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Du Cameroun au Caire par le désert de Libye

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

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Je viens de parler de mon verre : une indication pratique à ce propos. Si l’on vient, en route, à perdre son gobelet, et qu’on ne veuille pas boire dans une calebasse, on prend une bouteille — il est bien rare qu’on n’en ait pas dans ses bagages — et on la ceinture, à mi-hauteur, de deux grosses ficelles ou cordelettes bien serrées, séparées entre elles par un espace d’un centimètre. Elles auront pour objet d’empêcher une troisième ficelle, dont je vais expliquer le rôle, de s’écarter à droite ou à gauche. Cette troisième ficelle, d’un mètre environ, sera nouée par l’une de ses extrémités à un point fixe, le tronc d’un arbre par exemple ; à l’autre extrémité on attachera par le milieu une petite traverse de bois d’une quinzaine de centimètres ; un homme, faisant face au point fixe, prendra la ficelle, la passera une fois autour de la bouteille entre les deux cordelettes guides, sans la nouer, et, rapprochant ses jambes l’une de l’autre, la maintiendra entre elles, tendue, au moyen de la traverse. Alors, prenant la bouteille à deux mains, il imprimera à celle-ci un mouvement de va-et-vient entre le point fixe et ses jambes de manière à échauffer, par frottement, la surface en contact avec la ficelle ; il suffira de quelques instants, après lesquels un aide versera doucement, sur ce verre chaud, un peu d’eau froide ; le verre se cassera, et la bouteille sera divisée en deux par une section circulaire, la partie inférieure constituant un robuste et profond gobelet. On limera ensuite légèrement les bords afin d’aplanir les saillies coupantes.

Une autre recette.

J’ai déjà dit ce qu’est un photophore ; cela se casse ; d’une manière générale, il n’est guère d’objet, si solide soit-il, qui résiste longtemps aux soins quotidiens d’un serviteur noir. On peut alors remplacer le bougeoir par un gobelet de ce genre ; pour le verre, on prendra la partie supérieure d’une bouteille de la forme dite de Saint-Galmier, coupée à une hauteur choisie de telle manière que son diamètre, à cet endroit, soit un peu inférieur à celui de la partie « bougeoir », et privée, toujours par le même procédé, de sa partie la plus rétrécie — le goulot ; cela donnera une sorte de tronc de cône. On remplira le « bougeoir » d’un sable dans lequel on plantera la bougie et sur lequel on posera le verre. C’est là une seconde application de l’opération facile que je viens de décrire — et une raison de plus pour avoir toujours avec soi trois ou quatre bouteilles vides.

Nous partons après déjeuner. Le Chari présente bientôt un gué dont nous profitons ; puis nous nous enfonçons, par un étroit sentier, dans une brousse basse, verte, claire et gaie.

La nuit que je passe au petit campement Bambara, isolé en plein bois, est marquée par une violente tornade. L’eau coule à travers le toit de ma case et a bientôt inondé mon lit. Je me lève et j’attends la fin ; cela dure une heure ; puis, sur une natte demeurée à peu près sèche, je retrouve repos et sommeil.

Le lendemain matin, 22 mai, nous partons pour la chasse un peu après 6 heures, dans la direction du Sud-Est. Notre intention est de décrire un demi-cercle de ce côté, le matin ; un autre, du côté opposé, l’après-midi. Les circonstances, d’ailleurs, devaient en décider autrement.

Nous entrons tout de suite dans ce que j’appellerai la petite brousse, très fréquente sous cette latitude ; elle est faite d’arbustes de 3 à 4 mètres, rapprochés sans être pressés ; entre leurs troncs grêles croît parfois une herbe dure, longue d’un mètre environ, tantôt droite, tantôt couchée et, dans ce cas, gênante pour la marche, parce que le pied s’y prend.

Après avoir relevé quelques empreintes, malheureusement anciennes, de buffles et d’élans, — je passe sous silence le petit gibier — nous traversons une dépression herbeuse dont le fond retient encore un peu d’eau, puis nous tombons sur une piste fraîche de rhinocéros que je décide de suivre.

A la petite brousse succède bientôt une végétation plus riante ; une herbe verte comme du gazon, encore si courte qu’elle semble rasée, tapisse agréablement un sol plan où de gros arbres mettent de nombreuses taches d’ombre. Le tronc de beaucoup d’entre eux s’enchâsse jusqu’à deux et trois mètres dans l’argile jaune d’une termitière ; des lianes, des broussailles s’élancent de leur pied pour rejoindre en désordre leurs premières branches.

Nous observons, chemin faisant, des empreintes de girafes et d’autres empreintes de buffles, mais toutes de la veille.

Un hippopotame, tué quelques heures plus tôt, est ramené au rivage pour y être dépecé. (Page 172.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

Femmes Saras à soundous, dans la région de Kiya-bé. (Pages 174 et 406.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

Quoique nous marchions très rapidement, il ne semble pas que nous gagnions de terrain. Je commence à désespérer, quand, vers 10 heures, Do et Somali, qui me précèdent, s’arrêtent brusquement, reculent d’un pas et se baissent. Somali, sans parler, vite, me passe mon fusil et me montre un point, devant lui.

Je regarde, mais il y a, à une quinzaine de mètres, derrière un arbuste aux branches étalées, une grosse termitière qui me bouche la vue.

« Là, là », me dit tout bas Somali, sur un ton pressant. Je ne vois toujours rien, c’est à ne pas comprendre. Je fais doucement un pas vers la droite. La termitière, à ma stupeur, se déplace du même côté, avec un reniflement sonore : c’est le rhinocéros en personne. Il s’est roulé dans la boue argileuse, et en a pris la couleur et l’aspect.

Ce n’est pas toujours un avantage de trop approcher son gibier, à moins qu’on ne l’ait vu de loin et qu’on ne se soit dirigé en conséquence. Il devient, en effet, très difficile de manœuvrer sans attirer son attention. Or il ne faut pas oublier que sur les animaux d’une certaine taille, et, je le répète, avec un fusil de petit calibre, il n’y a que quelques points où la balle produise un effet appréciable ; toucher ailleurs, c’est, pour le résultat de la chasse, exactement comme si on ne touchait pas. On peut ainsi manquer une occasion qui laisse d’autant plus de regrets qu’elle semblait, à première vue, plus favorable. On risque encore, si la bête est irritable, de déterminer une réaction, et d’avoir alors bien peu de temps pour aviser.

Mon rhinocéros, justement, est aussi mal placé que possible : il se présente de face, a la tête baissée, et me regarde. Au front, ma balle ne traversera probablement pas son crâne. Je ne vois pas son poitrail, qui serait, lui, vulnérable. Je me décide à viser l’épaule et, la situation comportant une certaine circonspection, je fais signe à Do de se préparer à tirer aussi. Nos deux coups portent. Pendant que je recharge en toute hâte, prêt à sauter de côté, la bête fait un demi à gauche et se sauve au grand trot. Do se précipite à sa suite, et m’empêche par là de placer une deuxième balle. Paki, puis moi, puis Somali, nous suivons à toutes jambes.

La difficulté du terrain — nous venons de rentrer dans la petite brousse, et il y a des herbes et des trous — nous oblige, après quelques minutes, à reprendre notre allure habituelle, et, silencieux, attentifs aux indices, à pas pressés, nous marchons sur les traces.

Je ne les trouve pas encourageantes. Un peu de sang d’abord, puis rien. Un court sillon que le membre antérieur droit creuse parfois dans le sol atteste une fracture, mais c’est insuffisant pour donner la certitude du succès final. A 10 h. 50, pourtant, le terrain révèle une chute ; à 11 h. 45, nous constatons que l’animal est encore tombé ; aucun arrêt prolongé, néanmoins.

Il nous emmène souvent, maintenant, dans de hautes herbes serrées, où, malgré toute notre ardeur à le rejoindre, nous souhaitons chaque fois ne pas le rencontrer. Nous ne l’y verrions pas à un mètre. S’il nous sentait, nous l’aurions sur nous dans l’instant. Nous les traversons, pas à pas, l’oreille aux aguets, le fusil prêt, et c’est chaque fois avec satisfaction que nous en sortons.

Nous nous arrêtons dix minutes. Puis, comme nous nous éloignons de plus en plus, j’envoie un homme à Bambara dire que tout le monde se mette en route pour le village de Motokaba, dont nous suivons sensiblement, me dit-on, la direction.

A 1 heure, nouveau repos, d’une demi-heure cette fois. Il est troublé par une multitude de petites mouches, qui s’assemblent en essaims, tourbillonnent autour de nos têtes, se posent sur nous, entrent dans nos yeux, dans notre bouche, dans nos oreilles. Elles ne piquent pas, mais sont odieuses quand même ; en outre, si lentes à s’envoler que chaque fois qu’on veut les chasser, on en écrase cinq ou six ; elles laissent alors sur la peau une odeur pénétrante et désagréable. Leur nombre augmente de plus en plus, et malgré que la fatigue commence à se faire sentir, c’est avec soulagement que nous reprenons notre marche.

Cette halte avait aussi, d’ailleurs, un motif tactique. En voyant que l’animal ne s’arrêtait pas, j’ai pensé que nous le suivions peut-être de trop près, et que le bruit constant de notre approche le privait de la quiétude nécessaire à la pause et peut-être au sommeil qui auraient pu nous le livrer.

A deux heures, il marchait toujours. Nous tînmes un rapide conciliabule ; Do et Paki qui, au début s’étaient montrés pleins de confiance dans le succès, se trouvèrent d’accord pour exprimer cette fois un avis pessimiste. Cette persistance de la bête à fuir sans arrêt, ou presque, déroutait leurs prévisions. Son avance, maintenant, ne cessait d’augmenter. Il n’y avait plus grand’chose à espérer.

Je me suis rangé, non sans regret, à cet avis de l’expérience. J’avais, je m’en suis rendu compte ensuite, commis une faute dès le début. Au lieu de tirer dans des conditions si défavorables, j’aurais dû mettre en joue simplement, et attendre. L’arbuste qui me séparait du rhinocéros était assez résistant pour qu’il ne pût me charger sans le tourner d’abord. Au surplus, il n’était pas sûr qu’il me chargeât, et peut-être aurait-il simplement détalé. Dans les deux cas, je l’aurais vu un instant de côté et c’était suffisant pour loger utilement ma balle.

Une balle mal placée nuit plus qu’elle ne sert. C’est un coup de fouet qu’on donne à un animal qu’on veut approcher.

A 4 h. 30, nous sommes arrivés à Motokaba ; nous avions fait à peu près 45 kilomètres, en grande partie sous le soleil, et pour rien. Mes serviteurs m’y ont rejoint vers huit heures, m’apportant à la fois mon déjeuner et mon dîner. Une nouvelle tornade, un toit dans le même état que celui de la veille, me ménageaient encore une douche pour la nuit. C’est peut-être ce qui m’a reposé, car je me suis réveillé vers 5 heures dispos, les pieds intacts et les jambes légères. Tous les secrets de l’hygiène ne sont pas connus. J’ai immédiatement réglé les détails de la journée : départ de Do, que je n’avais engagé que pour trois jours, et sur l’assurance qu’il m’avait donnée de me faire trouver un lion ; il est d’ailleurs d’une suffisance dont je ne saurais m’accommoder longtemps ; observations bien senties au chef, sur l’état du toit de son campement ; paiement des vivres fournis par le village ; fixation de l’étape du jour — Béguégué — où Denis, Ahmed, les gardes et les porteurs vont se rendre directement, pendant qu’avec Paki et Somali, je tenterai de nouveau la fortune.

Aujourd’hui, il me faut absolument refaire ma provision de viande. Tout le monde est fatigué ; c’est, actuellement, pour nous, un aliment indispensable. Si nous ne rencontrons rien d’intéressant, nous nous attaquerons aux tetels. J’abandonnerai à Paki, selon mon habitude lorsque j’ai un chasseur avec moi, le soin de cette opération sans attrait.

