ACTE TROISIEME.
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Le théâtre représente les jardins d'Esther, et un des côtés du salon où se fait le festin.
SCÈNE I.
AMAN, ZARÈS.
ZARÈS.
C'est donc ici d'Esther le superbe jardin; Et ce salon pompeux est le lieu du festin. Mais tandis que la porte en est encor fermée, Écoutez les conseils d'une épouse alarmée. Au nom du sacré noeud qui me lie avec vous, 830 Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux; Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte; Les rois craignent surtout le reproche et la plainte. Seul entre tous les grands par la Reine invité, Ressentez donc aussi cette félicité. 835 Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche. Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche: Quiconque ne sait pas dévorer un affront, Ni de fausses couleurs se déguiser le front, Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. 840 Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie. Souvent avec prudence un outrage enduré Aux honneurs les plus hauts a servi de dégre.
AMAN.
O douleur! ô supplice affreux à la pensée! O honte, qui jamais ne peut être effacée! 845 Un exécrable Juif, l'opprobre des humains, S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains! C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire; Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire. Le traître! Il insultait à ma confusion; 850 Et tout le peuple même avec dérision, Observant la rougeur qui couvrait mon visage, De ma chute certaine en tirait le présage. Roi cruel! ce sont là les jeux où tu te plais. Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits 855 Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie, Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.
ZARÈS.
Pourquoi juger si mal de son intention? Il croit récompenser une bonne action. Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire 860 Qu'il en ait si longtemps différé le salaire? Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil. Vous-même avez dicté tout ce triste appareil. Vous êtes après lui le premier de l'Empire. Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 865
AMAN.
Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur; Qu'avec un coeur d'airain exerçant sa puissance, J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence, Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, 870 J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction; Et pour prix de ma vie à leur haine exposée, Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée!
ZARÈS.
Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter? Ce zèle que pour lui vous fïtes éclater, 875 Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, Entre nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même? Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés, N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste. . . . 880 Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi, Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi. Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre, Et sa race toujours fut fatale à la vôtre, 885 De ce léger affront songez à profiter. Peut-être la fortune est prête à vous quitter; Aux plus affreux excès son inconstance passe. Prevénez son caprice avant qu'elle se lasse. Où tendez-vous plus haut? Je frémis quand je voi 890 Les abîmes profonds qui s'offrent devant moi: La chute désormais ne peut être qu'horrible. Osez chercher ailleurs un destin plus paisible. Regagnez l'Hellespont, et ces bords écartés Où vos aïeux errants jadis furent jetés, 895 Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée Chassa tout Amalec de la triste Idumée. Aux malices du sort enfin dérobez-vous. Nos plus riches trésors marcheront devant nous. Vous pouvez du départ me laisser la conduite; 900 Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite. N'ayez soin cependant que de dissimuler. Contente, sur vos pas vous me verrez voler: La mer la plus terrible et la plus orageuse Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse. 905 Mais à grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher. C'est Hydaspe.
SCÈNE II.
AMAN, ZARÈS, HYDASPE.
HYDASPE.
Seigneur, je courais vous chercher. Votre absence en ces lieux suspend toute la joie; Et pour vous y conduire Assuérus m'envoie.
AMAN.
Et Mardochée est-il aussi de ce festin? 910
HYDASPE.
A la table d'Esther portez-vous ce chagrin? Quoi? toujours de ce Juif l'image vous désole? Laissez-le s'applaudir d'un triomphe frivole, Croit-il d'Assuérus éviter la rigueur? Ne possédez-vous pas son oreille et son coeur? 915 On a payé le zèle, on punira le crime; Et l'on vous a, Seigneur, orné votre victime. Je me trompe, ou vos voeux, par Esther secondés Obtiendront plus encor que vous ne demandez.
AMAN.
Croirai-je le bonheur que ta bouche m'annonce? 920
HYDASPE.
J'ai des savants devins entendu la réponse: Ils disent que la main d'un perfide étranger Dans le sang de la Reine est prête à se plonger; Et le Roi, qui ne sait où trouver le coupable, N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet détestable. 925
AMAN.
Oui, ce sont, cher ami, des monstres furieux; Il faut craindre surtout leur chef audacieux. La terre avec horreur dès longtemps les endure; Et l'on n'en peut trop tôt délivrer la nature. Ah! je respire enfin. Chère Zarès, adieu. 930
HYDASPE.
