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Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche

LAUDES

Gabriel Syveton translation

Sa tête s’élève sur ses épaules avec cette grâce frêle qui est propre aux fleurs à longues tiges. Plus que chez les autres humains, l’on a l’impression que sa tête forme le couronnement et l’accord final des musicaux contours de son corps. Sa face s’incline légèrement en avant, tandis que sa nuque, sur laquelle le diadème de ses cheveux repose, se plie en arrière, comme pour s’élever au-dessus d’une surface. Et dans les rayons du soleil, comme en une substance homogène, les lignes de sa tête se fondent en une grande clarté.

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Dans SA chevelure, de la nuit a plongé, et de temps à autre une lueur en jaillit comme l’aurore jaillit de la nuit: peut-être sont-ce des pensées,—des pensées qu’elle n’exprime pas et qui devinent ce qui va venir,—qui ainsi s’exhalent au-devant des fleurs. J’aperçus un jour, à la Burg, au-dessus de la table de l’empereur, un portrait qui la représente enveloppée dans ses cheveux, comme une hamadryade, ou une nymphe, ou Ophélie, sans aucun des ornements de royauté terrestre, et je pensais à la reine Bérénice dont la chevelure maintenant brille au ciel parmi les étoiles, parce qu’après sa mort les étoiles la lui ont ravie. Mais d’habitude, elle porte ses cheveux tressés en une diadémale couronne dont le nocturne poids semble trop lourd pour son front lumineux.

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Sa face est d’une pâleur éclatante que n’ont pu ternir, jaloux, tous les rayons du soleil du midi, et qui fait ressortir plus sombres, sous ses yeux, les rougeurs cristallisées d’un parterre de larmes séchées. Dans cette lueur, douce aube, qui semble le reflet de choses intérieures vécues et trépassées, apparaît, irrêvée, l’éclosion de ses lèvres d’un dessin si fin, d’une si invraisemblable pourpre, telle la fente d’une mystique grenade: elles se courbent, ces lèvres, ô indicible mélancolie, en un arc qui a la science de tout deuil, comme si c’était le pont même sur lequel toute tristesse a passé qui exprime presque l’angoisse de plus encore savoir et, sans trêve, interroge la destinée. Sitôt sa bouche entr’ouverte, arômes et musiques qui s’exhalent, cette courbe de douleur s’abîme dans les profondeurs de l’être, mais elle reparaît dès que le silence sur les lèvres a posé son sceau, et dans les anses muettes, après, s’assemblent les amertumes de toutes les larmes non pleurées.

Alors, dans la sagesse de son silence, elle est l’âpre déesse Athénée.

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Comme enfermés dans le cercle ombreux d’un inéluctable mal, vivent SES yeux, ses clairs yeux scrutateurs. Jamais il n’y eut de tels yeux, et qui pussent discerner l’essentielle tristesse qui est l’élément éternel des choses. Souvent ses regards sont, comme ceux des fleurs, grands ouverts vers des merveilles; puis le voile des cils retombe sur eux, comme un délicat nuage vient cacher des étoiles. Ses sourcils s’élancent audacieux et se perdent fiers en une suprême élévation, frisson d’anéantissements admirables. La maîtrise des belles formes, l’héroïsme des pensées altières, l’inflexion passionnée des vagues sur la grève, l’ironique dédain de toute réalité solidement établie, la volonté que rien n’enchaîne, et l’élan, mortel courage, du génie et des montagnes vers le ciel, la pureté majestueuse des cygnes, la sublimité des nuages au-dessus des bas-fonds, tout cela sommeille en les éblouissantes lignes de ses sourcils que l’ombre a sculptées.

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Ses mains sont maigres, frêles, et elles expirent en les lys de ses doigts. Elles sont comme des fleurs qui auraient froid. Elles ont je ne sais quel air mystérieux. Quand elles tiennent quelque chose, elles l’étreignent si fortement qu’on croirait qu’elles sont intimement liées, presque fondues substantiellement avec cet objet.

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Toute SA figure, trop fluide pour n’être dite que svelte, soupire comme un cyprès vers le ciel, ondoie comme les ondes quand elles reposent et respirent.

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Elle marche moins qu’elle n’avance—plutôt l’on pourrait dire qu’elle glisse—le buste légèrement infléchi en arrière et sur les hanches fines, doucement balancé. Ce glissement, à elle propre, rappelle les mouvements d’un cou de cygne. Tel un calice d’iris à longue tige qui dans le vent vacille, elle chemine sur le sol, et ses pas ne sont qu’un repos continu et toujours repris. Les lignes de son corps fluent alors en une suite d’imperceptibles cadences, qui marquent le rythme de son existence invisible. Oh! quelles mélodies d’extase moi, sourd, j’en devinais...

Les plis de sa robe adhèrent à elle indépendamment de la sinueuse souplesse de ses mouvements. Et les étoffes qui voilent son corps royal et les chemins qu’elle foule, paraissent reconnaître la souveraineté de son être plus profondément et la proclamer avec plus de gratitude que les hommes.

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Pure et claire, envolée en fugues musicales, est SA parole, et cependant lente et toute basse. Comme si je me trouvais près d’une source esseulée, ruisselant, secrètement, en un suave délire, je me sens enveloppé par le son diaphane de sa voix dans un souffle de jeunesse désolée et de subtile mélancolie chantante. Ainsi parlent les gens qui, comme les sources, sont souvent et longtemps seuls, dont la voix n’est pas contrainte de se briser contre la lourdeur des sons rustres de la vie, de s’élever avec peine au-dessus de soi-même pour dominer la cohue, mais peut se laisser couler jusqu’au bout, serpenter, bienheureuse, à travers les prairies, sans le tourment des obstacles à surmonter, et qui s’enivre de sa propre douceur et de son propre souci. Et sa voix n’est aussi que le langage de ses lignes, traduit en musique. Que sont les larmes de la harpe comparés à ces sons, jaillissant librement de la vague mystique des formes humaines! Et les pins, ne sont-ils pas aussi des harpes sonores, lorsque le vent, en son auguste désir, les embrasse, et que la forêt et la mer, de délices, retiennent leur haleine? Oh! pourquoi avons-nous des oreilles, si c’est pour ne pas ouïr?

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Son esprit est fluide et profond comme la mer.

Mais ses pensées sont comme les cimes des montagnes ou comme de vastes plaines qui s’en vont vers l’infini calmes, dans le silence.

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Elle ne rit presque jamais—jamais quand elle vit sa propre et véritable vie; mais quand la vie vulgaire de tout le monde, ce que nous appelons la réalité, vient heurter le flux de son intérieure existence, quand les relations d’hommes à hommes l’atteignent et la frôlent, alors, elle rit, en roucoulant doucement et convulsivement, jusqu’aux larmes, comme si quelque chose de très comique et douloureux à la fois la frappait; alors, aussi, une onde de sang rouge lui monte du cœur aux tempes, jusqu’à la racine des cheveux, et voile sa face de la pourpre de son intime royauté, comme pour la protéger contre une injure du dehors. Et cet autre muet sourire, qui souvent rayonne de ses yeux, qui souvent aussi entr’ouvre la fleur mystérieuse de ses lèvres—oh! celui-là est plus qu’un simple sourire, mais un épanouissement de calices, tristesses sans nom qui fleurissent sous un rayon du noir soleil du destin. Et ces calices éclosent dans l’âme de tous les êtres qui découvrent leur vraie nature en de rares exaltations.

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La courbe douloureuse à jamais de la bouche, le regard intense des yeux, comme s’ils voulaient plonger dans l’impénétrable, le port de la nuque et du front, levés en une fière rébellion contre quelque insupportable fardeau extérieur qu’ils seraient seuls à supporter, et, en même temps, les lignes en avant inclinées du visage, accusant une consciente lassitude jamais avouée, l’attitude de ce gracile et tendre corps de Reine qui semble sur le point de se briser et cependant est plein de force et d’élan contre les assauts du destin, la clarté des gestes, l’arome limpide de la voix, la musique des paroles, semblables à une visible floraison d’harmonies secrètes:—tout cela me découvrait un monde intérieur de tristesses organisées, qui menait son existence propre, qui était aussi exquis et aussi immense et aussi mystérieux que ce monde extérieur qui assaille nos yeux de questions. O la suave réminiscence de ces impressions qui, comme les fleurs séchées d’un herbier, laissent seulement deviner la jeunesse fanée et l’éclat évanoui, et cependant enferment en elles tout cet éclat et toute cette jeunesse! Pour les ranimer, j’exhalerais, (combien volontiers!) mon âme sur elles!... Et ces sensations que je voudrais saisir maintenant en des doigts lourds, comme des choses matérielles et existant en soi, elles émanaient déjà, dans le jardin de Lainz, de ses traits si vite transfigurés, des lignes de son corps ondoyant lentement comme des vagues en peine et elles s’épandaient, pendant nos longues promenades, en chacune de mes paroles, sur tous les tournants attristés du chemin. C’est pourquoi, peut-être, je n’en rapportai rien de conscient: les extases des fleurs au soleil, l’insaisissable haleine de l’ombre sous les arbres, certaines formes de nuages, un sentiment de quiétude après un plus long regard vers le ciel, dans la solitude quelques trilles délaissés d’un chant d’oiseau se perdant au détour d’une tendre allée, en même temps que disparaissait l’arbre d’où ils venaient, comme si la voix de l’oiseau étouffait dans ses propres gazouillements: voilà les seuls trésors que je conservai de ces inoubliables jours, mais le tout imprégné du charme d’un souci ignoré qui de mon âme passait en ces fragments épars et les mettait bien au-dessus des délices les plus pleinement ressenties. . . . . .

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INNSBRUCK

Innsbruck, 13 août 1891.

Aujourd’hui le premier anniversaire de ma naissance depuis cet inconcevable événement: mon premier véritable jour de naissance!... Quand, le matin et le soir, les montagnes, par-dessus les toits, flamboient jusque dans mes fenêtres, comme si, d’un monde irrêvé, elles surgissaient, alors encore en moi rayonnent ces sourires d’inextinguible mélancolie qu’ELLE a laissés choir dans mon cœur et qui paraissent soustraits à l’universelle loi des choses, ou bien c’est un parfum ranimé de souvenirs qui jamais ne voudront se faner...

Je vais souvent à la morne église du château, où tant de rois et de reines en acier derrière une lourde grille de fer s’alignent, comme si cette réunion avait été le but définitif de leurs existences, uniquement poursuivi leur vie durant. Là aussi de pauvres femmes harassées du peuple, comme poussées par une main mystérieuse, tout le long du jour, jusque dans la nuit, bégayent des prières dans les ténèbres: peut-être s’agit-il simplement pour elles d’un jupon neuf; à la statue de saint Antoine les petites bonnes demandent la grâce de retrouver les cuillères à café perdues. Ah! je les plains de n’avoir pas obtenu ce qu’elles désirent, car je me dis que, si j’osais élever mon vœu à la hauteur d’une prière, je devrais m’abîmer en oraisons...

3 septembre.

Est-il possible que mon rêve ne soit pas évanoui? Nouveau printemps, refleurira-t-il sur l’automne de mes souvenirs, sans avoir subi ni l’hiver ni la mort?...

Une lettre du baron Nopcsa, datée d’Ischl, qui me demande, au nom de l’impératrice, si je suis disposé «à passer les mois de décembre à avril auprès de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, comme professeur de grec, et pour l’accompagner dans ses promenades».

Dans un post-scriptum, le baron Nopcsa ajoute: «Sous la condition que vos études n’en souffriraient point».

Ainsi il faut en finir avec la Faculté ou refuser. Je vais passer mes examens ici, à Innsbruck, car à Vienne mon tour ne serait pas si vite venu...

Quand je pense à ce que, sans prier, j’ai obtenu, pour la seule raison, peut-être, que j’ai tenu mon vœu à moi-même secret!...

J’ai choisi Schopenhauer comme sujet de ma thèse de philosophie: je me suit fait un élément vital de sa doctrine depuis qu’elle correspond si parfaitement à mon état d’âme. «Un singulier sujet d’examen!» me dit, en ricanant, le professeur de philosophie d’Innsbruck. J’étais et je reste peut-être le seul qui ait osé une tentative pareille.

