et les anges de Dieu te baiseront au front. Ils veillent au chevet du petit lit de sangle Où tu t’es allongé, fatigué par ton art, Loin de ces gens assis que tes farces étranglent, Sans travestissement, sans public… et sans fard.
CLXI DÉMISSION
J’aspire, puisqu’il faut préciser mes hommages, Au règne indécevant du rat dans son fromage.
CLXII SUR UN CŒUR D’HOMME INCOMPRIS
Tu ne ressembles pas à tout le monde, Heureusement, car on ne sonde Guère les basses eaux ; tu plais, N’étant jamais « shallow », comme on dit en anglais. Je ne perds pas mon temps quand je veux te connaître : Ton être Est animé d’un courant sourd Dont on ne prévoit ni la fuite, Ni les détours, Ni les sources subites. Ne change rien à tes couleurs D’eau profonde ; persiste Dans tes rôles d’ami, d’artiste ; Garde le rythme de ton cœur : Il fait une musique tendre Et pure à ceux qui savent bien l’entendre. D’autres, devant ces eaux qui leur paraissent mortes, Se lasseront ; qu’importe ! Ils ne te comprendraient jamais. « Ce ne sont point ceux-là, diras-tu, que j’aimais. »
CLXIII CHEMINEAU
J’entreprendrai, le cœur léger, ce long voyage. La route sera douce et je marcherai seul, Sans plus me retourner, n’ayant pour tout bagage Qu’un bout de corde pour me pendre et mon linceul.
CLXIV ART DÉCORATIF
Sur l’étang, la lumière inscrit, chaque matin, De souples courbes d’or aux teintes imprévues, Comme les moires d’une étoffe de satin Tendue.
CLXV DÉBUTS
Saura-t-il se servir de la science apprise Au nid, cet écolier ? Bien duveteux encor, Cet oiseau saura-t-il se mêler à la brise ?… Nous pourrons en juger au tout premier essor.
CLXVI SOUPLESSE
Vous vous laissez guider par de nobles pensées, Lucinde, et me donnez une impression d’art Lorsque vous souriez, la tête renversée, En faisant sur cette table le grand écart.
CLXVII CONSEIL
Non, ne refusez rien, mangez tout le gâteau Et buvez tout le vin que nous offre la vie ! Qu’importe ce hoquet, ce petit goût de lie : La sagesse viendra toute seule et trop tôt !
CLXVIII PUDICITÉ
Reconnaître la Vérité sortant du puits Figure à mes yeux un comble d’immodestie. Pour ma part, je ne veux la voir qu’en pleine nuit, Sèche et vêtue ou, mieux encore, travestie.
CLXIX LOUANGE D’UNE JEUNE MORICAUDE
J’aime la couple de ses seins, J’aime ses mains rapides et farouches ; Son regard franc ne cache nul dessein Obscur ; quel émoi quand je touche Son enfantine bouche Aux lèvres dures ! Elle ne fait jamais de discours équivoques, Elle s’exprime par murmures Rapides, singuliers, un peu baroques, Très peu subtils, Dont me séduit la musique barbare. Son ventre tout petit, tout rebondi, se pare D’un grand nombril Bien surprenant, noueux, tortueux et bizarre, Qui m’amuse comme ferait un coquillage Aux contours précieux. D’ailleurs, en elle, tout me plaît : ses brusques yeux, Son babillage, Ses attitudes immodestes, Ses dents félines, ses cheveux drus… et le reste.
CLXX VIOLON D’INGRES
Mes trois paons, (ah ! qu’ils sont majestueux !) se louent De paraître, d’abord, semblables à des rois. Afin de le prouver ils font, tous trois, la roue, Et, pour le confirmer… ils chantent, tous les trois.
CLXXI AGONIE
Cette rose discrète et qui faisait ma joie, Cette humble rose par les passants dédaignée, Sera flétrie avant demain : une araignée Maigre met tous ses soins à l’entourer de soie !
CLXXII GRAND LUXE
Ajustez à la lune un beau manche de jade, Maniez-le très lentement d’un geste las… Pour caresser vos yeux, aux soirs de sérénades, Quel éventail prestigieux vous aurez là !
CLXXIII PASSE-TEMPS
Je suis triste et prends l’air tout à la fois faraud Et déjeté. Tandis que montent les ténèbres, Je contemple la pluie et bats, sur les carreaux, Le rythme lourd et lent d’une marche funèbre.
CLXXIV PORTRAIT
Par ce regard distant et cette pose roide, Vous ressemblez, Madame, à la Dame de Cœur. Je vous adore obstinément, mais j’ai grand peur De ce cœur si bien dessiné de reine froide.
CLXXV PAYSAGE
Un serpent se détord ; la haute forêt jongle, De branche à branche, avec de longs singes criards ; Un éléphant barrit tout au loin, dans la jungle ; Les parfums de la nuit s’étalent : il est tard.
CLXXVI JARDIN LUMINEUX
Je vous aime, jardin, pour vos fleurs et vos fruits, Pour ce mur si nu qui reluit, Bleu contre le ciel de midi, Pour vos sentiers bordés de buis Et qui ne mènent nulle part. Je vous aime, jardin rencontré par hasard, Sur les bords d’une mer brillante. J’aime cet arbre où l’oiseau chante, Comblé de jour, Comblé de joie, et, tout autour, Le lacis de ces plates-bandes. Jardin doré qui m’êtes cher, Jardin jaune, je vous demande Quelques instants de plaisir en plein air ; Puis, adieu ! car bientôt Paris M’aura repris Et j’irai revoir la lumière Prétentieuse des grands cafés, des boutiques Et la clarté chauve des réverbères, Toujours si romantiques.
CLXXVII SCÈNE
Les jets d’eau ne sanglotent pas, L’heure est encor trop claire, ils jouent. Sur cette allée où, pas à pas, Le soir vient, des paons font la roue. Au sommet chauve de ce mur, Une chatte marche, sournoise ; Dans le feuillage, un coin d’azur Perd ses tons pâles de turquoise. La nuit descend ; déjà le sort Du jour malade se décide, Et bientôt prendra son essor Le vol diapré des sylphides. Un farfadet lascif s’étend Sur le lit d’une nymphe brune Et les grenouilles de l’étang Font des madrigaux à la lune. Allons ! c’est l’heure de dormir : Le sereno chante sa plainte ; Plus un baiser, plus un soupir !… Toutes les lampes sont éteintes !
CLXXVIII EN CHINE
La plaine, au crépuscule. — Un buffle énorme suit, Bien sagement, l’enfant tout nu qui le conduit. Contre le ciel, ce buffle aux cornes plates semble Démesuré, — l’enfant aussi, mais en petit.
CLXXIX LA RÈGLE ET L’EXCEPTION
La maîtresse nous trompe et l’ami nous déçoit ; Le poète, au lieu de chanter, s’amuse à braire Ou veut monter plus haut que ne permet sa voix… Pourtant, je sais quelques exemples du contraire.
CLXXX RENDEZ-VOUS
Sous un très vieux pommier paré de fleurs vermeilles, Je l’aimai tout un jour. — Attentif à son pas Et couché sous un arbre aux corolles pareilles, Je sens battre mon cœur, mais elle ne vient pas.
CLXXXI AMABILITÉS
Elle lui dit : « Je me doute bien Que pour toi je ne suis rien Qu’un divertissement de passage. Quand tu parles de mon âge, Des teintes grises De mes cheveux, de l’air lassé de mon visage, Mon cœur se brise. Lorsque tu poses sur ma joue Un baiser froid, très amical, Tâche d’être sincère, avoue Que c’est l’aumône méprisante, L’aumône qui fait mal, Jetée à l’ennuyeuse amante. Je suis un pauvre corps Trop usé que tu n’oses tuer tout à fait, Et que son amour déshonore. Je te méprise, je te hais, Mais je n’ai de plaisir que lorsque je te plais. » Il lui répond : « Pourquoi me le redire encore ? Je le sais. »
CLXXXII APPELLATION
Je vous traiterai d’odalisque, Emma, puisque vous insistez, Mais ce charmant vocable risque D’être assez mal interprété.
CLXXXIII PASSAGE
Sans me dire où, Ce triangle de grues S’enfuit par dessus les bois roux. — S’est-il effarouché d’une rime incongrue ?…
CLXXXIV AUTRE PASSAGE
L’heure douce, à peine posée, S’envole. — Je ne dis pas non, Mais, en ce monde de rosée, La rosée a parfois du bon.
CLXXXV DÉCEPTION
Lys flétri, bouche trop baisée, Idéal perdu sans recours, Sensations vulgarisées Où je pensais trouver l’amour !
CLXXXVI DÉMARCHE
Sur le sable jaune de l’anse, Un crabe rouge à reflets verts Dessine un sillon et s’avance, Précipitamment, de travers.
CLXXXVII OBJECTION GRAMMATICALE
Les imparfaits du subjonctif, Fleurs de vos discours caillouteux, Y sont placés sans nul motif Valable. — Prenez pitié d’eux !
CLXXXVIII DÉSORDRE DANS LA NUIT
Je subis un rêve Affreux Et me sens assiégé par d’innombrables yeux… Nue et longue, une femme lève Entre deux doigts un œil de verre Soucieux ; Un autre œil, grand, couleur des cieux, Pleure purement sa misère ; Un autre bat de la paupière, De l’air le plus affable ; Un autre encore, Dont l’iris est piqueté de points d’or, Se pose sur l’encrier de ma table ; Un autre, enfin, semble un œil mort, Œil de poisson pourri, blanchâtre, épouvantable, Qui me fait signe De me liquéfier comme lui, Puis il cligne, Puis il s’égoutte dans la nuit… Je voudrais hurler… je ne puis…
CLXXXIX INDICATIONS
L’auréole nous dit quelle est la sainte tête ; La joie et la douleur parachèvent des cris ; Un bel orient donne à la perle son prix ; Seul un cœur palpitant fait sa place au poète.
CXC VOISINAGE MARIN
Petits arbres tout secs, compliqués et tordus, Sagement alignés le long de cette allée Sablonneuse que borde un vieux gazon tondu ; Poussière… Dans la bouche une saveur salée.
CXCI PIÈGE
Vous pensez donc que ce sourire me rassure ? Oh ! pas du tout ! considérez dans ce miroir, Avec un peu d’honnêteté, votre figure : Peut-être y verrez-vous ce que je crois y voir.
CXCII LE PERROQUET DE THISBÉ
Gonzalve est un oiseau magnifique, son bec Fut autrefois doré par un doreur de proues. Ses ailes sont de feu ; sa tête verte, avec Le panache qui la domine et cette roue De plumes, figurant une fraise, a grand air. Sa voix est déplaisante et son humeur traîtresse : D’un coup de bec il vous tailladera la chair Et vous fera, l’instant d’après, mille caresses, Mais tout reste permis à Gonzalve, d’autant Qu’il compte, assure-t-on, plus de quatre-vingts ans.
