ACTE SECOND.
Reading edition
(Le théàtre représente la chambre où est le trône Assuérus.)
SCÈNE I.
AMAN, HYDASPE.
AMAN.
Hé quoi? lorsque le jour ne commence qu'à luire, Dans ce lieu redoutable oses-tu m'introduire?
HYDASPE.
Vous savez qu'on s'en peut reposer sur ma foi, 375 Que ces portes, Seigneur, n'obéissent qu'à moi. Venez. Partout ailleurs on pourrait nous entendre.
AMAN.
Quel est donc le secret que tu me veux apprendre?
HYDASPE.
Seigneur, de vos bienfaits mille fois honoré, Je me souviens toujours que je vous ai juré 380 D'exposer à vos yeux par des avis sincères Tout ce que ce palais renferme de mystères. Le Roi d'un noir chagrin paraît enveloppé. Quelque songe effrayant cette nuit l'a frappé. Pendant que tout gardait un silence paisible, 385 Sa voix s'est fait entendre avec un cri terrible. J'ai couru. Le désordre était dans ses discours. Il s'est plaint d'un péril qui menaçait ses jours: Il parlait d'ennemi, de ravisseur farouche; Même le nom d'Esther est sorti de sa bouche. 390 Il a dans ces horreurs passé toute la nuit. Enfin, las d'appeler un sommeil qui le fuit, Pour écarter de lui ces images funèbres, Il s'est fait apporter ces annales célèbres Où les faits de son règne, avec soin amassés, 395 Par de fideles mains chaque jour sont tracés. On y conserve écrits le service et l'offense, Monuments éternels d'amour et de vengeance. Le Roi, que j'ai laissé plus caime dans son lit, D'une oreille attentive ecouté ce récit. 400
AMAN.
De quel temps de sa vie a-t-il choisi l'histoire?
HYDASPE.
Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire, Depuis le fameux jour qu'au trône de Cyrus Le choix du sort plaça l'heureux Assuérus.
AMAN.
Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son idée? 405
HYDASPE.
Entre tous les devins fameux dans la Chaldée, Il a fait assembler ceux qui savent le mieux Lire en un songe obscur les volontés des cieux. Mais quel trouble vous-même aujourd'hui vous agite? Votre âme, en m'écoutant, paraît toute interdite. 410 L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
AMAN.
Peux-tu le demander dans la place où je suis, Haï, craint, envié, souvent plus misérable Que tous les malheureux que mon pouvoir accable?
HYDASPE.
Hé! qui jamais du Ciel eut des regards plus doux? 415 Vous voyez l'univers prosterné devant vous.
AMAN.
L'univers? Tous les jours un homme. . . un vil esclave, D'un front audacieux me dédaigne et me brave.
HYDASPE.
Quel est cet ennemi de l'État et du Roi?
AMAN.
Le nom de Mardochée est-il connu de toi? 420
HYDASPE.
Qui? ce chef d'une race abominable, impie?
AMAN.
Oui, lui-même.
HYDASPE.
Hé, Seigneur! d'une si belle vie Un si faible ennemi peut-il troubler la paix?
AMAN.
L'insolent devant moi ne se courba jamais. En vain de la faveur du plus grand des monarques 425 Tout révère à genoux les glorieuses marques; Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fierement assis, et la tête immobile, Traite tous ces honneurs d'impiété servile, 430 Présente à mes regards un front séditieux, Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux. Du palais cepeudant il assiège la porte: A quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte, Son visage odieux m'afflige et me poursuit; 435 Et mon esprit troublé le voit encor la nuit. Ce matin j'ai voulu devancer la lumière: Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière, Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son oeil Conservait sous la cendre encor le même orgueil. 440 D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace? Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe, Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui? Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
HYDASPE.
Seigneur, vous le savez, son avis salutaire 445 Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le Roi promit alors de le récompenser. Le Roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.
AMAN.
Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artifice. J'ai su de mon destin corriger l'injustice, 450
Dans les mains des Persans jeune enfant apporté, Je gouverne l'empire où je fus acheté. Mes richesses des rois égalent l'opulence. Environné d'enfants, soutiens de ma puissance, Il ne manque à mon front que le bandeau royal. 455 Cependant (des mortels aveuglement fatal!) De cet amas d'honneurs la douceur passagère Fait sur mon coeur à peine une atteinte légère; Mais Mardochée, assis aux portes du palais, Dans ce coeur malheureux enfonce mille traits; 460 Et toute ma grandeur me devient insipide, Tandis que le soleil éclaire ce perfide.
