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En Pénitence chez les Jésuites

LETTRE 1 (continued 3)

Reading edition

J’ai si longtemps vécu en païen dans ce malheureux lycée que ma prière se réduit ordinairement à deux mots : « Pardon, mon Dieu, et pitié ! » Je me confesse et je communie par devoir, par besoin. Je trouve dans les sacrements la force, celle du bœuf qui trace laborieusement le sillon de chaque jour ; mais bien rarement j’y goûte ces divines douceurs qui font oublier le terre à terre et le poids de soi-même. Quelquefois, le croirais-tu ? je me prends d’envie pour les alouettes que je vois monter si joyeuses dans le ciel pur en chantant leur alléluia… Sentimentalité, n’est-ce pas, et vaine ambition ! Cependant, Jeanne, tu sais mieux que moi combien ces douceurs rafraîchissent le cœur desséché et facilitent le rude chemin du devoir. Mais c’est une rosée bienfaisante que je ne mérite pas, à cause de ces éruptions trop fréquentes encore de mon orgueil, de mon égoïsme, de ma méchanceté naturelle, de tout ce fond mauvais qui reste incrusté dans mon être depuis ma conversion.

Converti ! Le suis-je ? Tu me félicites d’être maître de moi et tu me crois fort ! Hélas ! bonne petite sœur, toi qui as toujours vécu pure et calme sous l’aile des anges visibles et invisibles, tu ne peux savoir tout ce qui bout dans les veines d’un garçon de seize ans qui a vu le mal de près et dont l’âme a gardé des cicatrices encore fraîches. Je ne tiens debout qu’avec l’appui constant de mon directeur et grâce à l’encouragement journalier des amitiés sûres qui m’entourent. Il se passera du temps avant que je puisse marcher sans béquilles, avec la seule grâce de Dieu : comment veux-tu donc que j’aide les autres à marcher ?

Peut-être as-tu pensé, Jeanne, que je pourrais te faire bénéficier, par ricochet, de la direction nette et ferme qu’on me donne ici ? Mais ce qui me convient ne saurait te convenir. Tu es quelque chose comme une rose blanche, à peine agrémentée de trois ou quatre petites épines, juste ce qu’il en faut pour sauver le proverbe. Moi, je suis un buisson de houx ! Cela ne se traite pas de même façon.

Pourtant je ne voudrais pas te faire de la peine, ma chère bonne Jeanne, et nous pourrions nous entendre, moyennant un amendement à ta proposition. En somme, tu veux rendre nos relations plus sérieuses, plus utiles à notre bien mutuel : je signe cela des deux mains. Mais qu’importe à ce noble but l’épithète que nous nous donnerons ? Ne sommes-nous pas assez grands, pas assez raisonnables tous deux, pour qu’il n’y ait plus ni petite sœur ni petit frère ? Restons simplement frère et sœur.

Tu m’aideras comme tu l’as toujours fait ; je t’aiderai, si je puis, et nous tâcherons de nous rendre meilleurs l’un l’autre en nous disant à l’occasion nos petites vérités et en priant beaucoup, toi pour moi et moi pour toi.

Nous commencerons tout de suite, si tu veux, par faire un bon mois de Marie en vue de notre perfection commune. Au collège, il a été inauguré, aujourd’hui même, par un beau salut à la chapelle. Le soir, petits et grands élèves se sont rangés aux pieds de la Vierge, brillamment illuminée, qui domine nos cours de récréation, et là nous avons lancé, à plein cœur et à pleine voix, dans la nuit qui tombait, un Magnificat qui a dû faire plaisir aux anges et peut-être à tout le quartier, un bon kilomètre à la ronde.

Dans notre étude, contre le mur en face, nous avons élevé, à grands frais de vieilles caisses, de papier peint et de génie, un véritable monument, une grotte de Lourdes. Sur le rocher se dresse majestueuse la basilique, fidèlement reproduite en carton d’après les dessins d’un artiste fameux, M. Paul Ker. Dans le bas, le gave impétueux roule en silence, sur un lit de sable et de cailloux naturels, ses flots de cristal tortillé. Au milieu s’ouvre la grotte miraculeuse, dominée par l’Immaculée Conception, qui sourit à Bernadette et à une soixantaine de moutons blancs, figurant notre division. Tout autour, des sapins, des fougères, des fleurs, témoignages volontaires de notre dévouement filial à la Reine du lieu. Sur le devant enfin, un petit panier doublé de satin rose, où viennent tomber les billets anonymes, dans lesquels chacun, selon l’inspiration de son cœur, présente à Marie ses requêtes et les petits actes de vertu pratiqués journellement en son honneur. Tu auras ta bonne part dans les miens.

Ces manifestations pieuses, qui jadis m’auraient fait hausser les épaules, me plaisent aujourd’hui singulièrement et forment un stimulant très sérieux à ma bonne volonté. Je sais fort bien qu’elles ne sont pas la religion, qu’elles ne sont même pas toute la piété, qu’elles demandent des esprits simples et droits ; mais j’ai été si longtemps un esprit orgueilleux et frondeur que j’éprouve maintenant une vraie jouissance, et comme l’âcre plaisir d’une vengeance satisfaite, à me faire petit et naïf devant le Maître qui m’a rendu ses grâces et devant sa douce Mère, qui m’a ramené à lui et qui veut bien aussi m’adopter pour fils. Demande à Marie pour moi, Jeanne, de garder jusqu’au bout de ma vie une âme d’enfant et de ne jamais en rougir.

J’embrasse ta belle âme de sœur.

Ton frère spirituel,

Paul.

32. De ma sœur Jeanne.

3 mai.

Mon frère.

Que tu es bon ! Tu as beau me plaisanter et te calomnier, va, une sœur ne s’y méprend guère. Ta lettre vaut bien pour moi quatre sermons de M. l’aumônier des Ursulines, qui est un saint homme et mon confesseur ordinaire. Je ne prétends pas que tu prennes sa place au confessionnal : comment ferais-tu pour m’absoudre ? Mais j’ai besoin comme toi d’une amitié jeune et sûre, pour m’aider à traduire en actes les sages conseils de mon père spirituel et de mes parents. Toi tu as pour cela ton impeccable ami Jean, ton second ange gardien : je n’ai personne. Parmi les jeunes filles que je vois, il n’y en a pas une à qui je voulusse parler de mes défauts : elle irait en rire avec les autres, et je n’en vaudrais pas mieux.

Ta réponse, Paul, me montre le fond de ton âme droite et de ton cœur aussi fort que tendre : j’ai toute confiance en toi, j’accepte sans réserve les conditions que tu poses et je compte définitivement que tu me prêteras désormais ta force, ta franchise et ta bonté pour m’aider à marcher dans le devoir toujours, comme toi et avec toi. La Reine des anges, dont nous sommes tous deux les enfants, bénira nos bons désirs et nos efforts : je l’en prierai tous les jours de son beau mois et après.

Quant aux piquants du buisson de houx, ils ne m’effrayent guère et ne m’empêchent pas de t’embrasser mille fois.

Ta sœur,

Jeanne.

33. De Louis.

5 mai.

Mon cher Paul,

Je n’y tiens plus : il faut que je te vide mon cœur. Il est plein, non pas d’amertume ni d’angoisse, mais d’un sentiment indéfinissable, poignant, mélange de l’une et de l’autre.

Tu es donc sorcier ? Je me croyais pourtant préparé par ta chère correspondance à trouver en toi des changements considérables ; mais il ne reste rien de mon ancien ami, rien que son amitié. Oh ! ce n’est pas un reproche, Paul : si tu es changé, tu ne l’es pas à ton désavantage. Mais cet abîme qui nous sépare, ce contraste loyal qui existe entre nos deux âmes, tandis que nos cœurs, je le sens bien, restent aussi fraternels qu’autrefois, me torture.

Ta première vue m’avait seulement un peu saisi, étonné. Je pouvais mettre cette impression sur le compte des effets naturels de l’âge : en six mois, le physique d’un jeune homme peut se modifier beaucoup. Mais en t’écoutant parler, en observant surtout ton attitude si réservée et pourtant si franchement cordiale à l’égard de nos camarades communs, en constatant sur les points délicats cette intransigeance si aimable et si calme, il m’a bien fallu convenir qu’il s’est opéré chez toi une réaction profonde, et ma surprise est devenue de la stupéfaction, une stupéfaction obsédante.

Je n’ai pas seul éprouvé cette impression : tous nos copains l’ont exprimée devant moi. Quelques-uns, par habitude, ont essayé d’en blaguer : cela n’a pas pris sur les autres, qui m’ont paru plutôt préoccupés de ta conversion. Ils savent que tu n’appartiens pas au troupeau des sots. L’un d’eux a dit carrément : « Il vaut mieux que nous. » Et il avait raison : tu vaux incontestablement mieux que nous tous, bien mieux que moi. Tu es dans le vrai : nous sommes, non pas dans le faux, — car chez nous il serait inutile de chercher un principe ferme de conduite, — nous sommes dans les hasards du lâchez-tout ! Où va le vent, nous allons.

Moi, je ne veux plus de cette situation équivoque, intolérable. Tes lettres ont depuis longtemps remué ce qui peut rester en moi de sentiments honnêtes (j’emploie un terme large). C’est en vain que j’ai essayé parfois de couvrir ce travail intime sous de mauvaises plaisanteries qui n’ont pas trompé ta clairvoyance. J’en suis arrivé à ce même état où, naguère, tu te sentais le plus malheureux des hommes de ne pas ressembler à tes bons amis de là-bas, et je me rends parfaitement compte, à mon tour, qu’il n’existera plus pour moi de repos jusqu’au jour où mon âme sera libre comme la tienne.

Pour en arriver là, mon cher Paul, que dois-je faire ? S’il faut que j’aille te retrouver chez les Jésuites, j’irai : vus à travers toi, ils ne m’effrayent plus. Parle, conseille-moi : ta réponse sera pour moi parole d’Évangile.

Ton pauvre ami,

Louis.

34. A Louis.

7 mai.

Mon bien cher ami,

Le jour où Dieu m’a fait la grâce de m’accueillir comme l’enfant prodigue repentant, a été, après celui de ma première communion, le plus heureux de ma vie : ta conversion sera le troisième. Merci, mon cher Louis, de la bonne nouvelle qui m’annonce enfin que ce jour approche. Que de fois déjà, depuis six mois, sans te le dire, j’ai demandé à la douce Mère du Sauveur que rien ne nous séparât plus ! Me voilà exaucé : encore une fois, et du fond de mon affection pour toi, merci.

Tu me demandes : « Que faire ? » Mais tu sais bien par où j’ai passé pour rentrer en grâce avec mon Père, qui est le tien aussi. Il faut te mettre à deux genoux, te frapper la poitrine et dire : « Mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre vous : je ne suis plus digne d’être appelé votre fils. » Le Père te relèvera, te pressera sur son cœur, mêlera ses larmes aux tiennes, et tu seras encore son fils — et mon frère. Ce n’est pas difficile : on le voit après coup, lorsque les clartés de la divine miséricorde ont dissipé les fumées d’orgueil ou de défiance que l’ennemi avait excitées entre l’âme coupable et son juge. Ce juge, ce père se fait représenter ici-bas par un juge humain qui est encore un père. Cœur de Dieu, cœur de prêtre, c’est tout un. N’aie pas peur.

Papa viendra me voir à la Pentecôte : c’est la première communion du collège. Ah ! si tu pouvais l’accompagner, passer ici tes deux jours de congé, t’aboucher avec mon directeur et régler avec lui ton petit compte ! Ce ne serait pas long et j’aurais l’immense joie d’assister à ton second baptême. Demande-le à ta bonne maman : j’ai quelque raison de croire qu’elle m’aime un peu et que l’assurance de nous faire un grand plaisir à tous deux sera plus forte que sa crainte des Jésuites. Dis-lui de ma part qu’ils ne te mangeront pas.