J’ai aperçu aujourd’hui la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice. Devant une boutique de la rue Marie-Thérèse, un équipage à livrée était arrêté. Dans la voiture, un monsieur d’aspect très distingué, à la barbe Henri IV blonde déjà grisonnante, et deux gros petits garçons à joues rouges et boursouflées. La porte de la boutique s’ouvrit, un grand chien, d’un seul bond, s’élança vers la voiture, et puis une dame sortit: l’impératrice elle-même, mais plus mince, plus frêle, plus miniature. Son aspect me bouleversa. Plus tard j’appris que c’était la sœur de la souveraine, et qu’elle habitait pendant l’été le château de Mentelberg. Longtemps je suivis du regard la voiture qui s’éloignait. La duchesse ne se doutait guère que des yeux s’attachaient si obstinément à elle et que les regards de mon âme tramaient comme une banderolle entre elle et son impériale sœur...

Tout mot que je prononce par ce temps-là n’a qu’une signification provisoire, mais, en même temps, il a un sens plus profond, et comme une perspective derrière soi. C’est comme si je voulais dire: Que m’importe ce que vous me dites et ce que je vous dis? L’essentiel, c’est ce qui va venir. Je ne me rappelle que confusément ma promotion de docteur que je dus subir dans une université étrangère, devant un public aussi flatteur qu’inespéré d’étudiants de la corporation des «Goths», anciens camarades de mon cousin Théodore. Mais je n’eus pas un regard pour leurs habits de gala, pas plus que pour mon diplôme, et me préoccupai encore moins du moyenageux cérémonial de l’Université d’Innsbruck, car un but plus lumineux, tout près de moi maintenant, m’invitait...

Par mille détours, pour prolonger autant que possible une attente dont le charme ne pouvait être surpassé par l’événement, je me rendis à Vienne, à la Burg.

Hofburg de Vienne, 8 décembre 1891.

VIENNE SCHŒNBRUNN

Mon appartement est situé dans l’aile léopoldine. L’on arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,—l’escalier des confiseurs,—à un long corridor tapissé de nattes, dit le passage des demoiselles. Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur de blancs cartons. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec un cliquetis de sabres. A ma surprise, sur une de ces portes, je lis mon nom: voilà, déjà étiquetée, mon existence à venir dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre assez vaste, mais basse de plafond. Le parquet est comme un miroir, sur lequel le feu de la cheminée envoie voleter des essaims de feux follets. Tentures et meubles à rayures grises et blanches. Une grande double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten, que maintenant une grisaille de crépuscule enveloppe. Un paravent de soie pourpre devant le lit, couvert aussi de lourde soie purpurine—du reste, tout d’une simplicité très grand air.

Le même soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre auprès d’ELLE. Je me hâtai vers ELLE, à pas muets sur les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, flamboyant dans le soir; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme était planté, immobile, devant une très lourde portière de velours; derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culotte vert-amande, veste sombre brodée d’or, et l’épée, s’inclinèrent devant moi jusqu’à terre, les portes comme d’elles-mêmes s’ouvrirent, et je me trouvai à l’improviste dans une grande pièce, plus somptueuse encore, mais dont l’accueil me fut moins fermé, moins hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris instinctivement une nouvelle allure et que je la soutenais avec grande virtuosité; il s’agit, ici, de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en habit noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointe des pieds. Et alors la porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une salle vaste et brillamment éclairée. Sur les murs des tissus de soie rouge, tout autour des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, de grands lustres pendants. Et une atmosphère d’une presque immatérielle pureté vers moi s’exhalait.

D’une autre porte au fond qui était ouverte et laissait entrevoir un petit salon, l’impératrice m’apparut, et elle vint à ma rencontre.

Voilà que de nouveau ELLE se tenait devant moi, la même apparition noire de l’inoubliable jardin enchanté! Elle que j’avais connue dans sa condition sylvestre, elle m’avait maintenant appelé en son luxueux palais, où elle devait vivre, pour un temps. Je me souviens confusément d’un conte où il est parlé d’une fée de la forêt qu’un sorcier plus puissant encore retenait, une partie de l’année, dans son palais souterrain et qui, là, devait être reine. Mais c’est peut-être simplement l’histoire de Perséphoné.

Et l’expression de son visage, encore, me faisait penser à Perséphoné, qui, elle aussi, passe la moitié de sa vie dans le monde infernal. L’éclat rouge sombre des murs, les flammes sans nombre qui sur les dorures ruisselaient et rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losange des lustres, scintillant comme d’aériennes pierres précieuses, tout cela faisait presque pour moi de cette fiction d’un monde sous-terrestre la contemplation d’une réalité. Comme d’un autre monde, l’impératrice noire se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me salua de loin, et, après, me dit qu’elle se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut résonné, le merveilleux rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je connus qu’elle était bien plus rayonnante encore que tout ce qui l’environnait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant je fus ébloui. Nous nous promenâmes une heure durant, sur le doux tapis soyeux, où le pied s’enfonçait comme dans du jeune gazon, en des flots de lumière dont l’attouchement agissait comme de l’air tiède, mais plus musicalement encore.

Tout autour, des meubles dorés se dressaient, à de longues distances et dans un calme parfait, l’on eût dit des objets ensorcelés. Dans cette pièce, sur ces meubles, ni rire ni pleur ne se posait, nulle ligne ne remuait ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient la pièce, comme sous de diaphanes masses d’eau, en des lointains infinis, la lumière rebondissait, telle une buée fluide d’or et de sang. Je regardai autour de moi et reconnus le geste de l’étiquette espagnole, qui, des coins sombres, se levait vers des portraits princiers dans de lourds cadres dorés, et montrait des portes secrètes, tapissées de soie. Cela me persuada davantage encore que le château tout entier, immémorial, était englouti dans un illusoire abîme d’eau. Mais il y avait autre chose, que je sentais plus que je ne voyais, qui provenait de ce monde où ELLE respire en réalité. Elle n’était pas seule. Mes yeux se mirent en quête et bientôt trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Il y avait là des arbres, de vivants arbres, presque dissimulés par les lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices blancs et roses. Elles l’avaient suivie, ces azalées, des printemps lointains jusque dans les profondeurs sous-marines de son palais; elles étaient comme des symboles de l’évanouie Perséphoné. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés, pendant l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée. Et ce léger et ancien parfum qui flottait à travers la salle,—venait-il des arbres, ou étaient-ce, uniquement, les souvenirs balsamiques des forêts et des jardins qui s’exhalaient avec persistance et enveloppaient la figure de l’impératrice noire?

Je lui parlai des montagnes embrasées d’Innsbruck, du «Hofgarten», le jardin du palais aux grands arbres, sur lesquels l’automnale pourpre s’était répandue, des feuilles jaunies de mes mélancolies et de mes souvenirs, qui tombaient sur les allées comme de grands oiseaux morts, des églises, où des femmes désolées et comme poussées par une main invisible jetaient aveuglément dans les ténèbres des prières balbutiées, où des rois et des reines d’airain, venant de siècles différents, s’étaient donné rendez-vous. Et elle me parla uniquement de la chute d’eau de Gastein, qui dans la nuit résonne comme une âme en peine, et des pins et des sapins noirs emmi lesquels les nuages aiment à s’arrêter longuement. Et puis, nous causâmes d’Homère et des sirènes, et de Béatrice que Rossetti a peinte. Puis elle me tendit encore une fois sa main à baiser, et dit:

—A partir de demain, nous irons nous promener tous les jours pour quelques heures à Schönbrunn. Si vous n’étiez pas venu, j’aurais dû me priver de ce plaisir. Je ne veux pas imposer, en hiver, cette corvée à mes dames d’honneur, et l’empereur n’en a malheureusement pas le temps.

9 décembre.

Ce matin, à huit heures, le laquais vint me dire que l’impératrice m’appelait auprès d’ELLE pendant qu’on la coiffait. J’étais déjà prêt et attendais. Car, dès la veille, l’impératrice m’avait prévenu qu’elle prendrait sa leçon de grec en se faisant coiffer.

—Cela dure presque toujours deux heures, avait-elle dit, et pendant que mes cheveux sont si fortement occupés, mon esprit reste oisif. Je crains que de mes cheveux il ne passe dans les doigts de la coiffeuse. C’est pour cela que ma tête me fait si mal. Nous emploierons ce temps à traduire Shakespeare: oh! alors le cerveau est bien forcé de se concentrer.

J’entrai dans le grand salon avec le cérémonial de la veille.

L’impératrice était assise devant une table que l’on avait poussée au milieu de la pièce et couverte d’une toile blanche. Elle était comme embrumée dans un peignoir de dentelles blanches; ses cheveux dénoués tombaient jusqu’à terre et enveloppaient toute sa personne. Seule une petite partie de sa face était éclose, comme chez ces suaves madones emmitouflées au visage en amande. Cet aspect était nouveau pour moi, mais plus enchanteur que tout ce que j’avais jusque-là contemplé. Elle répondit à ma révérence par une légère inclination de la tête, en disant:

—Comment avez-vous dormi votre première nuit à la Burg? Pas plus mal que d’habitude, j’espère. Ce n’est pas aussi beau ici qu’à Lainz, ajouta-t-elle, mais pour la nuit c’est à supporter.

Nous partirons à onze heures, dit-elle encore.

Puis la leçon commença. L’impératrice écrit très vite; elle crispe ses doigts sur la plume, sans doute par une habitude d’enfance qu’elle n’a conservée que parce que, probablement, ses professeurs l’en grondaient. Du reste, quand elle écrit, toute son attitude est d’une grâce puérile, d’une charmante maladresse qui contraste avec sa tenue habituelle si majestueuse parmi les arbres et les fleurs. Elle regarde fixement le papier et la pointe de la plume, et c’est comme si elle voulait forcer sa plume à écrire finement et proprement. Mais les lettres impétueuses jaillissent et se bousculent, libérées de toute convention.

—Ma mauvaise écriture vous étonne. Elle est comme moi, me dit-elle, elle ne veut pas se laisser subjuguer.

Elle fait aussi de gros pâtés d’encre violette—la violette impériale—la seule avec laquelle elle écrive et qu’elle puise d’un encrier d’or; de minces feuilles de papier buvard sont semées tout autour sur la table, et elle en sèche chaque page en frappant dessus de son poing fermé.

Cette première leçon durant la coiffure m’a laissé des impressions d’une épique harmonie.

Des cheveux, je vis des cheveux en vagues, atteignant le sol, et s’y répandant, et coulant plus loin: de la tête, dont ils révélaient la grâce délicieuse, la ligne pure et parfaite (ainsi les tissus de Cos laissent transparaître des formes de déesses), ils s’écoulaient sur le blanc manteau de dentelles qui couvrait SES épaules, sans que jamais leur flot tarît.

Derrière la chaise de l’Impératrice se tenait la coiffeuse, en robe noire à longue traîne, un tablier blanc de toile d’araignée attaché devant elle, d’aspect imposant pour une femme de service, avec les traces d’une beauté fanée sur le visage, et les yeux pleins de sombres artifices—rappelant une assez fameuse Reine de seconde qualité de l’orient européen, aujourd’hui proscrite. De ses mains blanches elle fouillait dans les ondes des cheveux, les élevait en l’air et les palpait comme du velours et de la soie, les roulait autour de ses bras (ruisseaux qu’elle eût saisis parce qu’ils ne voulaient pas couler tranquillement mais plutôt s’envoler); enfin elle partagea chaque onde en plusieurs autres avec un peigne d’ambre et d’or, et sépara ensuite chacune de celles-ci en innombrables filets, qui, à la clarté du jour, devinrent de l’or filigrane et qu’elle démêla doucement et posa sur les épaules, pour éparpiller de nouveau en lumineux rayons un autre embrouillement d’écheveaux. Puis, tous ces rayons qui, d’un or éteint, s’enflammaient en éclairs d’un sombre grenat, elle les laissa confluer en de nouvelles et paisibles vagues, et de ces vagues elle trama des tresses pleines d’art, qui se transformèrent en deux lourds serpents magiquement; et elle leva ces serpents, et les roula autour de la tête, et en forma, en les entrelaçant au moyen de rubans de soie, une magnifique couronne diadémale. Puis elle saisit un autre peigne de transparente écaille finissant en pointe et garni d’argent, et ondoya le coussin de cheveux, sur l’occiput, qui était destiné à porter la couronne, en ces lignes qui sont propres à la mer quand elle respire. Ensuite, elle ramena les mèches s’égarant en délaissées sur le front, près des yeux, de façon qu’elles pendissent, comme des franges d’or, du bord de la couronne et, comme un voile lumineux, cachassent le front, écarta avec une pince d’argent ceux de ces filets qui troublaient l’harmonie et la symétrie, ne faisant qu’entraver la course tranquille des sourcils en arceaux, abaissa d’autres filets, telle une écumeuse frisure d’ondes, sur les oreilles, afin que la rudesse des sons s’y brisât, et en dressa ainsi une grille protectrice devant la porte de l’âme. Puis, sur un plateau d’argent, elle présenta les cheveux morts à sa maîtresse, et les regards de la maîtresse et ceux de la servante se croisèrent une seconde, exprimant chez la maîtresse un amer reproche, chez la servante publiant la faute et le repentir. Puis, le blanc manteau de dentelles glissa des épaules tombantes, et l’impératrice noire, pareille à une statue divine, de l’enveloppe qui la cachait surgit. Alors la souveraine inclina la tête, la servante s’abîma sur le sol, en murmurant tout bas: «Aux pieds de Votre Majesté je me prosterne.» Le service sacré était accompli.

