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En Pénitence chez les Jésuites

LETTRE 1 (continued 2)

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Pour ne pas me laisser griser par cette gloire subite : « Sire, me disais-je tout bas, prenez garde ! Le peuple est comme l’Océan, mobile et perfide : méfiez-vous de sa faveur et soyez maître de vous comme de l’univers ! » Ainsi affermi dans l’humilité, je pus savourer à mon aise le plaisir de voguer au-dessus de la houle de mes sujets empressés. On me fit faire le long tour des préaux, des jardins et des corridors, entre deux haies de curieux et de curieuses (car toute la ville y était), dont je recueillais les hommages avec une aimable condescendance.

Tout à coup, les vivats cessèrent et je me trouvai en face du Père Recteur, qu’entourait tout le corps professoral. Je faillis saluer, par habitude, mais me rappelai à temps que le gros personnage ici, pour le quart d’heure, c’était moi. Je m’inclinai simplement, de l’air protecteur qui convenait à ma dignité.

Par dignité encore, je jugeai bon de me taire. Mon grand vizir Joannès-Pacha, que vous connaissez bien, parla pour moi. Il apprit au Père Recteur que j’arrivais en droite ligne des pays où le soleil se lève, à seule fin de lui témoigner ma haute faveur, avec mon estime pour ses éclatantes vertus et ma satisfaction de le voir à la tête d’un jeune peuple si bien discipliné, si intelligent, si parfait. En souvenir de ma visite, je sollicitais de sa bonté paternelle pour eux un congé extraordinaire.

Le Père Recteur, tout confus de l’honneur que lui faisait un si grand prince, offrit à Ma Majesté ses plus humbles actions de grâces et se déclara charmé de pouvoir m’être agréable en accordant ce que je souhaitais. Je le remerciai d’un sourire bienveillant de mes augustes lèvres, tandis que le peuple donnait carrière à un enthousiasme délirant pour son royal bienfaiteur.

Un quart d’heure après, dépouillé de ma couronne, de mon manteau et de mon sceptre, je rentrais dans ma plus simple expression, et feu Joannès-Pacha me disait avec mélancolie :

« Hein ! mon gros sultan de carton, c’est dommage que ça s’arrête là ! A nous deux, nous ferions peut-être le bonheur d’une grande nation.

— Pourquoi pas ?… Mais ce brancard sur ces quatre chameaux du désert a failli me donner le mal de mer ! Non, j’en ai assez de la royauté. »

Le profit le plus clair de ma splendeur d’un jour, ç’a été une bonne demi-journée de patinage dans les fossés de la citadelle, mis gracieusement à la disposition du collège par le commandant de place, qui a son fils en Humanités. Pour glace un miroir, devant nous un espace magnifique, point de faiseurs d’embarras, et, comme bouquet, une conférence pratique, sur le terrain même, par le P. L…, auteur estimé d’un Art de patiner et patineur sans rival. Aussi, on s’en est donné à cœur joie. Mais les jambes au retour ! Aïe !… Des morceaux de bois rhumatisés !

Le lendemain, reprise générale des affaires sérieuses. En rhéto, où l’on n’a pas l’habitude de lambiner, ç’a été vite fait : en un instant, la machine est visitée, graissée, chauffée, le personnel au poste, le coup de sifflet donné et le train en route… vers les vacances de Pâques ! Quelle charmante perspective au bout de ce voyage !

Mais, auparavant, il faudra trimer. Aux élections d’hier pour l’Académie, mon grand vizir a été nommé président à l’unanimité. Je lui sers de vice : il n’en a pas d’autre ! Au travail ordinaire du cours, nous allons joindre la préparation d’une séance littéraire. Y viendrez-vous ? Je le voudrais bien, si la saison le permettait, et, en attendant, je vous embrasse tous trois comme si vous étiez trente-six.

Votre fils Paul, ancien sultan, vice-président d’Académie.

21. A Louis.

16 janvier.

Mon cher ami,

Tu me fais dire par ma sœur que les Jésuites sont des esprits chagrins ! Pour le coup, mon bon, je ne reconnais plus ta subtilité ordinaire de jugement : car tu t’es mis, non pas à côté, mais aux antipodes de la vérité.

Si les jésuites ne donnent pas de vacances au nouvel an, c’est, m’a-t-on dit, parce que, dans leur système d’études, le premier semestre est sacré : il représente le grand effort de l’année scolaire et n’admet pas d’interruption notable. Le programme de chaque classe doit être parcouru une première fois tout entier avant Pâques : alors seulement on a mérité quelques jours de repos complet. Après Pâques, on n’a plus qu’à revoir, à parfaire l’œuvre.

Cette méthode semble avoir du bon, et, quoiqu’il soit très doux (je le sais par expérience) de retrouver pour un peu de temps, après ces trois premiers mois d’absence, le nid de famille, je comprends qu’on sacrifie ce plaisir à un intérêt plus sérieux.

D’ailleurs, le sacrifice a eu ses compensations. Donner aux élèves la clef des champs, c’est une excellente recette pour s’épargner la peine de les amuser intra muros ; mais quand on réduit les plaisirs des élèves à sortir, on les habitue à ne voir dans leur collège qu’une cage ou une prison. Les Jésuites ne traitent pas leurs oiseaux ou leurs captifs en condamnés : ils dorent volontiers les barreaux, les agrémentent de quelques verdures et de fleurs, y laissent pénétrer le soleil, la musique et les francs éclats de rires. Je constate qu’ils se donnent presque autant de mal pour nous délasser, à certains jours, qu’aux autres jours pour nous instruire. Et de la sorte ils arrivent à faire, non pas seulement supporter, mais aimer le collège. Tout y gagne : les esprits sont plus libres, les cœurs plus ouverts, par conséquent le travail et le bon ordre mieux garantis, tout l’homme mieux formé.

Preuve :

Dans les lycées, il y a aussi des jeux qui exercent et assouplissent le corps, des leçons d’agrément qui développent les goûts artistiques et constituent de véritables divertissements ; mais je n’ai pas souvenance d’y avoir jamais vu donner par les élèves une séance littéraire ou dramatique. La grande raison de cette absence, je la conçois très bien depuis un mois : c’est que la préparation, avec la bonne volonté des acteurs, réclame une somme extraordinaire de dévouement, de savoir-faire et d’autorité chez le professeur. Or, mon bon, il est certain que ces qualités-là ne courent pas les rues — ni les établissements d’instruction où les maîtres jouissent d’un traitement pour faire leur devoir, sans plus. Tu as compris.

Je sais bien que vous êtes libres d’aller au théâtre, parfois même avec des billets de faveur : j’y suis allé, malheureusement. Mais qu’est-ce qu’on en rapporte pour son perfectionnement intellectuel ou moral ? Dans nos petites soirées dramatiques, on s’amuse peut-être moins, on s’instruit davantage et l’âme n’y perd rien.

Un théâtre de collège, évidemment, ne peut offrir qu’un très modeste reflet des merveilles que savent opérer sur les grandes scènes les machinistes, les costumiers et les décorateurs ; les jeunes artistes qui assument la charge d’intéresser un auditoire plus difficile parfois qu’on ne pense ne songent point à se comparer, même de fort loin, à un Coquelin ; enfin les productions qu’ils ont à interpréter ne constituent pas toujours des chefs-d’œuvre d’art littéraire ou dramatique, et même quand elles sont empruntées aux grands auteurs, d’impitoyables ciseaux leur enlèvent plus d’un élément d’intérêt piquant ou croustillant.

Mais le but n’est pas de fournir aux collégiens ou à leurs familles un équivalent du théâtre où ils ne vont pas. Il s’agit de leur donner, pour une circonstance exceptionnelle, une petite fête joyeuse, honnête, distinguée, qui puisse, selon le précepte antique, les divertir en les instruisant.

Je soupçonne les Pères de ne pas faire grand fond sur l’efficacité de la comédie pour la réforme des défauts de leurs élèves ; ils ont d’autres moyens plus sûrs. Que les pièces n’aient rien d’immoral : cela peut suffire. Si, en outre, elles sont spirituelles et bien interprétées, elles rendront toujours deux services précieux : aux jeunes spectateurs, celui d’affiner leur esprit ; aux acteurs, celui de développer leur talent d’expression.

Mon père t’a certainement parlé de la comédie à laquelle il a assisté, le jour de l’an. Je garde une vive reconnaissance au professeur qui m’a appris là, non sans peine et fatigue, à me présenter correctement devant le public, à dominer le trac, à parler au naturel — toutes choses que j’ignorais et que je suis enchanté de savoir un peu mieux qu’avant. Après la représentation, mon père a bien voulu me dire que mon avenir ne l’inquiétait plus, attendu que sûrement je gagnerais ma vie comme avocat, député ou comédien. Député, je veux bien ; avocat, peut-être encore, si tu ne me fais pas une trop rude concurrence ; mais comédien, merci ! C’est bon au collège, un jour de l’an ou de carnaval. Dulce est desipere in loco, pour mieux travailler après.

La semaine prochaine, grand branle-bas pour la préparation d’une séance solennelle, dont le sujet est encore un mystère impénétré. Elle aura lieu le 29 janvier, fête de saint François de Sales, ancien élève des Jésuites et patron de toutes les Académies des classes supérieures. Nous serons une douzaine de rhétoriciens. Il paraît que les traditions nous obligent à faire très bien : on s’y emploiera de son mieux. La comédie m’a mis en appétit — quoique la future séance ait une bien autre signification. Nous en reparlerons avant ou après, si tu veux.

Adieu.

Ton ami,

Paul.

22. Au même.

30 janvier.

Mon cher ami,

Ainsi donc, flafla et temps perdu ! Voilà comme tu as entendu qualifier les séances littéraires des Jésuites. Tu ne dis point par qui : il serait pourtant intéressant de savoir si c’est par des gens qui parlent d’expérience. Ils l’ont peut-être entendu dire à d’autres qui n’en avaient pas vu plus qu’eux !

Du flafla ! C’est un mot d’épicier : on pourrait l’appliquer à tout ce qui ne rapporte pas des écus ou des sous. Mais, mon ami, tout le monde, plus ou moins, dans les grandes circonstances, fait du flafla ! Les banquets, les punchs, les cavalcades et les revues, la musique et les lampions, et les ronflants discours des quarante Immortels, des candidats en tournée, des inaugurateurs de statues ou de chemins de fer, des présidents de sociétés utiles ou inutiles, de congrès savants ou ignorants, de comices agricoles ou de distributions de prix quelconques : tout cela, n’est-ce pas du flafla ? On le trouve bon quand même. Pourquoi ? Parce que ça chauffe l’enthousiasme.

Eh bien, la jeunesse est le bel âge de l’enthousiasme : elle a besoin d’enthousiasme pour élever son âme encore neuve au-dessus des vulgarités de la vie, jusqu’à la région sereine des grandes pensées, des saintes causes et des nobles ambitions. Si dans ces ardeurs juvéniles un peu d’illusion vient se mêler, où est le mal ? Les beaux rêves ne font pas toujours tort à la réalité : je viens d’en avoir la preuve personnelle.

Quand on s’est appliqué pendant trois semaines à entrer dans la peau d’un personnage intéressant, qu’on s’en est approprié les sentiments généreux et qu’on est arrivé enfin à les exprimer dans toute leur énergie ou leur délicatesse, tu ne saurais croire comme on est empoigné ! Je me suis ému pour tout de bon, dans mon rôle, et je garde, après plusieurs jours, la très vive impression des belles choses que j’ai dites. Les mots mêmes reviennent parfois, tout naturellement, dans mes conversations et mes compositions. Chose plus étonnante encore : je m’inspire à moi-même le respect et je ne voudrais pas faire une chose indigne de ce que j’ai été au théâtre, un soldat loyal et chrétien.