CXCIII DEUIL
Ils ont perdu, le mois dernier, leur chère tante, Dame pieuse au parler dur… (si méritante !) Ils ne ménagent ni les soupirs, ni les pleurs ; Leur cœur sait estimer dix mille francs de rente. La tombe disparaît sous un tapis de fleurs Acquises à bon prix. Cela leur fait honneur.
CXCIV MIDI
Jour torride… Au ciel pas un nuage, en mer pas une ride : Mer métallique, ciel nu. Des moustiques au chant pointu Intriguent Pour entrer sous ma tente… Spleen épais, inutile fatigue, Fatigue qui m’affadit, Fatigue pesante, Désespoir lourd de midi… Pas un mot… Les cœurs mêmes se taisent ! — Je ne saurai plus vivre en ce pays de braise Où le plus cher souvenir se défait, Où la brise jamais ne passe ; il me faudrait, Pour mourir en me sentant à l’aise, Pour songer, pour dormir bien au frais, Il me faudrait, pour retrouver le calme, Etre couché, non pas au fond d’un trou, Mais tout en l’air, parmi les palmes, Dans un cercueil très léger de bambou.
CXCV PLEINE LUNE
Avant que de franchir ton seuil, regarde encore, Penché sur ta béquille et le visage au ciel, Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore, Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.
CXCVI MAUVAIS CALCUL
Même avec un tel maître, il me semble inutile De donner des leçons de musique à Cécile, Car l’enseignerait-on sur les rampes du Pinde La dinde gardera toujours sa voix de dinde.
CXCVII BEAUX YEUX
Sauvages, vos grands yeux, comme les yeux des biches ; Effarés quelquefois, mais bien vite calmés ; Fermés sur votre songe intérieur, mais riches D’un trésor de bonté sereine… Et vous m’aimez !
CXCVIII LANGAGES DIVERS
L’âne braît, le bœuf meugle et le rossignol chante ; La violette embaume et la pierre se tait ; Le torrent, d’une voix vaporeuse ou méchante, Nous dit sa vie au jour le jour, — et vous mentez.
CXCIX BLANC
Les ruisseaux et les prés sont blancs et blancs les cieux ; Les arbres blancs n’ont plus leurs tons roussis ou fauves ; Mais, en ce dur concours de blancs impérieux, La lune a des pâleurs qui semblent un peu mauves.
CC CINQUIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ici dort Rosalba, reine des mascarades. Elle ne goûtait pas les amoureux transis Et préférait un corps à corps aux sérénades. Rosalba, pour longtemps, dort son sommeil ici.
CCI VIATIQUE
Un hochement de votre tête, Un souple geste enveloppant de vos deux bras, Quelques mots murmurés bas De façon sévère et secrète, Votre main repoussant la grille D’un beau jardin, les verdures de la charmille Où vous vous promeniez, le soir, Un soulier noir Dépassant la jupe bleu sombre, Votre ombre Sur le palier de ma porte, Votre ombre encor Sur le tapis d’ocre et d’or Composé par les feuilles mortes, Le son… hélas ! l’écho de votre voix profonde, Douce et mystérieuse musique… — Et, maintenant, je puis partir, Je puis courir le monde, Le cœur vaillant, sans autre viatique Intime que ces souvenirs.
CCII QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
L’air fuyant, l’onde traîtresse Nous enseignent, chaque jour, Le dédain de la sagesse.
2
Songe de ma nuit d’été : Ce lys dans un rais de lune… Poésie et pureté.
3
Ecoutez ! les morts revivent Et souvent nous parlent, sous Le tapis de l’herbe vive.
4
Le vrai poème : une brise Musicienne, un soupir Que la mémoire éternise.
5
Son chant nous fait-il prévoir, Lorsque la cigale chante, Qu’elle mourra, demain soir ?
CCIII EXAGÉRATION
Il est sage, parfois, de se lever très tôt, Pour traiter sensément une affaire futile, Mais trancher un poulet avec le grand couteau Commis à dépecer les bœufs est inutile.
CCIV NUIT NOIRE
A mes pieds, ce vieux bourg chinois dessine un creux Sombre et sourd ; chacun dort ; pas un seul point de feu, Et le veilleur de nuit passe avec sa claquette Pour prier les voleurs de se hâter un peu.
CCV DOUX PROJET
J’étais impatient que le printemps revînt. Le voici : mon verger retrouve sa vêture. Devant un bon repas et des cruches de vin, Quand discuterons-nous sur la littérature ?
CCVI ONDES
Ondes qui dévalez entre les sapins noirs Sous un manteau d’écume, et qui charmez le soir De vos mélodieuses courses ; Ondes vivantes d’une source ; Ondes vertes et claires Qui filtrez le soleil dans des vasques de pierre Et débordez à petit bruit subtil, Parmi les lichens et les mousses ; Ondes rapides, ondes douces D’une averse d’avril ; Ondes pures et fortes, Crevant ce nuage lourd, teint de cendre ; Ondes épaisses d’une mare morte Où s’ébattent les salamandres ; Ondes dont le goût reste amer Au mauvais voyageur ; folles ondes des mers Qui, jadis, saviez bercer mes peines ; Ondes au gazouillis délicieux D’une familière fontaine ; Nobles ondes brûlantes de vos yeux.
CCVII DÉGUSTATION
Les mantes m’ont semblé d’un bon-sens inouï : Elles mangent l’amant dont elles ont joui.
CCVIII FAIRE-PART
Il est mort tout soudain et sans presque y penser, Comme meurt un enfant que l’on a délaissé Dans le vent noir, au coin d’une ruelle hostile. Notre Pierrot est mort à la façon tranquille Et sans prétention dont un rayon s’éteint. Il est muet, ce soir, il riait ce matin. J’aurais voulu cueillir, au seuil du grand silence, Son dernier trait d’esprit, sa dernière sentence Morale, son dernier bon mot et son dernier « Sonnet blanc pour la lune implacable », signé : Pierrot, « chanteur mondain », mais il est mort trop vite. Nous l’avons enterré… Maintenant, il habite Dans l’ombre, avec les racines des vieux bouleaux, Les serpents engourdis et les froids vermisseaux.
CCIX PLÉNITUDE
Un ample mimosa pose sur la colline Sa tache d’or, le vent glisse sous un ciel bleu, Apportant avec lui des senteurs de résine Et de chers souvenirs. — Mon cœur bat tant qu’il peut !
CCX AMABILITÉS
Admirez, cher ami, la parfaite noblesse De ce jeune canard qui longe mon étang, Les soirs de bal, quand vous entrez chez la duchesse, Vous prenez, sous l’habit, ce même air important.
CCXI CASCADE
Voile vague, long voile évanescent d’eau vive, Qui se divise en l’air, s’évapore et se perd En tombant, du rebord de la roche pensive, Sur le tapis diamanté d’un gazon vert.
CCXII VOYAGE IMAGINAIRE
Tranquille, transparente, Douce à vivre, L’heure passe sous les branches… Il a plu. Maintenant, l’air est limpide, tu lis un livre, Sans lire, puis, sans voir, tu regardes l’air nu, Par les fenêtres du feuillage. Tu t’enfuis, tu te perds sur d’étranges rivages Où de minces cocotiers balancent Leurs jets d’eau verts. Ecoute ces oiseaux ailés d’argent qui lancent De longs cris sur la mer ! Ecoute aussi la brise Qui parle bas ! écoute enfin le flot qui brise Sur le corail et chante un chant Impatient, méchant… — Non ! reviens vite ici ! Le ciel se couvre de nouveau, le ciel est gris, Le ciel est sombre, l’air est lourd, Et je te garde un beau baiser pour ton retour.
CCXIII MORALE PRATIQUE
Conseils au modéré : « Franchis la poule, évite Le tigre, le serpent, l’âne quand il braît fort ; Surtout ne poursuis pas la chèvre : elle court vite ; Fais ta prière au bœuf qui te mène à la mort. »
CCXIV QUELQUES FLEURS
1
De gros rhododendrons, groupés en lourds massifs, Conviennent au jardin d’un banquier positif.
2
Le dahlia, fleur fausse et très bien composée, Fait toujours piètre figure sous la rosée.
3
J’allais parler de lui ! pardonnez mon erreur : Je prenais ce papillon bleu pour une fleur !
4
Cette fleur de prunier qui tombe, est-ce un flocon De neige un peu tardif ou bien un papillon ?
5
Fleur pudique d’hiver, camélia, princesse Glaciale que tacherait une caresse.
6
Tournesol, ton orgueil est vraiment sans pareil : On dirait que tu veux diriger le soleil !
7
La fleur de l’ancolie est d’intérêt minime, Mais le poète en a grand besoin pour la rime.
8
Quels parfums voulez-vous que les brises dissipent Quand elles frôlent des corolles de tulipes ?
9
L’immortelle, qui n’est presque pas une fleur, A l’air sec et pincé de certaines douleurs.
CCXV NAVIGATION
Depuis que, sur la jonque, on nous a déhalés, Penché sur le plat-bord, je demeure affalé, Pour sentir mon esprit, coulant avec l’eau claire, Traversé par la fuite inverse des galets.
CCXVI UNE DAME AUX CHEVEUX FAUVES
Ses cheveux étaient d’un blond roux, Chaud, mais très doux, Dans l’ombre ; son regard Errait au hasard, De la plus frêle fleur à la plus folle vague, Et n’exprimait jamais rien Qu’un ennui vague, Sauf quand elle sentait un lien La retenir ; Alors, en ce regard, passait un tel désir D’indépendance Qu’on hésitait, qu’on avait peur. — Je l’aimais tendrement, de toute l’imprudence D’un pauvre cœur. Souvent elle s’en étonnait, disant : « Je t’aime D’autre façon ; pourquoi ces soins extrêmes Que tu mets à m’émouvoir ? » Je répondais : « C’est pour te rendre Un peu plus proche, un peu plus tendre. » Elle est partie, à pas de loup, ce soir.
CCXVII OCCUPATIONS
Nous chevauchons, clairons sonnants, tambours battants ; D’autres mangent, d’autres font des vers sous un orme, En automne, ou sous un cerisier, au printemps ; D’autres comptent leurs bénéfices ; d’autres dorment.
CCXVIII BRUIT SUBTIL
Quel est donc ce murmure ? C’est le vent qui s’amuse A se glisser par ruse Au cœur vert des ramures.
CCXIX ÉPOUVANTAIL
Il a beau n’être fait qu’en papier rouge ou blanc Et servir de jouet aux gamins de la rue, Les grands aigles ont peur d’un petit cerf-volant… Un philosophe a peur de la vérité nue.
