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Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche

ÉLISABETH DE BAVIÈRE IMPÉRATRICE D’AUTRICHE

Gabriel Syveton translation

Au mois de mai 1891, mon frère et moi, habitant Vienne, nous logions dans une grande maison de rapport de l’Alserstrasse, chez une pauvre jeune femme qui était presque veuve, car son mari se trouvait dans une maison de fous. Elle avait réuni, dans nos chambres, tous ses meubles des temps heureux, et s’était serrée dans un cabinet étroit et dénudé, avec sa fille, une enfant de trois ans qu’elle nommait Gretinka. Cette Gretinka pleurait chaque fois qu’on la regardait sans lui sourire. Le beau mobilier de notre appartement, et le cabinet dégarni, et la sensible Gretinka qui trouvait si terrible la vie sans sourire, tout cela me paraissait, alors, fort touchant.

Mon frère Antoine était étudiant en médecine et préparait son premier examen. Quant à moi, j’étais sur le point de terminer mes études à la faculté de philosophie et me proposais d’aller passer les vacances prochaines à Innsbruck, pour y élaborer, sous la direction d’un célèbre professeur de droit historique, ma thèse de doctorat sur les «Institutions judiciaires byzantines dans le droit des Francs». En hiver, je prendrais mes grades à Vienne.

Nous vivions simplement et tranquillement, rentrés à la maison avant la porte fermée, pour nous enfouir dans nos livres. A peine si nous échangions un mot tout le long des longues soirées. Et quand nous ouvrions les fenêtres, qui donnaient sur une cour profonde et muette comme un abîme, le bruit de la rue arrivait à nous par-dessus les toits, affaibli et confus, et parfois aussi un subtil parfum, émané de quelque invisible jardin ou peut-être des pots de fleurs qu’une fille maigre et blonde, en face de nous, tous les jours arrosait. Mais tandis que j’étais assis à ma table, et qu’à la lueur jaune de la lampe, je noircissais de petits feuillets ou cherchais des citations latines sur le «Mundium» et les «Bénéfices ecclésiastiques», de lumineuses perspectives sur des sites bienheureux s’ouvraient aux yeux de mon âme, pays que j’avais entrevus jadis ou jamais, glorifiés et combinés maintenant en tableaux fantastiques. C’était un incessant et silencieux envol sans fatigue ni conscience de l’heure, essence et parfum de voyage. Et je soupirais profondément par regret nostalgique de quelque chose d’inimaginable et d’inouï. Mon frère, qui remarquait mon regard fixe et perdu, me disait parfois, lorsqu’il se décidait à parler:

—Si tu t’y prends ainsi, tu n’en finiras jamais. Il ne faut pas s’abandonner à ses sentiments: ce sont des courants contraires qui emportent à la dérive toute pensée réelle.

De bonne heure, quand nous ouvrions les croisées et qu’un air frais et vierge nous enveloppait, fleurant le matin d’été (tel on n’y croirait pas en ville), et que les toits d’en face se doraient, ce m’était l’annonciation d’un autre monde insoupçonné et inaccessible dont mon âme était assoiffée.

Notre hôtesse entrait souvent chez nous pour bavarder. Mon frère supportait mal ce dérangement, car, alors même qu’il n’avait aucun livre ouvert devant lui, il continuait, semblait-il, à lire en esprit. Mais moi, je me prêtais volontiers à ces expansions, enclin à m’abuser sur la fuite du temps et sur la mesquine réalité de ma propre vie.

Après déjeuner, je rentrais à la maison et travaillais, tandis que, dehors, le soleil brillait si joyeux, et que les jardins étaient si touffus et pleins de fleurs—jusqu’à la tombée du soir. Alors, chaque fois, un merle venait, et se posait sur le faîte du toit d’en face, et chantait, longuement, dans le crépuscule—toujours sur le même toit, toujours à la même heure, jusqu’à ce que lui et son chant se fussent évanouis dans l’obscurité. Nous l’attendions avec passion, mon frère et moi. Nous n’en parlions pas, mais je crois bien que si Antoine rentrait toujours à cette heure, quand il était sorti, c’était uniquement pour ne pas manquer le merle.