Les compagnes d'Esther s'avancent vers ce lieu. Sans doute leur concert va commencer la fête. Entrez, et recevez l'honneur qu'on vous apprête.
SCÈNE III.
ÉLISE, LE CHOEUR.
(Ceci se récite sans chant.)
UNE LES ISRAÉLITES.
C'est Aman.
UNE AUTRE.
C'est lui-même, et j'en frémis, ma soeur.
LA PRÈMIERE.
Mon coeur de crainte et d'horreur se resserre. 935
L'AUTRE.
C'est d'Israël le superbe oppresseur.
LA PRÈMIERE.
C'est celui qui trouble la terre.
ÉLISE.
Peut-on, en le voyant, ne le connaître pas? L'orgueil et le dédain sont peints sur son visage.
UNE ISRAÉLITE.
On lit dans ses regards sa fureur et sa rage. 940
UNE AUTRE.
Je croyais voir marcher la Mort devant ses pas.
UNE DES PLUS JEUNES.
Je ne sais si ce tigre a reconnu sa proie; Mais en nous regardant, mes soeurs, il m'a semblé Qu'il avait dans les yeux une barbare joie, Dont tout mon sang est encore troublé. 945
ÉLISE.
Que ce nouvel honneur va croître son audace! Je le vois, mes soeurs, je le voi: A la table d'Esther l'insolent près du Roi A déjà pris sa place.
UNE DES ISRAÉLITES.
Ministres du festin, de grâce dites-nous, 950 Quels mets à ce cruel, quel vin préparez-vous?
UNE AUTRE.
Le sang de l'orphelin,
UNE TROISIEME.
Les pleurs des misérables,
LA SECONDE.
Sont ses mets les plus agréables.
LA TROISIEME.
C'est son breuvage le plus doux.
ÉLISE.
Chères soeurs, suspendez la douleur qui vous presse. 955 Chantons, on nous t'ordonne; et que puissent nos chants Du coeur d'Assuérus adoucir la rudesse, Comme autrefois David par ses accords touchants Calmait d'un roi jaloux la sauvage tristesse!
(Tout le reste de cette scene est chante.)
UNE ISRAÉLITE.
Que le peuple est heureux, 960 Lorsqu'un roi genéreux, Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime! Heureux le peuple! heureux le roi lui-même!
TOUT LE CHOEUR.
O repos! ô tranquillité! O d'un parfait bonheur assurance éternelle, 965 Quand la suprême autorité Dans ses conseils a toujours auprès d'elle La justice et la vérité!
(Ces quatre stances sont chantées alternativement par une voix seule et par tout le choeur.)
UNE ISRAÉLITE.
Rois, chassez la calomnie. Ses criminels attentats 970 Des plus paisibles États Troublent l'heureuse harmonie,
Sa fureur, de sang avide, Poursuit partout l'innocent. Rois, prenez soin de l'absent 975 Contre sa langue homicide.
De ce monstre si farouche Craignez la feinte douceur. La vengeance est dans son coeur, Et la pitié dans sa bouche. 980
La fraude adroite et subtile Sème de fleurs son chemin; Mais sur ses pas vient enfin Le repentir inutile.
UNE ISRAÉLITE seule.
D'un souffle l'aquilon écarte les nuages, 985 Et chasse au loin la foudre et les orages. Un roi sage, ennemi du langage menteur, Écarte d'un regard le perfide imposteur.
UNE AUTRE.
J'admire un roi victorieux, Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux, 990 Mais un roi sage et qui hait l'injustice, Qui sous la loi du riche impérieux Ne souffre point que le pauvre gémisse, Est le plus beau présent des cieux.
UNE AUTRE.
La veuve en sa défense espère. 995
UNE AUTRE.
De l'orphelin il est le père;
TOUTES ENSEMBLE.
Et les larmes du juste implorant son appui Sont précieuses devant lui.
UNE ISRAÉLITE seule.
Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles De tout conseil barbare et mensonger. 1000 Il est temps que tu t'éveilles: Dans le sang innocent ta main va se plonger, Pendant que tu sommeilles. Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles De tout conseil barbare et mensonger. 1005
UNE AUTRE.
Ainsi puisse sous toi trembler la terre entière: Ainsi puisse à jamais contre tes ennemis Le bruit de ta valeur te servir de barrière! S'ils t'attaquent, qu'ils soient en un moment soumis.
