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Du Cameroun au Caire par le désert de Libye

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

El Hadj Yakobou ben Hadji Suleiman — c’est le nom exact de mon hôte — s’est débarrassé des armes dont il s’était hérissé pour la route. Il a conservé seulement un poignard, qu’un bracelet de cuir passé au-dessus du coude retient à son bras. Il me le montre. Je l’admire poliment. Il me confie qu’il le vendrait volontiers pour dix francs, parce qu’il n’a pas de quoi payer l’impôt, cette année. J’ai compris. Je lui donne les dix francs, et je lui laisse, bien entendu, son poignard.

Aussitôt, il s’immobilise, prend un air pénétré, appelle sur moi la bénédiction d’Allah, et, les yeux à terre, récite avec volubilité une longue prière. Puis, tirant de ses vêtements deux grandes feuilles de papier couvertes de dessins géométriques maladroitement tracés et de caractères arabes, il me les présente : ce sont, me dit-il, des ouargas, talismans extrêmement répandus en Afrique, et dont la fabrication est le privilège des gens cultivés dans la science de la religion, comme lui. Il me demande timidement si j’aurais pour agréable qu’il me fît présent de l’un d’eux. Je réponds affirmativement, et j’appelle mon Bournouan, Yahia, qui justement se tient à la porte, pour lui dire de me fabriquer au plus tôt le sachet de cuir où, comme c’est l’usage, je le mettrai.

Visiblement flatté par ce témoignage du prix que j’y attache, Yakobou me déclare alors qu’il va, de préférence, en fabriquer un exprès pour moi. Il me demande à quel effet je désire qu’il tende. Je le remercie. Je serais heureux d’être assuré de rentrer en France en bonne santé, par le chemin que j’envisage. Sur son invitation, je coupe, à la grandeur qui m’agrée, le papier qui va recevoir le fruit de sa bienveillance et de son savoir.

Il y trace longuement, avec attention, des dessins, des lettres. Je l’observe durant ce temps. Il est d’un noir franc sous sa calotte rouge. Ses traits fins, son nez court, ses yeux petits et remontés vers les tempes, font songer à quelque faune. Tout à l’heure, lorsqu’il souriait, il montrait des dents teintes d’une couleur rouge. Des larges manches de son boubou bleu sortent des mains desséchées et longues, des avant-bras décharnés de singe, avec des tendons apparents. Il a fini le talisman ; il me le donne ; je puis être tranquille. Je le prends, très satisfait de voir l’avenir de mon voyage si promptement et si heureusement assuré.

Puis il me remercie encore. Je sais que ce ne sont là que paroles. Mais je préfère cette exagération dans les signes de la gratitude, à la fausse dignité des gens qui n’hésitent pas dans l’acceptation d’un bienfait, mais appréhendent ensuite de se diminuer s’ils remplissent les devoirs qu’il leur crée. D’ailleurs, cette gratitude, pour le moment, est certainement sincère ; et par là même sa manifestation m’est agréable. S’il existe un ciel dans le sens où les religions l’entendent, c’est par la reconnaissance des faibles qu’on doit y être le plus sûrement porté. Le présent naïf de ce vieux marabout, que j’ai encore, m’a fait plaisir.

La nuit est fraîche, et jusqu’à huit heures du matin le brouillard fermera la vue à 150 mètres. Le nombre des villages diminue, sans que nul gibier se montre. Il y a bien quelques buffles dans la région, j’en ai vu des cornes à Yoko ; mais elles étaient minuscules ; ce ne sont pas les buffles du centre. L’absence de grands animaux ôte beaucoup de charme à l’impression d’un voyageur. L’étape s’achève, courte et banale.

Le soir, le mur de l’abri où je couche présente un certain nombre de taches blanches, bien nettes, larges comme des pièces de cinq francs. Somali les voit, et, du doigt, arrache vivement l’espèce de pellicule qui ferme l’une d’elles. Il y a dessous, dans une dépression, une grosse araignée noire qu’il me dit dangereuse et qu’il tue. Il découvre de même les autres. Plusieurs sont vides, du reste. Je m’habituerai bien vite à ce voisinage, car il n’est guère de case où je ne sois appelé à trouver désormais cette espèce de nids.

Je dois gagner le lendemain le point dit Benjiri ; ce sera mon premier campement en pays Tibati. A quatre heures et demie, au départ, il fait si humide et si froid que je prends le pas gymnastique pour me réchauffer ; vers dix heures, au contraire, la chaleur est devenue presque pénible. Alors je songe que ce soir la fraîcheur reviendra ; tout à l’heure je pensais avec plaisir à la chaleur prochaine. Que de vies ne connaissent d’autre forme du bonheur !

L’étape suivante est Mangueb, un pauvre village, comme ceux qui précèdent, comme ceux qui suivront, mais noyé de verdure et baigné de soleil, fait pour l’insouciance, la misère et la liberté. Les cases sont surmontées maintenant d’une sorte de champignon qui, sur le grand cône de leur toit, met un autre cône minuscule ; quelques-unes sont tout en paille et hémisphériques.

Pour la première fois depuis mon départ, le cri des pigeons verts, ce « kourkourou » que j’ai entendu si souvent, il y a deux ans, en Nigéria, et qui, je ne sais pourquoi, à cause de son obsédante répétition peut-être, est resté dans ma mémoire comme l’un des caractères les plus évocateurs de ces régions, est venu ce matin frapper mes oreilles, réveiller mes souvenirs, où tant de belles émotions sont attachées.

L’aspect, d’abord, varie peu. Les arbres, petits et clairsemés sur les reliefs où l’herbe jaunie a crû sans ombre, se massent et s’élèvent puissamment dans les dépressions ; le fond de celles-ci ne voit jamais qu’une demi-clarté ; un ruisseau s’y cache d’ordinaire, qui glisse sous les feuilles une eau brune, rapide et peu profonde. De quelques points culminants, la vue s’étend sur la contrée verdoyante et mouvementée. Ensuite, tout s’aplanit, la végétation s’appauvrit, et quand je découvre Tibati, importante agglomération de cases que j’aperçois de loin, étalée sur une large éminence, il n’y a plus à l’entour qu’un vaste plateau herbeux.

Hier, deux captifs du lamido sont déjà venus me saluer de sa part. Une quinzaine de kilomètres avant l’arrivée, un cavalier vêtu de couleurs vives, coiffé d’un turban blanc, apparaît, met pied à terre, et me dit que son maître s’est porté à ma rencontre et m’attend tout près, sur la route. Je vais voir, pour la première fois, un de ces chefs importants à qui l’autorité française délègue le soin d’administrer encore, sous son contrôle, les vastes territoires sur lesquels s’exerçait jadis leur pouvoir absolu.

Les vieilles coutumes, les décors d’autrefois se sont réfugiés dans leur entourage, et j’attends curieusement le cérémonial de leur accueil.

Cent mètres plus loin, je dépasse un nouveau cavalier, arrêté. Puis des tams-tams retentissent soudain, auxquels se mêlent les plaintes sauvages de puissantes trompettes, et, d’un tournant, surgit tout un cortège en tête duquel marche seul, à pied, un seigneur de belle mine, de haute taille, au teint brun foncé, vêtu d’une robe blanche brodée mais très simple, coiffé d’une calotte blanche autour de laquelle s’enroule un cheich bleu foncé, sorte d’écharpe qui joue le rôle de voile et ne laisse apparaître que les yeux. Je descends à mon tour de mon tippoy, je lui donne la main. Je lui fais dire par Yahia que je connais son nom, que je suis heureux de le voir. Il me répond avec une courtoisie déférente, non sans dignité. Alors, côte à côte, en silence, avec la lenteur qui convient à des personnages de nos rangs, nous faisons une centaine de mètres, après quoi je le prie de remonter à cheval, tandis que je reprendrai mon tippoy.

Par la route trop étroite que des arbres maigres encadrent sans l’ombrager, le cortège, inversé tout à l’heure, se reforme, sous le soleil aveuglant, dans la poussière, au milieu d’une brillante agitation. Des hommes à pied, armés de sagaies, encadrant les tams-tams, font un premier groupe. Des cavaliers les suivent, vêtus de costumes où le bleu foncé, le bleu clair, le blanc, le rouge, le jaune, se mêlent sans se heurter. Après eux, accompagné d’une vingtaine de captifs d’ailleurs assez déguenillés, le lamido s’avance sur un beau cheval. Un homme qui marche à côté de lui élève au-dessus de sa tête un haut et grand parasol jaune, auquel il imprime, de temps à autre, un mouvement de rotation rapide. Derrière, deux porteurs d’éventail chassent tour à tour, d’un geste prompt et d’un vif frémissement, les mouches qui tenteraient de se poser sur sa nuque ou sur son visage. Enfin, viennent une dizaine de femmes, très simplement habillées de pagnes bleu sombre, et mon tippoy que précède un captif à cheval, serviteur de confiance, et qu’entourent, en désordre, une trentaine de piétons et de cavaliers. Le chef doit marcher devant l’hôte qu’il honore.

Je suis frappé, une fois de plus, par le goût que montrent les indigènes dans l’association des couleurs. On a souvent présenté l’Africain comme une pauvre brute pour qui le comble de l’élégance est dans l’opposition criarde des tons les plus violents. Partout où j’ai vu, pour ma part, son initiative se manifester en cette matière, j’ai constaté chez lui un sentiment très sûr de l’harmonie des nuances.

Devant le campement des hôtes de passage, vastes cases dispersées sur une large esplanade, parfaitement tenue, et que circonscrit une clôture basse au-dessus de laquelle le regard s’étend au loin, le lamido, comme moi, met de nouveau pied à terre. Il m’accompagne encore jusqu’à la porte du logement qui m’est réservé, puis me quitte après que je lui ai dit que j’irais moi-même le voir l’après-midi.

Je m’installe, en attendant. C’est promptement fait. J’ai été hier soir, à nouveau, la proie des fourous, et j’enrage. Je me frotte les mains et le cou avec du jus de citron. L’expérience, tout dernièrement, m’a montré l’efficacité de ce remède.

A quatre heures, je traverse le village par la rue centrale, large d’au moins quinze mètres. Il est formé de groupes de cases dont chacune s’isole des autres par une frêle enceinte de paille tressée ou « secco ». A l’intérieur, dépassant cette enceinte, des arbres, parmi lesquels des bananiers nombreux, montrent leurs sommets dispersés. L’entrée est généralement constituée par une case isolée intercalée dans la clôture et dont le toit, par devant, se prolonge et s’étale en tablier pour abriter un petit espace rectangulaire, sorte de vestibule extérieur.

Entouré de dignitaires, le lamido, que j’ai fait prévenir, m’attend devant sa demeure ; celle-ci procède du même style, avec toutefois de hauts murs d’argile au lieu de seccos. Nous entrons. Contrairement à ce que pourrait faire supposer, du dehors, l’ampleur de l’ensemble, c’est une succession de toutes petites cours, dont chacune contient une modeste case, d’une affectation déterminée ainsi qu’il en est pour les pièces d’un appartement. On passe d’une cour à la suivante par une case intermédiaire, à double entrée. Par endroits, quelques mètres carrés sont couverts d’un sable fin, presque blanc, très uni, entouré d’une étroite bordure d’argile : nous sommes chez des musulmans ; c’est un lieu de prière.

Je ne vois aucun meuble ; tout est nu ; mais c’est là, me dit le sultan, sa maison nouvelle ; il s’y installe demain seulement ; et il désire maintenant me montrer sa résidence actuelle. Nous y allons à pied, c’est tout près.

Elle ne diffère de l’autre que par sa vétusté, et par les naïves peintures noires et rouges qui couvrent quelques-uns de ses murs. Partout, la disposition est la même ; presque partout c’est la même nudité. Il me prie, comme je vais terminer ma visite, de m’asseoir avec lui dans une chambre où sont deux lits bas. Nous causons par l’intermédiaire de mon interprète. Les quelques hommes qui sont entrés se sont eux-mêmes assis sur le sol ; chacun d’eux a posé une main sur un des pieds du lit du lamido, et s’est immobilisé dans cette position. Quand, par ailleurs, un indigène parle au souverain, ce n’est que respectueusement incliné, les mains appuyées sur ses genoux. Notre entretien est d’ailleurs très banal, et nous n’échangeons guère, Yahia se révélant assez faible dans son rôle de traducteur, que des paroles de courtoisie.