Nous coupons d’abord des pistes anciennes d’hyènes, d’éléphants, d’élans, puis nous tombons sur des empreintes de girafes datant de quelques minutes. Bientôt, à 500 mètres, j’aperçois trois de ces animaux. L’endroit est très favorable à l’approche : plaine découverte, avec de petits arbres clairsemés aux branches descendant jusqu’à terre ; on peut marcher vite, et voir constamment sans cesser de se couvrir. Une demi-heure après, les trois grands corps clairs tachés de fauve sont étendus immobiles sur le sol.

Je ne comptais pas tuer de girafes cette année. Ce sont des êtres doux et décoratifs, et ce massacre me répugne un peu. Mais, comme je l’ai dit tout à l’heure, il me fallait me réapprovisionner en viande ; et je préfère, les jours qui vont venir, ne pas être obligé de tirer des antilopes, parce que les coups de fusil risqueraient d’inquiéter et d’éloigner l’espèce de gibier que je recherche. J’ajoute que la viande de la girafe est de beaucoup la meilleure que j’aie mangé sous cette latitude.

Une antilope, nous en verrons une tout à l’heure, si familière que nous nous en amusons tous ; elle nous regarde, s’approche, s’arrête, puis nous suit. Pour un peu, elle nous accompagnerait au campement. Après elle, une autre troupe de girafes croise ma route, à 200 mètres. Je les épargne cette fois.

Vers dix heures et demie — il y a quatre heures que nous avons quitté Motokaba — nous nous arrêtons un quart d’heure. Je mange une sorte de gros navet sauvage qui, à défaut de goût, est très aqueux et désaltère ; il y en a une assez grande quantité, et de temps à autre les hommes en déterrent un ou deux. On trouve aussi dans toute la région des fruits ronds, de la couleur d’une prune de mirabelle, un peu plus gros, à la fois sucrés, amers et acides, très rafraîchissants. Leur nom, en arabe, est amedeke. Puis d’affreuses petites mouches semblables à celles d’hier s’assemblent autour de nous et nous chassent. A 11 heures, nous apercevons les quelques cases de Béguégué.

Les villages de la région ont l’accueil agréable et empressé. J’aime du reste les Saras d’ici, honnêtes et travailleurs. Dès qu’on arrive, les femmes se précipitent, armées de petits balais faits de faisceaux de paille, et nettoient le sol, gaiement, comme satisfaites de voir un hôte. Leur costume est plus que simple : j’ai déjà parlé de la branche de feuillage qu’elles portent par derrière en petite queue pudiquement étalée ; quelques verroteries, avec cela ; nous ne sommes pas encore chez les tribus où elles enchassent dans leurs lèvres les plateaux dits soundous. Elles dédaignent les artifices de coiffure, et y gagnent en propreté : leurs cheveux sont tantôt ras, tantôt complètement rasés.

Je comptais repartir vers 4 heures, mais une tornade m’a bloqué au campement.

La nuit m’a fait concevoir quelque espérance de trouver le lion que j’ambitionne. Des rugissements se sont fait entendre à faible distance du village. A six heures moins vingt, je me suis mis en route avec Paki, Somali, et quatre hommes de l’endroit qui nous serviront d’auxiliaires dans la recherche des pistes. Comme toujours, à part moi-même, Paki est seul à disposer d’une arme à feu. Nous traversons d’abord une belle plaine herbeuse irrégulièrement boisée, où se montrent deux ou trois katanbourous ; à six heures nous atteignons le bahr Aouk, où des hippopotames nombreux affleurent et disparaissent tour à tour. Sa largeur est, à ce point, d’une soixantaine de mètres. Ses rives, que de beaux arbres ombragent, sont plaisantes, gaies et pittoresques. Une brise légère nous apporte par instants les parfums d’invisibles fleurs. La marche est agréable, dans l’atmosphère qu’a rafraîchie la pluie de la veille.

Un peu plus loin, nous traversons le bahr, facilement : l’eau ne dépasse guère notre ceinture.

Ensuite, nous avons une fausse joie : l’oiseau bien connu des chasseurs s’est fait entendre. Compagnon habituel du buffle, de la girafe, de l’éléphant et du rhinocéros, son trille grasseyant annonce d’ordinaire le proche voisinage d’un de ces animaux. Nous nous dirigeons vite de son côté ; mais nous ne trouvons ni gibier ni empreinte. Nous nous arrêtons un instant après pour déterminer la date, douteuse à première vue, d’une trace de panthère. Elle est de la veille.

Notre marche nous conduit maintenant dans ces belles clairières à îlots ombreux que je connais déjà ; nous entendons encore l’oiseau, et son appel, de nouveau, est mensonger. Nous relevons des empreintes de rhinocéros, de deux jours ; de singe aussi. Puis nous entrons dans la petite brousse, où nous ne trouvons d’ailleurs rien de plus.

A huit heures, nous n’avons pas encore coupé la piste du lion. Cependant, c’est bien de ce côté qu’on l’avait entendu. Nous modifions légèrement notre direction, afin de décrire un arc de cercle dont la dernière partie nous ramènera vers le village. Somali me montre dans un arbre, tout près de nous, une longue queue fine que je prends d’abord pour celle d’un grand lézard, et qui appartient à un petit serpent. Nous traversons vers neuf heures un bras du bahr, à sec : c’est une dépression de forme irrégulière, encaissée, sablée, au milieu de laquelle se dressent quelques arbres ; chacun d’eux sort d’un monticule de terre que ses racines ont retenue pendant que l’eau creusait alentour. Paki me dit que c’est un lieu d’élection pour les lions.

La sauvagerie de l’endroit est bien faite pour s’harmoniser avec la présence de tels hôtes. Mais là encore, nous ne relevons aucun indice de leur présence.

Voici le bras principal du bahr. Nous le passons comme la première fois et nous nous engageons dans une grande plaine à l’herbe jaunie. Un troupeau d’hamrayas s’arrête près de nous, dont je prends une photographie.

Un peu plus loin, Paki se baisse et examine le sol longuement. Somali et l’un des pisteurs, qui portent mes fusils, s’approchent à leur tour. Je les rejoins. Ce sont les traces cherchées, enfin. Il s’agit maintenant de voir où s’est dirigé l’animal. Les hommes se dispersent, cherchent, courbés vers la terre, attentifs aux moindres anomalies. La piste va et vient sur un petit espace ; elle n’accuse pas d’orientation déterminée. Puis, on la perd. D’ailleurs elle était déjà un peu vieille : du début de la nuit.

Rencontrer un lion sans le chercher, soudain, c’est un hasard, mais qui n’a rien d’exceptionnel, encore que les fauves restent souvent cachés toute une partie du jour et circulent principalement après le coucher du soleil. Le rejoindre en suivant ses traces est, en revanche, une entreprise qui exige des circonstances particulièrement favorables. Le lion, comme tous les félins, a des griffes rétractiles, qu’il tient ordinairement rentrées, et qui, par conséquent, ne marquent pas le sol. Quant à ses pattes elles-mêmes, elles sont arrondies et relativement molles, de sorte qu’elles ne s’impriment que sur les terrains très meubles ou détrempés. C’est ainsi qu’on peut marcher sur une piste de lion pendant plusieurs heures, et la voir tout d’un coup s’interrompre définitivement. Le procédé le moins aléatoire consiste à ménager à l’animal, dans un endroit où l’on croit qu’il viendra, la possibilité d’un repas copieux. Rassasié, il ne va presque jamais loin. Il se couche, alourdi, dans le plus proche voisinage, et on l’y découvre facilement. Ce système présente un avantage : lorsqu’il est repu, le lion prend de l’assurance ; au lieu de fuir aussitôt qu’il aperçoit l’homme, ainsi qu’il le fait le plus souvent, il cède alors la place de mauvaise grâce, lentement, de sorte qu’on a plus de temps pour le tirer. Toutes ces remarques s’appliquent aux panthères ; il faut noter seulement que celles-ci grimpent volontiers dans les arbres pour dormir : du moins me l’a-t-on dit, je ne l’ai pas vu moi-même.

Je décide finalement de tuer un hippopotame, puisqu’il y en a tout près. Les allées et venues que nous avons constatées cherchaient certainement à surprendre les petits de ces animaux au cours de leurs pérégrinations nocturnes. Nous le laisserons sur place et, demain, au jour, nous viendrons voir. Si cette invitation discrète attire quelque convive de qualité, nul doute que nous le trouvions ensuite sans peine.

Nous nous dirigeons vers le fleuve. Les empreintes des hippopotames sont très nombreuses. On les prendrait pour des traces de rhinocéros, si elles n’étaient un peu plus allongées et ne présentaient quatre saillies onglées au lieu de trois. Il y en a en ce moment une dizaine qui viennent les uns après les autres souffler à la surface de l’eau.

Je tire, je retire, et à ma septième balle je n’ai encore obtenu aucun résultat.

Je m’impatiente ; cette chasse est stupide ; je m’irrite tout à la fois de l’avoir tentée, et des insuccès qui la marquent. En voilà assez. Nous partons.

Un peu plus loin, désireux de savoir si je dois douter de mon adresse ou de mes cartouches, je fais un essai sur un arbre. Il est assez satisfaisant. Je suis seul coupable.

Alors, je me calme, je reviens, je tire cinq fois encore, et je touche deux fois sur les cinq. L’un des animaux commence ses contorsions d’agonie. Son ventre émerge, rentre. Sa tête, brusquement, se dresse hors de l’eau, se renverse en arrière, disparaît. Mais la blessure est très visible. Il a, sous l’oreille, une large tache rouge. Il sera mort dans quelques instants.

Je rentre déjeuner au village. J’ai maintenant un bon entraînement. Quand je reviens — en tippoy, car j’ai assez marché le matin — la victime de mon jeu de massacre flotte, montrant son abdomen d’un jaune rosé. On la tire, non sans difficulté, sur le rivage. C’est une femelle. Elle mesure 3 mètres de l’extrémité du museau à la naissance de la queue. Ses paupières, le tour de ses yeux, ses joues, sont de la même teinte jaune rosé, sa nuque brune, entre deux oreilles presque roses, son muffle gris, tout piqueté. Les hommes l’ouvrent, pour que les lions en sentent mieux les émanations. Je m’éloigne au même moment pour les éviter.

Je rentre à cinq heures et demie à mon campement animé et paisible ; la viande des girafes se fume lentement, au-dessus de feux que des groupes d’indigènes entourent. Le ciel, vers l’est, est couleur d’ardoise. Notre nuit aura sa tornade.

Ahmed m’apporte un petit rongeur à la queue touffue, au joli pelage, de la taille d’un rat, qu’il appelle sabarou. Je m’en amuse quelques instants, puis je le remets en liberté.

Le lendemain, nous ne trouvons que des empreintes d’hyènes. Après quoi nous marchons quatre heures dans la petite brousse sans voir absolument rien.

Le surlendemain, nos constatations sont encore négatives. J’envoie les porteurs et mes serviteurs à Gongo, et je m’y rends par la brousse, où sont des traces nombreuses, — toutes de la veille, c’est de la malechance.

Las de ces marches inutiles, où s’usent vainement mes forces, je charge trois hommes de Gongo d’aller inspecter les environs. Ils rapportent, le soir, que le nombre, la diversité et la date des pistes sont encourageants ; le gibier n’a pas déserté la région. Nous faisons le lendemain une vingtaine de kilomètres, et malgré leur pronostic, nous ne trouvons que quelques empreintes de girafe, datant du matin, et celles de trois sangliers, d’antilopes, puis une troupe d’aigrettes. Je rentre sans avoir brûlé une cartouche, et je fais lever le camp afin de coucher à Diabata, autre petit village peu éloigné.

Je dispose d’un temps limité, puisqu’il me faut être au Ouadaï avant la fin du mois de juillet, et que d’ailleurs les pluies m’obligeront bientôt, de toute manière, à quitter la zone giboyeuse afin de remonter vers le nord, où elles sont un peu plus tardives. Tandis que je rumine ma mauvaise humeur, Somali, triomphalement, me révèle qu’il a trouvé la cause de nos déceptions successives.

Avec Paki, il a, sans m’en parler, consulté un homme de Gongo, qu’on sait expert dans l’art de percer les mystères. Après de savantes opérations, celui-ci lui a livré la clef de notre triste situation. La lumière, enfin, est faite. Maintenant, il faut aviser.