Jean, notre président, a été superbe dans le rôle du gouverneur de province : à certains moments, il a enlevé toute la salle. Il était visible, d’ailleurs, que les applaudissements ne s’adressaient pas seulement à la perfection du jeu de l’acteur, mais aussi et surtout à l’élévation des idées et à la noble franchise des sentiments qu’il exprimait. D’où il faut conclure, mon ami, qu’une académie de rhétorique peut devenir une leçon de haute morale et un sérieux moyen d’éducation. C’est déjà quelque chose ; mais il y a plus, je crois.

Je t’ai envoyé notre programme. Un esprit fin comme le tien n’aura pas eu beaucoup de peine à y discerner deux éléments, la littérature et le drame, et à comprendre le but de l’un et de l’autre.

Il paraît qu’ailleurs la partie dramatique est quelquefois absente ou empruntée à un auteur quelconque et sans rapport bien intime avec le sujet, qui souvent même ne comporte pas de mise en scène : elle vient là pour faire passer le reste. Notre professeur n’aime pas ces séances exclusivement littéraires ou critiques : il les appelle une concession fâcheuse à l’esprit d’érudition germanique, qui envahit l’enseignement français, et leur reproche d’ennuyer l’auditoire, jeune et vieux, sans grand profit pour les orateurs.

D’après lui, une séance académique doit être, dans le sens primitif du mot, le chef-d’œuvre, la pièce de maîtrise, où une classe, représentée par l’élite de ses élèves, déploie tout ce qu’elle a de meilleur dans la cervelle et dans le cœur, pour sa propre instruction, pour l’instruction et le plaisir des autres, pour l’honneur des Bonnes Lettres. Donc, avant tout, il faut un sujet capable d’intéresser acteurs et spectateurs, assez riche aussi pour fournir matière à tous les talents. C’est la tâche du professeur de le découvrir, de le distribuer, puis de coordonner, de revoir et de parfaire le travail des élèves.

On s’accorde à dire que notre séance Honneur et Patrie réunissait toutes les conditions de succès. Elle roulait sur l’un des épisodes les plus émouvants que renferme l’histoire de notre vaillante province. Toutes les formes que peuvent revêtir les exercices littéraires dans un cours de rhétorique, y ont trouvé leur place naturelle : la prose française dans le tableau historique, dans les discours du conseil de guerre, dans la lettre en vieux françois, dans le récit poétique de la bataille ; la prose latine, d’ordinaire peu goûtée des dames et des queues de classe, dans les portraits et dans le dialogue nocturne ; la poésie des deux langues dans le chant du barde, dans l’hymne triomphal et l’épilogue à la France. Les lettrés de l’assistance ont pu être satisfaits ; les autres, chez qui l’amour du beau parler ne va pas jusqu’à la passion, n’ont pas dû être trop mécontents : car, sauf peu d’exceptions, nos exercices littéraires n’étaient pas lus, mais parlés, et formaient autant d’épisodes naturels entre les trois actes déclamés que comportait l’action.

Le plan général et les principaux détails de cette séance avaient été préalablement discutés en conseil académique. Les trois plus gros bonnets (j’ai la toque de vice-président) furent invités à fournir, d’après un canevas donné par le professeur, chacun un acte, travaillé à fond : il s’en inspira comme il put et comme il voulut pour la rédaction définitive. Nous eûmes le plaisir d’y retrouver nos idées sous une forme sensiblement perfectionnée, parfois toute nouvelle, et la comparaison avec notre ébauche nous profita. Les devoirs littéraires sont davantage notre œuvre personnelle, quoique plus d’une fois remaniée sur les indications du maître.

En somme, durant ces trois semaines, le travail de la composition et celui de la déclamation nous ont fait remuer bon nombre d’idées que nous ne perdrons plus, et cette gymnastique de l’esprit nous a donné à tous un nouvel entrain pour l’étude. La contagion s’est étendue à toute la classe, fière des compliments que lui a valus son académie, et a gagné les classes de littérature voisines, désireuses de nous imiter ou de nous surpasser. Preuve que nous n’avons pas perdu notre temps.

Tu me demandes à ce propos, non sans malice, je crois, ce que devenait la rhéto, pendant que le professeur avec sa tête de classe préparait cette belle académie. Mais rien n’est plus simple, mon ami : le professeur continuait à faire sa rhéto, et les élèves aussi, tous sans exception. Jamais, en classe, il n’a été question de la séance. Le professeur travaillait double, les académiciens travaillaient double : il a probablement pris un certain nombre d’heures sur le repos de ses nuits, nous en avons pris quelques-unes sur nos récréations et nos congés. Voilà tout le secret : propose-le à ton professeur et dis-moi des nouvelles de l’accueil qu’il y fera !

Non, vois-tu, mon ami Louis — il faut que je te l’avoue — je finirai par devenir féroce pour l’Alma Mater. Ce ne sera pas la faute des Jésuites ; car depuis que je suis à leur école, je n’ai jamais entendu de leur bouche un mot injurieux à l’adresse de cette Université qui les déteste. Et c’est leur faute pourtant, d’une autre manière : car entre leurs procédés d’instruction ou d’éducation et les siens, je découvre tous les jours des contrastes plus violents, qui irritent mon regret de les avoir connus si tard.

Que veux-tu ? Je suis franc.

Ton ami,

Paul.

23. Au même.

12 février.

Mon cher ami,

Merci pour tes multiples compliments : je transmettrai à Jean la part qui lui en revient et je suis sûr qu’il t’en sera reconnaissant. Quel bon type et quel brave cœur ! Je voudrais bien qu’il fût ton ami aussi.

Maintenant je m’empresse de répondre compendieusement aux deux aimables questions, par lesquelles tu me prouves ta sollicitude pour mon avenir et pour mon présent. L’avenir, c’est le baccalauréat ; le présent, c’est l’ennui. Procédons par ordre.

1o Tu veux savoir si je ne crains pas que tous ces exercices « extra-classiques » m’empêchent de conquérir à la fin de l’année le parchemin officiel ?

Ta préoccupation, mon ami,

Part d’un bon naturel : mais quitte ce souci.

Je suis tellement sûr de me doubler, dans six mois, de cette bienheureuse peau d’âne que… je n’y pense même pas. Dès le premier jour de classe, notre professeur nous a dit : « Mes amis, vos parents tiennent à ce que vous soyez bacheliers ; vous y tenez également, moi de même. Mais, écoutez bien ceci : la meilleure manière, la plus sûre et la plus courte, de préparer son baccalauréat, c’est de ne pas y songer et de songer beaucoup à faire une bonne rhétorique. C’est à moi, selon la direction des supérieurs, de régler votre travail et mon enseignement de façon à concilier tous vos intérêts. Je l’ai fait pour vos devanciers, qui n’ont pas eu à s’en plaindre : je le ferai pour vous. Mais je vous défends formellement à tous, tant que vous êtes, de jamais prononcer devant moi le mot de baccalauréat, pas plus que je ne le prononcerai devant vous, d’ici à Pâques. »

Il a tenu parole et nous aussi. Nous faisons du latin et du grec à loisir et à plaisir ; de la littérature ancienne et moderne, de l’histoire et de la géographie, avec intérêt ; de l’allemand, sans trop rechigner ; des sciences, autant qu’il faut ; tout cela d’après un plan parfaitement ordonné et ponctuellement suivi, sans fatigue et sans inquiétude, sûrs d’arriver, comme si nous voyagions dans un de ces trains d’Angleterre, qui partent, s’arrêtent, repartent, sans un instant de retard et sans un cri. Notre conducteur veille : cela nous suffit, et cette absence de préoccupation favorise bien autrement le bon travail que la sotte fièvre dont on se laisse parfois tourmenter, sans autre profit que des pertes de temps.

Mais, pour te rassurer plus complètement, je dois ajouter que notre professeur a fait ses preuves. L’an dernier, tous ses élèves, moins un, ont été reçus au baccalauréat — et ils avaient fait des thèmes grecs et des vers latins jusqu’à l’avant-veille des examens !

2o Tu désires savoir combien de fois par semaine je m’ennuie en classe ?

Le compte est facile : je ne m’ennuie jamais. Il y a des matières qui me plaisent moins que d’autres : à celles-là je m’intéresse par devoir. Mais l’étude des auteurs classiques, qui t’assomme, est précisément ce que je préfère à tout le reste. Il est vrai qu’elle ne se réduit pas, comme trop souvent chez vous, à une sèche traduction faite par l’élève, maintes fois préparée à l’aide d’un corrigé juxtalinéaire, agrémentée de quelques rares explications du professeur et se traînant ainsi au milieu de l’indifférence générale jusqu’au moment où l’heure sonne. Cela fait songer au macaroni des mendiants napolitains. Tu ne sais pas ? La marchande tire délicatement de sa marmite un de ces succulents petits tuyaux et en met l’extrémité dans la bouche du client, avec défense aux mains d’intervenir ; le client avale, avale à même, les yeux fermés. Quand il en a pour ses deux sous, la bonne femme coupe au ras des lèvres ; le suivant rattrape le bout disponible, et le macaroni continue à se développer uniformément.

Nous avons plus de variété. Le professeur nous explique ou nous fait expliquer par nous, en traduction courante, les auteurs secondaires, historiens et petits poètes : c’est la lecture. Aux grands classiques, orateurs et poètes, qui offrent l’application plus parfaite des règles qu’on étudie en rhétorique, on réserve l’honneur de la prélection. Tu vas saisir par un exemple.

Le programme de rhétorique comprend, pour le premier trimestre, les principes généraux de l’art oratoire et les règles du discours ; pour le second trimestre, les genres d’éloquence. Concurremment avec la théorie, nous étudions la pratique dans Cicéron, Démosthène et Bossuet. Voici comment notre professeur applique la méthode au plaidoyer pro Milone, que tu connais bien.

Il ne commence point par perdre son temps à nous débiter une savante dissertation sur ce chef d’œuvre qui… que… dont… Qu’est-ce que nous en retiendrions à ce moment ? Il vaut bien mieux nous faire assister au procès.

Il ouvre donc son livre et nous lit avec intelligence (ce n’est pas rien !) la première page de l’exorde. Qui est l’orateur ? Qui est le prévenu ? Qui sont les juges ? Où se passe la scène et avec quel appareil ? Dans quel état d’esprit sont les assistants ? La réponse à ces diverses questions fournit déjà une somme considérable de notions utiles sur l’histoire et les institutions romaines, en même temps qu’elle pique la curiosité. Que va dire Cicéron — non pas le vrai Cicéron, dont la peur valut à son client le plaisir d’aller manger de si bon poisson à Marseille — mais le Cicéron de cabinet, en pleine possession de son sang-froid et de son talent ?

Le professeur attaque alors le texte, phrase par phrase, et le fouille à fond, au point de vue du sens et de la valeur de l’expression. Puis il y montre, sous le trouble apparent des idées et l’embarras voulu de la structure, un art profond pour tourner en faveur de la cause tout ce qui semble contre elle et pour faire partager aux juges intimidés l’assurance qu’affecte l’orateur. Tu vois qu’il ne s’agit plus d’une traduction plus ou moins littérale ou d’une simple étude de langue : l’auteur devient le modèle, et la prélection vient à l’appui des principes oratoires. Quant à la sauvegarde nécessaire du principe moral, le professeur aura soin de noter comme il convient les entorses que l’avocat de Milon donne à la vérité des faits.

Une seconde et peut-être une troisième et une quatrième prélection semblables seront consacrées à étudier le reste de l’exorde. Ce ne sera pas trop : car il est l’œuf d’où sortira tout le discours, et il fournira matière à bien d’autres observations intéressantes.

De la réfutation qui suit l’exorde, on extraira un beau modèle de discussion oratoire, à propos du droit de légitime défense en cas d’agression.

La narration de la rencontre de Milon avec Clodius, y compris les antécédents et les suites, amènera une foule de détails sur les mœurs politiques et autres des Romains et mettra de nouveau en lumière l’habileté consommée de ce roi des avocats sans scrupule.