HYDASPE.
Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours: La nation entière est promise aux vautours.
AMAN.
Ah! que ce temps est long à mon impatience! 465 C'est lui, je te veux bien cofier ma vengeance, C'est lui qui, devant moi refusant de ployer, Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'était trop peu pour moi d'une telle victime: La vengeance trop faible attire un second crime. 470 Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. Il faut des châtiments dont l'univers frémisse; Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. 475 Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés: «Il fut des Juifs, il fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face, Un seul osa d'Aman attirer le courroux, Aussitôt de la terre ils disparurent tous.» 480
HYDASPE.
Ce n'est donc pas, Seigneur, le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous excite?
AMAN.
Je sais que, descendu de ce sang malheureux, Une éternelle haine a dû m'armer centre eux; Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage; 485 Que jusqu'aux vils troupeaux tout éprouva leur rage, Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé. Mais, crois-moi, dans le rang où je suis éléve, Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée, Des intérêts du sang est faiblement touchée. 490 Mardochee est coupable; et que faut-il de plus? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus: J'inventai des couleurs; j'armai la calomnie; J'intéressai sa gloire; il trembla pour sa vie. Je les peignis puissants, riches, séditieux, 495 Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux. «Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire, Et d'un culte profane infecte votre empire? Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés, Du reste des humains ils semblent divisés, 500 N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes, Et détestés partout, détestent tous les hommes, Prevenez, punissez leurs insolents efforts; De leur depouille enfin grossissez vos trésors.» Je dis, et l'on me crut. Le Roi, dèes l'heure même, 505 Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême; «Assure, me dit-il, le repos de ton roi; Va, perds ces malheureux: leur dépouille est à toi.» Toute la nation fut ainsi condamnée. Du carnage avec lui je réglai la journée. 510 Mais de ce traître enfin le trépas differé Fait trop souffrir mon coeur de son sang altéré. Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie?
HYDASPE.
Et ne pouvez-vous pas d'un mot l'exterminer? 515 Dites au Roi, Seigneur, de vous l'abandonner.
AMAN.
Je viens pour epier le moment favorable. Tu connais comme moi ce prince inexorable. Tu sais combien terrible en ses soudains transports, De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts. 520 Mais à me tourmenter ma crainte est trop subtile: Mardochée à ses yeux est une âme trop vile.
HYDASPE.
Que tardez-vous? Allez, et faites promptement Élever de sa mort le honteux instrument.
AMAN.
J'entends du bruit; je sors. Toi, si le Roi m'appelle. . . . 525
HYDASPE.
Il suffit.
SCÈNE II.
ASSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH, SUITE D'ASSUÉRUS.
ASSUÉRUS.
Ainsi donc, sans cet avis fidèle, Deux traîtres dans son lit assassinaient leur roi? Qu'on me laisse, et qu'Asaph seui demeure avec moi.
SCÈNE III.
ASSUÉRUS, ASAPH.
ASSUÉRUS, assis sur son trône.
Je veux bien l'avouer: de ce couple perfide J'avais presque oublié l'attentat parricide; 530 Et j'ai pâli deux fois au terrible récit Qui vient d'en retracer l'image à mon esprit. Je vois de quel succès leur fureur fut suivie, Et que dans les tourments ils laissèrent la vie. Mais ce sujet zélé qui, d'un oeil si subtil, 535 Sut de leur noir complot développer le fil, Qui me montra sur moi leur main déjà levée, Enfin par qui la Perse avec moi fut sauvée, Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?
ASAPH.
On lui promit beaucoup: c'est tout ce que j'ai su. 540 ASSUÉRUS.
O d'un si grand service oubli trop condamnable! Des embarras du trône effet inévitable! De soins tumultueux un prince environné Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné; L'avenir l'inquiète, et le présent le frappe, 545 Mais plus prompt que l'éclair, le passe nous échappe; Et de tant de mortels, à toute heure empressés A nous faire valoir leurs soins intéressés, Il ne s'en trouve point qui, touchés d'un vrai zèle, Prennent à notre gloire un intérêt fidèle, 550 Du mérite oublié nous fassent souvenir; Trop prompts à nous parler de ce qu'il faut punir. Ah! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance, Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance! Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi? 555 Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi, Vit-il encore?
ASAPH.
Il voit l'astre qui vous éclaire.
ASSUÉRUS.