—Je sens ma chevelure, me dit-ELLE, et elle glissa un doigt sous les vagues des cheveux, comme pour alléger sa tête du fardeau.

C’est comme un corps étranger sur ma tête.

—Votre Majesté porte ses cheveux comme une couronne à la place de sa couronne.

—Seulement, on peut, plus facilement, se débarrasser de cette autre couronne, répondit-elle avec un sourire attristé.

A onze heures, nous sommes partis pour Schönbrunn. Il y a toujours devant l’entrée de mon escalier un grand rassemblement pour me voir monter en voiture, et la garde du palais présente les armes, mais avec un doute visible sur le droit que je puisse avoir aux honneurs militaires.

Une journée superbe, aujourd’hui, le ciel si pur et si bleu comme au printemps. J’ai emporté un livre dont je me propose de lire quelques pages à l’impératrice pendant la promenade: les Contes de Dostoïewsky.

Je lui ai lu les Blanches nuits. Elle a trouvé le conte ravissant.

—Ce qui arriva à Naschtenka, dit-elle, est typique pour toutes les jeunes filles. Chacune se trompe au moins une fois dans sa vie, sans qu’elle sache quand cela se fait. De Naschtenka elle-même, on ne sais si elle s’est trompée avec celui qu’elle a pris ou avec celui qu’elle a laissé. C’est affaire au destin. Les femmes vivent tout particulièrement sous l’étoile de leur destin.

Nous parlâmes ensuite de l’émancipation des femmes et de leur instruction. Elle dit:

—Les femmes doivent être libres; elles sont souvent plus dignes de l’être que les hommes. George Sand en est le meilleur exemple. Mais en ce qui concerne la soi-disant instruction, j’y suis opposée. Moins les femmes apprennent, plus elles ont de valeur, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles apprennent ne fait, à vrai dire, que les égarer sur une fausse route et les éloigner de leur être intime: elles désapprennent par là une partie d’elles-mêmes, pour s’approprier imparfaitement la grammaire ou la logique. Dans les pays où les femmes sont peu instruites, elles sont des êtres bien plus profonds que nos bas-bleus. C’est une erreur des amis de l’émancipation que de venir alléguer, en faveur de ce mouvement, que des mères cultivées donneraient à l’humanité des fils intellectuellement mieux doués.

—Mais, d’autre part, fis-je, les hommes modernes désirent trouver en les femmes modernes,—leurs femmes,—un appui intellectuel.

—Au contraire, leur action, en tant que mères, serait plus bienfaisante, si elles étaient comme les arbres, libres de toute entrave et de toute déformation, sous le vaste ciel; les femmes ne doivent pas être là pour aider les hommes dans leurs affaires, en leur soufflant des pensées et des conseils, mais par leur seule proximité elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions que ceux-ci, ensuite, ont à puiser en eux-mêmes.

10 décembre.

Aujourd’hui l’on m’apporta, des appartements de l’impératrice, des fleurs. L’impératrice, me dit-on, avait ordonné au jardinier du château de m’envoyer tous les jours des fleurs rares. Et quelles fleurs c’étaient! Duvets de soie parfilée, vieux velours mélancoliquement pâlis, reployés en plis délicats, et de la pourpre attristée. Et de tremblantes corolles aussi et de doux calices, sur les pétales desquels toutes les splendeurs et les langueurs des couchants automnaux étaient répandues.

Du 11 au 20 décembre.

A midi, de nouveau à Schönbrunn. Il pleuvait de la neige fondue, et le vent nous fouettait le visage d’une poudre de glace. Il nous fallait sauter par-dessus de grosses flaques d’eau.

—Comme des grenouilles nous galopons par les marais, dit l’impératrice. Nous sommes pareils à deux âmes damnées qui errent dans le monde infernal. Pour beaucoup de gens, ici et à cette heure, ce serait l’enfer. Je causais hier avec une dame qui extravaguait sur les glaciers—pendant l’été, naturellement, en compagnie de deux guides et attachée à une corde pour qu’on la hisse. Je voudrais la voir à présent, elle et sa vaillance. Si elle savait que je suis ici, que je me promène aujourd’hui ici, elle penserait que je suis devenue folle. Voyez-vous, cela va mieux à mes dames d’honneur de rester à la maison et de se chauffer les pieds à la cheminée. Elles tricotent des bas et lisent des romans. Vous préféreriez, vous aussi, n’est-ce pas, être au chaud dans votre chambre?

—Comment Votre Majesté peut-Elle dire cela? Moi qui, dans ma chambre, passe toutes mes heures dans l’attente, dans l’espoir que Votre Majesté me fasse appeller...

—Pour moi, c’est le temps que j’aime le mieux. Car il n’est pas fait pour les autres. Je puis en jouir seule. En vérité, il n’est là que pour moi, comme ces pièces de théâtre que le pauvre roi Ludwig se faisait jouer, pour lui uniquement. Encore le spectacle est beaucoup plus grandiose ici, en plein air, que sur toute espèce de scène. Certes la tempête pourrait être quelque peu plus enragée: alors on se sent si proche de toutes les choses, comme en conversation avec elles!

—Votre Majesté voit-Elle ce grand vieil arbre aux branches noires et dénudées, comme il se dresse tout seul et, désespérément, étend ses bras en l’air? Il est presque plus fort que l’ouragan, il ne bouge pas.

—Sa douleur est plus forte que l’ouragan. Il est comme le roi Lear. Quand même il serait maintenant frappé de la foudre, il n’en a pas moins vaincu la mort.

Elle-même était comme une partie constitutive de ce paysage bouleversé, mais elle n’en avait point conscience.

Elle a le don, par sa seule présence, d’amener à la surface l’élément éternel des choses, de l’évoquer comme par un prestige, comme si toutes les choses, depuis longtemps esseulées dans leur vie obscure, n’avaient attendu que cela pour se répandre hors d’elles-mêmes. Aussi ai-je toujours l’impression que c’est par elle, à vrai dire, que, pour la première fois, l’essence réelle des choses me fut révélée.

Aujourd’hui, l’impératrice m’appela à quatre heures de l’après-midi seulement, au lieu de me faire partir à onze heures en voiture pour Schönbrunn, à sa suite. Toute la matinée avait été employée au grand lavage des cheveux. Cela a lieu tous les quinze jours. Aussi portait-elle ses cheveux dénoués sur le dos pour les faire sécher. Son aspect sous cette forme, quand, déposée cette naturelle couronne, elle n’est plus obligée de plier le front sous son poids, est plus gracieux encore, s’il se peut, et aussi plus majestueux, plus conforme à sa vraie nature. Une jeunesse insoupçonnée rayonne de ses traits et presque un bonheur de ses yeux (le même qu’éprouvent les arbres quand ils se mirent dans l’eau) et des lignes de son corps une musique, plus suave encore que d’habitude, parce que, assourdie et secrète, comme en des rêves et des pressentiments, à travers l’onde des cheveux elle résonne.

Sur les doux tapis écarlates, qui couvraient le parquet, nous allions et venions, dans l’aube des flammes sans nombre de toute une série de grands lustres pendants, aux losanges et aux perles de cristal, dans l’haleine des vivants calices qui formaient partout de petites îles lumineuses (ô vernal rêve!), entre les muets abîmes marins des miroirs, dans un air aussi pur et aussi frais que sur les sommets des montagnes, (les croisées, en decembre, étaient toutes ouvertes)—et nous lisions l’Odyssée. En un tel milieu, près d’elle, la vieille rhapsodie oubliée des vers morts de nouveau s’éveille et, par les fenêtres ouvertes, avec les flots de lumière, jusque sur la silencieuse place du château elle déborde. Des groupes humains, d’habitude, se tiennent là, dans l’ombre, et contemplent la rangée des fenêtres brillamment éclairées et les lustres flamboyants, sous lesquels un être impérial tisse sa mystérieuse vie; et ils s’étonnent ou ils devinent, mais jamais leur pressentiment ni leur étonnement n’atteignent à la réalité...

L’empereur est entré aujourd’hui pendant la leçon. La coiffeuse s’abîma sur le tapis comme dans une trappe, et s’éloigna tout de suite en un murmure. Je me levai de ma chaise, mais l’empereur m’invita à rester et se mit à causer avec l’impératrice en hongrois. Je relevai des noms d’hommes d’Etat et de personnages politiques. L’impératrice avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux regardaient devant elle comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë et pénétrante un infiniment petit objet; et elle répondait à l’empereur et l’interrompait assez souvent. Le hongrois sur ses lèvres sonnait comme des perles musicales cet embaumées. Parfois, elle haussait les épaules et esquissait une petite grimace qui voulait beaucoup dire, ce qui faisait rire l’empereur. Puis l’empereur se leva et sortit de la salle de son pas élégant et moelleux de militaire. En un bruissement, la coiffeuse rentra et l’impératrice me dit en grec:

—Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais pouvoir être utile; mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et puis j’ai trop peu de respect pour la politique et ne la juge pas digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt?

—Pas trop, Majesté, je la suis seulement dans ses grandes phases, quand des ministres tombent.

—Ah! ils ne sont là que pour tomber; puis d’autres viennent, me dit-elle avec, dans la voix, une nuance curieuse qui était comme un rire intérieur.

—Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en France.

—Elle est assurément plus amusante!

—C’est ce que je trouve aussi, Majesté.

—Les gens, là-bas, savent mieux jouer la comédie, et avec plus d’esprit.

Au bout d’un instant, elle ajouta:

—D’ailleurs, le tout est une tellement volontaire illusion! Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute, et cela dès le premier moment. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin du voisin. Mais tout ce qui arrive, arrive de soi-même, par intérieure nécessité et maturité, et les diplomates ne font que constater les faits.

De chacune des nombreuses langues qu’ELLE parle avec une admirable perfection, elle fait une musique. Parle-t-elle hongrois? c’est réellement comme si une source laissait perler, l’une après l’autre, des gouttes chantantes, en lente et harmonieuse mélancolie.

—Le grec, me disait-elle, c’est la langue dans laquelle mes idées et mes mots se présentent à moi comme des êtres de beauté, pour m’ouvrir un monde insoupçonné. L’aspect de ce monde me fait oublier ce qui reste au dehors.

Aujourd’hui, nous avons rencontré une dame sur le chemin de la Gloriette: elle descendait et nous montions. Elle portait les cheveux coupés courts et avait une face rouge de cuivre et la démarche décidée. Fixement elle regarda l’impératrice, sans la saluer pourtant, presque d’un air de provocation. L’impératrice dit:

—La dame a de l’esprit, puisqu’elle porte les cheveux courts; mais je crains qu’elle ne le fasse exprès pour que l’on puisse la croire spirituelle. Si je voulais faire couper mes cheveux—oh! par conviction, parce que je les tiens pour inutiles,—les gens me tomberaient dessus comme des loups.

—Et réellement ce serait dommage, Majesté. Les gens disent bien: «Tout ne va pas à tout le monde.»

—Il n’y a que la sottise à qui tout le monde également prétende...

