CVII LA PART DU RUISSEAU (continued 2)
Reading edition
CCCXCVIII PRIVILÈGE
O lune ! comprend-il son bonheur, le grand hêtre Qui dresse sa verdure au sommet du coteau ? Si je renais un jour, c’est lui que je veux être, Pour te voir, chaque soir, quelques instants plus tôt.
CCCXCIX PROPOS
Quand le boiteux, le cul-de-jatte Et le bancal sont réunis, ils se querellent A propos de la sauterelle Qui ne sait pas se servir de ses pattes.
CD SOUVENIRS
Vous me contez d’une voix enrhumée La splendeur de vos jeunes ans : Il vous aimait, vous l’aimiez… quel roman ! Souvenirs sans flamme ! fumées !
CDI INVITATION
L’heure sonne ; voici votre écharpe amarante, Vos chaussons noirs, vos voiles fous, (Si blancs !) enfin voici votre collier de trente Perles fausses… Danserez-vous ?
CDII CONCILIABULE
Ces grands pins murmurants qui dominent la plage Parlent-ils d’embellie ou d’un prochain orage ?
CDIII JADIS
Te souviens-tu, Calliste, De l’arbre sous lequel nous nous dîmes adieu ? Il était blanc de fleurs contre un horizon bleu. Les fleurs sont mortes, mais le lourd chagrin persiste.
CDIV EMPREINTE PROFESSIONNELLE
Tu ne sortiras plus du rigoureux dédale Où t’enferment les mots ! Sont-ils d’un si grand prix ? Humble valet de la grammaire, ton esprit Même en amour a des raisons grammaticales. Maintenant je comprends pourquoi ta femme a dit Qu’elle s’ennuyait moins à tes cours qu’en ton lit.
CDV TROPIQUES
Au lieu de t’essuyer le front, regarde, vois Dans ces gorges, sous les rides horizontales Des fougères, Les lianes perpendiculaires, légères En leur décor et lourdes par leur poids, Tombant des branches qui s’affalent Sur une eau jaune, furibonde, Qui rejaillit et plonge Bas, Puis tourbillonne, se divise, gronde, Et ronge Le roc droit, Tout droit, tout nu, qui monte vers Ce bouquet de bananiers verts Piquant leurs beaux boutons de feu Comme des pointes de flèches, Contre ce toit trop bleu, Trop dur, ou ce toit gris, cotonneux et mouillé, Ou cette voûte trop peu céleste et trop sèche, Aux tons souillés.
CDVI INSPIRATION
De sa chambre, Musset regarde dans la nuit, « Sur le clocher jauni », la lune au teint malade Et, devant ce tableau familier, il se dit Que cela pourrait faire un sujet de ballade.
CDVII CONSEIL
Lorsque tu veux juger, ne lève pas les yeux, Baisse-les. — Une tour se mesure à son ombre Plate et plaquée au sol, un prince, par le nombre De ses bas envieux.
CDVIII RAFFINEMENT
Madame, depuis votre arrivée à Paris, Je note un changement dans vos goûts littéraires, Car vous balbutiez des vers de Baudelaire Et citez moins souvent « ce charmant Soulary ».
CDIX PRÉCAUTION
Si tu veux la garder aimante et tendre, parque La femme que, jadis, tu retiras du bouge, Et fais, de temps en temps, reparaître la marque (Un soufflet suffira) du fer rouge.
CDX FIGURE DE ROMAN
Corps de couleuvre, face pâle, Grands yeux d’eau verte au regard froid, Vous ressemblez à la « femme fatale » Qui florissait sous Napoléon III.
CDXI LA SEULE INJURE
Marchez-lui sur le pied, frappez-le par traîtrise, Dites même qu’il triche au jeu, honteusement, Mais ne doutez jamais de sa belle maîtrise D’amant !
CDXII CONSEIL TENDRE
Ne retiens pas les ombres noires, Ma belle enfant : Il faut alléger ta mémoire. Je te défends Les tristes songes Où, certains soirs, tu plonges A cœur perdu, Ces songes dont tu ne sors plus ! Pense à l’instant présent, pense à l’aube prochaine ; Qu’importe le crépuscule d’hier ! Pense à l’aube sur la mer, A cette aube qui ramène La joie au cœur ; Ecarte le souvenir obsesseur, Et si tu retrouves des traces D’anciennes larmes, efface ! Souris, mais sans mentir, parle sans biaiser, Que ton âme soit transparente… Lève enfin ta face charmante Pour me rendre ce baiser.
CDXIII QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
Ecrivez une épigramme Mauvaise, mais ne froissez Ni les roses, ni les femmes.
2
C’est un acte malfaisant Que de railler la pervenche Par un mot, fût-il plaisant.
3
Respectez une grenouille Sage. — Devant l’escargot Réfléchi, je m’agenouille.
4
Il n’est pas de fleur vulgaire. Si l’on sait la regarder, La plus simple a de quoi plaire.
5
On trouve un rêve partout : Sous le ventre des limaces Et dans le sein vert des choux.
CDXIV EXPRESSION JUSTE
Un juste sobriquet accuse la nature. Vous agréez, dit-on, (même hors de saison), L’hommage de chacun. — Serait-ce la raison Pour laquelle on vous surnomme : « Vaine pâture » ?
CDXV INCERTITUDE
De ce vase couleur de cire, Jaillit un lys au pistil frêle. Une abeille veut le séduire, Mais… saura-t-elle ?
CDXVI GRACE PARFAITE
Vos légères façons d’aimer, légère amante, Vos si légers discours, votre légère mort, (Vous avez su mourir comme une autre plaisante), Tout cela m’a formé le plus lourd des trésors.
CDXVII PROJETS
Tourbillons de souvenirs sans suite, Poèmes de propos divers, (sans dédicaces), Couleurs, sons et parfums qui passent Vite : Echos d’arpèges d’une harpe, Brusque image d’un saut de carpe, Tragédie, en mon jardin, D’une rose qui succombe En s’effeuillant soudain, Son perlé d’une goutte qui tombe Et tinte, Dans la douve aux mille teintes ; Spectacles d’une seule minute : Chute D’un rayon d’or au milieu de ma table, Course très délectable, Devant les cyprès de la route, D’une libellule qui fuse… Des riens !… sans doute, Mais qu’importe, s’ils vous amusent !
CDXVIII DANS LA RUE
Ce gamin du ruisseau semble heureux : les pieds nus, Il patauge sous l’œil d’un réverbère et joue Et sourit au profil de la lune, apparu Dans le miroir terni d’une flaque de boue.
CDXIX MUSE
Fermière qui passez, les bras chargés de fruits, Votre aspect donnerait au poète sénile, Avec le plaisir du déduit, Le plan tout dessiné de nouvelles idylles.
CDXX ABSENCE
Les étoiles, pour l’honorer, chantaient en chœur, La lune rougissait en lui faisant hommage, Mais le Prince rêvait de quelque autre visage Et n’écoutait que le seul rythme de son cœur.
CDXXI APPRÉCIATION
Dans la tranchée. — Il fait beau, l’oiseau chante, La brise apporte un souvenir de fleurs. Dupont me dit que la guerre est charmante… Un sifflement, un éclat. — Dupont meurt.
CDXXII RETENUE
Gardez-vous d’exprimer fortement votre haine Envers ce rat puant et couvert de poils roux, Quand un vase chinois de fine porcelaine Se trouve sur la table entre le rat et vous.
CDXXIII LETTRE
Ton silence est bien long ! — Dis-moi quelles merveilles Tu veux écrire : un drame en cinq actes ? des vers ? Quel rêve te séduit, aujourd’hui, toi qui veilles Et t’éblouis des pas de Phœbé sur la mer ?
CDXXIV LA CHINE TELLE QU’ELLE EST
La Chine est un pays où jamais on ne mange Que des choses étranges ; Les œufs n’y sont bons que pourris ; L’Européen mal élevé y dépérit, Car les bâtonnets à la mode Restent longtemps d’un emploi peu commode Et ne valent pas nos fourchettes ; Les somptueux temples chinois Sont ornés de clochettes Qui tintent maigrement et toutes à la fois ; En Chine, chaque soir, on torture Quelqu’un et l’on répand ainsi beaucoup de sang, Ce qui procure Des spectacles intéressants ; La chinoise a des pieds tordus et minuscules, Mais qui se dissimulent Dans de jolis souliers de soie ; Le chinois ne parle pas, il aboie, Il s’éclaire avec des lanternes ; Les hôtels de Péking sont des hôtels modernes.
CDXXV THISBÉ AU LIT
La malade éternue et demande un mouchoir ; L’Abbé le lui apporte avec un pot de rouge, Des épingles, la houppe à poudre, le miroir… Tandis que le plumet caudal du roquet bouge. A l’aide de ce bout d’aérien linon, Thisbé panse le bord gonflé de sa narine, Puis, durant qu’on répète un mot de Voisenon, Elle s’amuse à peler une mandarine… Et les draps blancs du lit semblent plus blancs encor Sous la grasse couleur des épluchures d’or.
CDXXVI COMPENSATIONS
Tes gestes ont toujours je ne sais quoi de dur, Ta voix a des accents qui giflent et qui cinglent, Tu te sers de tes mots comme on fait d’une épingle, Mais ton regard si bleu ne cesse d’être pur. En contemplant ces yeux d’un azur si céleste, Je tâche d’oublier tes gestes, et le reste.
CDXXVII MASQUE
A cinquante ans, par son allure cavalière, Elle peut faire illusion (avec beaucoup De fard) en cachant sous des perles les salières De ce cou décharné qui fut un si beau cou.
CDXXVIII COÏNCIDENCES
Les duvets pensent à danser, la brise pense A murmurer d’abord, puis à s’évanouir, L’homme pense à parler, à danser, à mourir, Et le vent meurt souvent à l’heure où l’homme danse.