CCXX CHACUN SON GOÛT
Ce prince est accompli : chacune de ses flèches Touche l’oiseau volant ; il écrit des centons De vers délicieux ; il sait peindre… n’empêche Que son épouse couche avec un marmiton.
CCXXI DÉCLAMATION LYRIQUE
« Tu m’as mordue au cœur et ma vie est un drame, Amour ! terrible Amour ! impitoyable Eros ! Mon pauvre corps se sent brisé ! Je n’ai plus d’âme ! » … N’écoutez pas ! laissez pisser le mérinos.
CCXXII JARDIN
Torses et d’un dessin compliqué, des rocailles Décorent un bassin d’onde verte ; alentour, Serpente un sentier blanc ; quelques oiseaux piaillent Dans des ifs ténébreux qui trempent en plein jour.
CCXXIII DANSE
Oui, vous dansez Délicieusement, Tout en songeant à votre amant. Vous l’encensez Par de beaux gestes du bras droit, Tandis que la main gauche envoie Vers sa bouche de longs baisers. Vous vous grisez De joie En dansant à son intention. Pour lui vos reins se cambrent ; Pour lui, vos jambes Sont prises de passion ; Pour lui, vos voiles couleur d’ambre Montent dans l’air et flambent Comme des flammes, se tordent et tremblent… Puis, soudain, vous fuyez, mais sans vous laisser prendre : Votre amant n’est pas là… Et vous tombez à terre en un tout petit tas, Un tas impalpable de cendre.
CCXXIV DÉCOR
… Et voici que le mont Fuji paraît, doublant, Dans l’eau verte du lac, son profil rose et blanc.
CCXXV ARBRES
Il a plu, toute cette nuit, sur les sapins. Ils luisent maintenant, vernis, tout neufs, repeints.
CCXXVI MOMENT
Soir d’automne : le coin d’un cimetière où volent Des phalènes de cendre et quelques lucioles.
CCXXVII ABSENCE
Où donc est-il, cet enfant blond qui, l’an dernier, Poursuivait des sauterelles sous mes pruniers ?
CCXXVIII L’ATTRAIT DU MYSTÈRE
Non, ne me traitez plus d’esprit sceptique et froid ! L’âme de vos parents me paraît très à l’aise Dans cette table Louis XVI Qui se trémousse sous vos doigts.
CCXXIX UN GOURMET
Le perroquet méchant vient de croquer Tous les pépins de mon orange. « C’est un mets fort délicat que je mange, » Se dit le méchant perroquet.
CCXXX DÉCENCE
Depuis plus de trente ans, la vieille demoiselle Au cabas noir se doute bien Qu’il est certains plaisirs délicieux, mais elle Interdit l’amour à son chien.
CCXXXI FLEUR EN DANGER
Garde-toi mieux, je t’en supplie, O somptueux coquelicot De la prairie ! Sans vouloir te froisser… n’attires-tu pas trop Tous les regards ? Hélas ! je crois qu’il est trop tard : Une vache d’aspect bourgeois Me paraît avoir l’œil sur toi… Eh oui ! certaines fleurs devraient être plus sages Pour assurer leur avenir ! Or ce grand animal domestique et sauvage, Dont le cœur est de cuir, Va, dans un instant, te cueillir De sa lourde langue d’une aune ; Alors le bousier noir, le frelon, le phalène, Le mille-pattes tortillart qui se promène, L’abeille, le papillon jaune Et la bonne bête-à-bon-dieu Ressentiront une profonde peine… — Coquelicot, je pleure en te disant adieu !
CCXXXII DISCRÉTION
Hausser le ton est superflu pour quatre vers ; Chanter me semble oiseux quand il suffit de dire. Ce ridicule essai finirait en revers Et serait bien jugé par un éclat de rire.
CCXXXIII CAPTIVITÉ
Je crois vivre en prison, une branche Se balance devant mes barreaux ; Je frémis chaque fois qu’elle penche, Et j’entends le pas de mon bourreau.
CCXXXIV DERNIÈRE JOIE
Ne plus pouvoir chérir ni les vergers fleuris, Ni les étangs moirés, ni les aubes écloses. Et ne plus distinguer qu’un plaisir de l’esprit : La délectation qui fut dite morose.
CCXXXV VOISINAGE
Ce beau cerisier aux branches fleuries A comme voisin, sinon comme ami, Un membre influent de l’Académie Qui sut faire éclore un nouvel ennui.
CCXXXVI AUBE TROPICALE
La tribu des jacassantes perruches Dans les branches du banyan s’éveille. Le vampire s’endort et les abeilles En bourdonnant s’éloignent de la ruche.
CCXXXVII RÉPONSE
J’ai reçu ton billet, timbré des bords de Seine. Cette page me cause un sensible plaisir. Je songe à mes amis lointains ; la lune pleine Propage des parfums que je voudrais saisir.
CCXXXVIII CALME DU SOIR
Posez sur mon épaule votre tête ; Respirez doucement… Un moment, J’ai pu vous croire prête A pleurer ! Votre regard n’est-il pas délivré De son angoisse ? Je veux que rien Ne vous froisse, Pas un mot dans nos entretiens, Pas la plus petite chose, Pas un écho, pas un reflet, pas un soupir, Pas le plus léger pli d’une feuille de rose, Et pas le moindre souvenir De tristesse. — Qu’allez-vous dire ? Est-ce A moi que vous dédiez ce sourire ? N’en faites rien, car j’aime mieux Voir ce sourire dans vos yeux.
CCXXXIX LE NÈGRE DE THISBÉ
A quoi donc peut servir ce négrillon nabot ? Il a tous les défauts : la paresse, la ruse, La gourmandise, mais Thisbé le trouve beau. Parfois elle l’embrasse et souvent s’en amuse. « Ah ! qu’il est donc gentil, mon nègre ! » Elle a pendu Un petit anneau d’or à son nez ; elle tresse Des colliers de corail dans ses cheveux crépus… De tous ces jeux, l’abbé a le cœur en détresse : Thisbé ne pourrait-elle, en un moment d’oubli, Prendre le négrillon, quelque soir, dans son lit ?
CCXL VOYAGE
Qu’elle soit d’un vert d’émeraude Ou du bleu mystérieux des saphirs, D’une aube à l’autre un spectre rôde Sur la mer et nous engage à partir… O vents qui secouez les voiles, Dites-moi le chemin qui conduit aux étoiles !
CCXLI CINÉMA
La lune rend plus noirs les créneaux du donjon ; Devant un crucifix la blanche Aline prie ; Le traître fait dans l’ombre un ultime plongeon… Chacun sanglote, du parterre aux galeries.
CCXLII STRATÉGIE
Lorsque le taon voit l’éléphant, au lieu de fuir, Il l’attaque tout droit, mais c’est la grande bête Qu’il veut atteindre, quand il le pique à la tête, Non pas les petits poux qui paissent sur son cuir.
CCXLIII BALLET
La poudre des chemins, sous un choc de semelles Rejaillit pour danser au bal inattendu Où des moucherons d’or allègrement se mêlent A des échos de cloche et des duvets perdus.
CCXLIV POINT DE VUE SPÉCIAL
Tu veux voir une nymphe auprès de chaque source, A quelques pas d’un joli temple : Aréthuse, par exemple, Suivant de ses yeux clairs la course De son onde et dont la chevelure Suit aussi le courant d’eau pure. Tu veux voir le satyre peignant sa fourrure, Certaine flamme dans les yeux Et des raisins dans les cheveux, Et le faune jouant du flûteau, Et l’hamadryade aux bras haut Levés ou largement tendus, Comme pour bénir, Et la naïade au long buste vêtu De seule écume. — Ton plaisir Est d’espérer cela, mais, ô jeune homme ! tu Ne verras rien, si ton esprit ne se délivre, D’abord, du souvenir hallucinant des livres : Les demi-dieux Ont peur d’un bachelier ès-lettres curieux.
CCXLV PREMIER QUARTIER
Lune ! c’est donc toi ! je te croyais morte ? Lève encore un peu ta corne qui luit ! Par quel soupirail, cheminée ou porte, As-tu pu rentrer au sein de la nuit ? Tu semblais si maigre, ô ma pauvre amie ! Je me résignais à ne plus te voir, Et je me disais : « Elle est réunie Aux astres défunts du firmament noir. » Car il est, au ciel, un lieu de retraite Pour les derniers jours des étoiles d’or, Où les feux éteints des vieilles planètes Goûtent le repos près des soleils morts. — Puisque te voilà, donne-moi ta bouche Dont l’arc recourbé sourit sans repos, Mais ferme, un instant, ton œil blanc qui louche : Ce regard gelé me glace les os. Veillé par Riegel et par Betelgeuse, Je veux sommeiller entre tes bras nus Et boire le lait d’une nébuleuse, Et goûter le miel d’un rêve inconnu. Je veux caresser la lyre des brises Que tenait jadis Phébus Apollon, Et danser le long de la route grise Où courait Hermès aux divins talons. — Afin d’obtenir ces sublimes choses, Quels sont, ô Phœbé, mes premiers devoirs ? Il faut, me dis-tu, dédaigner les roses ? Ne plus respirer les parfums du soir ? Oublier les jeux du soleil sur l’onde, Les jeux des ruisseaux, des flammes, de l’air, Et, quand un orage au ciel jaune gronde, Ne plus me baigner dans les purs éclairs ? Ne plus adorer les lèvres des femmes, Ne plus m’abriter sous les tournesols, Et ne plus chanter des épithalames Pour les noces d’or de mes rossignols ? Oublier l’étang qu’une étoile irise, Les émois obscurs, les chères douleurs Dont l’angoisse est douce et la peine exquise, Oublier aussi le contour des fleurs ? — Faut-il renoncer à la vie humaine Pour revivre au sein du subtil éther ? Ah ! tes caresses au front des sirènes ! Tes lueurs de jade au ras de la mer ! — Faut-il donc mourir ? Eh bien, soit ! Silence ! Adieu !… Je m’en vais sommeiller, un temps, Et les traits d’argent, Phœbé, que tu lances Me réveilleront au fond de l’étang.
CCXLVI PRUDENCE
Offre tes compliments aux Puissances Divines, De grand matin. — Les dieux à l’homme sont pareils : L’encens les concilie et flatte leurs narines Plus sûrement s’il fut brûlé dès le réveil.
CCXLVII EMPLOI DU TEMPS
Henriette, tous les vendredis, se promène ; Elle papote du dimanche au mercredi ; Elle lit le jeudi, (du moins elle le dit) ; Elle m’aime, le dernier jour de la semaine, Mais son amour me semble encor plus superflu Que les romans touchants qu’elle dit avoir lus.