En attendant, mon cher Louis, prends confiance. J’ai lu quelque part que le désir sincère de la conversion est déjà une conversion et que la miséricorde vient au-devant de ceux qui la cherchent. Je vais redoubler mes prières pour hâter, si je puis, le moment de ta liberté. Mais, de ton côté, prie la Mère de miséricorde, Marie : elle te fera moins peur que ton juge, elle te présentera à lui et t’obtiendra le courage qu’il faut pour conquérir la joie du cœur par la pureté.

Adieu fraternel, et au revoir bientôt, je l’espère !

Ton ami plus que jamais,

Paul.

35. De Louis.

10 mai.

Mon cher Paul,

Victoire sur toute la ligne ! J’irai te voir à la Pentecôte. Avertis ton Père spirituel et confesse-moi d’avance à lui, pour que j’aie moins à dire et qu’il ne soit pas trop méchant.

Ton papa est enchanté de ne pas voyager tout seul. Il m’a dit : « Tu verras ce collège, mon ami, et tu m’en diras des nouvelles ! »

Nos deux mamans sont enchantées de procurer à leurs fistons réunis un peu de bon temps. Elles ne se doutent pas du vrai but, au moins la mienne. Pour la tienne, je n’en répondrais pas : elle a du jésuite !

Quant à ta sœur Jeanne, c’est une petite impertinente. Elle avait assisté au conseil de famille, où le voyage a été décidé. Ne voilà-t-il pas qu’à table, étant assise près de moi, elle me demande tout à coup, de son air le plus naturel, si c’était pour aller faire mes pâques ? Comme je ne m’attendais pas à cette boutade, j’ai piqué un soleil et bafouillé : elle s’est mise à rire de toutes ses dents. On ne se défie jamais assez de ces créatures-là. Mais, tant pis ! J’accepte toutes les humiliations et elles n’empêcheront pas que le plus enchanté, dans cette histoire, c’est encore Bibi.

Tu as eu là, mon ami, une riche idée ; je t’en remercie. Elle arrange tout et coupe court à tous les faux-fuyants. Je suis dans le sac et bien content d’y être. Donc, à quinze jours ! Ils vont me paraître interminables. Pour les raccourcir, je me propose de potasser d’arrache-pied mon bachot…

Je m’aperçois un peu tard que mon langage n’est pas aussi châtié que le tien, qui m’avait déjà frappé durant ces vacances. A réformer avec le reste.

Ton professeur a une manière originale de vous préparer au baccalauréat ; je suis curieux de savoir où vous en êtes après vos six mois de rhétorique classique, et comment vous employez le petit semestre réservé au chauffage. Dis-le-moi. Les observations du grand réformateur futur de l’Université de France m’intéressent beaucoup ; ne crains pas les détails.

Je tâche de prier et je n’ai pas trop la frousse (ah ! l’incorrigible potache !) ; puisque tu en es sorti, j’en sortirai. Mais prie ferme pour moi ; j’y compte.

Ton humble et reconnaissant ami,

Louis.

36. A Louis.

13 mai.

Mon trop humble et reconnaissant ami,

Au reçu de ta lettre, je n’ai fait qu’un bond chez le P. X… pour lui annoncer ta prochaine arrivée et lui crayonner ton portrait au naturel. Je ne t’ai pas flatté ; mais l’impérieux devoir de la franchise m’a pourtant forcé à dire de toi un peu de bien. Je sais que tu diras toujours assez de mal. Quant à l’accueil que le Père te réserve, ne te mets point martel en tête. Il y a le premier regard, le coup de feu plongeant, qu’il n’est pas possible d’éviter ; il faut bien qu’on s’aborde par un bout. Mais ce ne sera qu’un éclair, immédiatement effacé par un de ces bons sourires qui font l’effet d’un rayon de soleil printanier. Encore une fois, n’aie pas peur. Tu seras reçu comme je l’ai été, à bras ouverts, et tu verras comme il fait bon s’y jeter avec toutes ses misères.

Moi aussi, je vais trouver longs ces quinze jours, et, par contre, je déplore d’avance la rapidité avec laquelle passeront les deux jours de congé. Mais il faut se faire une raison. Avec l’âge on finit par entrevoir que la vie doit être autre chose qu’une série de plaisirs variés. Travaillons, disait encore en mourant je ne sais plus quel César du vieux temps : c’est un beau mot pour un païen, et qui fournit une belle devise, même pour les chrétiens qui ne sont pas empereurs.

En ce moment, chez nous, la préparation du baccalauréat bat son plein. Je vois maintenant, plus que jamais, combien la méthode de notre professeur est pratique et sage. Tu veux savoir ce que m’ont appris mes six mois de rhétorique vieux jeu ?

D’abord, je crois avoir appris quelque peu à écrire en français. Le travail que j’ai fait pour y arriver ne ressemble pas, je le dis tout de suite, au travail contre nature auquel nous a condamnés, l’an passé, notre professeur de seconde. Tu te rappelles qu’il nous parlait au moins deux fois par jour de son diplôme d’agrégé ; il ne voyait rien au delà et couchait avec. Dès le lendemain de la rentrée, quand nous ne savions pas encore mettre sur pied une phrase correcte, cet enragé de critique littéraire nous imposa comme devoir ce qu’il appelait solennellement une dissertation. Ne connaissant pas ce dont nous avions à parler, nous achetâmes des bouquins (il y en avait un de lui) où le devoir se trouvait tout fait, et nous employâmes toute notre ingéniosité à accommoder le plat de manière à laisser croire au bonhomme qu’il sortait de notre cuisine — ou de la sienne. Et ce fut ainsi toute l’année. A la fin, nous avions acquis une incontestable dextérité à fabriquer des dissertations avec des découpures ; en outre, nous possédions un choix assez riche de formules banales pour louer convenablement des auteurs ou des œuvres que nous connaissions à peine de nom. Mais si, hors de là, l’un d’entre nous était de force à mettre une idée personnelle en français lisible, il ne le devait pas à l’agrégé, ni à ses dissertations.

Ici, on ne nous apprend pas à écrire comme si nous aspirions tous à l’agrégation ès lettres : on veut que la plume entre nos mains puisse devenir un instrument universel. Durant le premier semestre, nous avons fait au moins quarante à cinquante compositions françaises, deux par semaine, sur tous les sujets et dans tous les genres possibles : discours historiques ou autres, harangues et plaidoyers, lettres, tableaux, portraits, dialogues… La variété des situations, des idées, du ton et du style écartait l’ennui, tenait l’esprit en haleine, fournissait aux talents spéciaux l’occasion de se montrer, enfin nous exerçait à tous les développements. Aussi, amour-propre à part, je me crois personnellement en mesure d’écrire une page raisonnable sur n’importe quel sujet de ma taille. C’est un résultat qui, tu l’avoueras, dépasse notablement celui d’un vulgaire chauffage pour le baccalauréat et qui, après le baccalauréat, gardera son prix.

Quant à cette critique littéraire qui fait la matière habituelle de la composition française au baccalauréat, je te dirai, mon ami, qu’elle ne me préoccupe guère. Les auteurs classiques sur lesquels elle pourra tomber, grecs, latins et français, nous les avons étudiés à fond, comme je te l’ai expliqué : donc les éléments d’une bonne critique ne nous manquent point. La répétition générale par pays et par genres, que nous faisons durant ces derniers mois, achèvera de nous donner les idées d’ensemble et nous permettra les comparaisons, si chères, paraît-il, à nombre d’examinateurs. Pour nous familiariser avec la forme spéciale au genre, étant donnée la souplesse de style acquise par les exercices précédents, quelques applications bien choisies pourront suffire.

Voilà pour la composition française. En version latine, nous sommes forts comme des Turcs, et même davantage. Nous en avons fait deux par semaine, selon une progression croissante de difficulté : d’abord les historiens faciles ; puis les poètes, pas commodes quelquefois ; pour le dernier trimestre, le profond et abrupt Tacite, les traités oratoires et philosophiques du copieux Cicéron, les savants casse-cou du sage et subtil Sénèque. D’ailleurs, nous avons eu chaque jour, dans la prélection du professeur, un exercice incomparable de traduction, et je mets en fait qu’après avoir fouillé avec lui dans tous les sens, pendant six mois, les meilleurs endroits des bons auteurs, un élève de quelque intelligence ne restera jamais coi devant un texte latin ou grec, quand il ne l’aurait pas vu de sa vie.

Aussi, pour la préparation des auteurs inscrits au programme, on ne juge pas utile, dans cette maison, de recourir aux corrigés, si indispensables au lycée : ils sont même formellement interdits. Quelquefois, pour nous faire connaître ou nous rappeler l’ensemble d’une œuvre, le professeur nous en lira une traduction rapide, que nous suivrons sur le texte : ce sera tout.

Depuis Pâques, nous donnons aux matières de pure mémoire le temps que réclame leur répétition générale ; mais tous les loisirs qu’elles nous laissent sont consacrés, comme auparavant, à l’étude des trois langues classiques par la prélection et la version, par la composition française et latine, par le thème grec…

Hé ! oui, mon ami, le thème grec ! La « réaction profonde » que tu as découverte chez moi, l’autre jour, va plus loin encore que tu ne pensais : elle va jusqu’à cet épouvantail qu’on nomme le thème grec. Le premier qu’il m’a fallu élaborer ici, m’a fait suer d’ahan. Mais il m’a rendu un gros service : il m’a prouvé victorieusement que je ne savais pas un mot de grammaire. Aussi je fus classé dans les derniers : je ne l’ai dit à personne, mais j’en ai été tellement vexé que, trois mois après, je savais ma grammaire et je constatais que mes progrès dans l’intelligence des auteurs suivaient exactement mes progrès en thème grec. Aujourd’hui je compte parmi les hellénistes de la classe et je lis Homère pour mon plaisir.

La difficulté du grec, mon bon, gît tout entière dans l’imagination, l’ignorance et la paresse — et rien que là : c’est ma conviction irréductible.

Je t’entends venir : « Et les vers latins ? » — Nous en faisons encore, quoique un peu moins qu’avant Pâques, et même en pensum. L’autre jour, pendant que le professeur parlait, un impertinent moineau vint se mettre sur l’appui d’une fenêtre ouverte, regarda dans la classe et se mit à parler aussi à sa façon. Cela me fit rire. Le Père s’interrompit pour me demander la cause de ma gaieté soudaine : « Mon Père, c’est ce moineau-là, qui répondait oui, oui, à tout ce que vous disiez. » Là-dessus, rire général, que le Père partagea. Puis il me dit solennellement : « Paul Ker, en punition du désordre que vous venez de causer, vous me ferez pour ce soir un distique sur le moineau. Et qu’il soit bon ! — J’y tâcherai, mon Père. » Voici ce que j’apportai :

Dignus eras intrare scholam, passercule, nostram : Cuncta probamus enim, nos quoque, dicta Patris.

Pour les profanes :

Quand notre Père a dit son mot. Oui, oui, pense tout bas la classe : L’oiseau qui l’a pensé tout haut Mérite parmi nous sa place.

Le distique et le quatrain eurent l’honneur d’une lecture publique — et d’un oui, oui unanime, durant l’un des repos de cinq minutes que le Père nous accorde entre deux heures de classe. Je n’en suis pas plus fier, car c’était un simple jeu.

Peut-être vais-je t’étonner, cette fois, en sens contraire de tout à l’heure. Autant je crois le thème indispensable pour savoir honnêtement son grec et son latin, — parce qu’il est la forme élémentaire de la composition personnelle et que, sans la composition personnelle, écrite ou orale, il me paraît impossible de se rendre un compte exact de l’esprit et des difficultés d’une langue morte ou vivante, — autant je suis disposé à admettre que le vers latin, comme le vers français, et plus que lui, pourrait sans grand inconvénient être réservé à une élite. Je sais fort bien (on nous l’a dit) que c’est un exercice très efficace de gymnastique intellectuelle, d’avoir à changer vingt fois un mot ou un tour de phrase pour que, tout en restant correct, juste et poétique, il s’adapte en outre au moule inflexible du mètre. Je tiens qu’une bonne pièce de vers, sans solécisme, sans cheville ni vulgarité, constitue un tour de force extraordinairement méritoire et honorable pour ceux qui le réussissent, à notre âge. Mais les tours de force ne s’imposent pas, et quand on n’a pas de quoi y réussir, il me paraîtrait sage de n’y pas perdre son temps.