CDXXIX FIN D’ÉPÎTRE
… Enfin, très cher ami, pour que ma longue lettre S’achève par un vers honorable à citer, Je signerai ceci du mieux que va permettre « Une plume de fer qui n’est pas sans beauté ».
CDXXX ÉTRENNES UTILES
Je t’offre, ami, ce poignard d’acier clair Et ces lourds fruits d’automne ; Je t’offre cette couronne Forgée en fer ; Je t’offre un oiseau d’or dont les reflets sont verts, Et ce coffret, tout grand ouvert, Qui montre son trésor ; Je t’offre ce bateau qui rentre dans le port, Chargé d’épices rares ; Je t’offre ces bijoux barbares Et ces cruches de vin ; Je t’offre des objets que l’on voit, que l’on touche… Prends cette femme, enfin, Dont la bouche Saura charmer tes nuits Et promet les plus folles fêtes… — Tu refuses mes dons en détournant la tête : Un mauvais rêve a pour toi plus de prix, Car tu ne peux te reposer Que dans l’imaginaire ou dans le supposé.
CDXXXI RENAISSANCE
Ce vieux songe ne vaut Certes pas un écu ; je souffle sur le songe… La flamme se rabat, se recourbe, s’allonge Et me brûle d’un feu nouveau.
CDXXXII IMMORTALITÉS
Chérissez la nymphe qui sort En chantant du rocher, le satyre au poil d’or, Le centaure et la néréide : Ceux-là sont immortels ! ceux-là n’ont point de rides !
CDXXXIII RESSEMBLANCE
A cause de vos yeux d’expression si dure, Si cruelle, toujours, je comprends que l’on voie En vous un épervier, un bel oiseau de proie Qui trouve son plaisir dans le sang et l’ordure.
CDXXXIV L’INCONSTANTE
La brise m’inquiète ; un souffle passager Me fait grand peur : Florise est d’un poids si léger !
CDXXXV BONNE ÉLÈVE
Vous apprenez par cœur ce que l’on vient de dire, Puis vous le répétez, en l’ornant d’un sourire.
CDXXXVI ANALOGIE
Prenez garde ! il n’a pas fini de radoter Au hasard ! — Les vieux pins poussent de tous côtés.
CDXXXVII ANALOGIE
Vois le bateau perdu dansant sur la mer blême, Au clair de lune. — Ton esprit danse de même.
CDXXXVIII PARFUM FANTÔME
Parfum fuyant, parfum qui rôdes ! Souvenir d’une nuit Prise en fraude Au bonheur d’autrui ! Je te poursuis, Par les sentiers d’un beau printemps, mais tu t’évades, Tu me fuis, Jusqu’au fond du verger rose et vert, Parmi la mascarade Des arbres joyeux, couverts De fleurs, de clair soleil, De brises et d’abeilles Bourdonnantes, Et tu me fuis tandis que les cigales chantent ! — Parfum poignant de mon amour ! odeur prenante D’un corps chéri ! je te poursuis dans la lumière, Dans l’ombre fraîche, ici, là-bas, plus près, Plus loin, jusqu’au bout de la terre, Et je te trouve, enfin, sous les cyprès Déplorables du cimetière.
CDXXXIX TRACES PERDUES
Certes, rien n’a changé, son parfum ni ses teintes. Tout proche, un oiseau chante encor à plein gosier, Mais, dans le sable, où donc trouverai-je l’empreinte De celle qui, jadis, a planté ce rosier ?
CDXL RÊVE DOUBLE
Je vis en rêve un pot de bière, trois pygmées, Un chat galeux, un profil juif, un vieux miroir, Et tout cela se confondait dans la fumée Qui s’élevait obscurément d’un fourneau noir. En même temps, je vis en rêve une aubépine, Une cascade, une cigogne, un bol de thé… Et tout cela se découpait de façon fine Sur le lavis bleu turquoise d’un ciel d’été. Mais, plus le souvenir du rêve se prolonge, Moins son délice enchevêtré se désunit, Et je ne sais plus qui m’a jeté dans ce songe : Mon cher Hoffmann ou bien mon cher Toyokouni.
CDXLI TOMBE FERMÉE
Aux morts recommençant à vivre, je crois peu ; Une âme dissipée est à jamais perdue. Pourrait-on réunir de l’onde répandue ? Rappelle-t-on la fumée à son feu ?
CDXLII ESTAMPE JAPONAISE
… J’en ignore l’auteur. — Au bord d’un champ d’avoine, Un merle picorant de son bec jaune et long, Et, tout contre la lune basse, une pivoine Qui penche sous le poids pelucheux d’un frelon.
CDXLIII RETOUR
Je m’en veux d’avoir cru que j’arrivais trop tard : Voici les mêmes yeux au singulier regard, Des gestes que je reconnais, ces mêmes lèvres Que je baisais si tendrement à mon départ.
CDXLIV RUPTURE
Je prends congé de vous, sur ces mots, dame blonde Aux yeux verts, qui m’avez mené Baller près de vous, dans les rondes Où dansent les damnés. J’y fréquentai quelques sorcières De sifflants serpenteaux coiffées, Des satyres, des douairières Et de méchantes fées. Chaque soir, je pensais descendre, Pour tout de bon, jusqu’à ces lieux inférieurs, Tapissés de braise et de cendre, Dont est fameuse la chaleur. Comme sous les feux verts que vos prunelles dardent, En ce torride four, On se sent essoufflé, mal à l’aise, et l’on arde Pour d’innombrables jours ; Mais, si puissamment que mon âme A votre corps pût sembler asservie, Je prends congé de vous par ce salut, Madame, Et retourne auprès de Sylvie.
CDXLV NOTE D’UN NATURALISTE
Jamais un rossignol pour chanter ne se pose Sur un pêcher trop vieux, sur un cerisier mort, Ni sur la branche d’un rosier privé de roses : Pour bien chanter, il faut qu’il puisse aimer encor.
CDXLVI A LA HUSSARDE
J’enlève mon chapeau, j’entre, je dis bonjour, Je vous baise les doigts, mon regard vous décoche Un trait brûlant, enfin, je vous parle d’amour. Si vous ne cédez pas, votre cœur est de roche.
CDXLVII AUBE TRISTE
Le ciel s’est recouvert d’une espèce de fard Que le soleil traverse mal, un jour blafard Rend plus sinistre encor le village en ruines, Et les soldats, dans la tranchée, ont le cafard.
CDXLVIII PASSAGE
La nuit ; fenêtre lumineuse ; une ombre passe Et disparaît, laissant en mon esprit la trace Que laisse un souvenir adoré ; mais pourquoi Cette vivacité nouvelle en votre grâce ?
CDXLIX SECRET
Mon cœur limpide n’est pourtant pas un miroir, Comme l’eau qui dort sous la lune ; Malgré tous mes efforts, je ne saurais y voir La cause de mon infortune.
CDL PORTRAIT
Chaste, je le veux bien, chaste sans élégance ; Candide comme peut l’être un pot de faïence ; Droite comme un lys droit mais artificiel ; Aimable, rarement, et toujours sans nuances.
CDLI LETTRE ÉCRITE EN ITALIEN
« Quand les étoiles auront lui, Sur le bord du ciel mauve, Quand le Docteur sera rentré chez lui, Quand les chattes iront gémir dans la mansarde Avec leurs matous fauves, Descendez au jardin, Cydalise, il me tarde D’entendre votre voix Murmurer : « Me voici, cher amour, aimez-moi ! » Pour nous, le rossignol jettera dans la brise Sa plus savante vocalise Et Phébé, blanche comme un drap, Nous sourira, Malgré sa joue enflée, Et la cascade, désolée, Rira de joie en vous voyant, Le cœur battant, les yeux brillants, Et la nuit sera plus douce encore, et les fleurs Embaumeront. — D’ailleurs J’irai, si vous manquez au rendez-vous, me pendre. Je suis votre esclave : Léandre. »
CDLII JEUX
Sanglotant et riant, tour à tour, votre voix Semble un jet d’eau léger balancé dans la brise ; Voix évasive, voix d’onde qu’un souffle brise, Qui pleure pour un autre et se moque de moi.
CDLIII DÉLIVRANCE
Je connais trop ses yeux si tranquilles, ses lèvres Précises, son esprit qui, toujours, reste sourd A mes cris. — Donnez-moi le poison noir qui sèvre De son corps, de l’amour.
CDLIV EXOTISME
Vous nous avez donné, de l’Inde et de la Chine, De charmants petits paysages aux tons doux, Faits d’un pinceau trempé dans de la vaseline. Ils sont mignons, mais ils n’évoquent rien du tout.
CDLV REPOS
De ses gorges aux rocs aigus, le fleuve sort Avec un bruit de sistres et de rires, Puis se détend, s’étire, Se recueille et s’endort.
CDLVI OCCUPATIONS
Les cartes, (très avant dans la nuit), les catins, Le billard, le tabac, les plaisirs de la table, Puis les plaisirs du lit… Souvenirs délectables ! Homo sum et nihil… (pour le dire en latin).
CDLVII RÉPONSE EN FORME DE QUESTION
Dites ! comment avez-vous pu vous marier Avec cet adjudant d’Afrique à l’âme basse, Qui vous bat, sans jamais que vous demandiez grâce ? — Ne suis-je pas le délassement du guerrier ?
CDLVIII QUELQUES MOMENTS VÉCUS AU LOIN
Délices du voyage ! Longs jours pareils ou différents, Soleils flagrants, Beaux paysages Que l’aube donne et le crépuscule reprend ; Cascade aérienne au coude de la route, Sentier mince, feutré, couvert d’arbres en voûte Dont la courbe rappelle une église ; Fleurs simples, fleurs exquises, Surprise De les voir tout soudain, De les sentir comme on ferait en un jardin ; Décors nouveaux, rythmés au pas Traînant des chevaux lourds et las ; On salue, on regarde, on dit adieu, Tête tournée, On ne demandera pas mieux Jusqu’à la fin de la journée, Bien que l’on souffre de ces joies… Et voici l’auberge où des chiens aboient.
