DEUXIÈME PARTIE
Reading edition
Agnus Dei qui tollis peccata mundi, parce nobis, Domine…
Ora pro nobis Sancta Dei Genitrix ut digni efficiamur promissionibus Christi…
Sacrificium Deo spiritus contribulatus : cor contritum et humiliatum Deus non despicies.
PSAUME 50.
VI
Combien le séjour à Paris me fut pénible. Depuis douze années que je vivais à la campagne ou dans les bois, j’avais perdu l’habitude de la grand’ville ordurière et bruyante. Tout m’en était odieux : le tintamarre des camions et des tombereaux, les cris de canard qu’on égorge des automobiles, les cloches des tramways. Je haïssais les trop hautes maisons à la façade fuligineuse. Je grognais contre les passants à l’allure hâtive, aux traits contractés par des désirs de lucre ou des pensées de sale godaille. J’étouffais dans l’atmosphère malpropre qui stagne parmi les rues comme sur les boulevards. Le soir j’étais au supplice à cause de ces lampes électriques dont la morne clarté brûle les yeux.
J’avais, dira-t-on, pour compensation, la facilité de fréquenter mes confrères. Or leurs propos, qui ne m’avaient jamais beaucoup intéressé, ne parvenaient plus du tout à me retenir. C’est en vain que je me battais les flancs pour me suggérer que la littérature restait ma préoccupation principale. Au fond, je sentais bien que ce n’était pas vrai et que j’aurais donné toutes les « causeries d’art » du monde pour ouïr encore le vent chuchoter dans les pins et les bouleaux.
En somme, je ne réussissais plus à me distraire de la révolution qui s’opérait en moi sous l’influence de la Grâce. Et pourtant cette préoccupation constante me mettait parfois en colère. Las d’entendre ma conscience me répéter : « Il faut aller à l’Eglise ou tu périras, » je m’écriais à part moi : — Mais c’est un véritable supplice. Est-ce que cette voix ne va pas se taire à la fin… Et j’essayais de lui imposer silence.
Lorsque j’inventais quelque ruse pour l’étouffer, ne fût-ce qu’une demi-journée, je ne m’en trouvais que plus malheureux. Afin de réagir, je m’acoquinais dans les endroits où se réunissent maints poètes. Là, je montrais une gaîté fébrile. Je multipliais les propos sceptiques ou graveleux ; je déclamais éperdument des vers. On applaudissait, on louait ma verve, on riait de mes plaisanteries.
Moi, cependant, je m’en allais bientôt, en haussant les épaules. Dès que je me retrouvais seul, la chape de plomb de la mélancolie retombait sur moi plus lourde que jamais. L’envie de me suicider me taraudait l’âme. Et je ne pouvais que me dire : — C’est de ma faute. Pourquoi est-ce que je continue à mener cette existence absurde au lieu d’obéir à la voix — certainement divine — qui me sollicite d’une façon si impérieuse ?
Alors, j’allais me réfugier dans un de ces jardins publics qui réconfortent, un peu, par leurs parterres et leurs massifs, les pauvres sylvains exilés à Paris. Là, du moins, je voyais des arbres et le tumulte de la ville s’atténuait. Je me rappelle, entre autres, un banc du Jardin des Plantes où je me suis assis bien souvent. C’est près de la maison des pachydermes, sous un splendide catalpa. Que de fois je m’y suis attardé ! Comme j’y ai rêvé, médité, scruté ma tristesse…
Je récapitulais tout ce qui s’était passé en moi depuis que le Bon Dieu me faisait signe de venir à Lui. Au plus propre de mon être, je retrouvais vivaces les impressions ressenties naguère dans la forêt. Je constatais que mes erreurs passées finissaient de s’en aller en poussière ; et je m’en sentais tout joyeux. A ces moments, une grande paix entrait en moi ; je pensais à Dieu d’une façon très douce et je me mettais à prier : — Seigneur, disais-je, vous voyez que je ne vous abandonne pas. J’entends toujours chanter dans mon âme votre parole adorable. Je sais que vous êtes le Verbe et que vous avez habité parmi nous pour nous racheter du péché. Ayez pitié de moi. Il me semble que j’avance si lentement dans vos voies…
On comprend que si je m’exprimais de la sorte c’est parce que je ne pouvais pas distinguer à quel point l’aide qui m’était fournie d’En-Haut était puissante et combien, au contraire, la Grâce m’entraînait rapidement vers Dieu en me maintenant dans la foi et en écartant de moi les conseils sinistres de l’esprit de suicide. Il eût fallu un prêtre pour m’éclairer. Mais voilà, rien qu’à l’idée de gagner le plus prochain confessionnal, je me sentais pris d’une véritable panique et je remettais à plus tard cette démarche que je devinais pourtant être indispensable.
Néanmoins je sortais consolé de ces heures d’appel à la Providence divine. Je me trouvais mieux assuré pour combattre les ennuis qui m’assiégeaient.
J’en subissais de plusieurs sortes et de très durs.
D’abord la dame aux yeux noirs, que j’avais emmenée à Paris, redoublait de mensonges et d’incohérences.
Elle me narrait les bourdes les plus formidables pour aller jouer et boire en compagnie de donzelles mal peignées. Elle dilapidait nos maigres ressources. Lorsque je rentrais dans la noire chambre d’hôtel où nous campions, elle me faisait des scènes de jalousie très âcre et — je puis le dire — injustifiées ; sur quoi, je me mettais en fureur. Nous nous insultions à outrance. Puis, hélas, le dénouement coutumier se produisait : nous finissions par nous rapprocher. Nous nous prodiguions de furieuses caresses… Elle en demeurait affermie dans la certitude de l’empire qu’elle exerçait sur mes sens, moi, plus triste et plus écœuré que jamais — et néanmoins trop lâche pour rompre.
D’autre part, je hantais les milieux radicaux car depuis l’arrivée au pouvoir de Clemenceau, il était question, vu mes services passés, de me gratifier d’une sinécure quelconque.
Certes, c’était sans enthousiasme que je m’apprêtais à servir un régime qui, comme je l’ai raconté, me répugnait depuis pas mal de temps. Mais je me disais : — Après tout, ils sont légion ceux qui servent le Bloc tout en le méprisant et parce qu’il faut vivre. Un de plus ou un de moins, cela n’a guère d’importance… Raisonnement dont j’ai honte aujourd’hui et qu’heureusement je n’ai pas appliqué jusqu’au bout.
Où l’hypocrisie de la radicaille me devint tout à fait intolérable, ce fut un soir où j’assistai à un conciliabule présidé par un politicien qui, dans ses articles et ses discours, faisait parade de son libéralisme et de sa tolérance. Or il s’agissait de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Voici comment il s’exprima répondant à certains qui se plaignaient qu’on mît trop de formes et trop de lenteur à spolier le clergé séculier et à empêcher le culte : — Laissez-nous faire, dit-il, en esquissant un sourire chafouin, nous étranglerons les prêtres en douceur sans cesser de parler de liberté et, bien mieux, en leur donnant l’apparence des premiers torts devant le pays.
Peut-être trouva-t-il qu’il avait parlé un peu trop franchement car il ajouta :
— Cela, entre nous, n’est-ce pas ?
Tous les assistants, charmés de cette bonne nouvelle protestèrent de leur discrétion — sauf moi, qui gardai le silence. Nous avons vu, depuis, comment le plan exposé ce jour-là, fut, en effet, mis en œuvre.
Je sortis de cette sentine dégoûté. Je crachai sur le seuil et je me jurai de ne plus rien avoir de commun avec ces tartufes de démocratie. Car, je dois l’avouer, au détriment de ma perspicacité, j’avais pris presque au sérieux jusqu’alors, et malgré tant d’indices révélateurs, la feinte bonne foi du Gouvernement dans l’affaire de la Séparation.
Je m’écartai donc, une fois pour toutes, de cette politique de Mandrins cauteleux et je retournai à mes préoccupations.
Que d’heures lugubres je passai alors à errer dans Paris en ressassant mes chagrins et mes incertitudes. Tout m’ennuyait : les tableaux du Louvre où je me réfugiais de temps à autre, la lecture des papiers publics, les colloques avec mes confrères et même la poésie. Il m’arrivait bien d’esquisser quelques strophes ; mais je ne les terminais pas ; je déchirais le papier où je les avais jetées et j’en restais là, en me disant : — A quoi bon !
Je ne pouvais plus penser qu’à Dieu. Je me tournais vers Lui ; je lui demandais de réveiller mon âme engourdie et de m’assister dans mes peines. Et notre bon Père qui est dans les cieux ne me faisait pas défaut. Non seulement Il me consolait mais encore Il ancrait de plus en plus en moi la certitude de sa toute-puissance. Je l’atteste : dès cette époque et jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, jamais un doute à cet égard ne m’effleura l’esprit.
Cependant, quoique favorisé de la sorte et en ayant presque conscience, je ne me décidais pas à faire la démarche qui eût amené ma conversion définitive. Le Mauvais, qui se voyait menacé de perdre une âme naguère vouée à ses maléfices, m’écartait des églises. J’éprouvais une vague frayeur à la seule pensée d’entrer dans quelqu’une. Et cette répugnance se traduisait par un scrupule bizarre.
M’agenouiller sous ces voûtes imprégnées de prières, me disais-je, moi qui me suis rendu coupable de tant de blasphèmes, de vilenies et de malpropres luxures, ce serait commettre une sorte de sacrilège. Jamais je n’oserai.
Une après-midi, pourtant, après avoir erré, peut-être une heure, sur le parvis de Notre-Dame et dans le square qui verdoie derrière le chevet de la basilique, je pris mon parti ; je franchis le seuil et je suivis le bas-côté qui longe le petit bras de la Seine.
L’église était presque déserte. Deux ou trois femmes priaient devant la statue de la Sainte Vierge qu’on voit à droite de la grille du chœur, quand on fait face au grand autel. Je m’arrêtai pour les regarder et leur ferveur me toucha. Je pensai : — Que je voudrais faire comme elles !