Que de ton bras la force les renverse; 1010 Que de ton nom la terreur les disperse; Que tout leur camp nombreux soit devant tes soldats Comme d'enfants une troupe inutile; Et si par un chemin il entre en tes États, Qu'il en sorte par plus de mille. 1015
SCÈNE IV.
ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, LE CHOEUR.
ASSUÉRUS, à Esther.
Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes; Une noble pudeur à tout ce que vous faites Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or. Quel climat renfermait un si rare trésor? Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance? 1020 Et quelle main si sage éleva votre enfance? Mais dites promptement ce que vous demandez: Tous vos desirs, Esther, vous seront accordés, Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire, Demander la moitié de ce puissant empire. 1025
ESTHER.
Je ne m'égare point dans ces vastes désirs. Mais puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs, Puisque mon roi lui-même à parler me convie, (Elle se jette aux pieds du Roi.) J'ose vous implorer, et pour ma propre vie, Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné, 1030 Qu'à périr avec moi vous avez condamné.
ASSUÉRUS, la relevant.
A périr? Vous? Quel peuple? Et quel est ce mystère?
AMAN tout bas.
Je tremble.
ESTHER.
Esther, Seigneur, eut un Juif pour son père. De vos ordres sanglants vous savez la rigueur.
AMAN.
Ah! dieux!
ASSUÉRUS.
Ah! de quel coup me percez-vous le coeur? 1035 Vous la fille d'un Juif? Hé quoi? tout ce que j'aime, Cette Esther, l'innocence et la sagesse même, Que je croyais du ciel les plus chères amours, Dans cette source impure aurait puisé ses jours? Malheureux!
ESTHER.
Vous pourrez rejeter ma prière. 1040 Mais je demande au moins que, pour grâce dernière, Jusqu'a la fin, Seigneur, vous m'entendiez parler, Et que surtout Aman n'ose point me troubler.
ASSUÉRUS.
Parlez.
ESTHER.
O Dieu, confonds l'audace et l'imposture, Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature, 1045 Que vous croyez, Seigneur, le rebut des humains, D'une riche contrée autrefois souverains, Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères, Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.
Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, 1050 N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Éternel est son nom. Le monde est son ouvrage; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. 1055 Des plus fermes États la chute épouvantable, Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser: Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser. Sous les Assyriens leur triste servitude 1060 Devint le juste prix de leur ingratitude.
Mais pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, 1065 Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, Mit des superbes rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux l'injure. Babylone paya nos pleurs avec usure. Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, 1070 Regarda notre peuple avec des yeux de paix, Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines; Et le temple déjà sortait de ses ruines. Mais de ce roi si sage héritier insensé, Son fils interrompit l'ouvrage commencé, 1075 Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.
Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux? «Dieu regarde en pitié son peuple malheureux, Disions-nous: un roi règne, ami de l'innocence.» 1080 Partout du nouveau prince on vantait la clémence: Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel! verra-t-on toujours par de cruels esprits Des princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée? 1085 Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté Est venu dans ces lieux souffler la cruauté. Un ministre ennemi de votre propre gloire. . . .
AMAN.
De votre gloire? Moi? Ciel! Le pourriez-vous crone? Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre dieu. . . .
ASSUÉRUS.
Tais-toi. 1090 Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi?
ESTHER.
Notre ennemi cruel devant vous se déclare: C'est lui. C'est ce ministre infidèle et barbare, Qui, d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu, Contre notre innocence arma votre vertu. 1095 Et quel autre, grand Dieu! qu'un Scythe impitoyable Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable? Partout l'affreux signal en même temps donné De meurtres remplira l'univers étonné. On verra, sous le nom du plus juste des princes, 1100 Un perfide étranger désoler vos provinces, Et dans ce palais même, en proie à son courroux, Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.
Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée? Quelle guerre intestine avons-nous allumée? 1105 Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis? Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis? Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main sur eux appesantie A leurs persécuteurs les livrait sans secours, 1110 Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes. N'en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien. Lui seui mit à vos pieds le Parthe et l'Indien, 1115 Dissipa devant vous les innombrables Scythes, Et renferma les mers dans vos vastes limites. Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein. Hélas! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille. 1120
ASSUÉRUS.
Mardochée?
ESTHER.