CDLIX HUITIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Rosalinde affectait le glorieux maintien Qu’une grande beauté, sans l’excuser comporte. Splendide fleur de chair !… Et pourtant, je crois bien (Voyez ce monument !) que Rosalinde est morte.
CDLX NEUVIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Depuis Vendredi soir, Mirabelle repose, (Sous quatre pieds de terre et dans l’épaisse nuit), Au fond d’un beau cercueil construit en bois de rose. En attendant le diable, elle songe au déduit.
CDLXI DIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ci-gît le trop subtil Mezzetin. Où qu’on aille, Onques ne verra-t-on drôle pareil. Le sort Fut complaisant pour ce prince de la Canaille, Qui, maintenant, est mort, très mort, tout à fait mort.
CDLXII A UNE DANSEUSE DE CORDE
Madame, laissez-moi vous dire combien j’aime Votre grâce native et vos gestes adroits Quand, rougissante un peu, mais sûre de vous-même, Vous dansez sur la corde, un parasol aux doigts. Vous semblez un lutin marchant sur des corolles Et tâchant de ne point leur faire mal ; je crois Que vous êtes un ange, avec une auréole De format inconnu, faite en papier chinois. Vous avancez, légère, élégante, divine… On ne respire plus… les regards anxieux Vous suivent sur la route effroyablement fine Que vous avez choisie, et l’on vous boit des yeux. Ce que j’adore en vous, c’est la désinvolture Dans le maintien, c’est le dédain de tout péril. Que vient-on me parler de coureurs d’aventures ! Dites donc à ces gens de marcher sur un fil ! Dites-leur de fouler, s’ils ont tant de courage, Ce chemin frémissant, ce sentier casse-cou ! Non !… glisser sur les airs demeure l’apanage Des anges, d’Arachné, des sylphes… et de vous !
CDLXIII MA FANTAISIE
M’endormirai-je ?… La nuit vibre et s’allège ; Quelque chose respire Devant moi, Quelque chose, pour ainsi dire, Sans poids. D’où vient cette hantise, Cette apparence Souple et grise, Qui danse, Sur l’ombre dense, Suivant de subtiles cadences, Et glisse sur la pente Rapide ou lente Du rêve que la nuit prépare ?… La voici qui s’effare Et va poursuivre un souvenir, Tourbillon passager, brise jamais saisie, Expression de mon désir, Fantôme de ma fantaisie.
CDLXIV TENDRESSES
Le jour baisse suavement, l’instant est jaune. Tu m’aimes ; tu me fais de ta plus douce voix Des serments et de longs discours auxquels je crois, Sans ignorer pourtant combien en vaudra l’aune.
CDLXV TROP EST TROP
Gardez-vous un peu moins et vous resterez pure ; Ainsi vous sauverez cette chère vertu : On s’obstine à l’assaut d’un seuil trop défendu Et l’on finit, un soir, par forcer la serrure.
CDLXVI SATIÉTÉ
J’ai bu du vin trop lourd durant ce long repas ; Je me couche sans bruit, mais aussitôt, le lit Ondulatoire m’entraîne dans un roulis Où mon cœur soulevé ne se délecte pas.
CDLXVII UNE VIE
De l’aube qui point à peine jusqu’à la nuit, Tendrement elle fleurit, timide et blanche ; On l’admire, on parle d’elle, puis elle penche, Puis on la voit qui plie et tombe en cendres, puis…
CDLXVIII NÉCESSITÉS
Il faut une fin aux discours, De la grâce aux femmes qui succombent, Un peu de clairvoyance à l’homme sourd, Une tache sanglante au sein de la colombe.
CDLXIX ÉCLECTISME
La musique m’enchante, ou sacrée ou profane, Au théâtre, à l’église, au concert, sur un lac, Et, quand je viens d’entendre une aria de Bach, J’aime encor le fracas des orchestres tziganes.
CDLXX SCÈNE DE MÉNAGE
Pleure, si tu veux, Mais avec moins d’emphase ; Prends la porte, sans adieux, Surtout sans phrases ! (Emporte ton parapluie : il pleut.) Je t’ai trompée avec une dame Très chaleureuse, mais pourquoi En faire un drame De piètre aloi ? C’est tout au plus un intermède, Crois-moi ! Non, je ne dirai pas que la dame était laide, Bien que tu m’en pries : Sa bouche m’a semblé jolie Et ses jambes m’ont paru souples ; Au lit, nous composions un fort séduisant couple. Maintenant, va-t’en ! Ta femme de chambre t’attend A la gare ; Je vais lire des vers en fumant un cigare.
CDLXXI CHASSE
Je sais par quels moyens subtils nous subjuguons L’animal qui se traque, ou se force, ou se pêche, Mais dites-moi comment atteindre ces dragons Femelles dont chaque regard est une flèche !
CDLXXII SONGE ABSORBANT
De cet arbre si vert je ne vois que la sève, Je pense aux profondeurs des ruisseaux où je bois, Et, dormant, je retiens toujours le même rêve, Ce rêve au doux parler qui m’entretient de toi.
CDLXXIII DÉCEPTION
Ils ont connu les fruits couleur d’ambre, les brises Lourdes de beaux parfums et les libres amours. Je comprends ce sanglot réprimé quand ils disent : « C’est donc là mon pays ! » le soir de leur retour.
CDLXXIV PASSAGES
L’astre aux yeux clairs s’éteint comme il venait de naître ; L’orchidée a péri sous un courant d’air froid ; La perle précieuse est morte entre mes doigts ; Mes enfants ont rejoint les mânes des ancêtres.
CDLXXV INSTANT PROMETTEUR
La lune, à son lever, brille d’un éclat tendre, Son halo met de la douceur dans le ciel noir ; Cela prédirait-il qu’on viendra me surprendre Pour jouer à des jeux suivis de nonchaloir ?
CDLXXVI TRADITION
Je trouve à des plaisirs bien modestes leur prix : J’aime écouter (de loin) le bruit d’une fanfare Jouant sous les ormeaux d’une ville aux toits gris. Cela vaut largement des voluptés bizarres.
CDLXXVII ARBRE
Vision soudaine : arbre sombre, D’espèce rare, dont le tronc d’encre se tord, Arbre qui veut faire le mort, Mais s’accroche de ses racines aux décombres D’une muraille triste, Et qui, tout biscornu, persiste Obstinément à vivre ; Arbre dont les rameaux compliqués sont couverts De cent fougères aux tons verts Un peu passé et de lichens couleur de cuivre Usé, baisé, de cuivre vieux ; Arbre d’exception qui serait mieux Présenté dans le fond d’un temple, Sur un panneau de bois, Comme exemple D’art chinois, Mais qui paraît, ici, trop loin de la nature, Car il s’obstine à dessiner de ses bras longs, Sur le nuage blanc cotonnant le vallon, Des gestes que l’on n’a vus qu’en peinture.
CDLXXVIII LA PROMENADE DE THISBÉ
Le soir. Un petit lac. Une barque. Madame Thisbé trempe sa main dans le sillage clair. Le Chevalier dirige et l’Abbé tient les rames. Une senteur d’abricots mûrs imprègne l’air. On parle de l’amour et de ses aventures. L’Abbé chante un couplet, le Chevalier décrit L’ardeur extrême qui le brûle, puis il jure De se noyer tout aussitôt, et Thisbé rit, Tandis qu’un cygne, blanc du col jusqu’à la queue, Entr’ouvre de sa proue en plumes l’onde bleue.
CDLXXIX UN CŒUR
Le coffret précieux fait prévoir un trésor. Je cherche le trésor recellé dans ton corps. Trouverai-je en ton corps ce beau cœur inutile, Ce beau cœur superflu que tu dis être en or ? Ce cœur prétentieux qui passe pour facile… Peut-être à tort ?
CDLXXX DÉBUT DE JOURNÉE
Moment… L’aube grise se lève ; Le long rêve Si charmant Que j’entreprenais s’achève Brusquement… La lourde nuit se terre dans son trou. Une limace argente Mes choux. Le vieux forgeron chante, Suivant le chant de ses marteaux. Une procession de fourmis diligentes Fait le tour de l’église en traînant des fardeaux.
CDLXXXI MÉTHODE
Si la voix du coucou te plaît, suis-le partout. S’il chante mal, apprends à chanter au coucou. Si le coucou ne chante plus, tords-lui le cou.
CDLXXXII LE CRI DU VIOLON
Je voudrais entendre une danse hongroise Qu’un cymbalum et des violons me joueraient, Cachés dans un bosquet auprès D’un bassin vert, je crois que la douleur sournoise Qui rôde et rampe autour de moi mourrait bientôt, Percée au cœur d’un javelot Sonore, Au début de la danse, et néanmoins j’ignore Tout au juste pourquoi. — Mon souvenir a-t-il, peut-être, fait le choix De cette mélodie aux durs accords, Un soir que je longeais le quai sombre d’un port, Au lever de la lune pleine, Et que je fus m’asseoir dans un café de nuit Pour y bercer ma peine ? On y buvait, on y chantait, sous la lumière Acide d’un grand lustre, mais le bruit Ne pouvait effacer par sa clameur vulgaire La voix du violon, et ma douleur s’enfuit A ce cri déchirant… Oh ! le sublime cri !
CDLXXXIII A UNE ROSE
Rose, referme-toi ! Cette abeille, enivrée Par tes parfums secrets ne prend plus son essor. Puisqu’elle te chérit, puisqu’elle s’est livrée, Qu’elle meure en ton sein ! Est-il plus belle mort ?
CDLXXXIV COMPLIMENTS INUTILES
Vous êtes l’ornement de ma vie et sa flamme, Sa couronne d’acier, son myrte et son laurier ; Sur mes blessures, votre souffle est un dictame, Mais, lorsque je vous dis ces choses, vous riez !
CDLXXXV LUNE OU LIMACE ?