Et que n'a-t-il plus tôt demandé son salaire? Quel pays reculé le cachè a mes bienfaits?
ASAPH.
Assis le plus souvent aux portes du palais, 560 Sans se plaindre de vous, ni de sa destinée, Il y traïne, Seigneur, sa vie infortunée.
ASSUÉRUS.
Et je dois d'autant moins oublier la vertu, Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?
ASAPH.
Mardochée est le nom que je viens de vous lire. 565
ASSUÉRUS.
Et son pays?
ASAPH.
Seigneur, puisqu'il faut vous le dire, C'est un de ces captifs à périr destinés, Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.
ASSUÉRUS.
Il est donc Juif? O ciel! Sur le point que la vie Par mes propres sujets m'allait être ravie, 570 Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants? Un Juif m'a préservé du glaive des Persans? Mais puisqu'il m'a sauvé, quel qu'il soil, il n'importe. Holà! quelqu'un.
SCÈNE IV.
ASSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH.
HYDASPE.
Seigneur.
ASSUÉRUS.
Regarde à cette porte. Vois s'il s'offre à tes yeux quelque grand de ma cour. 575
HYDASPE.
Aman à votre porte a devancé le jour.
ASSUÉRUS.
Qu'il entre. Ses avis m'éclaireront peut-être.
SCÈNE V.
ASSUÉRUS, AMAN, HYDASPE, ASAPH.
ASSUÉRUS.
Approche, heureux appui du trône de ton maître, Âme de mes conseils, et qui seul tant de fois 580 Du sceptre dans ma main as soulagé le poids. Un reproche secret embarrasse mon âme. Je sais combien est pur le zeèe qui t'enflamme: Le mensonge jamais n'entra dans tes discours, Et mon intérêt seul est le but où tu cours. Dis-moi donc: que doit faire un prince magnanime 585 Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime? Par quel gage éclatant et digne d'un grand roi Puis-je récompenser le mérite et la foi? Ne donne point de borne à ma reconnaissance. Mesure tes conseils sur ma vaste puissance. 590
AMAN, tout bas.
C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer; Et quel autre que toi peut-on récompenser?
ASSUÉRUS.
Que penses-tu?
AMAN.
Seigneur, je cherche, j'envisage, Des monarques persans la conduite et l'usage. Mais à mes yeux en vain je les rappelle tous: 595 Pour vous régler sur eux que sont-ils près de vous? Votre règne aux neveux doit servir de modèle. Vous voulez d'un sujet reconnaître le zèle. L'honneur seul peut flatter un esprit généreux; Je voudrais donc, Seigneur, que ce mortel heureux, 600 De la pourpre aujourd'hui paré comme vous-même, Et portant sur le front le sacré diadème, Sur un de vos coursiers pompeusement orné, Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené; Que, pour comble de gloire et de magnificence, 605 Un seigneur éminent en richesse, en puissance, Enfin de votre empire après vous le premier, Par la bride guidât son superbe coursier; Et lui-même, marchant en habits magnifiques, Criât à haute voix dans les places publiques: 610 «Mortels, prosternez-vous: c'est ainsi que le Roi Honore le mérite et couronne la foi.»
ASSUÉRUS.
Je vois que la sagesse elle-même t'inspire. Avec mes volontés ton sentiment conspire. Va, ne perds point de temps. Ce que tu m'as dicté, 615 Je veux de point en point qu'il soit exécuté. La vertu dans l'oubli ne sera plus cachée. Aux portes du palais prends le Juif Mardochee: C'est lui que je prétends honorer aujourd'hui. Ordonne son triomphe, et marche devant lui. 620 Que Suse par ta voix de son nom retentisse, Et fais à son aspect que tout genou flechisse. Sortez tous.
AMAN.
Dieux!
SCÈNE VI.
ASSUÉRUS, seul.
Le prix est sans doute inouï: Jamais d'un tel honneur un sujet n'a joui. Mais plus la récompense est grande et glorieuse, 625 Plus même de ce Juif la race est odieuse, Plus j'assure ma vie, et montre avec éclat Combien Assuérus redoute d'être ingrat. On verra l'innocent discerné du coupable. Je n'en perdrai pas moins ce peuple abominable. 630 Leurs crimes. . . .
SCÈNE VII.
ASSUÉRUS, ESTHER, ELISE, THAMAR, PARTIE DU CHOEUR.
(Esther entre, s'appuyant sur Élise; quatre Israélites soutiennent sa robe?)