Nous sortons. Tout un groupe de captifs le précède, en répétant sans cesse, à très haute voix, deux ou trois phrases qui reviennent à tour de rôle. Ce sont, m’explique Yahia, des louanges ; puis ils l’exhortent à marcher lentement, avec majesté, comme il sied à un chef de sa dignité, et sans accident. Ce cérémonial barbare n’est pas sans une certaine allure. Le lamido me laisse à la porte ; nous convenons que je reviendrai demain pour prendre sa photographie.

Au campement m’attend un bœuf, dont il me fait présent pour mes serviteurs. C’est la coutume, une sorte d’hommage.

Le lendemain, je consacre la matinée à mon courrier, puis je reçois la visite de deux marabouts et de deux hadjis ; j’ai à peine besoin de rappeler que ce dernier titre désigne les musulmans qui ont accompli le pèlerinage rituel de la Mecque. Pendant que je m’entretiens avec ces graves personnages, un cavalier richement vêtu de blanc, de rouge, de jaune, s’arrête devant nous. Il a quelque peine à mettre pied à terre ; on le sent peu accoutumé à l’effort. Il est corpulent, avec des traits mous, une figure de vieille femme sévère. Il vient me saluer. Je me renseigne. C’est un eunuque chargé de la surveillance de l’élément féminin.

Je prends l’heure de midi pour vérifier approximativement la marche de ma montre.

C’est une opération facile, qui peut se faire de plusieurs façons ; la boussole Peigné, dont la description technique dépasserait le cadre de ce livre, et que connaissent bien tous les officiers et les voyageurs, y suffit ; faute de cet instrument, on trace sur le sol une ligne orientée nord-sud, on tend une ficelle exactement au-dessus d’elle, et quand l’ombre de la ficelle coïncide avec la lignée tracée, c’est que le soleil passe au méridien. Bien entendu, l’indication que donnent ces moyens rudimentaires demeure assez vague, et dépourvue de toute valeur scientifique : nombreuses sont les causes d’erreur.

Ma nouvelle entrevue avec le lamido n’a d’intérêt que par les photographies qu’il me laisse prendre. Il s’y prête avec satisfaction et me fait promettre de lui en envoyer des épreuves ; il est un peu déçu lorsque je lui dis qu’il devra les attendre plus d’un an, car j’ai encore un long voyage à faire.

Un instant, pendant que nous nous tenons dans une case, il s’émeut d’apprendre que l’un de mes gardes est entré chez lui derrière moi. Cela lui paraît une marque de défiance. Je fais congédier le garde aussitôt ; un Européen ne court nul risque ici ; je ne me fais escorter que par nécessité d’apparat.

La sérénité revient sur son visage. Il se montre également sensible à ce que, sollicité quelque temps plus tôt par deux hommes de régler une contestation, j’ai sanctionné son autorité en renvoyant les gens par devers lui ; on le lui a rapporté. Nous ne laissons à la plupart de ces chefs qu’un faible pouvoir effectif ; ils s’en contentent parce qu’il le faut ; mais toute atteinte à leurs dernières prérogatives les blesse et les inquiète inutilement.

Le moment de mon départ me réservait une demande imprévue ; le lamido exprimait le désir que je lui fasse don de la chéchia que je portais. J’avais coutume, en effet, aux heures où le soleil est bas, de mettre cette coiffure commode. Elle venait de Tamanrasset. Lorsque, de Zinder à Alger, j’avais traversé le Sahara, l’officier qui commandait au Hoggar me l’avait donnée pour remplacer mon casque colonial.

Notre désert a ses usages. Quand on arrive dans un poste saharien, il sied de s’habiller pour la circonstance, et cette habitude est observée même par les indigènes. Dès qu’on aperçoit au loin la tache claire du poste, avant même, on s’arrête, et on revêt une tenue impeccable ; les méharistes suivent cet exemple, et dix minutes plus tard, la petite troupe qui cheminait depuis des jours et des semaines à travers la plus ingrate des contrées, se trouve aussi nette, aussi correcte, que si elle venait de quitter un lieu plein de ressources. Le commandant du poste, en tenue aussi, vient à sa rencontre. Le premier repas se prend dans ces conditions. Ensuite, tout cérémonial est abandonné. Cette jolie tradition est d’une élégance très française.

On risque également de faire sourire en se chargeant, là-bas, d’armes inutiles. On laisse porter les siennes à son chameau, sauf dans les endroits, bien rares, où la rencontre d’un rezzou reste possible. Encore les rezzous n’ont-ils généralement nulle envie d’attaquer les Européens ; ce sont, le plus souvent, des troupes de pillards qui recherchent avant tout un butin facile, prélevé par surprise et sans pertes sur d’autres indigènes peu armés, et qui se préoccupent ensuite, uniquement, de le mettre en sûreté. Enfin, le casque est ostensiblement négligé par les Sahariens éprouvés. Je ne conseillerai d’ailleurs à personne d’exagérer le dédain de cette coiffure protectrice. L’été, et même dès le début de la chaleur, je n’hésiterais pas à l’adopter, ou tout au moins à en emporter un, prêt à le mettre si le soleil m’incommodait ; la question de l’insolation possible doit dominer les autres. En revanche, l’hiver, je crois que n’importe qui peut s’en passer.

Nous voici bien loin du Cameroun.

Revenons à Tibati et à ma chéchia. Je tenais surtout à celle-là en raison du lieu où je l’avais acquise et du souvenir qui s’y attachait pour moi ; mais son succès, ici, devenait gênant. Depuis trois jours, c’était la cinquième demande dont elle faisait l’objet. Le matin encore, les deux marabouts que j’avais reçus m’avaient avoué sans détour tout le plaisir que leur eût fait un tel cadeau.

Je dis au lamido le regret que j’éprouve à ne pouvoir le satisfaire. Il me confie alors que son ambition de posséder un souvenir de moi n’est pas exclusive, et qu’une paire de chaussettes, à défaut de la chéchia, répondrait à ses vœux. Je lui en ai généreusement envoyé deux.

Dans la nuit, hyènes et panthères se font entendre au loin, pour la première fois, depuis que j’ai quitté la côte.

Le lendemain matin, c’est un palabre. Somali m’avertit que mon garde ayant trouvé à acheter un tarbouch — encore une coiffure rouge — a prétendu en fixer le prix sans l’avis du marchand, et s’en est emparé, remettant cinq francs à celui-ci, qui en veut dix. Le dépossédé n’est pas content et vient se plaindre. Il est assis par terre, auprès de ma porte. Il ne dit rien. Impassible, il attend que se déclenche la justice réparatrice et vengeresse des blancs. J’admoneste le garde et je rends le tarbouch à son propriétaire.

Je vais ensuite visiter des maisons d’indigènes de condition modeste. C’est partout le même labyrinthe de courettes, avec une case, d’ordinaire, dans chacune, et d’étroits passages contournés pour se rendre d’une cour à l’autre ; la pièce d’habitation contient un lit couvert de minces étoffes, et quelques calebasses et poteries grossières.

En entrant, je ne manque pas d’adresser à mes hôtes de quelques minutes, par l’intermédiaire de Yahia, une phrase bienveillante. Le caractère de ma visite est ainsi défini d’une manière à laquelle ils sont sensibles. Leurs âmes frustes, leurs visages fermés, n’impliquent pas toujours l’indifférence. Au surplus, n’y a-t-il pas une sorte de bien-être à se montrer courtois ? Notre civilisation, depuis quelques années surtout, où sont montés à la surface trop d’éléments inférieurs, manifeste une tendance marquée à méconnaître la valeur de la politesse. Beaucoup semblent y voir un vain formalisme, une fastidieuse complication. Je n’éprouve pas d’estime pour leur mentalité. La politesse est mieux et davantage ; elle a ses racines dans le cœur ; l’éducation l’oriente vers certains rites, lui enseigne des modalités répandues ; mais il est des gens sans éducation qui savent être parfaitement polis. Distante et froide, elle isole, et c’est à ce titre une merveilleuse arme défensive ; sincère et cordiale, en revanche, elle s’élève jusqu’à devenir une forme délicate de la bonté. Les gens impolis sont rarement de braves gens.

Je regagne le campement ; je me repose. Le garde, Somali, Somanakandji dorment à l’ombre. Yahia et Ahmed se promènent majestueusement à quelque distance, avec un individu d’un noir d’ébène, vêtu d’un superbe boubou blanc que la brise gonfle comme une voile, et coiffé d’une calotte bleu ciel. Important, Denis les accompagne.

Je quitte Tibati à deux heures et demie ; le lamido est devant sa demeure et vient me saluer. Je gagne le campement de Mayo Maure — mayo, au Cameroun, signifie rivière — par une région très peu peuplée, que couvre une petite brousse claire. Presque au début, nous traversons le mayo Beli, étroit, encaissé, où coule lentement une eau limoneuse. Je tire, mais sans succès, sur une antilope : elles sont là cinq qui nous regardent, à deux cents mètres de la piste environ. Une outarde, gros oiseau brun plus ou moins clair et blanc, dont la taille dépasse celle d’une oie, se lève ensuite. Je vais peut-être voir un peu de gibier.

L’étape du lendemain nous amène au pied du mont Achom, d’un faible relief, mais presque abrupt. Quand nous quittons ce deuxième campement, à quatre heures et demie du matin, les porteurs, que je fais toujours partir les premiers car je marche plus vite qu’eux, sont en route depuis une heure. Il fait nuit noire. Sur le flanc de la colline qui, tout près, nous barre la route, un feu, soudain, met sa tache vive. Je questionne : ce sont eux. Ils n’y voient pas, et ils s’éclairent en mettant le feu aux herbes, devançant simplement ainsi, d’ailleurs, l’initiative des gens du lieu.

Nous sommes à l’époque où on se débarrasse des petites broussailles, des plantes gênantes, et, en même temps, des mille insectes qui en font leur refuge, en allumant des incendies dont l’usage est commun à toute une partie de l’Afrique ; ils se propagent, selon le vent, selon la continuité et le degré de sécheresse de la végétation, sur des surfaces d’étendues très variables, ne laissant après eux qu’un sol couvert de débris calcinés sur lequel les arbustes dressent les silhouettes précises de leurs squelettes noircis.

Mais voici qu’un second feu s’allume presque en même temps. L’éclat d’une troisième flamme, dont la lueur rouge, sur la masse sombre, naît bientôt, s’élève et s’étend, m’apporte un nouveau témoignage de la progression du convoi. Je vois peu à peu la succession de ces brasiers s’étager jusqu’au faîte en une ligne sinueuse qui jalonne les caprices du chemin.

Nous rencontrons, essouflés encore par la difficulté imprévue de la montée, le premier d’entre eux. A la faveur d’un champ où les herbes sont sans intervalles, il a formé une haie ardente qui se développe et s’avance sur plus de trois cents mètres de longueur. Je le laisse à droite, en passant vite, car il dégage une chaleur suffocante. Nous retombons, cinquante mètres plus loin, dans l’obscurité ; mais nous avons fait des torches.

L’orient pâlit à peine, quand nous achevons de gravir la pente méridionale ; sur l’autre versant, un dernier feu a pris une ampleur d’incendie. A travers un sombre rideau d’arbres dont les branches et les feuilles se dessinent en noir avec une finesse de dentelle, éclate la tache violente de sa flamme hardie aux crépitements précipités. Au-dessus des cimes, sa fumée, lumineuse encore, tourbillonne vers le ciel en un panache où montent et descendent des étincelles. Une haute végétation, où tout se tait, emprisonne cette bruyante ardeur.

Nous coucherons à Tekel. Le campement est sur une éminence isolée ; on en découvre un panorama très étendu, verdoyant, mouvementé, que bornent de plusieurs côtés des hauteurs lointaines. La guerre y a attaché le souvenir d’une action victorieuse pour nous.

Nous avons franchi dans la matinée, sur un petit pont de bois, l’étroite rivière Sirviri, limite du Tibati. Les villages sont rares. C’est une région presque désertique.

Les cortèges et les tams-tams ont pris fin. Hier pourtant, un chef vêtu de loques, seul, est venu à ma rencontre, au galop raide d’un vieux cheval. Après avoir brandi son arc vers moi d’un geste belliqueux, selon la coutume locale, il a fait demi-tour, s’est mis à pousser des clameurs, puis a répété un certain nombre de fois, très haut, une courte phrase.