Je fus, alors, sur le point de tomber à genoux. Quelqu’un parlait en moi qui me disait : — Va, humilie-toi ; ne crains rien : tu seras exaucé.
Mais, aussitôt, j’entendis ce ricanement aigre, qui m’avait poursuivi si souvent, et la voix de l’Autre proféra ces mots issus des caves les plus ténébreuses de mon âme : — Allons, ne fais pas l’idiot. Si cela t’amuse de croire en Dieu, tu peux te donner ce divertissement sans qu’il soit nécessaire, pour cela, de t’aplatir devant cette image.
— Oh ! c’est trop fort, tout de même, m’écriai-je, misérable que je suis, vais-je blasphémer dans cette église ? Mieux vaut en sortir tout de suite.
Je m’enfuis. Mais, comme j’avais déjà la main sur la poignée de la porte, une force irrésistible me retint. Je dus me retourner. Et m’inclinant vers l’autel, je dis : — Mon Dieu, ayez pitié de moi. Quoique je sois un très sale pécheur, venez à mon secours.
Dehors, je me sentis un peu rasseréné, car c’est un fait sur lequel je ne saurais trop insister : toutes les fois que j’implorais de la sorte le Seigneur, je me sentais soulagé ; et cela d’une façon immédiate. Avant de prier, j’avais le cœur broyé dans un étau. Dès que j’avais crié à l’aide vers le bon Maître, mon pauvre cœur martyrisé se dilatait ; et je sentais descendre en moi un rayon de la lumière divine qui m’avait éclairé durant mes courses à travers la forêt.
Vous le savez, ô Charité ineffable, j’étais — et j’espère encore être pareil à l’humble publicain dont vous avez dit, dans votre Evangile, que : « Se tenant à l’écart, il n’osait même pas lever les yeux vers le ciel. Mais il se frappait la poitrine et disait : — Mon Dieu, sois-moi propice à moi qui suis un pécheur[7] ! »
O Providence adorable, que vous me fûtes propice, en effet, et comme vous n’avez cessé de me combler de vos grâces, malgré mon indignité !…
Le lendemain de ce jour, il me vint à l’esprit de me confier enfin à quelqu’un qui saurait m’entendre. Je pensai tout de suite à François Coppée avec qui j’étais en relations amicales depuis une quinzaine d’années et dont j’avais eu lieu d’éprouver la grande bonté. Je le connaissais pour un catholique convaincu : j’étais donc sûr de trouver des encouragements auprès de lui.
Je l’allai voir et j’en fus reçu à merveille. Mais retenu par je ne sais quelle fausse honte, je ne pus me résoudre à lui confier entièrement l’état de mon âme. Toutefois, je lui dis combien j’étais triste, dégoûté de ma vie sans but et assoiffé de conquérir la paix morale.
Coppée sut me réconforter. Il fut, très simplement, le grand frère indulgent et pitoyable que j’étais accoutumé de connaître en lui. Comme, tout ému, je lui serrais les mains en le remerciant, il me dit : — Pour nous autres catholiques c’est un devoir d’assister qui fait appel à nous. En ce qui vous concerne, je le remplis avec d’autant plus de plaisir que je sais qu’il n’y a point de perversité innée dans vos écarts et dans vos erreurs. Cependant, si vous pouviez croire, vous verriez qu’au-dessus de notre littérature, il y a quelque chose de bien autrement sublime : un Dieu qui nous soutient dans nos tribulations.
Ah ! j’aurais dû lui répondre : — Mais je crois… Ce Dieu dont vous me parlez, je le prie ; et je ne demande qu’à mieux le servir.
Je me tus : l’absurde bâillon que je maintenais sur ma bouche, dès qu’il s’agissait de choses religieuses, ne se desserra point.
Pourtant, à peine deux heures après avoir quitté Coppée, je lui écrivis une longue lettre — qu’il doit avoir conservée, — où je lui peignais mon trouble et où je lui laissais entrevoir que je n’étais pas aussi loin de la foi qu’il avait pu le supposer.
C’est la seule fois, durant toute cette période, où je me sois un peu ouvert à autrui. Il fallut la détresse d’âme qui résulta des dernières convulsions du vieil homme en moi pour que je me confiasse à un autre de mes amis catholiques de qui je parlerai bientôt.
Sur ces entrefaites, je tombai malade. Paris ne me valait décidément rien : j’y dépérissais à vue d’œil tant par la nostalgie de la forêt que par mes soucis matériels. Ceux-ci s’accroissaient du fait que je m’abstenais rigoureusement de donner aucun article aux journaux anti-catholiques où j’avais écrit jusqu’alors.
Le physique fléchit donc après le moral. Je souffris de violents élancements au cœur accompagnés de crises de suffocation, à la suite desquelles je vomissais le sang. — Je précise ces maux, parce que, comme on le verra, j’en fus délivré, d’un seul coup, par une faveur du Bon Dieu, le jour même où je fis le pas décisif pour entrer dans l’Eglise.
D’après l’avis d’un médecin, je quittai Paris et je m’installai dans une petite localité de la banlieue où il me fut possible de respirer un air plus pur. Ce n’était pas tout à fait la vraie campagne. Néanmoins j’y trouvai un peu de calme, du silence et quelques arbres.
Je passais mes journées couché sur la pelouse d’un petit jardin où fleurissaient des géraniums et des roses. Un doux peuplier murmurant agitait son feuillage au-dessus de ma tête. L’admirable été de 1906 m’imprégnait d’azur, de lumière et de tiédeur. Trop faible pour travailler, épuisé par les insomnies et par le sang perdu, je restais là, dans l’herbe, du matin au soir. J’étais si absorbé en moi-même que je ne donnais plus guère d’attention aux extravagances de ma déplorable maîtresse.
J’avais l’intuition que les douleurs corporelles qui m’accablaient m’étaient bonnes et qu’elles achevaient de me purifier de mes ordures passées.
Puis je prenais de plus en plus en grippe les mobiles qui m’avaient déterminé jusqu’au jour où la Grâce me toucha. Illusions politiques, orgueil littéraire, passions sensuelles m’apparaissaient comme des corbeaux dont les croassements se taisaient depuis que s’élevait quotidiennement en moi le cantique merveilleux de la prière.
— Ah ! me disais-je, songe à toutes les années que tu vécus en proie à ces prestiges inanes. Et qui sait ? Si le bon Dieu ne t’avait pas frappé justement, et moins encore que tu ne le mérites, tu aurais peut-être regagné les chemins de la perdition.
Raisonnant de la sorte, j’aurais chu dans la misanthropie si je ne m’étais représenté que des souffrances sans nombre compensent les aberrations et les péchés où s’égarent les hommes.
Ayant vérifié sur moi-même à quel point toute jouissance mauvaise, toute malice contre Dieu se paient par des tourments physiques et moraux, je m’écriais : — Mon Dieu, qu’est-ce que ce monde, sinon une jungle où des bêtes de cruauté et de ruse s’entredéchirent, où le mal régnerait seul si vous ne nous rameniez à vous par la douleur ?
Et je concluais — surtout aux heures où la maladie m’éprouvait davantage — par la récitation des strophes splendides de Baudelaire :
Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés Et comme la meilleure et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés. Je sais que vous gardez une place au poète Dans les rangs bienheureux des saintes légions, Et que vous l’invitez à l’éternelle fête Des Trônes, des Vertus, des Dominations. Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers, Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers…
Et j’ajoutais : — Soyez béni, mon Dieu, de m’avoir révélé ma faiblesse par les maux que vous daignez m’infliger. Soyez béni d’avoir brisé mon orgueil en me montrant le néant des illusions où je me complaisais. Soyez béni, d’avoir comblé, par la grâce de votre tendresse insigne, l’espace effrayant qui nous sépare, nous pauvres humains accroupis dans la fange de nos vices, du ciel radieux où vous régnez dans votre gloire.
Telles furent ma prière et mes méditations pendant les mois de juillet et d’août.
Elles ne suffirent pourtant pas à me garder d’un suprême retour de l’ancien esprit d’impiété.
Tant que j’avais été très malade, je n’avais eu à subir aucune attaque de ce genre. Il semblait que le Bon Dieu voulût épargner ma faiblesse. Mais à peine je commençais à me remettre et à reprendre la plume que je commis une faute grave.
Une revue m’avait demandé un article de littérature, me laissant le choix du sujet. Ayant été payé d’avance, je tenais à m’acquitter, le plus tôt possible, de l’engagement que j’avais pris. Je cherchais un thème à développer lorsqu’un fragment des Foules de Lourdes de Huysmans, publié par un autre périodique, me tomba sous les yeux.
A cette lecture, ce fut en moi comme une éruption de blasphèmes. Il me vint aussitôt à l’idée de le critiquer, avec virulence, non pas tant au point de vue de l’art que pour dauber sur le sentiment religieux qui s’en dégageait.
Ici, je dois retourner en arrière. Quand parut le livre de la conversion d’Huysmans : En route (en 1896), j’étais tout à fait en proie au délire socialiste et révolutionnaire. Néanmoins cet exposé si intense et si émouvant des vicissitudes d’une âme qui revient à Dieu m’avait profondément remué. Pendant plusieurs jours, je n’avais cessé d’y penser. Puis, réagissant, avec une sorte de fureur, contre l’impression salutaire que j’avais reçue, j’avais publié un éreintement farouche du volume. Et, depuis, quand parurent La Cathédrale et Sainte Lydwine, j’avais récidivé.
Mais ce qui était explicable — et même, en un certain sens, excusable, — à l’époque où le matérialisme militant suintait de mon âme, le devenait beaucoup moins maintenant que je m’étais promis de ne plus attaquer ni directement ni indirectement le catholicisme.
Quoi qu’il en soit, il fit soudain nuit dans mon âme. Je passai trois jours à écrire un article sarcastique où la conversion d’Huysmans était raillée à outrance et où, hélas, la Sainte Vierge était insultée.