Je lui dis un jour, pendant que le merle chantait:

—Ne sens-tu pas combien notre vie s’écoule monotone et sans joie? Je crois l’entendre qui ruisselle.

Et lui, de me répondre:

—Il ne faut pas penser à des choses si tristes.

Car toujours il était de nous deux le plus sage, et moi l’exalté.

Soudain quelque chose de tout à fait inattendu, d’énorme advint.

Un laquais apporta une lettre de M. Nicolas Dumba, très haut personnage de notre connaissance, et qui nous était même un peu parent. Je ne sais où est passée la lettre, mais il y avait là, noir sur blanc, que l’un de nous devait se rendre immédiatement à la Burg auprès du baron Nopcsa, grand-maître de la cour de Sa Majesté l’Impératrice, parce que Sa Majesté demandait un jeune Hellène qui lui apprît le grec et l’accompagnât quelques heures dans ses promenades,—et nous lui avions été désignés.

Longuement, nous nous regardâmes sans mot dire. Nous savions, un peu vaguement, que l’impératrice étudiait le grec; lors de la mort de l’archiduc Rodolphe, nous avions lu dans les journaux bien des détails sur elle. Mais depuis, nous ne nous étions pas autrement occupés de sa personne. Du reste, le temps nous en manquait.

—Vois-tu, dis-je enfin à mon frère, n’ai-je pas raison de dire: Chaque fois que le facteur frappe à notre porte, c’est la Destinée qui est là dehors et qui demande à entrer? O les terribles instants où, entre la Destinée et ses victimes, il n’y a que la planche d’une porte!

—Il est certain que c’est toi qui dois y aller, répondit mon frère.

—Es-tu fou? m’écriai-je. Tu entends bien qu’il faut l’accompagner à la promenade, des heures durant. Sans doute qu’elle pense à quelque coureur olympique. Moi, avec ma taille! De nous deux, tu es, au moins d’aspect, le plus sain.

—Moi! Elle prendra peur quand elle me verra si maigre!

—Mais, en tout cas, tu représentes mieux!

—Rien que ça? dit mon frère. Et puis, je n’ai pas le temps! Somme toute, tu parles mieux.

Longtemps nous nous disputâmes, chacun mettant en lumière les d’ailleurs peu encombrantes qualités de l’autre pour s’abriter derrière sa propre insuffisance. Enfin, je persuadai à mon frère d’aller à la Burg. Revenu, il était fort ému de la grande bonté que Son Excellence le baron Nopcsa lui avait témoignée. Il me raconta que, dès le lendemain, chaque jour, une voiture de la cour passerait, vers dix heures du matin, à la maison pour le prendre, et le ramènerait le soir. Mais en me racontant cela, il avait l’air d’un chien battu. Et moi, étrange, je me réjouissais de son bonheur, mais non sans une vague tristesse, car, en ma résignation fataliste, je me disais que le bonheur était entré dans cette chambre, mais qu’il avait glissé à côté de moi, parce qu’il ne m’était pas destiné.

Le portrait de l’impératrice que nous étions habitués à voir tous les jours, soit chez le coiffeur, soit au restaurant, et auquel, chaque fois, nos regards, involontairement, restaient attachés (parce qu’Elle était si indiciblement belle), s’imposait maintenant, un peu partout, à mes yeux, sous une tout autre lumière, et, pour ainsi dire, avec une profonde signification symbolique. De tout temps ces portraits pendaient là pour nous, afin que nous les vissions: incompréhensible présage de ce qu’Elle nous deviendrait, après avoir effleuré notre vie...

Maintenant c’en était fait des paysages chimériques éclos entre les lignes de mes livres, durant le concert du merle vespéral. Et pas de goût non plus (oh! du tout) pour les potins de notre patronne.