Je m’informe. Il annonce, me dit-on — à la brousse sans doute — l’arrivée d’un grand personnage. Légitimement flatté, je rectifie ma position dans mon tippoy, où je me trouve justement alors ; ce n’est pas toujours le cas : le terrain est très accidenté, et j’ai dû hier marcher quatre heures et demie sur six.

Voici plusieurs jours déjà que nous sommes sur le plateau de Ngaoundéré, réputé pour la salubrité de son climat. Il y a peut-être là un peu d’exagération. Sous le soleil chaud, l’air y est vif ; mais, en cette saison tout au moins — intermédiaire entre la sécheresse et les pluies — une brume fraîche l’envahit souvent, matin et soir, et vers l’aurore, lorsque la piste traverse la moindre dépression, on est saisi par une fraîcheur humide et pénétrante contre laquelle on éprouve le besoin de se protéger. Je dois ajouter que la période à laquelle j’arrive est l’une des moins saines de l’année.

Vers la fin de la dernière étape — la sixième depuis Tibati — la végétation s’atténue beaucoup. Ce qui est arbres disparaît presque complètement, et les ondulations qui, depuis quelques jours, se succédaient sans interruption, s’aplanissent pour ménager un vaste espace, à peine mouvementé, autour de quelques saillies rocheuses qui, en revanche, s’accusent fortement. Au pied de l’une d’elles s’étalent les petits groupes de cases, ceinturés chacun d’une clôture, du village de Boka. Ngaoundéré est tout près, derrière la plus proche de ces hauteurs.

Le plus aimable accueil m’y attendait. M. Lozet, chef de la circonscription, s’était porté à ma rencontre ; il était accompagné du lamido, âgé de quinze ans seulement. Celui-ci est beaucoup plus favorisé en ressources que celui de Tibati. La richesse du territoire sur lequel son autorité s’étend lui assure un revenu annuel d’environ 300.000 francs. Aussi sa suite est-elle imposante et ses dignitaires luxueusement vêtus. Le parasol habituel l’abrite. Il a, parmi ses soldats, des fantassins porteurs d’immenses boucliers, de l’effet le plus pittoresque, et certains de ses cavaliers sont revêtus de cottes de mailles qui évoquent le souvenir du moyen âge. Mais, grisé par une situation dont son âge comprend les avantages mieux que les obligations, il s’est fait un maintien impassible et sans grâce qui éloigne la sympathie.

Après les salutations d’usage, nous avons gagné le poste, où un bâtiment spacieux m’avait été réservé. M. et Mme Lozet ont bien voulu m’offrir, pour déjeuner, une hospitalité dont le plaisir devait se renouveler plusieurs fois pour moi durant mon séjour.

Nous avions traversé le village en arrivant. Il s’étend sur un large espace. Il est fait de cases presque toutes cylindro-coniques, au milieu desquelles le marché met une tache grise rectangulaire. Ces cases, qui n’apparaissent, de loin, que comme un semis serré de points jaunes ou bruns, mêlé de verdure, sont associées en petits groupes de trois ou quatre, circonscrits par un mur grossier d’argile, et dont chacun forme une demeure. Deux artères rectangulaires se dessinent, d’où partent dans toutes les directions des ruelles étroites et capricieuses. Deux rivières longent ou traversent l’ensemble. Dix à douze mille indigènes en constituent la population.

Une longue avenue en pente douce conduit ensuite au sommet du mamelon sur lequel le poste est construit. Les petits bâtiments de celui-ci se dispersent sur une vaste plate-forme de terre nue, un peu en pente, où des roches arrondies affleurent par endroits. De là, on découvre Ngaoundéré, le plateau, et les reliefs arides, proches ou lointains, isolés ou continus, qui achèvent, par la variété de leurs formes, d’assurer à l’ensemble du tableau un pittoresque assez rude, mais lumineux et plaisant.

Je comptais ne m’arrêter que trois jours. Le premier s’est trouvé pris par des détails d’installation et de révision de matériel. Un mouvement de fièvre, accompagné d’un violent mal de gorge, avec une forte inflammation des ganglions du cou, m’a incommodé le lendemain. Le jour suivant, je suis allé à cheval, avec M. Lozet, qu’accompagnait M. Philippe, chef de la subdivision, et un colon fort distingué, M. Bonhomme, de qui je parlerai tout à l’heure, visiter, à une quinzaine de kilomètres de là, la mare de Tizon et le lahoré de la M’Vina.

La mare de Tizon remplit, presque au sommet d’une colline, un ancien cratère. Ce genre d’excavation est assez fréquent dans la région, où des roches volcaniques témoignent en maint endroit d’éruptions anciennes. Nous montons jusqu’à ses bords, d’où nous tirons, à balle, et vainement, des canards. Nous redescendons par un autre versant, mais des mouvements de terrain, où des arbres grêles et rares dominent un sol à l’herbe épaisse, limitent notre vue. Soudain, la pente se fait continue et rapide. Invisible jusque-là, un plateau s’étend devant nous. A l’horizon, des hauteurs l’encadrent ; un cours d’eau, qui passe à nos pieds, en marque le début. Des taches sombres, où l’œil perçoit une animation, un grouillement, ponctuent son sol baigné de lumière. Nous approchons. Ces taches sont de grands troupeaux de bœufs. Près de nous maintenant, de l’autre côté du cours d’eau que dans un instant nous franchirons — sa largeur n’atteint pas 100 mètres, et l’eau ne dépassera pas le poitrail de nos chevaux — l’un de ces troupeaux se presse autour d’un trou d’une vingtaine de mètres de diamètre, aux bords terreux, à pic, que remplit presque une eau boueuse. Les sources qui l’alimentent se trahissent en deux ou trois points par un léger bouillonnement. De son périmètre rayonnent, en guise de canaux, de nombreuses pirogues reposant sur un sol fangeux et piétiné ; on en a mis autant qu’il en peut tenir. Quatre femmes, dans l’eau jusqu’aux épaules, alimentent sans arrêt, à l’aide de grandes calebasses, les ruisseaux qui s’écoulent par ces pirogues. A l’autre extrémité, le canal devient abreuvoir et des hommes y font boire les bœufs.

Ces mares constituent le lahoré de la M’Vina. On trouve dans la région toute une série de lahorés analogues. Les principaux sont ceux de N’gao-Danzi, de Falcombré, Galim, M’ba, M’boula, Yakouba, etc...

Un campement au Cameroun : le village de Cholliré. (Page 81.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

La place de Rei Bouba, vue de l’entrée de la demeure du lamido, le jour de mon arrivée. (Page 86.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

Ils présentent un intérêt particulier pour l’hygiène des bovidés. Les troupeaux viennent chaque année s’y abreuver à plusieurs reprises, et leur prospérité trouve un élément très actif dans cette eau chargée de sels, et notamment de natron. Le natron est un sesqui-carbonate de soude plus ou moins pur qui joue un grand rôle dans l’alimentation du bétail de presque toute l’Afrique Centrale. On le rencontre, en dehors de ces sources, dans certaines cuvettes plus ou moins voisines du lac Tchad ; il forme le fond de ces dernières ; les indigènes l’y découpent en plaques, et il fait ensuite l’objet d’un commerce relativement important. Sa présence se révèle encore en maint endroit.

Il y avait là environ 4.000 bovidés. Il n’est pas rare d’en voir jusqu’à 30.000. Les troupeaux témoignaient par leur aspect des soins assidus dont ils sont l’objet. Sans même parler de ceux de M. Bonhomme, qui, triés par robe, sont exceptionnellement décoratifs, ceux des indigènes se font remarquer par leur bonne mine. Ici comme au Tchad, du reste, le pasteur a, pour son bétail, de minutieuses attentions. Si ses méthodes d’élevage restent rudimentaires et empiriques, du moins peut-on dire qu’elles ont emprunté à l’expérience le maximum de ce qu’un observateur sans culture, mais attentif, peut en tirer. Le bétail est pour l’indigène une source, tout à la fois, de richesse et de fierté.

J’avais eu la bonne fortune de rencontrer, à bord de l’Asie, M. Faure, et, à Ngaoundéré, comme je l’ai dit, M. Bonhomme. Ce sont les deux grands éleveurs européens du Cameroun. Après avoir passé au Tchad un certain nombre d’années, ils sont venus se fixer dans notre nouvelle colonie, où ils possèdent actuellement de nombreux et magnifiques troupeaux. Ils y offrent l’exemple des résultats que peut obtenir l’initiative intelligente associée à l’énergie et à la persévérance. Il arrive trop souvent, en effet, dans certaines de nos possessions africaines, qu’on voie dans le bétail un objet de commerce ou de spéculation exclusivement ; ce n’est pas l’intermédiaire qui est intéressant en pareil cas, c’est l’éleveur ; ce sont les progrès que l’élevage, par lui, réalise.

Notre promenade avait été interrompue par la poursuite d’une antilope, qui s’était imprudemment montrée à 400 mètres de nous et que M. Lozet, excellent tireur, avait blessée. Nous n’avions d’ailleurs pu la rejoindre ; la vitalité de ces animaux est extrême, et leurs jarrets leur fournissent, pour échapper au chasseur, d’incroyables ressources. Nous y avions gagné grand appétit, et c’est avec cette sensation de bien-être qui suit une saine dépense physique, que nous nous sommes installés, pour déjeuner, dans une petite ferme que M. Bonhomme faisait justement aménager tout près de là ; quelques grandes cases rondes, au toit conique de chaume épais, sur une éminence dénudée.

Le bellaka des M’Bums nous y attendait pour nous saluer. Les M’Bums descendirent autrefois au Cameroun d’une région qu’ils disent être le Fouta-Djallon. Ils soumirent les populations qu’ils y trouvèrent et s’installèrent dans le pays en conquérants. Les Foulbés suivirent plus tard leur exemple, vinrent, et les soumirent à leur tour. L’administration du pays est actuellement confiée aux sultans foulbés — les lamidos. — Ils exercent leur autorité sous notre contrôle et selon nos directives. Par là nous nous rapprochons beaucoup, et avec raison, du système anglais, qui consiste à laisser aux peuplades indigènes leurs chefs naturels pourvu que ceux-ci fassent preuve, à l’égard de la nation colonisatrice, du loyalisme, et, au besoin, de la docilité nécessaires.

Mais le bellaka demeure, au-dessous du lamido, le chef des M’Bums. On assure qu’il continue d’accepter certaines astreintes curieuses que la tradition attache à son titre, notamment l’interdiction de se laisser voir, même accidentellement, la tête découverte, sous peine de mort : la tête, non le visage ; car il ne portait ce jour-là, pour coiffure, qu’une sorte de chéchia rouge. Un boubou blanc complétait son costume.

Puisque je suis amené à parler des populations de la région, je dois nommer aussi les Bororos, pasteurs nomades, les Dourous, les Baias, les Yangérés, les Mbérés, les Lakas, les Nyams-Nyams, les Kakas, les Mabilas, les Tikars, les Ouaks, les Koutines, les Voutés. Les Mabilas, notamment, voisins de la frontière nigérienne, se font remarquer par cette particularité qu’il n’y a chez eux ni cimetières, ni tombes. Ils paraissent être encore anthropophages, mais avec tact, avec sentiment même, en ce sens que les morts d’un village ne sont pas mangés par les gens de celui-ci ; ce sont les centres voisins qui bénéficient, si l’on peut dire, de leur consommation : à charge de revanche.

Ma suite s’est accrue, à Ngaoundéré, d’une unité. C’est une jeune foulbé de 13 à 14 ans, du nom de Faadematou, qui va rejoindre sa mère à Maroua. Un des captifs de confiance du lamido m’a demandé pour elle, de la part de son maître, l’autorisation de se joindre à mon convoi, ce qui lui épargnera les difficultés de la route, et, fidèle à mes habitudes accueillantes, j’y ai consenti.

Elle est petite, vive, rieuse et bavarde. Chacune de ses oreilles porte deux trous ; il y en a un, également, dans sa narine droite ; ce dernier est destiné à recevoir, aux jours de parure, un bouton de faux corail. Ses ongles, le bout de ses doigts sont teints en rouge ; ses dents vont l’être dès qu’elle se sera procuré les fleurs de tabac dont le suc, mêlé avec celui de la noix de kola, lui permettra cette définitive élégance. Des gri-gris renfermés dans de petits portefeuilles de cuir pendent à son cou.