CCXLVIII REGRETTABLE INCIDENT
Il arrive, tenant une rose à la main. Elle lui dit : « J’aurais préféré du jasmin. Si je vous laisse aujourd’hui seul, Bercez-vous au moins de l’idée Que je vous aimerai demain. » Le lendemain, c’est un glaïeul Qu’elle voudrait, le jour suivant, une orchidée… « Dimanche, lui dit-elle, si vous me baillez Une gerbe d’œillets Panachés, il se peut qu’alors je m’évertue A vous aimer. Impossible plus tôt ! » Mais lui, sans insister auprès d’elle, se tue En se servant d’un vieux couteau Damasquiné, dont la lame est pointue, Et qui brille. Le pauvre bougre s’est piqué de tout son cœur, Sous le sein gauche, avec cette arme De famille, Si bien qu’il meurt. S’ensuivent mille cris, des regrets et des larmes.
CCXLIX MARINE
Lune décroissante, eau d’ébène, Délicatesse des cordages, Plainte lointaine des sirènes… Invitation au voyage.
CCL CHRONIQUE
César est mort ; un scarabée Tend vers le ciel ses pattes noires ; Jacob n’est plus, ni Bethsabée… Ce sont là des dates d’histoire.
CCLI PASTORALE
Midi, grand soleil. — Le vieux faune En ricanant se penche sur Une fleur délicate et jaune Perdue en un champ de blé mûr.
CCLII PROMESSES
Comment douter de vous, lorsqu’en vous tout incite A l’espoir ? Vos yeux sont clairs, vos yeux sont purs, vous savez voir Et, par ces mêmes yeux, rêver ensuite, Vous savez deviner, ami compatissant, Le secret d’une parole qui semblait dite En passant, Et vous savez sentir la plainte retenue Par peur de vous montrer une douleur trop nue. — Belles promesses, hautes promesses Que vous tiendrez ! Vous grandirez ! Ne doit-on pas tout espérer D’un esprit sans paresse, Toujours prêt à comprendre, Dont la subtilité n’a point de fourberie, Miroir d’un cœur robuste et tendre ? — Ami, n’oubliez pas nos longues causeries Près du feu, l’autre hiver, au fond du petit bois… Comme les bûches prenaient mal ! qu’il faisait froid ! Souvenir… j’allais dire : d’autrefois !
CCLIII ÉGOÏSME
J’ai souffert pour l’oiseau, pour la bête qu’on chasse, Pour l’arbre qu’on abat, j’ai partagé l’émoi D’un cœur flétri. Ce sont des jeux dont je me lasse. Je voudrais, maintenant, souffrir un peu pour moi.
CCLIV DÉGÉNÉRESCENCE
A soixante ans, vous conservez un teint de rose, Une voix d’argent clair, lorsque vous vous moquez, Mais votre fille Esther a déjà l’air morose, Insatisfait et sec des très vieux perroquets.
CCLV CAPOUE
Mon esprit a besoin du fracas des armées. Comment sortira-t-il du lit de sa langueur ? J’ai vécu, ces temps-ci, trop près de votre cœur Qui me trouble et me rend « empesché de fumées ».
CCLVI DIVERTISSEMENT
Ernestine, Denise et la blonde Suzanne, Assises près de moi, font des mines exquises… « Monsieur ! redites-nous le conte de Peau d’Ane, La Belle au Bois dormant ou quelque autre sottise. Non ! sortez-nous plutôt de votre vieille tête Un récit tout nouveau qui ne soit pas trop bête ! » Divertir des enfants est une dure école ! Il me faut inventer une histoire bien folle, Cocasse, compliquée et cependant précise, Pour amuser Suzanne, Ernestine et Denise.
CCLVII A LA CUISINE
Tu pleures ! tu n’es donc plus toi-même, Brigitte ? Au lieu de surveiller fidèlement les os Et le poulet, bouillant au cœur de la marmite, Tu rêves de certain sergent, beau comme Eros. Tu tâches d’évoquer cette face adorée, Et tes larmes vont se mêler à la purée.
CCLVIII HÔTES INATTENDUS
Me voici, comme jadis, en Afrique : Le soir tombe, il est tard. Un ciel fumeux, couleur de brique, Fatigue mon regard. Je trouve, en entrant dans ma chambre, Des visiteurs inattendus : Deux oiseaux, un lézard, des guêpes couleur d’ambre, Un crapaud gris, pustuleux et pansu. Ce lézard violet à tête verte Paraît fixé sur le plafond, Des oiseaux sont entrés par la fenêtre ouverte, Ils piaillent, ils font des ronds ; Une étrange souris s’échappe de ma couche, M’aperçoit et s’affole ; Des phalènes frôlent ma bouche, Je vois luire des lucioles ; De petits serpents noirs veulent passer mon seuil, Des moustiques pointus m’empêchent de dormir, Mais à tous je ferai bon accueil… De mon rêve je prends tout ce qu’il peut m’offrir.
CCLIX BONNE EXPOSITION
Au seuil ensoleillé de ma fenêtre ouverte, Pieusement, je cultive de l’estragon, Dans les flancs rebondis d’un vase à panse verte Où se tordent et se détordent deux dragons.
CCLX HIVER
Débâcle, enfin ! la rivière, prise Depuis quatre longs mois par le gel, Se brise en miroirs où se divise Le grand lac bleu de cendre du ciel.
CCLXI RECUEILLEMENT
Immobile, je songe auprès de cette tombe. Pas un souffle de vent ne vient troubler la nuit Et pas un chant d’oiseau… Des pommes de pin tombent Mollement, sur le gazon court, à petit bruit.
CCLXII PRUDENCE
Loin de vous reprocher, belle, d’être si noire, J’accorde que vous ne l’êtes pas à demi, Mais veuillez vous cacher dans cette vaste armoire Durant l’heure où je vais recevoir mes amis.
CCLXIII TROPIQUES
Au bord vaseux de la lagune, Un caïman dort dans les joncs ; Il ouvre un œil gluant, considère la lune Et disparaît dans l’eau par un brusque plongeon.
CCLXIV BOISSON RÉCONFORTANTE
Après avoir goûté, (devoir de camarade), Les vers indifférents d’un poète de peu, Je veux, pour oublier leur charme sirupeux, Boire, à l’urne d’André Chénier, du vin d’Hellade.
CCLXV LOUANGES
Pour sa tête si belle Qui ne craindra rien des hivers, Saurai-je composer la louange immortelle, Rayonnante de nobles vers ? Pour sa tête impassible et pure Dont les yeux regardent si loin, Quels sont les mots qui ne défaillent point, Et les hymnes qui durent ? Pour en écarter le malheur, Que ne puis-je donner à sa tête guerrière Dont un hochement me fait peur La louange qui monte en forme de prière ? Que ne puis-je chanter les reflets suzerains De ton casque d’ébène, Tête chère, tête hautaine Au front serein ! Ah ! que ne puis-je… Et, maintenant, penche la tête Et laisse-moi caresser de mon mieux Les cheveux onduleux de cette tête faite Pour les dieux.
CCLXVI SOMMEIL NÉCESSAIRE
Le prince dort sous un dais d’or et de bambous. Quand ses ordres n’arrivent pas avant l’aurore, Il les donne à rebours, trop tard ou pas du tout, Il dort. Ah ! qu’il dorme longtemps ! je l’en implore !
CCLXVII SUR LA GRÈVE
Le ciel perd sa teinte cerise, Le soleil s’engloutit sous le poids de la nuit. Les coquillages que l’on brise En marchant font un triste bruit.
CCLXVIII JUSTE DISCIPLINE
J’estime le bon-sens de la gardeuse d’oies Qui, jusqu’à vêpres, fait patiemment son devoir. Martin, passant alors, l’assaille chaque soir ; Elle s’y prête et goûte ainsi plus d’une joie.
CCLXIX PETIT PORTRAIT
Sourire âpre et revêche, Fort belle chevelure D’un blond doré, tournure Passable, mais odeur peu fraîche Et déplaisante d’une pêche Trop mûre.
CCLXX MÉLITE RÉFLÉCHIT
Quel songe singulier composez-vous, Mélite ? Quelle vilaine trahison, très inédite ?
CCLXXI AUBE DE LUNE
Un dragon bleu, penché par-dessus la pagode, La gueule ouverte, va dévorer comme un fruit Cet astre coloré de sang et teint d’iode Qui monte dans la nuit.
CCLXXII MAGIE DU SOIR
Des rameaux sombres, découpés Sur l’horizon drapé… Profils grotesques d’arbres noirs Contre le ciel orange ; Instants où le soir Aérien se change Par lente magie en nuit… On dirait que s’apaisent Le monde et son bruit, Tandis que les braises Du soleil meurent, Que le ruisseau parle plus bas, Que la brise s’éteint qui chantait tout-à-l’heure, Que le voyageur tâche de feutrer son pas, Que les oiseaux ont peur De se laisser entendre Parmi tous ces murmures sourds, Que l’occident perd ses couleurs… — Ce sont les cendres D’un beau jour.
CCLXXIII HEURE MAUVAISE
Vraiment, il pleut depuis trop longtemps, je m’ennuie. Lire ? quoi donc ? Dormir si je pouvais ! et pour Aimer, il n’est plus temps. J’écoute, le cœur lourd, Ce discours interminable que fait la pluie.
CCLXXIV A UNE REINE
O reine Stratonice ! où donc êtes-vous née ? Est-ce dans le vaste palais d’une île fée, Où la légende grecque et le conte allemand Venaient mêler pour vous tous leurs enchantements ? Où l’elfe et la bacchante, où le sylphe et le faune Jouaient à se poursuivre autour des buissons d’aulnes ? Parce que votre voix est pure et que vos pas Semblent glisser à peine et ne se poser pas, Il est des instants où vous m’évoquez l’image De Loreley qui laisse un lumineux sillage Sur l’eau triste du fleuve, en chantant dans la nuit. Mais, à d’autres instants, vous changez et je suis, Dans vos yeux, le reflet d’une si grave peine, Que vous me rappelez cette princesse hellène Qui, devant l’horizon de la mer et des cieux, Souffrait de la colère injuste de ses dieux. O Reine ! dites-moi quel souvenir vous donne Ainsi l’air douloureux de la blanche Antigone ?
CCLXXV DÉSACCORD
Des roses, un regard, la mer, le bruit du vent… Poèmes que le moindre souffle met en prose ! — Un mot sans harmonie efface bien souvent Le bruit du vent, la mer, ton regard, et les roses.
CCLXXVI CHEMINEAU
Malgré tous mes serments et mon humeur chagrine Je marche sans souci, tout droit, tournant le dos Au soleil. — Sur la route, un spectre se dessine, Couché, très noir, très plat, sans muscles et sans os, Qui m’entraîne, tenant par ses pieds mes bottines.
