PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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Or, malgré mes reculs et mes rechutes, je ne laissais pas de progresser. D’abord mes heures d’égarement, loin de Dieu, se faisaient de moins en moins fréquentes. Ensuite il m’arrivait de tenir tête aux tentations. — Oh ! mon moyen de défense n’était pas très compliqué ; je levais les yeux au ciel et je disais : — Mon Dieu ! Mon Dieu ! — Et le Bon Maître me venait en aide.
Chaque fois que j’avais ainsi repoussé les conseils du Mauvais, je me sentais inondé d’une joie intérieure et paisible que je n’avais jamais connue auparavant.
Il est certain que la Grâce ne cessait pas d’opérer mystérieusement en moi sans que j’en eusse l’entière conscience. C’était, je crois, ce travail latent que Notre-Seigneur a désigné dans la parabole de la Semence : « Il en est du Royaume des cieux comme quand un homme jette de la semence en terre. Qu’il dorme ou qu’il veille, jour et nuit, la semence germe et elle croît à son insu[5]. »
Dans le même temps, la phrase de l’Angelus : Et Verbum caro factum est ; et habitavit in nobis me revenait sans cesse à l’esprit. — Dans mes carnets de cette période, je la trouve notée, toutes les quatre ou cinq pages, sous cette formule elliptique : Aujourd’hui, pensé à Verbum et médité.
Elle surgissait, plus particulièrement en moi, dans la solitude de la forêt — alors que j’étais occupé de tout autre chose. Je l’entendais d’abord au plus intime de mon être, puis je la répétais avec un grand frémissement. Je m’arrêtais et, tout en caressant d’une main distraite, le feuillage tendre de quelque bouleau, je tombais dans une rêverie profonde.
— Ce doit être, me disais-je, la clef qui ouvre la porte du sanctuaire où je voudrais entrer. Pourquoi me hante-t-elle, avec tant de persistance, cette phrase ? On dirait que le Bon Dieu tient à ce que j’en approfondisse le sens.
Je m’étonnais ; j’admirais ; et je concluais que cette affirmation : le Verbe s’est fait chair ; et il habita parmi nous résumait certainement le miracle des miracles de la charité divine puisqu’il y était formulé que pour nous guérir du péché et nous ouvrir le Ciel, Dieu avait daigné emprunter notre humanité.
Ces réflexions me causaient un attendrissement tel que j’en demeurais ému des journées entières…
Ce fut à la même époque que je commençai à prier le Bon Dieu dans toutes les circonstances où j’étais affligé par des peines morales aussi bien que par des ennuis matériels. Je m’agenouillais et je prononçais la brève prière suivante : — Mon Dieu, puisque vous existez, venez à mon aide, j’ai confiance en vous.
Je puis le certifier : jamais il n’arriva que je ne fusse pas exaucé. — Ce n’était pas toujours de la façon dont je m’y attendais : mais c’était toujours pour mon plus grand bien.
J’aurais dû m’éperdre en hymnes de reconnaissance. Mais voyez la mauvaise nature du demi-converti : après un remerciement hâtif, je ne songeais plus qu’à jouir du bienfait qui venait de m’être octroyé. Ma conscience m’en faisait des reproches et tentait de me ramener à l’idée de Dieu. Mais je répondais : — Plus tard ! Plus tard ! Nous avons bien le temps !…
Seigneur, il a fallu que, las de mon ingratitude, vous me brisiez par les plus dures souffrances, pour que je comprisse l’énormité de ma dette envers Vous.
Je continuais également à regimber contre mon désir réel d’étudier et de pratiquer cette religion catholique que j’avais reconnue comme la seule vraie. J’avais beau regarder, avec l’envie violente d’y entrer, du côté de l’Eglise, je ne parvenais pas à me décider.
Les mêmes futiles objections, que j’ai rapportées au chapitre précédent, se hérissaient sans trêve devant moi. Elles se corroboraient de sophismes cent fois rabâchés et qu’il serait fastidieux de transcrire. Je n’en rapporterai qu’un seul parce qu’il m’a poursuivi presque jusqu’à la dernière minute qui précéda le triomphe de la Grâce. Le voici : — Me faire catholique pratiquant ce serait aliéner mon indépendance, car je me connais, une fois que j’aurai pris mon parti, j’irai jusqu’au bout, n’étant point l’homme des moyens termes. Je me tiendrai pour engagé d’honneur à obéir en tout aux prescriptions de l’Eglise. Et, si je manque à quelqu’une, j’en souffrirai. Je me trouverai dans un état peut-être pire que celui — pourtant peu délectable — où je me débats… Donc je reste libre !