Dans le corps du discours, on choisira quelques modèles d’argumentation et de développement oratoire, auxquels on joindra les endroits les plus pathétiques de la péroraison, et ainsi l’on aura sur l’auteur et sur son œuvre des idées claires, complètes, solides, qu’on pourra désormais formuler en connaissance de cause.

Mais comment retenir une pareille quantité de notions en tout genre ? — On y a pourvu, mon ami. D’abord, il n’est pas défendu de prendre des notes, au moins pour les questions plus difficiles. Puis, après chaque prélection, quelques élèves sont interrogés sur les choses principales qu’ils viennent d’entendre. Le lendemain, avant la prélection du jour, la précédente est répétée tout entière, rapidement, mais à fond, souvent avec addition de nouvelles remarques. Enfin, chaque samedi, il y a revue générale de tout ce qui a été expliqué ainsi pendant la semaine. Il faut bien que l’essentiel finisse par vous rester.

Parallèlement au chef-d’œuvre de l’orateur romain, nous étudions le modèle de l’éloquence grecque, cet immortel discours de la Couronne, moins régulier et moins châtié que la Milonienne, mais la dominant, à mon humble avis, de toute la distance qui sépare la raison de la phrase, l’émotion naturelle de la passion savante, le torrent impétueux du fleuve canalisé, et, somme toute, le génie du talent. Les deux orateurs déploient dans la bataille une habileté merveilleuse ; mais on sent que Démosthène défend son honneur et la patrie, tandis que Cicéron a plutôt l’air de lutter pour un parti politique et pour sa clientèle. Quand le grave consulaire, pour épouvanter les juges, fait sortir des enfers l’ombre de Clodius, on sourit, et cet artifice quelque peu puéril diminue ensuite l’effet grandiose de l’auguste Jupiter qui, du haut des montagnes latines, ouvre enfin les yeux pour voir et punir les crimes du tribun révolutionnaire. Mais lorsque, pour se justifier d’avoir organisé contre l’envahisseur Philippe une résistance impossible et voulu, au défaut de la victoire, sauver du moins l’honneur de la patrie, Démosthène en appelle solennellement aux héros tombés à Marathon, que l’assurance de mourir n’a pas empêchés de faire leur devoir de soldat, je dois avouer qu’il me donne la chair de poule, comme si je voyais passer dans un éclair la charge de Reichshoffen. — « Ah ! les braves gens ! » s’écriait Guillaume ; moi aussi j’ai l’envie de dire : « Ah ! l’éloquent patriote ! »

De Marathon à Rocroi et à « cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés ressemblaient » à ce que tu sais, il n’y a pas loin. Notre professeur ne nous sature pas non plus de belles critiques générales sur Bossuet : il le lit avec nous en classe, nous le fait saisir sur le vif et nous promène à loisir dans les mystères de ses hauteurs et de ses profondeurs.

Nous ne sortons pas de ces splendeurs intellectuelles, quand ensuite nous entrons dans l’étude du Cid, des Horaces, de Polyeucte : Corneille et Bossuet sont de la même famille de grands esprits. Après Corneille vient l’émouvant et séduisant Racine, qui fait mieux comprendre et parfois admirer à ses propres dépens ses modèles grecs, Euripide et Sophocle.

Ne ris pas, mon ami, de cet enthousiasme un peu nouveau chez moi pour les Grecs ! Depuis que je les entends expliquer par un homme qui les connaît et qui, à travers leurs formes encore ingrates pour des élèves, nous fait apprécier cet art à la fois simple et profond qui cherche le beau, non pas dans les effets d’à côté, mais dans la pure expression de la nature idéalisée, comme Phidias dans ses marbres immortels, je suis tenté de mésestime pour les Latins. Mais je ne veux pas être injuste envers eux : ils ont bien profité des Grecs. Virgile se lit après Homère, avec le même plaisir que Racine après les tragiques athéniens. Néanmoins je comprends qu’après avoir lu Virgile une fois, on relise trois fois le bon Homère.

Il y a pourtant un Latin qui me plaît, et beaucoup : mais c’est encore parce qu’il a éminemment l’esprit grec et (passe-moi l’énormité de l’anachronisme) l’esprit français. C’est ce païen d’Horace : non point assurément dans ses gaillardises, mais dans les nobles envolées de ses odes patriotiques ou morales, dans les gracieuses ou touchantes échappées de son imagination de poète et de son brave cœur d’ami, dans ces épîtres et ces satires où le bon sens le plus naturel fait assaut avec la plus franche gaîté, mélange de sel attique et de sel gaulois. Je ne sais pas, mon cher, combien tu admires Nicolas Despréaux : il versifie avec une correction que ne devait guère dépasser sa perruque Louis XIV, et je trouve même qu’il accommode fort proprement les reliefs d’Horace ; mais quand je voudrai faire bien dîner mon esprit, c’est à la table d’Horace que je le mènerai, avec l’espoir secret d’y rencontrer La Fontaine et Molière, ses deux cousins du grand siècle : la fête alors sera complète.

Je ne me doutais pas autrefois de cette parenté si étroite qui relie nos classiques les plus véritablement français à l’antiquité grecque et latine ; je répétais sottement avec mes camarades :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

Je blasphémais ce que j’ignorais. Mais j’en suis revenu depuis six mois, et à présent, ignorant un peu moins, j’apprécie mieux et j’admire sincèrement.

Je ne t’ai parlé que des grands classiques : nous ne négligeons pas ceux du second rang. Ils servent à reposer l’esprit, durant les derniers quarts d’heure d’une classe déjà bien remplie. Mais, même pour ceux-là, on ne prend pas le macaroni à la défilade : on choisit le meilleur. Le professeur a d’ailleurs soin de maintenir toujours, par des résumés ou des lectures courantes, les liaisons et les vues d’ensemble.

Et comme il met en cela et dans le reste autant de science et d’esprit que d’entrain, tu comprendras que la classe devienne pour nous un véritable plaisir, un régal intellectuel, et qu’on désire, par ce commerce intime avec les grands écrivains, arriver avec le temps à se façonner sur eux, à les imiter sans les copier, à devenir soi-même quelqu’un : ce qui est le but final des études — et le plus court chemin pour conquérir un baccalauréat honorable.

Si tu trouves cette lettre trop technique, tant pis pour toi ! Tu l’as voulu. D’ailleurs, ma moustache commence à rivaliser de sérieux avec la tienne : c’est dire que j’acquiers le droit de parler gravement de choses graves.

Bien à toi,

Paul.

24. A ma sœur Jeanne.

22 février.

Ma petite sœur grande,

Que c’est vilain à toi d’être tombée malade au moment précis où je t’attendais ! L’as-tu fait exprès ? Si je le savais, je… je garderais le lot que tu as gagné et par-dessus le marché celui de maman, qui, au lieu de venir s’amuser ici avec toi et moi, a préféré faire son carnaval auprès de ton lit, en compagnie sans doute de plusieurs pots de tisane. Comme ça devait être gai pour toutes deux ! Vous n’avez pas de remords ? Il y aurait de quoi, pourtant, car notre carnaval a fort bien réussi. Pour ton châtiment, je vais t’en faire venir l’eau à la bouche. Écoute un peu.

Le premier jour, grandissime représentation d’une comédie de Labiche, les Gobe-mouches. Il ne faudrait pas demander à tes Ursulines de chercher ce titre dans leur répertoire de l’Opéra-Comique ou du Théâtre des Variétés : car, d’abord, elles ne savent peut-être pas ce que c’est qu’un répertoire de théâtre, et puis ce titre n’y est pas. La pièce est de Labiche tout de même, un peu rarrangée, avec suppression de la trop aimable moitié du genre humain à laquelle tu appartiens. Je t’en fais mes excuses ; mais il paraît que ces dames ne se présentent pas convenablement !… Elle a été interprétée par les Anciens Élèves, dont cinq ou six jeunes de vingt à vingt-cinq ans et deux déjà pères de famille, tous acteurs émérites depuis leur temps de rhétorique. Pièce et jeu fort spirituels, quelquefois absolument pouffants. Si tu avais été là, tu serais repartie bossue, à force de rire — et j’étais condamné à n’avoir plus tard qu’un bossu pour beau-frère ! Tu as donc bien fait de rester à Z… avec tes pots de tisane.

Le lendemain, nouveau plaisir, très long, trop long pour certaines personnes, qui sont venues employer trois heures à espérer qu’enfin leur nom sortirait de l’urne et à voir passer devant leur nez des lots superbes.

Hélas ! je suis de ceux-là. En fait de chance aux loteries, je n’ai jamais eu que du guignon ! Tu as un lot, maman en a un, moi rien. Je convoitais pourtant bien — tu ne devinerais jamais quoi, je puis te le donner en mille — un charmant petit ânon vivant : robe grise avec croix noire dans le dos, des yeux doux et clairs, une paire d’oreilles à faire jaunir d’envie notre cousin Ernest, bref, un amour d’ânon, qui représentait la classe de sixième. Il faut savoir que chaque classe se cotise pour fournir son lot. La rhéto a donné la belle édition savante des Œuvres complètes de Corneille et de Racine, un cadeau de grand prix : mais qu’était-ce en comparaison de Brocoli ?

On l’avait amené dans la salle, bien brossé, parfumé, enrubanné. On l’invita poliment à monter les six marches qui le séparaient de la scène : il refusa, par modestie. On le pressa, on le poussa même un peu : mais les honnêtes gens de son espèce, si jeunes qu’ils soient encore, n’aiment pas qu’on violente leur liberté de conscience. Plus ses conducteurs insistaient, plus il résistait. On a du caractère ou on n’en a pas : Brocoli en avait, na ! Mis ainsi par lui au pied du mur, les âniers délibérèrent et parlaient déjà d’enlever le rebelle à force de bras ; mais

Le plus âne parfois n’est pas celui qu’on pense :

Brocoli devina le complot et, profitant du désarroi, soudain, d’un seul bond, il franchit les six marches et se présenta de lui-même, libre et fier, au public. Il eût certainement chanté sa victoire, si les applaudissements ne l’avaient intimidé. On le rattrapa et on le contraignit d’écouter immobile une chanson dont l’air ne lui plut pas : il n’y répondit pas un mot. Il fut néanmoins tiré au sort et échut (admire l’intelligence du hasard !) à un de nos professeurs de musique. Tu devines comme les deux confrères furent applaudis. Mais il faut croire que le pauvre Brocoli avait eu peur de tomber plus mal : car il redescendit l’escalier sans faire de cabriole et sortit les oreilles droites.

A notre grande joie, il n’est pas tout à fait perdu pour nous. Aussitôt après la loterie, nous nous sommes concertés pour le racheter à l’heureux gagnant : on le mettra au vert à la campagne du collège, où il partagera nos ébats, les jours de congé, jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour traîner la carriole des Petites-Sœurs qui viennent chercher les restes de nos repas. Ce sera pour lui une position sociale très honorable et il pourra y gagner tout doucement sa part de… j’allais dire de paradis : mais ce n’est tout de même qu’un baudet ! L’herbe fraîche lui suffira.

Maman a gagné un christ en ivoire, très expressif, monté sur branches d’olivier naturel, un des lots que j’ai vu le plus apprécier durant l’exposition au parloir (j’ai eu l’honneur de compter parmi les collecteurs). Je l’avais désiré pour elle. Il me console de n’avoir pas eu Brocoli, quoique pourtant j’eusse été bien aise de t’offrir le bourriquet en souvenir de ton petit frère !

Toi, tu as gagné une caisse de mandarines : il doit y en avoir pour ton année, à une par jour. Est-ce que tu aimes les mandarines ? Cela m’étonnerait. C’est fade, c’est odorant, c’est… Crois bien, au moins, que je dis cela sans arrière-pensée égoïste.