Qu’on fasse donc du thème grec pour arriver plus vite à la connaissance restreinte qui nous est demandée de cette langue ; pour le latin, qui nous touche de plus près, qu’au thème on joigne la narration et le discours : rien de plus raisonnable. Mais qu’on réserve la poésie latine et française aux privilégiés que leur astre en naissant a formés poètes — et qu’on laisse les pauvres gens, pour qui Phébus est sourd et Pégase rétif, à leur métier de nature ! Ils comprendront un peu moins bien les beautés de forme des poètes, mais y trouveront encore assez d’autres mérites.

Je finis. Pour varier nos plaisirs et combattre l’ennui des répétitions, notre professeur a eu l’attention de garder pour ce dernier semestre quelques œuvres plus piquantes, d’Horace, d’Aristophane, de Molière, du dix-huitième et du dix-neuvième siècle ; en sorte que nos classes de littérature sont à la fois bien remplies et intéressantes. Par ces chaleurs, c’est aussi précieux que nécessaire.

Nos autres cours : histoire, langues, mathématiques, ne chôment pas non plus, et le feu sacré est périodiquement attisé par les colles hebdomadaires, sans préjudice des sabbatines… Mais t’ai-je dit ce que sont nos sabbatines ? Je ne pense pas. Je te parlerai de la prochaine, à laquelle je suis personnellement intéressé. Pour cette fois, j’ai déjà trop causé. Bonsoir, mon cher Louis.

Ton propre baccalauréat va peut-être souffrir quelque peu des soucis que te donnera ta grande affaire. Mais le bon Dieu saura bien te dédommager après.

Tout à toi,

Paul.

37. Au même.

22 mai.

Mon cher,

J’ai promis de te parler de ma sabbatine : j’ai eu tort, car c’est te condamner à entendre des redites. Mais tu le veux, soit satisfait.

Sabbatine vient du mot sabbatum, samedi. Ce jour-là, durant la seconde partie de la classe du matin, dame Éloquence et dame Littérature se transportent l’une chez l’autre, alternativement. Là, sous la présidence du P. Recteur ou du P. Préfet, devant tous les rhétoriciens et les humanistes, quelques élèves, pris dans les divers rangs d’une des deux classes, montent sur l’estrade et font valoir, du mieux qu’ils peuvent, un travail de leur façon, quelquefois amendé par le professeur, d’autres fois présenté à l’état natif. Les lectures sont assez souvent variées d’une déclamation, ne serait-ce que pour donner occasion à tous les talents de se produire : celui de déclamateur est parfois solitaire.

Quand on veut prêter à cet exercice d’assouplissement une forme particulièrement intéressante, surtout en rhétorique, on en fait une joute oratoire. Toujours, comme tu vois, l’humeur batailleuse des soldats de Loyola ! Tantôt c’est un procès avec réquisitoire, plaidoirie pour et contre, résumé des débats et sentence motivée ; tantôt une discussion réglée, sur un sujet littéraire ou autre, bien choisi, entre personnages fictifs ou réels. Cette fois, la rhétorique a débattu, arguments en main, la controverse très actuelle entre les partisans respectifs des Lettres et des Sciences, au point de vue spécial de l’enseignement secondaire dans les collèges.

J’ai eu l’honneur de plaider pour les Lettres : tu n’en seras pas surpris, car tu connais mes préférences. Mais je n’y ai pas mis de passion et crois avoir été modéré. Tu conçois que je me suis largement inspiré de mes deux conversations pédagogiques avec mon professeur. Les arguments pour et contre avaient, à l’avance, fait le sujet de deux devoirs contradictoires et d’une discussion générale en classe, à la suite de laquelle on avait désigné les deux champions du tournoi. Jean se dévoua à défendre les Sciences, évidemment par vertu pure et sans conviction, me laissant le beau rôle et acceptant d’avance la défaite. La veille de la sabbatine, le professeur avait entendu la lecture des deux plaidoyers, donné son avis et déclaré aux orateurs que, le lendemain, du haut des Pyramides, quarante siècles les contempleraient. Avoue que c’était intimidant : j’ai failli en perdre une demi-heure de sommeil, chose énorme pour moi.

Le lendemain, pour comble d’honneur et de terreur, le fauteuil du président de cette lutte pyramidale était occupé, non point par le P. Recteur, mais par le P. Provincial de Champagne, arrivé la veille au soir pour la visite annuelle du collège. C’est, chez les Jésuites, le grand supérieur qui vient immédiatement après leur Général, comme les évêques ou les archevêques après le Pape. Notre professeur, pour nous rassurer, nous dit que le P. Provincial étant le père des autres Pères, se trouvait naturellement notre grand-papa et, par suite, ne pouvait qu’être très bienveillant pour nous. De fait, après le petit compliment d’usage qu’on lui adressa, il nous dit un mot si encourageant que nous ne songeâmes plus qu’à justifier le moins mal possible son attente et à lui donner bonne opinion de la Rhéto.

Le défenseur des Sciences ouvrit le feu. Il démontra ou du moins essaya de démontrer qu’elles sont de beaucoup supérieures aux Lettres par leur but, par leur puissance éducatrice, par leur utilité.

« Leur but est de développer principalement la raison. Or, la raison est la faculté maîtresse de l’homme, celle qui l’élève non seulement au-dessus de l’animal, mais au-dessus de ses semblables, quand ils se laissent guider par les rêves de l’imagination ou les caprices de la sensibilité. » Ce fut un beau pathos, où l’orateur fit preuve d’assez fortes études… littéraires.

« Quant à la puissance éducatrice des Sciences, elle consiste dans l’habitude du raisonnement, qui, pratiqué de bonne heure et avec persévérance, donne à l’esprit cette justesse, cette pénétration, cette trempe solide qui a fait un Blaise Pascal.

« Sans doute, les Sciences ne développent guère l’imagination et point du tout la sensibilité ; mais ces deux facultés ne procurent que de vaines jouissances et contribuent bien plus souvent au malheur des hommes qu’à leur bonheur. Les Sciences préparent à la vie pratique, positive ; elles mènent quelquefois aux situations brillantes et influentes, toujours aux situations utiles. »

Conclusion : « Le savant n’a rien à envier au lettré et il semble désirable que, pour le bonheur de l’humanité, l’enseignement scientifique prenne dans les collèges une place prépondérante. »

Cette conclusion parut tellement audacieuse que, malgré le talent incontesté de l’honorable préopinant, elle ne fut que faiblement applaudie.

Je pris à mon tour la parole et dis, en substance, ce qui suit :

« Le grand avantage que les Lettres me semblent avoir sur les Sciences, c’est de former l’homme tout entier, en cultivant toutes ses facultés nobles, dans l’ordre naturel de leur éclosion et de leur développement.

« L’enfant ne commence point par raisonner : il regarde, prend des idées, les case dans sa mémoire ; le jugement et le raisonnement ne viennent qu’après. Vouloir lui imposer dès l’abord le travail de l’étude scientifique, c’est risquer de dessécher son esprit et de faire éclater son petit cerveau. On cite Pascal, mathématicien et inventeur à douze ans ! Pascal fut un de ces prodiges qui, par leur nature exceptionnelle, confirment précisément la règle générale. D’ailleurs sa précocité en mathématiques ne lui a guère porté bonheur, puisqu’à vingt-six ans il se trouva, comme plus d’un polytechnicien de nos jours, réduit à une impuissance intellectuelle qui l’empêcha de rien achever, sauf ses Provinciales, où la littérature tient beaucoup plus de place que la raison.

« Sans doute, la raison est la faculté maîtresse de l’homme, et nous l’admettons si bien qu’au faîte de l’enseignement littéraire nous posons la philosophie, qui est, je crois, la science du raisonnement. Mais nous ne mettons pas la charrue avant les bœufs : nous attendons que les années et l’habitude du travail intellectuel nous aient rendus aptes aux études abstraites.

« Il ne faut pas croire, du reste, que l’enseignement littéraire laisse dormir la faculté de raisonner : il la met sans cesse en œuvre, avec l’imagination et la sensibilité, dans ces exercices de lecture, de traduction, d’analyse, de composition personnelle, qui remplissent les années de grammaire et de littérature. Est-ce que les règles de syntaxe ne sont pas des lois, des formules, des théorèmes, qui sollicitent sans relâche le jugement de l’élève pour ses devoirs classiques ? Une version est-elle autre chose qu’un problème ? Un discours n’exige-t-il pas, avec la convenance du style, la logique dans les idées ?

« Mais la raison ne fait pas seule la grandeur de l’esprit humain : à côté du vrai, il y a le beau et le bien, qui font le charme et le but supérieur de notre vie. Les Sciences ne connaissent pas le beau et le bien ; les Lettres ont pour mission spéciale de disposer les jeunes esprits à comprendre, à admirer, à mettre en œuvre l’un et l’autre. A cet effet, la Providence semble avoir créé exprès un instrument merveilleux, cette double littérature d’Athènes et de Rome, double et une, qui, de l’aveu de tous les siècles, offre dans ses chefs-d’œuvre variés une perfection voisine de l’idéal. A cette école se sont formés, non pas seulement notre idiome national, mais encore cet esprit net et vif, délicat et fin, simple et distingué, qui se nomme dans le monde entier l’esprit français et qui semble avoir une sorte d’affinité naturelle avec tout ce qui porte la marque du beau et du bien.

« L’enseignement scientifique, essentiellement étroit, positif, exclusif, peut convenir au génie utilitaire d’autres nations, pour qui les intérêts matériels priment tout : notre idéal est plus élevé, et nous tenons que l’enseignement classique seul prépare des hommes complets, des esprits vraiment supérieurs et des Français de France. »

Cette fois (je le dis sans fierté), les applaudissements éclatèrent franchement, conduits par mon adversaire.

Le R. P. Provincial commença par le féliciter d’avoir défendu avec entrain et habileté une thèse ingrate, dont il ne devait pas désirer bien vivement le triomphe. « De fait, ajouta-t-il, si on vous avait appliqué, depuis votre sixième, le programme scientifique que proposait votre conclusion, nous aurions perdu aujourd’hui un plaidoyer bien écrit et plus tard peut-être un bon orateur, pour gagner, qui sait ? un médiocre savant. » On applaudit. Il continua :

« Dieu me garde, mes enfants, de condamner les Sciences et de déprécier les savants : j’ose même espérer que plus d’un parmi vous est appelé à se distinguer dans la carrière scientifique. Mais je dis appelé ; car n’est pas mathémacien ou physicien qui veut, pas plus que poète ou orateur. Je vous laisse entrevoir par là, mes amis, le vice radical de ces programmes nouveaux, qui viennent périodiquement bouleverser et fausser notre enseignement, sous prétexte de mieux l’adapter aux besoins modernes. On veut forcer la nature, forcer le talent : on oublie que la nature a ses lois et que le talent est un don de Dieu seul.

« Le devoir des éducateurs ressemble à celui d’une mère attentive, qui aide sans impatience les premiers pas de son enfant et l’amène peu à peu à marcher, puis à courir, enfin à se diriger librement. C’est ce que fait, comme l’a dit excellemment le second orateur (salue, mon ami !), la vieille méthode classique : son mérite capital est de favoriser le développement progressif des dons naturels, tout en réservant l’avenir. Talents et vocations ne se manifestent pas toujours dès les premières années d’études : en les préjugeant trop tôt et en vous assignant d’une façon absolue avant l’âge votre future carrière, sans être assurés du succès et des vues de la Providence, vos parents et vos maîtres s’exposeraient à vous rendre malheureux.