Aujourd’hui, ELLE dit:

—La plupart des hommes ne veulent pas que les bandeaux du destin et de la vie soient dénoués de leurs yeux; ils croient se mettre ainsi à l’écart des périls. Mais nous ne cessons pas de vivre dans l’ombre du destin et cette ombre guette chaque goutte de lumière. Ce qui est commun à tous n’est pas l’esprit, mais le destin. Et, parfois, le destin choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée... Je vous prie, lisons demain quelque chose d’Eschyle.

Plus tard, ELLE dit:

—La plupart des hommes sont malheureux parce qu’ils se trouvent en perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos, et le repos c’est la beauté de ce monde. Mais la beauté est la cause et le but de l’univers.

Aujourd’hui, dans la matinée, nous continuâmes notre traduction d’Othello. L’impératrice déclama la chanson du saule de Desdémone avec un ravissement douloureux qui, à l’entendre, faisait défaillir, et, brusquement, les lèvres frisées de subtile ironie, ELLE s’exclama:

—Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont les saules.

Plus tard elle dit:

—On ne sait pas pourquoi les femmes sont infidèles à leurs maris! La réponse est tout simplement: parce qu’elles devraient leur rester fidèles. Cette exigence provoque à l’infidélité parce qu’elle a force de loi. Et sait-on donc si le mari réellement fut l’élu que le sort désignait? La plupart des jeunes filles ne se marient guère que par désir de liberté. Et, somme toute, l’amour a des ailes pour s’envoler aussi.

Aujourd’hui, nous parlions du tragique dans les pièces modernes. L’impératrice dit:

—Je crois que les conflits tragiques n’agissent pas par eux seuls, mais par quelque chose que, sans cesse, nous attendons dans notre vie et dont alors nous croyons nous approcher. A vrai dire, nous sommes toujours déçus, car ce sont seulement des passions ordinaires que l’on met sous nos yeux, mais nous les reconnaissons cependant pour quelque chose d’autre que ce qu’elles prétendent signifier. Et quand nous sommes saisis, nous ne le sommes pas par le tragique de théâtre, mais par des sons plus profonds qui dans notre cœur ont été éveillés.

Je lui lus les poésies lyriques d’Ibsen, entre autres des passages de Peer Gynt. Ce dernier poème lui parut sublime. Jusqu’alors elle n’avait, en vérité, rien connu d’Ibsen. Sûrement elle n’avait aucune idée de sa signification ni de sa grandeur. On lui avait parlé, à la cour, de ses drames, comme d’ineptes lubies qui, malheureusement, se jouaient encore. Et pourtant, tout ce monde de beauté existait déjà en elle avant que ces poèmes fussent inventés. Tout, pour ainsi dire, venait d’elle et revenait à elle. Elle a rêvé tous les rêves avant qu’ils fussent rêvés, et elle les revit en son existence, tandis que les poètes ne font que les rêver seulement. C’est pourquoi elle se contente de l’Odyssée, de Shakespeare, ou des chansons démodées de Heine, parce qu’elle peut parfaitement se passer de ces œuvres-là de même que des plus éminentes créations modernes de l’esprit humain.

Aujourd’hui, pendant la leçon, l’impératrice me dit:

—Il faut que vous vous mettiez sur vos gardes contre les intrigues de la cour. Vous êtes novice en ces choses et vous ne savez pas où l’on place les pièges. Je vous conseille d’être très circonspect pendant vos visites aux gens de la cour—vous savez qui je veux dire. Ces gens se nourrissent tous les jours de faisans et de perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.

—Je pensais que non seulement le baron Nopcsa et la Comtesse Festetics, mais que tout le personnel de la Cour était assez dévoué à Votre Majesté pour que je pusse me mouvoir ici en toute sécurité.

—Ah oui! certainement. On est très dévoué à l’Impératrice. Peut-être dois-je encore remercier Dieu d’être impératrice: autrement, cela tournerait mal pour moi. On aime l’impératrice surtout parce que, par amour d’elle, on a la chance d’être quelque chose soi-même.

—Votre Majesté ne croit-Elle pas qu’il y a de magiques puissances qui émanent du génie et de la beauté de l’âme? Je ne puis m’imaginer qu’un être quelconque, admis auprès de Votre Majesté, puisse s’arracher à ce sortilège. Par là je veux dire que l’entourage de Votre Majesté doit avoir perdu toute volonté propre et vivre seulement en la Sienne.

—Vous voudriez faire de moi une Circé; je me souhaiterais d’en être une. Je métamorphoserais alors beaucoup de gens comme l’ont été les compagnons d’Ulysse. Mais l’égoïsme est plus fort que toute magie. Vous êtes encore trop jeune et ne connaissez pas le monde. Chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé. Si l’on ne jugeait pas que cela va sans dire, l’on s’épargnerait même tous ces frais.

—Votre Majesté se souvient-Elle, dans le parc de Lainz, lorsque les sangliers se ruèrent sur nous en nous menaçant, de sorte que je dus les chasser avec un égrappoir que Votre Majesté avait apporté? Je ne cessais de m’imaginer, alors, ce qui serait arrivé, si les sangliers n’avaient été si lâches, s’ils avaient fait mine de se jeter sur nous? J’aurais prouvé à Votre Majesté mon héroïsme et mon abnégation. Et Votre Majesté pourrait en tirer au moins une exception à la règle.

—Oh! soyez tranquille! Ils ne nous auraient pas attaqués!—puisqu’ils avaient mieux à faire: ils mangeaient des truffes!—Par bonheur pour nous deux!

Et là-dessus, gaiement, elle sourit.

Instinctivement avec Elle j’ai pris dans la voix une cadence, à son oreille, uniquement, appropriée. Toujours un pas en arrière d’elle, je chemine et laisse la suite ininterrompue de mes paroles atteindre son ouïe en vagues subtiles. Aujourd’hui elle me dit, à ce propos:

—Vous avez très bien compris que l’on ne doit, par sa voix, ni étrangler ses propres idées ni effaroucher celles des autres.

Schœnbrunn, 21 décembre.

Nous parlions aujourd’hui de SES voyages en Egypte.

—Je me sens extraordinairement chez moi au Caire, dit-elle. Même dans la grande cohue des portefaix et des ânes, je me sens moins oppressée que dans un bal de la cour et presque aussi heureuse que dans une forêt. Oh, il faut bien distinguer la culture d’avec la civilisation. La culture se trouve même aux déserts de l’Arabie; avant tout, dans le Sud et en Orient, où la civilisation n’a pas pénétré, dans les prairies solitaires et sur les mers. Etouffer la culture, voilà la civilisation. Elle est chez elle en Occident. Elle est une déviation et une altération des buts naturels de l’existence. La civilisation, c’est les tramways,—la culture, les belles forêts libres. La civilisation, c’est l’érudition,—la culture, ce sont les idées. La civilisation réclame pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte en soi, comme un legs de toutes ses existences antérieures, il l’aspire en soi à chaque souffle, et en cela gît la grande unité. Il y a aussi des gradations de civilisation et de culture, qui viennent de directions opposées et se rencontrent. Où elles s’entrechoquent, éclate la plainte muette de la vie. Les victimes, ce sont les pauvres gens misérables: on leur a pris la culture, et, en retour, on leur montre la civilisation dans le lointain, pour eux presque inaccessible. A Paris, il m’est très agréable de cheminer par les rues, parce que l’individu marche perdu dans la foule. De cette manière, cette civilisation-là approche de la culture.

Aujourd’hui, ELLE me disait encore:

—Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre. Vous l’avez remarqué hier. Il me faut toujours dire quelque chose aux comtesses, pour qu’elles puissent répondre. C’est là justement leur office. Le plus grand effroi des rois est de toujours devoir interroger. Pour moi, j’ai un grand choix de questions dans mes greniers, parce que j’en viens rarement à les distribuer en public. Quand vous me parlez, je ne réponds, souvent, qu’à moi-même, ou je vous parle bien, mais je réponds en même temps à une question que je me suis posée à moi-même, car vous n’êtes pas une dame d’honneur: et c’est ce qu’il y a en vous de préférable. Quand vous êtes près de moi en même temps que la comtesse, cela devient très intéressant: je dois louvoyer comme entre deux vents, et chacun de vous deux me sent changée à son égard et en tient l’autre pour le coupable.

Du 22 au 30 décembre.

Aujourd’hui ELLE me dit, pendant qu’on la coiffait:

—Excusez-moi, aujourd’hui je suis distraite. Je dois appliquer toute mon intelligence à ma chevelure; car elle (la coiffeuse) a fait dire qu’elle est malade, et cette jeune fille que voilà (la camériste) n’est pas encore initiée à tous les mystères. Quelques séances de coiffure comme celle d’aujourd’hui et, de nouveau, je suis matée. Elle le sait bien, cette femme-là, et elle attend une capitulation. Je suis l’esclave de mes cheveux. Peut-être, pourtant, me libérerai-je un jour. Mais je laisse les choses aller comme elles veulent. Il ne faut pas contre-carrer son destin. Sinon il nous distribue ses coups plus tôt et plus désastreusement encore.

Schœnbrunn.

Comme nous nous promenions, aujourd’hui, et que nous parlions du sentiment du beau chez les hommes, l’impératrice dit:

—Il ne faut pas croire que les soi-disant belles et nobles âmes soient trop rares, surtout en Allemagne! Hélas, hélas! Il n’y a, certes, rien de plus ridicule que les enthousiasmes humains. Les enthousiastes sont justement les plus insupportables des gens.

Comme nous causions de la vie et des systèmes cosmiques, ELLE commença à déclamer d’une voix de fluide ironie:

Zu fragmentarisch ist Welt und Leben. Ich will mich zum deutschen Professor begeben, Der weiss das Leben zuzammenzusetzen, Und er macht ein verstændlich System daraus: Mit seinen Nachtmützen und Schlafrockfetzen Stopft er die Lücken des Weltenbaus[A].

Je racontais à l’impératrice que j’avais vu à Innsbruck sa sœur, la duchesse d’Alençon,[B] et que je faisais souvent le pèlerinage de Mentelberg, pour avoir l’occasion de l’apercevoir dans le voisinage du château.

—Avez-vous vu aussi son chien? demanda l’impératrice. Elle en fait grand cas. Qui des deux vous a le plus charmé?

—Majesté!...

—Elle ne vous pardonnerait pas de n’avoir pas admiré son chien.

24 décembre.

Pour l’anniversaire de sa naissance, aujourd’hui, j’ai offert à l’impératrice des violettes et une petite urne lacrymatoire antique que j’avais emportée d’Athènes. Elle daigna gracieusement accepter «ces dons de tristesse et de larmes», comme elle dit. Sur quoi j’ajoutai:

—Puisse Votre Majesté ne conserver dans cette urne que des larmes de joie.

—Alors elle restera toujours vide, répondit-elle, et pour les autres larmes elle est trop petite.

Aujourd’hui, ELLE dit:

—Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie à cela que la partie de moi-même qui m’est commune avec eux. Les gens s’étonnent de me trouver si semblable à eux, parce que je les interroge sur le temps qu’il fait ou sur le prix des brioches. Je ne perds rien à cela. C’est comme un vieux vêtement que de temps à autre l’on sort de l’armoire et que l’on met pour un jour.

Aujourd’hui, ELLE dit:

L’âme des peuples est le fonds commun d’inconscient dans chaque individu. Ce que chacun ignore de soi, les foules le savent. Quand les arbres fleurissent ou portent des fruits, cela se fait d’après les mêmes lois suprêmes, d’après lesquelles les peuples prospèrent.

Schœnbrunn.

Le genou, aujourd’hui, LUI faisait grand mal. Elle souffre fort d’ischialgie, cet hiver, m’a-t-elle dit. Or, il lui fallut, de temps à autre, se frictionner le genou endolori avec de la neige, pour trouver quelque soulagement. Elle le fit elle-même, en plein air; et alors, chaque fois, de me prier de lui tenir son en-tout-cas et de m’éloigner de quelques pas; et, chaque fois, de revenir toute rouge de l’effort et de la souffrance. L’aspect de cette impératrice de l’âme, que la vulgaire douleur physique osait torturer, m’a tout à fait bouleversé...