Ce trait d’argent que vous preniez pour de la bave Est l’œuvre de la lune. Aux heures du sommeil Des plantes, elle passe et dans ses rayons lave Leurs feuilles des rousseurs qu’y laissa le soleil.
CDLXXXVI MÉTHODES DIVERSES
Ils vont de gauche à droite en imitant la ligne D’écriture hollandaise ou celle du ruisseau De mon jardin. — Pourquoi ce vol bizarre, ô cygnes Qui suiviez si souvent le trait de mes pinceaux ?
CDLXXXVII INTIMITÉ
Portes closes, volets fermés… Une lampe, du feu qui jase… On peut se taire, Tricoter son rêve, s’aimer, Se le prouver pertinemment, de façon chère.
CDLXXXVIII A UN AMI
Ingénieux conteur ! à cette heure, sans doute, Tu regardes Victor Hugo tendant le bras Au milieu du Palais-Royal. — La longue route Chinoise où nous marchons, ce soir, n’en finit pas.
CDLXXXIX FAUNE SIMPLE
Non, ne lui prêtons pas de pensées Abstruses, pour lui farcir la tête : Cette heure est, maintenant bien passée. Point de discours Chargés de sens, qui gâteraient la fête Agreste de ses jours… Que j’aime mieux le voir, grattant sa toison brune, Adossé à ce chêne où filtre un peu de lune ! Regardez-le : sa lippe s’exagère ; Il a jeté sa flûte à terre, Il écoute, sans mystère, Le babil du vent disert Qui frise l’eau ; Il se cambre parfois, les mains aux hanches, Le souffle court, les yeux mis-clos, Sous le dôme humide des branches, Pour aiguiser nerveusement ses cornes torses, Le long des sillons de l’écorce. Vers l’aube, il chantera d’une voix adoucie, Sans faire aucune prophétie.
CDXC LE VIVIER
Ce cher vivier dormant est votre paysage ; Il est bleu, d’un bleu pur et pâle, le passage D’une nuée, au ciel, vient parfois l’assombrir Et changer la turquoise en un profond saphir, Mais il vous plaît toujours, et toujours il apporte Un rêve d’autrefois où des princesses mortes Goûtent le crépuscule en somptueux atours. L’hiver torrentueux, durant ses mauvais jours, A beau laver le sol et brouiller chaque trace, L’eau réfléchit encor l’image qui s’efface. — Dans ce miroir subtil, vous avez regardé Si souvent le reflet du vieux mur lézardé, Le reflet de vos yeux, le blanc reflet des cygnes Et celui de l’Amour de plâtre qui désigne Certaine grotte obscure et propice aux serments ! — C’est votre paysage où, très indolemment, Vous vous laissez porter dans une barque basse. Le grand arbre du bord, d’un geste plein de grâce, Penche toute sa verdure pour abriter Votre front délicat des ardeurs de l’été, Une brise en mineur chuchote à vos oreilles, Vous écoutez les soupirs du bois, une abeille Qui bourdonne, tandis que les duvets de l’air Viennent avec respect caresser votre chair. Souvent vous abordez à la rive de l’île Charmante qui paraît, sur cette onde tranquille, Comme un bouquet surgi du fond secret des eaux ; Là, pour vous pénétrer du rêve d’un oiseau, Vous prenez le tapis de l’herbe comme couche, Enfin vous souriez, en regardant ma bouche… Je vous regarde aussi… L’heure coule sans bruit… Puis vient le soir, puis vient le noir, puis vient la nuit.
CDXCI VILLÉGIATURE
Calme et grave, c’est loin du fracas de nos villes Que votre face est la plus belle. Venez me retrouver dans ce canton tranquille De Chine, à l’ombre d’une ombrelle. Venez vite : l’endroit est d’un facile accès. Les chinois du pays sont chinois sans excès ; Ils vous feront un beau succès.
CDXCII L’AMATEUR ET LE BOUSIER
L’insecte dodu passe Dans la poudre du sentier blond, Laissant la trace Minuscule de ses membres minces et longs. Tu le contemples fixement ; il roule, A reculons, Une encombrante boule Qu’il mène au loin, là-bas, En marchant à petits pas. Cela, certes, est un métier bien rude, Cela, certes, est fort curieux, Disons mieux : Cela ferait même un sujet d’étude, Et cependant, les longues heures consacrées A regarder un scarabée Qui ne t’inspire ni des rêves, ni des livres, Sont-elles pas du temps perdu ? Quand tu veux suivre Ces travaux d’un insecte noir, Mon ami, tu ne sais plus voir La majesté du monde et tu ne sais plus vivre.
CDXCIII CRITIQUE LITTÉRAIRE
J’aime votre recueil de pensées ; Il paraît plein de choses sensées, Précises, quelquefois, un peu nulles : Sagesse digestible, en pilules.
CDXCIV FIN DE CONTE
La fée aux pieds d’argent vient de gagner son antre ; Un chambellan obèse et chamarré la suit. Dans l’ombre de l’étang, une sirène rentre… Minuit.
CDXCV ÉCLAIR
Ciel d’orage tumultueux, ciel de labour… Soudain, un soc d’acier déchire l’ombre pour Nous enterrer sous une nuit plus sombre encore, Mais je t’ai reconnue en cet instant si court.
CDXCVI BEAU PARLEUR
Il nous entretiendra d’abord de ses aïeux, Seigneurs immaculés au cœur impérieux, Puis il évoquera l’image de sa mère ; Son âme de valet n’en paraîtra que mieux, Et des pleurs éloquents mouilleront ses paupières. D’ailleurs, il parle bien, sans filandreux discours, Ses hommages aux vieilles dames sont d’un tour Particulier et d’un parfum de vieille France, Mais sentent néanmoins un peu la basse-cour Où le paon ne saurait perdre son importance, Car les fleurs de sa roue éblouiront toujours.
CDXCVII SPLEEN NOCTURNE
Florise, berce-moi ! Quand pourrai-je dormir ? Que ferons-nous demain, si demain nous ramène Les tortures de ce matin ? Tout l’avenir S’annonce comme un long catalogue de peines… Florise ! penses-tu que la nuit va finir ?
CDXCVIII LE MOT JUSTE
Je te répète que je t’aime, Je te dis que tes yeux furent pris en plein ciel, Mes déclarations d’une élégance extrême Ont la douceur du miel ; Je te compare Doctement à Phébé, A certain bel oiseau Dérobé Aux Mille et Une Nuits, A cette fleur en forme de fuseau Qui couronne mon puits Et l’embaume d’un parfum troublant ; Je te cherche des surnoms galants ; J’ai trouvé : « Mon Entéléchie »… A-t-on jamais dit mieux ?… Mais tu sembles plutôt rafraîchie Par ces brûlants aveux ; Je crois que tu veux Autre chose… Tu veux que je t’appelle : « lapin rose. »
CDXCIX FAÇONS D’AIMER
O chats libidineux ! me croyez-vous donc sourd ? Ne peut-on s’adorer de façon moins amère, Moins bruyante surtout, et dans d’autres gouttières, En plein jour ?
D JUILLET
Des tourbillons dansent sur la route, Des oiseaux criards dansent aussi… Fête d’été sous la voûte D’un ciel sans merci.
DI CHEVELURES
A choisir : languissante et douce, (un peu trop douce), Blonde, vraiment, sans artifice, Ou bien mondaine, vive et pleine de malice, Mais cependant un peu trop rousse.
DII LE JARDIN DE THISBÉ
Thisbé vient de se perdre au sein du labyrinthe Qu’un artiste venu de Florence a construit. On y voit se croiser, dans une triple enceinte, Mille petits sentiers propices au déduit. Voici le rond-point de l’Occasion, la vasque Du Cygne, l’espalier des Tardives Amours, Le banc de l’Iroquois, le chemin bergamasque Qui ramène au bassin d’Eros par un détour… Et Thisbé, de sa voix la plus perçante, appelle Frontin, pour la tirer de ce piège à pucelles.
DIII FATIGUE PRÉVUE
Nous sommes aux derniers jours de l’automne. Il neige, Ma houppelande se couvre de flocons blancs. Mon cœur est déjà lourd : les chagrins ne l’allègent Guère ! — Neige, chagrins… quel ensemble accablant !… Et si la neige fond à la saison prochaine, Vos doux yeux feront-ils aussi fondre ma peine ?
DIV RETOUR DE SYLVIE
Je reverrai bientôt Sylvie ! Brûlant orchestre de l’été, Fleurs sonores de mélodie, Accords d’azur dans la clarté ! Les coteaux ont pris leurs couleurs de fête, Mille alouettes sont prêtes A jaillir comme des fontaines vers les cieux Et retomber en chansons de Jouvence, Afin que nous gardions plus longue souvenance D’un jour délicieux. Maintenant, tressons des couronnes, Profitons des rayons que le soleil nous donne, Cueillons dans l’ardent matin Des corolles aussi parfumées Que la chair de ma bien-aimée, Sans que leur doux éclat puisse égaler son teint. La voici ! L’heure hésite et s’attarde, ravie… Gloire ! J’entends sonner au fond des airs Des trompettes de timbre clair, Pour saluer le retour de Sylvie.
DV AMOUR
Elle était à ses yeux ce qu’il était pour elle : Un mal renouvelé qui toujours se prolonge, Dont le venin subtil, versé dans la prunelle, Va se glisser jusqu’au fond du cœur et le ronge.
DVI CHINE
Quand reverrai-je le grand fleuve Rampant sous son manteau de soie ? L’anse dormante et noire où les buffles s’abreuvent ? Le paysage de ma joie ?
DVII QUALITÉS
Vous êtes faible, assurément, d’âme légère, Sans grande intelligence et d’esprit très pointu ; Vous aimez un peu trop changer de lit, ma chère, Et brillez par d’autres vertus que la vertu.
DVIII ALTITUDE
Vieux proverbe chinois : « Tout l’esprit de la femme Est reclus dans son ventre ». Axiome assez bête, Car l’esprit de la femme et son cœur et son âme Flottent très au-dessus de sa tête.