Elle a gardé, de plusieurs années passées au Tchad malgré qu’elle soit bien jeune encore, l’habitude de la coiffure arabe, en tresses multiples et minuscules, retombant autour de la tête à la Jeanne d’Arc. Elle la complète, selon l’une des nombreuses variantes par lesquelles se distinguent entre elles les modes locales, d’une sorte de cimier bas auquel pend un très petit anneau d’argent. Elle s’habille de pagnes choisis avec un goût discret, et noue volontiers sur sa tête un petit mouchoir de couleur.

De même qu’à Yoko et à Tibati, j’ai questionné, à Ngaoundéré, le principal marabout et quelques indigènes connus pour leur instruction dans la religion musulmane et pour leur piété. Mais nos entretiens ont été plus rapides qu’avec El Hadj Yakobou à Yoko et avec le lamido à Tibati. Lorsqu’un voyageur a l’occasion de séjourner dans un lieu où se trouvent d’autres Européens, la plus grande partie de son temps s’écoule très naturellement hors de l’ambiance indigène proprement dite, et s’il s’assure plus rapidement alors, grâce aux emprunts qu’il fait à l’expérience toujours complaisante de ses compagnons, une bonne documentation moyenne, l’observation directe, toujours plus féconde, intervient dans des proportions bien moindres. C’est pourquoi j’estime que la solitude où je me complais, dans mes voyages, n’est pas sans avantages à cet égard.

J’ai quitté Ngaoundéré le 9 mars. Je résume en quelques lignes les caractères de la région : pays peu peuplé ; climat relativement sain, grâce à l’altitude moyenne — 1.100 mètres — du plateau qui constitue toute cette partie du Cameroun ; cultures indigènes à peu près limitées au maïs, à la patate, au manioc, au mil, à la banane, auxquels il faut ajouter un peu de coton ; possibilité de faire produire aux jardins des postes, moyennant des soins assidus, la plupart des légumes d’Europe. Élevage, bovidé surtout, florissant, cheptel déjà considérable ; circonstance exceptionnellement favorable des puits natronés ; constitution géologique vraisemblablement intéressante pour un prospecteur ; intérêt de l’extension de la culture du coton dans la mesure des ressources en main-d’œuvre, et d’expériences méthodiques dans ce but.

CHAPITRE V

DE NGAOUNDÉRÉ A GAROUA PAR REI BOUBA

J’espérais que la traversée de la région comprise entre Ngaoundéré et Rei Bouba apporterait à mon voyage un pittoresque particulier. Dès qu’on a quitté le pays de Ngaoundéré, c’est-à-dire peu après le départ, on entre dans une contrée d’administration indigène, sans fonctionnaire européen, quoique placée sous notre suzeraineté. Le lamido Bouba, qu’on nomme aussi Bouba Rei, y exerce seul le pouvoir. C’est d’ailleurs un vassal fidèle, et la situation qu’on lui laisse, étant donnée sa personnalité considérable, a plus d’avantages que d’inconvénients.

Le trajet, tout au moins, m’a déçu. Le peu de gibier que j’ai vu — quelques troupeaux d’antilopes — était si sauvage qu’à la fin je ne cherchais même plus à l’approcher. Cependant, un peu de viande, pour moi comme pour mes hommes, eût été fort utile. D’autre part, malgré la bienveillance avec laquelle j’ai coutume de traiter les gens, le vide se faisait à mon approche dans les villages et la question des vivres était un problème tous les jours.

M. Lozet avait eu l’amabilité de me procurer un bon cheval. J’étais délivré de mon tippoy, que je conservais pourtant en prévision du cas où j’aurais un malade en route. On verra que cette précaution ne devait pas être superflue.

J’ai loué des chevaux aussi pour Denis, pour Somali ; la petite Faadematou en a un. J’emmène encore, outre mes porteurs, Yahia et Somanakandji, un garde, un cavalier du lamido de Ngaoundéré et deux hommes de Rei Bouba qui retournent chez eux. L’un me servira de guide, l’autre me précédera d’un jour pour avertir les villages et assurer notre ravitaillement. J’ai d’ailleurs pris des notes sur l’itinéraire, et M. Bonhomme, qui est allé à Rei Bouba, m’a donné en outre une indication précieuse : « Pour tout ce que vous désirerez, m’a-t-il dit, adressez-vous là-bas à Guédal. C’est un des grands captifs du lamido ; il a la confiance de Bouba ; par lui, vous obtiendrez promptement satisfaction. »

Je ne quitte Ngaoundéré qu’à sept heures du matin, afin de recevoir les adieux du lamido, qui m’attend, avec toute sa suite, sur la place du marché. Je traverse, par une chaleur assez forte, un vaste plateau à peine ondulé, sans arbres ou presque, couvert d’une herbe sèche et jaune où les feux de brousse ont laissé de larges plaques noires, entouré de longues collines — les monts Mbang et la montagne de Ganga — d’où se détachent quelques cônes bien caractérisés. J’y rencontre plusieurs troupeaux de bœufs foulbés. J’arrive à deux heures à Gangassao, distant de 34 kilomètres, et dès ce premier campement les complications commencent : six porteurs à remplacer ; trois sont malades, trois se sont enfuis. Je fais appeler le chef du village, qui complète mon effectif.

Nous atteignons le lendemain des collines boisées à travers lesquelles toute l’étape s’effectue. Vers la fin, je mets pied à terre pour tirer un grand oiseau noirâtre, aux ailes marquées d’un peu de blanc, qui court sur le sol. Je ne puis l’approcher, et en le poursuivant, j’en fais lever quatre autres, perchés par couples dans les arbres. Ces oiseaux, dont j’ignore le nom, et que je n’ai vus que là, sont, paraît-il, bons à manger. Leur taille atteint celle de l’outarde. C’est dans ces cas-là que je regrette de n’avoir pas avec moi de fusil à plombs. Mais j’hésite toujours à compliquer mon équipement au delà du strict nécessaire.

Nous faisons halte à 11 heures du matin à un vieux campement en pleine brousse. Je pensais y trouver des vivres, grâce à l’homme que je faisais marcher en avant ; un petit village, en effet, se trouve près de là ; mais mon envoyé m’attend seul : tout le monde s’est sauvé, me dit-il. La surprise est désagréable. Les porteurs, fatigués, peuvent difficilement doubler l’étape. Cependant tout s’arrange toujours. Je finis par apprendre, à force de questions, qu’il y a deux autres villages un peu plus loin ; j’y envoie mon garde ; il y trouve quelques indigènes, les rassure, et finalement les rations arrivent ; pour moi, j’ai du riz.

Le pays, d’ailleurs, n’est pas aussi sauvage qu’on pourrait le croire d’après cet incident. Des Européens y passent parfois. Mais les populations y sont très arriérées. L’argent qu’on leur donne a pour elles moins d’intérêt que les vivres qu’elles cèdent en échange, car il n’y a pas de factorerie dans le voisinage, et comme elles ne quittent guère le pays, elles n’ont pas l’occasion de l’utiliser ; aussi se dérobent-elles de leur mieux à des marchés dans lesquels elles ont toujours l’impression d’être lésées.

Quand nous repartons, le matin, au clair de la lune, une panthère nous accompagne assez longtemps ; elle est très loin, perdue dans la brousse serrée où chemine le sentier ; seuls de petits grondements brefs, de temps à autre, nous révèlent sa présence. Je les entends à peine ; les indigènes, au contraire, avec l’acuité de leurs sens, les perçoivent très bien.

Peu après le lever du jour, j’aperçois, non loin de la piste, un troupeau de grandes antilopes qui s’enfuient. Je laisse mon cheval et, avec le garde et Somali, je pars dans la direction qu’elles ont prise ; elles nous fourniraient une provision de viande fort opportune. Mais je comprends vite l’inanité de ma tentative. Le sol est jonché partout de feuilles épaisses, très sèches, qui font beaucoup de bruit sous le pied, et qui leur annoncent notre approche par des craquements sonores. Après une heure de marche sous bois, je renonce à continuer ; je regagne le sentier, et je m’assieds sur un bloc de roche qui affleure là ; je ne vois pas d’empreintes fraîches, mon convoi n’est donc pas encore passé, et je n’ai qu’à attendre mon cheval.

Voici des voyageurs. Ils sont rares ici ; nous n’avions encore rencontré personne. C’est d’abord une petite femme très maigre, presque une enfant ; elle porte allègrement sur la tête une énorme corbeille qui paraît lourdement chargée. Derrière elle, le mari, avec un boubou bleu qui s’effile sur son dos et autour de ses jambes en longues guenilles crasseuses, une calotte sur le crâne et des sandales aux pieds ; sa seule charge, à lui, consiste en une lance, un sabre, un arc et un carquois plein de flèches. Ils me regardent avec un peu de crainte, puis, comme je ne leur dis rien, ils continuent leur chemin.

Bientôt apparaît à son tour la file de mes porteurs, qui ont dépassé les chevaux durant le temps que ceux-ci ont cru devoir m’attendre. A peine vêtus de loques sordides, ils marchent les uns après les autres, à un mètre de distance. La procession de leurs noires silhouettes, différentes par la taille, l’embonpoint, la forme de la charge que leur tête, bien droite sur le cou raidi, supporte avec une surprenante aisance, me montre de pauvres anatomies de serfs, des faces bestiales indifférentes plus que résignées, des regards placides et sans pensée ; mais, maigres ou gras, tous sont forts ; la vigueur et la résistance des noirs suffiraient à les différencier incontestablement de notre race.

Les chevaux viennent, eux aussi, le mien en tête, et me voici en selle, de nouveau. Nous franchissons des hauteurs boisées par un long col, nous descendons dans une vallée herbeuse où passe, presque à sec en ce moment, le mayo Dagala, et c’est Haldou, où je compte coucher. Les cases sont propres. L’endroit n’est pas désagréable. La ration, copieuse, arrive presque aussitôt. C’est un des charmes de cette vie que la soudaineté avec laquelle les circonstances faciles et apaisantes y succèdent à des heures d’inquiétude et d’irritation. Les besoins et les aspirations y sont simples, et si réduits, que la moindre chose suffit à les combler.

Le lendemain matin nous réserve, d’abord, une montée longue et rude. Puis nous cheminons longtemps à la même altitude, sous un air vif et léger. Je remarque pour la première fois de beaux cocons qui pendent aux branches de certains arbres. Ils sont fuselés ; certains dépassent vingt centimètres ; j’en ouvre un : il contient une vingtaine de grandes chenilles vivantes. Une brochure de vulgarisation que j’ai entre les mains signale une soie qu’emploient les Haoussas de la Nigéria du Nord. Ce doit être celle-là. Je demande le nom foulbé de ces cocons : « toumlagné », me dit-on. A tout hasard, je prélève quelques chenilles pour le Muséum.

Les difficultés matérielles se renouvellent à l’étape, et il en est de même le lendemain : le campement, proche du village de Man, est sale ; il n’y a pas de vivres ; mon envoyé, parti la veille, n’est arrivé que tard ce matin, et il y avait au plus trois heures de route pour un indigène sans charge. La faute est flagrante. Au surplus, il faut que ces complications cessent. J’ai des chevaux et des porteurs qui travaillent, ils ont le droit de manger tous les jours, et suffisamment. Je fais ligotter le coupable. Le chef du village a montré de la mauvaise volonté : on l’attache aussi.

Hier soir, Denis m’a fait part d’une conversation qu’il avait surprise. Le guide — celui des hommes de Rei Bouba qui marchait avec nous — avertissait Yahia que tant que je ne leur aurais pas donné, à lui et à son camarade, une large gratification, les mêmes déconvenues m’attendraient.

Je dis au garde que c’est lui, désormais, qui me précédera dans les villages pour faire préparer les rations. Quant aux deux hommes de Rei Bouba, je les préviens, sans mettre Denis en cause, que je les tiens pour responsables de ce qui se produit, et que je les remettrai au lamido en arrivant, pour qu’il les punisse.

A peine ai-je communiqué cette décision qu’un colloque animé s’engage entre le guide, Yahia et Denis. Je comprends bientôt, au ton violent qu’il prend, que mon intervention est opportune, et je demande de quoi il s’agit.