Une grande inquiétude était entrée dans ma vie et avait agité son eau dormante. Avec impatience j’attendais chaque soir que mon frère fût de retour de Lainz...

Quel rassemblement dans la rue, lorsque, pour la première fois, la voiture de la cour s’arrêta devant notre porte! De la pâtisserie, et du débit de tabac, de la mercerie, de tout le voisinage, les gens accoururent et formèrent la haie. Notre hôtesse, hors d’haleine, me raconta cette scène. Jusqu’à ce que la voiture eût disparu dans les lointains de l’Alsergürtel, les bonnes gens l’avaient suivie des yeux; puis l’on était resté cloué sur place, chuchotant à voix basse. Je m’imaginais aisément l’état d’esprit de mon frère au milieu de tout cet appareil: aussi ne l’avais-je pas accompagné en sa première et significative sortie devers le fabuleux carrosse. Avec sa sensibilité presque douloureuse, sa maladive crainte de la foule et de toutes les manifestations bruyantes de l’existence, il fut, sans nul doute, emporté par sa voiture à demi évanoui.

Quand il revint, je lus sur ses traits quelque chose d’intensément ressenti et même de péniblement supporté. Sa bouche se contractait en un blême sourire qui ressemblait plus à des pleurs contenus qu’à toute autre chose. Et il est toujours ainsi, mon frère, quand l’extraordinaire lui arrive: une nouvelle inattendue, un grand malheur, même l’idée de la mort amènent ce sinistre sourire sur ses lèvres; tandis que, dans le cours de la vie vulgaire, il garde un sérieux amer. Je lui posai quelques questions, mais d’abord il ne voulut presque rien me conter. Je sentis qu’en ce moment il dédaignait d’instinct les mots ordinaires comme impropres, parce qu’ils n’allaient pas assez profond. Enfin il dit seulement:

—Elle a été extrêmement bonne pour moi; Elle est beaucoup plus belle qu’en ses portraits; Elle est indescriptible; Elle parle tout doucement, et tout lentement, d’une voix qui chante. Nous nous sommes promenés pendant deux heures dans le jardin, et nous avons parlé d’une foule de choses. Elle m’a questionné sur papa et maman, nos frères et notre sœur et surtout sur toi. A la fin, je ne savais que répondre. Je lui ai parlé de l’université et de la médecine. Cela l’a beaucoup intéressée. Elle m’a déclaré qu’elle ne croyait pas à la médecine: tout au plus à la méthode homéopathique. Les hommes, a-t-Elle dit, veulent être trompés de manière ou d’autre, et, après tout, les plus petites doses sont les moins nuisibles... Elle m’a demandé si je travaillais beaucoup, et je lui ai répondu que j’avais encore à passer mes examens sur vingt matières et à étudier quelque dix mille pages. Là-dessus, Elle s’est doucement exclamée: «Mais c’est terrible ça!»

Je m’écriai d’un ton de reproche:

—Qu’as-tu fait là?

—Bon, Elle peut s’adresser à toi, si Elle veut!

Nous passâmes ce soir comme un soir de fête. D’abord mon frère voulut rattraper les heures perdues et se mit à lire, rageusement, dans ses livres, mais il ne put venir à bout d’une seule page. Et nous décidâmes de sortir. Jusqu’à onze heures passées nous restâmes au café à feuilleter tous les journaux illustrés, ou autres, qui s’y trouvaient.

Le lendemain matin, même histoire. La concierge monta chez nous pour dire que la voiture de la cour était là, une fois encore. «Aujourd’hui, c’est des chevaux blancs. C’est ça une voiture! Oh! là, là! rien que de la soie!» criait-elle, de l’escalier, avant d’entrer, essoufflée, mais rayonnante d’orgueil et d’enthousiasme patriotique. Au milieu d’un encore plus considérable attroupement que la veille, filant entre deux haies de regards perçants et de bouches béantes, mon frère partit au gras piaffement des beaux chevaux blancs. Vers midi une forte pluie se mit à tomber. Il revint épuisé, les vêtements trempés. Il raconta que la pluie les avait surpris, très loin du château. Lui n’avait pas de parapluie. Ils avaient continué leur promenade sous les grands arbres du parc. De retour au château, il était tout transi. L’impératrice lui fit donner d’autres habits et ordonna qu’on allumât du feu dans la pièce où il se tenait. Il dut attendre là que ses vêtements fussent à peu près secs. L’impératrice envoya, à deux reprises, demander, s’il n’avait pas pris froid.