—«Femme varie, fou qui s’y fie»: voilà ma devise, me dit aujourd’hui l’impératrice, pendant qu’on la coiffait, et en m’informant que nous ne sortirions pas à une heure de l’après-midi comme il avait été décidé la veille, mais déjà à onze heures du matin. L’empereur même l’a sue aujourd’hui pour la première fois, ajouta-t-elle, et il a été bien étonné de ma franchise. Peut-être en avait-il déjà connaissance, par expérience, mais ma devise écrite, il l’a vue pour la première fois aujourd’hui.

—Que pense Votre Majesté de cette autre devise: «Mon cœur ne t’y fie»?

—Comment, n’avez-vous pas confiance en vous-même? Moi, je ne me laisse influencer par rien. Dans ma devise gît toute ma philosophie. Le changement fait le charme de la vie. Il en est de cela comme de la mer.

Voilà ce qu’elle dit. Mais ses pensées, sans être affublées de mots, parlaient plus outre, comme en une intérieure portée de voix; tout au moins un écho s’en éleva dans mon âme: «La vie est comme la mer; dans les vagues de ses phénomènes consiste son éternité, et dans les profondeurs de ses énigmes son prix resplendit.» Puis une autre sentence d’elle, jadis entendue, encore en moi surgit: «Si cette existence tout entière n’est que provisoire, à quoi bon chercher la stabilité? Comme dans l’homéopathie, il faut combattre les semblables par les semblables. Ainsi l’on triomphe de cette maladie aussi. La vie n’a qu’un but: être vaincue en sa forme actuelle, telle une maladie. Et quand on veut la vaincre, l’on ne doit rien craindre, souhaiter tout, et être indifférent à tout. Alors seulement on est mûr pour la métempsychose.»

Elle m’a fait appeler au salon ce matin, encore une fois, avant de monter en voiture. A la porte, ouverte, entre son boudoir et le salon, des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension étaient placés.

Je la trouvai justement en train de faire les anneaux. Elle portait une robe de soie noire à longue traîne, bordée de superbes plumes d’autruche noires. Jamais je ne l’avais vue habillée avec tant de faste. Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, tel un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez haut.

—Cette corde, dit-elle, se trouve là pour que je ne désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant le Seigneur et il voulait nous apprendre à sauter comme des chamois.

Puis elle me pria de continuer la lecture de l’Odyssée. Elle voulait sortir plus tard que les autres jours, parce qu’elle avait à recevoir quelques archiduchesses, et c’est pourquoi aussi elle avait dû revêtir, par exception, cette robe de cérémonie, comme elle me dit.

—Si les archiduchesses savaient, ajouta-t-elle, que j’ai fait de la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au sang royal.

Schœnbrunn, 10 janvier.

Nous causions du théâtre, et particulièrement de la dernière représentation d’Hamlet, au théâtre de la Burg, à laquelle j’avais assisté.

—Il m’est avis, Majesté, que l’Hamlet d’hier eût mieux fait de se débiter à lui-même sa belle tirade aux comédiens.

—Ainsi vous n’avez pas été content!

Et là-dessus elle cita de mémoire:

—«Oh! je me sens percé jusqu’à l’âme, quand j’entends un gros maraud perruqué déchirer une passion en lambeaux, la mettre en haillons... C’est passer Hérode en héroderie...»

—Oui, c’est cela, Majesté. Je pense que Shakespeare eût trouvé cette manière de jouer indigne de lui.

—Et je n’aurais non plus, dit-elle, nulle envie de le voir représenter. Je me le représente mieux à moi-même, à ce que je crois. D’ailleurs, quand nous sommes seuls avec le poète, il faut que le poète se fasse notre mime ou que nous le jouions nous-mêmes. Dans le premier cas, nous ne pouvons pas nous plaindre, et dans l’autre, nous ne le voulons pas.

—Et cette Ophélie, Majesté, quelle délicieuse figure!—dans la pièce, veux-je dire, et non pas sur la scène.

—N’avez-vous pas remarqué que chez Shakespeare les déments sont les seuls sensés? Dans la vie non plus on ne sait pas où se trouve la raison et où la démence, de même que l’on ne sait guère si la réalité est le rêve ou si le rêve est la réalité. J’incline à tenir pour raisonnables les gens que l’on nomme fous. La raison proprement dite passe, le plus souvent, pour un «dangereux égarement».

Au bout d’un moment, nous en vînmes à parler de l’intercalation de jeux de théâtre, comme tels, dans les pièces de Shakespeare.

—Cela est très profond, dit l’impératrice. Shakespeare voulait dire par là que notre vie tout entière n’est qu’un jeu de théâtre. Nous ne cessons de nous jouer nous-mêmes. Le jeu sur la scène est la comédie de notre comédie. Et quand une scène de théâtre est représentée sur la scène, alors c’est la scène à la troisième génération. L’effet en est d’autant plus émouvant. Les passions qui nous sont amenées ainsi à portée de vue et ne sont, à vrai dire, que bruits et pantomimes, nous font pressentir pour la première fois les vrais événements de l’âme. Plus nous nous éloignons de nous-mêmes, plus nous voyons profondément en nous. Comme dans un miroir, nous apercevons alors nos destinées.

20 janvier.

L’aspect de l’impératrice pendant qu’on la coiffait aujourd’hui, m’a fait tout à coup songer à Elisabeth Siddal, «the beloved» de Rossetti. Sa chevelure, qui d’habitude repose, sombre et lourde, telle une couronne de nocturne mélancolie, sur son front, projeta, quand ce matin elle la fit dénouer, une purpurine auréole de glorification, et elle enveloppa sa liliale forme comme une ombre massive, matérialisée dont s’irradierait de la clarté. Durant un instant, elle souleva une onde de ses cheveux dans une main, tenant dans l’autre un petit miroir en argent, par-dessus lequel elle regardait au loin, de côté, comme si elle se mirait dans le vide, en un autre invisible miroir où elle apercevait ses destinées. Elle était vraiment ainsi le tableau de Rossetti: La bella mano, et ces vers me vinrent à l’esprit, qu’il a écrits aussi, comme pour elle:

La belle donna Piangendo disse: Come son fisse Le stelle in cielo! Quel fiato anelo Dello stanco sole, Quanto m’assonna! E la luna, macchiata Come uno specchio Logoro e vecchio,— Faccia affanata Che cosa vuole? . . . . . . Che le spalle sien franche E le braccia bianche. . . . . . . Che cosa al mondo Posso più far di questi![C]...

Maintenant, je sais qu’elle est, en vérité, Elisabeth Siddal elle-même; la même superhumaine forme, plutôt de cyprès—les lèvres arquées, s’abîmant en profondes anses de souci, pourpres comme le sang de la grenade—les pénétrants yeux qui répandent de fluides essences, de sorte que l’on croit qu’ils vivent d’une propre vie; et puis l’ondulation douloureusement lassée de ses lignes. Et maintenant tous ses noms à elle, me reviennent eux aussi à l’esprit: The blessed Damozel, Proserpina, The day’s dream, Sybilla, Sancta Lilias, Ancilla Domini, Silence, Beatrice, Beata Beatrix, lady Lillith, Rosa triplex, et la Bella mano (je regardai sa main et reconnus aussitôt celle du portrait).

Tous ces noms, suaves comme une musique en rêve, implorent un seul portrait, l’embrassant de l’encens de leur parfum. Ce portrait, si multiple et si unique, n’est que l’haleine de ces intarissables essences qui, toujours de nouveau, jaillissent d’une coupe unique. Et l’unique coupe est Elisabeth Siddal. Et Elisabeth Siddal a pressenti la royale Elisabeth de Wittelsbach, mais Rossetti l’a créée de son désir même quand il l’a peinte. Ce sont là les métempsychoses de la beauté, les créatures du désir qui devine, le mythe de Pygmalion, mais surpassé. Et cette impériale Elisabeth, aussi, vit en une extase (under a trance), comme celle qui l’a devancée; et comme l’autre Elisabeth qui existe maintenant en celle qui par elle fut devinée, elle porte en soi le sentiment de sa mort plus fort que celui de la vie. Et c’est pourquoi elle est le silence incarné, et elle est le long soupir des cyprès, immobiles dans les orages de l’âme, planant mystiquement sur le fleuve de la vie, sur lequel, des ombres nocturnes de ses cheveux, elle laisse choir des hyacinthes et des violettes.

Schœnbrunn, 21 janvier.

Nous avons parlé aujourd’hui, pendant la promenade, de Dante Gabriel Rossetti et de Burne-Jones.

—Ce sont, dit-ELLE, des âmes d’autrefois, revenues sur la terre pour continuer les rêves des hommes qui les précédèrent et deviner ceux des hommes qui les suivront. Ils ont tiré ces rêves du chaos où avant toute éternité ils flottaient, attendant qu’un œil les discernât. Les choses de l’esprit, aussi, veulent être enfantées pour atteindre l’accomplissement de leur sublime mort...

1ᵉʳ février.

—Au nom du ciel! m’a-t-ELLE jeté à mi-voix, aujourd’hui, pendant la leçon, tandis que la coiffeuse tressait ses cheveux. Ne la regardez pas! Je ressens chacun des regards que vous lui destinez sur mes cheveux. Ces Grecs exercent une étonnante fascination! Je prierai mon médecin de vous prescrire des œillères, comme pour les jeunes chevaux. Et il faudra que vous les mettiez tous les matins.

—Savez-vous quelle pièce de Shakespeare est ma préférée? me demanda-t-ELLE, au bout d’un instant, brusquement.

—Hamlet, Majesté?

—Non, le Songe d’une nuit d’été. N’avez-vous pas remarqué, à Lainz, la gravure qui était dans votre chambre: Titania avec la tête d’âne? C’est la tête d’âne de nos illusions que sans trêve nous caressons. J’ai fait mettre ce tableau dans tous mes châteaux. Je ne puis me rassasier de le voir.

Aujourd’hui, ELLE me conduisit dans une petite chambre dont les murs étaient littéralement couverts de portraits de chevaux. C’étaient de merveilleux portraits de bêtes merveilleuses.

—Voyez-vous, me dit-elle, tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner.

Schœnbrunn, 19 février.

Aujourd’hui nous avons passé tout l’après-midi à monter et à descendre les deux allées qui, de deux côtés, conduisent par une douce pente à la Gloriette. Heures grises et lasses. Le ciel comme de cendre. Les arbres frissonnaient. Les feuilles tombées, décolorés décombres, étaient entassées en couches épaisses sous les arbres—pensées fanées et joies trépassées; et là-dessous les heures mortes gisaient, comme en des tombeaux. Les quelques feuilles qui pendaient encore aux arbres, elles, me parurent crispées de douleur. L’air était comme vieilli, engourdi et lourd telle une eau dormante. Ainsi, en cheminant par ces mêmes et si mornes allées, sans parler, toujours, nous montions d’un côté et descendions de l’autre, enfermant dans un cercle le symbole de la Gloriette.

L’impératrice, ce jour-là, était extraordinairement taciturne, et ses mouvements manquaient de ce calme magnifique et de cette suavité des lignes qui leur sont coutumiers et que nul avec elle ne partage: de temps à autre, le sang lui affluait aux tempes. Je sentais qu’une atmosphère étrangère, hostile à sa nature intime, l’enveloppait.

—A de pareilles heures, on sent la vie peser plus lourdement, dis-je, alors que nous atteignions une fois encore le sommet de la Gloriette, comme pour faire crier en moi le silence retenu.

—Vous voulez parler de la vie que nous devons mener en troupeau de petites bêtes supérieures! répondit l’impératrice avec une subtile ironie dans la voix. Rien de nouveau à dire là-dessus. Elle est si sombre et si mensongère, cette vie, que, certes, il ne vaut pas la peine d’essayer à la trouver supportable.

Après une courte pause, elle ajouta:

—Souvent je me semble comme enveloppée dans des voiles épais, en une mascarade intérieure: déguisée en impératrice.

—Oui, Majesté, nous prenons les phénomènes accessoires et les conditions extérieures de l’existence pour la vie sublime elle-même, tandis que ce ne sont que des trabans et des valets autour de la litière close d’une princesse: quelque chose de faux et d’ignoble, qui, grossièrement, se débat, qui s’empresse avec un bruit importun autour de la vie, masquant, séquestrant du dehors, par des ombres sinistres et des cris menteurs, la chose exquise. Et tout cela, qui, en vérité, nous est étranger, nous le confondons avec l’unique qui nous soit propre.