Je l’interroge. Et comme c’est simple !

Je me rappelle bien qu’à Banda, parce que les hommes m’avaient mécontenté, j’ai fait brûler la viande d’une antilope ? Ce fait devait avoir des conséquences que j’étais bien loin de soupçonner. C’est en lui, en lui seul, a révélé le sorcier, qu’il convient de voir la cause de mes échecs. Je ne rencontrerai plus de grand gibier désormais. Ainsi en ont décidé les puissances occultes, soulevées contre moi par cet acte attentatoire aux droits de la gloutonnerie.

Mais cet homme éclairé a eu soin d’indiquer, en même temps, un moyen de réparer tout le mal. Il suffit que je prenne la même quantité de viande, que je la présente quelque temps à un feu en ayant soin de ne pas la brûler à nouveau, et que je la fasse jeter ensuite, non loin de là, dans la brousse, où il est plus que vraisemblable qu’elle ne sera pas perdue pour tout le monde.

Je ne sais pas trop comment je dois accueillir la communication de Somali. Si ce nigaud venait, avec Paki, à se mettre en tête qu’un mauvais sort est désormais attaché à mes chasses, je risquerais fort, guidé par eux, de ne plus rencontrer souvent le genre d’animaux que je désire. Nous avons appris hier que deux chasseurs indigènes ont été tués tout dernièrement, à peu de jours de distance, l’un par un éléphant, l’autre par un rhinocéros ; la crainte de subir le même sort déterminerait bien vite, chez les miens, une secrète résolution dont je supporterais les désagréables conséquences.

Je lui demande d’abord d’un air aimable si ce personnage à l’heureuse clairvoyance est parmi les hommes de Gongo qui nous accompagnent. Non. Il n’est même pas au village. Il s’est absenté momentanément. Je réponds alors que je regrette d’autant plus de ne pouvoir faire sa connaissance que je possède une cravache parfaite, avec laquelle, bien plus sûrement que par tout autre moyen, j’excelle à conjurer l’effet des maléfices de ce genre. Il comprend et se met à rire. Notre entretien ne va pas plus loin.

Je pars le lendemain de bonne heure avec l’intention de déjeuner à Oua, très petit groupement Sara, tout proche, et de gagner Kiya bé, l’après-midi, par la brousse. Deux heures plus tard, j’aperçois, à 200 mètres du sentier, un troupeau d’abouhourf, grandes antilopes, je l’ai dit, à crinière en brosse. Je n’en ai jamais tué de cette espèce, et notre provision de viande est de nouveau épuisée. Je m’approche un peu, et à 100 mètres, j’en abats une d’une seule balle.

Je regarde Somali. Mais c’est lui qui prend la parole. Rien d’étonnant. Il s’est livré la veille au soir à l’opération suggérée. Maintenant, c’est fini, me dit-il, nous allons avoir du gibier tous les jours.

Il est grand temps. J’en accepte l’augure.

Nous trouvons, à Oua, les premières femmes à soundous. Quant au grand gibier, qui m’intéresserait davantage, la situation se précise encore ; il n’y en a pas aux environs. En revanche, j’ai une consolation ; on me fournit cette fois une explication. Des Arabes de Melfi viennent de chasser à cheval, à la sagaie, dans tout le pays. Ils ont abattu des élans, des buffles ; et les animaux sont partis plus loin.

Ces chasseurs indigènes, s’ils tuent relativement peu — je ne parle pas de ceux, en très petit nombre, qui sont autorisés à chasser au fusil — restent néanmoins, pour le grand gibier, si farouche, si vite inquiet, de dangereux ennemis. Nombreux, résistants, braves d’ailleurs, ils le pourchassent longuement, l’affolent, et par la ténacité de leur poursuite, par l’agitation dont s’accompagnent leurs entreprises, ils le troublent profondément dans sa quiétude, nuisent à son alimentation, à sa reproduction, à la multiplication des individus en même temps qu’à la qualité de l’espèce.

Je me remets en route à 2 heures, et après deux heures de tippoy et deux heures de marche au cours desquelles je passe le bahr Keita, large, divisé, et d’ailleurs presque à sec, j’arrive à Kiya bé.

C’est un grand village formé de plusieurs quartiers, dont chacun est entouré d’une longue clôture de seccos. On voit, dépassant celle-ci, les toits généralement coniques, parfois hémisphériques, de nombreuses cases de paille.

Ces quartiers sont séparés les uns des autres par des rues droites et propres ; elles rayonnent régulièrement autour d’une vaste place et se perdent bientôt dans les défrichements plantés d’arbres et de mil qui baignent les abords du village d’une immense mer de verdure. Sur la place même donne la maison du chef, haute, étroite, flanquée de deux tourelles, unique par cette architecture inusitée ici. Tout près subsistent, plus importantes, les constructions d’un ancien poste, devenu un excellent campement. De beaux arbres au feuillage foncé et dru, aux cimes amples et arrondies, l’ombragent par endroits. L’ensemble est agréable, riant et paisible, et réunit les caractères de la plupart des localités de moindre importance que le voyageur rencontre ensuite, vers l’est, jusqu’aux pâturages du Salamat. Toute cette région m’est familière ; j’y retrouve, presque à chaque pas, les souvenirs d’un séjour antérieur.

CHAPITRE III

LE BAHR HADID ET LE BAHR KEITA

Je n’ai passé à Kiya bé que la soirée et la nuit. Je n’avais rien à y faire. J’avais hâte de me remettre à chasser, tout en me dirigeant vers Am Timane, d’où je devais gagner Abéché.

Banale a été la journée suivante : une étape de 30 kilomètres que ne marque aucun incident. La route est magnifique, large de 15 mètres, soigneusement aplanie. Depuis le monoroue jusqu’au chariot à bœufs, des véhicules à roues rendraient de grands services dans ce pays ; l’automobile elle-même y passerait aisément. D’ailleurs l’administration emploie cette dernière, déjà, dans une partie du Tchad et de l’Oubangui.

De chaque côté, une végétation uniforme, basse, épaisse, très verte, fait la haie sur notre passage. Nous n’arrivons qu’à 9 heures du soir. Il y a peu de moustiques, le clair de lune est éclatant, et dans la petite enceinte qui circonscrit les trois cases du campement, sous l’arbre immense dont les sombres rameaux l’ombragent tout entier, j’attends sans impatience que Denis ait achevé la confection de mon menu de chaque jour et de chaque repas : des œufs, un de ces très petits poulets décharnés et coriaces qui sont la spécialité du pays, du riz, du café ; comme boisson, de l’eau bouillie, que je filtre à travers un peu de coton hydrophile lorsqu’elle est trop épaisse.

Je m’amuse à observer Khadidja, la sœur de la femme de Paki. Elle est née d’un Égyptien d’El Facher, et d’une Arabe du Salamat. Elle est noire, longue et étroite. Elle parle d’une voix nasillarde et plaintive, et semble toujours sous le coup d’une catastrophe. Tout pour elle est difficulté. Elle n’est pas faite pour les voyages.

Elle est là, à quelque distance, paresseusement étendue sur sa natte. Elle porte un pagne bleu sombre, une petite blouse de cotonnade noire dont elle paraît très fière, et que Faadmé, la femme de Denis, lui a prêtée. Les échanges de vêtements se font constamment entre indigènes, du moins entre ceux qui en portent.

Hier, elle s’est fait coiffer. Elle a maintenant une corne de cheveux qui, de la partie antérieure de la tête, s’incurve, en se rétrécissant, vers l’arrière ; sur les côtés, une multitude de petites tresses descendent de part et d’autre de la raie médiane et se terminent en grosses touffes crépues. Le haut du front est rasé. Aujourd’hui elle complète cette parure en se rougissant les dents par le procédé habituel, kola et fleur de tabac.

La femme de Paki, à dessein peut-être, car elle a beaucoup à apprendre en matière de travaux domestiques, la laisse s’organiser elle-même. Elle se donne beaucoup de peine, avec la minuscule Hâmé, pour préparer ses repas, faire ses provisions dans les villages, satisfaire aux nécessités de la vie nomade que j’impose à mes gens. Elle sait que je n’entends pas être importuné sans nécessité. De temps à autre seulement, quand elle atteint le comble du désarroi, elle se rappelle que si je suis le chef, je suis aussi le protecteur. Alors elle vient me trouver comme sa ressource suprême, et me met au courant de ses difficultés ; ce sont les gens du village qui ne lui ont pas apporté de farine de mil, ou de daou-daoua, ou de derraba, condiments recherchés ; ou bien, c’est sa sœur, de mauvaise humeur ce jour-là, qui lui refuse soudain le précieux concours de son expérience. Elle est bien intimidée pour m’expliquer cela ; elle termine en levant un peu les bras, puis les laissant retomber le long de son corps, pour m’exprimer son découragement, son impuissance, s’excuser de me déranger ainsi.

Maintenant, comme elle est fatiguée, elle se fait masser, sous l’arbre où elle a élu domicile. Elle est couchée à plat ventre, toute vêtue, et debout sur son dos, la petite Hâmé lui piétine doucement les épaules, les reins, les jambes. A Fort-Archambault, on m’avait dit, de cette Hâmé, que c’était sa servante. Elle l’appelle sa sœur, et c’est en réalité son esclave. Légalement, cette enfant, née de captifs depuis l’occupation française, est de condition libre ; mais l’esclavage revêt un caractère si familial dans certaines parties de l’Afrique que sa mère ne songe pas à réclamer pour elle une indépendance qui n’aurait d’autre effet que de la priver de leur commune famille d’adoption ; si elle désire un jour être affranchie, il lui suffira de se présenter devant le représentant de notre administration, et ce sera fait à l’instant même. Il est plus que probable qu’elle n’en aura jamais l’idée ; elle y perdrait bien plus qu’elle n’y pourrait gagner. Le titre de sœur que lui donne Khadidja n’est pas un vain mot ; ce sont en réalité deux associées devant les petites difficultés matérielles par lesquelles la nature rappelle ici chaque jour que sa généreuse fécondité n’exclut pas l’obligation du travail. Aucune des deux ne sert l’autre, à proprement parler. Elles s’entr’aident durant le jour, et le soir, la même natte les rapproche, serrées l’une contre l’autre, lorsque les nuits sont froides, sans souci du lendemain, dans la sécurité de mon camp.

Nous quittons, le 30 au matin, la belle route, et nous rentrons, par un sentier, dans la brousse, où nous allons de nouveau tenter la fortune. De-ci, de-là, apparaissent des indigènes, qui récoltent des noix de karité, très nombreuses. Ils mangent la pulpe sucrée qui entoure le noyau, et de l’amande que celui-ci contient, ils extraient une bonne huile alimentaire. Les cultures régionales sont surtout le mil, l’arachide, un peu de maïs et de manioc, le sésame, les haricots. Du bétail, point, à cause de la tsétsé.

Le seul incident du jour est la capture d’un long serpent, mince comme un fouet, d’un vert uni et délicat de jeune feuille, le ventre à peine teinté d’or. Dès que je l’aperçois, se glissant dans ma case, j’appelle Somali. Dans l’organisation de mes services, Somali assure notamment la police des reptiles et des insectes impressionnants. Chaque fois que je vois près de moi une bestiole inconnue, je le fais venir en toute hâte, et je lui demande si c’est méchant. Dans la négative, je laisse la visiteuse vaquer à ses occupations, si elles sont compatibles avec les miennes. Dans l’affirmative, on s’en débarrasse. Somali, très adroitement, tue le serpent d’un coup de bâton, et j’en fais ôter la peau pour remplacer mon bracelet de montre, dont le cuir est usé ; grattée de toute chair, puis tendue, séchée à l’ombre, et frottée de cendres ou mieux encore de savon arsenical, elle se conservera fort bien.

Je chasse trois heures dans l’après-midi, sans résultat, et couche au village de Kioko. J’y laisse mon monde le lendemain matin et vais au petit jour explorer la brousse. La malechance persiste.

Nous verrons qui se lassera le plus vite, elle ou moi.