—Tout est à supporter, disait-il le soir, sauf ce terrible carrosse. Les gens me regardent comme un spectre. A la Mariahilferstrasse notamment, au retour, c’est une vraie torture!

Le lendemain, revenu, il s’écria dès le seuil de la porte:

—Demain, c’est toi qui iras chez l’impératrice; elle veut faire ta connaissance.

—Tu l’as fait exprès, dis-je, parce que tu veux travailler.

—Non, seulement je lui ai parlé de toi, et quand nous nous sommes séparés, elle m’a dit par deux fois: «N’oubliez pas de dire à votre frère qu’il peut venir demain, à votre place». . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . .

LAINZ

Un valet de pied, en livrée toute noire, me reçut à la grille du parc, et me signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il me conduisit à un endroit fixé d’avance, près du château, et m’y laissa seul, après m’avoir tiré une profonde révérence.

Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours de la ville dans cet impérial jardin fermé où les simples mortels jamais ne pénétraient, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me trouvai poussé, pour ainsi dire, hors des bornes de ma conscience et de mon moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne qui pourtant était bien moi. J’avais le sentiment de rêver un étrange et délicieux rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, l’impatience de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil.

Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la représentaient, presque toujours, le diadème au front. J’étais plein d’un indicible émoi. Près de moi, se dressait un tremblant buisson de mimosa aux innombrables fleurs d’or. Des essaims d’abeilles autour bourdonnaient. C’était comme si de toutes ces petites boules en floraison avec leur doux parfum enivrant, un sourire d’or eût rayonné. Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, afin que leur regard, afin que leur souffle me rendissent cette heure embaumée et inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître, et qui, cependant, d’un lointain infini, tend vers moi et m’attend.»

Je ressens encore, ineffable, la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans limites, qui me précipitait dans un abîme! Si bien que lorsque je revins à moi, j’étais la proie d’une sensation étrange, comme si d’un crépusculaire et immémorial fond de mer, une vague puissante m’eût jeté sur une plage étrangère et perdue de l’île de la vie. Et tandis que j’attendais là, mon cœur de plus en plus s’emplissait de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que la vie m’aurait offert de plus précieux.

Soudain, Elle fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte et noire.

Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation juste avec sa venue surgit et, cependant, me sembla être née en moi depuis bien longtemps, comme si je l’avais vécue heures et années. Elle se tenait devant moi, un peu en avant penchée. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle blanche irradiante de soleil, d’où naissait une sorte de nimbe vaporeux autour de son front. De la main gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me regardaient fixement, parcourant les traits de mon visage et comme animés du désir d’y découvrir quelque chose. Eurent-ils trouvé ce qu’ils cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou bien eurent-ils pour moi, dès le premier abord, ces rayons souriants?

En cet instant, je n’eus pas le temps de réfléchir à cela, et les sentiments que si clairement je distingue aujourd’hui n’existaient alors en moi qu’en germe, inconscients et confus. Une seule chose je sus tout de suite, c’était Elle. Et aussi j’en fus grandement surpris: comme elle ressemblait peu à tous les portraits que je connaissais d’elle! C’était une toute autre, et pourtant c’était l’impératrice. Et je sentis que cette impératrice n’était pas seulement une Impératrice, mais que je me trouvais devant une apparition des plus idéales et des plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je alors? J’ai honte de le rappeler à mon imagination. Quelques phrases embrouillées, balbutiées à propos de ma joie et du grand honneur... Cependant elle me tira de mon premier embarras, en disant, ses yeux rayonnant d’une douceur infinie:

—Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est de la musique.