CCLXXVII UN COUPLE
Il est beau de la beauté que l’on prise Dans les ateliers de modiste ; Cheveux gras et bouclés, bouche aux tons de cerise, Cravate « genre artiste ». Elle est fort bien aussi, mais autrement Que son prince Charmant : Mince, longue, des yeux très noirs, Un air autoritaire, Des lèvres sans mystère et de mauvaises dents… Et cependant, Vers le soir, aux lumières, Un peu de fard aidant, Elle plaît au passant sous son chapeau de fleurs. Rose aime Roger de tout son cœur, De toute son âme, (En a-t-elle une ?) de tout son corps, Mais Roger, les beaux jours passés, prévoit le drame : « Combien de temps, Rose qui m’est si chère, Pourra-t-elle marcher encore ? Sans elle, c’est le pot-au-feu, c’est la misère ! »
CCLXXVIII MA BLANCHE AMIE
Lune ! je vois briller entre les nymphéas, Au fond de l’étang vert et bleu que rien ne souille, Ton profil séducteur qui toujours m’agréa, Reine des suicidés ! princesse des grenouilles !
CCLXXIX VILLÉGIATURES
Les turbans excessifs que portait Madame X… Et d’autres attributs de même provenance Sont chez la revendeuse, au coin du quai. Je pense Qu’elle-même fait les cent pas au bord du Styx.
CCLXXX REPOS JUDICIEUX
Couché dans ce verger mollement gazonné, Pourquoi donc songerais-je à grapiller la treille Lourde de fruits, ou même à rimer un sonnet ? Je sommeille, attendant que Laure me réveille.
CCLXXXI THE RAVEN
Je croyais, en ouvrant toute grande ma porte, Voir l’ange aux yeux d’azur qui brandit un flambeau, Mais la nuit m’apparaît, silencieuse et morte, Sans lune. — Sur mon seuil, pas même le corbeau !
CCLXXXII PORTRAIT DE BÊTE
Armature de fer, pattes de caoutchouc, Cuir laineux et malsain, gaufré par mille plaies, Bête de cauchemar qui ne semble pas vraie, Avec sa cloche au cou. — C’est le chameau mandchou.
CCLXXXIII DANGER
Fût-ce dans ton appartement le plus secret, Garde-toi de penser : « En ce moment, personne Ne me voit. » Pour l’esprit il n’est rien de sacré, Il n’est rien que l’esprit ne sache ou ne soupçonne.
CCLXXXIV MOTIF DE SÉRÉNADE
Malgré le ciel d’un bleu si rare, Si précieux, il manque un chant de rossignol Et le froissement doux des guitares A ce soir Si divin qu’on le dirait espagnol. J’y voudrais voir La lune, cependant l’air est clair Et ces lanternes ont bel air ; Mais ne faudrait-il pas quelque pierrot de neige, Quelque bourgeois en travesti Comique à ce cortège Où notre amour se divertit ? Je voudrais aussi des tambours de basque, Des marottes tintantes, des sequins, Des loups, des masques Et des manteaux d’Arlequin, Tout de même qu’à votre face, Miroir divers de la frivolité, Je voudrais que se pût découvrir une trace Plus sensible de volupté.
CCLXXXV CHARME DU FOYER
La petite maison normande qui m’abrite Me plaît, je m’y sens bien en sûreté ; le site N’effarouche pas l’œil, mais le toit bleu d’un temple, Sous le soleil asiatique, a son mérite.
CCLXXXVI ATTITUDES
Triste, toujours, comme au théâtre, (Douleur de parade) ; à vos joues, Un peu de poudre, un peu de plâtre ; Dans votre cœur, un peu de boue.
CCLXXXVII SIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Scapin dort d’un sommeil très long que je déplore. Le trépas est un port. Il entra dans ce port En souriant ; je crois qu’il doit dormir encore, Bien qu’il soit mort, très mort, hélas ! tout à fait mort.
CCLXXXVIII FLEUR INVARIABLE
Cette nuit, j’ai rêvé plaisamment jusqu’au jour ; Ma songerie avec l’aurore s’est éteinte ; Je ne me souviens plus de son tendre contour… Mais l’iris du jardin garde toutes ses teintes.
CCLXXXIX OFFRANDE
Afin de célébrer sa valeur coutumière (Nonpareille, pourtant !) offrons-lui la première Pêche de mon verger, quelques brins de laurier Et la virginité de Manon, la fermière.
CCXC TROUVAILLE
Ton agréable petit livre est trop honnête, Compendieux Joubert ! — Et néanmoins tu sus, Malgré tant de fadeur, te révéler poète En disant que la vie était « du vent tissu ».
CCXCI CERCLE VICIEUX
Que devenir ? aller me pendre ? Cela pourrait surprendre Péniblement De bonnes gens qui me sont chers. M’engager ? partir pour la guerre ? Hélas, non ! car, en ce moment, Cela n’arrive guère Que dans les romans ! Boire ? j’entends : boire beaucoup ? Je n’ai pas soif quand je suis seul, (oh ! pas du tout !) Et je déteste les cafés. Me livrer à l’humeur hypocondre ? c’est fait ! Courir la gueuse ? Je voudrais des heures heureuses… Lire des livres ? J’en ai trop lus, je m’en délivre. Prier ? je me sens loin des cieux ! Alors… vivre ? Serait-ce mieux ? — Voilà le cercle vicieux.
CCXCII RÉALITÉS
Les pieds au feu, tu regrettes de n’avoir pas Aimé Didon, (malgré ses plaintes), Mélusine, Aude, la belle Hélène, Yseult ou Dalila… Mais Stéphanie a tant de goût pour la cuisine !
CCXCIII UTILISATION
Comme on fait d’un suppôt sadique de la mort, Je tiens qu’il faut toujours étrangler la souffrance, Sans vouloir lui trouver ni charme, ni plaisance… Toutefois, il convient de s’en servir d’abord.
CCXCIV PAROLES FAMILIÈRES
Qu’importent l’accent dur de ce parler barbare Et ce jacassement où je ne comprends rien ! Sous la brise, un palmier fait son bruit de guitare Et le flot chante un air que je reconnais bien.
CCXCV LA COIFFURE DE THISBÉ
Une heure avant d’aller au bal de cour, Thisbé, Contente de son fard et de ses mouches, daigne Sourire à son coiffeur dont les doigts ont bombé La fausse tresse d’or que fixe un double peigne. L’homme, dans les cheveux que sans fièvre il boucla, Fixe des ornements avec un goût d’artiste : Un point de poudre, ici, trois petits rubans, là… Il fait enfin voler le peignoir de batiste, Puis, les lèvres en cœur et souriant un peu, Dans la coiffure il pique un hortensia bleu.
CCXCVI HONNÊTE GAGNE-PAIN
Si vous triez bien proprement ce tas d’ordures, (Vieux chiffons, culs de bouteilles, charognes mûres, Débris), vous gagnerez peut-être vos trois sous. D’ailleurs, quand il fait beau, la besogne est moins dure, Et l’on trouve, parfois, quelques restes de chou, Quelques croûtes de pain (anglais) gardant du goût.
CCXCVII SUR UNE VIE INTERROMPUE
Tu mourais, tu me disais ta peine D’avoir vécu, te semblait-il, en vain Et d’achever ces heures vaines En ne nous laissant rien Qu’un homme mort, Rien qu’un vieux corps Prêt à pourrir ; puis tu mourus. — Maintenant, tu te tiens raide et grave, Le col nu, La face have, Et tes mains sont couleur de cire ; Tes yeux bleus où je savais lire Restent ouverts, Tes prunelles semblent de verre, Mais tu gardes ton sourire. Jamais je n’oublierai tes rêves, leur fraîcheur, Ni l’exemple de ta douleur ; Jamais je n’oublierai tes manières de dire, O mon ami dormant, La vie en son rayonnement !
CCXCVIII PROSPECTUS
On raccommode, ici, les assiettes, les tasses, Les faïences de Perse et de Rhodes, les plats Espagnols, les cristaux de Bohème, les glaces De Venise et les cœurs qu’un grand amour fêla.
CCXCIX HARMONIE
Tu chantais, rossignol… Je respirais des roses… Jamais, ô cher oiseau, ton chant ne fut si beau ; Jamais tu ne m’as dit de si troublantes choses. Promets-moi de chanter, plus tard, sur mon tombeau.
CCC BELLE, MAIS PEU SENSIBLE
Elle tenait ses mains aux phalanges fragiles En avant, comme pour défendre d’approcher Et les souples sursauts de ma ferveur agile Se heurtaient vainement à ce charmant rocher.
CCCI RETOUR LOINTAIN
Nous sommes séparés par des milliers de lieues Et pourtant, chaque soir, je me sens près de toi, Comme s’il n’y avait ni vastes plaines bleues, Entre nous, ni déserts de sable, ni grands bois.
CCCII SÉDUCTION
Je puis, modeste et réservé, sans me vanter, Fixer l’amour du monde en me montrant moi-même. Si je veux, par surcroît, mériter que je m’aime, Le séducteur du monde est un autre, (inventé).
CCCIII MAUVAIS MOMENTS
L’orage monte à l’horizon ; mon chien se traîne, La langue basse ; mes poiriers sont accablés Par leurs fruits mûrs ; des fleurs se fanent dans les blés, Et Célestine a des regards chargés de haine.
CCCIV AU VILLAGE
Pourquoi ce regard Hagard Et pourquoi cette joue humide ? Pourquoi cet air si soucieux ? Pourquoi ces rides Sous tes yeux ? A quoi peut te servir de contempler la meule Du coin du champ, Et comment te trouve-t-on seule, Toute seule, et si triste, et d’aspect si touchant ? Dis-le moi comme à confesse, Dis-le moi, morbleu ! Sans larmes, fais-m’en l’aveu… Serait-ce Ton père qui t’aurait grondée, Ou plutôt… oui, plutôt, le charmant Amédée Qui t’accompagnait très souvent, Depuis son retour de voyage, Et dont l’humeur volage… Hélas ! je comprends tout, pauvre fille ! Au couvent !
CCCV EXCÈS
Vous regretterez d’être sage ! Vous l’êtes bien ! oh ! oui, vraiment ! Sage comme une chaste image D’ange dans un missel flamand. Cette attitude décourage, En ses luxurieux hommages, Le plus épris de vos amants. Son âme est bourgeoise : il abrège, Volontairement, des moments Qui lui paraissent sacrilèges.
CCCVI PETIT INCONVÉNIENT
Cette première rose au ton rouge ponceau Fait valoir la seconde, adorablement pâle ; La troisième entretient un ver sous ses pétales… Je choisis la troisième avec son vermisseau. C’est ainsi que je vous ai préférée, Hortense, Mais votre vermisseau prend beaucoup d’importance…
CCCVII REPROCHE
Bel arbre au tronc retors, arbre noir et très vieux Dont le feuillage sec a des reflets si durs, Cher arbre compliqué, sombre et silencieux, Ton ombre est un peu trop précise sur ce mur.