Comme je rentre, deux indigènes me disent avoir vu, pas très loin, une piste de buffle du matin. Je déjeune et je repars à deux heures. A trois heures et demie, nous sommes aux empreintes. Elles sont nettes, profondes, avec les ergots très marqués. Nous les suivons, et j’aperçois bientôt, à deux cents mètres, dans la petite végétation où nous cheminons, une lourde silhouette qui disparaît immédiatement. Nous nous orientons pour couper sa route. Peu après, Paki m’arrête, et me montre silencieusement, à moins de quatre-vingts mètres, dans l’ombre d’un buisson, une grosse masse noirâtre. C’est l’animal. Mais je le vois trop peu. Je ne tire pas.

J’ai pour principe de chasser avec mes jambes tout autant qu’avec mon fusil, et j’ai remarqué souvent qu’une demi-heure de marche de plus, lorsqu’elle a pour effet de ménager au premier coup de feu des conditions favorables, peut avancer l’heure du succès d’un temps sensiblement plus long.

Je résiste donc à la tentation. Elle se représente, du reste, presque aussitôt après, et Paki, de nouveau, m’engage à tirer. Nous sommes cette fois à cinquante mètres. Le buffle est au milieu d’arbustes, sous les feuilles, dans une demi-obscurité. Je ne vois ni sa tête, ni sa croupe. Le milieu de son corps seul m’apparaît. Je cède pourtant, je vise, en cherchant l’épaule, et je presse la gachette.

Il part au galop. En hâte, nous prenons la piste. La brousse est très épaisse. Je pense l’avoir touché, mais où ? Je marche l’arme prête, avec les précautions qu’on devine. Pourtant lui-même ne songe, en ce moment, qu’à fuir. Sa route est aussi droite que la végétation le permet. Ses empreintes, piquées brutalement, la terre que ses larges pieds ont chassée derrière chacune d’elles, nous disent qu’il est lancé à toute allure.

Nous allons constater bientôt qu’il ralentit sa course, et le coucher du soleil nous trouvera à dix kilomètres de là, occupés à suivre, à pas lents, une piste capricieuse et tranquille, qui se recoupe en boucles, va, revient, hésite, et nous révèle le très proche voisinage d’un animal qui se croit en pleine sécurité. Mais l’obscurité nous arrête. Il faut rentrer. Nous arrivons au village à neuf heures. J’ai d’ailleurs pu me servir de mon tippoy à l’aller et au retour, et je n’ai fait à pied qu’une vingtaine de kilomètres.

Le lendemain matin, à quatre heures et demie, nous sommes en route. Nous nous hâtons vers l’endroit où nous avons abandonné les traces et nous les reprenons aussitôt. Nous les suivons longtemps, sans recueillir aucun indice encourageant. L’animal a marché, marché. Mon amour-propre attribue cette agitation à la blessure que je lui ai faite. J’ai tiré, le voyant mal, trop en arrière sans doute, et ma balle a dû perforer les intestins. Il en souffre évidemment, mais c’est, pour le succès de la chasse, un coup de fusil à peu près nul.

Nous arrivons à un champ de hautes herbes jaunes, toujours guidés par des empreintes datant de douze heures au moins. Paki, toutefois, arme son fusil, le lieu pouvant ménager des surprises, et machinalement, devant son geste, je prends le mien des mains de Somali. Ces vieux chasseurs indigènes ont vraiment une sorte d’instinct. Nous n’avons pas fait cinquante mètres qu’une masse brune émerge avec bruit des herbes, à quelques pas de nous, part au galop, et disparaît en quelques secondes. C’est notre buffle. Il a passé la nuit là. Je tire presque sans voir, et nous continuons à marcher, en hâte, dans ses abattues.

Mon coup de fusil est une faute. Je l’ai jeté à peu près au hasard, et j’ai dit tout à l’heure les inconvénients de la précipitation en pareil cas. En outre, nous sommes aussi mal engagés que possible. L’herbe est très dense et monte au-dessus de nos yeux. Nous ne voyons pas à un mètre. Le sol est plein de trous. En cas d’attaque de l’animal, celui qu’il prendra pour objectif a peu de chances de l’éviter.

Nous atteignons sans incident, après vingt longues minutes, un terrain meilleur, quoique très broussailleux, et, patiemment, rapidement, en silence, nous continuons la poursuite.

Une heure s’écoule. Le buffle, depuis longtemps déjà, a ralenti sa marche. Il tourne, retourne, nous apprenant par là que l’instant approche où nous l’apercevrons soudain. En effet, le voici, de nouveau, sous un arbre, debout, de profil, la tête et l’avant-main bien en lumière. Je tire. Paki tire aussitôt après. Il part au galop, traverse une clairière, où je lui envoie deux balles encore.

Puis tout recommence. Nous ne voyons plus que sa piste. Elle nous ramène dans les broussailles, mais mes nerfs sont calmés par la marche, par la chaleur, par la répétition surtout, depuis un temps relativement long, de circonstances identiques. On s’accoutume à l’insécurité jusqu’à l’oubli complet du risque. Par instants, je pense à tout autre chose qu’à la chasse. Parfois aussi, une attitude, un geste de Somali et de Paki me rappellent au sentiment de la réalité. Alors je redeviens brusquement une sorte de machine faite essentiellement de deux yeux, de deux oreilles, et d’un fusil, et prête, dès l’alerte, à jeter automatiquement, avec le maximum de promptitude, sa balle dans la direction de l’arrivant.

Bientôt pourtant, mon attention s’éveille à nouveau tout entière. Les traces commencent à révéler les boucles, spéciales au buffle, qui sont l’un des principaux dangers de la poursuite de ce gibier redoutable. Après avoir suivi quelque temps la même direction, il tourne court à droite ou à gauche, parcourt de la sorte une certaine distance, revient prendre sa piste vers l’endroit où il l’a laissée, et continue sa marche dans la direction initiale. Le chasseur, qui croit l’avoir devant lui, est ainsi constamment exposé à arriver à sa hauteur dans le moment où il parcourt une de ces boucles ; s’il est alors senti, entendu ou vu, l’animal sera sur lui en quelques instants.

Un deuxième aléa de la chasse au buffle, puisque j’ai abordé ce sujet, se place au début. Il est dans le fait de ne blesser que légèrement. Il arrive en ce cas — ce n’est pas une règle — que l’animal charge au lieu de fuir. C’est une impression intéressante, mais dont on ne goûte vraiment tout le charme que lorsqu’elle est à l’état de souvenir. Toutefois, l’attaque se produisant ainsi est moins dangereuse déjà ; on voit l’adversaire ; on est encore en position de tir, et on a le temps de redoubler. Bien entendu, il ne faut pas manquer, car lutter d’agilité avec lui est une entreprise chimérique. Si on a réussi, par l’effet d’un sang-froid et d’une adresse exceptionnels, à l’éviter au passage, il s’arrête après quelques mètres, volte avec une extrême agilité, et revient immédiatement, aussi redoutable. La ressource ultime — ultime, je le dis bien, car elle n’est pas sûre, et ne doit être employée que si on est rejoint — consiste à se coucher à plat ventre en se collant bien au sol, de manière à ne laisser aucune prise. Il se peut alors — l’émouvante aventure dont j’ai parlé en est un exemple — que la bête, en raison de la forme et de la position de ses cornes, ne réussisse pas à se servir de celles-ci pour piquer, et s’il se produit une intervention assez prompte, on peut être simplement piétiné ou mordu et sauver sa vie. Au cas contraire il y a bien peu d’espoir. Le buffle s’acharne longuement, et sa puissance est formidable.

Enfin, de même que tous les grands animaux, il est dangereux quand, grièvement blessé, il sent qu’il ne peut plus fuir, et tient tête ; on le conçoit aisément.

Je reviens à notre chasse. La vue des boucles que commence à former la piste m’a enlevé toute tendance à la distraction. Presque aussitôt après, Paki se porte vivement en avant d’une vingtaine de mètres. Je presse le pas, mais il se livre à une mimique désespérée pour me faire conserver ma distance. Somali me dit tout bas que le terrain est aussi désavantageux que possible, car on ne voit pas autour de soi, et que Paki, s’il est surpris, grimpera à un arbre avec une célérité que je ne puis escompter pour moi-même ; aussi dois-je rester en arrière pendant qu’il éclaire la route. Il achève à peine sa phrase que Paki s’arrête, met précipitamment un genou en terre, et tire à trois reprises sur un but manifestement tout proche que, pourtant, je n’aperçois pas. Je suis presque aussitôt à sa hauteur ; je distingue quelque chose de brun devant nous, mon coup de fusil se confond avec le troisième des siens, la masse brune disparaît, et Paki se met à courir en avant ; je le suis de mon mieux, mais, plus rapide et plus adroit, il prend encore une vingtaine de mètres d’avance, et je cesse de le voir. C’est pour l’entendre, il nous appelle : l’animal est couché, là, immobile, sur des branches basses que son énorme corps écrase.

On n’approche pas encore. De sa longue sagaie, un des pisteurs le pique. Il ne tressaille pas. Un autre, s’avançant doucement, de côté, lui lance un peu de terre dans l’œil. L’œil ne cligne pas. C’est fini.

Il est brun, presque noir, le poil, par endroits, très clairsemé sur la peau sombre. Nous cherchons ses blessures. Quelle atteinte à mon amour-propre ! Hier, je l’ai manqué. Aujourd’hui, dans les herbes, je l’ai manqué encore. Lorsqu’il courait, je l’ai de nouveau manqué par deux fois. En revanche, quand je l’ai vu arrêté ce matin, ma balle lui a brisé une côte, et s’est logée dans l’os d’une des côtes opposées, après avoir traversé le cœur. Il en a une deuxième dans le cou, récente, trop bas. C’est tout. C’est de la première qu’il est mort. On voit par là ce qu’est la vitalité de ces animaux. Ainsi blessé, il a pu courir près d’une heure.

Nous trouvons, tout de suite après, une seconde piste, de buffle aussi. Il n’est que neuf heures. Nous laissons deux hommes pour dépecer notre prise, et nous la suivons. Mais il y a trop de brousse. Nous entendons bientôt un départ au galop, et la cadence de quatre pieds lourds qui frappent le sol en s’éloignant : nous ne voyons rien. Nous persévérons quelque temps. Puis la bête nous mène dans de telles épines qu’il faut nous résoudre à nous arrêter.

Le village est loin. C’est l’heure d’en chercher la route. Nous avons déjà fait cinq ou six kilomètres dans sa direction, et relevé, chemin faisant, la trace d’un boa qui, d’ailleurs, se perd presque aussitôt, quand nous découvrons, datant d’une minute à peine, des fumées et des empreintes de rhinocéros. Comment résister ? En avant !

Après une demi-heure, un reniflement violent, à quelques mètres, nous arrête net ; une énorme et vague silhouette se dresse bruyamment, disparaît dans l’ombre. C’est l’animal. Surpris, je n’ai pas eu le temps de tirer. Sans paroles inutiles, nous repartons derrière lui en pressant le pas.

Une heure encore, et puis Paki renonce de lui-même. Le rhinocéros, depuis que nous l’avons réveillé, n’a cessé de courir. Il a maintenant une grande avance. Continuer serait vain. Nous retrouvons le sentier à midi et demi. Mon tippoy, qui nous rejoint bientôt, me ramène au village. J’ai fait au moins trente kilomètres à pied, et dans ce climat torride, c’est suffisant pour moi.

Même ainsi, sur ce siège que rien n’abrite, car pour circuler dans ce pays boisé, il a fallu enlever arceaux et natte, le soleil me paraît bien chaud. En revanche, que de joies au retour ! Le tub qui m’attend, le verre d’eau fraîche sucrée de miel que m’apporte Ahmed — il ne lui manque, à cette bonne eau, que la transparence, mais nous ne sommes pas à Paris — et le déjeuner réconfortant de Denis !

L’après-midi, repos.