Et ensuite elle ajouta:

—Nous irons aujourd’hui jusqu’au bout du parc: nous verrons de très grands et beaux arbres et jouirons d’une vue merveilleuse.

Ce premier jour, la promenade dans le parc de Lainz se prolongea au delà de trois heures.

De quoi, ce jour-là, avons-nous parlé? Quand je veux me le rappeler, chaque détail disparaît, comme étouffé dans un épais nuage de bonheur, indiciblement. Telle est la sensation de l’homme qui se réveille tout pénétré de ravissement, jusque dans les fibres les plus cachées de son être, la poitrine comme emplie d’une haleine de fleurs, mais qui ne sait plus ce qu’il a rêvé... Et puis cette inoubliable sensibilité de la nature ambiante, ce jour-là! Parc magnifique qui nous entourais, inoubliable toi aussi parce que tu chantais mon langage intérieur, parce que formes et couleurs à toi étaient comme tout ce qui en moi chantait, si bien que je devais croire, presque, la substance la plus intime de mon être répandue et métamorphosée en toutes ces choses: fraîcheur du matin, vivant réseau des rayons du soleil, mystère bleu du bois, et tous ces accents musicaux qui frôlaient mon ouïe et mon âme. O la promenade parmi les troncs clairs des bouleaux et des hêtres, l’entrée dans cette ombre violette de rêve, corporelle presque, nos pas sourds sur la terre humide et noire, larges étendues de mousse d’où d’énormes champignons surgissaient, pourrissantes feuilles de l’automne passé, sous lesquelles poussaient des violettes encore. Et tout à coup, un grand arbre esseulé, qui répandait dans les tranquillités une sonore allégresse, chantant de tout son faîte, par un orchestre de petits oiseaux. Puis, d’une haute clairière, des vagues de feuillage, l’une dans l’autre, ondulant à l’infini, se tordant dans le vent, boucles dénouées, et chantant en sourdine leur désir. Mais derrière la haie vive de la forêt, c’était le paysage découvert, verdoyant en prairies vastes jusqu’à une sombre allée d’arbres, où la grand’route poussiéreuse se traînait, lente et lasse, au loin. Et là-bas, tout à l’horizon, une buée de sang et d’ombre, grosse de destins, couvant sur Vienne.

. . . . . . . .

Elle cheminait par le jardin, comme si elle voulait conduire son rayonnement intérieur à un but fixé d’avance. Et les choses autour d’elle étaient comme initiées au mystère de ce pèlerinage. Elles modifiaient leur aspect, dès qu’elle approchait: la physionomie, le ton vital des choses montaient d’une nuance, comme si elles s’efforçaient de répondre à son intérieure musique à elle, et de s’y fondre harmonieusement.

Je reconnaissais que les sources à son approche chantaient d’autre sorte, que les contours des rochers s’infléchissaient en pures lignes de beauté, que les pierres elles-mêmes exhalaient un odorant souffle, que les feuilles des arbres, à son apparition, tressaillaient, comme lorsqu’elles attendent le soleil, et, désolées, s’affaissaient quand elle s’éloignait.

En sa présence, toutes les fleurs me semblaient en émoi. Les unes par un sourire d’or répondaient à son regard, les autres branlaient doucement les clochettes de leur tête, ou bien ouvraient d’admirables yeux lumineux. Mais il y en avait qui tremblaient toutes, sans qu’un souffle les frôlât; celles-ci, pour la plupart, étaient blanches, avec des pétales diaphanes comme en gaze de soie et leurs corolles s’élevaient sur des tiges pâles et frêles et étaient légèrement inclinées deçà et delà. Puis, d’innombrables petites bouches fraîches et rosées, comme d’une troupe d’enfants qui s’émerveillent. Des roses je ne parle pas: de chacune d’elles l’haleine (ô délices!) s’empressait vers nous, avant que nous l’eussions vue, et quand on s’approchait l’on avait l’impression de lèvres qui donnent un baiser tout bas, secrètement. Puis il y avait des yeux qui, avec peine, levaient de lourdes paupières de cire, et, d’en bas, du fond de prunelles violettes, tristement regardaient, et plus loin encore, il était des fleurs qui, en une adorable pâmoison, secouaient de petites ailes diaprées, papillons qui s’essorent.