Aujourd’hui, nous avons été porter aux bons vieux et aux bonnes vieilles de nos Petites-Sœurs leur part du produit de la loterie. Ils nous ont fait une réception de gala. A peine avions-nous franchi la porte cochère que, sous la véranda en face, nous apercevons, rangés sur un seul front, une trentaine de braves gens endimanchés et, à quatre pas en avant, un vénérable tambour, qui salua notre arrivée d’un roulement ému. Quand nous fûmes plus près, il tourna par le flanc gauche et s’engouffra dans la maison, toujours battant ; les trente hommes, défilant derrière lui deux à deux, au pas relatif, nous menèrent à la porte du réfectoire, où ils firent la haie, pendant que nous entrions.

Toute l’antiquité du lieu, dans ses plus beaux atours, nous attendait, debout et souriante, pour lui servir notre dîner : car c’est nous qui l’offrions.

La prière faite, on s’assit. Nous nous disputâmes les tabliers blancs et nous servîmes chaud, sans trop de maladresses, sous la direction des bonnes Sœurs. D’autres coupèrent le pain, la viande, versèrent à boire. Quelques-uns durent s’occuper de remplacer les mains qui avaient trop de peine à atteindre la bouche sans accident. Ce fut très joyeux. Des mercis et des compliments et des tendresses, nous en eûmes à foison. Quelques rares grognons grognèrent bien un peu, sur la quantité ou la qualité des services ; mais les voisins nous disaient : « faites pas attention, monsieur ; c’est une vieille habitude qu’il a : il est plus bête que méchant. » Et l’on riait. A mesure que les estomacs étaient plus satisfaits, les visages le paraissaient aussi et, au dessert, un petit verre aidant, la joie fut parfaite.

Parfaite, non : le dessert me sembla maigre et j’en eus du chagrin pour ces pauvres vieux et vieilles du bon Dieu. Il manquait une caisse de mandarines. Et je me disais : « Ah ! si ma sœur Jeanne était là avec la sienne ! Elle n’en garderait guère pour elle : je la connais. Quel plaisir elle se ferait de faire plaisir à ces braves gens ! Il y en a peut-être parmi eux qui n’ont jamais vu de mandarine et qui n’en verront jamais, tandis qu’elle, qu’est-ce que ça peut lui faire, de manger tous les jours une mandarine pendant un an ? Du mal. Surtout qu’elle est déjà malade !… Et puis ce n’est qu’un lot, un pur don du hasard : elle aurait pu fort bien, comme moi, ne rien gagner du tout… Ah ! si j’avais avec moi la caisse de ma bonne sœur Jeanne ! »

Heureusement, par prudence, je l’avais prise avec moi, pour le cas où tu me donnerais, sur place, la permission tacite de la distribuer en ton nom. Et je l’ai distribuée. Il y en avait trois cents ; ils étaient trois cents vieux : donc trois cents bénédictions, que je t’envoie. Ça te guérira, mignonne !

Si pourtant tu tenais à être dédommagée, je m’engage à te les rembourser en trois cents baisers, échelonnés sur un espace de quarante ans — est-ce assez long ? — afin qu’il t’en reste quelques-uns, quand tu seras vieille aussi. Donne tes pauvres joues pâlies et maigries, pour que j’y mette les deux premiers, et compte bien.

Vous, maman, guérissez-la vite. Je vous embrasse aussi, avec papa. Ne craignez rien pour votre christ : vous l’aurez.

Votre Popol.

25. A ma mère.

28 février.

Chère maman,

Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ! Parole d’Évangile. J’ai eu tort de l’oublier, en me moquant des pots de tisane de ma petite sœur, et le ciel m’en a châtié. C’est de l’infirmerie que je vous écris. J’ai eu quelques jours de toux et de fièvre, sans danger aucun. A présent, je suis en pleine convalescence, avec des jambes qui flageolent encore et une tête un peu plus vide qu’avant. Le cœur étant resté intact, je cède au besoin de venir vous donner de mes nouvelles.

J’habite une jolie chambre au premier étage : parquet ciré, bon fauteuil Voltaire (c’est peut-être tout ce que je devrai jamais de bon à ce gredin-là, s’il en est l’inventeur !), lit mollet, rideaux blancs, vue très récréative sur les cours où les élèves jouent. La hauteur et l’éloignement amortissent le bruit, mais ne m’empêchent pas de faire sur eux derrière mes rideaux quelques études de mœurs fort intéressantes.

Pour me soigner, j’ai un frère infirmier qui vaut trois honnêtes gens, un saint homme et une Sœur de charité. Après m’avoir consciencieusement exténué par la diète, les purges et la quinine, tout en m’exhortant à la résignation chrétienne, le voilà maintenant qui, pour me rendre des forces, me gave comme s’il voulait convertir ma personne en une terrine de foie gras, selon une progression savante qui aurait de quoi alarmer tout autre estomac que le mien. Entre temps, il me régale de ses meilleurs tours de gobelet et de cartes. Il est très fort dans la partie. Il m’a avoué qu’étant au 1er régiment de cuirassiers, il en savait près de cinq cents et donnait souvent aux chambrées des séances de deux heures consécutives, toujours gratuites, pour empêcher les camarades d’aller boire et jurer dehors. Le prestige que lui donnait son talent lui servit même à en faire confesser plus d’un, et, en effet, il ne devait pas mal placer ses bouts de sermon, si j’en juge par ceux qu’il m’a insinués.

L’autre jour, à la salle de récréation des infirmes, il nous a fait la surprise d’une scène de ventriloquie, un petit dialogue entre deux personnages, dont l’un est au grenier, l’autre à la cave. Vous ne vous figurez pas la stupéfaction comique des gosses, qui cherchaient les voix tantôt au plafond, tantôt sous le plancher : ils étaient ahuris et le saint homme ravi de les amuser. Il y a ici du plaisir à être malade, presque autant que si j’étais soigné par maman.

Je n’ai pas été en classe depuis huit jours, et mon professeur, qui vient me voir fréquemment, ne veut pas encore que je travaille. Vous écrire, ce n’est pas travailler ; mais je suis sûr que vous ne seriez pas contente, si je prolongeais cette première lettre. A bientôt une autre plus longue ! Soyez sans inquiétude.

Je vous embrasse tous.

Votre Paul.

26. A Louis.

8 mars.

Mon cher ami.

Ne pouvant encore suivre la classe, on m’a permis, au titre exceptionnel de convalescent, d’assister au duel que se sont livré en public, à la grande salle, les deux sections de quatrième, vingt élèves contre vingt, sur la grammaire latine et grecque. Cela s’appelle une concertation. Il y avait longtemps que je désirais en voir une. Je ne regrette point l’heure que j’y ai passée. Voici ce que c’est.

Au lever du rideau, on voit les deux armées rangées en bataille, l’une en face de l’autre, sur deux lignes : dix et dix d’un côté, dix et dix de l’autre. César commande les Romains, Vercingétorix les Gaulois. Au bas de la cantonade, sur la droite le professeur de la première section, sur la gauche celui de la seconde, chacun avec deux petits secrétaires chargés de marquer les points.

Les deux porte-enseigne inclinent devant le P. Recteur l’aigle et le coq, puis vont les planter au fond, dominant le champ clos. On échange un dernier regard de provocation et la bataille commence.

D’abord, ce n’est qu’une escarmouche. Le général romain récite, dans le ton naturel, un passage de ses Commentaires, sans broncher ; le chef gaulois lui donne la réplique en autant de lignes et sans broncher davantage. Beau début et bel exemple. Les deux seconds en font autant. Le troisième Romain hésite un quart de seconde sur un mot : son émule gaulois, prompt comme l’éclair, lui lance le mot à la face et le secrétaire du camp triomphant proclame une victoire aux Gaulois. C’est la première blessure. D’autres suivent, de-ci et de-là, toujours foudroyantes, quelquefois bravement rendues. Quand le premier rang a fini, il passe en demi-tour derrière le second, qui entre en lutte avec le second rang opposé, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les diverses leçons, auteurs et grammaires, soient épuisées et que le P. Préfet, juge du tournoi, ait donné le signal du combat suivant : l’explication latine.

Comme pour les leçons, les deux sections ont préparé les mêmes passages d’auteur. Un Gaulois, désigné par son professeur, lit une phrase indiquée, la dissèque grammaticalement et la traduit ; si l’émule y trouve à reprendre, il corrige et gagne une ou plusieurs victoires. Le Romain est ensuite soumis à la même épreuve, et ainsi des autres. L’épreuve ne se borne d’ailleurs pas au sens du texte : chaque combattant répond en outre à des questions très variées de grammaire, d’étymologie, d’histoire, d’érudition en tout genre. Puis encore vient l’application du texte à des pensées analogues, petits exercices oraux de thème et de version, où le professeur met en œuvre toute son ingéniosité professionnelle pour faire valoir tout ce que l’élève a de forces vives, portées à leur plus haute puissance par le stimulant toujours harcelant de l’émulation.

Je t’assure, mon ami, que c’est un spectacle saisissant. Quand on voit ces gamins de douze ou treize ans, dont pas un n’a envie de rire, s’attaquer, se défendre, s’ingénier à rendre coup pour coup, se prendre parfois corps à corps, s’arracher la victoire pièce à pièce, on oublie qu’il ne s’agit que de grammaire et l’on se passionne avec eux. Il y avait là un pauvre Gaulois, pas grand, pas sot, qui, repris à faux par son émule et condamné à faux par le professeur un peu distrait, se débattit comme un beau petit diable contre tous les deux et, se voyant impuissant à faire triompher la vérité, se mit à fondre en larmes en s’écriant : « Mon Père, vous l’avez dit en classe ». On applaudit : la victime eut permission de s’expliquer et obtint double victoire, ce qui ramena instantanément la sérénité sur son visage.

Après une déclamation française, qui permit aux troupes de reprendre haleine, la lutte reprit sur l’explication grecque. Même méthode, même ardeur, même connaissance très sérieuse de cette belle langue, qui parfois semble si ardue à ceux qui ne l’ont jamais approfondie.

On se demandait avec une curiosité de plus en plus tendue à qui appartiendrait finalement la victoire, jusque-là disputée avec des chances à peu près égales. La fortune allait dire son dernier mot. Le héraut d’armes annonça : Combat à mort… Je frémis jusqu’à la moelle des os ; allaient-ils s’entre-massacrer ? Si jeunes encore !… Il ajouta : sur les verbes irréguliers grecs. Je respirai.

Ces verbes irréguliers grecs sont, de tradition immémoriale, le cauchemar des écoliers. Est-ce à tort ou à raison ? Je ne le discute pas ; mais j’ai constaté que les élèves de quatrième n’ont pas plus peur de cet épouvantail que les moineaux ne redoutent le pacifique mannequin, destiné à les éloigner et devenu leur perchoir. Pourtant, il faut bien admettre que ces malheureux irréguliers présentent quelque difficulté, puisque, dans cette lutte suprême, tant de braves guerriers ont mordu la poussière.

Il est vrai qu’on ne faisait plus de quartier. A peine l’adversaire avait-il bronché qu’on entendait résonner, strident comme une lame d’acier qui fend un casque, le fatal cri : Mort ! Et le vaincu tombait inerte sur sa chaise. De quarante, bientôt il n’en resta sur pied que dix et la grande faucheuse continuait à passer impitoyable.

Ils ne sont plus que quatre, deux de chaque nation. Les questions volent pour surprendre l’adversaire : mais l’adversaire sent qu’un instant de trouble, c’est sa perte, et il fait des efforts héroïques pour garder son sang-froid. A ce moment, le Gaulois numéro deux hésite. On lui a demandé la deuxième personne du singulier de l’optatif aoriste premier passif du verbe δράω; il donne par distraction la première : Mort ! La distraction n’est pas admise sur le champ du carnage.

Vercingétorix reste seul en face de César et de Labiénus ; il serre ses deux poings sous ses bras croisés, et lentement, martelant chaque syllabe, il répond, puis interroge, pâle, mais résolu. César est cramoisi, mais tient bon. Au second tour, son lieutenant tombe. L’auditoire devient haletant. Qui vaincra, Rome ou la Gaule ? L’histoire voudrait que ce fût Rome ; mais l’histoire se corrige avec le temps.