« Rien n’est perdu, tout est profit, dans les études grammaticales et littéraires qui, avec la mesure convenable, mais secondaire, de sciences mathématiques et autres, charment ici vos loisirs studieux. Lorsque vous en aurez heureusement atteint le terme, votre esprit sera comme une machine parfaitement construite et montée, prête à se mouvoir dans toutes les directions. Il restera encore devant vous du travail, des études spéciales de philosophie, de sciences, de droit, de médecine, de guerre, d’industrie, de diplomatie : le champ est vaste. C’est parfois encore une rude traversée à entreprendre avant d’aborder au rivage souhaité ; mais préparés solidement et armés de courage, vous pourrez, en lançant votre barque sur la haute mer, dire aussi avec confiance, comme ces hardis marins chrétiens : A Dieu va ! Et vous arriverez. Vous conquerrez votre belle place au soleil et vous ferez profiter vos semblables, votre famille et la patrie des dons que vous avez reçus d’en haut pour votre bien et le leur. Sans avoir été des utilitaires, vous serez des hommes utiles, parce que vous serez des hommes bien élevés, dans toute l’extension du mot. Je vous le souhaite de tout cœur et je l’attends de votre bonne volonté.

« Je félicite en particulier le défenseur des Lettres, dont j’ai admiré l’esprit lucide et pratique (ici j’ai pudiquement rougi, pendant que mon professeur, sans doute, riait sous cape du compliment que je lui volais) ; mais je remercie les deux orateurs du plaisir délicat qu’ils nous ont donné. »

Après la séance, nous allâmes remercier à notre tour le R. Père, qui nous réitéra sa satisfaction et nous offrit un joli souvenir.

Sur ce, je m’empresse de me taire, dans l’attente impatiente de ta visite. C’est dans moins de huit jours. Quelle joie ce sera de nous sentir tout à fait frères ! Je continue à prier de toute mon âme pour qu’il n’y ait aucun nuage à ce bonheur.

Ton ami à toujours,

Paul.

38. A ma sœur Jeanne.

2 juin.

Ma sœur,

Finie la fête, mais non le plaisir. C’est l’énorme différence qu’il y a entre les réjouissances ordinaires, où tout est pour les yeux et les nerfs, et ces bonnes fêtes du bon Dieu, où le cœur a la grosse part et dont le meilleur reste encore longtemps au fond de l’âme, comme un excès de sucre, servi par toi, au fond de la tasse de thé. Ma comparaison est d’un vulgaire gourmand ; mais c’est tout de même ça.

Cette fois, la rosée est descendue et j’ai délicieusement pleuré. Je n’ai pas été le seul. Louis est allé à la sainte table avec moi, à la suite des radieux petits premiers communiants et, revenu à sa place, il a mis les yeux dans son mouchoir durant une demi-heure. Quand nous nous sommes retrouvés au parloir, il s’est jeté à mon cou et m’a dit, encore tout ému : « Merci, Paul, merci ! » Papa, que la communion de Louis a fort embarrassé, aurait bien voulu se fourrer dans un trou : mais il n’y en avait point. Il se contenta de se moucher très fort, et, ensuite, alla voir dehors si l’heure de sa montre concordait avec celle de la grande horloge du collège, pour ne pas manquer le train du surlendemain !… Ah ! qu’on est drôle, Jeanne, quand on n’a pas le cœur en place !… Ce pauvre papa !… Il n’existe pas dans le royaume de France et de Navarre un homme plus honnête et plus loyal ; c’est un esprit ouvert et cultivé ; et le voilà réduit à des subterfuges enfantins, qui, j’en suis persuadé, l’humilient profondément, pour se mentir à lui-même, pour étouffer des sentiments qu’il sait bons et pour se rendre finalement malheureux par peur d’un acte tout simple, qui mettrait sa conduite d’accord avec ses sentiments et ses désirs secrets !

Ces pénibles petitesses, que je connais pour y avoir passé, je voudrais bien les épargner à notre brave père. Il est en route pour conquérir avec la pleine vérité la vraie joie du cœur : c’est à nous deux, Jeanne, de lui raccourcir le chemin. Comment ? Le prêcher ne servirait pas à grand’chose : il se rebifferait. Aimons-le bien, montrons-lui par notre conduite irréprochable à quoi servent la religion et la piété, prions et espérons. Mon confesseur veut bien dire quelquefois pour la conversion de papa une messe que je lui sers ; j’y communie et nous prions ensemble. Unis tes prières aux nôtres, Jeanne, avec sainte maman, et tâche, à cette intention, de casser encore de temps en temps une des petites épines de ta rose, pendant que je rognerai les vilains piquants de mon houx. Moins nous aurons de défauts, plus nous aurons de chances d’être exaucés.

Louis a fait son affaire avec une rondeur qui m’a enchanté. Dès le soir de son arrivée, je l’ai présenté à mon confesseur : ils n’ont pas eu de peine à s’entendre. Je le savais d’avance. Quand il est sorti au bout d’une demi-heure, il rayonnait et m’a dit avec un gros soupir de soulagement : « C’est fini, et bien fini ! Ton confesseur est un charmant homme : je veux le revoir avant de partir. »

Le lendemain dimanche, les cérémonies de la première communion l’ont vivement impressionné. Il y a de quoi. Je voudrais que tu viennes un jour voir notre chapelle avec sa décoration des grandes fêtes, ses fleurs et ses lumières, ses chants pieux, ses cinquante enfants de chœur, dont je vais être bientôt.

A ce propos, on m’a raconté, l’autre jour, qu’avant la dernière rentrée le proviseur du lycée voisin, ne voulant négliger aucun moyen de combattre la concurrence, désastreuse pour lui, des Pères jésuites, avait annoncé par circulaire aux parents que ledit lycée aurait aussi désormais son bataillon sacré pour rehausser l’éclat des offices religieux. Cela, c’est de la naïveté à trente-six carats : le bonhomme oublie que l’habit ne fait pas le moine et il ne se doute pas que, pour servir à l’autel comme on le fait ici, outre une formation presque aussi difficile que l’exercice militaire, il faut la foi et quelque chose de la piété des anges : deux marchandises rares parmi les lycéens. Moi, j’ai eu le temps de m’habituer à cette splendeur : j’en jouis et ne m’en étonne plus.

Mais la cérémonie de la première communion a son charme spécial, unique, venant du grand acte qui en fait l’objet, des souvenirs qu’elle réveille, du spectacle des petits qui en sont les héros. L’innocence, la piété, la joie douce et profonde qui transparaissaient de leur âme par leurs yeux et qui mettaient sur le visage des moins agréables un reflet surnaturel, semblaient se communiquer à tous les assistants, parents et indifférents, sous forme d’une émotion irrésistible. Durant tous ces longs offices, mais surtout au moment suprême de la première union de ces jeunes âmes avec leur Créateur, ce n’était plus un simple mot poétique, c’était une réalité sensible que ce beau vers, si bien chanté par mon surveillant :

Le ciel a visité la terre.

Qu’il fait bon, ma sœur, dans ces moments-là, sentir qu’on n’est plus un étranger, comme je l’étais à mon arrivée ici, mais qu’on est de la famille du bon Dieu avec ces enfants si purs et leurs pieux parents ! Qu’il fait bon renouveler avec eux, et cette fois pour toujours, ces belles promesses que j’ai formulées jadis et trop vite oubliées ! Et comme cela réconforte ! J’ai pris là du courage pour six mois.

Quant à papa, je ne l’ai pas vu pendant la cérémonie ; mais il a été très remué. Ici les enfants ne sortent que le lendemain de leur première communion ; le jour même, on ne veut pas que la moindre parcelle de leur bonheur intime se dissipe au contact des distractions profanes : ils retrouveront toujours assez tôt le monde et ses vulgarités. A midi, ils ont l’honneur exceptionnel de manger à la table des Pères, qui leur font grande fête ; le reste du temps que les offices ne prennent pas, ils le passent en famille, choyés comme des benjamins, respectés comme des chérubins. Toutes les portes leur sont ouvertes, comme tous les cœurs. En nous promenant aussi dans le collège, nous en rencontrâmes plusieurs : papa les saluait instinctivement, ne pouvait se lasser de les regarder et ajoutait : « Sont-ils heureux ! » Espérons qu’il ne s’en tiendra pas là. Je crois qu’il a du plomb dans l’aile.

Louis, en prenant congé de notre commun directeur, lui a dit avec émotion : « Mon Père, ce n’est pas adieu que je vous dis, c’est au revoir. Priez pour que je revienne autrement que comme une brebis égarée. » Il est parti heureux par avance de la joie que son changement va donner à sa mère et bien résolu à demeurer fidèle. Il m’a demandé de l’aider, comme toi : c’est humiliant, vu la mince vertu que je me connais. Mais à force d’aider les autres, j’arriverai peut-être à me hisser jusqu’à leur hauteur. Prie pour moi, ma bonne Jeanne.

Ton frère qui ne t’aime pas… à moitié,

Paul.

39. De Madame X

6 juin.

Mon cher Paul,

On voit que vous profitez des modèles de diplomatie que vous avez sous les yeux, chez les Révérends Pères, et des leçons que vous en recevez ! Votre petite conspiration avec mon fils Louis a été fort bien machinée. Elle devait réussir, parce que je suis trop naïve pour me défier de vous.

Vous trouveriez peut-être qu’elle a même réussi au delà de vos espérances, si vous pouviez voir Louis, tel qu’il est depuis son retour ; car il vous imite maintenant trait pour trait. D’abord, il a voulu avoir dans sa chambre, en face de la porte d’entrée, un grand Christ bien en vue ; puis, sur la cheminée, une belle Vierge, à la place d’une Nymphe en négligé, qu’il a failli faire passer par la fenêtre et que j’ai eu bien de la peine à sauver comme souvenir offert jadis à son pauvre père. Aux murs il a fallu suspendre un Ange gardien et un saint Joseph, avec son patron et le vôtre. Une vraie chapelle. Il m’a demandé de dire ensemble notre prière du soir et je l’entends réciter très exactement celle du matin tout seul. Le jeudi, jour de congé, au lieu de faire comme autrefois sa grasse matinée, il va à la messe, et il a exhumé du fond de sa bibliothèque son paroissien de première communion, qu’il ne quitte pas des yeux pendant les offices du dimanche.

Avec ses anciens camarades il reste bon enfant, comme vous ; mais eux sont visiblement gênés ; on dirait des gens qui ont peur d’attraper sur les doigts. Il faut que Louis leur ait carrément notifié les conditions auxquelles il met désormais son amitié.

Vous me l’avez complètement changé. Mais c’est moi qui ai le plus gagné à ce changement, et je viens, mon cher Paul, vous en remercier du fond de mon âme. Sans être un démon en famille, Louis n’était pas un ange autrefois : il l’est aujourd’hui. Vous m’avez rendu mon fils. Je prie Dieu de vous en récompenser, vous et les bons Pères qui ont fait de vous un apôtre.

Je ne les connais pas : après ce que j’ai vu, je suis toute disposée à leur donner mon estime. Bien plus, si j’étais libre de mes actes, Louis vous suivrait à la rentrée prochaine. Mais, veuve et infirme, je dépends avec mon fils des volontés d’un tuteur qui entend gouverner les études de son pupille.

Vous prierez, mon bon Paul, afin que Dieu garde à ce pauvre enfant tout son courage. Il m’a dit que vous consentiez à être désormais, mieux encore que dans le passé, son frère : j’en serai infiniment heureuse, pour lui d’abord, parce qu’il persévérera plus sûrement dans le droit chemin, et ensuite pour moi-même, parce que cela me donnera quelque droit à vous appeler aussi mon fils et à vous aimer comme tel, sans faire tort à votre bonne et sainte maman qui ne sera pas jalouse, j’espère.

Adieu, mon second fils, et encore mille mercis !

