MON JOURNAL (continued 2)
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Le cortège s’avance lentement, au milieu de la verdure et des fleurs, des draperies et des écussons, des guirlandes et des oriflammes aux couleurs variées. Chaque division s’est ingéniée à décorer ses frontières et à dresser partout de petits autels pittoresques, où tout, jusqu’aux instruments de jeu, se convertit en hommage au divin Maître qui passe.
Dans la grande cour, dominée par la statue de Notre-Dame, se dresse le reposoir principal. Notre-Seigneur y monte, escorté de ses prêtres, et là, exposé entre les lumières et les fleurs, il appelle à lui toutes les adorations. En bas, les divisions forment un vaste cercle, encadrant les soixante enfants de chœur, qui, selon de savantes figures, balancent leurs encensoirs et jettent des roses effeuillées. Puis le Tantum ergo éclate, chanté par plusieurs centaines de voix et accompagné des sonores accents de la fanfare : vrai chant de triomphe qui vous empoigne au cœur et vous arrache les larmes. Quand le prêtre a récité l’oraison, tous les genoux plient et la bénédiction du Très-Haut descend sur la foule profondément recueillie.
De retour à la chapelle, avant que le tabernacle reprenne le divin prisonnier, toute l’assistance implore sa miséricorde pour son peuple : Parce, Domine, parce populo tuo ! Et pendant que la longue théorie des enfants de chœur et des prêtres s’écoule avec une majestueuse lenteur vers les sacristies, les élèves jettent encore vers le ciel avec un élan superbe le refrain patriotique et chrétien :
Dieu de clémence, O Dieu vainqueur, Sauvez Rome et la France, Au nom du Sacré-Cœur !
Les incrédules et les sectaires peuvent rire de ces manifestations pieuses, renfermées dans les murs d’un collège : ils ne savent pas ce que vaut la prière d’une seule âme qui aime vraiment Dieu, ni combien eux-mêmes pèseront peu devant lui, le jour où il voudra les balayer d’un souffle.
Quant à moi, cette belle fête a augmenté ma confiance en Dieu et affermi ma résolution de le servir comme il voudra que je le serve.
13 juin. — Ce soir, ouverture de la retraite. Je ne la vois pas venir sans anxiété : comment pourrait-il en être autrement, puisqu’elle doit décider de l’orientation de toute ma vie ? Mais la paix est promise dès ce monde aux hommes de bon vouloir : j’y porterai le mien tout entier et j’espère que tout ira bien. Mon directeur me l’a promis et je compte sur les prières de ceux qui m’aiment.
D’ailleurs, depuis quelques semaines, j’ai beaucoup réfléchi et je pense avoir en main les éléments indispensables d’un bon choix : la grâce de la retraite fera le reste.
18 juin. — C’est fait et réglé : je ne serai pas jésuite.
Oh ! je n’en ai pas pris mon parti sans lutte et sans déchirement de cœur. Le P. Prédicateur nous avait successivement dépeint d’une manière si convaincante le grand devoir du salut éternel, les difficultés qu’un jeune homme rencontre dans le monde d’aujourd’hui, la sublimité du sacrifice de tout soi-même à la gloire de Dieu et au bien des âmes, que j’ai senti renaître en moi le dégoût des choses matérielles et le désir de prendre le chemin à la fois le plus sûr et le plus généreux. Tout ce que le Père nous disait là-dessus, mon esprit le voyait comme réalisé d’avance dans mon ami Jean ; je me figurais son bonheur et je me demandais encore pourquoi je ne le partagerais pas.
Lui-même vint me dire, dès le second jour, que le P. Prédicateur, après avoir entendu l’exposé de ses raisons et de la marche que sa vocation avait suivie, s’était déclaré complètement d’accord avec son directeur. Et le brave garçon rayonnait de joie, à me rendre jaloux.
A mon tour, j’allai demander conseil au Père. Je lui dis ce que j’avais été dans le passé, ma conversion, les idées qui se heurtaient dans ma pauvre tête pour le choix de ma carrière. Je ne lui cachai pas que mon directeur voyait en moi deux obstacles à la vie religieuse : exubérance d’imagination et de sensibilité, besoin impérieux de liberté et de mouvement au dehors. Il me demanda :
« Votre directeur vous connaît-il bien ?
— A fond, depuis bientôt deux ans.
— Quel est son avis relativement à vos aptitudes ?
— Il pense que je suis plutôt fait pour l’action chrétienne dans le monde.