L’article fini et envoyé, ce fut comme si un voile se déchirait en moi. Je vis clairement mon péché, je me fis horreur et j’éprouvai un violent remords.
A coup sûr, j’aurais dû empêcher la publication de cet article dont je me repentais déjà de tout mon cœur. Je n’en fis rien, me donnant pour prétexte — peu valable — que puisqu’il m’avait été réglé d’avance, je n’avais pas le droit de le retirer.
On verra comment, peu après, la mémoire de cette mauvaise action, où se condensaient mes suprêmes révoltes contre l’Eglise, me tortura.
Le Bon Dieu ne m’en punit point tout de suite. En effet la santé me revenait de jour en jour. Je souffrais encore du cœur ; mais c’était supportable et, d’autre part, je me retrouvais en possession de toute ma vigueur cérébrale.
Peut-être dus-je cette grâce au fait que navré d’avoir — presque involontairement, j’y insiste — bafoué l’hyperdulie d’Huysmans, je redoublai de prières. Je me rendais compte, de plus en plus, que Dieu ne laisserait pas la foi à l’état de « pierre d’attente » dans mon âme. Je lui disais : — Vous m’avez appris par votre adorable insistance à me solliciter, malgré mes rechutes et mes hésitations, que vous aviez un dessein sur moi. Faites du pauvre Retté selon votre vouloir : il vous aime et il vous craint. Il ne demande qu’à se soumettre.
Pénétré de ces bonnes pensées, je résolus de retourner dans la forêt. Ce fut une intuition toute puissante. Certes, j’étais heureux d’aller revoir mes frères les arbres, mais, surtout, je sentais, et cela de la façon la plus nette, que sous leurs ombrages, il se passerait quelque chose de décisif pour moi.
Je partis donc pour Arbonne. Enfin, enfin, j’étais presque arrivé au moment où, par l’intercession de la Sainte Vierge, la Grâce divine allait me jeter dans les bras de l’Eglise !…
VII
Le petit village d’Arbonne offre cet avantage sur Barbizon, Marlotte, et d’autres localités des environs de Fontainebleau, qu’il n’est pas trop envahi par les citadins en vacances.
Les communications étant assez difficiles, les tramways à vapeur et les chemins de fer s’en trouvant à pas mal de kilomètres, les casinos, musiques tziganes et tournées cabotines y faisant défaut, beaucoup l’ignorent ou ne se soucient pas d’y villégiaturer.
Mon goût de la solitude s’y pouvait donc satisfaire à peu près. En outre, la forêt enveloppe Arbonne presque de toutes parts. Son bornage et ses entours recèlent un grand nombre de sites d’une beauté grave et d’autant plus appréciable pour moi qu’étant peu connus et, souvent, d’un abord malaisé, ils ne sont pas envahis par la race ennuyeuse des touristes.
Sous leurs futaies grandioses, parmi leurs rocs farouches, on ne rencontre point de bicyclistes hurleurs, point d’Anglais croassants et si absorbés par la lecture du Baedecker qu’ils n’ont pas le temps de regarder les gorges et les plattières que ce volume leur signale. Point non plus de ces bourgeoises sautillantes qui, flanquées d’enfants braillards et déprédateurs, jabotent, entre elles, de modes et de cuisine et qui poussent des cris de poule en gésine d’un œuf pour une ronce accrochant leur robe ou pour une couleuvre traversant le chemin.
Sûr de n’être pas horripilé par quelque caravane de ce genre, dès le lendemain de mon arrivée, le 2 septembre, je me levai à l’aube et je gagnai la forêt dont les frondaisons déferlent, avec un murmure solennel, presque jusqu’au seuil de l’auberge où je logeais.
Ce fut le cœur plein d’une joie radieuse que je saluai les pins et les bouleaux qui bordent, en sveltes colonnades, pleines d’harmonies soupirantes, de rayons assoupis sur les mousses et d’ombres légères, le sentier que je suivais.
J’allais, tout heureux, aspirant le parfum des résines et des sèves, cueillant, çà et là, quelques brins de bruyère, ému par les caresses dont les feuillages inclinés me frôlaient le front. — O Nature sylvestre, où circule le souffle de Dieu, que tu m’apparus maternelle et consolatrice !
J’arrivai au pied du rocher de Cornebiche… Là, je m’arrêtai net car j’apercevais, au sommet, le petit oratoire que surmonte une statue de Notre-Dame de Grâce.
Vue ainsi d’en bas, on en distingue à peine les formes. Mais je la connaissais bien, m’étant maintes fois assis à sa base pour admirer le merveilleux paysage qu’on découvre du haut de la colline.
Il me vint aussitôt à l’esprit de monter vers l’oratoire. Car à l’allégresse qui débordait de mon âme se mêlait, plus intense que jamais, ce sentiment du divin qui dominait ma vie intérieure depuis quelques mois. Jusqu’alors, je ne m’étais pas adressé à la Bonne Mère. Mais la rencontrant ainsi à l’improviste, dans la forêt, je devinai qu’il fallait lui parler et qu’elle me serait auxiliatrice auprès du Seigneur Dieu. — Sans hésiter, j’entrepris l’escalade du rocher.
Je veux décrire ce site avec quelque détail. D’abord, c’est là qu’une quinzaine de jours plus tard, je devais céder enfin complètement à la Grâce. Ensuite, parce qu’il présente un sens symbolique que je tiens à dégager.
Le sentier qui monte à Cornebiche s’amorce (à droite, quand on suit, vers les Hautes Plaines, le chemin dit la Passée aux vaches), en face d’une coupe ancienne où quelques bouleaux chétifs ont repoussé.
Il est presque effacé sous les bruyères qui l’ont envahi et, par suite, assez difficile à découvrir. Néanmoins voici une indication pour le faire reconnaître : cinq pins s’élèvent à l’entrée, qui ne prospèrent pas beaucoup, deux en avant, de moyenne taille, derrière eux, deux plus petits, puis un presque haut. Sur la gauche, un taillis de conifères assez serrés ; sur la droite, une brousse hérissée de genêts rébarbatifs et bossuée de rocs blêmes qui rejoignent, au sud, les dernières pentes de la colline.
Le sentier s’engage sous une voûte obscure de pins pressés les uns contre les autres, puis il ressort dans une éclaircie, puis commence à escalader parmi des bouleaux tors et des grès aux formes âpres et tourmentées. On trébuche contre des racines ; on glisse sur les aiguilles de pin sèches qui jonchent le sable. Il arrive qu’on tombe. D’ailleurs, il importe de mentionner que plus on progresse, plus la montée devient difficile. Certains renoncent et, parvenus à mi-chemin, reviennent sur leurs pas.
On traverse ensuite un ravin qu’emplit un fouillis de hautes fougères, grillées par le soleil, et de ronces malignes. Au fond de ce creux surgissent des blocs énormes qui semblent barrer le passage. On se demande comment les franchir quand on aperçoit un couloir resserré où le sentier se faufile. On monte ; on monte, et toujours avec plus de peine, car les ronces se cramponnent à vous pour vous empêcher d’avancer, car des touffes de bruyères se jettent dans vos jambes pour vous retenir, car des mousses perfides dissimulent la voie.
On monte encore et l’on se heurte à un premier arbre tombé qui, lui, obstrue décidément le chemin en formant au-dessus une sorte d’arche de pont d’où se détachent de longues échardes. Il n’y a pas à hésiter : le seul moyen de passer, c’est de se mettre à quatre pattes pour se risquer dessous.
Une fois qu’on a vaincu cet obstacle, on se trouve à peu près à mi-côte. Quinze pas plus haut, second arbre tombé ; celui-ci, on l’enjambe sans trop de difficulté. Le paysage environnant commence à se découvrir en son ampleur. Le sentier suit, quelque cent mètres, en corniche, le flanc du rocher ; on se repose un peu et l’on reprend haleine car un rude effort reste à donner.
En effet, tout de suite après, le sentier recommence à monter presque verticalement ou tourne, quasi sur lui-même, en lacets peu aménagés pour l’ascension. On franchit un troisième arbre tombé et, quelques pas plus loin, on se heurte à un quatrième. Celui-là est redoutable : des branches mortes le hérissent de façon à former une herse qui empêche tout à fait de passer par-dessus ; en-dessous, entre son tronc et le sol, il ne reste qu’un espace tellement minime, qu’on ne croit pas pouvoir s’y insinuer. On se rebuterait si l’on n’avait la ferme volonté d’arriver au sommet. Enfin l’on se décide : en rampant, la figure presque à terre, on se glisse sous le tronc, dont l’écorce vous rabote l’échine[8]. Puis on se redresse et, content d’avoir triomphé une fois de plus, on recommence à gravir la pente presque à pic. On parvient enfin à une petite caverne qui se creuse sous un rocher monstrueux. Là, il est bon de s’arrêter quelques minutes, de s’asseoir pour étancher la sueur qui vous ruisselle de partout et pour se recueillir.
Puis le sentier serpente parmi des arbrisseaux, dont les ramures vous flagellent, tourne à droite, entre deux grès et soudain — l’on débouche au sommet.
C’est une large plattière, dallée de roches à fleur de sol, dont l’une, devant l’oratoire, se creuse en un bénitier naturel qui contient presque toujours de l’eau de pluie. Çà et là, de grandes touffes de genêts, de jeunes pins, de minces bouleaux. Mais il y a un large espace vide au milieu duquel s’élève l’oratoire. C’est une tour ronde, de sept mètres de haut environ, et que surmonte une statue — insignifiante au point de vue de l’art — de la Vierge à l’Enfant. La tour est construite de fragments de grès reliés par du ciment. En somme, une bâtisse fruste dont la nudité s’harmonise avec les rochers moroses et les végétations sauvages qui l’environnent. Deux ouvertures latérales et un porche garnis de barreaux de fer permettent de voir à l’intérieur. On y découvre, pour autel, un cube de pierre meulière, posé sur trois blocs de grès formant de vagues marches.