Voici. Le guide veut me mettre en garde contre l’imprudence du procédé auquel je viens de m’arrêter. Si j’envoie un soldat, tous les hommes des villages fuiront ; et je serai encore moins avancé. Il s’engage, au contraire, si je veux passer l’éponge sur le passé et ne rien dire au lamido, à m’assurer désormais tout le nécessaire promptement et sans difficulté. Il va d’ailleurs s’occuper lui-même, tout de suite, si je veux, de la ration d’aujourd’hui. Il est sûr que je serai satisfait.

Je le prends au mot. Il part en courant dans la direction du village. Deux heures plus tard, en effet, les vivres sont là. Ils sont abondants et de qualité parfaite. La manière forte a réussi. En outre, les choses en sont à ce point que l’homme ne peut plus se dérober désormais sans prendre une attitude d’hostilité ouverte ; et j’aurais alors d’autres ressources. Mais cela ne se produira sûrement pas, me dit Yahia. Bouba est rude dans ses procédés. La moindre plainte de ma part aurait des conséquences capitales — c’est bien le mot — et l’intéressé n’aurait garde de s’y exposer.

Je fais détacher le chef et l’homme punis ; on a cédé, il sied de rendre légèrement la main. Le soir, de nouveaux vivres arrivent. Les chefs des deux villages qui les envoient sont là aussi, craintifs. Je les rassure et paye largement ce qu’on apporte. Ils se confondent en humbles remerciements : « Ousoko, Ousoko », répètent-ils en frappant doucement dans leurs mains. Ce sont de pauvres sauvages, sans calculs méchants.

Après Man, les reliefs boisés deviennent moins nombreux. On se sent déjà moins enfermé, la route est facile, sauf près de Yet, à 20 kilomètres plus loin, où montées et descentes font une nouvelle apparition. Elles nous réservaient un incident.

A chaque escarpement, je mettais régulièrement pied à terre, pour ménager mon cheval. Les hommes montés — Denis, Somali, les gardes — m’imitaient. Seule, Faadematou, invariablement, restait en selle. Je la laissais faire, indulgent à sa nonchalance. Elle n’était pas bien lourde. Elle ne faisait d’ailleurs pas partie de mon personnel, et je n’avais pas à m’en occuper.

Elle nous précédait, ce jour-là, d’une centaine de mètres. Aux passages difficiles, je la voyais souvent s’arrêter, pour chercher sa route. Puis les petites jambes noires s’agitaient de chaque côté du cheval, une minuscule cravache entrait en action, et le mouchoir aux tons vifs dont elle parait sa tête commençait de s’enfoncer lentement lorsque c’était un ravin, ou de progresser tout doucement vers la crête s’il fallait monter.

Elle était arrivée devant une rivière à sec, encaissée, au lit rocailleux ; il y avait un petit pont de bois, tout vermoulu, qui semblait prêt à s’effondrer ; elle s’était arrêtée, et elle hésitait. Je la rejoins, je la dépasse et traverse. Le cheval de Yahia arrive à sa hauteur au même moment et, dans une soudaine gaieté, mord le sien, qui se met à pointer. Elle tombe en arrière, d’abord sur le sol de la berge, puis de pierre en pierre, de choc en choc, elle roule lentement jusqu’au fond.

On l’a relevée ; elle semblait souffrir beaucoup. Je l’ai fait asseoir sur le tippoy et on l’a portée jusqu’au campement.

L’après-midi, j’ai envoyé un message au lamido Bouba Rei afin de l’avertir de ma venue prochaine. Puis je suis parti sur les traces d’antilopes, que je n’ai pu rejoindre. Nous continuions à manquer de viande, et je n’avais même pas la ressource du lait quand par hasard on m’en apportait, car les gens de la région y mêlent souvent des gri-gris pour s’assurer les bonnes dispositions du voyageur qui passe, et ces drogues, sans être dangereuses, peuvent incommoder.

A la fin du jour, les porteurs se sont groupés sous deux arbres immenses qui couvrent de leur ombre tout le campement, et ont allumé de grands feux. La petite blessée s’est assoupie dans une case. Elle paraissait avoir une côte fracturée. J’ai fait monter mon lit dehors, comme d’ordinaire. J’étais presque endormi, lorsque, confusément d’abord, un bruit vint frapper mon oreille : une galopade effrénée, ponctuée de chocs, comme d’un animal affolé qui traîne un objet pesant après lui. Je me réveille tout à fait, je vois des torches qui s’agitent, courent, s’éloignent dans l’obscurité. En même temps, un vent violent secoue rageusement ma moustiquaire, qu’il menace d’emporter. Je n’ai pas de peine à comprendre ce qui se passe : une tornade — la première de la saison — commence ; mon cheval a pris peur ; il a arraché le lourd piquet auquel il était attaché, et s’est enfui ; gardes et porteurs se sont élancés à sa poursuite à travers la nuit.

Mais, dans leur hâte, ils ont abandonné leurs feux. Le vent, de plus en plus puissant, disperse les foyers et lance sur tout le camp des étincelles et des tisons incandescents. Les cases sont en paille sèche. L’une d’elles abrite la jeune Foulbé, incapable de se mouvoir sans aide ; dans une autre est mon matériel de mission. Un incendie serait un désastre.

Je rallie difficilement quelques hommes, car le bruit de la tornade domine ma voix. On éteint avec de la terre, comme on peut, tout ce qui brûle encore. C’est ensuite un instant de répit, dans les ténèbres profondes, au milieu des mugissements de l’ouragan, avec seulement, de temps à autre, l’éblouissement d’un éclair. Voici que les torches, d’abord lointaines, apparaissent de nouveau, se rapprochent, reviennent. Comme elles arrivent, nouvelle alerte, dans un fracas terrible : un des grands arbres qui nous abritent vient de s’abattre, sous l’effort de la tempête. On crie que la case du cuisinier est écrasée et qu’il est dessous. Tout le monde se précipite de ce côté.

A tâtons, on la trouve. Elle est intacte, Denis indemne.

Le vent s’apaise enfin ; la pluie commence à tomber, et tout se calme.

Je demande si on a rattrapé mon cheval. Il est là, déjà rattaché. Chacun regagne son gîte. Nous nous rendormons.

C’est la mauvaise saison qui s’annonce. Je suis parti six semaines trop tard, et l’époque des pluies étant plus tardive à mesure que j’approcherai du Ouadaï, je vais marcher jusqu’à Abéché, c’est-à-dire jusqu’au commencement d’août, dans des conditions climatériques éminemment défavorables. Le côté pénible de mon voyage devait s’en trouver très accru.

Nous ne repartons qu’à l’aube. Tout le monde est fatigué, d’abord ; puis le ciel est couvert, et la nuit trop noire pour que les porteurs puissent marcher plus tôt. La ressource des torches nous fait défaut, toute l’herbe, dont on les fabrique, est mouillée.

Nous sommes entrés ce jour-là dans une zone véritablement torride, pour n’en sortir que deux semaines plus tard. Nous sommes arrivés à une heure et demie au campement — le village de Cholliré. Le soleil avait tant de puissance que, pour la première fois depuis que je voyage, je m’en suis senti incommodé. J’ai envoyé Somali chercher de l’eau. Il y en avait dans le voisinage. Je me suis fait un couvre-nuque de mon mouchoir mouillé, et je suis parti au galop de mon cheval avec l’impression qu’il était nécessaire que j’arrive le plus tôt possible, car la route n’offrait aucun abri.

Cholliré est un village étendu, où jadis habita Bouba, me dit-on ; il est en partie démoli maintenant. Qu’on imagine, au pied d’une colline qui forme la fin d’une chaîne, un vaste emplacement plan au sol sans herbes, irrégulièrement planté de quelques arbres, notamment des baobabs, aux énormes troncs, à l’écorce d’un gris argenté, aux branches relativement chétives, dépourvues de feuilles ; de petits enclos circulaires, circonscrits par des seccos, et dont chacun contient quatre ou cinq cases, en occupent quelques points, disséminés à des distances qui varient entre 100 et 300 mètres. L’un, plus grand, plus soigné, est l’ancienne résidence de Bouba.

L’effet de la lettre que j’ai fait parvenir à ce dernier se manifeste à mon arrivée. Un capitat du lamido est là, qui se porte à ma rencontre. Il m’exprime les souhaits de bienvenue de son maître, et me précède au campement, où m’attendent des présents : ce sont, soigneusement alignées, quatre énormes calebasses de riz, dix bourmas de miel, six corbeilles d’ignames, quatre autres calebasses de gâteaux de miel et de farine aussi vastes que les premières, des jarres d’hydromel. Le lamido, me dit-il, me prie de coucher demain à Taparé et d’en partir le matin de manière à arriver dans sa ville vers dix heures : il me prépare une grande réception.

Pour la première fois, j’ai revu tout à l’heure des talhas, avec leur bois rougeâtre, leurs petites feuilles vert foncé, leurs longues épines blanches, droites, pointues, si dures qu’on en fait des épingles ; ils me rappellent tout à la fois la Nigéria du Nord, le Tchad, le Ouadaï, le Niger, le Sahara, et me donnent, comme il y a quelques jours le « kourkourou » des pigeons verts, l’impression qu’eux aussi sont là pour me saluer de la part de ces contrées si chères à ma mémoire.

Bientôt arrive un deuxième émissaire ; je m’enquiers : un simple garde, esclave quelconque, me dit Yahia. Je devais avoir peu de jours plus tard, à ce sujet, une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle se produisent les malentendus dans ces contrées, et de l’inconvénient des interprètes insuffisants.

Vers le soir, ce même homme, accompagné de Yahia, se présente et demande à me parler. Il aurait une communication importante à me faire. Voici : le lamido a un interprète, mais il désire que nous nous entretenions le moins possible devant celui-ci, car sa discrétion est sujette à caution, et nos conversations risqueraient d’être répétées ensuite un peu partout. Il convient, si je désire lui être agréable, que je me serve de mon interprète à moi.

Une communication d’un caractère aussi confidentiel, par un tel intermédiaire ? C’est peu vraisemblable. Mais un détail, que mon souvenir évoque soudain, éclaire pour moi la situation : il est d’usage, en pareil cas, que l’interprète reçoive un cadeau, et Bouba Rei est un grand chef, donc un chef généreux. Or mon interprète, c’est Yahia. C’est lui qui sera de la sorte le bénéficiaire du présent. Les deux compères ont dû s’entendre et pensent me prendre pour dupe de leur petite combinaison. Je les congédie assez brusquement. Ils s’en vont, visiblement déconfits.

Je m’arrête le lendemain, comme me l’a demandé le lamido, à Taparé. Ce n’est qu’à une demi-étape, 15 kilomètres. Le campement est construit à la manière des demeures foulbés ; de petites cours sablées et nues, contenant chacune une case, parfois deux, rarement plus. Communiquant entre elles par des portes étroites, elles forment, dans leur ensemble, une sorte de labyrinthe à compartiments.

On ne tarde pas à m’apporter une lettre du lamido. Elle est écrite dans un français assez correct par son interprète. J’y note une phrase qui montre bien le caractère familial que prennent fréquemment en Afrique les rapports entre esclaves et maîtres, et l’importance des situations auxquelles peuvent accéder les premiers.

« Mais je vous fais connaître, me dit Bouba, que je suis un peu triste, car mon grand captif, nommé Maicodé, est mort le jour de mercredi 14 mars 1923. »

« Mais quand même, ajoute-t-il, je monterai dans ma voiture pour vous recevoir à ma place nommé Djoulol, et là vous me trouverez. »

Certes la traite des esclaves, que la civilisation a d’ailleurs réussi à réprimer presque partout, et dont elle poursuit les rares et dernières pratiques avec une sévérité légitime, a été l’occasion de cruautés. Le caractère de valeur d’échange qu’elle prêtait à l’esclave, en dehors des avantages directs qui s’attachaient à sa possession, incitait les tribus puissantes à s’assurer de gros contingents de captifs. Celles-ci, pour s’approvisionner, multipliaient les opérations guerrières contre leurs voisines moins fortes ou moins courageuses, sur lesquelles pesait ainsi une lourde oppression. De véritables chasses même s’organisaient parfois, comme je l’exposerai en parlant du Ouadaï. Il y avait ensuite la vente, le voyage, l’expatriation définitive, et c’étaient là, même pour des races dont l’apathie et la passivité sont extrêmes, de dures épreuves, qu’aggravaient encore l’insensibilité et la rudesse naturelles de ceux qui en réglaient les modalités.