DIX TOMBE D’UN AMI
Je reviens d’une promenade au cimetière. Le jardin de la mort souriait, la lumière Y mettait sa douceur. Je crois que le carré De terre où dort Pierrot est, en somme, paré Fort congrûment : un peu de marbre, quelques lignes Discrètes… presque rien… tout cela blanc de cygne. Beaucoup de fleurs : iris, muguets, lys et jasmins Candides, deux ou trois marguerites, enfin, Contre la pierre blanche, un rosier blanc retombe, Pour que l’on puisse voir, toujours, près de sa tombe, Ainsi qu’un souvenir de lune et de frimas, Des pétales teintés par l’astre qu’il aima.
DX BOURGEOISIE
Que viens-tu faire ici, dans le vent dur et froid ? Retourne donc chez toi ! Va retrouver les vergers à mi-côte, La maison douce au voyageur et l’hôte De souriant accueil, La porte ouverte à deux battants, le seuil Facile, au niveau de la rue, un feu qui chante, Les lourds chenets, Le bon fauteuil capitonné Et la servante Accorte qui se laisse embrasser dans le cou, Enfin, contre le mur tendu d’étoffe grise, Régulière surprise, La pendule helvétique où s’enferme un coucou. Pars, mon ami ! regagne au plus tôt ces parages Tempérés et modestes Qui te plaisent, contemple à loisir un visage Souriant sans malice aucune et reste Devant l’âtre, paisible amant, A te chauffer la plante des pieds, sagement.
DXI PROPOS DE COUR
Prince ! dessinez-vous un lys à noble tige, Il embaume, un oiseau roucoulant sur un if, Il roucoule en effet. — Ah ! prince ! que ne puis-je, Quand je parle de vous, être moins excessif !
DXII INSTANTS HARMONIEUX
Des parfums dans le vent, une rose qui tremble Au bord d’un jardin jaune et vert ; chantant ensemble, Deux rossignols tressent déjà leurs hymnes purs, Et votre visage est moins sévère, il me semble.
DXIII FEMME CHARMANTE
Elle est ardente féministe et vieille fille ; Jamais on ne la vit aimer, rire ou pleurer, Mais elle sait brandir un parapluie aiguille Et s’en servir, mieux qu’un prévôt de son fleuret.
DXIV QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
J’entends toutes tes paroles, J’en souffre sans dire mot… Heureux, l’oiseau qui s’envole !
2
Ton sourire m’a déplu… Etre une onde qui s’écoule Et ne revient jamais plus !
3
Tes attaques meurtrières Savent m’atteindre en plein cœur… La taupe, sage, se terre.
4
Esclave de ton plaisir, J’attends humblement tes ordres… Un lièvre pourrait s’enfuir.
5
Tous ces fruits que tu m’apportes, Il faut bien m’en délecter… Le vent passe sous les portes.
DXV CAUCHEMAR ANCIEN
Je me trouvais couvert d’une ombre Durement déchirée Par d’affreuses lueurs pourprées. Autour de moi, j’apercevais quelques décombres De rêves anciens. J’avais froid. Une maigre figure Me regardait, de maigres doigts Serraient mon cœur et je sentais une morsure A mon cou ; je souffrais, je me plaignais ; du sang Coulait sur ma poitrine, à lourdes gouttes. Un homme bien vêtu me raillait en passant Sur cette route Blanche, sans arbres, toute nue, Où je devais marcher, où s’ouvraient de grands trous… Soudain vous m’êtes apparue. — J’en garde un souvenir si lumineux, si doux, Que j’ai tout oublié de mes rêves amers Et je crois même Que j’aime Avoir souffert.
DXVI BIBELOTS
Dès qu’elle ouvre les yeux, la belle Rosalinde Réclame d’une voix plutôt aigre Ses lapins, sa gazelle des Indes Et son libidineux petit nègre.
DXVII VILLÉGIATURE
La poursuivre ? Ah ! pour quoi faire ? Laissez-la plutôt courir ! Elle a besoin, parfois, de changer d’atmosphère Pour tuer ses souvenirs.
DXVIII RÈGLEMENT DE COMPTES
Horizon lourd, temps triste… Je vais noter en souriant et sans émoi La redoutable liste De vos nombreux sujets de plaintes contre moi.
DXIX ONZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Dans cette tombe où son corps se recroqueville, Sommeille pour longtemps le maigre Mascarille… Canaille, si l’on veut… pourtant on l’aimait bien ! Il savait plaisanter, chanter, aimer et boire ; Il sut même mourir honnêtement. — Combien De temps durera sa mémoire ?
DXX SUPRÉMATIE
Le soleil n’admet pas de rivaux en été ; Le rossignol lui-même, à l’aurore, se tait.
DXXI LIBÉRALITÉS
Si mon vieux pommier vous séduit, Si mon rosier vous plaît avec ses fleurs de braise, Cueillez les roses et les fruits, Donnez vos yeux que je les baise.
DXXII ARABESQUE
Vos pommettes, Vos ongles sont roses ; Vous dansez au son des clochettes Et prenez d’adorables poses Pour séduire l’esclave noir. — Devant tous les petits trous de serrures, Les eunuques se sont accroupis pour vous voir. Vous dansez sans règle ni mesure, Sans penser au Sultan brûlant de jalousie, Sans penser même aux convenances ! Vous dansez à votre fantaisie. Vous piquez dans le laineux tapis vert Un petit pied pointu, plein d’assurance, Tandis que l’autre reste en l’air, Et que vos mains se tordent, Et que vos dents de perle mordent L’amant toujours absent (oh ! déplorable absence !) L’amant qui vit je ne sais où… — Demain soir, nous verrons la fin de cette danse, Car, demain soir, on vous coupe le cou.
DXXIII BILLET SANS ADRESSE
Chère, je vous revois en tous lieux, jour et nuit ! Loin de vous, je ne peux vivre : votre visage Se dessine dans les nuages, Dans les étangs, au fond des puits. Attendez un moment celui qui fut le prince Absolu de tous vos plaisirs… Il garde, en souvenir de vous, un poignard mince Dont il voudrait bien se servir.
DXXIV DOUZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Après dix jours de jeûne et treize jours de fièvre, Zerbinette mourut, un sourire à ses lèvres. Elle voyait le ciel comme un grand carnaval : Anges arlequinés, Trônes armés de battes Et Dominations culottés d’écarlate, Scaramouche drapé d’ombre menant le bal… En rêvant aux plaisirs que le trépas apporte, Zerbinette a souri ; maintenant elle est morte.
DXXV DIALOGUE
« Tais-toi ! — Je me tairai s’il me plaît de me taire ! — Ah ! folle ! t’ai-je dit jamais deux fois : je veux ? » Apres accents, larmes et cris, gestes nerveux… Ce n’est rien !… c’est un peu de bonheur qu’on enterre.
DXXVI RENAISSANCE
Comme un souple éventail mauve clair qui s’éploie, Une lueur grandit au seuil de l’horizon. Voyez ce point de feu, ce point sanglant ! — Oh ! joie ! La douce lune a pu sortir de sa prison !
DXXVII HEURES HEUREUSES
Vous voir, vous contempler, recueillir la promesse Que vous resterez là, près du feu, jusqu’au soir… Ce regard enchanteur, c’est à moi qu’il s’adresse, C’est à moi qu’il redit ce que je crois savoir !
DXXVIII REFLET INSAISISSABLE
L’ombre est encore indécise, il fait clair ; Silencieux, je sonde Mon rêve à l’eau profonde ; Hésitant sur le bord du ciel vert, Une étoile se double dans l’onde De la mare, parmi les lotus entr’ouverts. Au fond de ce miroir, Il me plairait d’apercevoir Votre visage ! Ce beau reflet complèterait le paysage : Il serait grave Comme lui, Et comme lui teinté légèrement de nuit Par une ombre suave Que vous paraissez avoir prise A l’heure que Verlaine appelait l’heure exquise, A cette heure qui met Tant de douceur en vos grands yeux sans ruse… Mais, hélas ! le reflet qui déjà se formait (Et qui s’était promis) se refuse !
DXXIX LE MAUVAIS ABRI
Cet univers triste et mouillé que je traverse Est un abri mal fait pour garer de l’averse.
DXXX SUPPLIQUE
Lune peinte et fardée ! ô blanche avant-courrière D’un songe tissé de fils d’or ! Faucille des lacs froids, écoute ma prière : Je veux des rêves quand je dors ! Je veux, Parfum du Ciel ! des rêves qui me disent Ce que je n’ai pu deviner : Les secrets inouïs emportés par les brises Et le mal des grands lys fanés. Je veux des songes fous d’une beauté vivante, Musicaux, sonores, sereins, Où passe le soupir du vent des mers, où chante La conque des tritons marins. Je veux des songes imprévus qui me répètent Les monologues des corbeaux Et le grincement dur que fait la girouette Avant de me tourner le dos. — Toi qui poses du rouge aux lèvres des nuages En paraissant à l’horizon ! Toi qui poudres d’argent les nocturnes feuillages, Dame d’atours des frondaisons ! Toi qui sais composer des arcs-en-ciel plus tendres Et plus subtils que ceux du jour, Pour charmer ton ami Pierrot prêt à se pendre Et les princesses dans leurs tours ! Toi qui, te promenant sur les vieux cimetières, Caresses la pointe des ifs Et veux bien adoucir d’un rayon de lumière Les tombes des gens positifs ! Toi qui sais enseigner aux farfadets, aux gnomes, Aux sylphes, aux lutins fluets, Et jusqu’à la tribu frigide des fantômes A danser de bleus menuets ! Toi dont la face un peu sévère est adoucie D’un halo mauve quand il pleut, Toi qui verses du lait sur les herbes roussies, Protectrice des chats galeux ! Toi qui, d’un seul regard, peux engourdir les sèves, Prêtresse de cultes divers, Mère des pavots noirs, vends-moi tes plus beaux rêves ! Je les paierai avec des vers.