Quelle vétusté ! Le plâtre des murs se détache en larges écailles et jonche le sol parmi toutes sortes de détritus : immondices jetées à travers les barreaux par des visiteurs qui se jugeaient certainement fort… voltairiens, morceaux de bois à demi-brûlés, débris de couronnes très anciennes, papiers sales, pommes de pin pourries. Le plafond, tout vermoulu, tout fissuré, laisse suinter la pluie. Des limaces se traînent sur le sol et les parois.
Une plaque de marbre, placée au-dessus de l’autel, porte cette inscription :
Ex-voto. Cet oratoire édifié par la famille Poyez de Melun a été béni et consacré à Notre-Dame de Grâce, après autorisation de Monseigneur Allou, évêque de Meaux, par MM. Tigier, curé d’Arbonne et Pecnard, curé de Fleury, le 1er juin 1862, en présence des fondateurs et de M. Lefort maire d’Arbonne. Ave Maria gratia plena.
Voici maintenant à quelle occasion l’oratoire fut édifié. La femme de M. Poyez, avocat melunais, étant tombée gravement malade fut abandonnée par les médecins. Fort pieuse, ainsi que son mari, tous deux invoquèrent le secours de la Sainte Vierge. Un mieux se déclara immédiatement — et, grâce à l’intercession de la Bonne Mère, Mme Poyez fut bientôt tout à fait guérie. Pleins de reconnaissance, les Poyez décidèrent alors de construire un oratoire qui serait dédié à la Vierge.
Sur ces entrefaites, M. Poyez fut chargé par la municipalité d’Arbonne de défendre ses intérêts dans une affaire de terrains contestés entre la commune et le châtelain de Courances. M. Poyez gagna le procès et, refusant les honoraires qu’on lui offrait, demanda qu’on lui fît cadeau du sommet de Cornebiche — ce qui lui fut accordé de grand cœur. Aussitôt, il mit des ouvriers à l’œuvre et l’oratoire fut rapidement construit, malgré les difficultés que présentait l’accès du site.
Il y avait, à cette époque, une autre statue de la Vierge placée sur la pierre d’autel. Chaque année, le clergé de la région organisait un pèlerinage à l’oratoire : il y venait beaucoup de monde. Puis, après la guerre, cette coutume tomba en désuétude.
Quant à la statue, elle fut détruite, à coups de fusil, par un paysan, braconnier et esprit fort, renommé pour son impiété et ses mauvais instincts. Certes, ce possédé dut éprouver un plaisir intense à commettre son sacrilège. Mais, peu après, voici ce qu’il lui arriva. Il s’était fait à un doigt une piqûre qui semblait d’abord insignifiante mais qui s’aggrava subitement au point que, pris de tétanos, il ne tarda pas à mourir dans des souffrances affreuses et en proférant des blasphèmes.
Une particularité d’un autre genre touchant l’oratoire mérite d’être rapportée. En 1897, lors du terrible incendie qui ravagea la forêt pendant douze jours, le feu, ayant tout dévoré depuis la plattière de Franchard jusqu’au versant occidental du rocher de Milly, gagna Cornebiche et en contourna les pentes, embrasant les arbres mais laissant l’oratoire intact. Par les traces qui en subsistent, il est, encore aujourd’hui, très facile de vérifier le fait…
Du haut de Cornebiche, on savoure un des paysages les plus imposants de la forêt. La vue s’étend à dix lieues pour le moins. Si l’on se place sur le roc en balcon qui domine le versant nord, on découvre une étendue plane que quadrillent des cultures et que parsèment des villages ; puis, plus près, un océan de pins, de chênes et de bouleaux qui paraît monter à l’assaut de la colline. Sur la droite les sombres sommets des Hautes Plaines profilent leurs lignes sévères et le Rocher de Milly, ses pierres arides.
Traversant la plattière, si l’on regarde vers le sud, on aperçoit d’abord la vaste plaine de Champfroid. Défrichée jadis, plantée de genêts malingres et brunâtres, trouée d’excavations où des bruyères mortes font comme des touffes de bourre, elle ressemble, vue de la hauteur, à un large tapis décoloré par les ans et dont le tissu s’arrache. Au loin, en face, ce sont les grès blafards du Rocher de la Reine et les constructions, d’un blanc cru, de l’aqueduc qui conduit à Paris les eaux de la Vanne. A gauche, le chemin montant de la Touche aux Mulets trace un trait d’ocre au cœur des verdures d’une épaisse futaie. A droite, diminué par l’éloignement, le Rocher du Laris-qui-parle moutonne sous une toison de pins bleuissants[9].
Quant au sens symbolique du site et de la montée, je gage que le lecteur l’a déjà saisi. Toutefois, précisons-le.
Je note, d’abord, qu’en dehors du sentier, il n’existe aucun autre chemin pour accéder au sommet de Cornebiche — au point culminant où notre Etoile du Matin scintille dans la lumière. Cela ne signifie-t-il pas qu’en dehors de l’Eglise, il n’est pas de route pour parvenir aux pieds de la Grande Intermédiaire, de la Vierge immaculée qui offre nos souffrances et nos vœux à la Trinité radieuse ?
Ensuite, ce même sentier, presque effacé sous les plantes folles, c’est aussi l’image de l’âme où la foi s’est presque perdue sous un pullulement d’erreurs et de vices. Cependant cette pauvre âme, soudain contrite, veut s’élever, fût-ce au prix de mille peines, vers ce sommet du haut duquel les clartés de la Grâce s’irradient et descendent illuminer le taillis obscur — symbole de notre orgueil — où elle gît dans la détresse.
Courageuse alors, elle commence à gravir son Calvaire d’expiation. Montée pénible car : ces arbres tombés, barbelés de pointes aiguës qui encombrent le chemin, ces rocs si difficiles à contourner, ces ronces qui griffent et qui tirent le pèlerin en arrière, ces aiguilles de pins sèches sur quoi il glisse et qui le font choir, ce sont ses péchés, ses découragements, ses doutes, ses rechutes dans le mal. Ce sont aussi les tentations et les scrupules.
Mais si l’âme persiste, si, malgré tant de vicissitudes, elle n’abandonne point la voie étroite, que borde un précipice, elle arrive à la petite grotte sous le rocher c’est-à-dire au reposoir où elle se purifie par le Sacrement de Pénitence. Alors elle atteint, presque tout de suite, le sommet bienheureux où règne cette lumière : la foi désormais inébranlable. Elle s’agenouille devant la Vierge Auguste et la remercie de l’aide qu’elle accorde au pécheur qui veut, de toutes ses forces, conquérir son salut…
Bien entendu, c’est seulement plus tard qu’il me fut donné de traduire, comme je viens de l’exposer, le sens symbolique de la montée à la colline où règne Notre-Dame de Grâce.
Néanmoins, par cette splendide matinée, comme arrivé, tout haletant, au sommet, je considérais la statue de la Vierge, si blanche et si calme, dans le vaste azur sans nuages que le soleil imprégnait d’un rayonnement d’or fluide, je me sentis l’âme soulevée d’un transport irrésistible.
Je joignis les mains et, m’adressant à la Sainte-Mère, je lui dis : — Vous voyez, quelque chose m’a commandé de venir à Vous et je suis venu… O Vous que je n’ai pas encore invoquée, Vous, vers qui les fidèles se tournent en leurs afflictions, s’il est vrai que vous soyez la Médiatrice toute-puissante, priez votre Fils de m’indiquer ce que je dois faire maintenant.
Puis je m’assis sur un rocher et je me pris la tête dans les mains en répétant : — Que faire ? Que faire ?
Alors la voix très douce, si souvent entendue au-dedans de moi, me répondit : — Va trouver un prêtre. Libère-toi du fardeau qui t’accable ; puis entre délibérément dans le sein de l’Eglise…
Mais tout de suite le conflit habituel recommença : — Je ne puis pas, m’écriai-je, j’ai peur de me livrer de la sorte…
— Tu cherches à te leurrer toi-même, tu n’as pas peur du tout, reprit la voix devenue impérieuse, c’est l’orgueil qui te retient.
— Orgueil ou non, je veux rester libre…
Cet endurcissement singulier eut le résultat que l’on peut croire : aussitôt la voix se tut, et je me sentis mortellement triste. Ce fut comme si le soleil venait de s’éteindre.
Je redescendis, tête basse, la colline. Pourtant avant de regagner le chemin d’Arbonne, je me tournai une dernière fois, vers la Sainte-Vierge et je saluai en silence — sans oser lui parler davantage. Puis je retournai à l’auberge…
Alors le Bon Dieu employa les grands moyens pour briser cette carapace de péchés où je m’entêtais à me blottir. Parmi quelles affres, je fus enfin jeté à genoux sur le seuil du Sanctuaire, on va le voir.
VIII
Avant de poursuivre, il sied d’expliquer ce que sont ces voix dont j’ai parlé à plusieurs reprises. Sinon, l’on pourrait croire qu’il s’agit de phrases entendues comme si un interlocuteur invisible cheminait à côté de vous et vous obsédait de propos amers ou vous donnait, avec mansuétude, de bons conseils.
Or ce n’est pas cela du tout. Jamais rien n’est perçu par le sens de l’ouïe. C’est intérieurement, au plus profond de l’être, que s’élèvent ces dialogues qui nous laissent consolé ou plus triste selon que la voix procède du Bon ou du Mauvais.
L’âme est alors pareille à une futaie où résonneraient tour à tour les chants graves et doux d’une brise céleste et les ricanements de rafales diaboliques.
Cet état ne peut pas, non plus, être comparé à ces périodes de réflexion où l’on cause avec soi-même, où l’on pèse le pour et le contre d’une décision à prendre, où l’on analyse ses sensations, où l’on démonte l’armature de ses sentiments, où l’on dissocie ses idées afin d’en éprouver la valeur.