Actuellement, dans toute la partie de l’Afrique soumise à notre autorité, il n’existe guère plus que des esclaves en quelque sorte volontaires ; nos lois se refusent partout à sanctionner leur condition, et dès que l’un d’eux se plaint d’un abus, nos représentants officiels interviennent et le libèrent. Chez les gens de condition moyenne, ils forment d’ailleurs une véritable annexe de la famille. Ils sont traités sans morgue, souvent affectueusement. Les grands chefs sont nécessairement plus distants ; ainsi le veut leur prestige ; mais les esclaves auxquels ils accordent leur confiance deviennent vite riches, puissants et respectés ; au Cameroun, la plupart des ministres des lamidos se recrutent parmi eux.

Ainsi compris, l’esclavage ne présente aux colonies que des inconvénients bien atténués. Il n’est nullement excessif d’ajouter qu’une modification prématurée de la situation actuelle léserait gravement la plupart des intéressés, à commencer par les plus humbles. Si, par une exaltation sentimentale inconsciente des réalités, on brusquait inconsidérément l’évolution en cours, une profonde perturbation économique et sociale serait la conséquence immédiate d’une telle erreur. Nous avons tari les sources de l’esclavage. Nous en surveillons les vestiges, nous en réprimons les excès, nous assurons la libération de tout captif qui fait appel à notre autorité. Tel est le programme nécessaire et suffisant sur lequel s’accordent à la fois les faits et les principes.

La dépendance est une loi commune à toutes les sociétés. Dans les groupements normalement ordonnés, la masse est soumise à l’élite. Ailleurs, c’est l’inverse qui se produit, sans avantage ni pour les uns ni pour les autres. Mais on ne vit sans contrainte qu’à l’état de solitude. Ce qu’en Europe on nomme liberté se réduit au droit d’opter entre un certain nombre de servitudes ; c’est à quoi nous nous résignons d’ailleurs sans peine, contents du mot. Les modalités du servage évoluent d’elles-mêmes avec la sensibilité et la mentalité des individus.

J’ai répondu au lamido, que son envoyé me disait en outre un peu souffrant, que je le priais de se borner à me recevoir devant sa demeure.

Ce n’est pas sans curiosité que j’attendais mon arrivée à Rei Bouba. C’est, comme je l’ai dit, l’un des points du Cameroun où les vieux usages et la couleur locale subsistent avec le plus de liberté.

Le lamido, dont le vrai nom est Bouba Djana, exerce sur un territoire étendu une autorité que nul indigène ne songerait impunément à discuter. Son grand-père est venu du Fouta Toro à Lamé, près de Léré, avec un certain nombre de Foulbés comme lui. Il a poussé ensuite jusqu’à Djouroum, à une vingtaine de kilomètres de Rei, alors occupé par les Damras. Après avoir guerroyé contre eux, il a épousé la fille de leur chef. L’aspect de Bouba se ressent de cette alliance. Au lieu d’avoir le teint cuivré ou même presque blanc de la race paternelle, il est sensiblement noir. D’ailleurs, sauf un très petit nombre de foulbès qui constituent une partie de son entourage immédiat, tous ses gens sont des noirs païens — on désigne en Afrique Centrale sous le nom de kirdi cet élément de population.

Je me mets en route au jour. Le paysage s’est transformé. C’est maintenant une grande plaine où le pâturage domine. Le plateau central du Cameroun est derrière nous. Je m’arrête à deux reprises, pour tirer une sorte d’échassier qu’on me dit fournir une viande appréciée des porteurs, puis une oie de Gambie. J’ai remarqué que mon tir, faute d’exercice évidemment, n’avait plus la même précision que lors de mon dernier voyage ; j’ai senti la nécessité de m’entraîner un peu avant d’aborder de nouveau le buffle et les grands animaux, et toute cible m’est bonne. Je manque les deux fois.

J’aperçois bientôt à l’horizon la longue ligne d’arbres par laquelle se révèlent généralement, en plaine, les villages indigènes. Les constructions n’atteignent nulle part la ligne des cimes ; mais dès qu’on regarde attentivement, on remarque au-dessous de celle-ci de nombreuses taches grises, que font les cases.

Nous approchons. Devant nous, un groupe multicolore se tient immobile, au soleil. Il y a là deux cents soldats, fantassins ou cavaliers. Un de ces derniers se détache et vient à ma rencontre ; deux hommes le précèdent, habillés de rouge. C’est un des principaux captifs du lamido, et le premier par son rang. Il me renouvelle les souhaits de bienvenue de son maître ; puis de longues trompettes jettent des clameurs barbares, et toute la troupe fait demi-tour pour me précéder. Les cavaliers portent de très beaux costumes, avec des casques de métal brillant, à plumes. Leurs chevaux sont couverts de longues housses où les teintes se répètent en dessins régulièrement disposés. Les fantassins sont vêtus de tuniques demi-longues aux nuances vives. Ils sont munis d’armes primitives, — lances, arcs, flèches, sabres, couteaux — et d’énormes boucliers.

Mais voici la porte de la ville : une case à deux hautes ouvertures, l’une sur l’extérieur, l’autre sur l’intérieur, interrompt le mur bas, de terre jaunâtre, qui forme l’enceinte. Les fantassins sont déjà entrés. Je m’arrête pour laisser aux cavaliers le temps de les suivre. Ils se pressent sous le soleil ardent, dans la blanche poussière ; tour à tour, pour passer, ils baissent la tête, inclinant en avant les longues plumes de leurs casques ; à mesure que leur groupe diminue, s’égrenant lentement sous la case, je vois par-dessus la muraille, en une longue file irrégulière qui se hâte au galop vers le centre du village, le haut de leurs corps secoués par les caprices de leurs montures.

Je passe à mon tour. Quelques minutes de lente progression dans une rue modeste, et j’arrive sur une petite place d’environ cent mètres de diamètre, entourée, sauf d’un côté, de seccos que l’air et la pluie ont brunis. C’est vers ce côté qu’on me dirige : un haut mur, qui domine toutes les cases avoisinantes, et, au milieu, une sorte de péristyle, abrité d’un toit de chaume que soutiennent de robustes piquets. Tout autour de la place, sauf là, les soldats, maintenant, sont massés.

Sous le péristyle, dans un fauteuil, vêtu d’une ample robe bleu sombre, le visage très noir, voilé et laissant voir seulement les yeux, le lamido est seul. Il se lève et, lentement, s’avance à ma rencontre. Je mets pied à terre, je vais à lui, nous nous serrons la main et je m’assieds sur un siège préparé à côté du sien. Son interprète, un jeune noir, celui-là même qui m’a écrit, traduit, à demi prosterné, le visage tourné vers la terre, les phrases banales que nous échangeons.

Les soldats se livrent ensuite en mon honneur à quelques évolutions simples et à des danses naïves qui secouent contre leur dos leurs lourds carquois. Puis je prends congé après avoir annoncé à Bouba ma visite pour l’après-midi.

Au lieu de se lever comme moi, ainsi que j’étais en droit de l’attendre, il reste majestueusement assis dans son fauteuil et se borne à me tendre la main négligemment. Je crois qu’il n’a pas compris et je me rassieds moi-même. Mais quand, un moment après, je recommence, c’est la même immobilité. Alors je lui fais dire, par son interprète, que je le sais fatigué, et que je le prie de ne pas se lever, puis je pars assez irrité. Cette désinvolture publiquement affichée, bien que j’aie pris soin de l’instruire de mon caractère officiel, dépasse ma personnalité et est d’autant moins acceptable.

Je trouve, tout près, le campement ; très exigu, il est incomplètement nettoyé. Mon impatience s’accroît de ce nouveau manque d’égards. Je cherche l’occasion de prendre ma revanche ; et comme j’aperçois, disposés avec ordre, les cadeaux que Bouba y a fait placer pour moi — une peau de lion, une peau de léopard, des sagaies de cuivre, des arcs, des flèches, des chapeaux, des paniers et des plateaux de paille — je fais appeler l’homme qui vient de me conduire et je l’invite sèchement à les remporter sans délai. Il semble atterré. C’est l’une des marques de mécontentement le plus caractéristiques que comportent les usages africains. J’envoie en outre un homme prévenir le lamido que le voyage m’a fatigué, que je ne lui ferai pas la visite annoncée, et que je repartirai dans la nuit.

Une demi-heure plus tard son interprète arrive. Je ne lui cache pas ma manière de penser. Mais je comprends vite que, selon mes prévisions, mon coup de caveçon fait son effet et que les choses vont s’arranger. Il excuse son maître. Il argue de son ignorance. Si celui-ci me rend visite le jour même, considérerai-je sa maladresse comme réparée ? Je réponds oui, tout de suite. Bouba sait parfaitement ce qu’on doit à un hôte de ma qualité ; l’ignorance qu’il allègue est une vaine excuse ; il y a, même dans ces cours barbares, un vague protocole ; dans quelques jours, lorsque de grands chefs viendront à ma rencontre sur les routes, mon interprète me dira fort bien que certains d’entre eux s’attendent à ce que je descende de cheval lorsqu’eux-mêmes ont mis pied à terre et s’avancent pour me saluer. Mais Bouba est un chef, et un chef qui a donné aux Français, dans des circonstances importantes, des preuves utiles de sympathie. Je désire, autant que lui, clore l’incident, pourvu que ce soit de façon satisfaisante pour moi.

L’interprète part, revient. Le lamido sera là à cinq heures. J’acquiesce. On me demande de reprendre les cadeaux ; d’accepter, selon l’usage, un bœuf pour mes porteurs ; et, pour moi, un très beau cheval. Je reprends les sagaies, les peaux, les flèches, les objets de paille ; j’accepte le bœuf qui renforcera la ration de mes hommes ; je refuse le cheval, avec toutes sortes de remerciements toutefois, en donnant pour prétexte que je vais passer dans une région infestée de tsé-tsés et qu’il y mourrait avant peu. Les lamidos envoient souvent, aux gens de quelque importance, des cadeaux d’une valeur réelle ; Bouba, notamment, qui est fort riche. Mais ils comprennent très bien qu’on ait scrupule à les prendre, et pourvu qu’on se retranche derrière un semblant de motif, qu’on remercie avec courtoisie et qu’on accepte les menus objets, on ne les désoblige aucunement.

Je lui envoie moi-même deux épées baïonnettes, que je sais devoir lui faire grand plaisir. Nous voilà redevenus bons amis.

A cinq heures, une foule débouche, se range sur la place. Lentement, le sultan arrive, porté haut dans un grand tippoy. Il descend. Je vais au-devant de lui, et nous entrons, seuls avec son interprète. Un esclave, toutefois, se tiendra accroupi près de la porte, de manière à entendre tout au moins le son de sa voix ; et, à chaque phrase du maître, il se penchera, les mains jointes, à droite et à gauche, en prononçant d’une voix nasillarde et traînante, le mot na-am — (oui, c’est bien), — que toute la foule assise dehors répétera aussitôt après lui, ce pendant que mes paroles, à moi, seront accueillies avec la plus parfaite indifférence.

Nous nous entretenons ainsi pendant près d’une heure. Il me questionne sur l’aviation ; puis, sur ma demande, il fait venir deux marabouts importants, de qui j’essaie de tirer des renseignements utiles pour ma mission. Mais la présence du lamido, la mienne, les impressionnent visiblement. Sur chaque point ou presque, ils se retranchent derrière une feinte ignorance. Il faut que Bouba me dise pour eux que tous les musulmans du pays appartiennent au rite malékite, circonstance banale s’il en fût. Il s’étonne à cette occasion de la science coranique dont je fais preuve. A la vérité, je n’ai fait que placer quelques mots que je savais devoir lui donner cette impression ; mon instruction islamique est encore rudimentaire.

Lorsqu’il part, nous sommes en très bons termes.

La nuit passe lentement et péniblement, étouffante dans la cour exiguë, au milieu des ronflements de voisins trop proches ; une mince cloison de seccos me sépare seule des cases voisines, et la quasi-intimité de cette installation m’est insupportable.