ASSUÉRUS.
Sans mon ordre on porte ici ses pas? Quel mortel insolent vient chercher le trépas? Gardes. . . . C'est vous, Esther? Quoi? sans être attendue?
ESTHER.
Mes filles, soutenez votre reine éperdue. Je me meurs. (Elle tombe évanouie.)
ASSUÉRUS.
Dieux puissants! quelle étrange pâleur 635 De son teint tout à coup efface la couleur? Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère? Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? Vivez, le sceptre d'or, que vous tend cette main, Pour vous de ma clémence est un gage certain. 640
ESTHER.
Quelle voix salutaire ordonne que je vive, Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?
ASSUÉRUS.
Ne connaissez-vous pas la voix de votre époux? Encore un coup, vivez, et revenez à vous.
ESTHER.
Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte 645 L'auguste majesté sur votre front empreinte: Jugez combien ce front irrité contre moi Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi. Sur ce trône sacré, qu'environne la foudre, J'ai cru vous voir tout prêt à me reduire en poudre. 650 Hélas! sans frissonner, quel coeur audacieux Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux? Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle. . . .
ASSUÉRUS.
O soleil! ô flambeaux de lumière immortelle! Je me trouble moi-même, et sans fremissement 655 Je ne puis voir sa peine et son saisissement. Calmez, Reine, calmez la frayeur qui vous presse Du coeur d'Assuérus souveraine maîtresse, Éprouvez seulement son ardente amitié: Faut-il de mes États vous donner la moitié? 660
ESTHER.
Hé! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière; Devant qui tout fléchit et baise la poussière, Jette sur son esclave un regard si serein, Et m'offre sur son coeur un pouvoir souverain?
ASSUÉRUS.
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, 665 Et ces profonds respects que la terreur inspire, A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, Et fatiguent souvent leur triste possesseur. Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. 670 De l'aimable vertu doux et puissants attraits! Tout respire en Esther l'innocence et la paix. Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous, 675 Des astres ennemis j'en crains moins le courroux, Et crois que votre front prête à mon diadème Un éclat qui le rend respectable aux dieux même. Osez donc me répondre, et ne me cachez pas Quel sujet important conduit ici vos pas. 680 Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent? Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au Ciel s'adressent. Parlez: de vos désirs le succès est certain, Si ce succès dépend d'une mortelle main.
ESTHER.
O bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore! Un intérêt pressant veut que je vous implore. J'attends ou mon malheur ou ma félicité; Et tout dépend, Seigneur, de votre volonté. Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines. 690
ASSUÉRUS.
Ah! que vous enflammez mon désir curieux!
ESTHER.
Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, Si jamais à mes voeux vous fûtes favorable, Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table Recevoir aujourd'hui son souverain Seigneur, 695 Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur. J'oserai devant lui rompre ce grand silence, Et j'ai, pour m'expliquer, besoin de sa présence.
ASSUÉRUS.
Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez! Toutefois, qu'il soit fait comme vous souhaitez. 700 (A ceux de sa suite.) Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre Qu'invité chez la Reine, il ait soin de s'y rendre.
HYDASPE.
Les savants Chaldéens, par votre ordre appelés, Dans cet appartement, Seigneur, sont assemblés.
ASSUÉRUS.
Princesse, un songe étrange occupe ma pensée. 705 Vous-même en leur réponse etes intéressée. Venez, derrière un voile écoutant leurs discours, De vos propres clartés me prêter le secours. Je crains pour vous, pour moi, quelque ennemi perfide.
ESTHER.
Suis-moi, Thamar. Et vous, troupe jeune et timide, 710 Sans craindre ici les yeux d'une profane cour, A l'abri de ce trône attendez mon retour.
SCÈNE VIII.
(_Cette scène est partie déclamée sans chant, et partie chantée.)
ÉLISE, PARTIE DU CHOEUR.
ÉLISE.
Que vous semble, mes soeurs, de l'état oû nous sommes? D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter? Est-ce Dieu, sont-ce les hommes 715 Dont les oeuvres vont éclater? Vous avez vu quelle ardente colère, Allumait de ce roi le visage sévère.
UNE DES ISRAÉLITES.
Des éclairs de ses yeux l'oeil était ébloui.
UNE AUTRE.
Et sa voix m'a paru comme un tonnerre horrible. 720
ÉLISE.
Comment ce courroux si terrible En un moment s'est-il évanoui?
UNE DES ISRAÉLITES chante.