Ce travail psychologique n’a rien que de naturel. Il est familier à quiconque aime à scruter les mobiles qui le font agir. Il ne viendrait jamais à l’esprit de celui qui le pratique que des forces mystérieuses interviennent pour modifier les opérations de son cerveau.
Mais dans l’âme où le Saint-Esprit daigne faire affluer la Grâce, tandis que le Mauvais, qui s’y était construit une sombre et solide citadelle, regimbe contre cette invasion de la lumière divine, il se passe un phénomène que nulle théorie d’ordre humain ne suffit à expliquer.
En effet, le Moi garde toutes ses facultés intactes. Il demeure le témoin étonné, mais plus lucide que jamais, du combat qui se livre en lui. Si insolites que lui en semblent les péripéties, il a l’intuition que ces lutteurs, qui se disputent la possession de sa conscience, ne sont ni des fantômes créés par son imagination, ni des prestiges nés d’un déséquilibre de ses fonctions mentales.
Ah ! comme, alors, on se rend compte que le libre arbitre existe. Car l’âme en proie à ce conflit demeure entièrement maîtresse de se soumettre à l’un ou à l’autre des belligérants.
Si elle cède à la nature, c’est-à-dire à l’orgueil, au respect humain, aux passions dont le Démon tire tout son pouvoir, elle le fait en connaissance de cause. — J’ajouterai, que ce lui est d’autant plus facile, qu’en agissant de la sorte, elle suit la pente où l’inclinent ses habitudes les plus chères.
Si au contraire elle réprime la nature pour obéir à la Grâce, c’est tout aussi librement qu’elle le fait. L’effort à donner est parfois formidable. Car il s’agit de rompre avec des péchés d’autant plus captieux qu’il serait bien plus commode d’aller le train-train coutumier selon leur molle routine que de les fuir sous les coups de fouet lumineux infligés par la Grâce à ceux qu’elle distingue.
Tant que l’âme, objet de ce duel, persiste à tergiverser, à ne point se fortifier par le sacrement de Pénitence et la Sainte Eucharistie, elle ignore la paix. Les cliquetis du combat ne cessent de reprendre en elle. Bien plus, Dieu permet bientôt que le Démon la fouaille et la torture, la précipite dans d’affreuses ténèbres où il semble que jamais plus aucune étoile ne luira. C’est, je crois, dans ce sens, qu’on peut s’appliquer l’avertissement donné par Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Lorsque l’Esprit immonde est sorti d’un homme, il erre par les lieux arides, cherchant le repos, mais il ne le trouve point. Il dit alors : — Je retournerai dans la demeure d’où je suis sorti. En revenant, il la trouve inhabitée, nettoyée de ce qui la souillait et ornée. Il va prendre alors sept autres esprits plus pervers que lui. Ils entrent tous ensemble dans la demeure et s’y établissent. Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier[10]. »
J’emploierai encore une image pour mieux spécifier les circonstances de ce duel d’où l’âme doit sortir sauvée ou réprouvée.
C’est un drame à trois personnages : deux sur la scène, un dans la salle de spectacle. L’un, le Démon, c’est l’acteur favori, royalement vêtu, débitant les tirades pompeuses qui lui valurent toujours de frénétiques applaudissements. L’autre, l’Ange de la Grâce, c’est le débutant de génie dont les dires et l’action déconcertent d’abord, puis entraînent le spectateur, — l’âme dont cette rivalité agite toutes les puissances. Il applaudit ; il sent la supériorité de ce nouveau venu sur le vieux turlupin qui le charmait d’habitude. Il chasse celui-ci des planches — pour le rappeler, hélas, dès que sa paresse d’esprit le ramène aux histrionneries dont il s’était fait un besoin. Cependant, l’Ange, quoique méconnu, ne perd point patience ; il attaque constamment l’Autre ; il couvre sa voix cassée des modulations les plus riches et les plus pures.
Si le spectateur finit par lui donner raison et par l’élire pour seul interprète de la Beauté, ce sont alors des fêtes et des ravissements qui passent en splendeur toutes les fantasmagories de l’Autre.
Mais si le spectateur s’entête à revenir au cabotin qui lui frelata le goût, il est perdu. Il s’égare en des ripailles avec cet acteur de clinquant et il devient incapable de comprendre les nobles enseignements du messager divin qui avait assumé la tâche pénible de lui purifier le cœur et le cerveau…
Donc pour me résumer, qu’il soit bien entendu que quand je parle, dans ce récit, des voix qui me sollicitaient, il faut comprendre qu’il s’agit d’un dialogue tout intérieur. Ne pas oublier non plus que je ne cessai pas une minute d’avoir la pleine conscience que l’avenir de mon âme dépendait entièrement du parti que j’allais prendre. Cela devait être souligné, car si je n’avais pas eu cette liberté et si, d’autre part, la Grâce ne m’avait éclairé, mes habitudes d’esprit comme mes passions m’auraient maintenu dans la pratique du péché et pour toujours écarté de l’Eglise.
Voilà, je pense, qui démontre la fragilité de l’hypothèse déterministe puisque si j’avais suivi la nature, j’aurais obéi au mobile le plus fort — celui que m’imposait toute ma vie passée. Au contraire j’entrai dans la voie que ni mes intérêts les plus immédiats, ni mes penchants de poète sensuel ne me désignaient.
Ces éclaircissements donnés, j’en viens à la crise suprême d’où sortit ma conversion définitive.
IX
Ma pauvre âme, déchirée par tant de vicissitudes et de combats me faisait si fort souffrir que je tombai dans un grand découragement.
— J’ai essayé de prier, me disais-je, j’ai fait appel à ce Dieu que je devine sans le connaître. Il me semble qu’il m’a répondu. Mais voici qu’il s’éclipse et que je deviens, de jour en jour, plus triste… Ah ! je me dégoûte par trop moi-même et la vie me répugne. Mieux vaut en finir puisque je ne suis plus entendu Là-Haut ; je vais me suicider.
Toutefois, comme je méditais ce projet sinistre, il me vint, tout à coup, à l’idée de me confier à mon ami S… catholique fervent, avec qui j’étais lié depuis une vingtaine d’années. Il m’avait, maintes fois, secouru et consolé dans mes peines, et j’étais à peu près assuré qu’il saurait m’aider à me reconnaître dans les ténèbres où j’errais encore.
Je lui écrivis donc une longue lettre. Je lui exposai comment tout s’était écroulé de mes illusions matérialistes et de ma foi dans les assertions téméraires de la Science. Je lui dis combien j’avais soif de certitude et comment je m’étais adressé au Dieu inconnu. Puis je lui narrai le désespoir où j’avais chu et les tentations de suicide qui me tenaillaient.
S… me répondit aussitôt. Sa lettre et celles qui suivirent me furent si auxiliatrices que je dois en citer les passages essentiels.
« Votre grand malheur, mon pauvre ami, me dit-il, c’est de n’avoir pas reçu une éducation catholique. N’ayant pas cette foi, vous vous trouvez actuellement désemparé sans rien voir à quoi vous raccrocher. De là viennent ces tristes idées de suicide qu’un catholique, quoi qu’il lui arrive, et à moins qu’il ne soit pris de fièvre chaude, repoussera toujours avec horreur. — Vous vous supprimeriez : et après ? Si vous croyez à une vie future, quelles seront les conséquences de cet acte après votre suicide ?… Vos prières à un Dieu inconnu, c’est de la littérature. Or Dieu ne demande pas de littérature, mais que nous nous adressions à lui simplement avec tout ce que nous pouvons avoir de cœur. Vous êtes bien malheureux ; c’est pourquoi, aussi vrai que je crois en Dieu, étant donné que, dans une heure, je vais me confesser et que, demain matin, je communierai, je vous promets d’offrir à Dieu, pour vous, ma communion et de le prier pour que la lumière se fasse définitivement dans votre esprit. Car vous êtes dans une angoisse horrible : c’est la nuit obscure si tragiquement décrite par saint Jean de la Croix. Sortez de cette nuit, pauvre ami, où vos prières à un Dieu inconnu ne font que vous enfoncer davantage. Je vous le répète : mes prières, je les offre à Dieu pour vous de toute l’amitié que je vous porte. Je souhaite qu’Il vous donne la force dont vous avez besoin aujourd’hui… »
Cette lettre, d’une si admirable charité, me fit fondre en larmes. Et je me sentis un peu soulagé du fardeau qui m’accablait. Je récrivis tout de suite à S… et je m’ouvris davantage. Je lui dis que je ne demandais qu’à croire au vrai Dieu, que souvent j’avais eu le désir de voir un prêtre, ne fût-ce que pour le consulter sur l’état de mon âme mais que j’avais été retenu par la crainte de n’être pas compris et aussi par de la répugnance à aliéner ma liberté. « Ne pourrais-je faire mon salut tout seul ? » lui demandais-je. Je lui notifiai aussi cette frayeur bizarre qui m’empêchait de fréquenter les églises comme si je me sentais trop souillé pour que ma présence n’y fût pas un outrage à Dieu.