DXXXI LE PLAISIR DE VIVRE
Notre existence vaut son prix, mais rien de plus… Le papillon perd sa splendeur dès qu’il a plu.
DXXXII AMOUR CONDITIONNEL
Comme elle ouvre son lit, Chloris offre son corps Entier, lisse, nerveux, rose et tendre, à qui l’ose Prendre et congédiera, pour peu qu’il s’ankylose, Damon, solide amant qu’elle chérit encor.
DXXXIII GRAND AGE
Quand la mouche est sordide, elle vit très longtemps… Je ne m’étonne point que vous ayez cent ans.
DXXXIV SPLEEN
Tristesse qui se creuse Sous soi, mélancolie affreuse, Sans forme, sans figure, Mais présente ; Tristesse harcelante Qui s’impose, qui dure, Qui, chaque jour, nous semble rajeunie ; Pour mieux nous donner à souffrir, Elle se sert d’un souvenir, D’un regret, d’un espoir, d’un rêve à l’agonie ; Elle retire, brin par brin, Les fils tordus de notre vie Et nous les montre : tel chagrin, Tel mouvement d’envie, Telle déception cruelle, Tel plaisir avorté, Tel mauvais songe et telle Petite lâcheté. — Que faire avant demain, sinon devenir fou Et sauter à pieds joints dans le trou ?
DXXXV PASSANTE
Passez, de votre pas gracieux et futile ! Chacun vous suit : l’agent des mœurs, le professeur, Le lycéen, le caporal, le vieux chasseur De jupons frémissants et le mime Bathylle.
DXXXVI FLEURS PERDUES
Oh ! par un jour si triste où les prés desséchés Jaunissent, bien qu’au ciel le soleil soit caché, Que ne puis-je revoir la claire et folle pluie Qui tombait lentement des branches du pêcher !
DXXXVII PROMESSE
Quand tu sauras pleurer, t’indigner et sourire, Quand tu sauras chanter sur des rythmes divers Et faire vibrer les sept cordes de ta lyre, Alors tu connaîtras le secret des beaux vers.
DXXXVIII FLEUR MÉLODIEUSE
Le bord du ciel mauve s’irise, L’ombre est moins dense, Plus de brise ; Dans l’air immobile, un courli Lance, Comme on lance une flèche, son cri. Je l’écoute, Rêvant de mon amour… et voici Les rayons de la lune au teint clair ; Ils ajoutent, Dirait-on, du mystère A cette douce nuit… Mon rêve danse, Mon rêve se divise Comme un essaim, mon rêve fuit. — Et, maintenant, sur l’onde grise Du petit lac, un lotus luit Sous la lune qui se balance, Et je crois que le lotus chante Un chant d’ivoire au milieu du silence.
DXXXIX TREIZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ici dort Brighella, fin buveur de faro, Voleur de grands chemins que l’on aurait dû pendre. Il fut, l’heureux rival de notre ami Pierrot Et pour lui Colombine eut des soucis fort tendres. Il trahit, déroba, tricha, fit pis encor, Mais, depuis avant-hier, il est tout à fait mort.
DXL QUATORZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Lucinde eut des amants (et de plus d’une sorte). Cela n’empêche pas que Lucinde est bien morte.
DXLI CRIME PRÉMÉDITÉ
Jour d’hiver. — Le chasseur va querir sa victime ; Il voit un loriot sur l’arbre noir et nu ; Sa flèche part, l’oiseau culbute de la cime ; L’arbre est plus noir encor ; le loriot n’est plus.
DXLII LA VOIE HÉROÏQUE
Le chemin contourné que l’on m’a dit de prendre Est, paraît-il, le seul qui mène à votre cœur. Je le suis, le sourire aux lèvres, mais j’ai peur De m’égarer, un soir de brume, en ses méandres… Et, cependant, je le suivrai, s’il me conduit, Avant qu’il soit trop tard, dans votre lit, la nuit.
DXLIII HEURE MATINALE
Grise, avec des reflets d’étain, Une vapeur couvre les prés. Le bleu du ciel paraît plus près, Le vert de l’herbe moins certain.
DXLIV DÉLECTATION
Je vais rêver au suc des pêches, sans bouger, Couché sous un des lourds pêchers de mon verger.
DXLV NOSTALGIE
Je songe à la rive déserte, Aux cris perdus dans la nuit verte, Au sol brûlant Dont la splendeur effarait l’œil, A ce rustique seuil Branlant De ma cabane, A l’aigle qui tournoie au-dessus de la brousse, Aux vipères de l’herbe rousse, Aux arbres bleus pleins d’oiseaux en chicane, Aux négresses qui se promènent les seins nus, Portant sur leurs cheveux crépus des vanneries, A la batellerie Des pirogues, à certains astres inconnus, A certains fruits parfumés, Aux grands feux de branches sèches que j’allumais… — Indicible magie D’un souvenir pareil ! O nostalgie De l’ombre chaude et du soleil !
DXLVI LETTRE TENDRE
Vous êtes loin, pourtant votre absence me semble Heureuse. Voyagez, l’été va vous brunir, Puis vous me reviendrez ; nous pillerons ensemble Un trésor débordant de riches souvenirs.
DXLVII CHANSON
Je crois, en essaim, voir voler Des vers que, jadis, vous me lûtes, Dans ce parc aux tons violets Où s’évapore un air de flûte. Ces vers formaient une chanson Dont la grâce, tant soit peu vieille, Tenait sa gaîté du pinson Et son dard cruel de l’abeille. Ils chantaient les rêves d’un fou : Mes soupirs, vos regrets, mes fièvres, Vos deux bras autour de mon cou Et ma bouche contre vos lèvres ; Ils célébraient à son éveil Le terrible amour aux yeux sombres… Jadis, ils volaient au soleil, Maintenant, ils volent dans l’ombre.
DXLVIII MISE AU POINT
Votre talent consiste à dire des fadaises Sur un ton singulier, parfois même brillant. On vous juge penseur profond… à Dieu ne plaise ! Mais vous savez très bien réduire en copiant.
DXLIX RENDEZ-VOUS
Sa démarche toujours me la fait reconnaître Quand, de loin, je la vois paraître… C’est elle !… Qui pensiez-vous que ce pût être ? Voici sa face si ravissante et ravie, Si douce aussi dans la lumière… « Bonjour ! comment vous portez-vous, ma chère Sylvie ? »
DL PROMENADE NOCTURNE
Promenons-nous, mon cher amour, Le soir est tendre ; Sortons par la ruelle du faubourg. La lune, au bord du ciel, a des tons d’ambre Qui, peut-être, vous plairont. Sur la route paisible où tombe L’ombre, On entend, tout au loin, des appels de clairon. Nous parlerons de nos chers souvenirs Devant les prés couleur de cendre ; Nous saurons même nous comprendre Sans rien dire… Puis, comme il sera tard, nous rentrerons en ville Par la rue Alexandre Dumas, très tranquille A cette heure. Enfin, quand nous aurons Dépassé la boutique du charron Et suivi le mur de l’église Jusqu’à l’ancien abreuvoir Qu’elle domine en son manteau de pierre grise Nous nous dirons à voix basse : au-revoir !…
DLI PRÉTENTION
De ce rôle de reine au milieu de sa cour Je ne vois plus que le costume. Redevenez bourgeoise ! Un palais fait de brume S’évanouit avec le jour.
DLII PRÉTENTION
Votre pensée agile aux lignes grêles Fait des écarts en bondissant : je crois Qu’elle voudrait passer pour sauterelle, Mais celle-ci saute-t-elle pas droit ?
DLIII PRÉTENTION
J’ai mangé tout le jour des fruits délicieux Qui caressent la langue. Je voudrais maintenant manger la lune : aux cieux Elle apparaît comme une rouge et mûre mangue.
DLIV ALPINISME
J’aime grimper aux flancs des montagnes, pourvu Qu’elles ferment la vue, et je n’ai nulle envie D’atteindre les sommets neigeux, libres et nus D’où l’on peut distinguer l’horizon de sa vie.
DLV ÉTÉ
Le ciel brûle et le sol se couvre d’un manteau De poussière trop blanche où le soleil assène Ses lourds rayons ainsi que des coups de marteau. Les pruniers, au tournant du chemin, me font peine.
DLVI PRIÈRE
N’obéis pas, ô rêve ! à ma voix qui t’appelle ! Reste pelotonné dans le sein de la nuit ! Ne viens pas me montrer le visage de celle Qui me fascinerait avec un air d’ennui !
DLVII L’HOMME QUI DANSE
Il danse Agréablement, Avec légèreté, comme il ment ; Son élégance Est certaine, son charme aussi, (Son charme est pire !) Des mots précis Définiraient ce qu’il veut dire Mieux que des pirouettes et des sauts, Mais la parole, à ce qu’il semble, est pour les sots. — Il préfère danser en petit comité, Tromper la vie et l’éviter, Se gausser d’elle, la rejoindre Et ne pas voir la vérité Fraîche qui pourrait poindre, Effrayante de nudité. — Dansez donc, faites vos pirouettes adroites, Mais n’oubliez pas qu’il vous reste A combler une boîte Où vous devrez dormir sans mensonges ni gestes.
DLVIII FERVEUR
Nous n’avons parlé ni du clair de lune, ni Des rougeurs du couchant… Nous nous regardons vivre. Tu verras dans mes yeux un amour infini, Je lirai dans les tiens comme on lit dans un livre. Nous nous taisons ; beauté de l’instant, rythme sourd De nos deux respirations… Mais l’heure court A petits pas pressés sous la lourde pendule. O Cydalise ! il faut nous séparer ! adieu… Je veux dire : à demain. — Qu’il me fut doux, ce lieu D’où tu sors comme s’y glisse le crépuscule !
DLIX NOCTURNE
Le nuage s’écarte, un pan de ciel se montre, Tout noir, encadré d’ambre ; un astre clair y luit, Solitaire et perdu, qui semble collé contre L’ombre dont la paroi fait le fond de la nuit. Cet agréable arrangement est fort propice A de voluptueux et tendres exercices.