A la troisième reprise, Jules César, qui pourtant jadis mourut en parlant grec, ne trouva pas assez vite je ne sais plus quel impératif : Vercingétorix le lui décocha comme une flèche : Mort !

Et le vainqueur respira profondément, s’essuya le front et faillit fléchir sous le poids de son triomphe : les bravos le soutinrent et, par-dessus les têtes, il envoya dans la salle un léger sourire à sa mère, qui s’était levée comme un ressort, toute radieuse de bonheur.

Un joyeux dialogue donna aux secrétaires le temps de faire le compte des victoires obtenues de part et d’autre. Puis les deux armées reprirent leur position de combat et, au milieu du battement de tous les cœurs, le P. Préfet proclama : « Camp des Romains, 150 victoires ; camp des Gaulois, 165. La victoire finale est aux Gaulois. »

Alors, grave et un peu triste, César prit des mains de son porte-enseigne l’aigle romaine et la remit à Vercingétorix, en disant : « Gloire aux vainqueurs ! » Le Gaulois la reçut avec dignité et, tendant la droite au Romain, il s’écria : « Honneur aux vaincus ! »

Qu’en penses-tu, mon ami ? Est-ce encore du flafla et du temps perdu ? Et si, d’un bout de l’année à l’autre, du haut en bas de l’échelle des classes, chacune vient à son tour subir cette épreuve solennelle, ne crois-tu pas qu’il en reste quelque chose pour l’avancement des études ? Pour ma part, je suis sorti convaincu que, si j’avais eu dans mon jeune temps la chance de servir sous Vercingétorix ou même sous César, je saurais mes verbes irréguliers grecs mieux que je ne les sais — et peut-être toi aussi, n’est-ce pas ?

Dieu ! que je suis bavard pour un convalescent !

Ton ami,

Paul.

27. Au même.

15 mars.

Mon cher Louis,

Je reviens de la campagne avec mon professeur : c’est ma première promenade depuis mon malaise. Elle a été délicieuse. L’air était de velours, le soleil assez chaud pour attiédir les poumons sans alourdir la tête ; dans les prés scintillaient des milliers de primevères, dans les arbres les oiseaux chantaient en préparant leur nid, et partout la vue se reposait avec ravissement sur le feuillage encore tendre qui annonce le printemps. Comme Dieu est bon !

Mon professeur l’est aussi : il est venu me chercher à l’infirmerie pour me faire jouir de ces belles choses et pour causer. Nous avons parlé de omni re scibili et de quibusdam aliis,

Passant du grave au doux, du plaisant au sévère.

Je lui ai confié que je songe à me pousser dans la carrière de l’enseignement public. Car j’y songe très sérieusement, mon ami, par pur désir de rendre service à la jeunesse universitaire, qu’on est en train d’abrutir : si je pouvais lui inoculer un peu de vaccin de Jésuite, je suis sûr qu’elle s’en trouverait bien.

Mon professeur m’a encouragé, quoique avec une petite pointe d’incrédulité sur l’efficacité future de mes intentions réformatrices. Pour lui prouver que je ne plaisantais pas, je l’ai prié de me dire ce qu’est au juste le Ratio, dont j’ai entendu parler de divers côtés.

— « C’est tout bonnement le Plan d’études de la Compagnie de Jésus.

— Est-ce un livre sacré ?

— Pour nous Jésuites, oui, puisqu’il fait partie des Règles de notre Institut ; mais chacun peut le lire : on le trouve en librairie. Il n’est pas si gros que le moindre des volumes qu’on a écrits pour le démonétiser : voulez-vous en lire quelques-uns ?

— Grand merci, mon Père ! J’aimerais mieux que vous me donniez en quelques mots, si vous le voulez bien, la quintessence du livre.

— Je serai trop heureux d’apporter ma petite part à l’éducation pédagogique d’un futur Grand Maître de l’Université de France.

— Si je le deviens jamais, je vous ferai décorer.

— Pour mes péchés ?

— Non, comme votre ancien élève.

— J’accepterai peut-être, pour la rareté du fait, sans en devenir plus fier… Vous voulez donc savoir ?…

— En quoi réside le principe fondamental de ce fameux Ratio ?

— Votre Excellence va être servie. Ce principe, très simple, consiste à suivre le développement naturel des facultés pour former peu à peu l’homme parfait. Sans avoir étudié la psychologie…

— Psyché, âme, et logos, discours : discours sur l’âme.

— Parfaitement… vous savez sans doute qu’à titre d’animal raisonnable vous avez reçu de la nature trois facultés supérieures : la mémoire…

— Oui, assez.

— La sensibilité…

— Trop.

— Et le jugement.

— Trop peu.

— Le degré de culture et d’équilibre de ces facultés maîtresses donnera la valeur intellectuelle et les chances probables d’avenir d’un jeune homme au sortir du collège. Les amener par une sage progression au degré le plus élevé qu’il se pourra, c’est la tâche de l’enseignement secondaire.

— Ce que vous dites là, mon Père, me trouble un peu. Ne suis-je pas au collège pour devenir savant, le plus savant possible ?

— Entendons-nous. Le collège n’a pas pour mission de faire de vous un prodige ou un monstre, une encyclopédie vivante ou quelque chose comme un lauréat de concours d’animaux gras dans le domaine de l’esprit : il n’est pas une gaveuse. On est au collège, non pas pour tout apprendre, mais pour se rendre apte à acquérir plus tard la science que réclamera la carrière de chacun.

— J’entrevois le but ; comment l’atteindra-t-on ?

— Comment avez-vous fait, dans votre première enfance, pour arriver à savoir quelque chose ?

— Ma foi, je n’y ai guère pensé. Voyons pourtant. On m’a toujours dit que j’étais fort curieux et fort bavard, demandant le pourquoi de tout et raisonnant à tort et à travers sur tout ce que j’avais vu ou entendu.

— Besoin de connaître et besoin de parler : ce sont précisément les deux grands moyens naturels d’instruction. Entendez-vous dans ces hautes branches ce vaste et long bourdonnement ? Il y a là des milliers d’abeilles qui recueillent la poussière des premières fleurs ; chacune va déposer son butin dans les alvéoles où il se transforme en miel, et grâce à toutes les petites ouvrières qui parcourent ainsi la plaine et la montagne, la ruche se remplit d’un trésor délicieux. Ainsi votre jeune esprit s’est primitivement enrichi d’idées que vos yeux, vos oreilles, tous vos sens vous amenaient de partout : votre mémoire les a retenues et, avec l’aide de votre jugement naissant, dirigé et souvent rectifié par votre entourage, les a combinées, transformées et réunies en un premier fonds, qui comprenait toutes les connaissances usuelles dont un enfant est capable.

A l’école primaire, par un procédé analogue, vous avez élargi votre petit horizon et augmenté votre bagage d’idées, grâce aux livres élémentaires d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, et aux leçons de choses. On y a ajouté certaines notions pratiques de calcul, de dessin, de musique et autres, dont l’ensemble, couronné par l’enseignement religieux, aurait pu suffire à faire de vous avec le temps un honnête ouvrier, un petit commerçant, un travailleur de la terre…

— Oh ! je voulais être pâtissier.

— Pour manger des gâteaux ?

— Oui, et plus tard général, pour battre les Prussiens.

— C’était mieux.

— Ce n’est qu’à dix ou onze ans que j’ai eu l’idée de devenir savant et d’aller au collège.

— C’est le bel âge pour y entrer, celui que le Ratio suppose aux débutants de sixième : car il ne parle pas des classes de robette, septième, huitième, neuvième.

— Elles existent pourtant chez les Pères.

— Parce que trop de parents sont pressés de se décharger du soin de leur charmante, mais souvent difficile progéniture, et qu’ils sont prématurément épouvantés par le spectre de la limite d’âge pour les grandes écoles. D’autres familles n’ont pas à leur portée l’institution primaire qui leur conviendrait — et ne veulent pas des petits collèges de l’Université.

— Vous regrettez ces entrées précoces au collège ?

— Oui, parce qu’elles nous prennent des hommes qui pourraient mieux faire que de servir de bonnes d’enfants ; non, parce que beaucoup de ces enfants, exclus de chez nous, seraient moins bien préparés ailleurs et quelquefois trop exposés. Il y a des maux nécessaires. Mais, de toute façon, la formation secondaire ne commence régulièrement qu’après ces petites classes préparatoires et comprend trois cours : la Grammaire — c’est la base de l’édifice ; les Lettres — c’est le corps principal ; la Philosophie — c’est le couronnement.

Le Cours de grammaire va de la sixième à la fin de la troisième : il continuera de développer chez l’enfant la mémoire, en appliquant son besoin d’apprendre et de parler à l’étude progressive du latin et du grec, tout en faisant appel à son jugement dans une foule d’exercices variés, oraux ou écrits, qui éveillent, assouplissent et fortifient le talent naturel.

— J’ai entendu dire que, durant ces années de grammaire, on perd un temps précieux, qui serait plus utilement employé à d’autres études ?

— Lesquelles ? Les sciences mathématiques et physiques peut-être ? L’immense majorité des enfants n’en est pas encore capable, à cet âge, et, en leur imposant avant le temps ces études abstraites, on risque de dessécher à fond leur esprit ou (cela s’est vu) de les crétiniser.

— Mais les langues vivantes ne produiraient-elles pas le même effet de culture intellectuelle que le latin et le grec, avec des avantages en plus pour la vie pratique ?

— Laissons pour le moment de côté les avantages pratiques : nous pourrons y revenir. Au point de vue spécial de la formation littéraire, le seul qui nous occupe, aucune langue moderne ne saurait remplacer pour nous les deux vieilles langues classiques. On pourrait en donner plusieurs raisons : une seule suffit — la raison historique. Par suite de la profonde influence que la civilisation gréco-romaine a exercée, d’abord sur nos ancêtres gaulois et francs, puis durant de longs siècles sur les générations chrétiennes qui ont suivi, la langue française, la pensée française, le goût et l’esprit français sont restés tellement pénétrés de l’esprit des deux peuples classiques que vouloir le leur enlever, ce serait vouloir enlever à un arbre sa sève, à un corps vivant le meilleur de son sang. Et, à la place, que pourrait-on bien nous inoculer ? De l’anglais ou de l’allemand ?… Vous avez entendu parler de cette opération nouvelle qui consiste à infuser à un anémique le sang tout chaud d’un animal, bœuf, bouc ou autre ?

— Vaguement.

— C’est, paraît-il, une invention merveilleuse : les anémiques reprennent à vue d’œil des couleurs et des forces ; seulement, dit-on, il y en a qui donnent des coups de corne et ont envie de brouter l’herbe tendre. Si l’on vous infusait à haute dose du deutsch ou de l’english, mon pauvre Paul, vous ne connaîtriez bientôt plus que la boxe et la choucroute. Pour rester Français, il faut rester Gréco-Romain.

— Permettez, mon Père ! Ne pourrais-je pas me contenter de me former sur les modèles français ? Ils ont quelque valeur et soutiennent même parfois la comparaison avec les anciens, sans trop de désavantage — si j’en crois les affirmations de mon docte professeur de Rhétorique.

— C’est parce qu’ils ont de la valeur, inconséquent jeune homme, qu’on vous les fait étudier, et aussi pour vous montrer à quoi l’on arrive, avec du talent, par l’étude des anciens : car c’est à Rome et à Athènes que se sont formés nos trois premiers siècles littéraires, laissant en héritage au dix-neuvième un riche fonds d’œuvres saines et une belle langue. Le jeune siècle a voulu mieux faire : il le pouvait, s’il était resté fidèle au premier plan du romantisme, qui, à la forme antique, débarrassée de certaines entraves accessoires, rêvait d’unir l’inspiration nationale et chrétienne. Au lieu de cela, grisé par l’esprit novateur, il a, comme le fils prodigue, jeté son héritage aux quatre vents du ciel, dans les régions de la licence sans frein et sans pudeur, d’où il est revenu en loques.

— Mon père, vous êtes impitoyable.