S… me répondit : « J’ai peur de la crise que vous traversez, ne pouvant m’en rendre compte qu’à travers vos lettres. Il vous faudrait, le plus tôt possible, un guide auprès de vous, sinon vous risquez de dérailler. Or moi, je ne puis être ce guide : 1o parce que je suis trop loin ; 2o parce que je n’ai pas la science nécessaire. Adressez-vous à un prêtre. Mais d’avance, quel qu’il soit, veuillez ne pas voir en lui un homme, mais le représentant de Jésus-Christ. Si vous ne trouvez pas de réconfort auprès de ce prêtre, pensez simplement que c’est là une épreuve et que Dieu se sert de son ministre, à son propre insu, pour vous l’imposer. A vous de réunir le courage nécessaire pour la supporter sans broncher. Par contre, si ce prêtre vous comprend et vous mène bien, réjouissez-vous que l’épreuve vous soit épargnée. Gardez-vous par-dessus tout de croire que par vos seules et propres forces vous pouvez être sauvé, que par votre seule intelligence vous êtes capable de faire la lumière en vous. Ce sont là des présomptions de protestant et, comme toutes les présomptions, ce ne sont que des pensées d’orgueil inspirées par l’esprit du mal. Enfin méfiez-vous d’une humilité mal entendue, celle dont vous souffrez actuellement, puisque vous m’écrivez que vous n’osez mettre les pieds dans une église, vous considérant comme trop indigne. Cela, c’est du jansénisme, et le jansénisme est cousin du protestantisme ! Vous vous étiez écarté de Dieu ; pour revenir à Lui, il faut nécessairement que vous alliez à Lui. Et puisqu’il est particulièrement dans les lieux qui lui sont consacrés, n’ayez nullement peur d’y pénétrer. Vous constaterez, vous-même, que vous y serez mieux pour prier… »
Cette seconde lettre me fit beaucoup de bien. J’y répondis en assurant à S… que j’allais faire tous mes efforts pour surmonter les présomptions qui m’avaient retenu. J’ajoutais que je voyais clairement qu’il y avait là de l’orgueil et enfin je reconnaissais, avec lui, que c’est cet orgueil qui nous égare dès que nous nous éloignons de Dieu.
Une troisième lettre me confirma dans mes bonnes résolutions.
S… m’y disait : « Je vois, avec plaisir, que vous êtes d’accord avec moi pour distinguer l’orgueil à la racine de tous nos vices. N’essaie-t-il pas de se glisser même au milieu de nos actes d’humilité ?… On ne croit bien, cher ami, que quand on reconnaît son impuissance à expliquer. La foi est un acte d’humilité de la part de notre raison. C’est pourquoi les humbles d’esprit possèderont seuls le royaume de Dieu. La route de notre vie commence déjà à être longue ; si nous nous retournons, pour la regarder, nous constaterons que, toutes les fois, ou à peu près, que nous nous sommes égarés ou que nous sommes tombés, ce fut par un excès de confiance en nous-mêmes c’est-à-dire d’orgueil ; vous voyez, aujourd’hui, le peu qu’étaient ces soi-disant certitudes sur lesquelles vous prétendiez vous appuyer. La douleur est venue et les a toutes balayées. Devant la douleur, vous vous êtes trouvé nu et sans appui. Au lieu de vous en désespérer, ayez-en de la joie car ce que vous avez pu prendre tout d’abord pour un désastre, sera, sans doute, votre salut. Ecoutez la grande voix de la douleur ; elle vous enseignera en quoi consistent les véritables certitudes. Elle est la parfaite éducatrice, la seule qui nous donne la clef de notre destinée… Allons, cher ami, du courage car vous avez encore de durs assauts à subir mais j’espère beaucoup de votre bonne volonté… »
Ces lettres si touchantes et si perspicaces, me furent bien précieuses. Non seulement elles m’élucidaient nombre de points qui m’étaient restés obscurs au cours de mon évolution vers Dieu, mais encore, elles m’avertissaient de l’épreuve par où j’allais passer et elles me donnaient de l’énergie pour l’affronter.
En effet, à mesure que la Vérité pénétrait en moi, de plus en plus irrésistible, je me remémorais ma vie d’hier dans un détail implacable. Je frissonnais d’épouvante et de repentir en dénombrant tous les péchés dont je m’étais rendu comptable. D’autant que certains, dont je croyais avoir perdu le souvenir, me revenaient maintenant par grands coups de lanières brûlantes qui me corrodaient la conscience.
Supplicié de la sorte, je fuyais des journées entières dans la forêt. Là, je marchais à grands pas, indifférent aux beautés sylvestres, indifférent aux murmures amicaux de mes frères les arbres. Je ne pouvais plus qu’écouter ces voix despotiques qui tenaient tout mon être.
Parfois aussi, je m’asseyais sur la mousse et j’essayais de prier. Il m’arriva de me dire : — Peut-être, devrais-je invoquer le Bon Dieu autrement que je ne le fais…
Je tâchai donc de me rappeler l’oraison dominicale. Or je dus constater que j’en ignorais la plus grande partie. Je récitais : Notre Père qui êtes aux cieux… Pardonnez-nous nos offenses…
C’était tout : le reste — si je l’avais jamais su — s’était évaporé depuis mon enfance.
Cependant j’entendais s’élever, sans cesse en moi, soit des reproches sur ma tiédeur, soit des exposés minutieux de mes vilenies de naguère, soit des excitations à désespérer de mon salut, soit aussi, d’adorables invites à me remettre tout entier dans les mains du Bon Dieu.
Ecartelé par tant de sollicitations contradictoires, je gardais néanmoins le sens très net de ce qui se passait dans mon âme et je suivais les moindres péripéties de ce duel dont j’étais le champ clos.
Or c’était des colloques continuels entre trois interlocuteurs. — Je crois bon de rapporter l’un de ces conflits. Je le transcrirai sous la forme, si je puis dire, dramatique, car c’est ainsi que je le trouve relaté dans mes notes de septembre 1906. D’ailleurs cela rendra mieux que toutes les analyses du monde ce qu’il y avait de poignant — et de mystérieux — dans ces dialogues.
La voix démoniaque parlait très haut, avec des intonations sarcastiques et des éclats de rire mordants. Parfois, elle se multipliait ; c’était alors comme si toute une meute de chiens enragés aboyait en moi. La voix angélique parlait tout bas, avec des inflexions douces et fortes à la fois qui répandaient comme une rosée rafraîchissante sur les flammes dont j’avais le cœur dévoré. Et moi, le lamentable moi, je balbutiais, entre bas et haut, des supplications effarées ou des phrases de repentir.
Au surplus voici :
Le Démon. — Alors, parce que tu t’es suggéré de réprouver les débauches d’esprit et de corps où tu te vautras pendant tant d’années, tu te figures que tu vas tout de suite récupérer une âme de petit enfant après le baptême ?
Moi. — Je ne me figure rien de semblable. Je sais seulement que je ne puis plus vivre ainsi. Et puisque Dieu m’accorde le repentir de mes fautes, j’espère que ce n’est pas pour me délaisser ensuite.
Le Démon. — Détrompe-toi. Si Dieu permet que tu sois muré dans la désolation, c’est afin de bien te montrer que tu n’as plus rien à espérer de Lui.
L’Ange. — Il ment ! La miséricorde de Dieu est infinie à l’égard de qui se repent. Espère et prie.
Moi. — Oh ! je voudrais tant prier… Mais, depuis quelques jours, dès que j’essaie de le faire, je sens comme un poids qui m’écrase la poitrine. Et je ne puis que me courber en me tordant les mains.
Le Démon. — Tu vois bien !… C’est la meilleure preuve que tu n’as rien à attendre de Là-Haut. Plus tu t’entêteras à supplier ce Dieu qui te méprise, plus tu seras repoussé. Des pécheurs de ton acabit ne peuvent se racheter. Prends donc un parti viril ; admets que tout est fini pour toi : saute dans le noir où l’on ne souffre plus.
Moi. — Oui, ce serait peut-être le plus sage car je me sens si misérable.
L’Ange. — Non, espère et tâche de prier. La douleur purifie : un catholique, ton ami sincère ne te le répète-t-il pas dans cette lettre que tu reçus ce matin ?
Moi. — C’est vrai… Mon Dieu, je vous implore ! Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-moi mes offenses.
Le Démon. — Ah ! c’est ainsi ? Eh bien, je m’en vais ressusciter quelques-unes de ces hontes que tu croyais ensevelies dans l’oubli.
Moi. — De grâce, que cette voix se taise. Je sais suffisamment que je suis une ordure…
L’Ange. — Courage : subis avec constance cette épreuve ; elle est nécessaire.
Moi. — C’est impossible : je souffre trop. Je voudrais ne pas écouter.
Le Démon. — Tu écouteras tout de même. — Tiens, te rappelles-tu le jour où ta pauvre femme, qui t’aimait malgré tes infidélités continuelles, et qui priait pour toi — ce dont tu la raillais — te montra quelque argent qu’elle avait réussi à mettre de côté. Elle voulait acheter des livres que tu désirais et aussi une robe pour elle qui en avait si grand besoin. Toi, aussitôt, tu exigeas cette somme, épargnée avec tant de peine. Comme toute triste, mais sans colère, elle te la refusait, tu la lui arrachas des mains. Elle voulut la reprendre — tu la brutalisas. C’est en vain qu’elle t’adjura de ne pas gaspiller ces quelques pièces d’or si péniblement épargnées. Tu t’enfuis sans l’écouter et tu allas faire ripaille avec une guenipe des plus dégoûtantes. Quand tu revins, au bout de trois jours, tu trouvas ta femme dans les larmes. Et toi, tu te moquas d’elle, en disant qu’un poète avait besoin de sensations variées…
Moi. — Hélas je me souviens ; mes sens frénétiques m’entraînaient.
Le Démon. — Où est-elle maintenant ta femme ? — Au cimetière. Si elle mourut, c’est toi qui lui brisas le cœur.
Moi. — C’est vrai, c’est vrai !… Oh ! je voudrais me casser la tête contre un arbre.
L’Ange. — Accepte l’épreuve : il le faut. Prends courage et prie.
Moi. — Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-moi mes offenses.
Le Démon. — Par indulgence singulière, il te pardonnerait peut-être celle-là. Mais celle-ci : te rappelles-tu le jour où pour divertir quelques débauchés de ton espèce, tu te mis au cou la croix pectorale authentique d’un évêque défunt ? Cette croix tu l’avais eue d’un de tes amis qui la tenait, lui-même, d’une gnostique, experte aux sacrilèges, et qui l’avait dérobée. Malgré les supplications de ta femme, tu l’emportas chez des filles de joie. Et là, après t’être livré à des plaisanteries obscènes et blasphématoires, tu en fis cadeau à la plus éhontée de ces ribaudes… Penses-tu que ce soit une offense qui te puisse être pardonnée ?