DLX QUINZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Gilles serait donc mort et dormirait ici ? Gilles, ce Prince Charmant de la fantaisie, Ce roi de la frivolité, roi sans souci Mais très bon roi pour ses sujets en poésie, Et dont le sceptre était un lys ?… Ah ! coups du sort ! Maintenant, il est mort, très mort, tout à fait mort.
DLXI DERNIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE
Dis ! te rappelles-tu les seins de Francisquine, Passant qui viens fouler l’herbe de la colline Où tant de morts, côte à côte, sont allongés ? Te les rappelles-tu, ces seins ? as-tu songé Aux baisers qui leur furent donnés, aux caresses Qui les frôlèrent, à leur éclat, leur souplesse Et leur altière fermeté ? — Sache-le bien, Ces seins voluptueux et blancs ne sont plus rien Qu’un petit tas de cendre en un cachot sans porte… Car Francisquine est morte.
DLXII DANS LA TRANCHÉE
Il pleut, il pleut, bergère, Des gouttes d’eau quelque peu dures, Et le lourd fracas du tonnerre N’est pas précisément un murmure… Il faut s’y faire ; On s’y fera : n’y pensons plus ! Demain, nous dirons : il a plu Dans la tranchée Boueuse encore et que le vent A mal séchée, Mais nous sommes toujours vivants, (Jusques à quand ?) Sourions donc, prenons la vie Comme elle vient Et prenons de même la mort. D’ailleurs, il ne nous manque rien, Pour adoucir les rigueurs du sort, En ce boyau de terre, Que la bergère Dont j’évoquais l’image tout d’abord.
DLXIII LIMITE
Puisque vous y tenez, ayez l’âme brisée, La conscience obtuse et le cœur avili, Mais ne servez donc pas de publique risée A cause d’une enfant qui sait se mettre au lit !
DLXIV DÉTAILS
Vous userez vos yeux, vous gâcherez vos veilles En examinant à la loupe, (avec quel soin !) D’évanescents reflets sur une aile d’abeille. Et chaque instant qui passe est un instant de moins.
DLXV NUIT BLANCHE
Saurai-je m’endormir enfin, malgré les cris Du vent dans le jardin plein de branches cassées ? Malgré les festins et le galop des souris ? Malgré le vagabondage de mes pensées ?
DLXVI AMBITION
Tu veux laver la lune et le soleil, tu veux Boucher les trous que fait une alouette aux cieux Et repriser les déchirures des nuages… Ne pourrais-tu, d’abord, te nettoyer les yeux ?
DLXVII RETOUR PRÉCIPITÉ
Je rêvais, j’étais sur une autre terre, Dans une prairie, au bord frais d’un bois, Quand je vis soudain ma fleur familière Et je fus de nouveau chez moi.
DLXVIII BRUIT IMPRÉVU
Sous la brise, l’étang des nénuphars se ride, Un flamboyant se défleurit Et la cascade agite un long voile liquide… Quel est donc cet oiseau qui rit ?
DLXIX LA DOUCE HALTE
Avant de vous connaître, Sylvie, Les yeux clos, je tâchais de prévoir De beaux spectacles pour ma vie. Je rêvais ainsi, chaque soir. Je galopais au pied de la Grande Muraille, Et beaucoup plus loin, Je me mêlais à des batailles Héroïques, j’avais besoin Du bruit Des flots ou du silence atroce de la nuit, Ou de la voix Voluptueuse et littéraire des sirènes, Ou d’un aboi D’hyène, Dans des ruines de palais… Mais j’ai quitté ces lieux exotiques, ces grèves, Et ces déserts dorés où m’emmenaient mes rêves, Car, aujourd’hui, je ne me plais Qu’au seul bonheur où me convie Votre bouche humide, Sylvie.
DLXX LES AMOURS DE THISBÉ
Dans le sentier du parc mauve, des ombres passent, Par couples et sous la lune, comme il convient. Derrière la verdure, on entend des voix basses User de beaux serments qui n’engagent à rien. L’abbé Ponce Poupette a poudré sa perruque De frais, ce qui lui donne un air des plus galants ; Il arrête Thisbé pour lui baiser la nuque Et soupire ; tous deux repartent à pas lents. Et, sous l’œil de Phœbé, le parc mauve protège Ces pauvres cœurs humains qui se prennent au piège.
DLXXI AVERTISSEMENT
Vous piaffez, frappant du pied comme un cheval, Vous secouez la tête et refusez d’entendre, Vous insistez. — Je cède. Allez donc à ce bal D’où vous rentrerez tard, courbatue et très tendre. Mais, chère, dès maintenant je vous avertis Que je compte dormir, cette nuit, dans mon lit.
DLXXII COMPENSATION
On a certes raison de dire Que le bon, chez la femme, est mille fois meilleur Que chez l’homme, par l’âme et l’esprit et le cœur, Mais le mauvais est dix mille fois pire.
DLXXIII LE BEAU JOUR
Je ne serai plus seul sur la grand’route dure ! Je marche vers mon but en chantant. C’est donc vrai ? Lève encore une fois vers mes yeux ta figure… Non ! je ne croyais pas que ce moment viendrait !
DLXXIV CROQUIS DE LUNE
Du sommet de ma tour de veille, tout en haut, Vous pourrez admirer la lune, son halo, Ses grimaces d’amour et de mélancolie Et, plus bas, son reflet ironique dans l’eau.
DLXXV COULISSES DE CIRQUE
On répète… Bruits de cymbales, de triangles, Instruments lumineux jouant parfois ensemble ; Défroque de clown près d’un habit noir, Cerceaux roses qui sont, chaque soir, D’un si magique effet, Plats brillants que l’on fait Tourner en équilibre au bout d’un bâton mince, Autres plats, un peu ternis, Qui ne servent que pour la tournée en province, Lanternes, gobelets, fusils de bois, flamberges, Croupes de chevaux endormis… Je caresse, en passant, le chat de la concierge Et dis bonjour au vieux trapéziste intrépide, Aux Japonais qui se mettront en pyramide, Vêtus de beaux costumes verts… Mais, où que j’aille Le long de ces charmants chemins couverts Où flottent des drapeaux de satin, Je retrouve toujours la même odeur de paille, Et la même odeur de crottin.
DLXXVI SPLEEN
Que la terre poudroie et brûle ou qu’il ait plu, Que les prés soient couverts de soleil ou de givre, Je détourne les yeux : j’ai le dépit de vivre, Comme un enfant que son jouet n’amuse plus.
DLXXVII VIEILLE DAME
Avec sa robe noire et luisante, son sac Tenu de près, son chapelet et cette mine De belette triste ou de fouine, On dirait qu’elle sort d’un roman de Balzac.
DLXXVIII VAINE POURSUITE
Il est plus d’un gibier : délaisse la Licorne ! Soumets d’autres aventures à ton esprit. La route que tu veux suivre n’a qu’une borne : Cette pierre levée où ton nom est inscrit.
DLXXIX INTRIGUE AMOUREUSE
Octave s’est épris d’Isabelle ; indiscret, Il le répète à tous les échos du village. Scaramouche a surpris au vol ce beau secret Et double son essor par de longs bavardages. Isabelle l’a su ; Octave lui plairait S’il ne disait sa flamme à la brise qui passe… Un rendez-vous est pris : Octave se tient prêt ; Il arpente de long en large la terrasse… Isabelle viendra vers minuit. — L’air est pur, Une haleine très douce évente les ramures, La lune glisse des reflets contre ce mur D’où monte le parfum juteux des pêches mûres. — Octave attend, s’impatiente, hésite encor… Derrière sa courtine, Isabelle s’endort.
DLXXX DÉFAILLANCES
Aux heures de sommeil, le tigre s’humanise… Les dieux eux-mêmes font, quelquefois, des sottises.
DLXXXI AMOUR TRAGIQUE
Toi, tu dis que tu m’aimes, Quoi que je puisse faire, quand même. Tu le proclames A tout venant, devant chacun tu le répètes. Tu parles de ton cœur, de ton âme, En te prenant la tête D’un air douloureux, Avec une certaine arrogance… (On en pense, D’ailleurs, ce que l’on veut.) Tu fais un discours sur mon inconstance Que rien ne prouve. Tu dis que ton amour est celui de la louve, Mais tu l’exprimes par des plaintes. Tu dramatises nos étreintes, Tu mêles le miel et l’absinthe. Moi, je voudrais garder un cœur allègre, Quand tu laisses tomber dans la crème Une ou deux gouttes de vinaigre, Car, malgré ton amour, je t’aime.
DLXXXII QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
M’offrir des oignons devant Ce rouge bosquet de roses… Oh ! quel geste inconvenant !
2
Tes mots d’esprit durent-ils Plus longtemps que la rosée, Tout en étant moins subtils ?
3
C’est une sombre fontaine, Mais je reconnais vos yeux Dans ce beau miroir d’ébène.
4
J’ai l’âme vraiment ravie, Moins par cette chaude nuit Que par les seins de m’amie.
5
Eau qui court… vent passager… Larmes aussitôt taries… Ce soir, je me sens âgé.
DLXXXIII LE LINCEUL VIVANT
Ce vieux chêne, jadis, prit un manteau de lierre Afin de s’ennoblir à nos yeux ; depuis lors, Le serpent végétal sombre et souple l’enserre, Porte des fruits, fleurit… mais notre chêne est mort.
DLXXXIV EXAGÉRATION
Il convient de subir son mal avec courage, Sans l’aimer, toutefois, ni l’étudier trop, Car on finirait par comprendre le bourreau Qui nous fit tant souffrir, et goûter ses outrages.
DLXXXV CHARITÉ CHRÉTIENNE
L’homme dont vous parlez passe pour un goujat ; Il est faible, indécis, tremblant de tous ses membres. Pardonnez ! il ne vaut certes pas le combat : Ce serait secouer un arbre en fin novembre.