CCCVIII DÉNOUEMENT
La Princesse qui pleure en sa prison va-t-elle Se laisser dévorer par le Dragon ? — Non pas ! Un Prince de beauté vraiment surnaturelle Et d’air avantageux se rapproche à grands pas.
CCCIX FIN DE NUIT
L’aube vient de toucher le sommet de la tour. La lune qui reluit de tout son disque lourd Nous apparaît, pendue au ras des ondes, comme Un gong de cuivre clair pour annoncer le jour.
CCCX A UN AMI PLEIN DE FANTAISIE
Tu reviens de la grande guerre, Blessé, meurtri, Mais tu n’as rien perdu de cette printanière Vision de la terre Qui donne à tes songes leur prix. Tu parles, et je vois le monde Par tes yeux : Les rêves les plus fous y dansent une ronde Dont le rythme est délicieux. Tu décris de beaux soirs en Alsace, Le bourg détruit par la mitraille, où passent Des soldats joyeux, Tu me dépeins une aube d’Orient, Le ciel bleu, le flot riant, La rive nue Sous un rais d’or, Et tes paroles contenues Emeuvent plus encor : Enchantements clairs d’une fantaisie Choisie.
CCCXI DISTINGUO
Mon général, vous saluez avec noblesse ; Personne, mieux que vous, ne tourne un madrigal… J’admire… mais des madrigaux pleins de finesse Et de nobles saluts font-ils un général ?
CCCXII L’ANCIENNE LIQUEUR
Tu vantes le bonheur où cet amour te plonge : Boire à sa bouche est devenu ton seul plaisir… Saoule-toi donc, mais sans perdre le souvenir De ce vin plus léger que te versaient tes songes.
CCCXIII COMPENSATION
Cette dame, fort riche et de noble alliance, Use encor de l’amour. Elle abuse, la nuit, D’un lycéen qui prend son mal en patience Car la femme de chambre a des égards pour lui.
CCCXIV QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
Un haïkaï de mon vieux maître A cent fois plus de parfum Que ce lys sur ma fenêtre.
2
Les passions allumées Par l’amour à son printemps Montent dans l’air sans fumée.
3
Le long du ruisselet fou, Truite vive et bondissante, Brillant si clair, tout à coup !
4
Dans le fossé de la route, N’est-ce pas le clapotis Triste des premières gouttes ?
5
Quel orgueil quand je vois naître Un sourire approbateur Sur les lèvres de mon maître !
CCCXV LE PAYS MERVEILLEUX
Ciel jaunâtre, taché de gris, Sur l’horizon livide ; Pas un souffle d’air, pas un cri ; Mon village semble vide. Il pleut tout droit, En silence, Contre le vert des prés et le rouge des toits… Désir d’absence, D’être ailleurs, Loin de ces pleurs, Loin de ces longs traits de la pluie, Barreaux de ma mélancolie… Et cependant on reste sans bouger, sans dire Rien, Quand on voudrait marcher vers le bout de la terre, En chantant, jusqu’à ce bel empire, Vous savez bien ! Où, m’a-t-on dit, il ne pleut guère, Jusqu’à ce radieux empire, tout là-bas, Où, peut-être, il ne pleut pas.
CCCXVI PRÉDICTION
Jeune homme, vous irez loin ! Je vous vois des crocs Aiguisés, une face plaisante, (un peu trop Cabotine), et le goût bien raisonné des filles ; Tout ce qu’il faut pour faire un joli maquereau.
CCCXVII FUMÉE EN MUSIQUE
Tu chantes et ta voix a de souples contours ; Il est tard, les rideaux filtrent le clair de lune ; Indolemment couché sur le dos, je pétune. Dans ces conditions, le temps me semble court.
CCCXVIII SAVEUR AMICALE
J’aime autant ne plus te revoir, ami très cher, Car je ne sais en quoi ton absence me prive : Ta conversation a le goût du bitter, Sans aucune de ses vertus apéritives.
CCCXIX EMPLOI DU TEMPS
Beau dimanche ; promenades dans la banlieue ; C’est la forme municipale de l’ennui Qui s’étend, tout le long des heures et des lieues, D’une aube sans beauté jusqu’à la dense nuit.
CCCXX LE REFUGE
Au lieu de savourer en paix cette vesprée Si douce, j’ai le cœur douloureux et pantois, Mais je sais un répit pour l’âme déchirée : Lorsque je souffre trop, je me repose en toi.
CCCXXI RÉPLIQUE DÉCISIVE
« Mademoiselle, vous avez le plus grand tort De vous prêter ainsi sans vous donner : ce corps, Un jour, sera volé. » Vous répondez, sournoise : « Chaparder et voler n’offrent aucun rapport. »
CCCXXII VOIX CHANGEANTE
Charme suprême d’une voix Où je crois Entendre l’écho d’un gémissement Et celui d’un rire étouffé… Vous parlez doucement, D’une voix tout à fait Calme et pourtant sonore… Ah ! quelle voix ! parlez encore ! Parlez encore, ma très chère ! Ce ruisseau Tombe en se vaporisant, cet oiseau Chante si clair Que l’on dirait un gazouillement d’eau, Cette brise, filtrée au treillis des rameaux, Nous dit les plaisirs, les soucis Qui l’entraînent… Votre voix est ainsi : Apaisée ou comme en délire, Triste, brisée, aérienne et parfois ivre, Suivant ce qui l’inspire, Notre amour ou le mal de vivre.
CCCXXIII APPARITION
Encore un nouveau jour… Je m’éveille et revois La table, l’encrier, la page, (blanche encore, Mais qui sera noircie), et, couché près de moi, Le corps luxurieux, las et lisse de Laure.
CCCXXIV AU CAMBODGE
Quelques nuages lourds à l’horizon s’étirent, Violets sur un fond de perle ; trois vampires Frémissent, accrochés au toit de ma canha ; Les fleurs s’épanchent en parfums, le sol transpire.
CCCXXV SOUVENIR LITTÉRAIRE
La lune a des pâleurs romantiques, ce soir. Composons le tableau : des chansons de Venise, Sur l’eau verdâtre, une gondole à felze noir Et deux amants que l’heure et le lieu divinisent.
CCCXXVI DÉCISION
Pourquoi me raconter que votre âme est de braise Si votre corps s’obstine à paraître glacé ? Plus un mot ! Allons-y, Madame, à la française ! Et je m’arrêterai quand vous direz : « Assez ! »
CCCXXVII REPROCHES
Ragots, lamentations, plaintes : « Tu veux te dérober ! tu mens ! Tu m’as dit : ses yeux sont charmants ! » Absinthe ! Absinthe !
CCCXXVIII HÉBÉ
Nul doute que la mort ne l’ait prise de court. Elle goûtait les vers, les parfums, la musique, Les bons vins et l’amour, (mais préférait l’amour). Sur sa tombe fleurit un grand lys ironique.
CCCXXIX OISEAU DÉCORATIF
Instant d’attente Où rien ne bouge, heure éclatante… Surgissant du pré vert, je vois S’envoler soudain devant moi, Comme ferait un cri de joie, Le plus féerique oiseau qui soit : Rouge, avec des ailes orange, (Sont-elles de soie ?) Un bec vermeil De courbe étrange… — Oh ! quelle grâce quand il monte, Cet oiseau merveilleux, pareil A ceux des contes, Vers le soleil ! Glissant sur l’air, il fait cent tours Comme un feu-follet de plein jour, Puis il plonge dans l’herbe touffue, Flamme errante, Un moment aperçue, Mais que le vent souffla, puis il chante.
CCCXXX GÉOMÉTRIE
Limiter par un trait les songes de l’amour, C’est fixer aux parfums de la brise un contour.
CCCXXXI QUESTION
Qu’as-tu fait de tes fards ? Ce visage de cendre En un ciel printanier n’est-il pas malséant ? On dirait que, ce soir, lune, tu vas descendre Pour jamais au tombeau que t’ouvre l’océan !
CCCXXXII ESCLAVAGE
Elle pleure, gémit, grince, accuse le sort De l’accabler de mille et un maux. Je crois fort Qu’elle est tout à fait sotte. Aujourd’hui je l’adore Comme je l’adorais dès son premier abord, Mais sachez que l’amour est une dure tâche Quand on aime les yeux ouverts, et qu’on est lâche !
CCCXXXIII RESPECT FILIAL
Pei-you se vit, un jour, fustigé par sa mère ; Bien qu’il fût un enfant courageux, il pleura. Comme elle s’étonnait : « Oui, ma peine est amère, Dit-il, de voir la force abandonner ton bras. »
CCCXXXIV MANIÈRES D’AIMER
L’épouse a six façons d’assurer le bonheur De l’époux : elle peut être une âme, une sœur, Une muse, une amie, une amante, une esclave. De ces rôles divers, l’esclave est le meilleur.
CCCXXXV TEL QU’ON LE PARLE
Je m’exprime très mal, ne sachant point sa langue, Cependant je lui dis combien elle me plaît ; Je crois qu’elle s’émeut de ma douce harangue Mais, hélas ! on se refuse, même en anglais.
CCCXXXVI A LA LUNE DIVINE
Depuis que le plus clair des écus, Depuis que la lune m’a plu, Je parle d’elle à tort et à travers, En prose, en rêve, même en vers. — Soit qu’elle visite une mare, Ou fasse figure de phare, Ou glisse sur le dos D’encre et d’étain des flots, Ou sonde la luisante Seine Et s’y détrempe, Ou caresse mes peines Qui ne s’endorment pas quand j’ai soufflé ma lampe, Cette planète me séduit. Je m’empresse de le lui dire, et le lui dis, Pour mon plaisir et pour le sien peut-être, Quand vient le soir, quand je la vois s’en aller paître, Cornes en avant, ce pré noir, Serré comme un étroit couloir Entre deux murs de coton blanc, ou mieux Quand, ronde et grasse, elle traverse les champs bleus.
CCCXXXVII INCONVENANCE
Au corps disgracieux, il faut de la tenue… Madame, croyez-moi : ne vous montrez pas nue !
CCCXXXVIII EN CHINE
Grand repos sur la jonque. Un soir taché de rouille… A l’avant, le coolie industrieux s’épouille.
CCCXXXIX FÊTE CHAMPÊTRE
On soupe dans le parc. Les violons sont là. La voix du rossignol va leur donner le la.
CCCXL INQUIÉTUDE
Ces distiques tout secs, ces petits riens subtils, Malgré la rime riche, à quoi donc riment-ils ?
CCCXLI CONSCIENCE
Même vaincu dans le combat, ne t’abandonnes Jamais au désespoir, si tu sais, en ton for, Que tu fis, sans faiblir, ton plus farouche effort, Car la lutte vaut mieux que le prix qu’elle donne.