L’impératrice répliqua:

—C’est pourquoi nous devons, autant que possible, tâcher de sauver quelques rares instants, pendant lesquels nous puissions pénétrer, chacun à sa guise, dans notre propre vie. Je me découvre nouvelle chaque fois que j’arrive en une autre atmosphère que nul encore n’a respirée, dont nul n’a abusé. Quand je me trouve toute seule en un site solitaire dont je sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses sont tout différents de ce qu’ils seraient, si d’autres hommes avaient été là; à cette différence seulement je me reconnais moi-même—en mer, dans les vastes plaines, là où il n’y a pas de ces recoins où les hommes s’entassent si volontiers, comme de la poussière. La vie parmi les hommes nous uniformise tous en un amas noir, où la vulgarité est le seul élément à tous commun.

—A vrai dire, les hommes ne ressentent rien de tout cela tant qu’ils vivent, dis-je; c’est lorsque nous mourons, peut-être, que nous commençons à vivre, véritablement et profondément.

—Oh! non, dit l’impératrice, même pendant la vie nous vivons ainsi, seulement nous ne voyons pas notre vie; la mort seule fait tomber les écailles de nos yeux. Mais il y a des hommes qui, de leur vivant, déjà, sont plus près de la mort que de la vie. Nous n’avons, d’ordinaire, pas le temps d’aller jusqu’à nous-mêmes, tout adonnés que nous sommes à des choses étrangères. Nous n’avons pas le temps de regarder le ciel qui attend nos regards. Je me rappelle d’avoir vu une fois, à Tölz, une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets de ferme. Elle ne parvint point à remplir sa propre assiette.

—L’idée de la mort devrait déjà, de soi, embellir notre vie, fis-je. Les choses terrestres, toutes, acquièrent, par cela même qu’elles sont périssables, une profonde valeur intime et la signification de symboles.

—Oui, dit-elle, l’idée de la mort nous exalte et nous purifie, ainsi qu’un jardinier qui arrache la mauvaise herbe lorsqu’il se trouve dans son jardin. Mais ce jardinier veut être toujours seul et se chagrine si des curieux regardent dans son clos. C’est pourquoi je me cache la face derrière mon ombrelle et mon éventail, pour qu’il puisse travailler en paix.

Ainsi, en parlant doucement, ou plutôt l’oreille attentive aux monologues de nos pensées, nous suivîmes tranquillement l’allée qui descend de la Gloriette, pour revenir au château. Alors, de nouveau, mes regards se levèrent vers cette ombrelle, vers cet éventail—vers le fameux éventail noir, vers la trop connue ombrelle blanche—fidèles compagnons de son existence extérieure, devenus presque des éléments constitutifs de son apparence corporelle. En ses mains, ils ne sont pas seulement ce qu’ils sont pour les autres femmes, mais, plutôt, de purs emblèmes, armes et boucliers au service de son véritable moi. Quand elle se trouve très haut, sur le sommet d’une montagne, baignée de sonore solitude et de langueur, en l’embrasement du soleil, tandis que le grand midi roule sur les roches, alors, seulement, elle ferme l’ombrelle qui cache sa tête de tous côtés, alors, seulement, de la pâleur de son visage elle abaisse l’éventail noir. Elle s’exprima là-dessus une fois, à Lainz. Elle veut, uniquement, écarter d’elle la vie extérieure des hommes, comme telle, ne pas la laisser valoir en soi, ne pas se plier «aux lois du troupeau des petites bêtes supérieures»; elle veut préserver son intérieur silence de toute profanation; elle ne veut pas s’éloigner des jardins fermés de la tristesse qu’en soi elle cèle et d’où les autres hommes se sont eux-mêmes exilés. Aussi se penche-t-elle sans relâche sur les éternelles fleurs de la douleur qui dans son cœur éclosent, et elle prête l’oreille aux sons de la vivante beauté mondiale qui de ces calices débordent et en eux-mêmes se résorbent et tissent la substance de son être.

—Qu’est-ce que la joie, Majesté? demandai-je, alors que nous étions déjà arrivés à ce petit parterre de fleurs, qui, de l’aile droite du château, s’étend dans la direction de Hietzing. L’impératrice marchait très vite, car déjà l’horloge du château qui de son gros œil regardait les jardins (si inutilement pour les plantes!) marquait presque six heures du soir.

—Oh! la joie, dit-elle, en courant plus qu’elle ne marchait, la joie n’est qu’une chose éphémère, un épisode, un bouche-trou, qui nous dupe sur la triste langueur, la Sehnsucht, qui doit venir. Oh! elle vient toujours, car elle est l’attente du destin que notre vie a pour but d’atteindre; elle est la chose la plus triste et, par là, la plus exquise qui soit au monde. Tous les êtres qui sont beaux attendent leur destin et sont tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés. Vous voyez, maintenant je dois me mettre à courir, parce que je me suis trop longtemps absentée de cette chère vie: mon médecin suédois m’attend pour le massage. J’appelle cela pétrissage, tant je suis peu impérialement disposée pendant cette opération. Et là-dessus elle éclata de rire.

En remontant en voiture, je me dis à moi-même: «Elle a ri! A vrai dire, elle ne peut, ni ne veut jamais rire, tant qu’elle se trouve en sa véritable forme d’existence. Mais quand la réalité la frôle, alors, seulement, et par rapport aux soi-disant choses humaines, elle rit. Rire, cela signifie, pour elle, s’éloigner de son soi intime.»

Schœnbrunn, 22 février.

Aujourd’hui, comme nous revenions de la promenade, je dis à l’impératrice:

—Je ne puis assez m’émerveiller que l’allure de Votre Majesté, après des heures de marche, ne trahisse pas la moindre lassitude.

—C’est que jamais je ne suis lasse, répondit-elle. Et nous en devons grâce, mes sœurs et moi, à notre père. «Il faut apprendre à marcher aussi», nous disait-il toujours, et il nous tenait, exprès pour cela, un maître réputé. Et ce maître, ajouta-t-elle gaiement, nous recommandait sans cesse: «A chaque pas que l’on fait, il faut pouvoir se reposer du pas précédent, et, autant que possible, ne pas se traîner sur le sol.» D’après lui, nous ne devions avoir qu’un seul exemple devant les yeux: les papillons. Ma sœur d’Alençon et la reine de Naples sont célèbres, à Paris, pour leur démarche. Mais nous ne marchons pas comme doivent marcher les Reines. Les Bourbons, qui presque jamais ne sont sortis à pied, ont pris une allure spéciale—celle d’oies majestueuses. Eux procèdent comme de vrais rois.

Du 25 février au 5 mars.

Nous lisons les œuvres de Carmen Sylva. L’impératrice aime beaucoup la poétesse couronnée.

—Sa juvénilité est digne d’admiration, dit-elle. Elle reste toujours le backfisch[D] allemand, en dépit de sa couronne exotique et de ses cheveux blancs. Et son monde sentimental aussi est resté le même, bien qu’elle soit devenue, entre temps, mère malheureuse. Elle est toujours aussi impulsive, facile à s’enflammer et promptement tarie. Ses œuvres en souffrent. Elle n’a pas la patience de s’arrêter sur ses idées et de les pénétrer; c’est comme si elle se mourait d’une soif d’événements, derrière lesquels elle espère atteindre l’inaccessible. Aussi, n’atteint-elle jamais le repos, qui est le but unique. Il faut renoncer au fait. Seul l’inarrivé est éternel...

L’impératrice a trouvé impayable la «boucle de colère» d’une des héroïnes de Carmen Sylva: une boucle de cheveux qui se dresse menaçante à chaque accès de colère.

Schœnbrunn.

Partout de la neige. La languissante silhouette noire, sur le plan désert et blanc, cheminant lentement, en apparence sans but, comme pour concentrer, simplement, en sa vivante ligne noire perpendiculaire, le beau calme mort de la surface, et pour faire prendre ainsi à celle-ci conscience de soi-même. Et aussi toute cette pureté d’hermine s’incarne en cette noire ligne serpentine, et cette même atmosphère de cristal emplit son âme...

Elle a traduit aujourd’hui en grec moderne, et avec un admirable élan, le cinquième chant de l’Odyssée (les adieux à Calypso et l’arrivée à Schéria), que je lui récitai en allemand.

—Nous chantons maintenant le prélude de notre voyage à Corfou, dit-elle. Si Heine ne nous avait dit que les dieux de la Grèce sont morts et qu’ils sont, tout au plus, capables de rougir des vérités qu’on leur débite, nous devrions supplier Dzeus et Poseidon de nous accorder une traversée heureuse. Vous, hellène, vous ne craignez sûrement pas la mer. Aurez-vous le mal de mer, par exemple? Si c’est ainsi, vous n’éprouverez pas grand plaisir à mes voyages. Je suis comme un oiseau de tempête. Je fais carguer toute la voilure pour ne pas me priver de la vue des vagues en fureur; et chaque fois qu’une lame déferle sur le pont, j’ai envie d’éclater en cris de jubilation. En feriez-vous autant?

—Peut-être bien, Majesté. Du reste, le voyage jusqu’à Corfou n’offre plus maintenant de pareilles épouvantes.

—C’est malheureux! Voilà un des inconvénients de la civilisation. J’ai navigué une fois sur l’Océan, sur le yacht anglais Chazalie, qui n’était guère qu’une grande barque. Mais ce n’était qu’une infime partie de l’Océan. J’aurais eu tant de plaisir à traverser l’Océan entier sur cette barque!

Miramare, le 6 mars.

MIRAMARE

Arrivés aujourd’hui avec le train impérial. Du soleil après la pluie, qui n’était, peut-être, que de la neige fondue. Là-haut, sur le Karst, il y avait eu encore, sur les bords extrêmes des rochers et dans les rameaux d’arbres rabougris, des tas de neige branlants, exécutant d’invraisemblables tours d’équilibre. C’était comme de mauvais souvenirs qui ne voulaient pas disparaître; mais dans l’éclat du soleil ils avaient perdu toute horreur. Nous sommes descendus à la station de Grignagno. Le parc du château monte jusqu’ici, sous une buée d’aromes et de vapeurs après la pluie.

L’impératrice avec le baron Nopcsa, puis la comtesse Janka Mikes, moi et le reste de la suite, nous avançons sur les allées de gravier humide, sous les arbres dégouttants et frissonnants, qui, en terrasses et sans interruption, descendent jusqu’à la mer qu’ils ne veulent plus quitter. Et enfin, la subjuguante apparition de la mer elle-même. Le château, empli d’une triste solitude. Des murs lambrissés de noir dans le vestibule qui donne sur la mer et sur les jardins. Des escaliers, merveilles de sculpture en bois, qui rêvent de pas craquants. Des portraits rembrunis de Habsbourgs espagnols: ô ces têtes fines de don Juan, la fièvre dans les yeux et la lèvre inférieure débordante, caractéristique pour toute la race; et les mélancoliques yeux d’infantes fragiles, dont les mains menues reposent sur les plis lourds de leurs robes de soie; et, encore, adorables petites bouches d’enfants impériaux, dont les joues à fossettes s’encadrent dans de grandes fraises raides.

Ma chambre se trouve dans la grande tour, avec vue sur l’infini de la mer. Devant mes fenêtres, des mouettes blanches, d’un silencieux coup d’aile sur le miroir de la mer, comme des rêves inquiets, tournoient: éblouissantes, elles s’enlèvent sur le ciel et la mer... Dans ma chambre une vieille garniture de soie écarlate avec de hauts dossiers dorés. Dans la soie est tissé l’aigle mexicain, broyant dans son bec un reptile: (ô ironie du destin, que l’aigle ait été anéanti par le reptile avant que l’étoffe ne se fût usée!)... Une servante italienne aux proportions d’ogresse est à mes ordres; aidée d’un vieux laquais asthmatique, elle me sert à dîner (je n’avais jamais vu d’aussi grosses et belles écrevisses: une seule de leurs pinces remplissait mon assiette, et elles étaient roses comme du corail). Ces deux âmes domestiques font le service du château depuis les temps du pauvre empereur Maximilien. Avec une naïve jovialité et une loquacité intarissable, ils content les plus tristes choses.