Adèle X.

40. A ma famille.

18 juin.

Mes chers tous,

J’ai l’agrément de vous apprendre que nous sommes entrés aujourd’hui dans la période désirée de la moisson, moisson de lauriers et de gloire, dont le résultat sera proclamé solennellement dans quelque six semaines, à la grande joie des écoliers, des papas, des mamans… Faut-il ajouter encore quelqu’un, Jeanne ? — « Oh ! peux-tu le demander ? »… et des sœurs, quand on a la chance d’en avoir une comme la mienne. J’espère bien recueillir assez de couronnes pour vous donner à chacun le plaisir de m’en déposer une ou deux sur le front : vous l’avez bien mérité, et ce plaisir-là vaudra plus pour votre Paul que tous les prix possibles.

Donc, ce matin, messe avec douze enfants de chœur, dite par le R. P. Recteur. Chant du Veni Creator, pour appeler les lumières spéciales du Saint-Esprit sur les concurrents de la grande lutte qui se prépare. Je ne sais ce qu’ont éprouvé les autres : moi, j’avoue que cet appel solennel à l’intervention d’En-haut m’a saisi. J’ai vu d’un seul coup, sans avoir besoin d’aucune explication, l’importance du travail auquel nous étions conviés. En même temps, à la réflexion (car je commence à réfléchir), j’ai été frappé de voir comment les Pères, avec les moyens les plus simples, mais pris à la bonne source, celle du surnaturel, savent élever les choses au-dessus de la conception vulgaire et hausser les volontés, sans effort apparent, au niveau du but fixé.

Après le surnaturel, les moyens naturels. Au sortir de la chapelle, réunion à la grande salle, où le P. Préfet, devant tout le corps professoral, nous explique le mécanisme savant et la discipline rigoureuse des compositions pour les prix. Des précautions minutieuses sont prises pour la double sauvegarde du sérieux et du secret. Les textes sont fournis ou du moins approuvés par le P. Préfet des études ; la moindre infraction à la plus absolue loyauté du concours expose à l’exclusion ; l’attribution des prix ne se fait point par le professeur ordinaire, mais par trois correcteurs étrangers à la classe, qui ne connaissent personne et que personne ne connaît : elle ne devient définitive qu’après avoir reçu le visa du même P. Préfet.

Tout cela vous impressionne, et ce n’est pas sans quelque frissonnement qu’arrivé en classe, on trempe dans l’encre sa meilleure plume, pour la faire courir sur le papier pendant plusieurs heures, sans se donner le temps de souffler. Tout au plus, en tournant une page pleine, se permet-on un rapide coup d’œil sur les concurrents, pour voir de quel train ils vont, et l’on se hâte de reprendre la course au clocher. Bientôt toutes les têtes ont l’air d’appartenir à de jeunes coqs courroucés. Au bout de trois heures, le professeur avertit qu’il n’en reste plus qu’une, et le train passe de l’express au rapide et du rapide à l’éclair. C’est toujours à la fin que se présentent les meilleures idées ! On voudrait casser les aiguilles de cette maudite horloge qui avancent toujours… « Encore cinq minutes », dit le professeur, qui regarde toute cette fièvre avec un sourire calme et satisfait. La machine va éclater : il est temps qu’on arrive au bout. — « Secrétaires, recueillez les copies… » Ouf !

Nous aurons douze fois le même plaisir, sauf pour quelques matières accessoires, qui ne demandent que deux heures de travail ; mais en revanche, on nous accorde six heures pour les grandissimes compositions qui décident des prix d’honneur.

Après une matinée aussi bien remplie, vous jugez de quoi l’on reste capable, lorsque après la récréation de midi on rentre à l’étude. Notre salle est fraîche, heureusement, car depuis quinze jours le soleil tape. Au bout d’un quart d’heure, mon voisin de gauche dort les poings fermés devant son histoire ouverte : je veille à ce que son petit péché de fragilité humaine n’éclate pas en un ronflement scandaleux. Mon voisin de droite a demandé permission de recoudre sa cravate et la visière de sa casquette, contre lesquelles il s’escrime de son mieux en se piquant les doigts — excellent moyen d’empêcher le sommeil ! Moi cependant, j’en ai trouvé un meilleur encore : c’est de vous écrire, à tort et à travers.

Mais quand trois heures sonneront, au revoir, mon petit papa, ma petite maman et ma grande sœur Jeanne ! Bibi va se jeter à l’eau, pour y trouver de quoi vivre et travailler encore demain.

Si vous saviez quelle eau ! C’est à donner envie de se faire truite ou brochet. Une dérivation de la rivière qui baigne notre ville, courante, limpide, large et pas mal profonde en dehors du ponton. Ne vous effrayez pas, maman : on ne permet de sortir dans la rivière qu’aux nageurs éprouvés, comme moi, et il y a une barque avec un sauveteur sûr, qui n’a encore laissé couler à fond qu’un homme. Mais cet homme, un domestique, venait de dîner et avait attrapé une congestion : je n’ai rien à craindre de ce côté-là ; car je digère à mesure, comme les moineaux, et d’ailleurs, on est déjà à trois bonnes heures du dîner, quand on arrive au bord de l’eau. Cependant, il y a quelquefois de l’imprévu… Maman, ne lisez pas l’alinéa suivant : il est pour les messieurs seuls.

L’autre jour, la seconde division prenait son bain. Un élève de troisième, garçon de quinze ans, nommé B…, pique une tête. Le P. Surveillant, debout sur une poutre du ponton, avait suivi le mouvement. Ne voyant pas l’élève remonter après le temps normal, il commence à déboutonner sa soutane, les yeux fixés sur l’endroit du plongeon. Une demi-minute se passe : rien ne reparaît sur l’eau. Alors, prompt comme l’éclair, il jette là sa robe, plonge et va ramasser au fond l’artiste, qui ne bougeait plus et buvait la rivière à tire-larigot. L’eau n’étant pas assez profonde pour sa taille, il avait butté du front contre le gravier. Par bonheur, il n’était qu’étourdi et revint très vite à résipiscence. Mais vous vous figurez l’ovation qu’on fit au P. Surveillant et le respect spécial que sa crânerie lui valut dans tout le collège[4].

Quand on a fini de prendre ses ébats aquatiques, il n’est plus question de la fatigue du matin ; mais l’on se demande, la main sur l’estomac : « Est-ce que j’ai dîné ? » Aussi le petit pain affriolant qu’on nous octroie au sortir de l’eau, quoique de taille raisonnable, serait-il hors de proportion avec mon appétit de loup, si mes hautes fonctions de panetier, chargé avec un autre de la distribution régimentaire, ne m’autorisaient à m’en adjuger un second. Est-ce un péché de gourmandise, Jeanne ? Il y a ici une jeune personne de ton âge qui en commet un, tous les jours : elle achète pour son frère, qui est externe et goûte au collège, un pain au lait de premier choix, à charge pour lui d’en rapporter un des nôtres, qu’elle croque à son souper. Quand tu viendras me voir, nous partagerons gratis.

Ainsi rafraîchis, quelquefois même un peu refroidis, on sent le besoin de ranimer la chaleur vitale par un salutaire exercice. La campagne du collège nous offre l’embarras du choix. Chaque division a sa vaste cour de gazon, émaillée de fleurs champêtres… qu’on ne respecte pas longtemps. On peut à l’aise y courir, sauter, culbuter ; mais défense, de par les convenances et le F. Linger, de s’y rouler autrement que par accident. Aussitôt qu’on est arrivé sur le terrain, les vestes vont dans un coin ou s’accrochent quelque part ; on s’affuble d’un chapeau de quatre sous contre le soleil, et vite on organise une de ces grandes batailles, où l’adresse et la vigueur des bras et des jarrets tiennent lieu de poudre et d’armes. Quelques élégants préfèrent le tennis ; d’autres se livrent aux plaisirs du billard, du croquet ou des boules. Les forts, les biceps s’en donnent à cœur-joie au gymnase : barre fixe, trapèze, échelles, cordes, passe-rivière, pas-volant, tremplin, etc. Il y en a pour tous les goûts.

Vers le coucher du soleil, on soupe joyeusement dans un réfectoire à charpente rustique, où parfois les hirondelles et les moineaux viennent nous faire, à travers les éclaircies du toit, une visite effarée ; puis, à la fraîche, on retourne paisiblement en ville, jouissant de la brise du soir et abrégeant la longueur du chemin par ces causeries intimes qui empruntent un charme délicieux au calme de la fin du jour.

Au collège, on se rafraîchit encore d’un gobelet d’eau claire à la fontaine, on dit bonsoir aux amis, on fait sa prière et l’on s’empresse de regagner son portefeuille, dans lequel on dort jusqu’au matin comme ne dort pas un président de République.

Voilà, cher papa, chère maman, chère Jeanne, une de mes journées. Quand je la récapitule, je me demande comment j’ai mérité d’être si heureux : car je le suis, autant que je puis l’être sans vous. Durant tout ce jour, j’ai fait ce que je devais ; je n’ai causé de peine volontaire à personne, j’ai donné un seul coup de pied — et encore, c’est à un chien ! Je me suis couché le cœur léger, en paix avec Dieu et avec moi-même. Demain, je retrouverai avec un nouveau plaisir ma besogne, mes amis, mes maîtres, et le bon Dieu, qui me fait tous ces cadeaux. Sainte maman et Jeanne, aidez-moi à le remercier.

Je vous remercie vous-mêmes, tous trois, de la part qui vous en revient et je vous embrasse douze fois, avec le treizième à qui m’aime le mieux. Disputez-vous.

Votre Paul.

41. A Louis.

20 juin.

Mon cher frère,

Je suis enchanté de la joie intime que tu éprouves à contenter en toutes choses le bon Dieu et ta mère. Tu as trouvé là une formule très complète et très simple, du moins en théorie : à la pratique, tu verras ce qu’il faut pour la réaliser.

En attendant, puisque tu me demandes un bon avis, je t’en donnerai un dont j’ai personnellement expérimenté l’utilité : Ne t’emballe pas, mon cher Louis ; n’exagère pas, même dans le bien. On attribue aux Jésuites une grande prudence : ils l’ont certainement en spiritualité. Je ne ferai que te répéter ce que m’a dit vingt fois notre P. Spirituel, en te disant à mon tour : Sois pieux, mais sans ostentation ; sois aimable, mais sincèrement ; sois ferme sur les principes, mais indulgent pour les personnes.

A moi, le devoir chrétien est relativement facile, dans le milieu où je vis ; mais ton entourage ne ressemble pas au mien. Tu as, braqués sur toi, une foule d’yeux défiants ou malveillants, ardents à chercher le défaut de ta cuirasse, c’est-à-dire une contradiction quelconque entre ta conduite et ta profession de foi chrétienne. Au gré de certaines gens, tout homme qui se pose en converti devrait, du jour au lendemain, être un saint à miracles : sinon il ne sera qu’un tartufe, bon à jeter aux chiens. Il ne faut pas donner de prétexte à cette injure inique. Soyons des saints, mais restons simples. Je dirai plus : restons ce que nous étions, avec le mal en moins, et nous ferons du bien à nous-mêmes et aux autres.

Ta visite, mon cher Louis, demeure dans ma pensée comme un beau rêve, mais un rêve qui n’est pas disparu pour toujours. A la prochaine rentrée, ton tuteur, qui n’a pas l’âme méchante, se rendra aux excellentes raisons que nous lui donnerons, avec l’aide de Dieu, et te renverra ici avec moi.

Tu y retrouveras Jean. Pardonne-lui de n’avoir pu que l’entrevoir : un jour de grande fête comme celui de la première communion, le cérémoniaire porte le ciel sur ses épaules et n’est pas abordable aux humains ; le lendemain, il se reposait en famille.

Je ne suis pas surpris que tu aies gardé bonne opinion de ma division, après l’avoir vue à l’église et en cour.