Moi. — Je ne savais pas. Je ne voyais dans cette croix qu’un morceau de métal sans signification.
Le Démon. — Tu mens. Puisque le lendemain, tandis que ta femme, à qui tu n’avais pas manqué de conter ce bel exploit, allait à l’église en demander pardon à Dieu, tu restas, tout le jour la tête enfouie dans les coussins de ton divan à te répéter : — Quelle horreur ! quelle horreur ! Comment ai-je pu me conduire de la sorte ?… Tu avais donc conscience du sacrilège. Et maintenant, tu serais assez naïf pour croire que Dieu voudra recueillir un aussi malpropre individu que toi ? Mais regarde-toi donc : tu es couvert d’une boue que rien ne peut nettoyer. Tu n’as plus qu’une ressource : saute dans le noir… Veux-tu que je t’indique un moyen d’en finir rapidement avec la vie ?
L’Ange. — Veux-tu que je t’indique un moyen de te sauver ? Rappelle-toi qu’il y a des mois que tu luttes contre tes vices. Rappelle-toi que cette science dont tu te disais le servant enthousiaste, tu l’as vue s’écrouler en toi. Rappelle-toi que ce paganisme sensuel dont tu te faisais le zélateur, tu l’as pris en dégoût. Rappelle-toi les paroles que tu entendis dans la forêt parmi les souffles embaumés du printemps radieux. Dès lors, tu as cru au Verbe incarné et tu l’as humblement adoré. Espère et prie.
Moi. — Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-moi mes offenses… Je me repens ! Mais pourquoi cette torture ?
L’Ange. — Il le faut. Courage !
Le Démon. — Du courage ? Il n’en aura bientôt plus. Ce n’est pas en vain que depuis une semaine je lui remets sans cesse sous les yeux le miroir où il voit toutes ses fautes.
Moi. — C’est vrai que je suis bien las…
Le Démon. — Veux-tu retrouver le calme ? Ecarte cette sotte illusion de repentir. Reprends tes habitudes. Et pour commencer, abolis ce fantôme que tu appelles Dieu.
Moi. — Ah ! non par exemple ; jamais ! Je crois en Dieu de tout mon cœur.
L’Ange. — Alleluia !
Le Démon. — Alors tu n’as pas fini de souffrir. D’autant plus que je distingue toujours, au fond de ton âme, le désir de suicide.
Moi. — Que Dieu m’assiste. Je crois en Lui…
Tout fut silence. J’étais au sommet des Hautes Plaines. Le soleil merveilleux trempait de clarté les futaies sommeillantes. Des bouvreuils chantaient, en sautillant, çà et là. De fins bouleaux frémissaient à peine sous un vent tiède. Moi, les yeux levés vers le ciel d’azur et d’or incandescent, je répétais : Mon Dieu, venez à mon aide, je me repens !…
X
A la suite des tourmentes d’âme dont je viens de donner un exemple, j’eus un peu de répit. Sans doute, je le dus, en partie, aux prières de mon ami S… avec qui je restais en correspondance presque quotidienne. Mais je crois aussi que le Bon Dieu voulut me laisser reprendre des forces pour l’épreuve suprême qu’il me restait à subir. Je restai très triste mais plus tranquille pendant quelques jours.
Cette accalmie, je l’occupai à liquider la situation vis-à-vis de la dame aux yeux noirs. Depuis notre passage à Paris, je me détachais d’elle de plus en plus. Tant de mensonges, de frénésies, de querelles m’avaient lassé. Le séjour à Arbonne m’aida encore bien davantage à me débarrasser de ce joug humiliant.
Les journées je les passais entièrement dans la forêt. Rentré, je demeurais fort silencieux, étant tout absorbé par ma vie intérieure. La nuit et la couchée venues, je ne touchais même pas du bout du doigt ma maîtresse. Elle s’aperçut que son prestige baissait. Afin de le rétablir, elle essaya quelques-unes de ces disputes qui s’étaient jusqu’alors terminées par des réconciliations où mes sens me rejetaient à sa merci. Cette fois, elle échoua : je demeurai indifférent à ses provocations ; je laissai grêler ses railleries et ses outrages, sans répondre un seul mot. Maintes tentatives pour réveiller mon érotisme ne réussirent pas mieux. Comme elle ignorait ce qui se passait en moi et qu’elle était loin de se douter que, dès ce moment, je cherchais le moyen de rompre avec elle sans… mélodrame, elle prit l’alarme. Ce Retté si calme, et qu’elle ne voyait plus guère qu’à l’heure des repas, lui semblait anormal. Elle eut l’instinct d’un danger ; et pour y parer, elle crut habile d’essayer de l’absence. Sous prétexte de mettre en ordre notre appartement, elle partit pour Fontainebleau.
Je serai bref sur le dénouement car ce n’est point mon sujet de raconter ici comment la dame aux yeux noirs me causa un préjudice fort grave, dû à son intempérance. Je dirai simplement que j’en profitai pour lui signifier son congé. Elle vint me relancer à Arbonne dans l’espoir de me reprendre. — Et elle s’en alla de même, avec la conviction que tout était fini entre nous — bien fini.
Afin d’être tout à fait sincère, je dois mentionner que j’eus pourtant, quelques velléités de renouer. Peu de jours après son départ, je fus sur le point de courir après elle. Qu’on n’oublie pas que, depuis la mort de ma pauvre femme, elle avait été mon seul amour et que quatre ans de vie commune avaient forgé entre nous des chaînes dont les anneaux même rompus, tendaient à se ressouder.
Néanmoins, je surmontai cette tentation, me fortifiant par la pensée que mon retour à Dieu m’interdisait de prolonger ce triste concubinage. Que la Providence me fut secourable en cette occasion ! En y réfléchissant, je me suis dit bien souvent, que si je n’avais pas été soutenu Là-Haut, je n’aurais pu m’échapper, sans meurtrissures douloureuses, de ce piège de la chair qui m’avait agrippé jusqu’aux os.
Libéré de la sorte, il me devenait plus facile de vaquer à ma régénération spirituelle. Eh bien, j’hésitais encore ; tous les litiges, tous les scrupules qui m’avaient supplicié persistaient à me hanter, pareils à ces songeries rhapsodiques qui traversent le sommeil agité d’un fiévreux.
Bien plus, mes remords qui, jusqu’à cette époque, avaient porté principalement sur les écarts de ma vie sensuelle, se spécialisèrent. Ma production intellectuelle s’étala devant moi. Tant de livres et d’articles où j’avais semé le blasphème à pleines mains se récrivirent dans mon âme en lettres de feu. Ma mémoire implacable faisait que je devais m’en réciter les passages où Notre-Seigneur, la Sainte Vierge et l’Eglise étaient le plus furieusement outragés. Cette récapitulation vengeresse me causait des souffrances telles que je connus, de nouveau, la tentation de désespoir. Je fus en proie au Démon qui comptait, certes, sur mon épouvante des jugements de Dieu pour me pousser à me détruire.
Le pire de cette crise, c’est que je restais seul pour affronter l’ennemi. La voix angélique, qui m’avait soutenu dans mes luttes antérieures, avait cessé de m’encourager et l’on eût dit que le ciel demeurait fermé à mes prières. Qu’il faisait obscur dans mon âme ! Non seulement j’étais torturé, sans arrêt, par le repentir mais je me croyais délaissé par Celui qui, naguère encore, daignait m’envoyer quelques rayons de sa miséricorde.
Le jour vint où j’entrai enfin dans la vraie voie de la rédemption. Ce fut à travers des péripéties tellement atroces, que je frissonne rien qu’à m’en souvenir et que la plume me tremble aux doigts. Il faut pourtant les raconter car elles montrent combien la bonté divine fut grande à l’égard du pauvre pécheur pénitent…
J’avais erré, de l’aube au soir, dans la forêt. Navré de ne plus recevoir aucune consolation dans mes peines, je m’agenouillais parfois pour supplier Dieu de venir à mon aide et pour lui demander de tarir la source brûlante où j’étais obligé de boire à longs traits l’amertume affreuse du remords. Nulle réponse, nul soulagement ne me furent octroyés. Seule, la voix diabolique, qui parlait de désespérance et de mort, résonnait en moi. Je criais : — Grâce ! L’écho me répondait : — Désolation sans merci !…
Je me laissai tomber sur le sable près d’un roc difforme qui, sculpté par les intempéries, tournait vers moi une face d’Euménide. Les mains crispées sur une touffe de bruyère, le front appuyé contre l’écorce rugueuse d’un chêne je me dis : — Il est vrai que j’ai l’âme toute souillée par ces écrits blasphématoires dont le souvenir me lacère, mais du moins, depuis que j’ai reconnu la puissance du Seigneur, je n’ai pas récidivé. Pourquoi ne m’en est-il pas tenu compte Là-Haut ?
Alors, pareille à une rafale glacée, la voix du Démon s’éleva : — Tu oublies qu’il y a quelques semaines, tu choisis l’occasion de quelques pages publiées par Huysmans pour bafouer l’Eglise une fois de plus. Tu vois donc bien que ta soi-disant conversion n’est qu’une fantaisie d’esprit blasé et que quand tu reviens à ta vraie nature, tu ne peux t’empêcher de haïr le catholicisme.
Moi. — Je ne puis m’expliquer cette aberration. Cet accès d’impiété dont j’ai subi si violemment les effets, c’était comme s’il m’eût été imposé par une force extérieure. Et la preuve que je suis de bonne foi, c’est qu’il y a quelques minutes, j’affirmais que je n’avais plus blasphémé depuis que le Bon Dieu daigna me faire signe de venir à Lui… Mais soit, j’ai péché une fois de plus. Mon repentir s’en accroît, et que le Seigneur me pardonne.