L’impératrice se fait coiffer dans un pâle boudoir en soie bleue. Les murs sont ornés de portraits de la famille royale de Belgique; ils me rappellent que chez les races royales la destinée (c’est-à-dire le malheur, car le destin est funeste, toujours) se transmet des unes aux autres, par les liens du sang.

Le soleil s’évanouissait derrière les arbres. Les noirs et opaques cyprès, en leurs contours (chute continue et pourtant immuable) étaient liserés comme d’une ruisselante chevelure d’or; et à travers les ténèbres de leurs branches, cependant, le soleil disait adieu tout comme si ç’eût été pour jamais... Nous passâmes devant un grand pin baignant dans de l’or roux. De son faîte, une assourdissante criaillerie de moineaux en querelle s’élevait.

—Le pin ne s’en soucie guère, dit l’impératrice. Les lignes de son faîte restent les mêmes.

Plus loin, tous les arbres redevinrent muets. Un petit nuage, esseulé au milieu du ciel, rêvait. Il était habillé de pourpre et se noyait dans un océan de rayons. Il avait l’air de souffrir, mais si tendre était sa souffrance, qu’elle semblait presque du bonheur... Nous descendîmes ensuite sur le rivage. Du sommet d’un cyprès, tout contre la mer, soudain, long et répété, retentit un cri désolé d’oiseau qui s’adressait à l’astre agonisant.

—Comme le soleil se meurt, Majesté, dis-je, comme il se rue dans le grand abîme en l’ondoyante pourpre de son désir et accompagné de tant d’accords de harpes!

L’impératrice parut un instant absorbée en la contemplation de cette féerie solitaire, puis, soudain, elle tourna son visage vers moi et dit de sa voix chantante:

Mein Herrlein! sei’n Sie munter. Das ist ein altes Stück: Hier vorne geht sie unter, Und kehrt von hinten zurück[E]...

—En de tels instants, ajouta-t-elle, devenue sérieuse, on ne doit croire qu’à une chose, à la grandeur du néant.

Je n’ai pas besoin de regarder dans SON cœur, pour y surprendre les tristesses qui tissent là sa vie secrète.

Souvent elle dit un mot, et puis elle se tait, mais le sens du mot et la mélodie du son s’éploient, se prolongent, dans le silence, à l’infini... Et son silence me fait deviner l’indicible.

En ses secrets ELLE doit puiser de merveilleuses agonies.

Souvent dans ses yeux passent des désespoirs dont on ne saurait dire l’effroi.

Sa vie, dans quels abîmes roule-t-elle, sa vie qu’elle creuse si profondément dans le roc de la solitude?...

Tout devient fabuleux dans SA proximité, les choses se montrent sous un aspect nouveau, comme éclairées par les bleus sommets de son âme.

Chaque jardin où elle met le pied, devient aussi mystérieux que celui des Hespérides.

La mer si vaste, si vaste et vide et désolée, et les vagues qui se brisent sur les écueils, si lasses! Leur voix, léger frôlement de feuilles sèches, murmure qui soudain, craintivement, se tait. Oh! ces nuits lunaires sur l’eau! Ces féeries de silence, qui en nous retentissent comme des cris d’exaspération! Et une solitude sans fin, un anéantissement dans la profondeur de son soi, par delà la compréhension des sens. Ce sein ouvert de la mer, quelle immensité de désir n’embrasse-t-il? Et la lune s’est glissée, éperdue, jusqu’à lui et a posé ses joues claires sur la tremblante surface, et ruisselle au dedans d’elle-même jusqu’à s’en assoupir—et s’endort, et ruisselle toujours encore.

—Quelles ténèbres, Majesté, sous cette ruisselante ivresse gisent ensevelies, quels abîmes taisent leurs gémissements, puisque toujours ils doivent rester des abîmes... En ce lumineux fleuve, le bonheur de vivre, d’un inconcevable lointain, jusqu’aux écueils, s’épanche et puis se brise, sur les écueils qui sont là. C’est comme s’il voulait ruisseler plus loin, ruisseler toujours sur le miroir de l’âme, par-dessus tous les gémissants abîmes.

Alors l’impératrice dit:

—Le bonheur n’est pas donné aux écueils. Fatalement la lumière se brise contre les écueils. Je suis comme un écueil. La lumière ne risque pas de m’approcher. Et si elle venait jusqu’à moi—il y a des ténèbres dans lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent, qui absorbent toute lumière et ne la rendent jamais.

Et tandis qu’elle me parlait ainsi, ses yeux me parurent luire intérieurement.

Nous passâmes devant un petit étang, tout à l’écart du château, sur lequel des canards nageaient. Le soleil baissait justement derrière les arbres et versait de l’or sur les eaux. Ainsi les humbles oiseaux domestiques devinrent somptueux et fantastiques. L’un après l’autre, les canards sortirent de l’eau dorée et furent tranquilles sur la berge, comme absorbés dans la méditation de tristes énigmes, et l’impératrice dit:

—Nul ne se soucie de leurs sentiments. On les traite presque comme des cuisinières, parce qu’on ne les considère que par rapport à la cuisine. Qui sait s’ils n’ont pas jadis été des reines... Quand je reviendrai sur la terre...

Et ici, brusquement, elle s’interrompit.

Nous causions aujourd’hui du poète anglais Swinburne, qu’ELLE aime tant. Elle me parlait de sa calme désespérance à se lamenter sur la beauté fugitive et sur les sortilèges qui font tarir le bonheur, de ses chœurs antiques qui chantent les dons de la tristesse et des larmes, puis de la vie que l’on ne peut rejeter, et c’est pourquoi le vaisseau des hommes fait voile vers les îles bienheureuses, sur la mer hespérique, pour s’y réfugier hors de l’empire de la mort... Que ce monde qu’elle m’ouvrait était éblouissant! Comme en une indéfinissable perplexité et succombant sous je ne sais quel vœu confus et magnifiquement farouche, j’arrachai un rameau aux jeunes et fraîches feuilles qui avaitient effleuré ma tête, et j’y enfouis mon visage. Un âcre et pénétrant parfum de jeunesse non vécue, inépuisée, me mit presque les larmes aux yeux. Alors, en moi, tout l’incréé se devina, tous les germes de l’avenir, je les sentis en moi-même, aspirer à leur accomplissement. Mais l’impératrice me dit:

—Pourquoi avez-vous cassé cette branche? Vous êtes aussi cruel que le destin.

Puis elle dit:

—L’art n’est qu’une création de notre désir de suprême existence, telle que la vie devrait être pour nous; il naît de la nostalgie de l’unique patrie, et il en devine les formes.

Il pleuvait de grosses gouttes tièdes, tombant aussi doucement que de silencieuses larmes, pleurées sur des mains qui s’enlacent, sans qu’un mot soit prononcé. Tout autour de moi et en moi aussi, un grand silence résonnait. Je sentais toutes les forces de l’âme se consumer en ce mutuel silence. Je regardai l’impératrice et me dis: «Toutes les beautés se fanent royalement en elle, sans que personne les aperçoive.»

Statuettes blanches et pensives dans leurs niches vertes, aux gestes raidis d’un idéal humain décoloré! Dans une partie peu fréquentée du jardin, une déesse de pierre gisait sur le sol, le visage dans ses bras, comme si elle pleurait... Ces promenades à SES côtés, à travers le jardin de la mélancolie, dont elle me semblait être la projection spirituelle, donnèrent à ces quelques journées que je passai au château en la mer, l’indicible charme d’une mystérieuse pénétration. Tout ce que je voyais autour de moi sommeillait, et c’était comme si tout aurait pu s’éveiller par un de ses vœux chaque fois renouvelé.

15 mars.

Aujourd’hui nous nous embarquerons sur le yacht impérial Miramare, qui depuis avant-hier est arrivé de Pola, et a jeté ancre devant le château: un bateau à roues, de structure délicate, de formes aussi souples qu’un yacht, mais plus grand que ne le sont d’habitude les bâtiments de plaisance. De la fenêtre de ma chambre, qui occupe la partie supérieure de la grande tour, je vois le vaisseau, sur la mer grise, doucement se balancer: unique point sombre sur toute cette incolore désolation qui va s’étouffer dans les laiteuses brumes du lointain. Sur toute cette surface liquide sans visibles limites, la vie paraît suspendue, et comme concentrée dans le tendre balancement de cet unique et noir navire...

—Avant de nous embarquer, nous voulons, une fois, aller visiter encore nos endroits favoris, m’a dit l’impératrice hier soir.

Et nous allâmes par le parterre, à travers des fleurs trop tôt écloses, délicates et misérables, puis, du côté de l’île des cerfs, jusqu’au chalet; enfin, sans nullement éprouver le besoin de nous expliquer là-dessus, presque instinctivement, nous dirigeâmes nos pas vers le pavillon où habita l’impératrice Charlotte, quand elle fut revenue, seule, du Mexique. Elle l’habita démente, et démente elle le quitta. Solitaire et muet il se dresse, les fenêtres hermétiquement closes, à jamais. Des branches en réseau de rosiers grimpants, arides encore, enlacent la véranda et les murs, comme des choses trépassées qui fussent restées là, attachées—douloureux souvenirs de joies qui furent: l’on a peine à s’imaginer, en les voyant, que, chaque printemps, elles épandent sur cette maison léthargique et inanimée une nouvelle vie frissonnante de fleurs. Mais de tout temps la tour élancée est étreinte par un sombre lierre qui semble symboliser quelque chose de sinistre, à quoi l’on ne peut échapper, que l’on ne peut pas arracher de son âme. Sans dire mot, l’impératrice fit plusieurs fois le tour de l’enceinte de plantes vives, qui retranchait le délaissé petit château de la folie du grand parc artificiel de la vie extérieure. Ses regards glissaient sur les fenêtres closes que, fixement et obstinément, quelques cyprès, noirs comme l’érèbe, tout en exhalant un amer et pénétrant arome, contemplaient, eux aussi. Et à mes yeux apparut le célèbre tableau qui représente l’alors heureuse châtelaine archiduchesse Charlotte, serrant dans ses bras la jeune et rayonnante impératrice Elisabeth, de retour de Madère, au débarqué, sur le grand escalier hémicirculaire de marbre blanc qui mène à la mer...

L’impératrice était debout à côté de moi, et comme si elle entendait mes pensées, elle dit d’une voix à peine perceptible:

—Un abîme de trente ans, plein d’horreurs... Et avec cela, on dit que l’impératrice Charlotte engraisse encore.

Elle se tut; mais, encore, elle s’immobilisait près de l’enceinte de plantes vives, et ses regards seuls glissaient sur les croisées fermées. Un souffle, venant des plus cachées profondeurs de mon être, me fit soudain tressaillir, comme si la crainte secrète de ces puissances aveugles qui fauchent un jeune arbre en une nuit eût débordé dans mon âme—et j’aperçus, alors, l’impératrice déjà assez loin, qui se retournait de mon côté. Elle devait s’être éloignée en courant.

—C’est encore plus triste qu’Œdipe, dis-je, en m’approchant d’elle. «La vie et le bonheur sont un souffle», a quelque part chanté Dante.

—Le malheur est plus fort et la folie est plus vraie que n’est la vie, répondit-elle, et nous regagnâmes le château.

A l’heure de nous embarquer, le temps était devenu plus morne encore. Sans un souffle, la mer gisait, étouffée sous le voile épais d’une blême grisaille. Sur le miroir des eaux, tout bas, de blanches couches de ouate, nuées immobiles et comme tristement assoupies, s’étendaient jusqu’au loin. Les très petites vagues que devant elle la quille de la chaloupe soulevait se frisaient, lentes et paresseuses, un instant, et, ensuite, s’affaissaient sur elles-mêmes, sans le moindre murmure. Seules, la cadence régulière des rames et l’impérieuse voix du timonier qui dirigeait l’embarcation de l’impératrice résonnaient dans le silence, vibrantes par-dessus la vaste surface vide...