Voici, puisque j’ai parlé des buffles, les points auxquels je les vise de préférence :

A. Le buffle est de profil.

1o Toute la saillie osseuse et musculaire qui accuse la région de l’épaule, et mieux encore le défaut de celle-ci ; on atteint ainsi des os dont la fracture est d’un effet décisif, le cœur ou les poumons ; si on tire un peu trop haut, la colonne vertébrale ; trop bas, il y a encore la jambe.

2o Le cou, sous l’oreille, juste au-dessous des cornes.

3o La pointe de la fesse. La verticale correspondante, jusqu’à l’articulation suivante de la jambe, en bas, et à la colonne vertébrale, en haut, offre également de bonnes chances.

Il faut remarquer que la pointe de la fesse est très en arrière, juste au-dessus de l’articulation précitée. On est tenté, en général, de tirer plus en avant.

B. Le buffle présente la croupe.

La pointe de la fesse. Il faut viser alors à peu près au milieu de la ligne qui va de la naissance de la queue à la face latérale de la croupe, vers le pli qui contourne la saillie de la région anale.

C. Le buffle est de face.

1o Si la tête est haute, le défaut antérieur de l’épaule.

2o Si la tête est basse, la face supérieure du cou, de chaque côté de la colonne vertébrale.

Un buffle blessé au cœur ou aux poumons ne songera qu’à fuir. Il ne pourra devenir dangereux qu’acculé, au dernier moment.

Une balle dans le cou juste au-dessous des cornes, ou dans l’épine dorsale, amène la chute instantanée — et définitive.

La fracture de la hanche immobilise tout l’arrière-train. L’animal ne peut plus — lorsqu’il le peut — que se traîner lentement sur le sol en se servant de ses jambes de devant. La fracture de la cuisse le livre sans risques au chasseur prudent.

En revanche, la fracture de la partie inférieure d’un membre n’est que d’un effet très relatif.

Un buffle dont une jambe de devant est brisée au-dessous du genou, croisera souvent, je l’ai déjà dit, au sujet de l’accident d’Hubert Latham, cette jambe sur l’autre et continuera à courir. Si c’est la jambe de derrière, il sera plus gêné, mais ne sera pas arrêté pour cela.

La préférence à donner à tel ou tel de ces coups dépend de la position de l’animal, de la distance, de l’adresse du chasseur, de l’arme dont il se sert. L’occasion que je préfère de beaucoup est celle de l’épaule, de profil, en cherchant le cœur.

On lira avec fruit, sur cette question, l’appendice qui termine les remarquables récits de chasse de M. Edouard Foa, de qui l’expérience était très supérieure à la mienne. Je m’en suis beaucoup inspiré, l’ayant étudié avec soin, avant de chasser moi-même. Il est plus complet que ce bref aperçu, où je ne donne que les coups que j’ai personnellement adoptés. On doit retenir, — il le dit aussi, et je l’ai constaté — que les coups qui n’atteignent pas les parties vitales ou motrices sont sans effet utile.

La matinée du 2 juin est consacrée à des préparatifs de départ. Je quitte Kioko à trois heures, y laissant une partie des charges et n’emmenant avec moi que Denis, Somali, Paki et son boy, un garde, huit porteurs, quelques pisteurs de bonne volonté pris au village.

Nous allons nous mettre à la recherche des éléphants, qui sont signalés tout près, à Bali, et pour plus de mobilité, je coucherai sous ma tente, au hasard de nos pérégrinations. La femme de Paki lui a préparé un couscous spécial, dont elle m’offre, et qu’elle veut qu’il emporte. Il y entre du mil, des arachides, du miel, et même un peu de terre. Ce n’est d’ailleurs pas mauvais, à part la terre, et malgré le dédain que Denis affecte pour ce mets qu’il n’a pas confectionné. Elle me déclare qu’elle va être très triste, ce soir, de notre départ, et qu’elle ne manquera pas de pleurer l’absence de son époux. Je lui offre de venir avec lui. Alors, elle me confie qu’elle préfère, tout de même, rester tranquille. J’aime cette naïve sincérité. Elle est essentiellement reposante. La paix de l’âme est auprès des simples.

Nous arrivons après une heure au petit village de Bembé. Paki avait fait prévenir de mon passage, pour que deux hommes, connaissant bien les possibilités de chasse de la région, se tiennent prêts à nous accompagner. Nous le trouvons à moitié vide. Il n’y reste que des femmes, quelques malades, et les vieillards. Le chef est parti, m’assure-t-on, avec tous ceux qui auraient pu nous être utiles, dès qu’il a connu notre approche. La mauvaise volonté paraît indiscutable.

Je dis à ceux qui sont là que j’entends voir le chef se présenter le lendemain à mon campement sous peine d’une punition sévère. Personne ne semble impressionné. Malgré tout, je demeure circonspect. Je ne parle pas le Sara, et je ne puis rien saisir des propos qui s’échangent. Il est bien surprenant que ces gens, me sachant si près, aient pris une attitude aussi étrange. Au surplus, je reste dans la région, et je suis sûr d’avoir le dernier.

Notre file, une vingtaine d’hommes, s’engage dans le sentier de brousse qui, vers cinq heures, nous conduira devant le bahr Hadid. Nous en descendons la rive argileuse, haute de cinq à six mètres et presque à pic. Il n’y a d’eau que dans les parties profondes. A notre droite, à notre gauche, s’étendent de grandes mares. Devant nous, le lit du fleuve est presque à sec ; on y voit grouiller les poissons ; Denis s’amuse à les poursuivre.

Nous voici maintenant dans de hautes herbes vertes ; puis nous remontons une pente, et gagnons la rive opposée. C’est une vaste plaine où des bouquets d’arbres puissants sèment des îlots d’ombre et de mystère. Le fleuve s’y montre et disparaît selon les caprices de son cours encaissé et sinueux. Nous marchons quelque temps encore. Puis, au milieu d’une clairière silencieuse, les porteurs posent leurs charges, et je fais monter ma tente. On dresse près d’elle ma table. Les feux s’allument. La nuit est venue, sans lune encore, mais constellée d’innombrables étoiles. Des souvenirs traversent ma pensée. Je m’arrête à certains d’entre eux. Quelle sérénité l’on acquiert à voir de loin, devant la nature, tout ce dont, jadis, on s’est ému !

Le jour levant nous trouve en route. Nous apercevons quatre girafes, que je laisse. Nous suivons plus de deux heures une piste de buffles. Nous les apercevons deux fois, mais de loin chaque fois, et déjà en alerte. Le vent souffle derrière nous, et ils nous sentent.

Nous rentrons ; trois girafes, encore, passent si près de nous, que je sacrifie l’une d’elles à la convoitise de mes hommes.

Je campe, le soir, un peu plus loin, dans une grande prairie bien verte, découpée comme à l’emporte-pièce sur la brousse avoisinante. Au milieu, elle se creuse un peu, et une étroite et longue ligne d’arbres, plusieurs fois interrompue, marque la présence d’un marigot, invisible de ma tente. Il nous fournira l’eau.

Le lendemain, nous couchons au bord du Bahr Keita. Je tue un hippopotame. Le chef de Bembe ne vient toujours pas ; je commence à m’irriter. Nous manquons de renseignements, par la faute du village, et nous chassons à l’aventure. Puis nous rencontrons un de ses hommes, et tout paraît s’expliquer. Il se trouve, m’assure-t-on, depuis plusieurs jours, à quelque distance, pour pêcher ; les habitants sont presque tous avec lui. Aucun d’eux n’a connu ma venue. Où est, dans tout cela, la vérité ?

Je diffère ma décision ; rien ne presse. A 3 heures, une mauvaise nouvelle me parvient. Paki, que j’ai envoyé reconnaître les environs, me rapporte qu’il n’a trouvé aucune empreinte récente d’éléphants. Les moins anciennes datent de dix jours. J’apprendrai bientôt qu’un chasseur indigène a tiré des coups de fusil à tort et à travers près de Bali, blessé plusieurs de ces animaux pour en abattre un et, finalement, provoqué un exode général.

Pour employer la fin de l’après-midi, je vais faire une courte reconnaissance. Je blesse un rhinocéros, mais ne puis le rejoindre ensuite. Je passe sur les détails de la poursuite, que nous avons poussée jusqu’à la fin du jour sans que les indices nous aient donné un seul moment de véritable espoir. Quand on suit une piste de ce genre, il est rare, en effet, qu’on ne puisse prévoir à l’avance le moment où on va découvrir l’animal. Il est généralement aisé de déterminer si son allure est lente ou rapide, comme l’explique fort bien Edouard Foa, qui ne fait qu’adapter sur ce point aux grands animaux des principes généraux de vènerie. Au pas, le pied de derrière se pose presque sur le pied de devant du même bipède latéral ; l’empreinte est à peu près également appuyée partout. Au trot, l’animal marche par bipède diagonal ; les empreintes sont également espacées ; la pince est plus enfoncée que le talon ; au galop, le talon est encore moins visible. Enfin, aux allures rapides, trot ou galop, il y a derrière chaque empreinte, si la nature du sol s’y prête, pour les pieds de derrière surtout, une traînée de terre projetée par l’effort de propulsion du membre.

Si un animal marche vite et droit, sans hésiter, j’ai personnellement constaté qu’il ne faut guère s’attendre à le voir tout de suite. Il n’a fait que passer. On peut marcher rapidement et prendre un minimum de précautions : exception faite pour le buffle, à cause de ses boucles soudaines. Mais si on se trouve dans la petite brousse, ou sur un terrain découvert présentant des îlots d’ombre, et qu’en même temps les empreintes, fermes et nettes, dénotent une marche lente et posée, avec des hésitations, des détours, c’est que l’animal, ou s’est attardé à manger, ou bien a cherché là un endroit qui lui plaise pour s’y coucher ; et comme il reste souvent à la même place durant toute la chaleur du jour, il faut, même si les traces datent de plusieurs heures, progresser pas à pas, sans bruit, l’arme prête, et s’attendre à le découvrir tout d’un coup.

Un des plus beaux buffles de mon tableau. (Page 199.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

Petit rhinocéros capturé le 11 Juin au Sud-Est du village de Komda. (Page 209.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

Le jour suivant, nous chassons de nouveau presque toute la journée sans résultat. En rentrant, je trouve enfin le chef de Bembe, qui m’attend. Il a appris mon mécontentement, me dit-il ; il est accouru ; il m’apporte une poule et quelques œufs, en témoignage de son désir de m’être agréable. Je n’ai pas de raisons, pour le moment du moins, de ne pas accepter son explication, et je lui fais bon accueil.

Je décide, après un jour encore, de transporter mon camp à douze kilomètres plus à l’Ouest, jusqu’à un autre point d’eau plus proche de son village ; lui-même dépêche un homme aux habitants, pour qu’ils recherchent s’il y a des pistes fraîches aux environs, et m’en informent sans retard. Je ne vois rien en route, sauf une petite troupe de girafes, que je laisse en paix.

A neuf heures, nous sommes arrivés, et on s’installe. Je me demande comment je vais employer ma journée, faute d’aucun renseignement qui me guide, lorsqu’un de nos pisteurs, qui est près de moi, me montre du doigt deux empreintes sur le sol. Elles sont parfaitement nettes, et je ne puis m’y tromper. Ce sont des traces de lion, récentes. J’appelle Paki. Elles datent de la nuit. Il ne peut préciser l’heure.

Je suis indécis. Il est assez tard, et le soleil est chaud ; puis l’animal, peut-être, est déjà loin. Je suggère de prendre la piste. Une mauvaise humeur si évidente se peint aussitôt sur les visages que, ne fût-ce que pour rappeler mes gens à un sentiment plus exact de la discipline, je donne immédiatement l’ordre du départ. J’emmène seulement Paki, Somali et un pisteur — le minimum de monde, pour faire le minimum de bruit.

La piste, tout de suite, apparaît difficile. Mais mes auxiliaires sont repris très vite par leur tempérament de chasseurs, et font de leur mieux pour découvrir les traces, presque invisibles dès que le terrain durcit un peu. Nous restons souvent plusieurs minutes au même point, durant lesquelles chacun va et vient de son côté, à pas lents, la tête inclinée et les yeux fixés au sol, à la recherche de la plus petite raie, de la plus légère dépression d’une forme anormale ; s’il découvre la moindre chose, il se baisse aussitôt, examine avec soin ; quand cet examen révèle la présence d’un des éléments dont l’ensemble constituerait le dessin du pied cherché, il prévient les autres d’un petit claquement de langue et, d’un geste, il indique la direction ; alors on se groupe à nouveau, et on continue.