CCCXLII SALUTATIONS
Vous passez d’un pied léger, les bêtes Se pressent pour vous voir de plus près, Et le vieux mulot, hochant la tête, Vous intronise reine des prés.
CCCXLIII IMAGE
Ah ! mon ami ! te souviens-tu de certain temple Près duquel s’élevait, crêté de jaune, un mur Où sept souples dragons se courbaient dans un ample Enroulement, sur des vagues de sombre azur ?
CCCXLIV LA NOTE FAUSSE
Ta voix, d’abord, Est douce et tendre : Tu vas prétendre M’aimer ! Ta voix a des accords Justes ; Toute ruse m’en paraît bannie ; Je déguste Son harmonie. Comment garder le moindre doute Devant une voix si claire ? Je l’écoute… Cette voix n’offre aucun mystère. — Bientôt, je me dis qu’il fait sombre Et que ta voix manque un peu d’ombre, Elle paraît mal correspondre A l’expression de tes yeux ; Elle devrait, me semble-t-il, être plus basse ; Alors, je l’écoute mieux : Tu me dis que jamais mon amour ne te lasse… Et, dans ta voix, sonne soudain la note fausse.
CCCXLV LE SPECTRE
Retourner sur ses pas est dangereux : on craint De rencontrer, si beau que soit le paysage, Tapi dans l’herbe, cet insidieux chagrin Que l’on pensait avoir tué par le voyage.
CCCXLVI SURPRISE
Il pleut, je me sens triste et loin de ce que j’aime… Quelle est cette lueur ? Ferait-il beau ? Soudain, Je vois dans le ciel gris monter la lune blême, Et les ombres des pins tombent dans mon jardin.
CCCXLVII LE DANGER
Crains les pièges soyeux et, surtout, ne te livres Pas toute entière aux invites d’un vent subtil, Mouche à l’armure d’or, aux bourdonnements ivres !… L’araignée a, devant ton vol, tendu ses fils.
CCCXLVIII INUTILE PRUDENCE
Pour que tes rossignols ne puissent voyager Et n’aillent pas chanter chez le seigneur d’en face, Un mur suffira-t-il, autour de ton verger ? Souviens-toi que l’oiseau change aisément de place.
CCCXLIX PROMENADE
Nous ne faisons nul bruit, marchant sous les tilleuls : Vous portez galamment une rose à l’oreille, Je vous parle tout bas, nous croyons être seuls, Sans penser que Phœbé, jalouse, nous surveille.
CCCL SURENCHÈRES
Quoi de plus léger que les duvets ? la poussière ; De plus léger que la poussière ? je crois bien Qu’on peut nommer le vent ; et chose plus légère ? La femme ; et plus légère encore ? oh ! certes, rien !
CCCLI A L’HÔPITAL
On chante, tout en bas dans la rue, Un air vulgaire et sot… O savoureuse mélodie, Reconnue Aussitôt ! Elle me parle de la vie, Elle dit qu’il est doux de vivre… Je distingue mal ses paroles, Mais cette chanson me console Mieux qu’un beau livre. Je l’aime, je la trouve exquise ; Quelques instants, j’oublie, Par sa douce entremise, Mes hoquets sourds, mes lourdes quintes D’agonie, Mes grincements de dents et mes plaintes. — Sotte chanson, tu me rends ivre D’espoir, tu me donnes envie De goûter à nouveau la saveur de la vie Et, bien modestement, tu m’engages à vivre.
CCCLII LUTTE DÉCEVANTE
Il l’approche de près, il l’étreint corps à corps, Il s’est épris de ce problème qui le ronge, Il ne s’en déprendra que le jour de sa mort, Sans se douter que ce problème n’est qu’un songe.
CCCLIII VISITEUR INSISTANT
J’ouvre ma porte et vois, sautillant dans la neige, De cet air décidé qui lui sied, un bouvreuil, Permettons-lui d’entrer, car il ferait le siège De notre seuil.
CCCLIV LÉGENDE CHINOISE
Il lui conta sa flamme en de magiques vers Et sema de feuilles de saule sa chair nue. Cette chair se couvrit aussitôt de poils verts, D’où le nom : « Pavillon de la reine poilue. »
CCCLV POINTS DE VUE DIFFÉRENTS
Devant un glaive nu, l’homme sage s’enfuit, L’amoureux croit revoir le corps mince qu’il aime, Le soleil se regarde en cet acier qui luit Et le fourreau de cuir se l’enfonce en lui-même.
CCCLVI LUMIÈRE
Tout au loin, parmi l’ombre, au flanc de la montagne, Un petit point scintille, un instant, puis s’éteint… Je me retrouve seul, comme avant, mais j’y gagne De quoi rêver en paix jusqu’à demain matin.
CCCLVII GRAVITATION
Mes deux chats en amour vont tomber de ce mur ; De ce prunier pesant se détache une prune ; Un parfum se répand de ce jasmin trop mûr ; Un rayon pâle et froid va glisser de la lune.
CCCLVIII LECTURE ÉMOUVANTE
J’ai relu ton livre, Aujourd’hui, Je t’ai vu vivre, Je t’ai suivi Dans les plaines herbeuses des Hors, sur les monts Du Nyarong, vers Népémakö, jusqu’au fond Du pays inconnu qui t’est cher, Dont tu nous dis les hommes et l’âme Et le mystère. — Tes pages, comédie ou drame, Troublent par leur intense vie Et leur éclat. J’y sens la foi D’un croyant doué d’ironie. Alors ma voix Tremble d’envie En murmurant : « Comment montrer ce que l’on voit Avec cette émotion neuve, Troupeaux obscurs, temples au bord d’un fleuve, Routes, ravins et bois ? » — Toi, tu as été là !
CCCLIX SOLITUDES
Je repense à l’oiseau qui se perd dans le vent, A la fleur délaissée au centre d’une plaine, A la barque roulant en pleine nuit… souvent Mon cœur se perd ainsi dans le flux de ses peines.
CCCLX HUMEUR CHAGRINE
Un papillon bleu vient d’éclore Et vole dans l’aube d’argent. Mon vieux merle, perché sur sa branche, déplore L’air futile des jeunes gens.
CCCLXI PAYSAGE
Nuit commençante sur la rivière, — tableau… A l’avant de notre jonque tremble un falot ; Le bosquet de bambous se fonce ; ombre furtive, Une hirondelle file obliquement vers l’eau.
CCCLXII INDIFFÉRENCE
Le vent siffle et s’essouffle et se plaint et s’irrite, Plie un arbre, le tord, le secoue et l’abat, Tandis qu’au ciel, parmi les nuages en fuite, La lune regarde faire et ne bouge pas.
CCCLXIII PARURE DE LUXE
Bien que sa toile soit tout entière baignée Par l’averse qui vient de choir si brillamment, Je crois deviner que Madame l’Araignée Prisera peu ce superflu de diamants.
CCCLXIV SPLEEN
Le destin, m’a-t-on dit, change. Il se peut, hélas ! (Pour d’autres…) mais pour moi l’ennui n’a plus de bornes, Et le ciel désirant garder ses teintes mornes, Je me ronge les poings comme un catoblepas.
CCCLXV TCHERAGAN
C’est un chat noir, il est prince persan ; Il aime trop le sang Pour me plaire… (Il ne méprise pas le lait.) Vous me dites que Baudelaire L’aurait mieux compris ? Je ne sais. — Il se peut que l’on trouve en Chine, En Malaisie, (ou bien ailleurs), Ce même air de bourreau railleur Et d’aussi longs frémissements d’échine ; Allez-y voir ! mais quand il lèche, Sadiquement, à petits coups Mesurés de sa langue rêche, La plaie D’un oiseau palpitant, que voulez-vous ! Mon chat m’effraie ! Puis il me prend par cette patte qu’il allonge Et retire, par le mystère de ses songes Et, mieux encor, par ce grand amour de la nuit Qui me le fait aimer quand j’ai si peur de lui.
CCCLXVI LA SOUFFRANCE DE THISBÉ
Thisbé souffre beaucoup d’un rhume de cerveau ; Elle est couchée et porte, autour de sa figure, Un fichu céladon fait en un point nouveau, Pour que ne tombent pas ses coques de coiffure. Elle voudrait savoir si la mouche du coin De sa tempe est toujours en place et si la tresse Qui double ses cheveux n’aurait pas grand besoin D’être reépinglée avec moins de mollesse. Elle songe, tandis que, sous le ciel du lit, Un papillon perdu volète et s’affaiblit.
CCCLXVII SENSIBILITÉ SPÉCIALE
On dirait que vos sourires sont préparés, Et vos rires aussi, mystérieuse Laure ! Très sagement, sans vous tromper, vous mesurez Le ton de votre voix en disant : « Je t’adore ! » Avec méthode, vous savez même pleurer… Je vous verrai mourir ainsi, (mais pas encore).
CCCLXVIII DISTINCTION
De ta rusticité plus d’un ami te loue : « C’est un diamant brut ! » répètent-ils entre eux. Mais un diamant brut, sans facettes, sans feux, En quoi diffère-t-il d’un vieux morceau de boue ?
CCCLXIX CHARME SECRET
Ne dédaignez donc pas notre sous-préfecture ! Un cours d’eau la traverse, entre des saules verts ; De petits lacs discrets lui font une ceinture… C’est un lieu bien choisi pour composer des vers.
CCCLXX CHANT
Ce moment est divin ! Le rossignol dégoise, Sur quelque haute branche, un hymne pur, sans mots ; Ta voix tremble d’amour, beau poète, et se croise Avec la voix du vent qui parle de ses maux.
CCCLXXI HOMMAGE
Je t’aime, je te le répète… Le sais-tu ? Je te le dis encore, je m’entête : Toujours, je fus têtu, Têtu comme un gros livre Pénétré d’une seule idée… Et c’est à toi que je l’ai demandée, L’idée âpre qui me fait vivre ! Mais, depuis lors, je t’aime, A la façon dont les roses sont rouges Ou blêmes, A la façon dont les nuages bougent Ou se défont, suivant le souffle qui les mène. — Je t’adore et ne sais pourquoi ; Je vais où me conduit ta voix, Et si mon âme est lasse, Mon cœur blessé, parfois, (Parfois… serait-ce pas souvent ?) tant pis pour moi ! De ta bonté je te rends grâce Et je m’incline sous ta loi.
CCCLXXII PSYCHOLOGIE
Le respect des chétifs ne va pas sans mystère : Je viens de voir, à l’aube, une pie en plein vol Foncer sur une buse. On oubliait ses vols Et son caquet. — Florise, aussitôt, me fut chère.
CCCLXXIII ÉCHOS NOCTURNES
J’écoute les accords d’une invisible lyre Que de magiques mains par instants frôleraient, Au fond d’un ciel d’argent où la lune s’admire En versant le trésor suave de ses rais.