A propos de nos jeux, tu me poses une question délicate : « Amusent-ils tout le monde ? » Je te réponds carrément : Non. Moi-même, il y en a qui m’assomment : ce sont les jeux où l’on ne remue pas. Ils sont rares, Dieu merci, et bornés à l’époque des grandes chaleurs ou aux jours de pluie. Les autres m’amusent, en raison de l’exercice qu’ils donnent et de l’adresse qu’ils développent, d’aucuns beaucoup, d’aucuns moins, quelques-uns énormément, jusqu’à en rêver la nuit, comme un bambin de son polichinelle. Que veux-tu ? Après ces longues sessions à l’étude ou en classe, j’ai un impérieux besoin de me fouetter le sang et le jeu n’est pas pour moi une vertu.

Mais j’avoue humblement que je ne suis pas tout le monde. Il y a dans le courant contraire, d’abord les moules, dont je t’ai parlé, qui englobent tous les poltrons et tous les maladroits ; puis les philosophes, que les exercices du corps humilient, qui voudraient ne vivre que par l’esprit et ne se divertir qu’à la conversation péripatétique. On la leur permet aux petites récréations. Ils sont une demi-douzaine, quantité négligeable, qui se promènent gravement, trois en avant, trois à reculons, sur la lisière de la cour ; le milieu appartient toujours aux joueurs, qui se font, de temps à autre, un plaisir innocent de leur envoyer dans les jambes un ballon, pour les rappeler au sentiment des choses d’ici-bas. Aux autres récréations, après quelques minutes de liberté, un coup de sonnette annonce l’ouverture de la lice et les promeneurs se fondent dans le grand tout, un peu maussades au début, mais entraînés bientôt par le mouvement général et par le naturel de l’âge.

Je t’ai dit autrefois, mon cher Louis, l’énorme différence qui existe entre les conversations de ce collège et celles du lycée de Z… Si elles sont très généralement chastes ici, elles le doivent, après la piété, principalement au jeu.

Entre collégiens les sujets de conversation n’abondent pas. Les événements extérieurs n’arrivent jusqu’à nous que par des échos affaiblis, et nous n’avons pas le droit d’arborer une cocarde politique. Les choses de famille n’intéressent guère en dehors de nous que quelque ami intime. Quant à notre train de vie journalier… Tu connais le tortillard qui serpente si paisiblement, avec son panachon de fumée gros comme une bouffée de cigarette, à travers la banlieue de notre ville natale. On part, on stoppe, on repart, on restoppe. Durant une heure de cahotement, on a le loisir d’admirer trois bouquets d’arbres, deux clochers, un ruisseau à sec, une pie et six corbeaux qui vous saluent de leur aimable concert, et puis quoi ? Une vaste plaine où le trèfle alterne uniformément avec le blé, et la patate avec la betterave. Voilà une image approximative de l’intérêt que présente, au point de vue de la conversation, le roulement uniforme de notre vie ordinaire. De temps à autre seulement, un incident plus sérieux, une modification du règlement, une visite de personnage important, une fête, une sortie, un simple canard viennent égayer cette monotonie et fournir matière au caquetage. Rares sont les élèves, même parmi les meilleurs, qui aiment à causer études, sciences ou littérature d’une façon suivie : c’est bon pour les longues promenades, où le grand air permet de parler de choses sérieuses sans se fatiguer la tête. Restent la pluie et le beau temps ; mais le sujet est vite épuisé. Quand il pleut :

« Sale temps !

— C’est parce qu’il y a congé demain, comme toujours. »

Et c’est tout. Le beau temps, on n’en parle jamais ; on le prend comme un dû.

Alors, de quoi parler entre jeunes gens qui ont déjà vu un coin du monde et qui se trouvent à la veille de voir le reste ? La tentation est obvie : salons, bals, théâtre, plaisirs permis et non permis… Un farceur lance un premier mot risqué, le voisin renchérit, un troisième complète ; tout le monde rit, les uns par malice, les autres par faiblesse, et la coupe passe et repasse, enivrante et funeste. Nous avons connu cela, hélas !

Or, le jeu coupe court à cette tentation, et voilà, bien au-dessus de la vulgaire et pourtant très réelle raison d’hygiène, la grande raison de moralité, pour laquelle les Pères tiennent si fort à nous faire jouer. Les élèves qui veulent être francs, s’en rendent très bien compte ; s’ils ne jouent pas tous les jours par plaisir, ils jouent par sentiment d’un devoir supérieur, analogue à celui qui leur fait accepter tel travail parfois pénible. Les deux obligations sont mises par nos maîtres sur la même ligne, et presque chaque samedi, à la proclamation des notes, le P. Préfet prononce la phrase redoutée : « Un tel, un I, ou un II. Ne joue pas en récréation. » Voici à l’appui une petite histoire authentique. Un bon garçon, fils unique d’une maman faible et par conséquent douillet, était allé trouver le P. Préfet pour lui dire qu’au collège ecclésiastique d’où il sortait, on lui avait permis de passer à prier devant le Saint-Sacrement le temps que les autres perdaient à se divertir. Il demandait à continuer. Le P. Préfet voulut savoir le fin mot de cette rare piété. L’élève finit par lui avouer qu’il ne savait pas jouer :

« Eh bien, mon enfant, vous apprendrez. Le jeu vous dégourdira, et vous ferez plus de plaisir au bon Dieu par là que par de longues visites au Saint-Sacrement. Piété bien ordonnée commence par la victoire sur soi-même.

— Mon Père, je ne peux pas.

— Avez-vous essayé ?

— Non.

— Faites-le, mon enfant ; puis vous reviendrez me voir. »

Dès le lendemain, il revenait :

« Mon Père, je ne peux pas jouer.

— Pourquoi ?

— Cela m’ennuie à mourir.

— On ne meurt pas de cet ennui-là. Vous vous habituerez. Allons, un peu de bonne volonté encore ! »

Deux jours après, maman arrive au parloir et renouvelle auprès du P. Préfet la demande pieuse, s’étonnant qu’on ne favorise pas davantage ces élans d’un jeune cœur vers Dieu. Le P. Préfet sourit :

« Madame, nous favorisons la piété pratique, en particulier celle de l’obéissance au règlement.

— Mais, mon fils ne peut pas jouer.

— Est-il malade ou infirme ?

— Non : le jeu l’ennuie à mourir.

— Il me l’avait déjà dit.

— Et vous ne l’avez pas cru, mon Père ?

— Pardon, madame ; mais il est indispensable que les jeunes gens de son âge apprennent à faire, pour leur bien et pour la formation de leur caractère, certaines choses qui les ennuient, sans danger d’ailleurs pour leur santé.

— Oh ! je ne me résoudrai jamais à contrarier mon enfant, et si vous ne pouvez pas le dispenser de jouer…

— Eh bien, madame ?

— … je serai obligée de le retirer.

— Madame, le portier va sonner le F. Linger, qui, dans un instant, viendra prendre vos ordres pour faire les paquets de votre enfant. Je vous offre mes respects, madame, et vous souhaite bon voyage. »

La dame n’avait pas compté sur une solution si prompte, ni si radicale ; mais il était trop tard pour reculer et elle emmena son chéri. Trois semaines après, tous deux revenaient assez penauds, elle demandant qu’on voulût bien reprendre son fils résolu à tout, le fils promettant de jouer comme tout le monde. Aujourd’hui, il surveille une division dans le même collège et applique des notes salées aux élèves que le jeu ennuie.

Si tu racontes ce trait à nos amis du lycée, ils crieront à la tyrannie, à l’abrutissement : « Qu’on essaye un peu de nous imposer cette balançoire-là ! » On ne l’essayera pas, faute de deux éléments indispensables de réussite : la bonne volonté des élèves et le savoir-faire des maîtres. Le cas ci-dessus est une exception. Les Pères savent très bien que le plaisir au jeu ne se commande pas : mais ce plaisir, ils s’ingénient à le provoquer par un ensemble de moyens pratiques. Ils ont leurs livres de jeux qu’ils étudient, leurs traditions qu’ils se transmettent. Ils intéressent directement les élèves à l’organisation du matériel et au maintien des règles par la création de questeurs, de chefs de camp et autres dignitaires, toujours fiers de leur charge et respectés. Ils s’ingénient à varier ces divertissements selon les saisons et les autres circonstances, afin de prévenir la satiété. Ils ne leur ménagent pas les encouragements de tout genre. Ils y prennent de leur personne une part active, et l’on pourrait dire de maint surveillant, dans des luttes mémorables, que

… lui-même il sonna la charge, Fut le trompette et le héros.

J’en aurais encore long à te raconter sur ce sujet, qui, je l’avoue, me passionnerait facilement : mais voilà déjà trop longtemps que je bavarde. Plus tard, je te décrirai une de nos fêtes de jeux.

Adieu, mon frère Louis ! Tiens bon, et quand tu te sentiras sur le point d’enfoncer, regarde l’étoile de la mer : Marie ne te laissera pas périr.

Paul.

42. De ma sœur et de ma mère.

27 juin.

Mon frère le houx,

Je t’envoie pour la Saint-Paul un écrin, le plus joli que j’ai pu trouver : toutes mes économies y ont passé, mais je ne regrette que d’en avoir eu si peu ! Sur le dessus, tes initiales en argent. A l’intérieur, ton portrait authentique : une miniature, peinte sur émail par une artiste dont le talent, hélas ! n’égale pas le bon vouloir. Si j’avais pu, j’aurais mis sur mes pinceaux, en guise de couleurs, toute mon âme. C’est un houx en fleur, pris sur nature, avec toutes ses feuilles dehors. Seulement, pour garder au portrait sa vérité historique actuelle, j’ai dû remplacer chacun des piquants par une petite perle.

Au-dessus, dans un nuage brillant, Marie présente l’Enfant-Dieu, qui ouvre ses deux petits bras vers l’arbuste avec un sourire de complaisance. Dans le coin, à l’ombre du houx, une pauvre rose blanche, sur sa tige encore armée de plusieurs épines (il n’en est tombé que deux ou trois), implore timidement un reflet du divin sourire.

Faut-il t’expliquer l’apologue ? Je préfère m’en remettre à ta perspicacité naturelle. Quant à ta modestie, elle s’en tirera comme elle pourra : je ne suis pas chargée de la sauver du naufrage, surtout en un jour de fête comme celui-ci, où l’on a le droit de tout dire et de tout faire aux gens qu’on aime bien.

Et je t’aime de mieux en mieux, mon grand frère, à mesure que, grâce à ton affectueuse influence, je deviens plus sérieuse, à mesure aussi que je vois la conduite de Dieu sur toi. Je le remercie tous les jours de t’avoir retiré des dangers que tu courais ici, pour te mener dans un port sûr.

Papa l’indiscret, qui vient lire par-dessus mon épaule ce que je t’écris, me charge de te souhaiter joyeuse fête et s’étonne que, cette année, contrairement à toutes tes vieilles habitudes, tu ne lui aies pas encore manifesté tes préférences, pour le cadeau qu’il te fait toujours à cette date. Demande ce que tu voudras : tu auras le double… Pas vrai, petit papa ?… Il me tire l’oreille : c’est une façon de dire oui.

Je prie pour toi et je t’embrasse une immensité de fois.

Ta sœur,

Jeanne.

— Quels vœux de fête, mon cher Paul, attends-tu de ta mère ? Selon les idées courantes, je devrais te souhaiter santé, talents, succès, chances d’un bel avenir : mais tout cela, Dieu te l’a donné. Il t’a donné mieux encore : la volonté de bien faire et l’intime joie de la bonne conscience. Il ne me reste à te souhaiter, mon enfant, qu’une profonde reconnaissance pour tout ce que tu as reçu et un ardent désir de le faire fructifier pour la gloire de ton divin Bienfaiteur, pour ton propre bonheur et pour la consolation de ceux qui t’aiment. Ces sentiments sont déjà dans ton cœur, grâce à la direction nouvelle que ta vie a prise, depuis bientôt un an : je demande tous les jours au bon Dieu de les y développer et de parfaire en toi son œuvre.