A onze heures et demie, la situation ne s’est modifiée en rien. Aucun indice ne permet de croire que nous soyons près des fauves — il y en a plusieurs. Nous nous en sommes certainement rapprochés, car les lions marchent la nuit, et dorment le jour. Ils doivent donc être arrêtés depuis ce matin. Mais ils peuvent être très loin encore.

Une autre question, intéressante pour nous, reste sans réponse dans notre esprit : ont-ils mangé ? Que ce soit digestion lourde ou assurance consécutive à un bon repas, le lion repu ne s’enfuit d’ordinaire que lentement, ainsi que je l’ai dit. Le chasseur qui le découvre a tout le temps de tirer. A jeun, au contraire, il semble plus mobile, plus craintif ; on a donc moins de chances pour soi.

Nous avons vu, à un certain endroit, que l’un d’eux au moins avait poursuivi une antilope. Les empreintes des deux animaux se confondaient presque, et le lion, qui courait, avait sorti ses griffes ; elles marquaient profondément le sol, où se dessinait leur section allongée. Toutefois, ni sang, ni débris ne révélaient qu’il eût réussi.

La chaleur était forte, et j’avais justement fait emporter un peu de viande et du café. Je ressentais une certaine fatigue. Je me suis arrêté à l’ombre d’un grand arbre, et nous nous sommes reposés là une heure et demie ; j’ai déjeuné et dormi ; à une heure, je suis reparti.

La carcasse de ma dernière girafe était tout près de nous, la piste nous y avait conduits. Le sommet d’un arbre chargé de vautours dont notre approche avait troublé le repas nous indiquait sa place. Nous y sommes allés, mais les lions n’y étaient pas venus.

Nous avons alors repris notre progression, tantôt lente et tantôt rapide. Et, brusquement, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de notre chasse. La piste venait de nous conduire à un arbuste sous lequel deux corps lourds, visiblement, étaient restés longtemps couchés. Les lions y avaient dormi, et s’étaient levés quelques minutes seulement avant notre arrivée. A moins de malechance, nous ne pouvions plus manquer de les voir bientôt. Tous les espoirs étaient dès lors permis.

Nous nous arrêtons là un instant, pour échanger des regards de satisfaction, et, à voix basse, des observations brèves. Paki a repris cette attitude que je connais si bien, le fusil à la main, l’œil au guet. Je m’arme, moi aussi, de mon fusil, et nous nous remettons en route.

L’endroit est parfait. Une grande plaine, avec une herbe tantôt semée en petites touffes courtes et rèches, tantôt serrée, plus haute alors et plus dense à la fois, mais ne dépassant jamais le genou ; sur cette étendue verdoyante, espacés entre eux d’une cinquantaine de mètres en moyenne, de gros arbres aux troncs entourés de lianes et de petites broussailles mettent, dans le gai soleil, des taches d’une ombre épaisse et pourtant lumineuse. C’est sous l’un d’eux que doivent être les lions. Ils ne nous attaqueront pas. Ils nous céderont très certainement la place. Je considère, au surplus, leur chasse comme moins périlleuse que celles de l’éléphant et du buffle. Nous apercevront-ils les premiers, les verrons-nous dans des conditions favorables à un tir précis, s’éloigneront-ils immédiatement, telles sont, pour le moment, les seules questions qui se posent ; mais elles sont d’un intérêt passionnant pour un chasseur.

J’ai, maintenant, à dix mètres devant moi, le plus rapproché de ces arbres. Ils ne sont pas dessous. Nous les verrions déjà. Mon regard se porte vers le suivant, passant vite sur l’intervalle, une place herbeuse, en pleine lumière.

Il y a ici d’innombrables termitières, grandes et petites, d’une argile jaune clair, avec un sommet arrondi. Aussi mes yeux dépassent-ils avec négligence une calotte pâle, qui à 30 mètres de moi, émerge de cette herbe verte et ensoleillée. Mais, tout de suite, ils y reviennent instinctivement. Elle a quelque chose d’anormal, cette termitière. Elle donne une impression de symétrie inaccoutumée : deux petits points sombres, bien nets, un de chaque côté, et juste au milieu, une légère tache d’ombre plus étalée. Je la regarde mieux.

C’est absolument immobile. Cela me regarde aussi, fixement, d’un air méchant et froid, avec une attention extrême. Je distingue dans l’instant deux courtes oreilles dressées, des joues épaisses de chaque côté d’un nez large. J’épaule.

Le lion se lève brusquement, me tourne le dos d’un mouvement souple et prompt, et se sauve au galop. Je ne vois plus dans l’herbe que la petite cible ronde de sa croupe, qui s’élève et s’abaisse à chaque foulée. Je tire.

Il s’arrête net, tourne la tête vers moi, et gronde. Mais il y a actuellement plus de cent mètres d’espace découvert entre nous. En revanche, l’étui de ma première cartouche vient de se bloquer dans la culasse, et la seconde cartouche ne se place pas. Pendant que j’ai la tête baissée vers mon arme, que je cherche, plus nerveux maintenant, à recharger, Paki tire : j’entends Somali qui crie : « Talata ! Talata ! » (Trois ! Trois !) et je vois deux autres lions qui s’enfuient vers la gauche et disparaissent presque aussitôt. En même temps, le premier, qui a repris sa course, tourne à droite, en décrivant autour de nous un grand demi-cercle, et passe derrière un petit monticule qui va le cacher un instant à nos yeux.

Paki part à toutes jambes pour tirer dès qu’il débouchera. Ma cartouche s’est enfin mise en place, et je cours sur ses talons. Le lion reparaît, mais il s’est encore éloigné. Il passe au galop, à 150 mètres de nous pour le moins ; pendant quatre ou cinq secondes, je le vois parfaitement, tout entier, de profil ; il est très grand, beaucoup plus clair de robe que je ne l’aurais cru, et, chose normale ici, n’a pas de crinière. Je tire encore. Il ne ralentit pas, et disparaît dans les broussailles ; nous nous y jetons après lui. Paki me montre tout de suite, sur une herbe droite et haute, une goutte de sang. Pour le moment, nous n’en verrons pas d’autre. La piste dénote une allure aussi rapide que l’épaisseur du fourré le permet. Après une demi-heure, elle cesse ; nous nous arrêtons, déçus.

Alors, Somali suggère de retourner à l’endroit où nous avons découvert les trois animaux, et de nous mettre à la recherche des deux autres qui, n’étant pas blessés, se seront peut-être arrêtés dans le voisinage. L’idée est bonne, et nous voici en route.

Nous prenons les premières empreintes qui se présentent. Elles nous conduisent dans un autre fourré. Une vingtaine de minutes plus tard, Paki s’arrête : il a eu le temps, plus heureux que moi, d’apercevoir un lion qui se levait et fuyait. Nous avançons. Voici la place où il était couché. Sur une feuille sèche, ici encore, une goutte de sang tout frais. Le hasard nous a ramenés, je ne sais comment, vers celui que j’ai blessé et nous avons pris le change. Nous le poursuivons dans cette brousse dense et très difficile, constamment sur nos gardes, car nous l’entendons ou l’entrevoyons fréquemment, et nous marchons en quelque sorte sur ses talons. Le coucher du soleil marquera seul l’heure de la fin de la chasse, et ma défaite. Il n’y a plus rien à espérer, même pour demain. Les animaux ont été effrayés et profiteront de la nuit pour s’éloigner.

Nous regagnons le camp. Une girafe, arrêtée à cent mètres à peine, nous regarde curieusement, puis s’épouvante soudain, et se sauve de son grand galop maladroit.

Le chef de Bali m’attend pour me saluer. Maintenant, toute la région semble bien disposée. On me favorise même, ce soir, d’une révélation. Un capitaine est venu, dernièrement, chasser ici. Il a tué un rhinocéros, plusieurs hippopotames et nombre d’antilopes. Puis, au lieu de distribuer la viande aux villages voisins, selon l’usage, il l’a envoyée à Fort-Archambault pour les tirailleurs affectés à ce poste ; sans doute avait-il eu comme moi un sujet de mécontentement, mais on n’a garde de me le dire. On a aussitôt fait une conjuration à l’aide de farine et d’autres ingrédients non moins efficaces, pour que le gibier, dans la suite, s’éloigne systématiquement des blancs. Mais comme on voit que je suis, moi, dans les bons principes, on va, aujourd’hui même, détruire en ma faveur l’effet du sortilège, et mes chasses seront heureuses désormais. Je veux l’espérer.

Repos, le jour suivant, jusqu’à deux heures. Tout le monde l’a bien gagné. L’après-midi, je porte mon camp sur le bahr Hadid, me rapprochant encore des villages.

Une constatation imprévue m’attendait le lendemain.

A midi, le chef de Bembe se présente. L’homme qu’il a envoyé au nord de la localité vient d’arriver, me dit-il, sans avoir trouvé aucune empreinte récente. Celui qu’il a chargé d’explorer la partie sud n’est pas encore là. Il rendra compte dès son retour.

Je mande Paki. Il est sceptique. Il y a sûrement du gibier près d’ici. Il va voir. Et il part vers le sud, lui. Deux heures après, il est à la porte de ma tente. Il a une piste de rhinocéros.

Je n’emmène pas Somali. Depuis qu’il m’accompagne dans la brousse, il se donne des allures indépendantes de chasseur, et néglige de plus en plus son service. Je lui ai infligé pour aujourd’hui cette punition qui l’humilie, et, par là, lui est sensible entre toutes.

Nous arrivons bientôt, conformément au rapport de Paki, devant les empreintes du matin ; nous les suivons un certain temps en terrain découvert ; puis nous entrons dans un bois relativement touffu. L’animal marche droit devant lui. La piste ne fait pas de détours, ne trahit pas d’hésitation. Il n’a pas dû s’arrêter là. J’ai tout le temps de prendre mon fusil.

Au même moment, un bruit de branches cassées nous arrête sur place, et dans la brousse de plus en plus épaisse, nous entendons, sans le voir, le départ lourd du rhinocéros.

Mon raisonnement était juste, mais la théorie a toujours à apprendre de la pratique. La bête a bien cherché sa place ; mais elle a commencé ses recherches un peu plus loin, et elle les a continuées en revenant sensiblement en arrière. Jusque-là, rien d’étonnant. J’ai commis une erreur ; elle n’est ni la première, ni sûrement la dernière.

Voici, en revanche, quelque chose de plus singulier. A la place que vient de quitter le rhinocéros, il y a des feuilles sèches. Paki se baisse, et, sur l’une d’elles, il trouve une goutte de sang liquide, donc frais. Or, je n’ai pas tiré aujourd’hui. Une conclusion semble s’imposer. Le chef de Bembe me trompe pour m’éloigner, et ses hommes, durant ce temps, chassent à la sagaie pour leur compte. J’éclaircirai cela tout à l’heure, au retour.

Nous abandonnons bientôt la piste ; le vent nous est défavorable, et nous sommes constamment sentis.

Nous sommes assez heureux pour en trouver une autre à quatre heures et demie, et pour surprendre l’animal un quart d’heure plus tard. Il est debout, assez loin, nous faisant face. Je tire, il part vers nous — non sur nous, il semble ne pas nous voir. Une deuxième balle l’abat au moment où il nous dépasse. C’est une femelle, et c’est elle qui devait me fournir le fœtus demandé par le Muséum.

J’interroge, en rentrant, le chef de Bembe. Lui-même paraît avoir été de bonne foi, mais la duplicité de deux de ses hommes au moins se confirme avec certitude. On les amènera ce soir. Ils seront châtiés comme il convient. Le village sera exclu des distributions de viande durant tout le temps que je chasserai. L’incident est clos.

Voici, pour le rhinocéros, les points que je cherche de préférence à atteindre.