Dès le matin, je me rends chez le lamido pour prendre congé de lui ; sa demeure est sensiblement mieux aménagée que celles que j’ai vues précédemment. C’est toujours le même style foulbé pourtant, la même division en petites cours nues dont chacune entoure une case. Mais certaines de ces cases, chez lui, s’éloignent, par leur forme et par leur structure, de l’habituel modèle cylindro-conique ; et l’ornementation curieuse, à la fois archaïque et modern-style que présentent plusieurs d’entre elles, n’est ni sans goût, ni sans ingéniosité.

Il se tient, quand j’arrive, dans une longue galerie. Je remarque d’abord près de la porte quelques ustensiles de toilette et de vieux objets sans intérêt, entassés dans un coin ; plus loin, un grand lit de cuivre et de fer peint en noir, décoré de nacre, d’une fabrication très ordinaire, mais recouvert d’un magnifique tapis rouge brodé d’or. Bouba est assis sur un divan. Il est coiffé d’une simple calotte et son visage est découvert. Les traits épais ne nuisent pas à l’expression intelligente et bienveillante de sa physionomie.

Notre entretien est plus court que celui de la veille, nous avons épuisé tous les sujets. Il me montre l’étoile du Bénin, qu’il porte aujourd’hui. Je ne manque pas de le féliciter et de lui dire que c’est là une grande décoration. Je le questionne sur la voie suivie par les musulmans qui, de Rei, se rendent au pèlerinage de la Mecque. Comme je vais partir, il me demande un remède contre les maladies d’estomac.

L’après-midi, Faadematou, qui n’est pas encore remise de sa chute, mais chez qui le souci de la parure n’a pas abdiqué, fait procéder à sa coiffure dans un coin du campement. Il y a, dans chaque village, des femmes connues pour posséder cet art. Celle qui est là est une Bornouane. L’intéressée se confie à elle, en spécifiant toutefois que ce n’est pas la mode bornou, mais la mode arabe qu’elle désire ; gravement, l’autre acquiesce. Puis, au milieu de jacassements de perruches, la coiffeuse défait une à une, en s’aidant d’un poinçon de fer, toutes les petites tresses, et les refait en agrémentant l’ensemble d’un motif de fantaisie. Elle rase ensuite ce qui reste sur le haut du front. Le tout dure environ trois heures.

La soirée ne m’apporte que sujets d’impatience. Ce sont des provisions de route, nécessaires, qui n’arrivent pas ; un porteur, malade depuis la veille, qui n’a rien manifesté, et qu’il faut soigner, puis remplacer au dernier moment ; enfin, voici une diversion : une captive que j’ai fait demander hier pour la petite blessée, dont l’état exigera pendant quelque temps des soins et une aide, et dont je désire ne pas avoir à m’occuper. L’interprète ne m’envoyait personne ; alors, à tout hasard, j’ai dit qu’on s’adresse au garde, le fameux garde dont j’ai si mal reçu la communication à Cholliré, et qui, depuis lors, par ordre, sans doute, est toujours là ; et, à ma grande surprise, en cinq minutes, il m’a donné satisfaction.

Faadematou la désirait jeune, sa servante. Mais celle-ci, c’est un bébé. Elle paraît avoir tout au plus dix ans. Elle arrive menue, sans voix, pleine de crainte, par avance soumise à tout. Je caresse sa petite tête pour la rassurer, puis j’envoie Somali prévenir que cela ne peut aller, qu’il en faut une autre, plus robuste. Il serait véritablement inhumain d’exiger de cet être minuscule une étape quotidienne de 25 à 30 kilomètres et, à l’arrivée, un travail.

En attendant, elle reste là, dans la case, sage, assise par terre. Elle est enveloppée jusqu’à la taille dans un petit pagne blanc bien propre, comme un jupon très serré, qu’on lui a sûrement mis tout à l’heure pour venir. Ses cheveux, comme ceux des païennes d’ici, sont courts, presque ras, et rasés en rond autour de la tête, de manière que seule subsiste une espèce de calotte de sacristain. Ses jambes sont jointes et allongées ; ses reins font un angle droit avec elles. Au-dessus, son buste enfantin se penche en avant, et ses petites mains de travailleuse, au bout de ses bras noirs, longs et grêles, viennent reposer sur ses tibias. Elle exprime avec une intensité étonnante la passivité sans défense, la résignation absolue, l’absence de toute conception qui ne soit pas celle de l’implacable fatalité.

Mais l’autre arrive bientôt. Somali s’est adressé au même garde. Que n’ai-je eu recours à ses offices plus tôt ! Le porteur, les vivres, sont venus aussi, avec la même célérité, dès qu’il a su que j’en avais exprimé le désir. L’interprète, lui, n’a pas reparu.

La nouvelle captive est plus vigoureuse, grande, lourde, jeune, pourtant presque obèse ; aussi passive, d’ailleurs. Elle s’appelle Hebbini. C’est chose faite, je l’emmènerai.

Puis, comme j’entends me mettre en route dans la nuit, je fais tout de suite les présents d’usage : au chef du campement, au garde. Je suis très large avec ce dernier. Je viens de voir quelle est sa bonne volonté, et je désire compenser mon accueil un peu rude de l’autre jour. Il n’y a que Guédal, le Guédal dont m’a parlé M. Bonhomme, que je n’aie pas vu. Ce grand personnage n’a pas daigné se déranger.

Au dernier moment, je me décide à m’en enquérir. J’appelle le garde, puisqu’il semble être le plus débrouillard.

— Connais-tu, lui dis-je, ici, un grand captif du nom de Guédal ?

— Guédal, me répond-il simplement : mais c’est moi !

Personne, dans mon entourage, où on le savait, ne m’en avait averti ; et Yahia, qui s’était si lourdement trompé en me présentant cet homme à Cholliré, n’avait même pas pensé aux conséquences de son erreur, et avait négligé jusqu’à la fin de la réparer.

Les insectes et les faux renseignements sont parmi les principales plaies des pays noirs. L’indigène donne souvent des indications incomplètes, parce que son attention se porte sur des points négligeables à nos yeux et néglige en même temps ceux qui nous préoccupent. Il donne, en outre, des indications fausses parce que la notion de la vérité n’est chez lui que relative ; et devant une question, il arrivera qu’il croie bien faire en nous faisant la réponse qu’il suppose que nous désirons, et dont il imagine que nous serons satisfaits, plutôt qu’en nous fixant avec exactitude sur le fait.

Aussi ne faut-il pas hésiter, lorsqu’on veut acquérir une certitude, à multiplier les interrogations, à les répéter en des termes différents, à les reprendre un moment ou quelques jours plus tard, et s’il arrive qu’on leur ait donné au début une forme qui semble attendre l’affirmation, à leur donner ensuite le caractère opposé. Ce n’est qu’au prix d’une patiente persévérance qu’on découvre les sentiers qui percent la brousse de son cerveau. Le cas, ici, était bien simple. Mais j’avais été négligent.

Je me suis mis en chemin un peu avant le lever du jour, pour me diriger sur Garoua. Une piste large, sablée, plane, facile, à gauche de laquelle se profilent au loin les hauteurs du plateau de l’Adamoua, que nous avons désormais quitté, nous conduit à Diouroum à travers une végétation clairsemée. Vers huit heures, un homme qui me précède me signale, dans un vaste étang, à 1 kilomètre de la route, des hippopotames. Ce n’est pas une chasse bien intéressante, mais elle me procurera de la viande pour les porteurs. Je me dirige vers l’endroit d’où on les voit, et j’aperçois sur l’eau brillante, à des distances qui varient entre 200 et 300 mètres, un certain nombre de taches foncées, à peu près rectangulaires ; c’est la partie supérieure de leurs têtes, leurs fronts, leurs oreilles, leurs chanfreins, leurs naseaux proéminents. De temps à autre, l’une de ces taches disparaît sous l’eau, ou bien c’en est une nouvelle, au contraire, qui surgit brusquement avec un grand souffle sonore. Tant que la répétition des coups de feu n’a pas alerté la bande, on a beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour ajuster. C’est du tir à la cible. Ensuite, les apparitions deviennent très courtes, en même temps qu’elles se font rares.

J’en touche un. La tête plonge, un pied se montre, puis le ventre ; tout s’enfonce encore, et c’est alors une série de convulsions qui font émerger à de brefs intervalles tantôt l’une, tantôt l’autre des parties de ce corps monstrueux. L’eau se teinte de rose, en même temps. Mais comme l’animal tarde à s’immobiliser et que ses mouvements m’ôtent le moyen de l’achever par une nouvelle balle dans la tête, j’en vise un autre qui, lui, semble succomber presque aussitôt. Il n’y a plus qu’à attendre le gonflement qui ne va pas tarder à se produire, et qui fera remonter le corps à la surface.

Je gagne un village voisin qui comporte un campement. La chaleur continue d’être franchement pénible. Où est la sécheresse, heureusement prochaine, des régions tchadiennes ! Il y a, avec cela, tant de moustiques, que malgré la température, je mets, pour déjeuner, des gants épais, en coton tricoté.

Les gens de l’endroit vont voir ce qu’il advient des hippopotames. Ils reviennent quelques heures plus tard, chargés d’énormes quartiers de viande ; le premier avait disparu ; le second flottait, ils l’ont ramené au rivage et dépecé.

Nous repartons pour coucher à Dobinga, un autre tout petit village où je retrouve deux amis encore, deux amis de mon dernier voyage, l’un et l’autre aperçus une ou deux fois déjà, mais par exception, au lieu que maintenant on les sent bien chez eux : les genêts du Cameroun, au tronc gris clair, aux feuilles vert pâle, aux longues gousses ; ils me rappellent la petite maison du conquérant Rabah, qui subsiste à Dikoa, environnée d’ombrage, et où j’ai couché deux ans plus tôt ; puis les palmiers doum, aux troncs nus assemblés par la base en bouquet très ouvert, aux têtes rondes, évocateurs de bien des régions, mais surtout, pour moi, du Kanem, du Kanem aux dunes arides que séparent de longues vallées vertes, du Kanem au lac immense et perfide.

Tam-tam chez les Moundangs, au village de Léré, près du lac de ce nom. Les maoulis. (Page 103.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

La place principale du village Moundang de Léré et l’entrée de la demeure du chef. (Page 103.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

J’ai entendu, la nuit, distinctement pour la première fois, le rugissement du lion. Quoique lointain, il s’imposait à l’attention. Si sensible pourtant que je sois aux manifestations des forces de la nature, je trouverais difficilement pour le décrire le lyrisme qu’il a inspiré à quelques voyageurs. C’est évidemment très puissant. Mais le voisinage des ménageries d’Europe nous a dès longtemps révélé ses accents.

Les étapes suivantes ne présentent que peu d’intérêt. Toutefois, à mesure qu’on approche de Garoua, la population devient plus dense. Les villages se succèdent, dans la plaine découverte, avec une continuité bien rare dans l’Afrique Centrale. Ils sont tous à peu près les mêmes : un certain nombre de petites enceintes de seccos, tantôt groupées au point de ne laisser entre elles que d’étroites ruelles, tantôt dispersées sur un large espace et isolées les unes des autres par de grands vides. Dans chaque enceinte, souvent une ceinture d’arbres, en ce moment presque sans feuilles, et les petites cases cylindro-coniques habituelles.

Des hauteurs fortement découpées bornent la plaine. Je couche, le dernier soir, au pied de l’une d’elles, à Djebacké. Il n’y a pas de campement, mais l’ardo — c’est, comme je l’ai dit, un chef dont le rang vient immédiatement au-dessous de celui de lamido — m’offre l’hospitalité dans sa demeure, semblable à celles que je viens de décrire. Il me cède sa propre chambre, c’est-à-dire la petite case où il se tient. Elle est occupée, pour un quart, par un gros tas de mil. Une moitié du sol est d’argile durcie. Sur l’autre, on a jeté une couche de dix centimètres de gravier très fin, très propre, sans poussière. Il y a, au milieu, un trou de la grandeur d’un chapeau, dans lequel fume encore un feu mal éteint. Elle n’est meublée que d’un lit bas — dépourvu de toute espèce de literie — qu’on nomme ici argao. L’ardo emportera, en me cédant la place, un chapelet qui était dans une calebasse, contre le mur, et une petite bouteille de parfum, à demi enfoncée dans le gravier qui assurait son équilibre. Il n’y a rien d’autre. Je suis d’ailleurs fort bien, et j’apprécie d’autant mieux la fraîcheur relative de l’endroit que le soleil continue d’être torride et que j’ai un mouvement de fièvre assez prononcé.