— Et vous, vous êtes-vous déjà senti attiré vers ce but ? »
Je lui racontai l’effet qu’avaient produit sur moi la conférence de M. de Mun et d’autres discours semblables, ajoutant que mes réflexions n’avaient guère affaibli ces impressions. Il me pria de lui apporter par écrit mon élection, c’est à dire, la balance de mes raisons pour et contre la vie religieuse, et pour et contre l’action chrétienne dans le monde. Quand il l’eut bien examinée et que nous eûmes encore discuté certains points de détail, il conclut : « Mon ami, je crois que Dieu ne réclame pas de vous le renoncement dans le cloître, mais le dévouement chrétien dans le monde. Vous y ferez beaucoup pour sa gloire, si vous travaillez loyalement à mettre en œuvre tout ce qu’il vous a donné pour cela. Ne soyez pas mécontent de votre sort : il est méritoire et beau ! »
J’avais bien envie de le croire sur parole ; mais, au moment de renoncer d’une façon irrévocable à cet idéal qui m’avait paru et me paraissait encore si supérieur à tout le reste, je me sentais pris d’un regret amer. J’allai demander à mon Père spirituel si ce regret ne prouvait pas que j’étais peut-être appelé quand même. Il me répondit :
« Mon fils, tout chrétien qui estime à sa véritable valeur la vie religieuse peut avoir le désir d’y être appelé et le regret de ne pas l’être : il en est d’elle comme du martyre sanglant, comme de toute grâce privilégiée que Dieu juge bon de réserver aux âmes de son choix. Votre ami Jean a la meilleure part : vous ne voudriez pas qu’il en fût privé !
— Oh ! mon Père !
— La vôtre est moins belle : cela vous facilitera l’humilité ; mais il n’en est pas de plus belle après la sienne. De plus, les deux se complètent : où ne peut aller un religieux, là peut souvent aller un homme du monde pour faire l’œuvre de Dieu. Jean ne pourra être ni magistrat, ni orateur de réunions populaires, ni député, ni ministre : mais vous, si vous voulez le devenir, qu’est-ce qui vous en empêchera ?
— Mon père, vous tentez mon orgueil ?
— Non, mon ami. Ce que je vous propose, n’est pas une satisfaction d’amour-propre : il faut laisser cette faiblesse aux ambitieux vulgaires et ne garder pour vous que l’ambition du bien. Ce que je tente chez vous, c’est la générosité du jeune homme chrétien, qui ne veut pas marchander à Dieu les intérêts du capital reçu et qui regarde le dévouement à la cause divine comme un devoir. Soyez d’ailleurs persuadé, Paul, que ce devoir vous imposera plus d’une peine, peut-être de rudes sacrifices : Jean sera là pour vous aider de ses prières, de son amitié persévérante et de ses conseils.
— Est-ce votre dernier arrêt, mon Père ?
— C’est, je crois, mon cher enfant, l’arrêt du bon Dieu.
— Je l’accepte comme tel, mon Père, et je vais le lui dire à la chapelle. »
J’ai été à la chapelle, devant le tabernacle, où j’ai pleuré, prié et immolé la victime : j’en suis sorti, non pas joyeux, mais pacifié et résolu. Mon plan de campagne pour l’avenir est établi dans ses lignes essentielles et approuvé par qui de droit : je n’ai plus qu’à marcher.
Jean m’invite à aller passer huit jours chez lui après nos examens : je compte que mes parents n’y feront pas obstacle. Ce sera une douce consolation.
Je garderai longtemps le souvenir des jours trop rapides que je viens de passer dans cette délicieuse solitude. Solitude relative, puisque nous étions une trentaine, écoutant les mêmes instructions, priant ensemble, mangeant ensemble, prenant ensemble nos récréations. Mais après s’être délassés en des parties de vise homériques, on retrouvait avec bonheur son humble cellule de moine, où l’on était vraiment seul avec sa pensée et le bon Dieu. Se sentait-on la tête un peu lourde, on s’en allait sous les ombrages du jardin respirer l’air pur des champs et le parfum des fleurs. Il n’était pas défendu de s’asseoir dans l’herbe avec un livre édifiant, voire même d’écouter les oiseaux qui louaient Dieu. Point de surveillance officielle : on était en famille. Aussi, au déjeuner de clôture, en remerciant au nom de tous le P. Prédicateur et les autres Pères, ai-je pu dire en toute sincérité que nous leur devions quatre jours de paradis.
« Vous allez les payer, » a répondu le Père, et il a expliqué ce mot en nous rappelant que les consolations d’en haut sont un simple prêt, dont Dieu exige le remboursement en actes de vertus et en bons efforts. Nous paierons.