— Je ne crois pas être injuste, mon fils : car j’admets de très honorables exceptions, comme vous le verrez dans la suite de notre cours de littérature. Mais je dois maintenir que, étudiée seule, la littérature française offrirait un champ d’étude trop restreint par le nombre des chefs-d’œuvre et trop peu sûr pour les principes. Nous devons l’étudier, l’aimer plus que toute autre, contribuer à sa gloire, si nous le pouvons, mais aussi suppléer à ses lacunes et nous garantir contre ses défauts, comme l’artiste, en travaillant dans le marbre ou sur la toile, a sans cesse devant les yeux l’idéal que lui tracent les règles de son art. Or, depuis que le monde est monde, il n’a point existé de forme littéraire ou artistique plus parfaite que la forme grecque, et vous connaissez les deux vers d’Horace :

Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo Musa loqui, præter laudem nullius avaris.

Traduisez librement.

— Aux Grecs le génie, aux Grecs le beau parler, avec l’unique passion de la gloire.

— Fort bien. Après les Romains, qui nous ont d’abord transmis l’idéal grec, tel qu’ils se l’étaient assimilé, toutes les nations modernes, depuis des siècles, sont allées et vont encore apprendre à Athènes ou du moins à Rome, son héritière la plus directe, les secrets de la beauté littéraire comme de la beauté artistique. Il en sera ainsi longtemps encore, parce que l’idéal grec n’est pas le fruit du caprice ou du convenu, mais un type parfaitement raisonné et admirablement conforme à l’immortelle nature.

— Vous, savez, mon Père, que vous prêchez un converti.

— Oui… mais aussi un convalescent, qui ne doit pas être encore de force à soutenir un sermon trop long. Tenons-nous-en là, s’il vous plaît.

— En attendant la suite pour bientôt, n’est-ce pas, mon Père ?

— Si vous êtes sage.

— Je le serai, pour cette raison et pour plusieurs autres.

— Nous sommes d’ailleurs arrivés et j’aperçois le Père Ministre, qui vient à notre rencontre. »

Le Père Ministre est tout bonnement mon Père spirituel, que tu connais déjà. Sous sa forme ministérielle, les élèves n’ont guère avec lui de relations directes. C’est pourtant un gros personnage : il est le second du Père Recteur, pour tout ce qui regarde l’ordre général de la maison, et j’ai vu le Père Préfet lui-même venir, sa barrette à la main, lui demander la permission, un jour qu’il était fatigué, de prolonger le lendemain son sommeil jusqu’à cinq heures. C’est le Père Ministre qui gouverne la sacristie, la cuisine, les travaux intérieurs et tous les services domestiques, par le moyen des Frères coadjuteurs et du personnel salarié. Il a toutes les clefs, y compris celles de l’office et de la cave.

A ma vue, ses entrailles deux fois paternelles s’émurent de compassion et, pour me rendre plus vite mes jambes et mes couleurs, il nous offrit un petit verre de derrière les fagots avec un excellent biscuit de Reims. Nous prîmes les deux au grand air, sur une table champêtre, fort joyeusement, et pour terminer la soirée, pendant que mon professeur disait son bréviaire dans une avenue, le Père Ministre voulut bien perdre sur moi une partie d’échecs. Il s’en vengea en nous ramenant au collège dans sa carriole, pour nous épargner la route à pied.

Bonne journée. Je t’en souhaite beaucoup de semblables, mon cher Louis, sans grande chance de réalisation : car tes professeurs ont à promener leurs jeunes héritiers, et le lycée n’a pas de Père Ministre.

Demain, je rentre en classe. Quel bonheur !

Ton ami,

Paul.

28. Au même.

26 mars.

Mon cher Louis,

Puisque ma pédagogie te plaît et que tu en redemandes, voici la suite.

Nous étions en promenade de congé à la campagne du collège ; mes camarades jouaient aux barres sur l’herbe avec une frénésie que j’aurais volontiers partagée ; mais un reste de faiblesse me clouait sur un siège rustique au pied d’un arbre, et je regardais. Mon excellent professeur vint à passer, et m’apercevant :

« Vous ne ressemblez pas mal, dit-il, à ce brave Romain qui, mollement étendu à l’ombre, pendant que les autres travaillaient à quelques pas de là, disait : « Que je voudrais que ce que je fais s’appelât travailler ! »

— Je voudrais bien faire mieux : mes jambes ne veulent pas. Mon Père, si j’osais… si vous aviez peut-être le temps…

— De quoi ? Dites toujours.

— D’achever la conférence de la semaine dernière ? J’ai été sage.

— Avez-vous la tête plus solide que les jambes ?

— Je le crois.

— Alors, venez faire un tour de barque sur la rivière.

— Oh ! le plaisir ! Merci, mon Père. »

Et nous voilà installés sur la jolie chaloupe des Pères, mon professeur aux rames, qu’il manie avec la dextérité moelleuse d’un vieux canotier, moi au gouvernail, gouvernant comme je pouvais, en novice. Quand nous eûmes doublé le barrage, non sans quelques irrégularités dues à mon peu d’adresse, mais chaque fois redressées par un maître coup d’aviron du Père, il commanda : « Laissez aller ! » Et notre esquif se mit à glisser légèrement, sans la moindre secousse, au fil de l’eau tranquille, pendant que le calme de l’air était à peine troublé par le feuillage frétillant des peupliers du bord et quelquefois par les clameurs toujours plus lointaines des joueurs de barres.

Après avoir savouré quelques minutes ce délicieux abandon, le Père dit : « Maintenant causons. Où en étions-nous restés, l’autre jour ?

— A l’entrée du Cours de Lettres.

— Par conséquent sur un terrain qui vous est familier : cela nous dispensera des longueurs. Je n’ai plus à vous apprendre ce qu’on fait dans les deux classes qui composent ce cours : les Humanités et la Rhétorique.

— On y fait de la poésie et de l’éloquence, et il est expressément défendu, non pas d’y préparer son baccalauréat, mais d’en parler.

— Très juste, attendu qu’il se prépare tout seul.

— Avec le coup de pouce du professeur.

— Sans doute, et suivant un axiome bien connu : Qui peut le plus, peut le moins. Dans les classes inférieures, les élèves se sont bravement nourris de la moelle substantifique des trois grammaires, française, latine et grecque, et ont acquis, par le commerce journalier avec les auteurs faciles et par maint exercice pratique, une sérieuse connaissance des langues classiques. Leur mémoire s’est développée complètement et déjà quelque peu meublée ; leur jugement et leur goût littéraire a commencé à s’éveiller.

Maintenant, l’étude plus intime des poètes et des orateurs, jointe à celle des préceptes de littérature et d’éloquence, appuyée de nombreuses compositions sagement graduées, narrations, poésies, discours, académies, va donner son expansion naturelle à cette sensibilité délicate, qui est le don de s’émouvoir et d’émouvoir autrui, en face du vrai, du beau et du bien. Ainsi comprises et sérieusement employées, ces deux belles années du Cours de Lettres apprendront au jeune homme à bien penser, à bien sentir et à bien rendre, ce qui constitue le grand art de bien dire… selon quel auteur ?

— Selon M. le comte de Buffon, qui ne plaisante jamais.

— Bien. Voilà donc heureusement achevée l’éducation littéraire de notre rhétoricien de seize ans. Le moment est venu pour lui…

— De se faire refuser au baccalauréat pour insuffisance en Mathématiques.

— C’est une absurdité qui se voit ; mais ce n’est pas la faute du Ratio ni des Jésuites. Si Messieurs du Conseil supérieur de l’Instruction publique avaient un peu plus de sens commun, ils comprendraient que les progrès de la science moderne n’ont pas modifié la nature de l’esprit humain et que l’enseignement scientifique, tout comme l’enseignement littéraire, doit suivre la marche des années et des facultés. L’enfant est de bonne heure capable de faire du calcul pratique, mais longtemps il ne peut faire que cela. Qu’on y ajoute ensuite peu à peu l’étude élémentaire des sciences naturelles et physiques, qui réclament surtout de la mémoire, et, durant le Cours de Lettres, quelques notions plus étendues de mathématiques : c’est assez. Exiger que les humanistes et les rhétoriciens mènent de front les Lettres et les Sciences et qu’ils y réussissent tous sans distinction, c’est vouloir passer le niveau sur toutes les intelligences et décréter la capacité universelle, comme nos pères de 93 décrétaient la victoire. C’est de la folie pure. La grande majorité des élèves peut arriver à ce degré de culture littéraire qui fait les gens bien élevés, les esprits distingués : les mathématiciens seront toujours l’infime minorité, au collège comme dans la vie pratique. Voilà ce que l’Université refuse de comprendre, pour le grand malheur de notre enseignement.

— Ah ! mon Père, que vous dites vrai ! Combien de fois j’ai maudit ces vieux bonzes de l’Académie des Sciences, qui veulent absolument me fourrer dans la tête leur algèbre et leur trigonométrie, pour m’aider à faire plus tard de la littérature ou du droit ! Si on les obligeait à passer un examen de grec ou de vers latins, qu’en penseraient-ils et comment s’en tireraient-ils ?

— Fort mal sans doute. Mais que voulez-vous ? Les éminents spécialistes qui fabriquent les programmes officiels sont nos maîtres et ils ont chacun son dada. Pendant que les professeurs de Facultés ou de l’École Normale (section des sciences) et les ingénieurs de toute provenance prétendent vous saturer de sciences mathématiques, physiques et naturelles depuis la tendre enfance jusqu’à l’abrutissement final, d’autre part les docteurs ès lettres voudraient former tous ces pauvres collégiens à leur image et, à cet effet, les bourrer de syntaxe raffinée, de critique savante et d’érudition germanique. De leur côté, les hommes d’affaires, les économistes, se passeraient volontiers de la haute éducation intellectuelle et demandent que le collège mette surtout leurs fils à même de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, dans le commerce et l’industrie, en leur apprenant les langues qui servent aux communications internationales, la mécanique, la chimie, tous les arts utiles. On veut satisfaire tout le monde ; les réformes succèdent aux réformes, les programmes s’entassent sur les programmes, et le but primitif, rationnel des études secondaires est renvoyé aux vieilles lunes. Si vous étiez déjà Grand Maître de l’Université, que feriez-vous ?

— Une chose très simple : je vous demanderais conseil, mon Père.

— La bonne malice ! Vous ne m’embarrassez guère. Des anciens collèges de Jésuites il est sorti des poètes et des orateurs, des écrivains et des savants, des magistrats et des artistes, des ingénieurs et des généraux, des hommes d’affaires et des hommes d’État, en nombre et de qualité respectable. Tout cela, ils ne le sont pas devenus au collège ; mais le collège les y a préparés par la solide éducation classique dont je viens de parler.

Ainsi arrivés sans hâte et sans surmenage au terme de leurs études littéraires, maîtres désormais de leurs facultés et de leurs instruments de culture intellectuelle, ils étaient en mesure de s’assimiler les abstractions de la Philosophie et les aridités des Sciences pures. Dans ce labeur austère, qui n’est pas fait pour des enfants, le jugement et la raison prenaient leur trempe définitive ; l’homme intelligent se complétait et enfin se trouvait apte aux études spéciales, réclamées par la carrière où Dieu et les circonstances l’appelaient.

— Ah ! l’heureux temps ! Reviendra-t-il ?

— C’est bien douteux, mon ami. Nous vivons dans un siècle de machines à vapeur, d’électricité et de fièvre de l’argent. Le temps lui-même est devenu de l’argent : Time is money. On ne s’inquiète plus comme jadis de bien faire : on veut faire vite, et beaucoup, et grand.

— Où pensez-vous, mon Père, que cela mènera ?

— Dites-moi, mon ami : si nous laissions aller indéfiniment notre bateau à la dérive, où nous mènerait-il ?

— Dame ! chez messieurs les requins, naturellement.

