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Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1

PREMIER ARTICLE[534]

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PREMIER ARTICLE[534]

Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son coeur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était question d'une Vie de Rancé ne l'a pas d'avance écrite en son esprit telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de René, le chantre des Martyrs? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe, la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de Vie de Rancé, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu, et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu Rancé. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire tout ce qui tombe de cette plume d'or.

Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce monde-là, et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants, où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant, rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave, grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un anachorète?

«On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton. Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient garnis de dentelle, et l'on appelait lionnes les jeunes femmes blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].»

«Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un vaisseau d'élection, croyait que le saint voyageait dans un grand navire nommé Élection, et il disait à la reine: Madame, laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est moi[536].»

Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même. Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de périlleuses gaités[537].

Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une faute de plus. Ce qui endommage l'oeuvre, ce ne sont pas certains mots, mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un grand hurluberlu[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon écrit à la diable pour l'immortalité[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût pour parler de çà[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de la rose:

«Le volage fardeau que ne put soulever ni son bras ni sa conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon, que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.)

«On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé, à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des friches, pour engraisser les déserts avec des débris de passions[542].»—«On élargissait dans la bourse du peuple la déchirure par où devait passer la France[543].»—«Voltaire naissait; cette désastreuse mémoire avait pris naissance dans un temps qui ne devait point passer[544].»

Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au moins de bon goût?

Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle, nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé. Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue! Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier, qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre amour: l'admiration seule nous reste.

On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres, non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une grande sûreté de coup d'oeil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres, le mot qui vient de tomber de si haut.

La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de Lamennais:

«Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'Indifférence en matière de religion: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais, repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où; l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la terre régénérée.

»Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son oeuvre; l'abbé de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la main qui l'avait pris pour appui[553].»

À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur rapproche notre époque de celle-là, «dont nous n'avons, dit-il, rien à regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à l'auteur de Zaïde que l'auteur de Corinne. Mais René, nous le savons de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa soeur. M. de Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque. Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts, a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu

La voix du genre humain qui les réconcilie[555].

Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout, si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas la sévérité:

«Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de Lélia. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle ne découvre plus que le ciel[556].»

Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand, c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel? Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la disette!

Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à son tour le porter et le presser sur son coeur. Chacun de nous se sent pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme qui a fait Lélia et Jacques, et qui, les ayant faits, ne les a pas désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit le coeur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé.

Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la Vie de Rancé. Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de l'auteur d'Atala est pleine de grâce, de magnificence et d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis, il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les effluences, les retracements, les aplanissements du ciel, les clartés allenties du soleil, et jusqu'aux susurrements de la sandale; on aimera même, je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu m'imaginer l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah! soyons tous barbares comme lui.

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