21 juin : fête de saint Louis de Gonzague, jésuite, patron de la jeunesse studieuse. — Monseigneur est venu donner la confirmation aux premiers communiants du collège et présider une séance littéraire, que lui a offerte la classe d’Humanités. Il s’est montré, comme toujours, fort aimable pour les jeunes Académiciens, dont il a loué le beau style et le débit naturel. Il n’a rien dit du fond. C’était presque uniquement de la critique littéraire, très savante assurément ; mais peut-être l’avait-il trouvée trop savante pour des élèves. Peut-être aussi ne fais-je que lui prêter impertinemment mes propres impressions.
29 juin : fête de saint Paul et la mienne. — Le bon Dieu a-t-il voulu me récompenser déjà de mon sacrifice et m’encourager ? En tout cas, qu’il soit mille fois béni !
A la récréation de midi, le portier, d’un air mystérieux, vient m’appeler au parloir, refusant obstinément de me dire le nom du visiteur : « C’est un monsieur. »
Le monsieur était mon père, que je croyais à soixante lieues d’ici. Quand j’entrai, son visage rayonnait ; il jouissait de ma stupéfaction :
« Eh ! bien, tu ne m’attendais pas, hein ?
— Non, papa.
— J’ai voulu te faire une surprise… »
Et il m’embrassa très fort sur une joue.
« Puis te souhaiter une bonne fête… »
Et il m’embrassa plus fort encore sur l’autre joue.
« Puis… Asseyons-nous là… Tu te rappelles ce que tu m’as demandé l’an dernier pour ta fête.
— Parfaitement, papa. Vous m’avez promis qu’aux prochaines vacances…
— Oui, mais…
— Vous reculez ?
— Mais non. J’ai, au contraire, trouvé que c’était trop long de te faire attendre jusque-là.
— Et vous allez vous confesser tout de suite ?
— C’est fait depuis hier et je viens exprès t’en apporter la nouvelle pour ta fête. »
Je me jetai à son cou et, ma foi, nous pleurâmes comme deux fontaines. Quand nous nous fûmes essuyé les yeux, il me dit :
« Qu’est-ce que tu désires encore, Paul ?
— Moi ? Rien, papa. Je n’ai plus rien à désirer.
— Tu ne voudrais pas retourner à Lourdes ?
— Oh ! cela, si. A nous deux ?
— Avec moi, ta mère et ta sœur. Serons-nous trop pour dire merci à la Vierge ?
— A peine assez. Que vous êtes bon !
— C’est Dieu qui est bon, mon fils… Je n’aurais pas cru qu’on pût être si heureux de rentrer en grâce avec lui… Mais j’ai à te remercier, toi aussi, Paul : car, en définitive, c’est toi qui m’as converti.
— Après avoir été moi-même converti par les Pères.
— Aussi je veux leur dire ma reconnaissance. Quand nous aurons causé, tu me feras voir ton directeur. »
L’entrevue fut très cordiale. Papa remercia le Père avec effusion de tout ce qu’il avait bien voulu faire pour nous deux ; puis il parla encore du bonheur intime dont il jouissait, depuis qu’il avait « écoulé son stock de vingt-cinq ans dans les larges manches d’un bon P. Capucin. » Il finit par recommander à ses meilleures prières la persévérance du père et du fils.
Quelle joie pour ma mère et ma sœur ! Merci, mon Dieu, merci !… Cette nouvelle grâce, que je n’osais pas attendre si prompte et si complète, vaut bien de ma part un redoublement de confiance et de dévouement à votre divin Cœur, auquel je me suis donné pour la vie.
4 juillet. — Les fêtes du P. Recteur se sont passées joyeuses, en famille, comme l’an dernier. Pas plus de nuages dans les cœurs que dans le ciel. La pièce où j’avais un rôle assez absorbant, le discours-compliment qui me revenait encore à titre de préfet, les grands jeux Olympiques dont j’étais un des chorèges, ne m’ont guère laissé de loisir pour les raconter.
Et maintenant, ma pauvre Jeanne, il faudra que tu fasses ton deuil de mon journal : les examens sont devant la porte et, plus que jamais, le devoir doit passer avant le plaisir.