Piètre liberté ! Je devais apprendre que l’unique indépendance consiste à porter joyeusement le joug adorable du Bon Dieu. Car, en dehors de Lui et de son Eglise, on n’est que le prisonnier, cruellement entravé, de l’erreur et des passions.
A force de tergiverser de la sorte, je finis par choir dans une mélancolie profonde. Rien d’étonnant à cette humeur noire. Mon âme était malade et je ne faisais pas ce qu’il eût fallu pour qu’elle guérît. J’accolais, en moi, un enfant sain à un vieillard fiévreux : le chrétien naissant au païen moribond. Et naturellement celui-ci communiquait son mal à celui-là. Bref, rien ne me sourit plus de mes distractions anciennes. Une tristesse permanente me tenait le cœur comprimé. Alors l’idée de suicide — qui devait me torturer si effroyablement lors de la crise décisive d’où sortit ma conversion — entra en moi. Et des poèmes funèbres en résultèrent qui traduisaient la désolation de mon âme. Je dois en citer quelques fragments[6].
Navré que la forêt, elle-même, ne réussît plus à me faire oublier mes tourments, je disais :
Jadis de verts rameaux me caressaient la tête, J’offrais mes mains aux frôlements des clématites, Et mes yeux rayonnaient car j’étais le poète Bienvenu des halliers que la Muse visite… Hélas elle s’éteint cette flamme de vie, Je frissonne pareil aux arbres vermoulus Qui chuchotent à peine une plainte assourdie : Le soleil de juillet ne me réchauffe plus ; Comme fait le lichen à l’écorce friable, Un mal subtil se glisse en mon cœur et le ronge…
Puis ma mélancolie s’avivant au souffle d’une de ces bises qui, aux jours d’équinoxe, tonnent parmi les futaies, je m’écriais :
O vent hagard, chevauche à travers les taillis, Froisse et disperse au loin les fleurs de l’anémone, Ravage la futaie et jonche de débris Le sentier sinueux où ne passe personne.
Assaille et romps aussi, comme de faibles plantes, Mon orgueil et mes espérances, Qu’elle s’appelle Amour, Poésie ou Science, Chasse l’Illusion aux ailes décevantes. Morne, pareil au fût d’un chêne que le lierre Etouffe entre ses tentacules, Tandis qu’au ciel s’efface une clarté dernière, Je sens mon cœur saigner comme le crépuscule…
Enfin la hantise de la mort envahissant de plus en plus mes pensées, je m’adressais à elle et je m’écriais :
… — O Mort, je te vénère, Car ta bouche est la coupe où j’ai bu la beauté ; Parce que tu guéris de toutes les misères, Je veux te suivre au fond de ton éternité. Prends-moi dans la forêt qui me sacra poète, Que ce soit par un soir de brise éolienne Où les bouleaux plaintifs chanteront sur ma tête : O Belle, je mettrai mes deux mains dans les tiennes ; Tu quitteras pour moi la couronne et les voiles, Tu me prodigueras tes plus profonds baisers Et, me réfugiant entre tes bras glacés, Je m’en irai, joyeux, dans la nuit sans étoiles.
Ce poème de la mort résumait d’ailleurs toutes mes désillusions et même mes incertitudes, car outre une imprécation contre le paganisme et une autre contre la science, il contenait deux strophes où les vertus de la Sainte-Eucharistie sont mises en doute. Inutile de dire que je les réprouve et que je les effacerai de mon livre.
On voit que j’étais arrivé au plus noir de la désespérance. Sur ces entrefaites, en mars 1906, des nécessités de vie courante m’obligèrent de me fixer pour quelque temps à Paris.
A partir de cette époque les événements se précipitent jusqu’au jour béni où la Sainte-Vierge prit mon âme entre ses mains miséricordieuses et l’offrit, toute frémissante de douleur, au Bon Dieu.