Toutes ces merveilles, je les attribuais à son approche. . . . .

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Lorsque le jour touchait à son déclin, et que le soleil derrière les grandes forêts s’abîmait, et que bleuissaient les grasses prairies, et que les apaisements exquis du soir tombaient des feuilles sur nous, alors aussi notre course prenait fin. Par de sinueux détours, pour jouir de ces mélancolies tardives aussi longtemps que possible, nous revenions au château... Sur notre chemin, les corolles des fleurs se fermaient comme des paupières; un retrait sur soi-même, un recueillement se trahissait en tous les objets, figés et engourdis qui, jusqu’alors, s’étaient si pleinement livrés à la lumière et à la vie. J’accompagnais l’impératrice jusqu’à la terrasse du château, le long des étangs miroitants, sur le sommeil desquels commençaient à se condenser les rêves blancs des nocturnes nénuphars. Là, elle me congédiait avec quelques mots qui toujours me parurent comme un écho de ceux qu’elle m’avait adressés lors de notre première rencontre, si bien que, de leur son même, je tirais la certitude que cette séparation de chaque jour portait en elle-même la promesse d’un renouvellement...

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Deux fois il me fut donné d’accompagner l’impératrice par les appartements intérieurs du château, et ce me fut alors comme si nous n’avions pas quitté le jardin; car elle portait partout avec elle ce monde dont elle paraissait être la projection, comme une atmosphère hors de laquelle elle n’eût pu respirer. A ce parcours du château je dus la furtive et rose apparition de sa fille, l’archiduchesse Valérie, qui dessinait des fleurs dans un grand salon clair. Une autre fois, je l’aperçus à travers les vitres ensoleillées et somnolentes d’une serre, d’où elle faisait signe à sa mère, de la main.

L’empereur aussi, plusieurs fois, vint du château, par la terrasse, d’un pas ferme et élastique, rejoindre son épouse dans le jardin. A ses côtés, elle était alors l’incarnation de cette idée dont la majesté élève l’empereur au-dessus des autres hommes. Et, cependant, j’eus, en chacune de ces occasions, le sentiment que son domaine à elle n’était guères un château impérial. Le jardin et la forêt lui étaient réservés, et quand on voulait entrer en rapports avec elle, il fallait se transporter dans son mystérieux royaume.

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Puis, vint le jour où elle dut quitter château et parc de Lainz pour transférer sa résidence, comme tous les ans, à Ischl et Gastein. Là-bas, autres bois, autres montagnes. Ce périodique départ me fit le même effet que si j’entendais dire que le moment d’émigrer était venu pour les oiseaux. Car je m’étais habitué à la voir des mêmes yeux que l’on regarde ces charmants êtres qui sont plus près de la nature et qui se comportent avec elle plus inconsciemment que les hommes. Au moment de l’adieu, elle me dit encore:

—Au revoir! Je vous dois mainte heure que je ne voudrais pas oublier. Passez un bel été!

Et elle fixa sur moi un aussi sérieux et aussi profond regard que si elle voulait découvrir toutes les amertumes qui pouvaient adhérer aux racines de ma pensée, pour les arracher et pour mettre à leur place l’espérance de l’au-revoir.

Le même jour, je partis pour Innsbruck, toujours comme plongé dans ces sensations qui devaient être, à ce que je croyais, ma vie durant, la seule nourriture de mon âme.