DLXXXVI SOMMEIL DE SYLVIE
Prenez un air plus grave, s’il vous plaît ! Le carnaval est mort, Le jour renaît. Dans son grand lit, Rosine dort ; Cuvant son vin, Pierrot s’étire… S’il flotte encor, Sur les canaux, une vapeur de rire, Le soleil la dissipera. Vous vous tournez entre les draps Et me tendez votre bouche, Sylvie ! Ah ! je connais bien cet appel : Baisers sucrés, baisers de miel, Baisers magiciens qui me rendaient la vie, Aux jours mauvais… Penchez la tête un peu, je vous en prie, Car je vais Troubler votre sommeil, tendrement… Vous murmurez quelque chose en dormant ; Vous souriez !… Ouvrez les yeux Et prenez, ô Sylvie, un air plus sérieux !
DLXXXVII JADIS
Marche en avant ! ne tente pas de revenir ! N’écoute plus la voix, par les échos grandie, Des vagues du passé qui rongent l’avenir Et déferlent, de mille douleurs alourdies !
DLXXXVIII CAUSERIE SCIENTIFIQUE
Mon cher hôte, je vous croyais plus charitable : La science n’est pas mon fort, je l’aime peu, Mais quand vous m’invitez, tous vos propos de table Traitent des Mexicains adorateurs du feu.
DLXXXIX LE DANGER
Nerval ! tu n’aurais pas dû fréquenter les fées ! On les voit sous la lune, on les entend jaser, Rire et chanter tout bas, d’anémones coiffées, Et l’on meurt de n’avoir pas connu leur baiser.
DXC GROS CHAGRIN
Je voudrais moins pleurer, mais une larme suit D’autres larmes, incessamment. En vain, j’essuie Mes yeux rougis d’avoir trop pleuré. Jour et nuit, L’eau tombe de mes paupières, comme une pluie.
DXCI DIFFÉRENCE
Le chat se plaint de ses amours dès leur début, Preuve évidente de sagesse ; Quand l’homme crie au bord des toits, c’est tout au plus Qu’il vient d’occire sa maîtresse.
DXCII EFFORT INUTILE
Si l’on vous dit d’être méchante, refusez, N’essayez pas : vous ne pouvez sembler cruelle. Quand votre bouche prend un air rigoureux, elle Sourit, l’instant d’après, pour mieux s’en excuser.
DXCIII FANTAISIE AU PIANO
Notes simples, vaste pré vert Aux tons divers Où des oiseaux jasent… Extase De chanter si librement au soleil ! Trilles rieurs, notes plaisantes, Brusque réveil D’une eau légère, D’une eau courante Qui va se taire, Qui va bientôt s’endormir, qui s’endort, Dans une mare, Par d’étranges accords Monotones ; Note plus vive, note rare Qui nous étonne, Note subtile, note nue Que l’on attend, Et qui reste pourtant imprévue, Et qui fait rêver si longtemps !
DXCIV MÉTAPHYSIQUE
A mi-hauteur du mur moussu, des dieux trépignent, Les fumerons d’encens montent dans l’air épais, Et, sur l’autel, un spectre en marbre noir fait signe De se donner à lui pour connaître la paix.
DXCV BEL AIR
Votre regard pesant promet, déçoit et ment ; La gazette soutient que vous êtes l’amant D’une dame fort riche aux ardeurs tropicales… D’ailleurs, le ton de vos cravates est charmant.
DXCVI BRUITS INFÉRIEURS
Dans la cour, le canard cointe, le vieux chien grogne, La poule pond muettement, le bœuf mugit… En quoi cela peut-il émouvoir la cigogne Maigre et si haut perchée au centre de son nid ?
DXCVII LE BEAU JARDIN
1
— Je voudrais faire naître, au milieu du désert, Un jardin tout peuplé de comédiens en masques, Où d’élégants jets d’eau pleureraient dans des vasques, Où des oiseaux soyeux chanteraient dans les airs. — Mezzetin, compagnon fantaisiste et disert, Agacerait Géronte en lui tirant les basques, Et le gros Pantalon, interrompant ses frasques, Dirait les vers que murmurait Gaspard Hauser. — Clorinde cesserait de danser une ronde Pour lisser au miroir ses fins cheveux de blonde, Tandis que notre ami Pierrot, toujours épris, — Mais toujours dédaigneux de fixer la fortune, Redirait d’une voix qui sanglote et qui rit : « Je m’offre en holocauste aux beaux yeux de la lune ! »
2
— Chère ! que j’aimerais à vivre, près de toi, Sous les orangers ronds de ce charmant domaine ! Déjà tu connais bien les devoirs d’une reine, Et je serai très bon dans mon rôle de roi. — Un livre contiendrait tous nos textes de lois : Un livre de beaux vers. — A ceux que l’amour mène, Qui n’ont jamais souffert des tourments de la haine, Notre sceptre ne pèserait pas d’un grand poids. — Chaque heure serait douce et comme enrubannée, Chaque jour serait jour de liesse, l’année Entière formerait un printemps merveilleux, — Et jusqu’au soir, quand s’assombrissent les ramures, Je ne rêverai qu’à la couleur de tes yeux, Au parfum de ta bouche et de ta chevelure.
3
— Dédaigneux de la hache et de la pendaison, Nous paraîtrons des souverains très peu sévères. Point de chaînes, peu d’estafiers, nulles galères ! Les seuls bosquets de houx serviraient de prison. — A l’heure délicate et grise où l’horizon Se nuance, nous jugerons les adultères, Les libertins et ceux que le désir altère. Nous tiendrons nos Grands Jours, couchés sur le gazon. — Comment punir Pierrot de ses amours sublimes ? Parce que Mezzetin vient de voler la rime Finale du sonnet qu’écrivit Pantalon, — Allons-nous le punir ? Punirons-nous Cassandre ? Punirons-nous Scapin, ce philosophe ? Non ! Mais il comparaîtra pour qu’on puisse l’entendre.
4
— Ainsi, nous entendrons Nérine au blanc jupon Qui, d’après son tuteur Géronte, se déprave, Le Notaire qui me déplaît par son air grave, Frontin qui te considère d’un œil fripon, — Gilles qui déroba chez Ruzzante un chapon, Sylvia qui voulut s’enfuir avec Octave, Spavento qui, parfois, fait un peu trop le brave Et Jeannot qui se montre insolemment capon. — Tu plaideras pour eux et ta voix musicale Charmera le jardin. Les merles, les cigales, Les jets d’eau se tairont. Puis, je me dresserai, — Solennel… et combien, déjà, cela m’amuse De songer que mes plus inflexibles arrêts (Sans frais) seront d’oubli, de pardon ou d’excuse !
5
— Diras-tu qu’au désert ne pousse aucun jardin, Que c’est, tout au plus, un mirage qui se lève ? Détrompe-toi ! Je réalise tous mes rêves : J’ai découvert, jadis, la lampe d’Aladin. — J’asservis les démons ; les quatre Facardins M’ont donné leur tapis ; je sais la phrase brève Qu’il suffit de prononcer bas pour qu’il m’enlève Dans l’azur par un vol merveilleux et soudain. — Pour traverser l’espace au galop des chimères, Pour commander aux vents, à l’onde, à la lumière, Aux esprits du matin, aux fantômes du soir, — A l’heure qui s’écoule, aux heures éternelles, Nous garderons toute licence et tout pouvoir, Puisque nous nous aimons et puisque tu es belle.
DXCVIII VÊTEMENTS INUTILES
Couverte de la peau d’un tigre, la brebis Se plaît à voir de l’herbe et fuit devant l’image Du loup qu’elle devrait épouvanter. — L’habit Ne fait ni le guerrier, ni le saint, ni le sage.
DXCIX EAU MALSAINE
Pourquoi me laisses-tu cette saveur amère, Souvenir qui, souventefois, me désaltère ?
DC IMPOSSIBILITÉS
Devant que de chercher la pitié chez les chattes, Priez le perroquet d’être moins médisant, Demandez au serpent de vous montrer ses pattes, Aux femmes d’avouer le chiffre de leurs ans.
DCI APPRÉCIATION
« Cette mouche saignée Garde encore du goût, » Dit la grosse araignée En lui suçant le cou.
DCII CROQUIS SOMMAIRE
Il fait très froid, le ciel a pris des tons de cire. Contre le bord luisant de neige de mon toit, Pour amuser l’enfant que j’aime à voir sourire, J’ai dessiné le mont Fuji, avec un doigt.
DCIII SÉPULTURE
Tâchez de me trouver, dès aujourd’hui, ma chère, Dans vos très proches alentours Un endroit bien choisi pour y dormir, sous terre, Ce long sommeil muet que l’on n’interrompt guère Au jour. Je ne demande pas de saule Ni de marbre sculpté, Mais je voudrais, en souvenir de votre épaule, Un beau coussin de soie où m’accoter, Et, sur la tombe, un grand bosquet de roses Afin que, dans les longues nuits d’été, Le rossignol s’y pose Pour chanter. Les fleurs me rappelleront vos lèvres Et les chants de l’oiseau cette suavité D’une voix dont je connus la fièvre. Ainsi, mon amour, je pourrai, Malgré la pierre lourde, Dormir tout seul, au sein de l’ombre sourde, Sans pleurer.
DCIV LA NOBLE CHAÎNE
Vous demandez pourquoi je vous suis attaché, Pourquoi je vous vénère et pourquoi je vous aime ? C’est que vous rendez pur tout ce que vous touchez. C’est que vous avez su me rendre pur moi-même.
DCV CLÔTURE
… Et voici le quatrain qui termine ce livre Composé sans lien, selon l’heure et le vent, Où j’ai rêvé parfois et plaisanté souvent, Où je notais des vers en me regardant vivre.
Sur les routes de Chine, au soleil d’Afrique, dans un village d’Alsace, à l’hôpital, en d’autres lieux. 1912-1918.