CCCLXXIV CHOIX MALHEUREUX
« Je choisis, avait dit Chloris, d’être damnée, Entre les bras noueux de mon nouvel amant, A la condition d’y vivre vingt années. » Chloris est morte, hier, indiscutablement.
CCCLXXV CENT SOUS
Sous la toque de drap qu’une rose dépasse, Vous m’avez fait la plus engageante grimace, Puis vous avez repris ce sinistre parcours Dont les deux bornes sont deux fontaines Wallace.
CCCLXXVI MÉLOMANIE
« Quand je songe à de beaux accords, je me sens ivre, Dis-tu ; mon âme aspire au firmament ! » Ce n’est, Clorinde, vraiment pas la peine de poursuivre, Car tu vas me parler de Monsieur Massenet.
CCCLXXVII DANGERS A ÉVITER
Comme au bout de ta course un tout dernier faux-pas, Crains les cruches de vin sur la fin d’un repas ; Crains dans l’herbe du pré la vipère lovée, Comme en ton lit la femme qui ne t’aime pas.
CCCLXXVIII FLEUR SÈCHE
En caressant ces vieilles soies, En feuilletant ces albums effacés, Vous deviendrez la proie Des fantômes du temps passé. Quoi ! ne trouve-t-on plus, piquetant les prairies, De belles fleurs Fraîches, dont les couleurs Ternissent toute broderie Et dont l’éclat semble toujours nouveau ? Chère, croyez-moi sur parole, La fleur vivante vaut Cette corolle Aux tons séchés Que vous cherchez Dans un vénérable volume. Certes, le souvenir évoqué nous parfume Et la pauvre fleur grise me plaît, Mais, ne l’oubliez pas, en dépit des prières, Il est bien mort, il est poussière, Le beau temps où Berthe filait.
CCCLXXIX ÉCONOMIE SOCIALE
Le coudrier croît sur les monts et la réglisse Dans les marais. A son foyer chacun se plaît. Il est malséant que le paysan rougisse De sa chaumière ou l’empereur de son palais.
CCCLXXX CHOIX
Je m’explique mal ce regard déçu Puisque vous aimez votre amant bossu. Dans votre lit comme aux repas, Les goûts ne se discutent pas.
CCCLXXXI LE VRAI JAPON
Un volcan reflété dans lac d’azur triste, Un lotus peint sur éventail (quel objet d’art !) Voilà tout le Japon rêvé par les modistes. Il s’achète, pour vingt centimes, au bazar.
CCCLXXXII CHANT PERDU
Assis dans son fauteuil, le père de famille Suppute ses devoirs d’honnête bourgeois, mais N’écoute pas le rossignol qui s’égosille Dans la fiévreuse nuit de mai.
CCCLXXXIII SEPTIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ici dort Fiammette, (un beau petit squelette !) Près d’elle on a posé des bonbons, un miroir, Quelques bijoux, une guitare, sa houppette… Vaines précautions : le trou lui semble noir.
CCCLXXXIV GESTE LUNAIRE
Ce soir, la lune a ses deux cornes qu’elle tourne Vers l’occident rougeâtre. Elle traverse l’air Et, d’un seul coup de son croissant jaunâtre, enfourne Au gouffre de la nuit un nuage trop clair.
CCCLXXXV VARIATIONS
Je pense qu’il convient d’estimer vos serments Au prix de ceux de la Fortune. Votre regard est celui de la lune, En plus dément, Et si votre teint est moins blême N’est-il pas aussi froid ? Lorsque vous me disiez : « Mon ami, croyez-moi, Je vous aime ! Je n’aime que vous, cher amant ! » Je vous écoutais bonnement, Avec candeur, Et ne me doutant pas que vous étiez parjure, Je vous présentais en pâture Mon cœur. Vous avez su vous en repaître… — Mais, aujourd’hui Que vous m’aimez avec des larmes et des cris, Aujourd’hui que je suis le maître Devant lequel on se traîne à genoux, J’aime encore… et ce n’est plus vous.
CCCLXXXVI MÉLODIE
La grenouille qui tient ses pattes étendues, Sans bouger, sur le bord de la mare au cresson, Renverse brusquement une tête fendue, Pour chanter au crépuscule sa chanson.
CCCLXXXVII PRÉTENTION
Sur le cours, (est-ce pour instruire les enfants ?) On exhibe un étrange animal de six toises. A ne vous rien cacher, c’est un pauvre éléphant Qui prétend être blanc bien qu’il me semble ardoise.
CCCLXXXVIII HOMMAGE
Ne pouvant vous offrir ni ce rameau qui ploie Sous le faix de ses fleurs, ni ce merle siffleur, Ni ce collier liquide et composé de pleurs, Je déroule à vos pieds leurs portraits peints sur soie.
CCCLXXXIX SUPERPOSITIONS
Sur le dos gazonneux du jardin, ma tortue S’avance lentement et d’un air endormi. Sur son dos une fourmi rouge s’évertue… Mais que verrai-je sur le dos de la fourmi ?
CCCXC SOINS NÉCESSAIRES
Notre âme est un coffret qu’il convient de bien clore Et qu’il faut surveiller comme un vin précieux. Le songe, mal gardé, s’aigrit ou s’évapore, Au lieu qu’il prend du corps en devenant plus vieux.
CCCXCI ÉVOCATION
Crapaud ! ta courte voix de verre me rappelle Ces contes que, jadis, j’écoutais près du feu : Les danses de la fée au manteau de dentelle, L’Ogre, le Chat-botté, Peau d’Ane et l’Oiseau bleu.
CCCXCII PLAINTES FLUVIATILES
Fleuve lourd qui coule sans bruit, Fleuve à l’onde épaisse qui luit Grassement dans le crépuscule, puis s’enterre, Dirait-on ; souvenirs des jeux d’une eau légère Et translucide qui chantait… Pourquoi donc faut-il que je sente, Tout soudain, ces rapports obscurs, ces parentés, Ces reflets de miroir à miroir ? Heure opaque… le fleuve augmente Ma tristesse de ce soir Et ces fleurs augmentent ma peine, Ces fleurs pourpres dont me plaît le contour Mais qui ne valent pas les roses anciennes… Prison parfumée aux murs sourds, Exil royal sans reine, On y souffre du poids des chaînes Et du regret d’une eau qui vibre Et de l’écho d’un rire libre Et d’un lointain amour… comme jadis : Super flumina Babylonis.
CCCXCIII ROMAN
D’où viennent ses ardeurs lyriques ? — Elle m’aime !… Je l’adorais jadis, mais j’en suis revenu. J’écoute avec ennui ses langoureux poèmes, Et celle qui les lit « n’en a jamais rien su. »
CCCXCIV ÉCOLE
Festoyer n’est plaisant que pour celui qui sait Manger et boire. Il faut apprendre. On ne s’enivre Pas avec élégance au tout premier essai. Une bouteille a son mystère, comme un livre.
CCCXCV SONGES PERDUS
Ne rêve pas du Pacifique, des grands bois, Ni d’un pays soumis a de plus libres lois ! Ton âme est faite pour les villes et les rues. Souffle vite ta lampe : elle file, je crois !
CCCXCVI HEURES VÉCUES
Etape cavalière ou marche fantassine… Nous entrons dans l’auberge odorante, on s’étend Sur les nattes du lit, on s’endort et, le temps Passant, l’aube renaît sur les champs de la Chine.
CCCXCVII A UNE DAME DE FANTAISIE
— Tu souris, deux doigts sur la tempe… Ecoutons les heures s’enfuir, Considérons la belle estampe Où sont gravés nos souvenirs, Imaginons des choses folles, Sans suite et sans utilité… L’été convient à ces paroles Qui conviennent aux soirs d’été. — Ma fantaisie est diaphane, Nul chagrin n’ose la ternir, Pourtant notre bonne Sœur Anne S’obstine à ne rien voir venir ; Le crépuscule subtilise Cendrillon qui tient son fuseau… Un oiseau passe avec la brise Et la brise emporte l’oiseau. — La Dormeuse a su me séduire Qui reposait au fond du Bois ; En rêvant, elle eut un sourire Comme pour l’amant d’autrefois ; Des affinités électives M’ont fait parler à cœur ouvert… Dans l’arbre vert jasent des grives, Douze grives dans l’arbre vert. — Docte astrologue, son Altesse Prospero regarde le ciel Et confond sans délicatesse Caliban avec Ariel ; Le Prince Charmant se pavane Comme s’il était déjà roi… Près de toi, une fleur se fane, Une fleur moins belle que toi, — Alexandre V d’Utopie Epouse Elvire de Thulé, Dans le parc humide, une pie Se joint aux chants du jubilé Car la hideuse reine-mère Vient d’avoir quatre-vingt-dix-ans Et, les courtisans sachant plaire, On imite les courtisans. — Gulliver, entravé de chaînes, Epouvante encor Lilliput ; Les tourterelles du grand chêne Vocalisent vers le contre-ut, Et, dans le jardin d’Isabelle Dont nous encensent les jasmins, La main de cette tendre belle Tendrement se noue à mes mains. — Arlequin baise Colombine, Pierrot capture un oiseau d’or ; L’étang de saphir où s’incline La sylphide frissonne encor… O toi qu’un son de flûte enchante Et qu’un rêve toujours conduit, Vois, la nuit pleure, et chaque plante Retient un des pleurs de la nuit ! — Ispahan a toutes ses roses, Samos est parfumé de thym, Les fleurs de Cadix sont écloses Et Florence embaume au matin, Tandis que, sur la rouge terre De Sicile où les fruits sont mûrs, Les murs ont appelé le lierre Et le lierre a couvert les murs. — Tu m’avais dit qu’aux heures grises Tu me joindrais sur le gazon ; Pour toi, j’abandonnai Denise, Estelle, Armande et Louison, Et, bien que j’eusse laissé veuve Agnès qui, jadis, me dupa, Je ne vis pas sur l’herbe neuve La trace neuve de tes pas. — Que veux-tu que je dise encore ? Le roi de Chypre te plaît-il ? La bayadère de Mysore A-t-elle un art assez subtil ? Veux-tu que, chaussé de babouches Et tenant en main son carquois, Un dieu chinois baise ta bouche, Ta bouche au sourire chinois ? — Veux-tu des opales, des perles, Tous les trésors du Grand-Mogol ? Veux-tu le ramage des merles Ou les hymnes du rossignol ? Veux-tu des vers ou de la prose ? Dis-moi, chère ce que tu veux… Au coin de ta lèvre, une rose, Ou des roses dans tes cheveux ? — Mais non ! tu n’écoutes qu’à peine Ce bavardage superflu : Rêves perdus, paroles vaines ! Mes vers fantasques t’ont déplu, Car, dans ce mauve crépuscule Qui sied bien au ton de ta chair, Tu remplis d’air de vastes bulles Et les bulles crèvent en l’air.