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Ainsi s’enfuirent pour moi ces heures et ces jours d’une double et presque irréelle existence. Chaque soir, la somptueuse «voiture de soie», traînée, comme au vol, par de grands chevaux blancs, me ramenait du château forestier. Sur les champs découverts, un indicible calme était répandu, lassitude plutôt, après cette vie condensée de rêve, qui maintenant reculait dans le lointain, vaporeusement, en chimériques images, sous d’éblouissants voiles de féerie, invraisemblables et de délire. J’arrivais ensuite à la ville, parmi les hommes, ces porteurs de fardeaux, si pressés qu’ils semblaient ne pas avoir le temps d’être chagrinés, traînant, en attendant, leurs tristesses sur leur visage et en leurs gestes. Enfin je rentrais chez moi. Chaque fois que je passais le seuil de ma chambre, mon cœur se serrait, éperdu, car chaque coin, chaque objet me criait la certitude qu’ici, dans cette atmosphère, je ne pourrais plus supporter le poids de l’existence ordinaire ni mon intérieure solitude... A vrai dire, je ne m’éveillais, en ce temps, qu’à la fin de la journée, pour rentrer, le lendemain matin, à la clarté du jour, dans ma vie fantasmagorique. Cette régulière alternance de la réalité et du rêve en ordre interverti: la vie éveillée comme rêve et le sommeil de la nuit comme seule réalité, éclaira cette période de ma vie à jamais d’une lumière de surnaturelle poésie. Dans les courts intervalles de ces deux états, je cherchais à me rendre compte de ce qui en moi se passait, mais il m’était presque impossible de séparer la veille du sommeil; car, lorsque je dormais ce n’était que la continuation de cette nébuleuse et sanglotante extase dont rien ne surgissait à la surface de ma conscience. Tout était indiscernablement profond et lointain, assoupi comme en des brumes. Une forme de femme, noire et élancée tel un cyprès, seule s’enlevait au-dessus de tout, lys noir vivant qui se promènerait en un jardin enchanté. Dès que je quittais ce jardin, des nuages s’abattaient sur mon âme. D’une chose j’étais bien sûr, uniquement: toutes les fois que la porte du parc de Lainz se fermait sur moi, un vague sentiment d’effroi m’emplissait, comme si je me fusse éloigné d’un asile qui m’eût protégé contre la menace de la vie ténébreuse, pour entrer dans des périls inconnus; et de tous ces périls qu’alors je courais, le plus atrocement angoissant était, me semblait-il, celui de ne plus retrouver le chemin du retour. Chaque soir, je me promettais d’observer, le lendemain, toute chose avec attention, de saisir, de l’entière acuité de mes pupilles, les détails extérieurs et corporels, de les graver dans ma mémoire, pour ne les plus oublier, et pour en étayer ma foi en la réalité de mes visions... Quels sont les éléments de sa beauté? me demandais-je toujours et sans trêve.

Mais je ne pouvais alors résoudre cette question, parce que la réponse inhérait en ma question même, incréée, et qu’ébloui de son éclat, je n’arrivais pas à la distinguer de sa source. A présent, ce jardin de merveille s’est éloigné de ma conscience comme en un lointain mythique. A présent aussi, l’incarnation de ma réponse est pour toujours ravie à mes yeux. Mais dans mon âme est entré comme un reflet d’elle, un vibrant et trouble sentiment de peine et de délice à la fois, souffle de quelque chose de sublime qui avait sur moi plané et s’est évanoui. Et j’en puise une plus forte certitude que si j’avais alors obtenu la réponse ardemment souhaitée. Maintenant je ne sais plus ce que nous avons dit, mais je sais bien ce que nous avons tu. Maintenant, je puis plus clairement discerner les éléments permanents de ses magnificences éternelles, car je sens en moi la fugitivité de SES métamorphoses. Mais trop arides sont mes mots, pour attoucher les éléments de feu de ses lignes fluides sans s’enflammer eux-mêmes. Mes mots sont trop lourds, pour suivre tous les traits si fins du visage de son âme et toutes ses exquises tristesses, sans les détruire ou les effaroucher.

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