Nous avons, ce jour-là, traversé le mayo Kebbi. Nous sommes à la fin de mars. Il n’y a encore que très peu d’eau. Mon cheval s’y est à peine mouillé les boulets.

La servante que j’ai engagée nous a donné des tracas. Elle est restée en route, on ne savait où. J’ai fini par envoyer à sa recherche un cavalier, qui l’a ramenée. Elle avait une ampoule aux pieds et s’était arrêtée sans rien dire, sachant qu’on ne la laisserait pas là. Cette fille, qui chez Bouda Rei devait être astreinte à un assez gros travail, est devenue toute mollesse et paresse, et ne voit dans la bienveillance que la possibilité d’en abuser. Rien de plus près de l’animal.

J’écris une lettre au capitaine Monteil, qui commande à Garoua, pour lui annoncer mon arrivée. C’est un parent éloigné du glorieux explorateur de ce nom.

CHAPITRE VI

DE GAROUA A KOUSSERI ET FORT-LAMY

Garoua, où je me rendais, est le centre administratif d’une des circonscriptions les plus intéressantes du Cameroun. Des lamidos assez nombreux, mais de puissances très inégales, s’y partagent l’autorité indigène. Bouba Rei, dont j’ai déjà parlé, et le lamido de Garoua, Ayatou, occupent parmi eux un rang particulièrement important. La population de la circonscription, d’environ 130.000 têtes, est, à peu de chose près, moitié Foulbé, et moitié autochtone, avec, en outre, quelques Bornouans, Haoussas, ou Arabes.

Les Foulbés, venant du Fouta-Djallon, étaient d’abord arrivés paisiblement dans la contrée. Musulmans, ils s’y étaient si complètement soumis aux chefs kirdis, qu’ils acceptaient de ceux-ci le droit de cuissage. Mais il y a environ quatre-vingts ans, ils se sont révoltés contre eux, et sous le commandement de leur chef Adama, de qui le nom reste au plateau de l’Adamoua, ils les ont battus, chassés en grande partie des plaines, et obligés de se réfugier dans les montagnes. Nomades au début, ils se sont ensuite sédentarisés, et partagent maintenant leurs soins entre l’élevage et la culture, tout comme les païens ; seulement, chez eux, les travaux de la terre sont réservés d’ordinaire aux captifs, Foulbés ou non. Le bétail, la noix de karité, les arachides, la gomme arabique, la cire, le coton, le mil, le riz, le kapok sont parmi les principales richesses exploitées de la région. Il est, en outre, vraisemblable que des prospections sérieuses y donneraient des résultats.

Mais le problème des moyens de transport se présente ici d’une manière peu satisfaisante, et grève l’exportation — lorsqu’elle est possible — de frais qu’un très petit nombre de produits sont à même de supporter[3].

Ainsi que dans toute la partie du Cameroun où l’existence de chefs puissants permet l’application de ce procédé, l’administration, à Garoua et dans la région avoisinante, est laissée aux lamidos pour une large part. Dans les villages kirdis, les arnados reçoivent un mandat analogue. Ils sont associés au règlement des litiges, perçoivent l’impôt, assurent l’exécution des travaux d’intérêt général, veillent à la sécurité des voies de communication. Ils sont en revanche responsables devant l’autorité centrale.

Lorsqu’on veut, prématurément, appliquer une méthode d’administration trop directe à des peuples primitifs, l’examen superficiel de l’organisation qu’on réussit à leur imposer peut donner l’illusion qu’on a fait œuvre de civilisation ; mais l’observation attentive de la mentalité des individus montre qu’en réalité on a fait œuvre de domestication seulement. Les populations subissent sans comprendre. Le seul sentiment qu’on finisse alors par développer chez elles est celui de l’impuissance et de la résignation. Aussi le système que je viens de mentionner est-il excellent. Il n’est pas réalisable, toutefois, dans n’importe quelle colonie. Il suppose, je le répète, des chefs indigènes d’une certaine valeur.

La justice est rendue avec le concours d’assesseurs indigènes, et la coutume est, autant que possible, respectée. On y apporte néanmoins, dans certains cas, une atténuation nécessaire. Le capitaine Monteil m’a cité des peines dont l’application, si elle eût été maintenue, n’aurait pas manqué de gêner quelque peu la Société des Nations dans les éloges dont elle a honoré l’administration française au Cameroun[4]. Voici quelques exemples des rigueurs de l’ancien Code.

Meurtre avec préméditation : le criminel, enterré vivant, la tête hors de terre, était lapidé.

Vol : première fois, coups de chicote et remboursement ; première récidive : ligottage et emprisonnement de plusieurs mois ; deuxième récidive : amputation du bras droit ; troisième récidive : amputation de la jambe gauche.

Quand on songe, en outre, aux conditions chirurgicales dans lesquelles devaient se pratiquer ces opérations, on s’étonne que le vol n’ait pas été découragé à jamais par de telles perspectives.

L’impôt est payé sans résistance, sans difficultés même. Sur quelques points, toutefois, la perception de la taxe de capitation, en argent, déroute encore l’indigène.

Le principe même d’une redevance n’est pas discuté. Il est admis depuis fort longtemps par tous. La terre est considérée comme appartenant au lamido. Celui qui la détient reconnaît aisément qu’il est, de ce chef, redevable à son immuable possesseur d’une partie des produits qu’il en tire. La récolte, tant qu’elle est sur pied, n’est pas tout à fait sa propriété. Elle tient encore par un lien au sol dont elle naît.

De même pour le bétail qui vient au monde. Le prélèvement d’une gerbe ou d’un animal lui donne ainsi l’impression d’un partage avec une sorte d’associé, détenteur en outre du pouvoir. Mais l’argent, quelle qu’en soit la source, lui semble être son bien propre, exclusivement. Il n’y reconnaît plus les dons de la nature. C’est à lui, et à lui seul. De quel droit vient-on le lui prendre ? La conception est simpliste, mais nous sommes en présence de simples.

Certes, l’impôt de capitation n’est pas négligeable. D’abord, c’est un facteur de l’équilibre du budget ; il impose aux populations l’obligation d’un travail ; il constitue en outre un gage et un symbole de leur soumission ; il témoigne enfin, si on se place à un autre point de vue, de l’autorité, de l’activité et de la vigilance des chefs chargés d’en assurer la perception. D’autre part, il ne peut être question de le faire payer autrement qu’en espèces. Qu’en feraient nos administrateurs ? Mais c’est parfois un instrument à double tranchant. Dans les régions à populations peu nombreuses et susceptibles d’émigration, l’élévation de l’impôt demande une circonspection très grande, une connaissance parfaite des ressources des éléments qu’elle frappe, et, ajouterai-je, un examen préalable attentif des tarifs en vigueur dans les colonies voisines. Ici, le premier des biens, c’est la main-d’œuvre ; les sacrifices qu’on fait pour la retenir — pour l’attirer — sont des sacrifices rémunérateurs.

Combien plus intéressantes m’apparaissent les recettes douanières. Elles attestent la production du pays, d’abord ; puis, ses capacités d’absorption — par là, le nombre de ses colons, le degré de civilisation de ses indigènes, la prospérité des uns et des autres. Elles sont enfin la contribution de la richesse. La taxe de capitation est trop souvent celle de la pauvreté.

L’arrivée est sans pittoresque. Le poste domine le village, qui compte environ six mille habitants ; très étendu et presque tout entier de cases rondes à toit de chaume conique, celui-ci descend en pente douce jusqu’à la rivière Bénoué, à peu près sans eau à l’époque de mon passage. Des hauteurs capricieusement découpées, d’une faible élévation, les unes proches, les autres lointaines, bornent l’horizon de toutes parts.

Le capitaine Monteil me ménageait à la fois l’agrément de la réception la plus cordiale, et la satisfaction d’un ensemble de constatations qui m’a laissé, du territoire placé sous ses ordres, l’impression d’une administration remarquablement comprise et conduite.

J’ai pu visiter en entier, avec lui, la demeure du lamido. Après les petites cours à une case unique que je connaissais déjà, j’y ai trouvé des cours plus vastes, où plusieurs de ces cases étaient groupées ; au milieu de l’une d’elles, un feu, et une dizaine de bourmas, le tout très propre : c’est la cuisine ; ailleurs, une large pierre sur laquelle on broie le mil pour en faire de la farine ; quelques cases, enfin, de formes différentes, adroitement disposées pour éviter au lamido, de qui elles constituent les appartements personnels, l’ardeur du soleil, mais toujours petites et sommairement meublées.

J’ai remplacé, à Garoua, la jeune Hebbini par une autre servante du nom de Padamasou. Depuis quelques jours le goulot de mon bidon exhalait une odeur répugnante de graisse et de poisson séché dont je cherchais vainement la cause. J’en ai eu brusquement l’explication : Faadematou a surpris la dite Hebbini au moment où, le tenant dans ses deux mains et la tête rejetée en arrière, elle y buvait avec une satisfaction évidente. Faadematou m’a fait prévenir par Denis. La coupable a repris le chemin de Rei Bouba.

Je me suis remis en chemin le 26 mars. A mon personnel habituel, le capitaine Monteil avait ajouté deux gardes, deux tirailleurs, et un interprète excellent, nommé Djubairou. Celui-ci a séjourné jadis en Allemagne et en France. D’une instruction exceptionnelle pour un indigène, ayant beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup appris, fort intelligent en outre, il devait me rendre de précieux services, et j’ai pu, grâce à lui, préciser avec certitude quelques points délicats de ma documentation.

Je passe le premier jour près de l’ancienne station cotonnière allemande de Pitoa. Elle a permis jadis des expériences utiles.

La soirée est pénible, comme les précédentes : le calme de l’orage et, de temps à autre, un grand souffle de vent qui s’élève. Il n’est pas possible de coucher dehors, la moustiquaire serait arrachée ; force m’est de laisser mon lit dans une case du campement ; je passe la nuit dans un bain de transpiration ; par moments, une brise fraîche entre par les orifices, qui me refroidit et me sèche en quelques secondes ; j’ai l’impression, entre ces murs d’argile qui restituent la chaleur absorbée durant tout le jour, sous ce toit de paille, de dormir dans un four encore chaud, dont la porte s’ouvrirait sur une pièce irrégulièrement ventilée.

Je laisse le surlendemain derrière moi l’ancien haras allemand de Colombé. On y avait fait venir d’Allemagne, en vue de croisements, quatre étalons. Les produits que j’ai vus çà et là, reconnaissables en général à leur chanfrein fortement busqué, ne semblent nullement supérieurs à ceux des races indigènes.

Somali, autrefois le meilleur de mes serviteurs, donne lieu, au cours de ce voyage, à de fréquents reproches. Devant une observation justifiée par sa négligence, il proteste aujourd’hui, s’insurge et entre dans une telle fureur que pour le remettre à la raison je dois le faire enfermer dans une case. Je renvoie en outre son cheval à Garoua. Il fera les étapes à pied jusqu’à nouvel ordre. Si cette punition, que je sais être encore plus sensible à son amour-propre qu’à ses jambes, est inefficace, je le congédierai dès que je serai à même de le remplacer d’une manière satisfaisante.

La route est étendue, sablée, facile, coupée de temps à autre par des mayos de largeurs diverses, légèrement encaissés et tous à sec en cette saison. Elle chemine à travers une savane aux arbres maigres et poussiéreux.

La chaleur, qui reste accablante, me prive généralement, la nuit, du repos nécessaire ; je me lève souvent dès une heure, ne pouvant plus rester couché. Le jour, les envoyés des lamidos et leurs cortèges continuent de me précéder une partie du temps. Les tam-tams, les trompettes au son de cornemuse, les cavaliers vêtus de couleurs éclatantes ne compensent malheureusement pas les inconvénients de la poussière que soulève leur troupe turbulente et que je ne cesse de respirer ; en revanche, animation bruyante qu’ils entretiennent autour de moi détourne mon attention de la monotonie du paysage, et la route me semble plus courte.

Notes in this chapter

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