Je sais bien qu’en faisant cette prière, je fais de l’égoïsme, puisque ton bonheur sera le mien : mais c’est de l’égoïsme bien naturel et, je pense, permis, puisque la mère et l’enfant ne font qu’un.

Ton père et moi, mon cher Paul, nous sommes contents et même un peu fiers de toi. Je te dis cela en grande confidence, non pas pour t’enorgueillir — l’orgueil est la chose du monde la plus vilaine et la plus sotte — mais pour t’encourager à monter encore.

Quant à Jeanne, il est certain que ton changement si complet et ton affection si fraternellement sérieuse ont eu sur son caractère la plus heureuse influence. Elle ne veut pas faire moins que toi. Sur sa jolie miniature, la petite rose blanche n’a perdu que deux ou trois épines : mais j’ai compté mieux qu’elle et puis te dire, en toute vérité, qu’elle en a cassé bien davantage. Ce qui lui en reste, n’est presque plus rien : tu pourras le constater bientôt de tes yeux.

Dans un mois nous serons bien près de nous revoir — et alors pour longtemps. Quelle joie, sans aucun mélange cette fois !… Je me trompe, hélas ! Ton père, pourtant si bon, n’est pas encore tout à fait à l’unisson de nos âmes. C’est un dernier nuage dans notre beau ciel de famille : mais les nuages ne durent pas toujours et papa ne résistera plus bien longtemps, je crois, à la grâce qui le sollicite. Ses anciens préjugés contre la religion et les prêtres sont bien ébranlés. Continue à prier pour lui, mon enfant.

Ta mère qui t’aime et te bénit.

43. A ma sœur Jeanne.

30 juin.

Ma chère Jeanne,

Ton écrin est un bijou, ta miniature un petit chef-d’œuvre, et toi, tu es la fine fleur des sœurs aimables.

Je te pardonne d’avoir chaperonné mes piquants : tu ne pouvais pas décemment présenter à Notre-Dame et à son divin Fils un bouquet de houx armé en guerre. Mais qui me dit qu’un beau jour ces malheureuses pointes ne vont pas se décoiffer et reparaître dans tout leur désagrément natif ? Je porte envie à la petite rose symbolique, si modestement blottie dans le coin du tableau : au moins les épines qu’elle a perdues (et je suis sûr que, pour t’humilier dans la circonstance, tu en as recollé quelques-unes qui n’avaient plus le droit d’y être) ne repousseront pas.

Vous faites bien, ma chère Jeanne et ma chère maman, de continuer à prier pour ma conversion. Tout ce que vous m’offrez pour ma fête m’est infiniment précieux : mais rien ne me prouve mieux votre véritable amour que vos prières. Pour elles surtout, merci de tout cœur.

Tu diras à papa qu’en ne lui demandant pas de cadeau, j’ai voulu me punir de mon égoïste empressement d’autrefois à réclamer une chose qui ne m’était pas due. Ce n’est pas que je sois sans désir : j’en ai un très vif, très sérieux, mais que je me réserve de lui exprimer, quand j’aurai conquis mon diplôme. Prie-le d’attendre jusque-là et remercie-le bien pour moi de sa bonté plus que paternelle.

Ce diplôme commence à miroiter de plus en plus près devant nos yeux. Nous travaillons comme des nègres, et le soleil se mettant aussi de la partie, ça chauffe dur. Dans cette manière de fournaise, on accueille avec bonheur toute occasion de se rafraîchir un peu le corps et l’esprit : les Pères nous en ont procuré une charmante, hier dimanche, savoir le dîner des Charges. Voici ce que c’est.

Il faut vous dire que, dans cette vaste et savante organisation du collège, à côté du personnel dirigeant, enseignant et servant, une part d’action est réservée aux élèves. On nous intéresse directement à la bonne marche et à l’honneur de notre classe, de notre division, de toute la maison, par les fonctions variées qu’on nous attribue et dont les titulaires sont généralement très fiers, vu le mérite qu’elles supposent. Car n’y arrive pas qui veut. Les intrigues ne sont pas de mise. Il faut de bonnes notes, l’estime générale et du savoir-faire pour être nommé : il les faut encore pour être maintenu. Et ainsi les charges, récompense du mérite, deviennent un stimulant perpétuel, en même temps qu’elles développent le sens pratique et l’esprit d’initiative.

En tête apparaît, comme l’aurore avant le jour, la gracieuse compagnie des enfants de chœur. Ils sont une cinquantaine, pris dans toutes les classes, depuis les petits naviculaires de dix ou onze ans jusqu’au philosophe barbu qui tient le claquoir de cérémoniaire, en passant par les acolytes, qui accompagnent le prêtre, et par les thuriféraires et les céroféraires, qui portent l’encensoir et la torche à couronne de brillants. Le Père qui les dirige s’entend parfois appeler l’Apôtre des Gentils, parce que le physique de son bataillon sacré, non moins que son ministère à l’autel, rappelle ou doit rappeler les neuf chœurs angéliques ; mais la preuve qu’il n’est pas indispensable d’avoir la figure d’un ange pour en exercer la fonction, c’est que je l’exerce — et je ne suis pas le plus laid de la troupe ! Nous sommes tous beaux avec nos soutanes rouges à longue traîne, nos blanches aubes en dentelle, nos larges ceintures à broderies d’or ou d’argent, et le public pieux qui assiste en foule à nos grands offices ne se lasse pas, dit-on, d’admirer nos figures, j’entends les dessins variés d’après lesquels se font nos graves évolutions. Papa les a vues, au salut de la première communion, et a déclaré que, grâce à la précision des mouvements et à la modestie de notre tenue, ces exercices contribuent singulièrement à la solennité des cérémonies, sans nuire au recueillement général. C’est que les enfants de chœur se sentent à la fois sous le regard de Dieu et de l’assistance.

Une autre partie importante du service de la chapelle revient à une seconde confrérie, qui s’appelle la tribune et comprend les chanteurs de toute voix, ténors et basses, alti et soprani. Ils s’appliquent de leur mieux, les jours solennels, à interpréter les messes en musique et les morceaux à grand effet des maîtres de l’art chrétien. Et c’est justice de dire que cet ensemble de voix jeunes et diversement fraîches, renforcées quelquefois par les tons plus mâles d’artistes étrangers, fait vibrer le cœur d’émotions délicieuses et pures, qui l’élèvent tout naturellement vers le trône où Dieu attend nos hommages.

Dans un ordre de choses moins sublime, les musiciens concourent à rehausser l’agrément de nos fêtes littéraires, dramatiques ou récréatives, et constituent, par ce double emploi, un corps éminemment utile au bien public. Ils ont à leur tête un directeur qui, avec son bâton d’ébène garni d’argent et l’incroyable jeu de son intelligente physionomie, m’a toujours paru l’un des types les plus expressifs de la puissance d’un homme sur ses semblables. Cela vous fait rire ? Venez donc le voir à la grande salle, un jour où il tient au bout de son bâton trente instrumentistes et une quarantaine de chanteurs. C’est un spectacle unique.

Il est là, debout sur son escabeau, d’où son regard domine l’ensemble et pénètre dans tous les coins. Devant lui, sur un pupitre, les partitions. Au début du morceau, le bâton va et vient avec la calme régularité d’un pendule ; la tête suit en dodelinant les oscillations, tandis que la main gauche étendue contient le flot qui voudrait monter. L’andantino se déroule à ravir et finit par se perdre en un point d’orgue, que le bras et le bâton du Père semblent vouloir pousser jusqu’au ciel. Tout à coup bras et bâton s’abattent comme la foudre et fauchent l’air à droite et à gauche, enlevant dans un élan grandiose le chœur et l’orchestre. Tant que dure cette furia, ses yeux lancent des éclairs, tous les muscles de son visage sont en mouvement, toutes les voix et tous les instruments ont passé dans ses nerfs. Et cependant il se possède admirablement. Malheur au distrait qui sort, une seconde seulement, de la mesure ou du ton : l’oreille du maître a saisi la faute, son œil courroucé a jeté une flamme, et si le coupable est à portée du bâton, le châtiment tombe — sans rompre la mesure. Un instant après, d’un chut en sourdine, il calme la tempête sonore ; bâton, tête et physionomie conduisent doucement la symphonie jusqu’au rinforzando final, où l’allure vive reprend, puis s’arrête net sur un coup sec du bâton, qui donne le signal des applaudissements. De ces derniers, une grosse part va au directeur : il le devine et salue en souriant. C’est d’ailleurs l’homme le plus joyeux du collège, toujours de bonne humeur, toujours chantant, toujours « caracolant ». Il est compositeur estimé, sans que son talent fasse le moindre tort à sa modestie. Dernièrement, dans une revue d’art, après un éloge enthousiaste d’une de ses messes en musique, un critique naïf s’écriait : « Et dire qu’un artiste de cette valeur est simple surveillant dans un collège de jésuites ! » Quand le père lut cette phrase, il dit en riant à ceux qui l’entouraient : « Oui, et encore sans traitement ! »

Il paraît qu’autrefois la tribune se complétait par une fanfare, dont les éclats sonores égayaient les fêtes de famille, procession des rois, réjouissances du carnaval, la Sainte-Cécile, les excursions. Mais le baccalauréat, cet ennemi juré des bonnes vieilles traditions, a emporté celle-là comme les autres. La fanfare prenait du temps et n’était d’aucune utilité pour la grande besogne, qui est de développer chez les jeunes gens l’esprit scientifique et positif. La jeunesse, aujourd’hui, doit apprendre à se délasser en changeant de travail : c’est cela seul qui fait des hommes intelligents. Pauvres nous !… Il ne reste, comme souvenir lointain de la fanfare, qu’une douzaine de tapins et de clairons, qui tapent et soufflent consciencieusement, dans les rares occasions où ils paraissent. Ils sont de la fête aujourd’hui et nous régaleront de leurs meilleurs airs.

A propos de musique, Jeanne, tu sauras que, toujours à cause du baccalauréat, j’ai provisoirement remisé mon stradivarius, non sans lui donner une larme poétique. Mais ne crains rien et continue à travailler ton piano : nous reprendrons en vacances les duos qui plaisaient tant jadis à papa et à maman. J’aime dix fois mieux ces petits concerts de famille que de courir les soirées : j’aurai été si longtemps privé de vous !

La suppression des fanfarons n’a heureusement pas entraîné celle des artistes dramatiques. Ils forment une branche secondaire de l’illustre compagnie des académiciens.

Après les enfants de chœur, il n’y a rien de plus respectable que Messieurs de l’Académie. Les uns et les autres sont triés sur le volet et doivent, pour leur entrée, apporter comme quartier de noblesse le diplôme de congréganiste. Les premiers sont la religion, les seconds la science : sur eux comme sur deux colonnes inébranlables repose tout l’édifice de notre éducation. Vous savez d’ailleurs que ce corps savant comprend l’élite intellectuelle des classes supérieures et qu’à certains grands jours elles donnent chacune, devant un auditoire select, un spécimen solennel de leurs travaux. Je les louerais davantage, si mon titre de vice-président de l’Académie de rhétorique ne m’obligeait à quelque réserve.

Voilà donc les trois grandes confréries, chargées des services d’ordre général et supérieur. Après viennent les services d’ordre spécial. Ne parlons pas des petits fonctionnaires de passage qui n’ont pas droit à la chaise curule, je veux dire à une place au banquet des charges. Prenons les gros bonnets.

D’abord, il convient de signaler le type de l’exactitude, l’horloge vivante, l’homme-cloche, le réglementaire. Il est le commencement et la fin de tout ; rien ne bouge sans lui ; quand il commande, tout obéit. Élèves et moineaux le connaissent également. Il sonne les huit : le jeu cesse. Il sonne les trois : les rangs se forment et les pierrots viennent se percher sur les murs des cours abandonnées. Il sonne le coup bref de la fin : le silence se fait, les divisions s’ébranlent pour se rendre où le devoir les appelle, et les pierrots s’emparent du terrain pour picorer les miettes du goûter. N’est-ce pas admirable ?