Il restait seui de notre famille. Mon père était son frère. Il descend comme moi Du sang infortuné de notre premier roi. Plein d'une juste horreur pour un Amalécite, Race que notre Dieu de sa bouche a maudite, 1125 Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux, Ni lui rendre un honneur qu'll ne croit dû qu'à vous. De là contre les Juifs et contre Mardochée Cette haine, Seigneur, sous d'autres noms cachée. En vain de vos bienfaits Mardochée est paré: 1130 A la porte d'Aman est déjà préparé D'un infâme trépas l'instrument exécrable. Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable, Des portes du palais par son ordre arraché, Couvert de votre pourpre y doit être attaché. 1135
ASSUÉRUS.
Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme? Tout mon sang de colère et de honte s'enflamme. J'étais donc le jouet. . . . Ciel, daigne m'éclairer. Un moment sans témoins cherchons à respirer. Appelez Mardochée, il faut aussi l'entendre. 1140 (Le Roi s'éloigne.)
UNE ISRAÉLITE.
Vérité, que j'implore, achève de descendre!
SCÈNE V.
ESTHER, AMAN, LE CHOEUR.
AMAN, à Esther.
D'un juste étonnement je demeure frappé; Les ennemis des Juifs m'ont trahi, m'ont trompé. J'en atteste du Ciel la puissance suprême. En les perdant j'ai cru vous assurer vous-même. 1145 Princesse, en leur faveur, employez mon crédit: Le Roi, vous le voyez, flotte encore interdit. Je sais par quels ressorts on le'pousse, on l'arrête, Et fais, comme il me plaît, le calme et la tempête. Les intérêts des Juifs déjà me sont sacrés. 1150 Parlez: vos ennemis aussitôt massacrés, Victimes de la foi que ma bouche vous jure, De ma fatale erreur répareront l'injure. Quel sang demandez-vous?
ESTHER.
Va, traître, laisse-moi. Les Juifs n'attendent rien d'un méchant tel que toi. 1155 Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence, Tout prêt à te juger, tient déjà sa balance. Bientôt son juste arrêt te sera prononcée. Tremble. Son jour approche, et ton règne est passé.
AMAN.
Oui, ce Dieu, je l'avoue, est un Dieu redoutable. 1160 Mais veut-il que l'on garde une haine implacable? C'en est fait: mon orgueil est forcé de plier; L'inexorable Aman est réduit à prier. (Il se jette à ses pieds.) Par le salut des Juifs, par ces pieds que j'embrasse, Par ce sage vieillard, l'honneur de votre race, 1165 Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux. Sauvez Aman, qui tremble à vos sacrés genoux.
SCÈNE VI.
ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, GARDES, LE CHOEUR.
ASSUÉRUS.
Quoi? le traître sur vous porte ses mains hardies? Ah! dans ses yeux confus je lis ses perfidies; Et son trouble, appuyant la foi de vos discours, 1170 De tous ses attentats me rappelle le cours. Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soit arrachée; Et que devant sa porte, au lieu de Mardochée, Apaisant par sa mort et la terre et les cieux, De mes peuples vengés il repaisse les yeux. 1175 (Aman est emmené par les Gardes.)
SCÈNE VII.
ASSUÉRUS, ESTHER, MARDOCHÉE, ÉLISE, LE CHOEUR.
ASSUÉRUS continue en s'adressant à Mardochée.
Mortel chéri du ciel, mon salut et ma joie, Aux conseils des méchants ton roi n'est plus en proie. Mes yeux sont dessillés, le crime est confondu. Viens briller près de moi dans le rang qui t'est dû. Je te donne d'Aman les biens et la puissance; 1180 Possède justement son injuste opulence. Je romps le joug funeste où les Juifs sont soumis; Je leur livre le sang de tous leurs ennemis; A légal des Persans je veux qu'on les honore, Et que tout tremble au nom du Dieu qu'Esther adore. 1185 Rebâtissez son temple, et peuplez vos cités; Que vos heureux enfants dans leurs solennités Consacrent de ce jour le triomphe et la gloire, Et qu'à jamais mon nom vive dans leur mémoire.
SCÈNE VIII.
ASSUÉRUS, ESTHER, MARDOCHÉE, ASAPH, ÉLISE, LE CHOEUR.
ASSUÉRUS.
Que veut Asaph? 1190
ASAPH.
Seigneur, le traître est expiré Par le peuple en fureur à moitié déchiré. On traîne, on va donner en spectacle funeste De son corps tout sanglant le misérable reste.