— Ou peut-être, moyennant beaucoup de chance, chez messieurs les Yankees du Nouveau-Monde, qui, à défaut d’idéal littéraire, ont dans la cervelle une table de multiplication et à la place du cœur un dollar neuf… Garde à vous, timonier : il y a un banc. Barre à tribord ! »

Quand nous fûmes remis à flot : « Oui, continua le Père, l’enseignement français, l’esprit français, va se matérialisant de plus en plus : c’est le grand danger de l’avenir, monsieur le Ministre. Veillez-y !

— Quel remède, mon Père ?

— Lorsqu’on se voit embarqué dans un mauvais courant, il n’y a qu’un moyen de salut : il faut rebrousser chemin… comme nous allons faire nous-mêmes au prochain tournant.

— Déjà ?

— Il est quatre heures : je me ferais conscience de vous priver du petit goûter qui vous attend à la campagne.

— Mon Père, je goûte fort bien ici, en votre compagnie. Si ce n’est que cela !…

— Vos jambes réclament du fortifiant pour être bientôt à même de suivre le bataillon de Rhéto : vous savez que je n’aime pas les traînards. D’ailleurs, la brise a fraîchi : profitons-en pour remonter à la voile. Ce sera moins dur et nous permettra de continuer la conversation sur le ton grave… Barre à bâbord ! Doucement à la côte… Stop ! »

Dresser le mât, fixer les cordes, déployer notre aile d’hirondelle, ce fut l’affaire d’un instant. La manœuvre étant devenue plus délicate, je cédai la place au Père, qui, la barre d’une main, la corde voilière de l’autre, prit le vent, vira de bord, et la nacelle fila triomphalement contre le courant avec un petit clapotis fort gracieux.

« Votre Excellence, reprit le Père, m’autoriserait-elle à lui demander pourquoi je la vois songeuse ?

— J’avouerai humblement à Votre Révérence que ses dernières paroles sur l’expulsion probable, dans un avenir plus ou moins prochain, de l’idéal français par la matière américaine, me trouble et m’afflige. Il me semble que, si elle se réalisait, ce serait la ruine, non pas seulement de l’esprit français, mais de la France elle-même. On lit partout et vous nous dites que si notre patrie, malgré ses humiliations et ses fautes, tient encore la tête des nations civilisées, c’est par son génie littéraire, son esprit essentiellement hostile au banal et au grossier, sa langue d’une clarté, d’une souplesse et d’une distinction unique. Est-il possible, mon Père, que tout cela soit perdu sans retour ?

— J’aime à vous voir ce beau chagrin et cette ardeur patriotique. Eh bien, non, jeune homme, tant qu’il restera des jeunes gens épris du beau idéal comme vous, et des maîtres…

— Comme vous, mon Père.

— … résolus, comme moi et beaucoup d’autres, par vocation et par conviction, à défendre jusqu’à la dernière cartouche la citadelle de notre éducation nationale, tout n’est pas perdu et le retour aux bonnes traditions, au bon sens, reste possible. Il y a des choses qu’on ne tue pas facilement et qui, lorsqu’on les croit mortes, se relèvent très vivantes : l’âme française, esprit et cœur, est de celles-là.

— Vous me rassurez. Mais que pensez-vous, mon Père, de l’utilité pratique des langues étrangères ?

— Elles sont indispensables aux grands industriels, aux voyageurs de profession, à certains savants et, en cas de guerre, aux officiers : mais combien de gens n’en ont que faire ? C’est une manie de croire que personne ne peut plus s’en passer.

— C’est vrai. Alors vous les supprimeriez ?

— N’allons pas trop vite. Il est certain (l’expérience l’a démontré) qu’un élève intelligent et travailleur peut trouver au collège le moyen d’apprendre à lire l’allemand ou l’anglais, même à le parler un peu, sans faire tort à ses études, pourvu qu’il ait la bosse des langues, de bons professeurs et que ses loisirs ne soient pas absorbés par le dessin, la musique, l’escrime et autres arts d’agrément. Un ou plusieurs séjours à l’étranger, en vacances ou au sortir du collège, lui donneront ensuite facilement l’usage courant de la langue choisie. Mais vouloir imposer à l’ensemble des élèves, médiocres ou bons, l’obligation d’étudier à la fois les trois langues classiques et encore une langue moderne, c’est, à mon sens, une aberration. Ils y gagneront de n’en savoir aucune.

— On supprimera le grec.

— Je le crains ; car ce pauvre grec est depuis quelques années la bête noire, le bouc émissaire coupable de tous les péchés et de tous les insuccès de la gent écolière. Quelques-uns, les buses, n’y perdront pas grand’chose : mais cette suppression serait un vrai malheur pour le développement général de l’esprit français, qui, vous le savez, dérive bien plus des Grecs que des Romains.

— Croyez-vous que le latin demeurera ?

— Oui, il fait trop intimement corps avec notre langue et aussi avec nos études de carrière, le droit, la médecine, les sciences. Je ne parle pas de la théologie, dont nos réformateurs se soucient comme un poisson d’une pomme. Qui sait même si certains d’entre eux, les sectaires, quand ils parlent de supprimer le latin, n’y voient pas surtout la langue de l’Église et des sciences sacrées ? Si ceux-là deviennent jamais les maîtres de la France, il faut s’attendre à toutes les ruines.

— Dieu nous en préserve ! Mais pratiquement, mon Père, comment organiseriez-vous l’enseignement des langues étrangères ?

— Vous poussez votre pointe : c’est fort bien, Excellence. Je vous répondrai que tout dépend de vous.

— De moi ?

— Oui, quand vous serez chargé du portefeuille de l’Instruction publique.

— J’en suis loin ; mais quand j’y serai, que devrai-je faire ?

— Supprimer pour les épreuves du baccalauréat le caractère obligatoire des langues vivantes et les réserver pour l’entrée des grandes Écoles civiles ou militaires, commerciales ou savantes. Par le fait, leur étude ne viendrait plus encombrer inutilement le programme classique dans les collèges et pourrait être réservée aux seuls élèves de bonne volonté, assez intelligents pour en profiter, comme il se pratiquait, d’ailleurs, il y a peu d’années. Rien n’empêcherait de leur en tenir compte au baccalauréat, à titre d’épreuve facultative, telle qu’il en existe déjà pour d’autres examens.

— Parfait. Ah ! que ne suis-je Ministre ! Je crois bien que j’abuserais de ma position pour appliquer du même coup le système facultatif à ces affreuses mathématiques. Pourquoi pas ? Serait-ce contraire au Ratio ?

— Ah ! jeunesse subversive ! Vous ne laisseriez rien debout… Ce qui est essentiellement contraire au Ratio, mon ami, vous devez le voir assez maintenant, c’est la manie de surcharger les programmes et de multiplier les épreuves jusqu’à étouffer les intelligences, au lieu de leur donner largement l’air et le champ nécessaires pour se développer selon une progression naturelle. Le jour où l’Université aura assez de bon sens et d’abnégation pour reconnaître qu’elle fait fausse route et pour revenir à une méthode plus rationnelle, ce sera pour elle chose facile d’y adapter ses programmes d’examen, de manière à sauvegarder tous les intérêts.

— Ne ferait-elle pas bien d’appeler dans ses conseils quelques bons Pères Jésuites pour l’aider ?

— Ce serait la meilleure preuve d’une conversion radicale. Travaillez-y.

— Vous pouvez compter sur moi, mon Père.

— Dieu vous le rende, Excellence ! Mais en attendant que vous ayez charge de gouverner le vaisseau de l’Instruction publique avec un équipage de Jésuites, venez reprendre votre poste à la barre : je vais carguer la voile et ramer pour rentrer au port. J’entends la cloche du goûter. »

Te voilà renseigné, mon cher Louis, plus longuement peut-être que tu ne désirais, sur les études chez les Jésuites et sur leurs idées de corps enseignant. Si tu veux en savoir davantage, prépare ton questionnaire pour les vacances de Pâques. D’ici là, bonsoir ! Tu n’auras plus de mes nouvelles qu’en esprit.

Il faut que je rapporte en vacances un premier prix d’examen, un témoignage de satisfaction parfaite et trois décorations !!! C’est beaucoup d’ouvrage à la fois, pour le peu de temps qui me reste. Au revoir !

Ton dévoué,

Paul.

29. A ma mère.

5 avril.

Chère maman,

Rien qu’un mot, parce que j’ai à rattraper le temps perdu par mon indisposition et à donner un dernier coup de collier pour gagner mes œufs de Pâques.

Le grand jour des proclamations semestrielles est dimanche. Le lendemain, dès avant l’aurore, on prend le train de plaisir… Ah ! oui, il n’a jamais si bien mérité son nom. Je ne suis pas malheureux au collège, certes ; mais y pensez-vous, petite mère ? Voilà six mois que je ne vous ai embrassée. Est-ce possible ? Reconnaîtrez-vous encore votre grand vaurien de fils ? On dit qu’une mère s’y reconnaît toujours, même quand tout le monde s’y trompe : j’ai envie de me déguiser, pour voir si c’est vrai. Mais j’ai tellement changé que, pour les gens qui ne m’ont pas vu depuis mon départ du lycée de Z…, je suis tout déguisé.

J’arrive donc lundi. Je bavarde avec vous jusqu’au lendemain matin — à quelle heure ? Dieu seul peut le savoir !… Vu le stock que j’ai à écouler, je ne réponds pas d’en finir, pour le plus gros seulement, avant le surlendemain. Mais enfin il y aura un moment où il faudra bien dire :

Claudite jam rivos, pueri…

Pardon ! j’allais vous parler latin. Cela signifie en français de famille : « Tais ton bec, pie ; embrasse tout le monde et va te coucher. » Je tais mon bec, j’embrasse tout le monde, six fois au plus, je vais me coucher et je m’en donne vingt-quatre heures d’horloge, en rêvant que je dors dans mon berceau d’innocent, sous l’œil d’une maman qui m’aime comme en ce temps-là et que moi j’aime bien plus qu’alors.

Le lendemain, on revoit les amis. C’est à cause d’eux, ma chère maman, que je vous écris ce mot. Louis ne me gêne aucunement : il sait où j’en suis. Mes autres camarades du lycée le savent peut-être aussi et voudront probablement me tâter, pour voir si je suis solide sur mes étriers ou si je ne suis qu’un trembleur, un de ces pauvres sacristains qu’on démonte avec un sourire de pitié ou une arlequinade. Ne vous y fiez pas, mes gentils enfants, et gardez vos distances : mon cheval rue.

J’avais résolu de rentrer à Z… en paladin Roland et de pourfendre sans merci tous les mécréants qui se permettraient d’avoir l’air de me regarder de travers : mon Père spirituel m’en a dissuadé et m’a fait promettre, au contraire, d’être avenant, prévenant, charmant, voire même, si je pouvais, séduisant. Commission peu facile, n’est-ce pas ? Je l’ai pourtant acceptée, non point par goût, mais par raison et par devoir.

Oui, chère mère, par devoir, et parce qu’ayant nettement conscience d’avoir été pour quelque chose dans les aberrations de mes pauvres camarades, je veux réparer le mal que j’ai pu leur faire. Je ne les prêcherai pas, sinon d’exemple. Je désire leur montrer en chair et en os un jésuite de robe courte que cette qualité n’empêche pas d’être un garçon bien élevé, un joyeux compagnon et un ami très sûr, d’autant plus sûr qu’il sera désormais intraitable sur certaines plaisanteries, certains sujets de conversation et certaines frasques de jeunesse.

Je vous prie donc, chère maman, de les inviter comme autrefois à nos petites parties de plaisir, que nous tâcherons, si vous le voulez bien, de rendre encore plus amusantes. S’ils y viennent, tant mieux ! Et si, après, ils y reviennent, ce sera mieux encore : ce sera la preuve qu’ils n’ont pas trop peur d’un converti et qu’ils pourront, avec le temps, l’un ou l’autre, songer à faire comme lui. Quel bonheur alors pour moi !