Et puis, las ! si tu veux tout savoir : à mesure que les jours me rapprochent de la fin, je me sens envahir par une invincible tristesse. Songe donc qu’avant un mois, je serai ancien et loin de ce collège, dans lequel j’ai passé deux ans d’une vie si calme et si douce, qui ne reviendront plus jamais ! Je t’assure que, par moments, j’ai besoin de toute ma raison et de toute ma volonté pour ne point fléchir sous ce pénible sentiment. Pénible, il faut qu’il le soit beaucoup, puisqu’il résiste même à une pensée, bien agréable pourtant, celle de notre second pèlerinage à Lourdes et des vacances qui suivront…
Allons, soyons homme, et « vive labeur ! »
16 juillet. — Ce matin, à la fête des adieux, au nom de tous les Congréganistes partants, Jean, le plus ancien d’entre nous, a solennellement promis fidélité au drapeau de Marie, Reine du Ciel et de la France. Je l’ai promise avec lui, dans le meilleur fond de mon âme, et s’il plaît à Dieu, je tiendrai parole.
Encore quelques jours, et il faudra dire adieu à cette chapelle de Congrégation, qui est bien véritablement le cœur même du collège, puisque c’est de là que le sang le plus pur se répand dans tous les membres du corps. Je ne la quitterai pas sans émotion ; car, avec plus de raison que personne, je puis m’appliquer les paroles de la Sagesse que le P. Recteur nous a développées : Venerunt mihi omnia bona pariter cum illa. Tous les biens ne sont venus avec la Congrégation, qui m’a fait pour la vie enfant de la sainte Vierge. C’est la sainte Vierge qui m’a soutenu à seize et dix-sept ans dans mes défaillances : elle me soutiendra, j’en ai la confiance, dans la vie de jeune homme où je vais entrer, puis dans l’âge viril et jusqu’au bout, et in hora mortis nostrae. Amen.
31 juillet : fête de saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus. — C’est la veille du départ. Demain, les chaînes tombent, le cachot s’ouvre, le soleil succédera au jour sombre et les malheureux captifs pourront désormais jouir à pleins poumons du grand air de la liberté !…
Voilà de jolis mots, bons à dire aux toutous de la petite division, pour qui le dernier terme de la vie et le bonheur parfait, c’est les vacances ! Cette naïveté fait pitié, quand on est philosophe et qu’on va s’en aller pour toujours. Pour moi, ce serait plutôt le dernier jour d’un condamné.
Cependant la journée a été belle et bien remplie. Le matin, communion générale, où nous avons prié de notre mieux, j’en réponds en ce qui me regarde, pour nos Pères. Puis, brillante messe en musique, œuvre toute neuve du P. C., avec panégyrique du saint fondateur par un orateur étranger très fleuri, qui s’est cru tenu de casser une bonne demi-douzaine d’encensoirs sur le nez des Jésuites passés, présents et à venir : Jean le futur novice en riait aux larmes dans son mouchoir. N’a pas qui veut la main légère : il faut voir la bonne intention des gens.
Je ne sais pas quel dîner on a servi au panégyriste pour le payer de ses hyperboles : le nôtre était digne de la bonté des Pères, qu’on accuse parfois de trop bien traiter leurs enfants. Mais puisque nous sommes leurs enfants !… Le reproche ne tient pas debout. Et d’ailleurs, ce n’est pas tous les jours fête de notre grand-grand-père !
A deux heures, distribution solennelle des prix. Le discours obligé sur un sujet de haute pédagogie, cette fois, n’a paru ni trop long ni trop court, ni trop pompeux ni trop familier, et n’a ennuyé personne, par la bonne raison qu’il n’a pas eu lieu. On l’avait heureusement remplacé par un dialogue entre élèves sur les meilleurs plaisirs des vacances. Intéressant et moral… Ces Jésuites !
Aimez-vous la morale ? On en a mis partout,
… jusqu’au dernier jour de l’année, mais dissimulée en tartines si appétissantes qu’elle passe toujours.
J’ai partagé fraternellement avec Jean le prix de sagesse, décerné par le suffrage des élèves avec l’approbation des maîtres, et le prix d’honneur de philosophie. Chacun deux prix, un premier et un second : ce qui faisait pour chacun quatre plaisirs — sans parler de plusieurs autres couronnes que nous avons pu offrir sur l’autel, au grand salut du soir.
A cette cérémonie, nous avons aussi, une dernière fois, côte à côte, adressé ensemble au Dieu de l’Eucharistie, avec nos prières, la fumée de nos encensoirs. Dans quelques années, Jean montera à l’autel, et moi, trop heureux, je lui servirai d’enfant de chœur…
Puis enfin, le soir, j’ai pris mon pauvre gros cœur à deux mains, pour aller dire adieu aux Pères qui avaient été bons pour moi, c’est-à-dire, à tous ceux que je connaissais…
Et demain, je les quitte, mais pas tout entier : car mon cœur est à eux — à la vie, à la mort.
Paul.