Un moment a changé ce courage inflexible. Le lion rugissant est un agneau paisible. Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur 725 Cet esprit de douceur.
LE CHOEUR chante.
Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur Cet esprit de douceur.
LA MEME ISRAÉLITE chante.
Tel qu'un ruisseau docile Obéit à la main qui détourne son cours, 730 Et, laissant de ses eaux partager le secours, Va rendre tout un champ fertile, Dieu, de nos volontés arbitre souverain, Le coeur des rois est ainsi dans ta main.
ÉLISE.
Ah! que je crains, mes soeurs, les funestes nuages 735 Qui de ce prince obscurcissent les yeux! Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!
UNE DES ISRAÉLITES.
Il n'atteste jamais que leurs noms odieux.
UNE AUTRE.
Aux feux inanimés dont se parent les cieux Il rend de profanes hommages. 740
UNE AUTRE.
Tout son palais est plein de leurs images.
LE CHOEUR chante.
Malheureux! vous quittez le maître des humains Pour adorer l'ouvrage de vos mains.
UNE ISRAÉLITE chante.
Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre: Des larmes de tes saints quand seras-tu touché? 745 Quand sera le voile arraché Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre? Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre: Jusqu'a quand seras-tu caché?
UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.
Parlons plus bas, mes soeurs. Ciel! si quelque infidèle, 750 Écoutant nos discours, nous allait déceler!
ÉLISE.
Quoi? fille d'Abraham, une crainte mortelle Semble déjà vous faire chanceler? Hé! si l'impie Aman, dans sa main homicide Faisant luire à vos yeux un glaive menaçant, 755 A blasphémer le nom du Tout-Puissant Voulait forcer votre bouche timide?
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
Peut-être Assuérus, frémissant de courroux, Si nous ne courbons les genoux Devant une muette idole, 760 Commandera qu'on nous immole. Chère soeur, que choisirez-vous?
LA JEUNE ISRAÉLITE.
Moi! je pourrais trahir le Dieu que j'aime? J'adorerais un dieu sans force et sans vertu, Reste d'un tronc par les vents abattu, 765 Qui ne peut se sauver lui-même?
LE CHOEUR chante.
Dieux impuissants, dieux sourds, tous ceux qui vous implorent Ne seront jamais entendus. Que les démons, et ceux qui les adorent, Soient à jamais détruits et confondus. 770
UNE ISRAÉLITE chante.
Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie! Dans les craintes, dans les ennuis, En ses bontés mon âme se confie. Veut-il par mon trépas que je le glorifie? 775 Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je'suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
ÉLISE.
Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.
ÉLISE.
Tous ses jours paraissent charmants; 780 L'or éclate en ses vêtements; Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse; Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements; Il s'endort, il s'éveille au son des instruments; Son coeur nage dans la mollesse. 785
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
Pour comble de prospérité, Il espère revivre en sa postérité; Et d'enfants à sa table une riante troupe Semble boire avec lui la joie à pleine coupe. (Tout le reste est chanté.)
LE CHOEUR.
Heureux, dit-on, le peuple florissant 790 Sur qui ces biens coulent en abondance! Plus heureux le peuple innocent Qui dans le Dieu du Ciel a mis sa confiance!
UNE ISRAÉLITE seule.
Pour contenter ses frivoles désirs, L'homme insensé vainement se consume; 795 Il trouve l'amertume Au milieu des plaisirs.
UNE AUTRE, seule.
Le bonheur de l'impie est toujours agité; Il erre à la merci de sa propre inconstance. Ne cherchons la félicité 800 Que dans la paix de l'innocence.
LA MÊME avec une autre.
O douce paix! O lumière éternelle! Beauté toujours nouvelle! Heureux le coeur épris de tes attraits! 805 O douce paix! O lumière éternelle! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!
LE CHOEUR.
O douce paix! O lumière éternelle! Beauté toujours nouvelle! 810 O douce paix! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!
LA MÊME seule.
Nulle paix pour l'impie. Il la cherche, elle fuit, Et le calme en son coeur ne trouve point de place. 815 Le glaive au dehors le poursuit; Le remords au dedans le glace.
UNE AUTRE.
La gloire des méchants en un moment s'éteint. L'affreux tombeau pour jamais les dévore. Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint: 820 Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.
LE CHOEUR.
O douce paix! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!
ÉLISE, sans chanter.
Mes soeurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine. On nous appelle: allons rejoindre notre reine. 825