Mon mot s’est allongé plus que je ne voulais, comme toujours. Cependant je dois, avant de finir, vous communiquer encore une triste nouvelle. Votre fils, trouvant que sa mère ne lui suffit plus, s’en est donné une autre, qui, tout invraisemblable que la chose paraît à première vue, est encore meilleure que vous. C’est une très grande et très illustre dame, qui a bien voulu m’adopter à tout jamais, par acte solennel passé devant témoins, au pied de l’autel, samedi dernier, en la fête de l’Annonciation de la sainte Vierge, patronne des congréganistes et désormais la mienne.

Pauvre maman, mon nouveau titre vous cause-t-il beaucoup de chagrin ? J’espère que non. Il m’a été accordé comme une force et comme un stimulant : il m’aidera à bien lutter et à vaincre.

A bientôt ! Mais que c’est loin encore !

Paul, enfant de la sainte Vierge et de maman.

30. De ma sœur Jeanne.

25 avril.

Mon cher Paul,

Comme tout est vide ici, depuis que tu n’y es plus ! Tu avais apporté la joie, la vie, le soleil : il ne reste plus rien de tout cela. Tu serais mort, que la maison n’aurait pas un air plus désolé. Maman n’arrive pas à sourire, malgré la peine qu’elle se donne, et semble n’avoir pas dormi depuis six semaines. Papa, ces deux jours-ci, a été absolument morne à table. Il s’est promené des heures seul au jardin, tirant et cirant fiévreusement sa moustache, cherchant des yeux, tous les quarts d’heure, là-bas au loin, par-delà le petit mur, quelque chose ou quelqu’un qu’il ne découvrait pas ; puis faisant une caresse à ton chien fidèle, qui le suivait tête baissée ; rentrant au salon pour donner un coup de pied au pauvre Minet, qui a eu le mauvais goût d’exprimer par des ronrons sa joie de ne plus se voir la queue arrachée par son ennemi mortel ; puis encore allumant cigarette sur cigarette pour réduire en fumée son chagrin. A un moment, j’étais assise dans un coin, lui dans un autre, quand arrive M. Legrand :

« Bonjour, Legrand, dit papa. Tu vas bien ?

— Merci. Et toi ?

— C’est embêtant d’avoir des enfants comme ça !

— Comme Jeanne ?… Bonjour, Jeanne.

— Bonjour, monsieur Legrand.

— Non, comme mon fils Paul.

— Il est malade ?

— Lui ? De l’appétit pour quatre et de la santé pour six.

— C’est le travail qui cloche ?

— Il tient la tête de sa classe.

— La conduite alors ?

— Rangé comme une religieuse.

— Je donne ma langue aux chiens… Il ne vous aime pas, peut-être ?

— Je voudrais qu’il nous aimât un peu moins, parce qu’on aurait au moins un prétexte pour se mettre de mauvaise humeur, et on n’aurait pas l’air si bête devant les gens, quand il n’est plus là !

— Ah ! j’y suis : tu es malheureux d’être trop heureux. Eh bien, mon ami, je connais des papas qui changeraient volontiers avec toi. Tu es gâté par le sort.

— Je le sais bien, pardi, et c’est ce qui me chiffonne : on a l’air d’une femme sensible ! Parlons d’autre chose… Et toi, petite, va porter ailleurs tes yeux rouges : ils nous gênent ici. »

Je ne demandais pas mieux, et j’ai été encore pleurer, comme une sotte, dans la chambre de sainte maman, que j’ai trouvée à genoux.

Oui, Paul, je suis une sotte ! Car si tu es devenu si bon qu’on ne te reconnaît plus, ne devrais-je pas en être cent fois joyeuse ? Et puisque c’est le collège qui t’a fait ce que tu es, devrais-je regretter ta rentrée ? Je veux donc prendre mon cœur à deux mains pour causer avec toi sérieusement.

D’abord, du fin fond de mon âme, je te remercie du bonheur que ta venue et ton séjour ici ont donné à nos parents. Ce qu’a été pour eux ce bonheur, tu peux en juger par le chagrin qui a suivi ton départ. Je pensais bien, d’après tes lettres, que tu serais bon, aimable, pas trop difficile : mais tu as été parfait. Pas un mot désagréable pour personne, pas un retour de vivacité, pas la moindre exigence. La bonne Fanchon n’en revenait pas et avait fini par s’en inquiéter : « Ben sûr qu’on lui a fait un mal, à M. Paul, qu’y ne veut pas dire ! Y ne se plaint pus de rien, d’à présent, et tout ce qu’on lui z’y fait, bon ou mauvais, c’est toujours bon. Je l’ons ben vu le jour du macaroni ! Je l’avions, pour sûr, préparé du meilleur que j’pouvions, ben baigné, ben cuit et ben frit, avec des œufs frais et de la bonne râpure de gruyère, tout selon le papier du cher frère ; maugré ça, y ne valiont pas c’tit de son collège. Mais c’est point à mi qu’il l’a dit ; y m’en a remarciée, au contraire, l’pauv’chéri ! Vrai, il est tout à l’envers d’avant. » Et elle s’essuyait les yeux, du coin de son tablier.

De fait, le passé est à cent lieues. Je t’ai bien observé — pardonne-le-moi : c’était pour clouer le bec à l’oncle Barnabé, qui s’est encore avisé, l’autre jour, devant maman et moi (il ne l’aurait pas dit devant papa), de prétendre que les Jésuites, étant des hypocrites, comme chacun sait, ne peuvent faire de leurs élèves que des hypocrites. On voit sans peine que tu n’es plus, comme autrefois, tout en dehors, tout en l’air : tu es maître de toi, maintenant, et tu ne t’abandonnes qu’autant que tu veux. Mais tes bonnes façons, tes petites prévenances, tes taquineries même, tout ce que tu dis et tout ce que tu fais a un air si naturel, si simple et si franc qu’on ne peut s’y tromper. Ce ne sont pas seulement tes manières qui ont changé, c’est tout l’homme, et tu es devenu bien vraiment le meilleur des fils et des frères. N’en sois pas trop fier, n’est-ce pas ? Le mérite en revient d’abord au bon Dieu et à tes Pères.

Faut-il que je dise tout ? Oui, je ne saurais le garder pour moi. Tous ceux qui t’ont vu à Z… ont fait sur toi les mêmes remarques. Si tu avais pu entendre les compliments qu’on est venu faire à maman, dimanche, au sortir de la messe, sur ta tenue à l’église, et toute la semaine sur ta parfaite politesse, ta mine ouverte et franche, ta conversation réservée dans les visites que tu as dû faire !

Quant à l’effet produit sur tes anciens camarades, tu en auras sans doute des nouvelles par Louis. Il nous a raconté hier qu’ils ont été ahuris de te trouver à la fois si sérieux (tu devines ce qu’ils entendent par ce mot) et si bon enfant. Nous avons su par lui comme tu as gentiment remis en place ce grand niais de G… qui voulait plaisanter sur le confessionnal :

« Est-ce que tu y vas ? lui as-tu demandé.

— Non.

— Alors comment sais-tu ce qui s’y passe ? Moi j’y vais, et je sais qu’on en sort plus propre et plus léger. Fais-en donc l’essai et tu pourras en parler. »

Il paraît que ce malheureux a baissé le nez et que les autres sont devenus songeurs. Tu verras qu’ils se confesseront.

Mais moi aussi, Paul, tu m’as fait faire des réflexions. Je ne suis pas tout à fait une païenne, assurément ; je crois que j’aime le bon Dieu et la sainte Vierge. Mais je devrais être plus solidement pieuse, moins fière, moins coquette, plus charitable.

J’aime bien nos parents : ils sont si bons ! Mais suis-je assez bonne à leur égard ? J’ai encore bien souvent mes humeurs et mes sots caprices, et alors je ne sais pas me retenir de leur faire de la peine. Je vois bien qu’ils ne m’en gardent pas rancune : ils en souffrent pourtant.

Je voudrais être sérieuse, forte et bonne comme toi : je le deviendrais peut-être, si tu m’y aidais. Dis, mon Paul, le veux-tu ? Jusqu’à présent, je t’ai appelé mon petit frère : mais te voilà congréganiste de la sainte Vierge et presque un homme. Les rôles doivent changer. Tu seras désormais, si tu le veux, mon grand frère, et moi je serai ta petite sœur, que tu conseilleras, que tu gronderas et qu’ainsi tu rendras meilleure. Je ne t’en aimerai pas moins, crois-le bien, — ni plus, parce qu’il n’y a pas de plus possible.

A bientôt de tes nouvelles, mon grand frère bien-aimé !

Ta petite sœur.

31. A ma sœur Jeanne.

31 avril.

Ma très chère fille en Jésus-Christ,

C’est avec une édification ineffable que mes yeux ont lu et que mon âme a goûté les paroles de votre dernière lettre. Oui, ma fille, ces paroles édifiantes m’ont grandement édifié, parce qu’elles portent avec elles une grande édification. Et cette édification est grande, parce que (j’ose le proclamer bien haut) elle n’est pas petite. Et elle n’est pas petite, parce que (entendez bien cet axiome, qui est de la plus haute importance), quand il s’agit de la perfection d’une âme, rien n’est petit.

Or donc, ma fille, puisqu’il vous plaît de faire appel à ma très humble personne et à ma longue expérience des choses spirituelles, j’y consens. Et pour coopérer efficacement à vos saintes aspirations, je compte, pour aujourd’hui, me borner à vous résumer succinctement, en trente ou quarante pages, les vingt-six raisons pour lesquelles, tout en me donnant grande édification, votre âme me paraît encore assez loin de l’état de perfection, et ensuite les trente-trois moyens que vous aurez à employer, d’abord successivement, puis tous à la fois, pour arriver à cet heureux état par le plus court chemin, dans quinze à vingt ans — ou davantage.

J’ai l’intime conviction, fondée sur une infusion personnnelle des sept dons du Saint-Esprit, que votre pauvre âme abattue prendra son essor vers les sublimes hauteurs de la perfection, dès qu’elle aura seulement trempé le bout de son bec (car on sait indubitablement, par les imageries de la rue Saint-Sulpice, que toutes les âmes, étant des colombes, ont un bec), dès, dis-je, que la vôtre aura trempé son bec dans la source cristalline de ma direction spirituelle. Car ma méthode, sans me vanter, se distingue de toutes les autres par sa simplicité, sa brièveté, sa lumineuse précision, comme vous le fait déjà subodorer ce modeste préambule, que j’aurais pu faire plus long de beaucoup.

Et maintenant, comme dit le grand Bossuet, passons plus outre…

Veux-tu passer outre, ma petite sœur, et exiges-tu que le robinet mystique fonctionne ainsi jusqu’au bout des quarante pages ?

Si oui, je te préviens que j’entends être payé de ma peine, à tant la ligne, vu que, pour faire ce métier-là gratis, j’aimerais mieux casser des cailloux sur une grande route, à cinquante centimes par jour, — ou préparer un baccalauréat en plus du mien.

Sans rire, Jeanne, quelle idée de vouloir prendre ton petit frère pour ton père spirituel ! En me moquant un peu de toi, je ne fais que te rendre la pareille.

Je ne dis rien des compliments invraisemblables que les bonnes dames de Z…, en quête d’un sujet de conversation nouveau, sont venues faire à maman sur mon dos : j’espère bien que maman et papa sont trop avisés pour donner dans le piège. Ils savent à quoi s’en tenir. Quant à toi, ma petite sœur, ta perspicacité d’espionne (le joli rôle que tu jouais là !) a été singulièrement égarée par le sentiment fraternel. Si je t’ai apparu si parfait, c’est que tu avais d’avance grande envie de me trouver conforme à tes rêves. Mais rêve et réalité, c’est deux.

Dans la réalité, Jeanne, pour te parler franc, je sais très bien ce que je vaux et mieux encore ce que je ne vaux pas. Tu m’ouvres ta conscience, pauvre chérie, avec une candeur et un abandon qui m’ont profondément ému : veux-tu un aperçu de la mienne ? Écoute.

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