MARDOCHÉE.
Roi, qu'à jamais le Ciel prenne soin de vos jours. Le péril des Juifs presse, et veut un prompt secours. 1195
ASSUÉRUS.
Oui, je t'entends. Allons, par des ordres contraires, Révoquer des méchants les ordres sanguinaires.
ESTHER.
O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels Ta sagesse conduit ses desseins éternels!
SCÈNE IX.
LE CHOEUR.
TOUT LE CHOEUR.
Dieu fait triompher l'innocence: 1200 Chantons, célébrons sa puissance.
UNE ISRAÉLITE.
Il a vu contre nous les méchants s'assembler, Et notre sang prêt à couler. Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre: Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre; 1205 L'homme superbe est renversé. Ses propres flèches l'ont percé.
UNE AUTRE.
J'ai vu l'impie adoré sur la terre. Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux Son front audacieux, 1210 Il semblait à son gré gouverner le tonnerre, Foulait aux pieds ses ennemis vaincus. Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
UNE AUTRE.
On peut des plus grands rois surprendre la justice. Incapables de tromper, 1215 Ils ont peine à s'échapper Des pièges de l'artifice. Un coeur noble ne peut soupçonner en autrui La bassesse et la malice. Qu'il ne sent point en lui. 1220
UNE AUTRE.
Comment s'est calmé l'orage?
UNE AUTRE.
Quelle main salutaire a chassé le nuage?
TOUT LE CHOEUR.
L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage. De l'amour de son Dieu son coeur s'est embrasé; Au péril d'une mort funeste 1225 Son zèle ardent s'est exposé. Elle a parlé. Le Ciel a fait le reste.
DEUX ISRAÉLITES.
Esther a triomphé des filles des Persans. La nature et le Ciel à l'envi l'ont ornée.
L'UNE DES DEUX.
Tout ressent de ses yeux les charmes innocents. 1230 Jamais tant de beauté fut-elle couronnée?
L'AUTRE.
Les charmes de son coeur sont encor plus puissants, Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?
TOUTES DEUX ensemble.
Esther a triomphé des filles des Persans. La nature et le Ciel à l'envi l'ont ornée. 1235
UNE ISRAÉLITE seule.
Ton Dieu n'est plus irrité. Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière. Quitte les vêtements de ta captivité, Et reprends ta splendeur première.
Les chemins de Sion à la fin sont ouverts. 1240 Rompez vos fers, Tribus captives. Troupes fugitives, Repassez les monts et les mers. Rassemblez-vous des bouts de l'univers.
TOUT LE CHOEUR.
Rompez vos fers, Tribus captives. Troupes fugitives, Repassez les monts et les mers. Rassemblez-vous des bouts de l'univers. 1250
UNE ISRAÉLITE seule.
Je reverrai ces campagnes si chères.
UNE AUTRE.
J'irai pleurer au tombeau de mes pères.
TOUT LE CHOEUR.
Repassez les monts et les mers. Rassemblez-vous des bouts de l'univers.
UNE ISRAÉLITE seule.
Relevez, relevez les superbes portiques 1255 Du temple où notre Dieu se plaît d'etre adoré. Que de l'or le plus pur son autel soit paré, Et que du sein des monts le marbre soit tiré. Liban, dépouille-toi de tes cedres antiques. Prêtres sacrés, préparez vos cantiques. 1260
UNE AUTRE.
Dieu descend et revient habiter parmi nous. Terre, frémis d'allégresse et de crainte; Et vous, sous sa majesté sainte, Cieux, abaissez-vous!
UNE AUTRE.
Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable! 1265 Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur! Jeune peuple, courez à ce maître adorable! Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur. Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable! 1270 Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
UNE AUTRE.
Il s'apaise, il pardonne. Du coeur ingrat qui l'abandonne Il attend le retour. Il excuse notre faiblesse. 1275 A nous chercher même il s'empresse. Pour l'enfant qu'elle a mis au jour Une mère a moins de tendresse. Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
TROIS ISRAÉLITES.
Il nous fait remporter une illustre victoire. 1280
L'UNE DES TROIS.
Il nous a révélé sa gloire.
TOUTES TROIS ensemble.
Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
TOUT LE CHOEUR.
Que son nom soit béni, que son nom soit chanté! Que l'on célèbre ses ouvrages Au delà des temps et des âges, 1285 Au delà de l'éternité!