Le Démon. — Allons donc : ton repentir lui-même n’est qu’une illusion littéraire. Tu te le fabriques pour l’appliquer, comme un révulsif, sur ton âme tombée en langueur à la suite de tes débauches d’idées contradictoires.
Moi. — Ah ! non par exemple. Mon repentir est véritable et, quoique Dieu semble m’avoir abandonné, ma foi en Lui demeure intacte. Qu’il me damne, comme je l’ai mérité, mais qu’accueillant mes remords et mes prières, Il me laisse la force d’espérer qu’Il m’écoute.
Le Démon. — Soit, admettons la sincérité de ton repentir. Il n’en subsiste pas moins que ta dernière offense a comblé la mesure. C’est pourquoi tu ne reçois plus aucun secours de Là-Haut. Mon cher, tu as beau regretter ta faute, tu es perdu sans rémission.
Moi. — Hélas, j’en ai peur… que devenir ?
Le Démon. — C’est bien simple : puisque Dieu te repousse, puisque ton existence est devenue un tourment continuel, ce que tu as de mieux à faire, c’est de t’enfuir dans la mort. Si, dans l’autre vie, tu subis des tortures, sois assuré qu’elles ne surpasseront point celles que tu supportes en ce moment… Et puis il y a des compensations, l’orgueil d’avoir bravé Dieu procure aux damnés pas mal de jouissances…
Moi. — Quelle horreur ! Il est écrit sur la porte de l’enfer : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » Mais moi, bien que Dieu me rejette, bien que je sois consumé d’une flamme d’angoisse, je sens que je ne dois pas encore désespérer.
Le démon. — Duperie et sotte imagination ! Mets-donc une bonne fois dans ta tête que si Dieu te pardonnait, il ne te laisserait pas souffrir d’une façon aussi abominable. C’est logique cela, c’est un fait. Il faut que tu aies l’esprit fort affaibli pour ne pas t’en apercevoir.
Moi. — Mon Dieu, il est juste que vous me frappiez mais faites, du moins, que cette voix se taise.
Le Démon. — Est-ce qu’on t’écoute ? Va, tu es perdu, perdu, perdu !
Moi. — Mon Dieu, à quoi me résoudre ?
Silence absolu. L’ombre venait sur la forêt. Les grands pins sévères, les vieux chênes pensifs semblaient se recueillir avant le sommeil.
Une brume bleue s’élevait, comme l’encens d’un office du soir, des futaies solennelles et montait vers le zénith où souriaient les premières étoiles. Mais cette vaste sérénité ne me pénétrait point. J’allais à travers bois, le front courbé, les mains jointes, et je répétais en soupirant :
— Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?…
Quand je rentrai au village, j’étais si pâle que les gens de l’auberge se récrièrent, me croyant malade. Je les rassurai par quelques phrases évasives et, pour ne pas les préoccuper, j’essayai de manger. — Impossible : les bouchées me restaient dans la gorge et, en même temps, je sentais comme des coups de poignard qui me trouaient le cœur.
Je quittai la table et j’allai me coucher. J’éprouvais une telle fatigue que je croyais dormir un peu. Mais il n’en fut rien : au contraire, à peine eus-je fermé les yeux que le plus terrible des assauts que j’eusse eu encore à subir se déchaîna.
J’étais dans un état de vague somnolence, quand tous mes péchés se présentèrent à moi sous des formes effroyables. Dans une sorte de clarté fuligineuse, toute mon existence passée m’apparut. C’était comme un cloaque aux murs noirs d’où suintait une humidité puante et que couvraient des végétations visqueuses. Sur le sol fangeux grouillait, rampait, se tordait un peuple immonde de crapauds, de vipères et de salamandres.
Je m’effondrais, plein d’épouvante, sous ce cauchemar quand la voix diabolique se fit entendre : — Voilà ton âme, dit-elle. Comprends-tu maintenant que rien ne peut plus la purifier ? Tes prières ont échoué ; le stupide espoir que tu gardais dans un Dieu que tu dégoûtes t’a déçu. Tue-toi donc, lâche !
Et il me sembla que des figures grimaçantes m’entouraient et hurlaient parmi des éclats de rire forcenés : — Il se tuera ! Il se tuera !…
Je me dressai, en sursaut, sur mon lit. Je tremblais ; je suffoquais ; une sueur froide me ruisselait du front et par tout le corps.
— Oh ! oui, criai-je, c’est assez souffrir. Je veux me tuer…
Aussitôt, comme dans un éclair, il me vint à l’idée qu’un de mes amis de Fontainebleau possédait un revolver dont il m’avait montré, quelque temps auparavant, le mécanisme. Je vis, avec une netteté formidable, l’armoire où il l’avait rangé, la planche même sur laquelle il l’avait posé.
— Demain, me dis-je, j’irai chez lui ; je lui déroberai cette arme et je me ferai sauter la cervelle dans quelque coin de la forêt.
Comme je proférais ces mots, je levai les yeux au plafond et j’avisai un crochet fixé là pour y suspendre une lampe. De lampe il n’y en avait point ; le crochet semblait attendre.
A quoi bon attendre jusqu’à demain, repris-je. Il vaudrait mieux me pendre tout de suite… Si seulement j’avais une corde… Immédiatement la voix de damnation me souffla à l’oreille : — Il y en a une, toute neuve, dans le bas du placard, à côté de la cheminée.
Je sautai à bas de mon lit pour courir au placard. — Mais alors, je me sentis comme dédoublé. Une moitié de mon être voulait le suicide sans retard, sans réflexion. L’autre résistait, appelait mentalement au secours, et durant cette lutte, il me semblait que roulait autour de moi un orage de blasphèmes et d’ignobles jurons.
Je m’aperçus alors que je me tenais, d’une main, cramponné à l’un des barreaux de mon lit, tandis que de l’autre j’essuyais la sueur horrible et les larmes qui m’inondaient le visage.
— Allons, un peu de courage, dit le Démon, en un rien de temps ce sera fait.
Je lâchai le barreau ; je marchai vers le placard…
Je tenais la clef qui l’ouvrait quand, soudain, une lumière éblouissante se fit dans mon âme enténébrée. Je m’arrêtai net. Et alors j’entendis, oui, j’entendis — je l’affirme sur mon salut éternel — la voix céleste et bien connue qui me criait : — Dieu ! Dieu est là !
Foudroyé par la Grâce, je tombai à genoux ; — Merci, mon Dieu, murmurai-je, tout sanglotant, vous êtes revenu.
Et à la même minute, je crus voir, au-dedans de moi-même, l’image de Notre-Seigneur Jésus-Christ en croix qui me souriait avec une expression de miséricorde ineffable.
Une grande paix entra dans mon âme ; j’eus la sensation profonde que toutes les forces mauvaises qui m’avaient assailli battaient en retraite. Et plus elles reculaient, plus je me sentais baigné de clarté.
Je restais là, ravi, stupéfait, débordant de reconnaissance, ne cessant de répéter : — Merci, mon Dieu, vous m’avez sauvé !… Puis je pensai à cette montée récente au sommet de Cornebiche où j’avais imploré la Sainte-Vierge ; et j’eus l’intuition que c’était Elle qui m’avait secouru dans le péril extrême auquel je venais d’échapper et je résolus d’aller la remercier dès qu’il ferait clair.
Cette douce lumière qui m’avait illuminé, maintes fois, dans la forêt m’inondait de toutes parts. Je me rappelai le jour où je rencontrai le vieux prêtre qui m’avait béni. Ce souvenir me fit tant de bien que je demeurai, jusqu’au matin, à genoux sur le carreau, le front posé sur le pied de mon lit. Et je ne cessais de redire : — Merci Seigneur, merci Sainte Vierge, vous avez daigné me tirer de l’ombre irrémédiable au moment où la Mort m’avait déjà pris dans la courbure de sa faux…
La nuit passa sans que j’eusse la notion du temps qui s’écoulait. L’aube glissa des lueurs d’or rose aux interstices des volets. Aussitôt je fus dehors et je me dirigeai, à pas pressés, vers l’oratoire de Notre-Dame de Grâce. Je gravis la colline, d’une haleine, sans même m’apercevoir des obstacles qui barrent le sentier.
Arrivé au sommet, je me prosternai, le front sur le sable, devant la Sainte-Vierge. J’étais si hors de moi que je ne pus d’abord que pleurer. Mais quelles douces larmes : c’était comme un torrent purificateur qui emportait toutes les souillures de mon âme.
Enfin il me fut possible de parler et je dis à l’Auguste Mère : — Achevez votre œuvre. Je ne résiste plus, je suis tout à vous et je suis sûr que vous m’indiquerez ce qu’il me reste à faire pour rentrer dans l’Eglise.
Je restai longtemps agenouillé sur le seuil de l’oratoire. Je sentais s’élever en moi des élans de gratitude et d’adoration. Cela ne s’exprimait pas verbalement. J’étais là, les mains jointes, les yeux au ciel et c’était comme si toute mon âme était attirée en haut pour se fondre toujours davantage dans la lumière de la Grâce.
Comme je redescendais la colline, j’eus soudain l’idée que le plus simple était d’aller trouver François Coppée et de lui demander qu’il me mît en relations avec un prêtre qui sût m’entendre. Rentré à l’auberge, je lui écrivis pour solliciter un rendez-vous d’urgence.
Coppée me répondit par retour du courrier : il me mandait de venir chez lui le surlendemain à deux heures de l’après-midi.
Jusqu’à mon départ, je fus dans un état d’allégresse paisible que nulle attaque diabolique ne troubla. Cette voix sinistre qui m’avait traqué si farouchement faisait tout à fait silence. Enfin, détail qu’il faut mentionner, parce qu’il est l’expression de la vérité, je ne souffrais plus du cœur ; je ne ressentais ni lancinements ni étouffements. Et depuis, je n’en ai plus jamais souffert.
L’heure sonna de prendre le train pour Paris. Je partis — j’étais sauvé… Gloire à Dieu, gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit. Gloire à toi, ma belle Etoile du Matin !…