A. Le rhinocéros est de profil.

1o Toute la saillie osseuse et musculaire qui occupe la région de l’épaule, et, mieux encore, le défaut de celle-ci[13]. On atteint ainsi le cœur, les poumons, ou des os dont la fracture est, comme pour le buffle, d’un effet décisif.

2o La région qui correspond à la pointe de la fesse.

La ligne qui va de ce point à l’articulation de la cuisse, vers le bas, et à la colonne vertébrale, vers le haut, offre également de grandes chances. Cette ligne est légèrement brisée, la pointe de la fesse se trouvant un peu en arrière.

3o Immédiatement sous l’oreille, et, plus bas, la verticale qui passe par la naissance de l’oreille jusqu’au-dessous de l’os de la mâchoire, mais pas plus bas que le point qui se trouve juste sous celle-ci.

B. Le rhinocéros présente la croupe.

En visant un peu au-dessous du niveau de l’anus, dans la partie verticale du pli qui contourne la saillie anale, on atteint la région utilement vulnérable correspondant à la pointe de la fesse.

C. Le rhinocéros est de face.

1o Entre les deux oreilles, un peu plus bas que la ligne droite (imaginaire) qui les réunit. Il faut toucher juste au milieu. J’ai retrouvé, aplatie dans l’os du crâne qu’elle n’avait pas perforé, une balle du modèle M. que j’avais placée un peu trop à droite.

2o Le défaut antérieur de l’épaule, mais bien en dedans, dans la direction du cœur.

3o Le poitrail. Il faut alors mettre un genou en terre.

On m’a parfois demandé si la peau du rhinocéros était assez résistante pour diminuer sensiblement la pénétration de la balle. J’ai fait rechercher, à mon précédent voyage, une balle D arrivée au défaut de l’épaule. Elle avait traversé, et s’était logée sous la peau, de l’autre côté. La simple réflexion exclut d’ailleurs cette hypothèse.

Nous sommes sur pied, le jour suivant, avant six heures, et je vais d’abord photographier mon animal ; hier, je n’avais pas mon appareil. Ce rite accompli, nous nous mettons à la recherche d’une nouvelle piste, que nous trouvons vers sept heures et demie : deux rhinocéros. Mais leur passage date du début de la nuit, et nous aurons peut-être à marcher beaucoup pour les atteindre.

Nous sommes mal tombés. Je n’ai jamais vu d’animaux plus indécis. Peu à peu, sur le sol durci d’une plaine abondamment ensoleillée, semée d’arbres trop rares et d’innombrables petites touffes d’herbe, nous suivons le fastidieux caprice de leurs nocturnes fantaisies. Nous sommes sûrs de ne pas les voir là. Ce n’a été, pour eux, qu’un passage. Nul abri n’apparaît qui ait pu les tenter.

Cela dure trois heures. Ils ont tourné, retourné, s’approchant par instants des limites boisées de l’immense plaine, puis s’en éloignant à nouveau. Nous y voici quand même. Leurs empreintes pénètrent dans un de ces petits bois verts et bas qu’ils affectionnent. Se seront-ils enfin couchés là ?

Mais les mêmes hésitations les ont suivis dans cet agréable séjour, où tout, pour un rhinocéros d’un caractère équilibré et raisonnable, semble devoir inciter au repos. Ils ont dormi ici, se sont relevés, ont encore dormi là. Il est onze heures. Je suis fatigué. Je m’accorde une heure de halte.

Nous repartons à midi, sous le soleil aux rayons puissants. La piste conserve le même caractère. Puis, vers une heure, nous arrivons à une place qu’ils viennent de quitter. Ils ont pris le trot, dans le sens du vent. Toutes nos espérances s’évanouissent. Au cours de nos allées et venues, ils nous ont sentis, et dans cette direction, nul espoir de les approcher. C’est fini.

Je me repose une demi-heure encore. Je n’ai rien emporté pour déjeuner, et je viens d’achever mon bidon d’eau. Il fait chaud. Mais nous sommes loin. Nous nous remettons en route.

A quatre heures, je demande à notre guide si nous approchons du campement. Il me répond que non. Il a dû se perdre. C’est sans inconvénient sérieux ; un léger retard, rien de plus.

Encore que l’appréciation des distances en kilomètres dépasse naturellement les connaissances des indigènes, on arrive, avec un peu d’habitude, à se faire une idée suffisamment approchée de ce que représentent, pour la plupart d’entre eux, les expressions « très loin », « loin », « pas beaucoup loin », « loin un peu », « près ». Cependant, leur sens varie légèrement avec les individus, et sensiblement avec les contrées. Il faut questionner d’abord une ou deux fois pour fixer l’échelle. Ici, « près » c’est un ou deux kilomètres ; en Libye, c’est trente kilomètres ; une fois qu’on le sait, on est fixé.

Peu après, ce même guide s’arrête, fait ensuite rapidement quelques pas vers la gauche, et se dispose à lancer sa longue sagaie sur un objet qu’un grand buisson me cache. Nous sommes dans une plaine qui longe un petit bois ; quelques arbres aux troncs embroussaillés dominent les herbes jaunes.

Il a vu sans doute un de ces menus gibiers sur lesquels les pisteurs, en route, s’amusent souvent à éprouver leur adresse. Je m’immobilise pour le laisser faire, et tout le monde m’imite.

Au même moment, du pied même du tronc le plus voisin, et dans la direction où il vise, une petite biche d’un joli roux part avec de grands bonds qui tour à tour la font émerger de l’herbe, puis disparaître, puis émerger encore. Il a trop attendu. Nous rions, et je me remets en marche.

Mais il se baisse maintenant, très vite ; je suppose qu’il en a vu une autre. Somali et Paki, qui sont juste derrière lui, regardent, et, aussitôt, s’arrêtent. Somali recule, et, rapidement, me tend mon fusil.

Je le prends, et, au même instant, je fais, moi aussi, un pas en arrière pour me dissimuler derrière l’arbre. Je viens d’apercevoir confusément, près de la lisière du bois, à deux cents mètres, juste de profil, une grande et lourde silhouette qui m’a paru celle d’un rhinocéros.

Déjà Paki m’a fait un signe. Nous courons ensemble, à peu de bruit, en masquant nos mouvements à l’aide de deux petits buissons que nous gagnons par bonds successifs. Lorsque nous sommes derrière le second, je m’approche tout doucement d’une étroite solution de continuité à travers laquelle je puis voir ; je regarde, et j’aperçois deux buffles, énormes. L’un d’eux, le plus éloigné, est celui que j’avais pris pour un rhinocéros. Il s’est roulé dans une terre grise, et sa couleur naturelle a complètement disparu. L’autre, brun foncé, presque noir, est plus près, à cinquante mètres environ.

Il vient de nous voir ; il nous fait face, et nous regarde en baissant la tête. Il reçoit au même moment ma balle entre le cou et l’épaule. Puis, je tire sur l’autre, pendant que Paki tire à son tour sur le premier, et comme celui-ci s’enfuit au galop, je tire encore. Il tombe, s’agite, mais ne se relève pas. C’est fini pour lui. Je l’abandonne aux pisteurs.

Dans cet instant, un troisième apparaît, venant je ne sais d’où, et se hâtant vers la lisière du bois. Je fais feu rapidement, et, avec Paki, nous nous élançons derrière lui. Il a déjà disparu sous le couvert. Il saigne beaucoup, et se remet presque tout de suite au pas. Après un quart d’heure environ, nous le distinguons une première fois ; il se faufile entre les arbres. Une seconde fois, sa silhouette immobile, debout, se dessine dans l’ombre d’un petit fourré. Je vise. Comme je tire, il nous voit, fait un bond, s’enfuit à nouveau. Nous repartons aussi. Mais bientôt, Paki s’arrête, prend une poignée de poussière, la laisse retomber ; elle s’envole dans la direction de la piste. Le vent nous est défavorable. Nous en avons, si nous voulons le suivre, pour longtemps. Mieux vaut revenir, et s’occuper du second, qui, lui aussi, a fortement accusé mon coup de fusil, et qui est en ce moment derrière nous.

Nous retrouvons vite sa trace. Comme le dernier, il saigne abondamment. Il s’est arrêté plusieurs fois, et chaque fois, une flaque rouge, de la grandeur des deux mains, a marqué la place. Nous allons le trouver d’un instant à l’autre.

Paki plisse le front. Il a l’air préoccupé depuis quelque temps. On ne voit pas de loin, dans les arbustes, et nous y avons deux sérieux adversaires.

Il m’arrête, et me fait ses recommandations.

Blessé comme est notre animal, il sera probablement couché. S’il nous sent ou nous voit, il nous chargera sans doute tout de suite. Il faut marcher avec le maximum de précautions, puis, le moment venu, tirer très vite, me jeter de côté, tirer encore. C’est entendu.

Les choses se passent beaucoup plus simplement. Après dix minutes de marche l’arme prête, l’œil attentif, sur une piste à boucles, nous le voyons à 100 mètres, debout comme le précédent, et, comme lui, dans l’ombre. Je tire, il part droit devant lui, passe dans un petit espace clair où je tire encore une fois : il tombe et reste immobile.

Nous allons le voir, n’ayant plus rien à faire. Il est formidable ; ses cornes sont les plus belles que j’aie encore. Ce sont vraiment des animaux d’une puissance magnifique. Je le photographie, je photographie le premier ; nous les couvrons de feuillage à cause des vautours. On les dépècera demain.

Notre petit groupe se reforme, et nous voici de nouveau en marche. Je sens tout d’un coup ma fatigue. J’ai soif, et l’eau de mon bidon me fait défaut. Un phacochère se montre et me distrait un instant ; je l’abats, car c’est une chair excellente ; je dois en ce moment corser un peu ma nourriture. Puis c’est une tornade qui s’amasse, et la nuit qui vient. Il faut se hâter. Tout le monde presse le pas. Les dix premières minutes de notre dernière heure de chemin se passent sous un ciel d’ardoise, aux nuages impressionnants, mais au milieu des souffles d’un vent rafraîchissant ; les cinquante autres, dans l’ouragan, dans l’averse et dans les éclairs. Nous distinguons à peine le sol, où l’eau ruisselle. Il y a des trous où nos pieds se prennent à tout instant.

A sept heures et demie, nous voyons les feux du campement. J’absorbe en quelques minutes le contenu d’un bidon de deux litres. Puis je dîne avec appétit, je me couche, et je m’endors d’un sommeil sans rêves.

CHAPITRE IV

SINGAKO

Nous sommes au 9 mai.

La pluie a duré toute la nuit. Je n’ai pu songer, ce matin, à rejoindre le buffle blessé hier soir. Les empreintes sont certainement effacées. J’ai envoyé deux hommes relever les pistes fraîches. En attendant j’expédie Somali et mon garde à Kioko. Ils me rapporteront des cantines dont j’ai besoin, et ramèneront Ahmed, qui sera plus utile ici que là-bas. Je demande aussi quels sont les porteurs qui désirent être remplacés, puisque j’en ai à Kioko qui ne font rien : il s’en présente quatre ; les autres, dans leur sagesse, préfèrent rester le plus près possible de l’endroit où on tue le gibier ; on est plus sûr ainsi de participer aux distributions de viande, et la viande, comme je l’ai dit, joue un rôle considérable dans leurs préoccupations.

Cette petite troupe est partie depuis peu, quand Denis vient tourner autour de la table où j’écris, s’arrête et attend. Il agit ainsi quand il a de graves communications à me faire. J’accueille toujours volontiers celles-ci. Quand elles ne m’instruisent pas, elles m’amusent par leur imprévu. Cette fois, voici de quoi il s’agit :

Somali s’est entretenu avec lui et avec Paki, à plusieurs reprises, de l’intention qu’il aurait de me tuer. Il m’en veut de la rigueur avec laquelle je l’ai puni, sur la route de Garoua notamment, quand je l’ai fait enfermer, puis privé de son cheval. Denis m’engage à ne plus lui faire porter mon fusil et mon pistolet à la chasse — ce pistolet que je dois toujours prendre et que je ne prends jamais. Le fusil surtout, qu’il tient, parfois tout armé, derrière moi. Mais même en dehors de cela, il sera bon que je me tienne sur mes gardes.

Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Avec les noirs, la vérité est toujours malaisée à découvrir. Denis, d’une part, est très mal avec Somali, qui me dévoile ses petites roueries de cuisinier voleur. D’autre part, Somali, c’est de toute évidence, n’apporte plus dans mon service le zèle de jadis. Il me faut beaucoup de patience pour le supporter. Ses regards haineux, que je surprends quelquefois, m’étonnent. Enfin il est, je le sais depuis longtemps, violent et brutal, et parfaitement capable d’un acte extrême. Mais de là à m’assassiner, il y a un écart. Je fais venir néanmoins Paki, puisque Denis l’a mis en cause.

Paki, sans embarras, sans réticences, nettement, me confirme de point en point les dires de Denis.

C’est plus sérieux.

Il n’y a pas urgence ; Somali est absent jusqu’à demain ; mais je vais aviser.

La chasse de l’après-midi est rapide — je ne m’en plains pas, après celle de la veille. Elle est assez émouvante aussi. On a relevé ce matin, à peu de distance du campement, de nouvelles traces de rhinocéros. A une heure et demie nous partons, à deux heures et quart nous avons la piste, et tout de suite elle nous mène dans un fourré très épais. Dix minutes plus tard, un violent reniflement, tout proche, le bruit d’un animal invisible qui se lève précipitamment dans les broussailles, souffle avec force, puis part au galop pour s’arrêter brusquement après quelques mètres ; et, de nouveau, un silence complet.

Nous nous sommes arrêtés aussi, cloués sur place. La situation est délicate. Nous ne voyons absolument rien, tant la végétation est dense. Il est certain, d’autre part, que la bête est tout près de nous, qu’elle nous guette, et la manière dont elle procède, ce reniflement furieux, ce brusque arrêt, sont les indices indiscutables de dispositions agressives.

Nous faisons cinq ou six pas, en nous frayant laborieusement un chemin à travers les broussailles qui, littéralement, nous emprisonnent. L’endroit est aussi mal choisi que possible. Après chaque pas nous nous arrêtons pour écouter et essayer de voir. Paki et moi nous sommes en tête, à côté l’un de l’autre, le doigt sur la gachette du fusil. Derrière nous, un peu à droite, un pisteur.

Mais celui-ci a tendu le bras, très vite. Je regarde en hâte dans la direction qu’il indique. A une dizaine de mètres on voit, dans un trou de feuillage, une tache noirâtre grande comme les deux mains. Au même moment, un nouveau reniflement, un départ puissant, des branches cassées ou écrasées ; il arrive. Il n’y a pas une seconde à perdre.

Je tire immédiatement, presque au jugé. Paki tire aussi. Nous redoublons tous deux. Il s’est arrêté.

Il était presque sur nous. Maintenant, à travers les feuilles et les lianes, je vois distinctement, tantôt son énorme tête qu’il secoue avec fureur, tantôt son épaule ou sa croupe. Il semble déconcerté, tourne sur place, s’agite violemment, piétine avec bruit. Comment ne franchit-il pas la distance si courte qui nous sépare ? En hâte, nous tirons encore. Il tombe, se débat un instant, se remet sur ses jambes. Ce tumulte, cette force, tout près de nous, sont impressionnants. Enfin, à la neuvième balle, il reste par terre. Nous n’avons que quatre pas à faire pour arriver jusqu’à lui.

Il est tombé sur ses pattes pliées, la tête droite, ses deux cornes presque verticales. Je l’achève d’une balle sous l’oreille, car il remue encore.

Comme je montre à Paki, en la touchant du doigt, la trace d’entrée de cette dernière balle, pour lui demander un renseignement anatomique, l’animal trouve la force de tourner la tête vers moi. Nous sautons en arrière. Mais ce sera son dernier mouvement.

Nous sommes de retour à quatre heures. Les nouveaux porteurs, le garde, Somali, Ahmed, sont là. Avec eux sont venues la femme de Paki et sa sœur. J’emmène ces dernières à l’écart. Je les questionne sur l’attitude générale de Somali. Elles me confirment ce qu’on m’a dit tout à l’heure.

Paroles que tout cela. Somali n’osera jamais. Telle est ma conclusion finale. Néanmoins, je vais l’observer et me tenir sur mes gardes, car il devient évident qu’il a bien tenu les propos rapportés.

Une fausse manœuvre marque la journée du 10. Désireux de ménager un peu mes jambes, et le procédé m’ayant déjà réussi, j’ai envoyé, à l’aube, deux hommes chercher une piste. Ils sont revenus vers dix heures, ayant relevé des empreintes de buffles de la nuit.

Quand nous y sommes arrivés, après deux heures de route, nous avons reconnu, à l’ancienneté relative du passage des animaux, que nous ne pouvions guère espérer les rejoindre avant le coucher du soleil. Il n’y avait qu’à rentrer, ce que nous avons fait.

Il est toujours préférable de procéder soi-même à la recherche des pistes, mais le temps dont je disposais pour la chasse était limité par la saison des pluies, qui s’annoncait déjà, et si je ne m’étais fait aider un peu, chasser tous les jours ne m’aurait pas été possible. Ces longues marches quotidiennes, sous un soleil dont on ne connaît pas chez nous la puissance, et dans des circonstances qui s’accompagnent aisément d’une tension nerveuse appréciable, sont très fatigantes.

Le lendemain devait être plus intéressant. Nous étions partis à six heures pour reprendre, malgré tout, la piste des buffles. Celle-ci était tentante par le nombre des animaux dont elle révélait le passage. Un bahr, auquel ils se heurteraient bientôt, nous n’y avions pas songé hier, les déterminerait peut-être aussi à changer de direction, ce qui les ramènerait vers nous.

Prévoyant une poursuite assez longue, je m’étais fait porter en tippoy jusqu’aux premières empreintes. Nous les avons retrouvées à huit heures.

J’ai mis pied à terre et nous sommes entrés dans un vaste espace boisé d’où nous ne devions plus sortir de toute la journée : de grands arbres espacés les uns des autres, et, entre eux, un semis de grêles arbustes d’un vert frais, sans broussailles, laissant partout la vue libre jusqu’à cinquante mètres au moins, et permettant de se déplacer rapidement ; un site, en somme, monotone, sauvage et sans grâce, mais qui devait nous amener dans de bonnes conditions devant notre gibier.

Nous avons traversé presque aussitôt une petite clairière, bien nette, au sol plan, à peu près dépourvue d’herbe, qui mettait, dans ce sous-bois, un vide. Comme nous venions d’y entrer, un énorme phacochère a débouché à notre gauche. Il était suivi d’un plus petit. Il nous a regardés sans surprise, et, tranquillement, s’est avancé sur nous. A une dizaine de mètres, il a fait deux petits bonds de gaieté et s’est éloigné au grand trot. C’était un jour où les rencontres fortuites devaient, comme on va le voir, se multiplier. Déjà nous avions, en route, tué deux serpents, dont l’un très redouté des indigènes, parce qu’il saute.

Longtemps nous avons suivi notre piste sans autre incident que la charge pittoresque d’une bande de magnifiques tetels. Dérangés par un des hommes qui m’accompagnaient, ils se sont lancés, à fond de train, sans me voir, dans ma direction. Ils arrivaient si droit sur nous que Paki a fait un geste du bras pour attirer leur attention. Ils nous ont aperçus alors, et se jetant, dans leur épouvante, les uns sur les autres, ils ont exécuté en désordre, à cinq ou six mètres de nous, une brusque conversion qui les a fait défiler sous nos yeux, en pleine action, avec leurs longues cornes coudées, leurs belles robes alezanes, et leurs corps aux formes lourdes qu’allégeait alors la rapidité de leur course.

Un peu plus loin, de nombreuses termitières en terre d’un rouge franc, les seules que j’aie vues de cette couleur, ont égayé notre sous-bois d’une note imprévue.

Vers onze heures, nous avons constaté que nous nous rapprochions des buffles. Aux empreintes de la veille avaient succédé des traces de la nuit. Mais voici que les hommes s’arrêtent, regardent le sol, et commencent à discourir avec animation. Ils parlaient le dialecte des Saras Kabas et je dus demander à Somali de quoi il s’agissait. Je l’avais emmené tout de même, provisoirement, car il devenait peu à peu un très bon pisteur ; mais j’avais, à tout hasard, confié mon fusil à un autre.

— Comment, me répond-il, tu voir pas ? C’est pied éléphant !

Il me montre en effet, sur le sol très plastique à cet endroit, la large dépression habituelle, sur laquelle se sont même inscrits les trois petits ongles placés à la partie antérieure du pied.

Paki refroidit aussitôt mon enthousiasme en me faisant remarquer qu’elle date de deux jours. Toutefois un fait très intéressant est acquis : les éléphants sont revenus par ici.

La facilité avec laquelle ils se déplacent, la longueur des trajets qu’ils accomplissent, les rendent difficiles à trouver. Il faut, pour éviter de véritables voyages, dont le résultat, en outre, demeure aléatoire jusqu’au dernier moment parce que les renseignements d’après lesquels on se détermine, s’ils sont exacts lors du départ, peuvent ne plus l’être à l’arrivée, être conduit par la chance dans leur voisinage immédiat. C’est ce qui venait de se produire pour nous.

Dans la satisfaction de cette heureuse nouvelle, nous nous asseyons sous un arbre pour déjeuner ; nous y restons une demi-heure, puis nous reprenons notre route. Les buffles ne semblent pas en disposition de ralentir. Je ne sais pas quand nous les joindrons. Pourtant, voici des empreintes du matin : elles n’ont plus l’aspect légèrement défraîchi qui distinguait celles de la nuit.

Je m’efforce de faire diversion à l’extrême banalité du site en songeant aux émotions que me ménage peut-être le moment attendu, lorsqu’un nouvel arrêt se produit. Qu’y a-t-il encore ?

C’est une seconde piste d’éléphant. Seulement, celle-ci est d’aujourd’hui. Le hasard ne pouvait nous offrir de plus précieuse aubaine.

Les buffles sont immédiatement oubliés — la fatigue aussi ; sans perdre de temps en paroles inutiles, nous nous engageons, d’une allure rapide, sur les traces des pachydermes. Cette piste, du reste, ne présente pas le caractère brutal et presque grandiose de celles que j’ai déjà vues. Je ne retrouve pas les avenues de dévastation qui disent, ailleurs, la formidable puissance de ces gigantesques promeneurs : herbes écrasées, arbres brisés du diamètre du bras, d’autres, plus gros encore, renversés, montrant, arrachée du sol, la pelote terreuse de leurs longues racines. Il semble ici qu’ils aient marché un à un, bien sages, avec le souci de ne rien déranger ; même je me demande s’ils sont plusieurs, mais j’évite de questionner Paki. Un bruit inopportun, en pareil cas, peut se payer de plusieurs heures de marche supplémentaire, lorsque ce n’est pas d’un insuccès. D’ailleurs, nous approchons visiblement. En deux endroits le sol est humide d’urine ; et au deuxième, sur une feuille, dans cette région où tout s’évapore si vite, un peu de liquide n’a pas encore eu le temps de sécher. Les pisteurs ne regardent plus les empreintes que distraitement ; c’est la brousse même, maintenant, que tous les yeux interrogent. D’une seconde à l’autre, ce peut être l’impressionnante apparition, puis l’instant de l’action décisive.

L’arrêt brusque, l’attitude de Somali viennent de nous immobiliser tous. Mon cœur, soudain, bat plus fort.

Paki se baisse un peu, regarde à travers les feuilles, me fait un signe et me conduit en silence à deux mètres plus à gauche : je les vois.

Ils sont là dix ou douze, à 30 mètres à peine, immobiles, à l’ombre, groupés à se toucher. Seules, leurs larges oreilles s’agitent lentement comme de grands éventails. Je les trouve laids. Sans être petits, ils n’ont pas l’ampleur de ceux que j’ai chassés déjà. Puis ils se sont roulés, ou bien frottés contre les termitières rouges que j’ai remarquées tout à l’heure, et ils sont tout poudrés d’une poussière rougeâtre.

Notes in this chapter

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