SUR L’ADRIATIQUE

Le yacht impérial est élégant et luxueux. Les cabines réservées à l’impératrice, très bas dans la coque du vaisseau, ont ce caractère spécial d’un logement de marin; elles sont simplement et pratiquement disposées, et, cependant, l’on y reconnaît de suite la demeure d’une personnalité sublime. Ici aussi tous les meubles couverts de toiles blanches sous lesquelles aucune soie ne se devine, et des fleurs partout. La cabine de bain est, en vérité, la principale pièce, arrangée avec plus de confort que les autres. Pendant ses traversées, l’impératrice ne prend que des bains d’eau de mer: cette eau, une chaloupe, durant la marche du bateau, va la chercher très loin dans la mer. Sur le pont, il y a un pavillon en rotonde de verre, offrant, de tous côtés, vue sur la mer. Il est capitonné en soie bleue, avec des stores à tirer et un divan circulaire, de soie bleue aussi. C’est ici que l’impératrice se fait coiffer le matin, et en même temps elle lit ou écrit avec moi. Tant qu’elle se tient dans ce pavillon, tous les rideaux sont baissés;—autrement, ce n’est qu’en temps de pluie ou de forte tempête qu’elle s’y retire, et, dans ce cas, la vue sur la mer est de nouveau libérée. Elle-même m’a montré et expliqué tout cela.

—Quand il y a la tempête et que nous sommes sur la haute mer, je me fais, d’habitude, attacher avec des cordes sur cette chaise. Je prends les mêmes précautions qu’Ulysse, parce que les vagues m’attirent de même.

Mais son domaine particulier est, comme elle me le disait, l’arrière-pont et l’un des bancs de quart qu’elle a fait clore avec des toiles à voiles, de façon que l’on ne voit plus rien du navire et que seule la mer reste visible. A cette tente, je donnai le nom de la tente d’Isolde, ce qu’elle trouva très bien. Elle a certaines heures où elle adopte le banc de quart ou l’arrière-pont: le matin par exemple le banc de quart; à midi, l’arrière-pont; et le soir, de nouveau, le banc de quart. Mais vers le soir, les toiles sont enlevées et l’équipage cherche, autant que possible, à se rendre invisible.

Aussitôt après la fin de la leçon, ELLE me fit rappeler sur le pont. Dans la tente d’Isolde, une seule ouverture était pratiquée, masquée d’un tapis suspendu. Devant nous, nous n’avions que la mer, vide et diverse, d’un bleu sombre de plomb, ce qui rendait presque sensible la pesanteur de ses masses liquides; et de blancs cordons d’écume traversaient ce morne bleu infini. Des mouettes aux ailes silencieuses voletaient derrière nous; de temps à autre elles poussaient des cris stridents.

—A chacun de mes voyages, les mouettes suivent mon vaisseau, dit-elle, et il en est toujours une de couleur sombre, presque noire, comme celle-là.

Et elle me montra du doigt une mouette noirâtre qui volait à la tête des autres. Sur quoi elle ajouta:

—Celle-là seule viendra jusque tout près de Corfou. Parfois la mouette noire m’a accompagnée pendant toute une semaine, d’un continent à l’autre. Je crois qu’elle est mon Destin.

Le Miramare a fait relâche à Pola, parce que l’impératrice se proposait d’inspecter l’ancien croiseur Pélican, que l’on était en train de transformer en yacht impérial. Le vaisseau, qui attendait cette visite, était pavoisé. Elle s’y rendit, avec sa dame d’honneur, sur une chaloupe du Miramare, et au-devant de celle-ci vint une autre barque avec des amiraux et différents dignitaires du port. Des solitudes de l’esprit où elle vaguait, elle rentrait maintenant dans l’atmosphère de son impériale situation parmi les hommes. Mais elle apportait là aussi l’indicible élévation, la sublime grâce de sa propre nature. Je lus sur le visage de ceux qui l’entouraient qu’ils étaient éblouis par la poésie de sa présence, mais qu’ils ne se rendaient guère compte de l’unique cause, et attribuaient, faussement, l’impression ressentie à sa haute dignité.

Aujourd’hui ELLE dit:

—La vie à bord est pourtant plus qu’un simple voyage. C’est une vie améliorée, et, surtout, plus vraie. Je cherche à en jouir aussi pleinement et aussi longuement que possible. On se trouve ici comme sur une île d’où tous les désagréments et toutes les relations sont bannis. C’est une vie idéale, chimiquement pure, cristallisée, sans désir, et sans conscience du temps. Le sentiment du temps est toujours douloureux, car il nous donne le sentiment de la vie.

Sur le pont, ELLE me dit, en me montrant la mouette brune qui, toujours, battant de ses ailes transparentes dans le soleil, tantôt à gauche, tantôt à droite du vaisseau, planait sur nous.

—Elle me présage qu’il me faut mourir noyée. Quand j’ai su comment mourut Shelley, aussitôt, cette idée m’est venue.

Nous passions devant les îles Dalmates. La mer maintenant était plus calme. La côte verdoyait. Je demandai si ELLE ne souhaitait pas mettre pied à terre. Elle dit:

—La vie sur le vaisseau est de beaucoup plus belle que ne peut être toute rive. Cela ne vaut la peine de désirer aller quelque part que parce que le voyage s’interpose entre nous et notre vœu. Si j’étais arrivée n’importe où et que je susse que je ne pourrai m’en éloigner jamais plus, le séjour dans un paradis même, me deviendrait l’enfer. La pensée d’abandonner bientôt un endroit m’émeut et me le fait aimer. Et ainsi j’enterre chaque fois un rêve, trop tôt évanoui, pour soupirer après un autre, qui n’est pas encore né.

A trois heures de l’après-midi, on LUI servit du lait d’une chèvre de race maltaise, que l’on avait emmenée de Vienne.

—Elle fait le voyage sans nul enthousiasme pour le beau, dit-elle, comme nous visitions la chèvre dans son box. Mais elle a, très développé, le sentiment du devoir, car elle est anglaise. Cela a plus de valeur que toute esthétique. C’est pourquoi je l’ai emmenée. Il n’y a pas de meilleures nurses que les Anglaises.

Plus tard, ELLE me dit:

—Les hommes croient qu’ils dominent la nature et les éléments avec leurs bateaux à vapeur et leurs trains express. Tout au contraire, c’est la nature maintenant qui a mis les hommes sous le joug. Jadis on se sentait dieu dans un trou de vallée que jamais l’on n’abandonnait. Maintenant, globe-trotters, nous roulons comme des gouttes d’eau dans la mer, et nous reconnaîtrons finalement que nous ne sommes rien de plus.

—En mer, ma respiration s’élargit, me dit-ELLE encore sur le pont. Elle se règle sur la houle. Plus les lames deviennent amples, plus je respire profondément.

—Oui, Majesté, il y a entre nous, pauvres mortels, et les choses éternelles de profondes correspondances dont de pérennelles énigmes cèlent les lois.

—Je pense, dit-elle, que la mer nous déshumanise, qu’elle ne souffre en nous rien de l’animalité terrestre. Dans la tempête, il me semble souvent que je sois moi-même devenue une vague écumante.

Et moi de regarder vers elle, comme ébloui.

Aujourd’hui la mer de nouveau est orageuse. Elle désira que je lui lusse quelques pages du Cycle de la mer du Nord, de Heine. La seconde strophe de la Tempête me causa un indéfinissable frisson, car cela est comme décalqué sur elle.

O Meer! Mutter der Schœnheit, der shaumentstieg’nen! Schon flattert, leichenwitternd, Die weisse, gespenstische Mœwe, Und wetzt an dem Mastbaum den Schnabel[F].

Et plus loin:

Fern an schottischer Felsenküste... Steht eine schœne kranke Frau, Zartdurchsichtig und marmorblass... Und der Wind duzchwühlt ihre langen Locken Und trægt ihr dunkles Lied Ueber das weite, stürmende Meer[G].

Craintivement je levai mes regards vers les siens, et je les vis qui erraient, graves et tristes, sur la déserte et houleuse mer.

17 mars 1892.

SUR LA MER IONIENNE

La matinale grisaille déjà s’éployait quand nous arrivâmes en vue de Corfou. L’approche de la rive natale m’avait amené sur le pont plus tôt que de coutume. La mer, encore, sous un voile opaque de cendres sommeillait. Les roues du Miramare s’enfonçaient mollement dans le lait de ces flots et tiraient après elles de longues raies de soie et argentées qui s’assombrissaient en lasses volutes d’émeraude. Une humide fraîcheur pénétrait l’air immobile en une blancheur diffuse—et pas d’autre bruit que le halètement de la machine qui, calme et assourdi, montait d’un lointain profond, palpitations d’un cœur, plus sensibles que perceptibles. Nous voguions précisément dans l’étroit canal entre la pointe nord de Corfou et les murs montagneux de l’Epire. D’un côté, rocs titaniques, noirs comme de l’ébène sur le pâle vert gris du ciel,—et basses collines rondes de la côte corfiote, sous une humble broussaille, qui s’esquissait noir sur noir aussi en contours estompés; beaucoup de ces buissons devaient être en fleurs, car un parfum intensément suave, du miel évaporé entremêlé avec les exhalaisons de la roche humide, enveloppait de temps à autre le vaisseau. Où la blanche mer enlaçait les collines assoupies, un mystère de grands abîmes, en eux-mêmes effondrés, se révélait. Et une à peine visible frisure d’écume léchait sans bruit la rocheuse côte—baisers dans le sommeil; mais on sentait que, sous ces calmes et si tendres délicatesses, sommeillait l’épouvante de furieux déferlements. Oui, tout cela était immergé dans un profond et léthéen sommeil, mais ce sommeil laissait deviner une passionnée et profonde vie.

L’impératrice était aussi montée sur le pont, quoique la tente protectrice ne fût pas encore dressée. Elle m’aperçut, et me salua de la tête:

—Une pareille matinée est un magnifique état d’existence, me dit-elle. Comme toutes ces montagnes dorment! Ce n’est pas le silence seulement ni l’absence de la clarté du soleil, c’est le vrai sommeil d’êtres vivants dont nous ne sommes qu’une copie dégradée. Voyez-vous là-bas le Pantokrator avec ses deux cornes jumelles, aux courbes aussi gracieuses et aussi pures que celles d’un jeune torse de Dieu? Toujours il est le premier à s’éveiller.

Nous tournâmes nos yeux vers le soleil levant: derrière les monts Acrocérauniens où les Euménides habitent et où se trouve l’entrée des enfers, l’astre surgissait. Des vagues de clarté annonçaient, frémissantes, son passage sur la céleste mer; c’était comme des feuilles de roses, pâlies au cœur, qui se répandaient à l’infini, sur d’insondables lointains, indiciblement. Et les cimes des montagnes de resplendir, d’un poudroiement d’or rosé, comme dans un labyrinthe de supraterrestre lueur, en l’éloignement et l’éclat des mythiques temps des dieux. L’on sentait, si l’on ne le savait pas, qu’ici l’aurore aux doigts de roses, ici le jubilant Phœbus au quadrige de chevaux blancs étaient chez eux. Et puis les roses tombèrent sur la poitrine de pierre du Pantokrator; toutes les profondes ravines devinrent visibles, et les blancs villages grimpeurs s’éclairèrent doucement. Et la lumière glissa le long des rocs escarpés, enfouit les ombres dans les gouffres ou les jeta en longues bandes veloutées sur la mer. Et puis il vint lui-même—le vermeil soleil—en un Péan, en des fanfares de Triomphe, et dénoua sa chevelure d’or sur la mer et sur les îles.

Et notre vaisseau passa devant le port de Corfou et continua sa marche vers le Sud... J’étais debout à côté de l’impératrice, sur le banc de quart clos de toiles (la tente d’Isolde supérieure), tandis que, tout près de la côte, nous glissions silencieusement sur les flots diaphanes d’émeraude. Tel un désir fluide qui buvait nos regards, était cette viride transparence. La baie de Garitza ouvrait son sein, si mollement arrondi, au fond duquel des maisons blanches étincelaient et de douces collines, sous de bleus voiles, encore, dormaient. Puis vint une langue de terre avancée, tout envahie de plantes luxuriantes: comme d’une corne d’Amalthée les arbres et les fleurs s’épanchaient jusque dans la mer; des aloès et des palmiers élevaient plus haut leurs graciles têtes dans le bleu; des oranges, dans le feuillage sombre, flamboyaient, et la maison blanche couchée dans ces jardins, c’était Mon Repos, le palais qui jadis avait servi comme résidence au lord-commissaire des îles Ioniennes et qui, maintenant, appartient au roi de Grèce.

Notes in this chapter

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