Chaque étude a ses deux édiles — nom emprunté aux dignitaires romains, chargés de la surveillance des édifices publics. Ils veillent, selon les instructions du P. Surveillant, à l’intégrité et à la bonne tenue du matériel, à l’aération, à l’éclairage, à la distribution réglementaire des articles de bureau, à la décoration des statues, crèches, mois de Marie. Ce sont des personnages considérables et enviés, surtout par les mauvais temps : car, ces jours-là, ils ont toujours quelque honnête prétexte pour passer la récréation au sec ou au chaud dans leur domaine, dont ils ont la clef.

A côté d’eux fonctionnent les bibliothécaires, les facteurs, les portiers, tous hommes de confiance dans leur département respectif. Afin pourtant que la routine n’ait pas le temps de mordre sur leur conscience, on les change tous les trois mois.

Chaque division, partout où elle se transporte en corps, au collège et en promenade, suit docilement ses chefs de rangs, hommes calmes et graves, qui toujours

… marchent à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre facultés.

Elle a, en outre, toute une tribu de questeurs, ainsi dénommés par analogie avec les magistrats romains de ce nom, à qui incombait la perception des deniers publics. Les grands questeurs tiennent boutique ouverte à certaines heures et nous vendent (pour rien, disent-ils) mille objets d’usage courant pour la classe, pour l’étude, pour les jeux, voire même un doigt de choco, une fois par jour. S’ils nous volent de moitié, ils ont pour excuse que tous les profits de la questure sont consacrés, sans y suffire, à nos divertissements. On les croit et on paye, en se donnant pour fiche de consolation de les appeler enfants d’Israël. Ils se vengent en frappant de cinq centimes d’amende tout objet égaré par négligence ou distraction, qu’ils ramassent : c’est le côté moralisateur de leur emploi.

D’autres questeurs font l’office de bras droit auprès du directeur de musique, des professeurs de dessin, des maîtres d’escrime ou de gymnastique. Moi, pour l’instant, ma réputation de joueur m’a fait nommer questeur des jeux, avec mon ami Jean pour collègue. Ce n’est pas une sinécure. Nos occupations sont aussi variées que les jeux eux-mêmes, qui changent sans cesse. Tout veut être préparé de loin, pour qu’un jeu nouveau, dès qu’il est annoncé, puisse être bien lancé du premier coup. Il faut que chaque joueur ait à point nommé son instrument en bon état, avec son nom ou son numéro et un solide crochet pour le retrouver le lendemain. Il faut des balles et des boules, des poteaux et des drapeaux, des lignes et des dessins de couleur sur le sol, que sais-je ? La récréation finie, il faut ranger, vérifier, réparer surtout et songer à la récréation suivante. Comme prix de ses sueurs, outre les petites avanies des inévitables mécontents, on récolte… le plaisir d’être quelque chose, parfois un compliment ou un merci, et, enfin, le dîner des charges.

Donc, au sortir d’un bain délicieux, on s’est rendu dans le grand réfectoire-hangar de notre villa. Sur l’estrade, la table d’honneur était présidée par le R. P. Recteur en personne ; il avait à ses côtés le P. Préfet, les Directeurs des diverses corporations et les Pères Surveillants. Dans le bas nous étions cent cinquante élèves. Du service je dirai seulement qu’il fut de première classe ; hors-d’œuvre, volaille, gâteau fourré, vin fin. Ne demandez pas si nous y fîmes honneur. Mais vous ne verrez certainement de votre vie une réunion d’une gaîté plus franche, plus cordiale et (pourquoi ne l’ajouterais-je pas ?) plus distinguée. Le R. P. Recteur, dans son petit toast, voulut bien nous dire que nous représentions tous les dévouements et tous les talents, le cœur et l’esprit du collège. Si modeste qu’on soit, ces amabilités-là vous font plaisir à entendre… pour les camarades.

On ne tarda pas, du reste, à lui prouver qu’il ne se trompait pas trop sur notre compte. L’un après l’autre, tous les corps de métier, par l’organe d’un ou de plusieurs artistes, vinrent chanter en vers gracieux leur mérite et leur reconnaissance. Les couplets se succédèrent durant une heure, saupoudrés tantôt de sucre et tantôt de sel. Coups d’encensoir délicats, gentils coups de patte, portraits anonymes transparents, boutades et fusées, toutes les formes de la bonne plaisanterie, rien n’y manqua : ce fut un second régal, plus fin que le premier.

Pour finir, la tribune résuma dans un chœur brillant les joies de ce jour et le précieux souvenir qu’il laisserait à tous les cœurs. Le toit ne s’écroula pas sous nos applaudissements, mais il en trembla, et notre enthousiasme eut besoin de toute la bienfaisante fraîcheur du soir pour rentrer peu à peu dans les bornes de la modération.

C’est la dernière fête de ce genre dont nous aurons joui. La fin de l’année approche : j’en suis triste. Pourquoi cette contradiction ? Vous le devinez. Je vous aime bien ; mais j’aime aussi mon collège. On dit qu’un malheur n’arrive jamais seul : pourquoi ne peut-on avoir aussi plusieurs bonheurs à la fois ?

Je vous embrasse tous avec tendresse.

Votre Paul.

44. De Louis.

2 juillet.

Mon cher Paul,

J’ai bien médité le bon avis par lequel tu me mets en garde contre l’emballement et l’exagération. Tu es un homme sage, et je veux me conformer exactement à ta fraternelle direction. Sois remercié et continue à me servir de garde-fou : j’en ai besoin. Mon âme s’épure peu à peu en s’élevant : mais la montée est rude et je sens parfois encore que le précipice n’est pas loin. Je me confesse et je communie.

Il se passe ici des histoires drôles que je vais te raconter. Je n’ai plus les mêmes raisons qu’autrefois de jeter le voile d’un charitable silence sur les méfaits de notre bahut : je n’en suis plus que pour la forme.

Avant-hier, la section des moyens, composée des classes de troisième et de seconde, allait en promenade, sous la conduite d’un maître d’études que sans doute elle n’aimait ou n’estimait pas. Arrivés à mi-côte de la Haute-Butte, que tu connais bien, on fit halte pour se délasser sur la bruyère.

Le maître, assis sur un tronc renversé, regardait tranquillement la ville qui s’étendait à ses pieds, quand tout à coup il se sent frappé dans le creux du dos. Il bondit, se retourne et, cette fois, reçoit sur toute sa devanture une mitraillade de mottes de gazon et de trognons de souche, qui partaient de derrière les buissons. Il veut haranguer ses assaillants invisibles ; mais à peine a-t-il ouvert la bouche qu’il entend une formidable clameur : A mort, le pion ! Et de partout il voit déboucher ses vingt-cinq ou trente garnements, avec des brassées de projectiles, qu’ils font pleuvoir sur lui en hurlant comme des sauvages.

Que vouliez-vous qu’il fît contre tous ?… Qu’il mourût ?…

Il préféra épargner un plus grand crime à ces jeunes égarés et, s’armant d’un beau désespoir, il descendit rapidement la côte, trop rapidement même, — car il dut se ramasser, lui et son chapeau, dans un perfide fossé qui coupe le bas de la pente un peu trop brusquement. Vainqueurs dès le premier choc, les féroces gamins dégringolèrent derrière le pauvre homme et lui firent une conduite de Grenoble, en continuant à le bombarder avec tout ce qui leur tombait sous la main, jusqu’à l’entrée de la ville. Là, satisfaits de leur vengeance et calmés par l’humiliation de leur tyran, ils se rangèrent d’eux-mêmes et revinrent au lycée comme une troupe innocente de paisibles agneaux.

Le proviseur, informé de l’aventure, entra dans une violente colère, non pas contre les mutins, mais contre le malheureux pion qui n’avait pas su faire respecter son autorité et qui mettait son supérieur dans le plus cruel des embarras. Car enfin, toute la ville allait le savoir ! Il faudrait punir et, pour pouvoir punir, faire une enquête qui grossirait encore le scandale ! « J’en référerai au ministre, monsieur ; mais je vous engage, de votre côté, à solliciter votre déplacement : vous vous êtes rendu impossible ici. »

Entre élèves, on connaît les meneurs de l’affaire : ce sont deux lurons de seconde, qui, paraît-il, en cas d’interrogatoire, ont leur réponse toute prête. Dernièrement, je ne sais plus à quel propos, leur professeur, qui passe pour avoir des opinions très avancées, leur a déclaré du haut de sa chaire que, dans toute l’histoire sacrée, il ne connaissait que trois personnages intéressants : Satan, Caïn et Judas, tous trois victimes d’une injuste fatalité et d’un despotisme aveugle. Les petits humanistes diront pour leur défense qu’ils se jugeaient victimés par leur despote et qu’ils ont voulu se rendre intéressants en le lapidant. On leur accordera les circonstances atténuantes : ils en seront quittes pour une admonestation paternelle, quelques-uns peut-être pour une privation de sortie. Quant au pion,

Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal,

son compte est clair : il ira se faire oublier dans quelque trou, à l’autre bout de la France.

Au professeur on ne dira rien, parce qu’en histoire les opinions sont libres, — sans compter que l’histoire sacrée, c’est de la simple légende.

On m’a cité une autre déclaration, faite par le professeur de philosophie au cours de morale : « Ah ! mes amis, je ne vous conseille pas de vous livrer au libertinage : tout au contraire ; car il n’est pas moral. Mais il faut avouer qu’au point de vue esthétique le libertinage a des charmes. » Tu vois d’ici le beau sujet de conversation pour les élèves de ce monsieur et l’heureux prétexte que leur fournira, dès la prochaine sortie, le point de vue esthétique. Quelques-uns d’ailleurs, les premiers de classe, trouveront dès dimanche prochain une occasion toute naturelle pour leurs études pratiques sur la matière en question : ils sont invités par la municipalité à la représentation d’une pièce qu’on dit… légère. La forte tête du cours, j’allais dire le coq de ce fumier, qui pose pour n’admettre en fait de religion que l’existence d’un principe créateur, se vante tout haut d’avoir naguère, dans les murs même d’un autre lycée, ébauché un roman que son renvoi était venu interrompre malencontreusement.

Les romans, les journaux à feuilletons corsés, les journaux pour rire, toujours interdits, circulent plus que jamais, sous l’œil tolérant des maîtres. Il faut bien divertir un peu ceux qui savent et déniaiser les autres ! Le souci de l’âme n’existe pas : Qu’est-ce que c’est que ça, l’âme ? Où est-elle ? Qui l’a vue ? Invention des prêtres, comme la confession.

Dans la classe de Rhétorique, il y a un brave homme, professeur de langues et bon professeur, mais sans autorité, qu’on ne lapide pas : on lui fait pire. Voulant nous rendre la langue allemande plus agréable moyennant des leçons de choses, il avait apporté un tableau qui représentait divers objets en couleurs. Pendant qu’il le tenait devant lui et nous l’expliquait, des malins trouvèrent spirituel d’y lancer des flèches trempées dans l’encre. Il déclara qu’il n’en apporterait plus. Le lendemain, craignant d’avoir montré trop d’humeur et nous croyant peut-être repentants, il arriva en classe avec un autre tableau : le bombardement reprit de plus belle et le bonhomme dut plier bagage en gémissant.

Cela, c’est stupide, à tout point de vue : ce qui s’est passé ce matin, est dégoûtant. En entrant au lycée, deux externes virent devant la porte du concierge une petite assiette avec un reste de haricots pour le chat : ils eurent l’abominable idée de la prendre avec eux, et au bon moment, ils en versèrent le contenu dans le chapeau du même professeur, qui ne s’aperçut de la farce qu’après s’être coiffé. On dit que les deux coupables vont être renvoyés : ils ne l’auront pas volé !

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